DEUXIÈME SECTION
DEPUIS LE XIII** SIÈCLE JUSQU'AU COMMENCEMENT DU ZVl* SIÈCLE.
L'occupation de Tempire grec par les Français, dans la premJère moitié du treizième siècle, avait mis les Occidentaux k môme de s'initier aux sciences de l'Orient. Beaucoup de manuscrits furent, à cette époque, apportés de Constantinople en France et de là répandus dans les autres contrées de l'Occident.
La papauté avait atteint l'apogée de sa puissance, et l'autorité continuait d*usurper le libre domaine de la science.
L'intervalle compris entre le treizième et le seizième siècle est r&ge d'or de la chimie des spiritualisies , c'est-à-dire, Ae Valchimie» Le témoignage des sens était -rejeté par les physiciens comme par les philosophes. La méthode, la seule reconnue vraie et légitime, était celle qui pari de l'absolu, de la cause suprême , pour y revenir après bien des cercles vicieux. La religion n'était pas seulement .destinée à préparer les hommes à la cité céleste, elle devait donner la clef de toutes les connaissances humaines; ses mystères devaient introduire l'homme dans le sanctuaire même de la science. Le dualisme du bien et du mal, la Trinité, les sept sacrements^ n'étaient pas' seulement des dogmes religieux, c'étaient des dogmes scientiQques. Les mystères de la foi et des nombres sacrés, appliqués à Dieu, à l'homme et à la nature, au macrocosme et au microcosme, rappelaient les doctrines des pythagoriciens. Ces idées sont pour ainsi dire contemporaines de la pensée humaine. L'homme y reviendra peut-être un jour, après avoir parcouru bien des courbes.
L'alchimie était étroitement unie à la philosophie scolastique. Les Météorologiques d'Aristole étaient invoqués, par les alchimistes, comme une autorité supérieure à l'expérience ellemême, tout comme la Physique du Stagirite l'était par les philosophes. La célèbre proposition, souvent renouvelée, que les espèces ne peuvent pas se transformer les ynes dansâtes autres^
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fut combattue par les alchimistes, qui admettaient la transfiguration ou la transformation de la matière dans ie sens le plus absolu. Les plus sages, à là tète desquels il faut placer Albert le Grand et Roger Bacon, admettaient , avec quelques restrictions, la proposition d'Aristote.
Clercs et laïques se livraient avec ardeur à Tétude de Talcbimie. On compte des moines, des rois, des évêques, et même un pape, au nombre des adeptes. Pour quelques-uns d'entre eux, l'amour du grand œuvre était devenu une véritable passion, entraînant quelquefois des excès déplorables. Fortune, (emps, santé, rien ne coûtait aux chercheurs de la pierre philosophale, pour atteindre un but illusoire. Déçus dans leurs espérances, réduits à la misère, ils persévéraient souvent jusqu'à la mort dans leurs chimériques entreprises.
Peu de faits nouveaux se sont ajoutés au domaine de la M^ience pendant le quatorzième et le quinzième siècle. L'application de la poudre à canon anx instruments de guerre, la découverte de l'imprimerie, de la boussole, la fabrication des verres colorés, renouvelée des anciens, la préparation à la fois plus simple et plus scientifique des acides minéraux et de certains composés métalliques, la fobrication du papier de chif- ^ODs, etc., tels sont les principales conquêtes de la science pendant les quatorzième et quinzième siècles.
Albert le CSrand (1).
Maître de saint Thomas d'Aquin, Albert le Grand occupe le premier rang parmi les philosophes, les physiciens et les théologiens du moyen &ge. Magnus in magia naturali, major in Mi/osopAta, maximtis in theologia; ces paroles de Tritheim (2) résument toute la vie d'Albert ie Grand. En effet Albert le Grand paraît l'expression la plus puissante des efforts intellectuels de son époque.
>') Les écrivains du temps rappellent indifréremroent Alberius Teutonicus, f^aier Aibtrius de Colonia, Alberius RalisbonensU , Albertus Qrolus, Al-
^) Annales mrsavgenta, 1. 1, in-fol. (lypU Sancti-Galli, 1690), p. 592.
Issu de la famille des comtes de BoUstœdt, Albert naquit à Lauingen sur le Danube, en 1193, quelques années avant Roger Bacon. Il fit ses premières études h Pavie et entra jeune encore dans Tordre de Saint-Dominique. Toute la vie de cet homme extraordinaire est entourée de merveilleux, selon la coutume du temps. L'apparition de la Vierge l'encouragea dans la carrière qu'il faillit abandonner par découragement , et lui annonça qu'il serait un jour une des plus grandes lumières de rÉ'^lise. Après avoir obtenu le grade de magister^ il enseigna la philosophie successivement à Cologne, à Ratisbonne, à Strasbourg, à Hildsheim, enfin à Paris, où il passa plusieurs années au milieu de ses nombreux élèves, qui l'aimaient jusqu'à l'adoration.
Cette vie errante des maîtres et des élèves est un des traits caractéristiques de l'époque. L'université de Paris était alors la plus fréquentée de l'Europe. Albert y commenta la physique d'Aristote. Ses leçons eurent tant de succès, que la salle destinée aux cours ne put contenir la foule des auditeurs, et qu'il fut obligé, dit-on, de professer enplein air, sur une place qu reçut depuis le nom de place Mauberl, dérivé de Ha, abréviation de Maguus ou de Magisier, et A' Albert. Une rue voisine de cette place s'appelle encore aujourd'hui rue de maître Albert (1). U"^ si grande aflluence de disciples s'explique moins peut-être par le talent du professeur que parce que les doctrines d'Aristote venaient d'être prohibées par une bulle papale. Les hommes se passionnent aisément pour tout ce qui est défendu : le ruitMi per vetitum nefas n'était pas seulement vrai du temps d'Horace-
Après trois ans de séjour à Paris (de 1245 à 1248), Albert retourna à Cologne , ville qu'il avait toujours beaucoup aimée. C'est là sans doiite qu'il fabriqua ce fameux automate que saint Thomas d'Aquin brisa, dit-on, à coups de bâton, dans la croyance que c'était un agent du diable.
(1) Ode me, aiijonrd'liiii peu connue de^ savantu, esl située an pie«l deit monfagne Sainte- Geneviève, où, vers 11 io, Abélard avail tenu une école Du reste, loul le quartier de la place Mauberl avec les rues environnaDles, rue Saint-Victor, rue des Bernardins, me des Anglais, rue du Fouarrê (de /«««• bottes de paille, sur lesquelles ie!( écoliers étaientassis), me des Grands Degrés (H grands degrés étaient ceux du doctorat, et les petits degrés ceux de magisler), rappelle rantique siège des lettres et det sciences le foyer même de rUoiTersiie de PariSy si célèbre pendant tout le moyen âge.
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Sa réputation, jastement méritée, se répandit dans tous les pays. Nommé provincial de l'ordre des dominicains, il fut appelé à Rome pour défendre les privilèges de son ordre qui venaient d'être attaqués par l'université- de Paris.
Quelque temps après (vers l'année 4259), Albert, après avoir refusé l'office de maître du sacré palais, dignité alors correspondante à celle de cardinal , fut nommé, par lé pape Alexandre IV, évêque de Katisbonne. Mais, préférant la retraite aux plus bautes dignités de l'Église, il se démit volontairement des fooctions épiscopales. À l'invitation du souverain pontife, il prêcha la croisade en Allemagne et en Bohême, et assista, en 1274, au concile général de Lyon. Après une vie si bien remplie, il se retira dans un couvent, près de Cologne, pour y passer le reste de ses jours dans la contemplation des œuvres du Créateur. II mourut, en 1280, à l'âge de quatre-vingt-sept ans, et fut enterré au milieu du chœur de l'église des Dominicains. à Cologne.
Albert le Grand unissait la science à la vertu. C'était un des plus beaux caractères du moyen âge.
Ud homme d'un savoir si universel ne pouvait pas alors échapper à l'accusation de magicien. On raconte, entre autres, que par ses enchantements il procura au comte Guillaume de Hollaade , pendant un repas splendide , tous les charmes du printemps au milieu de la saison de l'hiver (1).
On a attribué à Albert le Grand des écrits (S^cre^^ du Petit Albert , Secrets du Grand Albert ) (2), qui ne lui appartiennent, Qi par la forme ni par le fond.
Ouvrages d* Albert le Grand.
Cet écrivain fut d'une fécondité extrême. Ses ouvrages ne forment pas moins de vingt et un volumes in-folio (3), supposé
il) Annales Hinaug,^ t. I, p. 592. — Oistoria universitaiis Parisiens. ^ t III, p. 213.
iV An nombre de ces écrits apocryphes, il faut compter aussi De secreiis mulierum et natures^ Amsterd.^ 1655, 2 vol., que Ton croit de Henri de Saxe, un do disciples d'Albert le Grand.
(3) Beau Albert! Magni, episcopi Ratisbonnensis, Opéra omnin, \\i vol. Sn-fot.; tng<t, 1651. Ce recueil a rté fait par le dominicain Pierre Jammi. On trouve une liste détaillée des nombreux traités qui le composent, dans Quétif et Echard, ^iptores ordinis prxdicatorum, t. I, p. 171.
toutefois qu'ils soient tous authentiques. On aurait pu faire un bûcher et y brûler son corps avec ses seuls écrits. Ils coDcernent la théologie et la philosophie plutôt que la chimie.
Les livres qui traitent de la chimie ou de l'alchimie nous intéressent ici plus particulièrement que les autres. En voici une analyse succincte , en commençant par le plus remarquable de ces livres.
Dealchimia (1).
Ce traité, empreint d'un grand esprit d'impartialité et trèsclairement écrit, nous donne une idée exacte de l'état de l'atchimie au moyen âge.
L'auteur commence d'abord par déclarer qull est impossible de tirer quelque lumière de la lecture des écrits jusqu'alors publiés sur l'alchimie; ils se contredisent, en effet, et ne tiennent point ce que leurs titres promettent. «Us sont, dit l'auteur, vides de sens et ne renfermeât rien de bon (2). »
(i J'ai connu, ajoute-t-il, de riches savants, des abbés, des directeurs, des chanoines, des physiciens et des illettrés, qui avaient perdu leur argent et leur temps dans les recherches de cet art. Néanmoins ces exemples ne m'ont pas découragé. Je travaillais sans relftche, je voyageais de pays en pays, en me demandant : Si la chose est, comment est-elle? et si elle n'est pas, comment ne l'est-elle pas? Enfin, j'ai persévéré jus^ qu'à ce que je sois arrivé à reconnaître que la transmutatiw dn métaux en argent et en or est possible (3). »
En lisant ces paroles si simples, si éloignées de toute emphase, on est, malgré soi, porté à croire que la transmulation des métaux est chose possible. Faut-il donc s'étonner qu'il y ait encore aujourd'hui en France, et surtout en Allemagne, des al chimistes?
