DEPUIS LE IX" SIÈCLE JUSQU'AU XVV SIÈCLE
La théocratie et la féodalité caractérisent, en deux mots, tout le moyen âge.
 la mort de Gharlemagne, il advînt ce qui arrive toujours quand on Taste empire, fruit de la conquête, échoit à des princes ambitieux et incapables. Chacun cherche à se rendre indépendant, à emporter quelque lambeau de l'édifice qui croule. Les seigneurs, qui avaient tremblé devant Gharlemagne, traitaient avec Louis le DéboDDaire et Charles le Chauve d'égaux à égaux, et se faisaient payer cher leurs services. La garantie d'indépendance de leurs domaines et l'acquisition des droits régaliens en étaient le prix ordinaire. Au lieu d'un seul chef^ il y en eut bientôt des centaines. Le vassal régnait sans contrôle dans ses États, et le roi n'était que le premier parmi ses pairs, primus irUer pares.
Hais celui qui se mit bientôt au-dessus de tous, au-dessus des nssaux comme au-dessus des rois, ce fut le successeur de saint Pierre. Quand Boniface disait à Philippe le Bel : Le chef de l'Église est au-dessus des rois de toute la distance qui sépare Cesprit de la matière y il se servait d'un argument qui ne souffrait pas alors de réplique; car cet argument était l'expression même de la croyance de tous les peuples de la chrétienté.
Aucune époque de l'histoire n'est comparable à celle du moyen âge, qui commence aux successeurs de Gharlemagne (ix« siècle ), et finit à la découverte de l'Amérique et aux premières guerres du protestantisme (1).
(I) Onabeaacoup discuté sur les limites de ce qu'on est convenu d'appeler le <noyen Aqt, il nous semble qu'il est tout naturel d'admettre que le moyen Age com-
Poiir comprendre le pouvoir des idées religieuses, riofluence des doclrines traditionnelles sur Tesprit de rhomme , il faut interroger le moyen âge. Une parole du souverain pontife couvre une nation entière de deuil, arrache le glaive de la main du combattant, dépose les rois, impose pénitence à un empereur, en chemise et pieds nus. Sur un signe du pape, d'innombrables armées se lèvent el se précipitent vers rOrientpour délivrer, aux cris de Dieu le veut! le tombeau du Rédempteur.
Cet état de choses laisse deviner quel devait être le sort de la science. Pendant que le bruit des armes, ou des guerres sans cesse renaissantes, ôtaient à l'esprit la tranquillité nécessaire, rÉglise, jalouse de son autorité, faisait taire l'observateur qui aurait voulu se mettre en opposition avec les dogmes.
Aussi le moyen âge fit-il peu pour le progrès; à peine y osait-on consulter les travaux des anciens. La prison et le bûcher attendaient le trop hardi penseur. Physicien était synonyme de magicien; et on connaît les tortures infligées aux accusés deso^ cellerie. Toute découverte, toute invention élait traitée d'œum satanique; et chacun croyait alors au Diable plus encore qu'à Dieu. Les alchimistes, voyant, sans cause apparente, leurs appareils se briser en milleéclats, s'imaginaient réellement entretenir un commerce intime avec les démons de l'enfer, avec Béelzebuth, Aslaroth, Astarté. Ils se prétendaient eux-mêmes sorciers; et s'ils étaient pendus ou brûlés comme tels, c'est qu'ils avaient, comme leurs juges, la conviction d'être dans le vrai. Le magistrat et l'accusé étaient tous deux de bonne foi ; ils n'avaient donc, en leur âme et conscience, rien à se reprocher. Subjugués par l'esprit dominant de l'époque, ils ne se doutaient même pas qu'ils pouvaient être l'un et l'autre également dans l'erreur. C'était fort simple. De mâme que nous ne voyons pas la couleur de l'air, cet océan gazeux qui nous baigne de tout c6tô, de même il nous est impossible d'apprécier sainement la société au milieu de laquelle nous vivons. 11 y a de ces erreurs de perspective morale, qu'on ne distingue qu'à de grandes distances, après des siècles d'intervalle.
roence au neii?ièine siècle, avec l'établisMment de l'aotorité tliéocraliqneetréodai^, pour finir, comme nousl^avons indiqué.
Alckimie.
L'alcbimie est la chimie du moyen âge, comme Vavf, sacré était la chimie des philosophes de l'école d^Alexandrie.
S'il est Trai que la science revêt la forme des périodes qu'elle traverse, rien ne saurait mieux nous dépeindre l'esprit du moyen âge que l'alchimie.
Parmi les études qui ont pour objet les phénomènes de la nature, la chimie est peut-être la plus riche en faits propres à exciter rimagioation. Les plus simples expériences, si elles demeurent incomprises, pourront paraître des merveilles. Lorsque vous mêlez ensemble du mercure et du soufre en poudre, vous voyez ces deux corps perdre leur couleur, et donner naissance à un produit nouveau, aussi noir que le plumage du corbeau. Et ce même produit, si vous venez à le chauffer, se changera, par la sublimation, en une substance d'un rouge magnifique (cinabre). Combien n'y a-t-il pas do ces substances qui , dans certaines conditions, présentent les nuances irisées des plumes du paon et de la peau du caméléon?
Or, que devaient se dire, en présence de ces étranges phénomènes, les chimistes du moyen âge, ces hommes qui vivaient au milieu d'une société où chacun, avide du merveilleux, croyait à rinHuence d'êtres invisibles, au pouvoir occulte des démons, bons ou mauvais? gommés de s'expliquer, ils empruntèrent la plupart de leurs interprétations au spiritualisme des néoplatoniciens. Les doctrines alchimiques sont aussi inhérentes à l'esprit de l'époque qui les a vues naître, que la science d'aujourd'hui est inséparable des préoccupations du présent.