Voici les conditions que doit , selon Pauteur, remplir un alchimiste :
(1) Opéra omnia, etc., vol. x\i. — Theatr. chem.ti. u. — Yera akbeoiivartisque metallicae doctrina, vol. I. — Selon Fr. Gmelin, Taatear da Traité d'tkbimie est postérieur à Albert le Grand.
(2) Iiiveni eos (libroa) vacuos esse ab omni profectu et ab omni Imuo alienos. Theatr, chim., t. il» p. 459.
(3) tx>bec ÎDTeni esse possibilem transmutationem in Solem et Lonam. If^à-
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1<> li doit être silencieux, discret, et ne révéler à personne
le résultat de ses opérations. — N'oublions pas que nous sommes au treizième siècle. — Savez-vous pourquoi il était bon de garder le secret de ces choses? «Parce que l'opérateur serait pifs pour un faussaire, tourmenté de mille façons, et que son œuvre resterait inachevé. »
T Un alchimiste doit habiter, loin des hommes, une maison particulière, dans laquelle il y ait deux ou trois pièces, exclusivement destinées aux sublimations, aux solutions et aux dislillations.
3MI faut, qu'il cboiifîsse bien le temps et les heures convenables de son travail;
4"" Qu'il soit patient, assidu et persévérant jusqu'à la fin ;
5** Qu'il exécute, d'après les règles de l'art, la trituration, la snblimation, la fixation, la calcination, la solution, la distillation et la coagulation ( solidification ) ;
6» Que tous les vaisseaux dont il se sert soient en verre ou en poterie vernie ; caries liqueurs acides {aqux acutœ) attaquent et détruisent les vaisseaux de cuivre, de fer et de plomb.
T** Il doit avoir de la fortune, afin de pouvoir acheter tout ce qui est nécessaire aux opérations.
8V Enfin, il doit, avant tout, éviter toute espèce de rapports avec les princes et les grands : «Car si tu as, dit-il, le malheur de l'introduire auprès d'eux , ils ne cesseront pa's de te demander : Eh bien, maître, comment va l'œuvre? quand verrons-nous enfin quelque chose de bon ? — Et, dans leur impa- (ieoee d'en attendre la fin, ils t'appelleront filou, vaurien, etc., et te causeront toutes sortes de désagréments (i). Et si tu n'arrives pas à bonne fin, tu ressentiras tout l'effet de leur colère. Si tu y arrives, au contraire^ ils te garderont chez eux, dans one captivité perpétuelle, dans l'intention xle te faire travailler à leur profit. »
Cet avertissement, qu'Albert le Grand était mieux que personne à même de donner à ses contemporains, nous dépeint d'une manière piquante les relations des alchimistes avec les seigneurs au moyen âge.
L'auteur invoque, en faveur de la possibilité de la transmu-
(1) Magjster, quomodo soccedit lib{?Quando viiiebimus aliquid boni? Et nuii Tolentes expectare finem oper», dicenl, Nihil est, triiiïam esse, etc.
lation, les raisons suivantes, reproduites depuis par beaucoup d'alchimistes :
a Les métaux sont tous identiques dans leur essence ; ils ne diffèrent les uns des autres que par leur forme. Or la forme relève des causes accidentelles que l'artiste d6it, autant que possible, chercher à découvrir et à éloigner. Ce sont des causes accidentelles qui entravent la combinaison régulière du soufre et du mercure ; car tout métal est une combinaison de soufre et de mercure. Une matrice malade peut donner naissance à un enfant infirme et lépreux, bien que la semence ait été bonne; il en est de même des métaux qui s'engendrent au sein de la terre, qui leur sert de matrice ; une cause quelconque ou une maladie locale peut produire un métal imparfait. Lorsque le soufre pur rencontre du mercure pur, il se fait de l'or au bout d'un temps plus ou moins long et par l'action permanente de la nature (1).
<( Les espèces sont immuables, et ne peuvent, à aucune condition, être transformées les unes dans les autres; mais le plomb, le cuivre, le fer, l'argent, etc.^ ne sont pas des espèces; c'est une même essence^ dont les formes diverses vous semblent des espèces. »
Ces arguments paraissaient péremptoires aux beaux temps dû nominalisme, du réalisme et du conceptualisme. Ils tenaient alors lieu de lois physiques. Aucun alchimiste n'aurait songé à les réfuter.
C'est dans le même traité de Àlchimia qu'on trouve indiqué l'emploi du minium ( oxyde rouge de plomb } pour la préparation du vernis de poterie.
De rébus metallicis et mineralibus libri v (2).
L'auteur attache une grande importance aux propriétés physiques des métaux, et particulièrement à leur couleur.. a La couleur blanche provient, dit-il , du principe humide, qui est
(1) Quando enim sulphur mundum occurrit argento vivo in terra, Inde i generatar teinpore loogo vel brevj, per assiduitatem Tel deooctioneai nators libi subservientis.
(2) L'èditioD prihceps a été réimprimée à Rouen ; « per me Petmm Maufer, Normannum Rolhomagenscm, die 20 seplembria 1476. » ( BIbl. de Saiate-Gene Tiève, Œ, n* 172.)
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le mercure. Le soufre est le principe de la coloration jaune des métaux. C'est encore la substance du soufre qui leur donne de l'odeur {hcibent odorem propter sulfuream substantiam ). »
D'après ce principe, on pourrait trouver fort simple de voir les chimistes modernes comprendre parmi les métaux des corps tels que le silicium, le titane, le tellure, le zirconium, etc.. uniquement parce que ces corps sont susceptibles de prendre, par le frottement , un certain éclat métallique.
Bien qu'Albert le Grand accorde beaucoup d'importance à Paspect extérieur des corps, il croit cependant, avec Aristote, que les espèces ne peuvent point être transmutées. L'or et l'argent des alchimistes ne soutiennent pas l'épreuve du feu.
L'auteur décrit exactement la purification (coupellation) de l'argent et de l'or, a L'argent, dit-il, est purifié dans le feu par le moyeu du plomb; les impuretés se séparent pendant la combustion. Pour purifier Por, il faut le réduire en lames minces ; ('Qsuite les saupoudrer d'un mélange de sel, de noir de fumée et de brique pulvérisée, et les calciner à un feu très-fort, jusqu'à ce que toutes les impuretés soient enlevées, et que l'or se montre pur et resplendissant. »
Le minéral qu'il désigne par le nom de marcassile n'était probablement qu'une pyrite zincifèrc ou arsénifère. Il en donne en quelque sorte l'analyse en faisant observer que, par l'appiicalion de la chaleur, la marcassite se décompose en soufre et eo chaux métallique. Il savait que le cuivre blanc était , non pas du cuivre transformé en argent, mais un alliage qui , étant chauffé, dégage de Tarsenic, et reprend l'aspect primitif du cui* vre(i).
Albert le Grand s'est un des premiers servi du mot affinité dans le sens qu'on y attache aujourd'hui. « Le soufre, dit-il , noircit l'argent et brûle en général les métaux, par l'affinité qu'il a pour ces corps {propter affinilalem naiurœ metalla adu^ rit), »
Dans le môme traité De rébus melallicis se rencontre aussi , pour la première fois, le mot vitreolum^ appliqué à i'atrament vert, qui était notre sulfate de fer (2).
{\) £s exspiraibil anenicum, et tune redil prUtinus color ciipri mwX protmlni in alclieaiici4.
(1) Viride atrameoltim, qiiod a qiitbusdam viireolum vocatiir.
HIST, DR L\ niimiK. — T. I. ?j
;)80 HISTOIRK DK LA CHIMIE.
Compositutn de compostHs (i).
Ce petit traité abonde en idées qui devaient éti« biec neuves pour les contemporains d'Albert le Grand* Voici , entre autres, un principe qu'on s-'élonne de voir formulé pariun évéque :
« La mort et la vie procèdent du feu (i). » — Puis l'auteur ajoute : ..... ..i .
« L'argent peut être très-fecilement transformé en or. Pour cela, il n'y a qu'à en changer la couleirret le poids. ^
« Le soufre des philosophes n'est pas le soufre comimm, mais l'esprit du vitriol romain (3). j»
Cet esprit, obtenu par la distillation du vkriol , ne pouvait être que l'huile de vitriol ou l'acide sulfurique.
L'eau-de-vie des philosophes n'étail pas non plus l'eau-devie ordinaire : c'était la matière primitive des métaux.
Le sublimé blanc {album sublimàtum) élàit obtenu en vaporisant dans un aludel un Tnétange de mercure métallique {mercvri puri de minera)^ de vitriol romain et de sel commuq^, c'était donc un chlorure de mercure. Cette préparation était déjà connue de Geber (4y. » \ . • .
Que faut-il entendre ^slv ^pfii métallique ei par éiixir?
L'auteur répond : « Il y a quatre esprits métalliques : le mercure, le soufre , l'orpiment et le sel ammoniac, qi»î tous peuveivl servira teindre les métaux en rouge (or) ou en blanc (argent). C'est avec ces quatre esprits que se prépare la teinture, appelée en arabe élixir et en latin fermenium^ eniployée % op^er la transsubstantiation des métaux en argeilt ou en or. »
L'or des. alchimistes n'est pas de )W véritable \; «-Car^ dit-il* il ne réjouit pas le cœur de l'homme, 11 ne guét*it pas la lèpre, et il irrite les plaies, toutes choses que ne fait pas Vot ordinaire (5). ». • '
Ainsi donc , les alchimistes eux-mômes ne croyaient pas à la
{D Tfteatr.chim., i.i%i p. 9^. . .; i . ,
(2) Mors et vita ab igné fiunt. THeaL chim,^ t. ly,. p. 934.
(3) Sulpliur pliilosopliorum. — > Scilicet est spiritus vitreoli romani, ibid.y p. 93â.
(4) Voj. p. 322. • . "
(5) -Vtilnus ex eo faclum tuniescit, quod non lit ex aiiro naturali. Theat. chim,, I. H, p. 467.
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transmutation des métaux imparfaits on or véritable. Leur or était un composé qui n'avait de commun avec le métal dont ii usurpait le nom que la couleur jaune et Téclat.
Albert le Grand démontre le premier, par la synthèse, que le cinabre ( lapis rubetu) qui se> rencontre dans les mines, et dont on relire le vif-argent, est on composé de soufre et de mercure; car il remavqne qu^en sublimant le mercure avec le soufre, on produit du cinabre sous forme d'une poudre rouge brillante ( argentum vivum cmn sulfure sMimaHiM eonverlilur inpulveremrabeuM splendenlem).
Il signale aussi Tétat gommeux par lequel passe le soufre avant de se réduire en vapeur (i), et il n'oublie pas l'efficacité de ce corps dans le traitement de la gale ( valet contra seabiem).
Il connaît parfaitement le cuivre blanc, qu'il se garde bien de prendre pour de l'argent vérftable. Ses disciples n'étaient pas aussi prudents (2).
La préparation de la potasse caustique ( à la chaux)) telle que i'a décrite Albert le Grand, est encore suivie aujourd'hui. Il appelle la potassé akàH', et conseille de la conserver dans un lieu sec, et à l'abri du contact de l'air. Il prescrit de préférence l'emploi des cendres de chêne pourri (3).
La ^préparation de l'azur ( azunum) est décrite en ces termes : ;« Broyez ensemble deux parties de mercure, une partie de soufre et une partie de sel ammoniac. Calcinez ce mélange dans un creuset; et, lorsque vous verrez s'élever une fumée bleue, vous arrêterez l'opération, fin brisant le creuset, vous y . trouverez le noble azur {frange vas^ et inventes asuriumnobile). »
La préparation des acétateà^ de cuivre et de plomb, ainsi que du minium et de la céruse, est décrite d'une manière qui laisse bien peu à désirer;
Albert le Grand enseigne de pré|>arer l'arsenic métallique en
(1) Liquefit ut gumma et totuiki fuious est.
(2) Aori pigmentuiD sublimatum cuprum îd argenti speciem dealbal.
(3) Recipecineres qaercus pulrid» in magna quantitate, et contere roiDutîsftiuie, et acdpe lesfam partem de eaice riva, et mlsce simul, ei pone paonum spissuni &Qper tinam, et desujierpone clnerem cum caTce mixtum, et fonde desnper aquam ferraitan et cola in lixivium, donec tolam amarttadinem extraxeris. — Habita ^atern tota aqua, mitte residere in eodem vase uaque-mane, et distilla per filtnim ; luoi dccoqoe eam in caldarlo, donec tota aqua evanescat et non del fiiinom ; tiim penuitle infrigidari, et eril lapis durUA qiiod dicitdr aicali.
388 iitsToia£ Oë la chimie.
faisant fondre une partie d'orpiment (sulfure d'arsenic) avec deux parties de savon (1).
n comprend toute l'importance des luts, dont il fait varier la composition d'après la différence de la température. « Lorsque, dit-il, l'appareil distillatoire [sublimaiorium) est en verre, et qu'on le chauffe sur un bain de cendres, le lut se fait au moyen de la poudre de craie mélangée avec de la farine et du blanc d'œuf. Lorsque le vaisseau est en terre et qu'où le chauffe sur des charbons, le lut doit consister en un mélange d'argile, de chaux vive, de fumier de cheval et d'eau salée, e( le tout être recouvert de papier mouillé. Pour fermer les jointures de l'appareil, il faut se servir d'un lut fait avec un mélange de cendres, d'argile, et de sel commun humecté d'urine. »
Les idées qu'il émet sur la nature du soufre et du charbon rappellent tout à fait la théorie du phlogistique. Le feu constitue, selon lui, la substance même du soufre. C'est ce que Stahl exprimait en disant que le soufre et le charbon sont les substances les plus riches en phlogistique ( feu combiné ).
Dans le même traité, Albert décrit très-exactement la préparation de l'acide nitrique, qu'il appelle eau prime, ou eau philosophique au premier degré de perfection; il en indique en même temps les principales propriétés , et surtout celle de séparer l'argent de Vory et d'oxyder les métaux. Mais laissons-le parler lui-même :
0 Prenez deux parties de vitriol romain , deux parties de nitre, et une pai*tie d'alun calciné; soumettez ces matières, bien pulvérisées et mélangées, à la distillation dans une cornue de verre. Il faut avoir soin de fernier exactement toutes les jointures, afin que les esprits ne s'échappent pas {ne spiriius possint evaporari). On commence par chauffer d'abord lentement, puis de plus en plus fort. — Le liquide ainsi obtenu dissout l'argent (est dissolutiva lima;), sépare l'or de l'argent, et transforme le mercure et le fer en chaux (oxydes) (2). »
(1) n reproduit, fJaos cette actioo, du suirure alcalin et de l'arsenic métallique; mais tout rarsenic n'est pas nâs en litierté, car une partie peut se combiner avec TalcaU du savon. Les acides gras ( acides margarique , sléarique, oléique) agissent comme corps réducUfs. Pour empêcher Toxydation de Tarsenic, il (allait opérer dans un appareil distillatoire.
(2) Aurum ab argeiito 8e|)arat, merctirium et niartem calcinât, convertit in calces. Theatr. chim. , t. iv, p. 937.
L'auteur remarque aussi que l'argent, dissous dans celte eau prime, communique à la peau une couleur noire qui s'enlève très-difficilement (tingitcutem hominis nigro colore et dlfficuUer molnUy C'était notre nitrate d'argent.
L'eau seconde était une espèce d'eau régale, obtenue en mêlant quatre parties d'eau prime avec une partie de sel ammoniac. Elle devait dissoudre l'or.
Veau tierce se préparait en traitant, à une chaleur modérée, le mercure blanc (chlorure de mercure) avec l'eau seconde. « L'eau tierce est la mère de l'eau-de-vie, qui réduit tous les corps en leur matière première (1). »
Enfin , Veau quarte était le produit de la distillation de l'eau tierce mercurielle, laquelle, avant d'être distillée, devait rester, pendant quatre jours, enfouie dans du fumier de cheval. Cette eau quarte, dont les alchimistes se promettaient tant de merveilles, était appelée vinaigre des philosophes, eau minérale, rosée céleste, eau bénite, etc.
De phiiosophorum lapide (â).
Ce petit traité Sur la pierre phUosophale ne ressemble guère aux autres ouvrages d'Albert le Grand. Il est écrit dans un langage mystique, énigmatique et fort obscur. 11 ressasse des lieux conimuns, reproduits dans la Tourbe des philosophes, dans Morien, dans Artéfius, etc. Il n'y a rien d'original , et tout nous porte à croire qu'Albert le Grand n'en est pas l'auteur.
La même remarque s'applique en partie aux traités suivants, attribués à Albert le Grand : De concordantia phiiosophorum in lapide (3); — Secretorum tractatus (4); — Brève compen- (iium de orlu metallorum (5) ; — Philosophia pauperum (6). C'est dans cet écrit qu'il a été fait, pour la première fois, mention de Cinflammabilité des gaz intestinaux.
Dans un petit tfaité De mirabilibus mundi, également at-
(1) Aqua tertiaest mater aqiiae vila;,.quœ oinnia oorpora in primam iiialeriam iliaaoWit. Theat. chim.^X, iv, p. 938.
(2) Liber octo capilum, etc. Theat, ehim!, t. iv, p. 948.
(3) Theat. chim., t. iv, p. 911.
W Artis aiirifene qnain ciMmiam vocant, elc, vol. mi, p. 12 (.
(&) Theat chim., t. n.
(6) Alherti magoi Opéra omnta, vol. xxi ; Lugd., in*fol.
tribué à Albert le Grand, il est question de la composition de la poudre à canon. Voici ce passage (1) :
« Feu volant. Prenez une livre de soufre , deux livres de charbon de saule, six livres de salpêtre; réduisez ces matières en une poudre très-fine dans un mortier de m^bre. Pour produire du bruit, on met de cette poudre jusqu'à la moitié d'un tuyau de papier court et épais (2) ; pour que ce tuyau vole dans l'air, il faut qu'il soit, au contraire, long, grêle, et parfaitement plein (3). » '
11 existe une ressemblatice frappante entre ce passage (4) et un autre de Marcus Graecus, que nous avions cité plus haut (5). C'est très-probablement à cette source qu'avait puisé l'auteur du traité des Merveilles du monde.
Quand aux autres.. écrits (Semila semiix; — Opus optimum et verissimum desecretisphilosopkorum; — Setnita recta; — Tramita ; — In arborem Aristatetis ; — Ar$ atchimUe ; *— De stgiilù tapidum ; — De generatione lapidum ), que h*B. Nazari (6) et P. Borel mettent sur le compte d'Albert le Grand, ils paraissent être, pour la plupart, apocryphes (7).
Voici un vrai philosophe; car il était à la fois physicien, chimiste, mathématicien, astronome, médeein. Pendant que les philosophes scolastiques perdaient leur temps à discuter sur
(1) De mirabilUms mundi; Strtsboiirg., 1493, s. Gè traité <^t accompagné irun autre, intitulé De virtutilnu herbatum et animatium qwntmdam. Voy. Gmelin, Geschichte der Chemie^ t. i, p. 205.
(2) Celait noCre péUrd.
(8) C'élail notre fusée.
(4) igiUM volans. Accliie Jibram unàm sulphuria, librM duas cartHimini lalids, libras sex salis petrosi; quastria subtilissime terantur in lapide mannoreo. — Tu* nica de papyio débet esse loaga, gracilis, pulvere illo opliine plena, ad iaciendom ▼cro tonitrom brevis, grossa et semiplenai
(5) Voy. p. 306.
ce) Concordanza de' philosophi ; Brescia, 1699, 4.
(7) Voyez, sur ies diverses branches du savoir biunaio, cultivées par Albert le Grand, rexcellenl ouvrage de M. A. Pouchet, H is foire (ies Sciences natvretfes au mntjfn âge, p. 064-3ltt ^Paris, 18.53).