Nous ne reviendrons pas sur les théories de la pierre philosophai, de l'élixir universel, de la transmutation des métaux, doctrines que les alchimistes ont etnpruntées aux disciples de l'art ^cré (1).
En parcourant l'histoire, depuis le xi^ jusqu'au xvi" siècle, on est d'abord frappé de la stérilité de la science, telle que nous la comprenons aujourd'hui. On dirait une période de léthargie. Ce n'était, en effet, qu'une mortapparenle, et, en examinant les choses de plus près, on en découvre la raison. Non, l'esprit
:i) Voy. pag. 227 et sniv.
humain n'a jamais de repos. Perfectible et immortel, il observe, il s'instruit en tout lieu et en tout temps. Mais, à l'époque dont nous parlons, les chimistes avaient de bons motifs pour ne pas exposer en public le résultat de leurs expériences : ils payaient leur audace par la privation de la liberté, et souvent de la vie. Aujourd'hui, tout au rebours de l'ancien temps, une découverte vaut des honneurs et des récompenses. S'il y a donc quelque chose qui doive nous étonner, ce n'est pas le peu de progrès de la science au moyen âge , c'est que la science ne fasse pas plus de progrès au siècle où nous sommes.
Ce qui caractérise au plus haut degré l'alchimiste, c'est la patience. Il ne se laissait jamais rebuter par des insuccès. L'opérateur,'qu'une mort prématurée avait enlevé à ses travaux, laissait souvent une expérience commencée en héritage à son fils, et il n'était pas rare de voir celui-ci léguer, dans son testament, le secret de l'expérience inachevée dont il avait hérité de son père. Les expériences d'alchimie étaient ainsi transmises de père en (ils, comme des biens inaliénables. Qu'on se garde bien de sourire : il y à dans cette indomptable obstination quelque chose qui tient de l'inspiration et qui remplace le génie.
Le temps, voilà le grand secret de la nature, et c'est ce que les alchimistes n'ignoraient pa^ Le temps est tout pour nous, il n'est rien pour la nature. Bien des produits, que le chimiste est incapable d'imiter dans son laboratoire, sont engendrés avec profusion par les agents naturels, dont l'action seprolon^^e pendant des siècles qui ne se comptent point. Si lesalchimistesétaient, dans leurs expériences, partis de meilleurs principes, ils seraient probablement arrivés à des résultats prodigieux, auxquels arriveront peut-être plus difficilement les chimistes d'aujourd'hui, trop pressés de jouir'du présent.
Il ne nous répugne nullement d'admettre que l'on connaissait au moyen* âge, époque en apparence si stérile, nombre de faits qui sont aujourd'hui considérés comme d'origine moderne. C'est ainsi que les alchimistes devaient connaître l'hydrogène ou le gaz d'éclairage^ puisqu'ils manipulaient souvent des acides en contact avec des matières organiques. Mais l'expérimentateur qui aurait eu l'audace de montrer,. devant témoins, un corps invisible, tout à fait semblable à l'ak, et ayant la propriété de s'enflammer avec bruit à l'approche d'une allumette, cet expérimentateur, accusé de sorcellerie , aurait été infailliblement / — V'- /- -
physiciens et les chimistes de nos jours eussent vécu au xiii* ou au xjy« siècle, ils auraient tout bonnement gardé leur science pour eux^ou ils se seraient, comme les alchimistes, exprimés symboli* queroentetdans un langage allégorique. Toutes ces expériences, qu« le public va aujourd'hui paisiblement admirer dans nos amphithéâtres de physique ou de chimie, auraient alors provoqué de violents tumultes et fourni matière à de graves procès de sorcellerie. Vous auriez eu beau vous débattre et démontrer que tout se passe naturellement , personne n'aurait ajouté foi à vos paroles; vous n'en auriez été que plus magicien, et condamné comme tel : 4émoin Roger Bacon^ qui, malgré son livre sur la nullité de la magies fut condamné à passer une partie de sa vie au cachot.
Le moyen âge était le règne de l'intolérance dogmatique. L'expérience devait se taire devant l'expression de l'autorité traditionnelle. L'examen des causes était interdit; il était seulement permis aux philosophes de discuter sur le nominalisme et le réalisme, sur les universaux et sur les catégories d'A nstote; mais l'usage de la raison et son application à la saine observation de la nature étaient réservés à d'autres temps. En attendant, les sciences physiques étaient appelées occultes, et la chimie, art hermétique, science noircy alchimie.
La science devait donc rester stationnaire, et, rester station- Qtire quand tout marche, c'est rétrograder. Son but était manqué, dès qu'on n'était plus libre d'expliquer dans leur ordre naturel les effets et les causes, ou plutôt les effets d'autres effets plus éloignés encore. Toute science devient impossible en présence de l'autorité qui prétend, d'un seul coup, franchir toute cette inépuisable série d'anneaux intermédiaires pour atteindre directement la cause suprême. C'était là ce qu'on faisait au moyen âge.
Jamais il n'y a eu et il n'y aura d'équilibre entre l'esprit et la matière. L'air vital de l'esprit, c'est la liberté. La matière, c'est l'empire de la nécessité. L'inégalité, c'est la condition absolue do mouvement. Aussi l'équilibre stable est-il ici impossible : il supposerait l'immobilité de l'intelligence, le repos du monde !
BIST. DB LA CDiaiE. — T. I. 21