DEUXIEME ÉPOQCE. 391.
le nomioalisme et le réalisme; Roger Bacon essayait de lire dans ie grand livre de la nature. Ce fut un de ces travailleurs intrépides qui, en devançant leur siècle, sont mal vus de leurs contemporains et souvent broyés par la roue du progrès , dont ils s'eiïorcent d'accélérer le mouvement.
Roger Bacon naquit en 1264, à Ilchester, dans la province de Sommerset. Il étudia à Oxford, sous Edmond Prich, depuis archevêque de Gantorbéry, et sous Richard Filzaire; il fit des progrès rapides dans toutes les sciences qu'on y enseignait. De là il se rendit à Paris, dont l'université était alors la plus célèbre de r£urope, et surtout très-fréquentée par les Anglais. Après y avoir acquis le grade de docteur en théologie , il revint, dit*on, en Angleterre, et entra dans les ordres des Frères mineurs, par le conseil du savant Robert Greathead, évoque de Lincoln, qui Thonora de sa bienveillance -et de sa protection. Suivant d'autres, ce fut à Paris qu'il entra, vers 1240, dans I^ordre des Cordeliers. Le frère Roger se fit d'abord connaître en 1^9 (selon Cave et Oudin) parun sermon qu'il prononça à Oitord devant Henri UI. Il y censura ce roi de ce qu'il déférait trop aux avis de Pierre, évêque de Winchester, et de ce qu'il donnait les premiers, emplois du royaume h des étrangers.
l'Q goût marqué ,pour les sciences physiques le portait à s'appliquer avec ardeur à Tétude des phénomènes naturels. Pénétré de la nécessité d'allier les sciences avec les lettres , il apprit les langues latine, grecque, hébraïque, arabe, afin de pouvoir lire les anciens dans le texte original. A l'exemple de Platon, il regardait les mathématiques comme la clef de voûte des connaissances humaines (i). Il rechercha avec beaucoup de soin les ouvrages de l'antiquité, et n'épargna rien pour se procurer les livres les plus précieux et les plus utiles.
Arrivé à l'âge où l'homme qui réfléchit s'adresse les questions les plus graves de la vie, le frère Roger eut l'heureuse audace <le substituera l'autorité d'Artstote l'autorité de l'expérience. Il s'entoura d'un grand nombre de jeunes gens qu'il se fit un devoir d'instruire , et qui, à leur tour, l'aidèrent dans ses recherches expérimentales. Il ne recula devant aucun sacrifice; aussi, dans l'espace de vingt ans, dépensa-t-il plus de 2,000 livres sterf»ngs (50,000 francs), somme énorme pour ce temps.
1/ IMma ertt inler. scienUas, et praecedens alia$, et dispoiieiis nos ad eas. Opus »*«>, part.iv, p. 61.
l]{)2 HlàTOlUK 1»K LA CHI^IIK.
Doué d'une sagacité extraordinaire, d'un esprit d'observation inconnu au moyen à^e, et surtout d'une persévérance à toute épreuve, le Docteur admirable (c'est ainsi qu'il a été surnommé à juste tilrej fit les découvertes les plus inattendues en astronomie , en physique , en chimie , en médecine , etc.
Ce fut à Paris , dans le couvent des Cordeliers , que R. Bacon se livrait à l!étude de ces sciences. L'un des premiers , il s'aperçut de l'erreur du calendrier Julien relativement à l'année solaire, et il proposa, en 4264, à Clément IV, de la corriger. Mais il ne fut point écouté. Hélas! il avait parlé trop tôt.
Lepremier, il étudial'actiondes lentilleset des verres convexes; il inventa les lunettes à l'usage des presbytes (4). Il donna le premier la théorie et la pratique des télescopes. «Nous pouvons, dil-il, tailler des verres et les arranger, par rapport à notre œil et aux objets, de manière que la réfraction et la réflexion des rayons se fassent dans le sens que l'on voudra. Il devient ainsi possible de lire, à une distande très-grande, les lettres les plus petites , de compter les grains de sable et de poussière, à cause de la grandeur de l'angle sous lequel nous apercevons ces objets (2). »
En parlant des tables astronomiques qu'il avait le projet de dresser, Roger Bacon s'exprime ainsi : o Ce qui est surtout nécessaire, ce serait d'avoir des gens qui entendissent bien l'optique, et qui fussent à môme de construire les instruments que celle science demande , parce que les instruments de l'astronomie n'agissent que par la vue, selon les lois de l'optique (3). »
Dans un autre endroit, il s'afflige de voir combien la vérité irrite les esprits ignorants (4).
(i) Opus maj,, p. 352. Si vero homo aspiciat lileras et alias re« minutas per médium criMaUi, vel vilri, vel alterius perspicui siippositi lîleris, et si portio minor spliaerae cujas convexitas sit versus ocnluro, et oculus ait in aère, longe me lins videbit literas, et apparebunt ei majores. ~ Et ideo hoc instramenlum est utile senibus et halienlibus oculos débiles. Nam lilleram quantnmque psnam possunt videre in sufficienti magnitudlne.
(2) Opus maj., p. 367. Nam possumus sic figurare perspicua et taliter ea ordinare respeclu nostri visus et rerum, quod frangenlur radii et flecteotur quocumquo voluerirous, ut sub quocumqne angulo votuerimus rem prope vd longe, et sic ex incredibili distantia legeremus literas minutissimas, et pulveres et aresas numeraremus, propter magnitudinem anguli 9ub qno videremus.
(3) Opus teriium, ad Cleroentem papam.
(4) Animas ignorons verîtatem sustinure nonpotest.
PEuxiÈMË Éroouj::. :jUJ
Ce fut surtout par ses idées sur la physique et Tastronomie que R. Bacon s'attira l'accusation de magie et la haine fanatique de ses contemporains. L'ignorance et l'envie de ses confrères lui suscitaient les plus graves embarras. Les supérieurs de l'ordre auquel il appartenait avaient fait un règlement par lequel il lui était ex* pressément défendu de communiquer ses écrits à qui que ce fût , sous peine de perdre le fruit de ses veilles et d'être lui-même privé de sa liberté. C'est pourquoi il n'osa d'abord répondre à la lettre que lui écrivit Clément IV avant d'être pape, et dans laquelle le* secrétaire de Louis L\ demanda au frère Roger un exposé détaillé de ses inventions. Mais le secrétaire du saint roi, étant devenu chef de l'Église peu de temps après (en 4265), Clément IV réitéra sa demande (1). Ce fut alors que le frère Roger lui envoya ^n Opus majus ^ ainsi que divers autres traités. Il lui transmit aussi par Jean de Paris, son disciple, quelques instruments de mathématiques qu'il avait construits lui-même.
Cette infraction au règlement des supérieurs de son ordre devait loi devenir fatale. Tant que vécut Clément IV, le frère Roger n'eut rien à redouter ; loin de le désapprouver, le pape l'encourageait plutôt dans ses travaux. N'osant pas attenter publiquement à la liberté de leur confrère, les cordcliers, envieux et ignorants, se bornèrent à le tracasser de mille manières, à le troubler dans ses études , et à lui rendre la vie insupportable. La persécution n'éclata publiquement qu'après la mort de Clément IV. En 4278, sous le pontiûcat de Nicolas 111, Jérôme d*Esculo, général des franciscains, vint a Paris en qualité de légat du saint-siége. Les cordeliers profitèrent de cette occasion pour dénoncer R. Bacon comme magicien , astrologue , et comme ayant fait un pacte avec le diable.
Un des principaux chefs d'accusation avait été emprunté à un passage de VOpu» tertium ad Cletneniem, livre que Clément IV avait cepend^nt'trouvé fort innocent. Il y est dit qu'en consultant chaque jour les tables astronomiques, par rapport à l'état actuel des choses, on n'aurait qu'à chercher dans le passé les mêmes positions des corps célestes , pour pouvoir prédire les événements de l'avenir. Il ajoute qu'il avait souvent travaillé à
(1) dëawDt IVéUU naUr de Saint-Gillef*, sur le Rlidne. W payait, avant son «îéwaieiit à la papauté, pour le meilleur juriM^onsulte de son temps. Savant d« prcmirr ordre, modeste jusqu^à lliomiltté, charitable et tolérAnt, ce |)onllfe se it ainMr el admirer de ses contemporaine.
31H IIISTOIKE D£ LA l.UIMIE.
dresser ces tables; mais que la soUise ûe ceux auxquels il avait affaire ne lui avait pas permis de les achever ( non pt>tmcomuin' marepropier stuUitiam eorum cttm quibH&habuiJacere\{X).
A racciisatioii de magie, le frère Roger répliqua par sa lellre De nùUUate magiœ. Quant aux expériences physiques^ que Tos"prit de Tépoque regardait comme l'œuvre' du diable, voici sa réponse : « Parce que ces choses sont au-dessus de voire intelligence , vous les appelez œuvres du démon. Les théologiens et les canonistes, dans leur ignorance, les abhorrent comme si c'était de lamagie , 6t les regardent comme indignes d*un chré> tien (2). D
Aucune de ces raisons ue prévalut contre le fanatisme. La science perdit soa procès ; Fignorance triompha.
Les ouvrages .de Roger Bacon furent condamnés comme renfermant c( des nouveautés dangereuses et suspectes , » et Tauleur lui-même fut mis au cachot Le généial'des franciscains fitcoDiirlner cette condanjnation par la cour de Rome.
J. Twine raconte qu'on.voyait les livres de R. Bacon attachés avec des chaînes aux tablettes delà Bibliothèque des cordelicrs d*Oxford , et qu'ils y furent entièrement rongés par les vers (3j.
Jérôme d'ËsciilO' devint pape soua le nom ^e Nicolas IV. Ce fut donc en vain que Bacon en appela au saint-siége : au lieu d'être remis en liberté, il ne fut que plus étroitement resserré dans sa prison (4). On rapporte que^ pour fléchir le pape, il lui avait adressé , comme preuve de son innocence et de l'utilité d^ ses travaux, un livre intitulé : De prolongaiione vitœ, qui se conserve en manuscrit à la Bibliothèque impériale de Paris. Enlin, grâce k rinlervention de quelques personnages puissants, le pauvre frère Roger obtint sa liberté en i29i, après dix ans de captivité. Miuisy hélas! il avait vieilli dans sa prison; ses forces étaient brisées par les douleurs'et les infirmités, il retourna eo Angleter|»e, et mourut Tannée suivante à Oxford (5), h Tàge de soixanlc^dix-buit ans (6). Voilà ce qu'il en coûte de vouloir éclairer les hommes.
(1) Opus tert,, ad Clément, Ms. col. Tib. c. 5, fol. 6. V«*y. Diclwinoire histotique de Clkauffepté, 1. 1. '
(2) Opu9 maj., p. 249.
(3) De Rébus AtbioniciSrW^K n, p. 130.
U) Hisl, el AnliquU, unioersit,, 0%on., Ub. i, p. 38.
(à) Suivant PiUaMS et Balusu», il iiioiiriiten 12S4.
(6) 01. ik)rrichiii8 (de (h fa et pi'ogiessu cJitmiiv) dit iToir tu i Oxfu.'^d ^an
IIEVXIÎSME ÊPOOt'E. aOo
U faut que ce grand génie ait été bien malheureux, pour qu'il ail pu , sur son lit de mort, laisser échapper cette plainte amère : « Je me repeins de ni'ôtre donné tant de mal pour dé- Iruire l'ignorance î »
Ouvrage» chimiques (le Roger Bacon.
La critique a beaucoup à faire pour l'appréciation exacte des livres attribués à R. Bacon. Le même ouvrage porte souvent deux ou trois titres différents. II en est résulté qu'on a singulièrement grossi la liste des livres du frère Roger. P. Borel en porte îe nombre à plus de vingtThuit (1).
Après VOpus wajus^ nous citerons Tun'des ouvrages les plus remarquables et en même temps les plus authentiques de R. Bacon, YÉpUre sur les œuvres secrets de Vart et de la nature^ <imi que sur la nuïtité de la magie (2).
Les propositions qui s'y trouvent devaient paraître bien étranges à l'époque où elles furent émises : l'auteur rompt ouverlement en visière avec Tesprit général de son temps.
« Le monde, dit-il , est rempli de prestidigitateurs qui trompent le public en lui faisant croire ce qui n'est pas. Les ventriloques [vocum varietatem in ventre (ingénies) imitent des sons lie voix éloignées, et prétendent converser avec les esprils. D'autres, par l'adresse de certains tours de mains, étonnent les }>adaods. Malheureusement l'homme est toujours disposé à iToire le merveilleux, et il ne se donne pas la peine de scruter ''t d'interroger la nature à l'aide de la raison. »
Hoger Bacon passe pour avoir connu la poudre à canon. Mais nous avons fait voir que Marcus Grsecus Tavait depuis longtemps décrite en termes très-explicites (3). Voici le passage de Roger Bacon :
<iii-se|»tième siècle) la maison du Crère Bacon, the hùuseof friar Bacon. Son corps arail ëlé enterré dan» VégMt des rranclseains, oà l'on montra longtemps ta cellule do frère Roger.
(' \) Biàiiotheca ehimicaf seu Catalogus librorumphilosophorum hermetieorum^ etc.; Paris, 1654, 12.
(?) Epiaola frmtrU Rog. Baoonis, De secretis operilnit arti* et naiurw, et nullitate mafUe. Opéra Joh. Dee LondioeoM», e plnribos evemptaribus castigila; Hanburg., i«l8, 12... (80 pages.) Manget, Biàl. chim,, t. i, 616. Les édttioDS aaléfieiires sont : Paris, 1542, in^*"; Bâie, 1503, iii-6'' ; Hamboorg, 1508, et 1608, ■-8V
:^ Voy- p. :«05.
(( Nous pouvons, avec ie salpêtre et d'autres substances, composer artificiellement un feu susceptible d'être lancé à loote distance. On peut aussi parfaitement imiter la lumière de réclair et le bruit du tonnerre. Il suffit d'employer une très-petite quantité de cette matière pour produire beaucoup de lumière, accompagnée d'un horrible fracas ; ce moyen permet de détruire une ville ou une armée. (1).
tf Pour produire les phénomènes de Téclair et du tonnerre, il faut prendre du salpêtre, du soufre, et Luru Vopo VirCan Ulriel (2). »
Le troisième ingrédient, que Bacon ne nomme pas ici, e^l évidemment le charbon. Aussi quelques érudits ont-ils cru voir dans ces mots cabalistiques l'anagramme de la proportion de charbon pulvérisé.
L'auteur répète à peu près la même chose dans son Opusmajus, et il rappelle, à cet égard, l'expérience du salpêtre qui brise avec fracas un morceau de parchemin dans lequel on l'enveloppe. c( Cette expérience (le pétard), ajoute-t-il, est connue, comme un jeu d'enfant , dans beaucoup de pays (3). »
Ainsi donc, les efTcts de la combustion du salpêtre et de la poudre étaient déjà connus dès le treizième siècle.
Dans ce même traité des Œuvres secrets de Cart, R. Bacon dit des choses alors si merveilleusement nouvelles , que Ton serait tenté de croire qu'il connaissait la machine à vapeur et le ballon aérostatique.
a On pourrait construire, dit-il^ des machines propres à faire marcher les plus grands navires plus rapidement que ne le ferait toute une cargaison de rameurs; on n'aurait besoin que d'un pilote pour les diriger (4).
{\) De secretis operibus, elc, p. 43 et 43.
(2)76i<f., f). 69. Sed tunen salis petrs Luru Vopo Vir Can £//rie/ sulfuri»; et sic faciès tonîtrum et corruscationem, si scias artifii-iiiiii.
(3) Ojnu maj., edit. Jebb , p. 474 : Et e&perimentum liujiis m capimiis ei lioc ludrico puerili, quod fit in inultia niundi partibus, scilicet ut instniiMiilo facto ad quantilatein pollicis liumani, t\ violeDtia illius salis, qui sal pelrs ^ocatur, tam borribilis soniiA iiascitur fo ruptura tam modicae rei, scilicel nKNlici pergameni, quod fortis tonitrui seotialur excedere rugitum, et corrusratioiiein maiimam sui lominis joliar e»eedil.
(4) De tccreltM operibus^ etc., p. 37. Instrumenta iiavi^^ndi (tossunt fien »ue bomintbos remiganlibus, etc.
« ÛD pourrait aussi faire marcher des voitures avec une vitesse incroyable , sans le secours d'aucun animal (i).
0 Enfin, il ne serait pas impossible de faire des iuslruments qui, au moyen d'un appareil à ailes, permettraient de voler dans l'air, à la manière des oiseaux (2). »
Spéculum alchemiœ.
Cel ouvrage renferme plus de théories que de faits. A I exemple de presque tous les alchimistes, Tauteur regarde k%ouïre et le mercure comme les éléments des métaux. « La nature cherche, dit-il, sans cesse & atteindre la perfection de /'or. Mais, contrariée dans sa tendance et sujette à une foule d'accidents , elle engendre des métaux moins parfaits , suivant le ('egré de pureté de ses composants, qui sont le soufre et mercure. — Ces éléments peuvent être retirés , soit des plantes , soit des substances animales, soit des minéraux. Mais il importe de ies combiner dans une juste proportion {secundum debitam proportiùnem), que Tesprit humain ignore (3).
« Il faut donc, avant tout, découvrir une matière dans laquelle le mercure soit déjà uni à la quantité nécessaire de soufre. 11 faut imiter la nature, qui procède toujours par des voies simples. I^s métaux s'engendrent dans les mines. II s'agit de commencer par construire un fourneau qui ressemble à une mine, non pas R sa grandeur, mais par une disposition particulière qui ne permette pas aux matières volatiles de s'échapper, et qui concentre la chaleur d'une manière continue. Le vaisseau de Topéraleur devra être en verre, ou formé d'une substance terreuse îyant la résistance du verre ; le col devra être étroit, et son orifice exactement fermé ayec un couvercle et du bitume. De même W dans les mines le soufre et le mercure sont préservés du contact immédiat du feu par l'interposition de matières terffuses, de même aussi il faut avoir soin que le feu ne touche
1} Ùe secreiis operiffus , eiCt, p. 3S. Cumid etiam possunt fieri ut sine ani- Mi moveanCnr, cum impelu iBœfttiinabili.
{">') Ihid. Possunt etiam fieri instrnmenU volandi, etc.
'3) lAbeUus de alehimia, cui iUulus : Spéculum alchemiof ; Noriroberg., '^i), 4. Thtatr. chim., t V. Manget, Bibl, chim,, 1. 11.^ Ce petit traité a été traduit ^Q français par Jacques Girard de Touruiis, sou» le titre de hliroir d'Afquimie, fyofl, I5&7, in 1^; Paris, lfi!2» 1627, in 8°.
398 HISTOIRE DE LAGHIHIE.
pas immédiatement le vaisseau ; il convient, pour cela, deTentourer d'une enveloppe solide qui puisse entretenir partout une chaleur égale. »>
R. Bacon admettait un élixir rouge pour jaunir les métaux, et un autre pour les blanchir, c'est-A-dîre pour les transformer en or ou en argent , selon les idées des alchimistes (i).
II appellait feu le produit de la distillation d'une matière organique quelconque. Faut-il entendre par là notre gaz d^éclairQye!
a Les sophistes m'objecteront sans doute, ajoute l'auteur, qu'il est de la nature du feu de monter au ciel , et qu'il est impossible d'emprisonner la flamme dans aucun vase. Mais je ne vous demande pas de me croire, avant que vous n'en ayez tousmême fait l'expérience (non credas mihiy nésiexperiaris).
aL'air est l'aliment du feu ( aer est cibusignis ). » —C'est lace qu'avaient déjà dit les anciens (2). Mais Bacon fait observer qu'il y a un autre air qui éleiutla lumière. — a Cet air tient, ajoute-til, de la nature de l'eau , laquelle est contraire au feu. » — C'est probablement l'acide carbonique ou l'azote dont l'auteur a voulu parler.
Bacon neconteste pas la possibilité de préparer les métaux artificiellement. «Il est, dit*il, impossible de créer des arbres, parce les végétaux se composent d'éléments trop hétérogènes; il n'en est pas de même des métaux, qui tous sont de nature homogène. Mais la première condition pour faire des métaux , c'est de les réduire préalablement à leurs éléments. »
Plus loin il conseille de ne pas prendre des colorations accidentelles pour de véritables transformations, a C'est ainsi, dit-il. qu'il est facile de blanchir le cuivre, en tenant une lame de ce métal au-dessus du sel commun chauffé fortement (3) ; mais de ce cuivre blanchi à l'argent la distance est grande.»
Spéculum secretorum (4).
Le Miroir dès secrets est un abrégé d'alchimie qui, selon l'intention de l'auteur, était destiné à ceux qui ne sont pas asseï
(i) Et rul)eum quidem elixir citrinat ia înflnHQni, ac omnia metalla inasm»tat in aarum. Album vero elixir Heallxit, etc.
(2) Voy. p. 78.
(3) Sal commune quando ignitnr, pone super lamina m' et caiKleccet,eC decif^ visum, etc.
(4) ThesnurM ehemicus, etc., p. 387.
DEUXliXE ÉPOQUE. 399
riches pour acheter des livres, (i). C'est 'dans ce traité qu'on trouve les idées les plus sages qui aient été émises sur la théorie de la transmutation des métaux. Voici comment raisonne H. Bacon ^ avec cette justesse d*èsprit qui le caractérise :
« Vouloir transformer une espèce en une autre , faire de l'ar* gent avec du plomb,, ou de Tor awc du cuivre, c'est aussi absurde que de prétendre créer quelque chose avec rien. Jamais les vrais alchimistes n'ont eu cette prétention. De quoi s'agit-il au fuad? Il s'agit de retirer d'abord , par le moyen de Vart, d'un minerai terreux et brut un corps métallique brillant, comme le plomb, l'étain, le cuivre, eiû» Mais: ce n'esllà qu'un premier degré de perfec^on, auquel le travail du! chimiste ne doit pas s'arrêter; car il faut encore chercher quelque moyen d'amener les autres métaux, qui existent toujours altérés au sein de la lerre, au type le pins parfait, à Tor, qui. se rencontrç toujours à l'état natif. L'or est parfait, parce que la nature en a achevé le iravail. li faut donc imiter la nature. Mais ici se présente uae grave difficulté : la nature ne compte pas les siècles qu'elle emploie a son travail, tandis qu'une heure peut être le terme de la vie d'un homme. Il est donc important de trouver un moyen qui permette de faire en peu de temps ce que la nature fait dans UD intervalle beaucoup plus long. (Test ce moyen que les alchimistes appellent indifféremment «7îar/r,jp«>rf6 philasaphale, etc. >} L'alchimie, ainsi comprise, trouve encore aujourd'hui beaucoup de partisans.
U plupart des traités chimique&fle Roger Bacon ont été réu> m's en un seul volume, imprimé en 4620. En voici une analyse succincte.
Brevftffrevi^riumi4e,danqDei(^)^
^ Le soufre, le mercure et l'arsenic sont les principaux esprits qui entrent dans la compqsiti^on des métaux. Le soufre est le
(I) Aviol riaveatioii de l'impritnMfo , leë IIîiw «i luanuscrili se Tcodiient ^ on prii exortritant, comparativement à la valeur de l'argent. Aussi GuteoberK (t Fanai «vaieni-Ua formé nne-aoeîété pont exploiter à içar profit le procédé qui lear permettait de mulliplier rapiilement et à peu de frais le nombre des copies. Les prcmiera livres imprimés furent vendus pour des monnscrita.
(1) Sanioris medicinae magistri D. Rogeri Baconia Angls, TÂfsaurits ckemiais; Fraocof., I6?0, ia 32, p. 95.
400 ViSTOIllE DE LA CHIMIE.
principe actiT, et le mercure le principe passif; l'arsenic est Tin* terraédiaire qui prépare leur coiiibinaison.
« L'arsenic blanc ( acide arsénieux) s'obtient en sublimant l'orpiment avec de la limaille de fer. Il est blanc et transparent comme le cristal {ut cHstallus lucidum) (1). »
L'auteur ne dit pas un mot des propriétés vénéneuses de l'arsenie blanc.
À propos du salpêtre , il signale la propriété qu'a ce sel de fuser sui: les charbons incandescents (é). Il le purifie en le dissolvant dans l'eau, et en évaporant la liqueur filtrée.
Le n^ 1153 (fonds de Saint-Germain) des manuscrits delà Bibliothèque impériale renferme un traité de Roger Bacon , De naturis metallorum in raiione alchimica et artifieiali transmtitd' tione.
Nous nous sommes assurés que ce traité n'est qu'une reproduction du Brève hrcviarium de dono Deiy moins quelques variantes de peu de valeur.
Verbum abbreviatnm de leone viridi (3).
Ce petit écrit, peu important, traite de la distillation de quelques acétates métalliques, et des vertus merveilleuses d'un liquide rouge, provenant de la décom|)Osilion du vinaigre. Il termine par la description du meilleur mode de projection.
C'est, dit-on , avec le livre Sur le lion vert que R, Bacon se concilia les bonnes gr&ces de Raymond Gaufred, général de l'ordre des franciscains , qui le fit mettre en liberté.
Secreium secretorum naturœ de lande lapidis philosophorum [^).
Malgré le titre prétentieux de cet opuscule, il n'y a rien qui mérite d'être signalé.
(1) CTest l'acide arséDÎcui d*iin aspect transparent vitreux. Dans cette opératjou, le fer s'empare du soufre de Torpimeot, et met l'arsenic en lit)erlé. Cekii-ri se cooTertil aussitôt, au contact de Voxygène de l'air, en vapeurs blanclies d'aci(i« arsénieux.
(2) Talis naturœ est quod si immédiate ignitos carbones tangal, statim accèst;um cum impetu evolat.
(3) Thésaurus chemicus, etc., p. 265.
(4) Thésaurus chemicus, p. 2S5. *
DEVXlkUE ÉPOQUE. 401
Traciatus trium verborum (1).
Le Traité des trois Verbes se compose de trois épitres, adressées à Jean de Paris, disciple du frère Roger.
Dans la première , l'auteur fait une remarque qui devait plus tard attirer l'attention de tous les opérateurs : il dit qu'en soumettant différentes substances (organiques) à la distillation , on obtient dans le récipient, non-seulement de l'eau, mais de l'ail, et que Tair peut être distillé comme l'eau. « A ces deux éléments il faut , ajoute-t-il, encore ajouter le feu. Ainsi l'eau, Tair et le feu passent dans le récipient, tandis que la terre reste au fond de la cornue » (3).
Alchimia major (3).
L'auteur rappelle de nouveau, dans ce livre, que l'air est l'aliment du feu , et il s'appuie sur l'expérience suivante : Lorsqu'on allume une lampe d'huile et qu'on l'emprisonne sous un vase, on voit qu'elle ne tarde pas à s'éteindre. Pourquoi? parce qu'elle manque d'air (4).
La plupart des idées contenues dans ce livre sont reproduites dans d'autres écrits du môme auteur.
Les traités intitulés Medulla alchimiœ (5), De arte chemiœ (6), Bremriumehemix (7), se rapprochent, par leur contenu, de V Alchimia major.
Le livre De potestate artis et naturx, qui se trouve imprimé dans Ârlis auriferx quam chemiam vocant (8) , est le même que VEpistolade secretis operibus et de nullitate magix. La seule différence consiste dans le titre. 11 a été traduit en français par Jac-
(1) The^aunu ehem,^ p. 292.
(2) la prima difttillatioue, terra in fundo, et tria (aer, ignU, aqua) in cucurbiu (recîpienle}.
(3) Thésaurus ehemieus^ etc., p. 16.
(4) Si cnim aeceodatiir iampas olei et claudatur in vase terreo, extingultur, qoia aér excladitnr.
(à) Ymn Stein der Weisen, etc., éd. Joach. Tanck; Eialeben, 1608/ in^S. <6) J. Pitsmt, Relatlones historiex de rébus anglicis ; Pàtis, 1619, 4, t. i, cent. iT.
(7) Ibid,
(») B&le, 1611 , in-12, p. 327. Traduit en français par Girard ; Lyon, 1557 , in-8. B»T. De L% r.utmr.. — t. i. 26
iO:2 HISTOIRE B£ LA CIOMIE.
ques Girard de Tounius sous le titre de V Admirable Pouvoir et Puissance de Fart , de nature , etc,, Lyon, \ ^ti^ in-8* ( très- rare ) ; Paris, 1629, in-8«.
Il n'est pas certain que les ouvrages indiqués par Ëale et Pits, et attribués à R. Bacon, soient authentiques (l)'»
Le manuscrit n* 6514 de la Bibliothèque impériale (5) cohlîent un fragment du Brève breviarium de dono Delj que nous avons cité. '\,' ' ]
Un autre manuscrit' contient le traité, peu connu, deR. Bacon, De prolongatiône vitœ. Il porte te n« iOÎO ( seizième siècle ), in- 4*. (Fonds de Saint-Germain) (2). .^
Les autres écrits de R. Bacon^ qui ne se rattachent qu'indirectement à la chimie, sont également'très-nombreux ; la plupart existent encore en manuscrits.
YlaeeKt de Bea«T»is«
Vincent deBeauvaisest lë grand encyclopédiste du moyen Age. U appartenait à Tordre de Saint-Dominique. Le nom de Bèilôvacensis ou Beivacensis paraît être un nom de famille ; car saint Antonin le dit originaire, non pas de Béarnais, mais de h Bourgogne ( Burgvndus). 11 est mort entre 1256 et 1264. On ne sait rien de la vie de ce savàtit, si ce n'est que gàint Louis VàTaft choisi pour précepteur de ses enfants. C'est pour eux principalement que Vincent de Beauvais compdâa une Téritable Encyclopédie des connaissances physiques eiïhôrs[Ies,-sous'lé titlPë'lde Spéculum majus, 'impvimé pour la première foie à Strasbourg, 1478, lOvol. gr. în-fôl. Cette EntycIo{)édie est divisée en quatre ou plutôt en trois parties ,» savoir : 1^ Spéculum na^tira/A ( le miroir naturel); Tautçur y suit J'ordre de la création, telle qu'elle est décrite dans la Geiiése. Les livres qui traitent des plantes et des animaux sont très-curieux : ils résument. Pélat de la science au moyen âge: L'auteor rapporte que ron* clianiSait autrefois dans
(1) Documenta alehemùé. --'De atchemitiàrum Àrtilkas. ^ DêSecreùs. — Ùe BetHtâ metallMs. — Deêettipturis IMpidum* — De ^Uêomphorum lapide. — Voy. BalœiiB, Comment, de script. btHannici Pltuev», Retat, kUi.àê rébus anglicis.
t^) It fomiAence roh 196 redo^ etHnir 120 r«H«i !
les églises une prose riinée, composée par Adam de. Saint- Victor, qui altribuait à saint Jean t'évaagéliste la connaissance de l'art de faire de Tor et des pierres précieuses (1).
i^ Spéculum doctrinale, qui traite de la rhétorique , de la poésie, de la jurisprudence, des arts mécaniques, de ralchimie, de la médecine et de la théologie.
2^ Spéculum hisloricum^ espèce de chronique, oii l'histoire ancienne est mieux traitée que dans beaucoup d'autres ouvrages semblables de la môme époque.
4* Spéculum morale y qui n'est pas 4e Vincent de Beauvais, ainsi que l'a démontré le P. Jacques Échard d'après un manuscrit tiré de la bibliothèque de la Sorbonne : c'est un simple abrégé de la Somme de saint Thomas d'Aquin.
Cet immense ouvrage est d'autant plus curieux que Fauteur n'avait pas de modèle à suivre. Car l'Histoire naturelle de Pline, le Satyrieon de Martianus Capella et les œuvres de Boèce ne sont que des espèces d'encyclopédies fort incomplètes.
Les quatre parties du Spéculum majus ont été imprimées séparément :1a i'% à Venise, 1494, in-fol.; la â'' à Venise, 1493, in-fol.; la 3* ibid. 1494, etla4*à Mayence, 1474, Bâle, 1481 ; Nuremberg , 1483, Venise, 1494; Douai, 1624, in-fol. Cette dernière partie a élé traduite en français sous lé litre de Miroir historial, Paris (Vérard), 1495-14Q6, 5 vol. in-fol. Schlosser a donné une traduction allemande du Spéculum doctrinale y Francf., 18i9, 2 vol. in- ^. A la suite du miroir historique, on a publié , comme étant de Vincent de Beauvais , une Lettre à saint Louis ^ sur la mort de ton fils aine, et la Règle des frères et sœurs de l'hôpital de Beau-^ vais (Begula fratrum et sororum nosocomii Bellovacensis, etc.), imprimée dans le Spicileglum de D. Luc d'Achéry, t. XII, p. 68.
D'autres ouvrages inédits, attribués à Vincent de Beauvais, sont : des Fables et une Histoire naturelle (manuscrit du, quinzième siècle, conservé à la bibliothèque d'Arras); — Flores ex doctoribus (nianuscr; de la bibliothèque de Cambrai ); — Spéculum humanitatis (bîbl. de Châlons-sur-Saône ) ; — Hfsloria Veteris Testat»ai/t.lb.ibU de£)i4rtjres}; — Spéculum humanx salvaiionis {h\hl. de Marseille et de Mûri en Suisse); -^ Epistola cansolatoria de
(1) tBilliAtisinn CBPttfaeMttram, Qfli 4e virgis fecil aprum»
' ' ^* ' Gemmu de lepMibul.
(YiDcenl, in Speculo natttralè.)
404 HISTOIRE DE LA CniMlE.
morte amici { bibl. de Rouen et de Middlehill en Angleterre); — Sermones ( bibl . de Toulouse ) ; — Flores et auetorilates diversorum philosophorum et poetarum ; de laudihus B. Mariœ ; traetatus de institutions filiorum principum ad Francis reginam Margaretham ( bibl. de Bâle) ; — Summa de proprietatibus rentm ( bibl. de TEscurial).
Christophe d« Parla.
Nous avons de cet alchimiste, qui vivait vers le milieu et la lin du treizième siècle, un Elucidariwn chimicum^ imprimé dans le Théâtre chimique (i). Nous n*y avons rien trouvé qui soit digne de remarque. L'auteur parait peu familiarisé avec les opérations chimiques; il se contente de définitions et de généralités, dictées par l'imagination plutôt que par l'expérience. Dans sa partie pratique, il emprunte à Arnaud de Villeneuve la plupart des faits qu'il avance.
Les autres écrits, attribués. par Nazari et ^. Borel à Christophe de Paris , sont probablement supposés ^ et d'une époque plus récente (2).
ftaint ThomM d'Aqnln (né en 1225, morl en i274).
Saint Thomas d'Aquin appartient à l'histoire de l'Ëglise et de la philosophie plutôt qu'à l'histoire des sciences. Cependant le disciple d'Albert le Grand ne pouvait pas rester étranger à la pratique de l'alchimie. On s'étonne avec raison que Thomas , surnommé le Docteur angétique , qui, par ses nombreux écrits et
(1) EluctdariuiD, seu Artb transmutatoriœ melalloriiro summa major de opère ▼egelabilt et roinerali, Chrwtopliori Parisiemip, plitlosophi ▼etuslissimi, etc.; Paris 1649, in-8. Theatr. chem., t. vi.
(2) Voici les titres de ces écrits : CUhera, seu violetta, — Summa minor. -« Alphabetum apertotiale, — Arbor philotophix ucundum univenaltm icientiam, — Particularia qnxdam. ^ De lapide vegetaMU, -^ Medulla artis, — Somme, — Sommelte, ^ La harpe. — La médecine du troisièm ordre.
DKUXIÈMK £POOU£. 40o
par son enseignement, a tant fait pour la théologie et la philosophie, ait trouvé le temps de s'occuper de Tari hermétique, surtout lorsqu'on se rappelle combien sa santé fut délicate , et qu*41 mourut à peine âgé de cinquante ans.
II nous reste de saint Thomas plusieurs écrits sur Talchimie, parmi lesquels il n'y a probablement qu'un petit nombre d'authentiques. Parmi ces derniers , nous citerons en première ligne le Traité sur Pessence des minéraux (i).
L'auteur nous apprend , dans ce traité , ce que les alchimistes enlendaient par lait de vierge {lac virginis)^ et il en donne la préparation, a Ce lait s'obtient» dit-il, en faisant dissoudre la litharge dans du vinaigre, et en traitant la solution par le sel alcalin ( carbonate de potasse ou de soude }. »
Ainsi, le lait de vierge* n'était autre chose que l'eau de Goulard, ou de l'acétate de plomb faisant blanchir l'eau commune (2).
11 se trouve, dans ce même Traité de l'essence des minéraux, UD passage curieux sur la fabrication des pierres précieuses artiGcieiles. ail y a des pierres, y est-il dit, qui, bien qu'elles soient préparées artificiellement, ressemblent tout à fait aux pierre»' naturelles. C'est ainsi qu'on imite, à s'y méprendre, l'hyacinthe et le saphir. L'émeraude se fait avec la poudre verte de l'âiraio (3). La couleur du rubis s'obtient avec le safran de fer (4).»
L'auteur ajoute que l'on parvient à imiter la topaze en chauffanl la masse vitreuse avec du bois d'aloès , et que tout cristal peut être coloré de diverses manières (3).
Du reste, ces faits,, que saint Thomas ne donne iiulleipent comme étant le résultat de ses propres observations , étaient déjà, comme nous l'avons vu plus haut, connus des anciens.
(1) De eue el eweoUa miueralium; Venet., 1488, 4. Dans le Tkeair. ckem.» t ▼.
(2) Theatr. chem.t t. v, p. 903.
(3) Yert-de-grfis ou carbonate de cuivre naturel.
(4) Peroiyde de fer.
(i) Quidam etiam per artificium faciunl lapides ; — utpute faciunt byacin- Ibon rimilem liyacintho naturall et sapbynim saphyro nalarali. — Smaragdinns color fitcum pulvere viridi «eris boni. Riibini color fil de bono croco ferri. To- Ittôi eolor fit sic : recipe Itgnum aloes • et pone super vas in quo est cristilliis foMs.^ Poteris qnemlibet cristallum dtversimodo colorare. Theatr, chem.^ t. ▼> p. 904.
La connaissance de l'art de peindre sur verre était donc géoér ralement répandue au moyen âge ; et on s*est trompé enle regardant comme perdu. Les vitraux des cathédrales sont peints avec des oxydes métalliques, qui ont été brûlés dans la substance même du verre (1).
Nous avons déjà montré qu'un des plus grands se^ets da grand œuvre consistait dans la coloration oti dans l'alliage des métaux. Tout métal jaune était réputé de l'or; tout métal blanc, de l'argent. C'est pourquoi l'avénement de l'analyse chimique anéantit la plupart des doctrines alchimiques j et fit changer le nom de transmutation en celui de combirmiton, ' '
Saint Thomas s'exprime ainsi à propos de l'argent : a Si voos projetez de l'arsenic blanc sublimé (2) sur du cuivre, voas verrez celui-ci blanchir; et si vous y ajoutez moitié d'argeot pur, vous aurez tout le cuivre changé en argent véritable (3)* u
Voilà une opération que les alchimistes faisaient soirreat, et qu'il était facile de répéter. Le cuivre, aii»i traité^ prend effebtivement l'aspect de l'argent; mais, au lieu d'one' transmutation, vous aurez un alliage de cuivre, d'arsenic et d'argent, dans les proportions employées.
Saint Thomas décrit, avec une grande précision, la plupart des procédés d'alliage, et les modes de projection dont il avait entendu parler ; et il nous apprend , dans ses écrits {Seùreia akkàtnix magnalia (4) , Tractatus cdchimix^ Liber Lilii benediûU}, ce que d*autres se seraient bien gardés d'enseigneràtoutie monde.
À l'exemple des philosophes de l'écôTé ionienne , Thomas d'Aquin était pénétré de l'importance du rôle que l'air joue dans les phénomènes de la vie.
« L'air est, dit-il , une des principales causes de la fie des ani-
(1) On cite comme les plus anciens vitraux peints ceux de la vieille eitliédrale de Saint-Dents. — Pour savoir Jusqu'à quel point de perflMtioD l'art de préparer les couleurs et de peindre sur verre avait été poussé au moyen âge, H faot eonsiiUer Tiiéopbile , prêtre et moine (du onzième siècle), Buét âur diren arts, publié par M. Charles de TEscalopier (Parts, 1S43).
(2) Acide arsénieux. On le préparait par la caictnation et la Itabifmàfîtfn de Torplmeot {auripigmentumin album subtimàtum).
(3) Auripigmentum in album sulilimatora , projectom super cnprum , dealtwt ifisum in tantnm , quod si inedietas puri argent! admisceretur, haberes argenton. Theatr. ckem., i, v, p. 910.
(4) Secrcta alcliimiae magnalia, de lapide pliilosopliico ; Colon., 1579, t; l^eatf' chem.f III, p. VO.
DElJXièME ÉPOQUE. 407
maux el desT^ëtaux, sur la terre comme dans l'eau. Aussi TinfeclioQ de l'air est-elle une des principales causes de la mort des êtres vivants (1).»
Le Docteur aogéliqoe invoqua souvent le témoignage de son maître Albert le Grand (3>. .<f.Si vous aviez 9 dit-il^ sans cesse devant les yeux les règles tracées par mon maître , vous n'auriez pas l^esoin de chercher les grands ni les rois; car les grands et les rois viendraient, au contraire , vous chercher (3). »
Bfffcrsri.
Le moine Efferari ou Ferrari composa deux traités , l'un sur la pierre philosopbale (i), l'autre sur le trésor de la philosophie (5). Il considère le mercure et le soufre eomme les éléments des métaux.
Les écrits de cet auteur^ qui parait aVofr vécu vers la lin du treisiëmesiède, ne contiennent rien qui mérke d'être signalée
AlphoiiM X (mort en i28i). '
Ce roi, que son amour pour la science avait fait surndmmcr te Savant (elSabio), s'était, dit-on, beaucoup occupé d'alchimie, ce qui pourtant ne lui fit pas négliger ^es intérêts politiques, car il parvint, en 1257, à se faire nommer empereur d'Allemagne après la mort de Guillaume de Nassau , par une partie (les électeurs dont il avait acheté les voix.
(0 Liber Lilii lienedicU. Theali: chem., t. iv, p. 1092. (3) Sfqaere ergo divum Albertiiin Magnum , magistrum meum. Tractatus riatus iralri Reioaldo, in arte alchemiœ. Theatr. chem., m, p. 272.
(3) Crcdas pro c«rto, qnod si dictas régulas mihi a D. Alberto traditas ante ocolos habupris, non oportebit te reges et magnâtes , sed reges et magnafes, etc. /Wrf.,p. 273.
(4) De lapide philosopl'torum secundimi vcni:n modum fo^mando , Efferariuii nMnacliu* ad apMtolicam quemdam scribit; Argent , 1659, in*8. Gratarol, Vera okhimix artisque meiallic^ doctrina^ 1. 11. Theatr, chem,, t. m.
(&) îlieaionis pliilosopltîaD ; Argentoràt., 1659, 8. Theatr. chem.f t. m.
Alphonse X, roi de Gastille et def Léon, était fils de Ferdinand le Saint , auquel il succéda en 1252. On lui reproche d*avoir altéré le titre des monnaies. Il eut à combattre plusieurs rébellions des grands, ligués avec ses propres fils. L'infant de Gastille réussit même k le détrôner en 1282. Le malheureux roi implora le secours de son ennemi , le roi de Maroc , et mourut, peu de temps après ( le 21 août 1284) à Séville , accablé de chagrins , à Tàge de cinquante-huit ans.
On lui attribue un petit traité, connu sous le titre de Clef de la sagesse (1). L'auteur s'étend beaucoup sur Taction de l'humidité et du froid, qu'il appelle des sphères [sphœra humiditatis, sphxra frigiditatis.) « C'est, dit-il , de la combinaison de ces sphères que résulte le mouvement.» Il admet, comme les anciens, quatre éléments. Le feu est , selon lui , un air subtil et chaud (2) ; l'air est un feu grossier et humide ; l'eau, un air grossier, froid et humide (3); enfin la terre est une eau grossière, froide et sèche. — « Tous les minéraux renferment, continue l'auteur, le germe de l'or. Ce germe ne se développe que sous l'influence des corps célestes; les planètes produisent la couleur, l'odeur, la saveur, la pesanteur que nous remarquons dans les substances soumises à notre observation. Les corps composés peuvent se réduire en leurs éléments, de même que ceux-ci peuvent se réunir pour former un composé. Ainsi le feu se change en air, ^t réciproquement l'air en feu. L'œuf minéral [ovum minérale) est le germe de tous les métaux; ce germe est lui-même produit par l'union du feu et de l'eau (4). »
C'est à ce rai que les astronomes doivent les célèbres Tables Alphonsinesy dressées par l'académie de Tolède. L'historien Marianaa dit d'Alphonse X, qui valait mieux comme savant que comme roi: Dumque cœlum considérai ^ observalque aslra, lerratn amisit (5).
(1) Alphousi régis Caslellœ, etc., liber pliilosopln'œ occultioris prœcipue œetallonim proriindissimus , cui titulum fecit : Clavis sapienlix. Theatr, chem,, t. V.
(2) Nous dirions aujourdMiiii que la flamme est un gaz incandescent.
(3) L*eau est erfeclivement le résultai de In combinaison de deux corps aériformes (oxygène cl hydrogène). Mais ce n'e>t probablement pas là ce que Tanleur a voulu dire.
(4)Ignisvero est masculus et aqua fœmlua.
(5) Don Manuel Rico y Sinobas, membre de l'Académie des sciences de Madrid, a entrepris la publication des œuvres astronomiques d*Alfonse , sous les ans-
Arnaud 4» iruieneiiYe {de Bachuone) (I).
Tout le moyen âge retentit de la renommée d'Arnaud de Villeneuve. Nous verrons s'il l'a méritée.
On le suppose né vers i240. Le lieu de sa naissance est incertain : il y a beaucoup de villes du nom de Villeneuve ( Villa nova) en France, en Espagne et en Italie. Il enseignait , vers la fin du treizième siècle, la médecine et Talchimie à Barcelone, où il avait remplacé son maître Casamila. En 1285, il fut appelé auprès de Pierre IIÎ, roi d'Aragon, en qualité de premier médecin de la cour, fonction qu'il ne conserva pas longtemps, car ses opinions peu orthodoxes lui attirèrent l'excommunication de la part de Tarchevôque deTarragone. Arnaud se réfugia alors à Paris, qu'il fut également obligé de quitter, sur l'accusation d'entretenir un commerce familier avec le diable, et de changer des plaques de cuivre en or. Il se retira à Montpellier, et y occupa , dit-on, pendant quelques années, une chaire à la Faculté de médecine. De Montpellier il se rendit à Florence, à Bologne, à Naples, àPalerme, où il se mit sous la protection de l'empereur Frédérrc II, qui le combla de bienfaits. Le pape Clément V, atteint de lagravelle, réclama les soins d'Arnaud de Villeneuve, qui passait pour un très-habile médecin. Les papes résidaient alors à Avignon. Arnaud s'embarqua pour la France; mais le vaisseau fit naufrage, et Arnaud périt à un âge assez avancé; son corps fut enterré à Gênes vers 1319. Dans la même année , Clément V publia, pendant le concile général de Vienne, une lettre ency- <^lique (2), dans laquelle il adjure ceux qui vivaient sous son obédience de lui faire savoir où est caché le traité de la Pratiqua
picesdtt gouvernement espagnol. Deux volumes ont paru sous le litre de Libros d^l saber de Astronomia del Rey D. Atfonso X de Casiiila , etc. Mailritl, 19G3 et 1864, in- fol. (volumes splendidement imprimés).
(0 Voy. sur la Yie d'Arnaud de Villeneuve : Campegius, De medictnœ clatis ichptohbtts, Bcovius,^n/ia/. eccles., adann. 1310. -- Du Boulay, Hisi. de Tu* »ir«r*iW; Paris, t. iv. — 01. Borricliius, De oriti etprogressu chemïx, — Amaldi MIa, prxposiia ejns opcribus ; Basil., 1585, In-fol. — Fabricius , UibU med. el inf. f(Uinu:, 1. 1. — Frcind, HisL de la méd,, t. m.
(3) Da Boulay, Bist. de Vuniversité; Paris, t. iv, p. irc.
410 UlSTOJHf D£ LA UliUlE.
delà médecine f écrii par Arnaud et dédié au souverain pontife (1).
Arnaud avait encouru la censure ecclésiastique pour certaines propositions, parmi lesquelles on remarque : la prédiction delà fin du moi^de pour Tannée 13ââ; — les bu|]e&. 40. pape sont l'œuvre de Thomme ; — la pratique de la charité est préférable aux prières, et môme à la messe. .. .^
D'après la réputation dont Jouissait Arnaud, de Villeneuve comme médecin et comme alchimiste , on aurait pu croire que c'était un prodige de science. Et c'est même là ce qu'on a cherché à répandre de nos jours; car Fauteur de l'article Arnaud de Villeneuve, dans la Biographie universelle^' d'il : « Il (Arnaudj découvrit les trois acides sulfurique , muriatique et nitrique. Il composa le premier de l'alcool, et s'aperçut même que cet alcool pouvait retenir quelques-uns des principe* odorants et sapides des végétaux qui y macèrent. On lui doit aussi les premiers essais réguliers de la distillation; il fit connaître J'essence de térébenthine; il composa les premiers ratafias. »
Il y a là presque autant d'erreurs que de mots. Toutes ces prétendues découvertes étaient connues longtemps avant Arnaud de Villeneuve. 11 est d'ailleurs fecile de se convaincre, par la lecture de ses ouvrages, que, dans tout ce qu'il disait, ilcoiuplail beaucoup sur la crédulité de ses contemporains.
Ouvrages d'Arnaud de, Villeneuve,
Ces ouvrages ont moins pour objet lifi chimie que la niédeciue et la pharmacologie. Ils se trouvent réunis dans l'édition de Venise, réimprimée en latin à B&Ie et à Lyon (â).
Nous allons en extraire ce qui pourrait intéresser plus parliculièremcnt Thisloire de la science* Ces extraiitsferoni voir combien l'auteur est au-dessous de sa réputation.
De la pierre philosophale. — Spéculum alchimùe (3). Voici comment il s'exprime sur la pierre philosophale : a Je te
(1) Ce Irailé esl probableinenl identique avec celui qui se trouve H)^i'<i (l^n^ ' ^" dilion (les Œuvres complèles d*Arnaud» iMMKie titrcxle ; Praclica summardy seu Kegimen magiitri ArnolJi (ie Vi^anova^adwlafiiioMpapa^
(2) Arnoldi de YiUanova meclici actilissiroi ppfrQ,mipfijitne revisa, eic'* Ltigd., 1532, In-fol. ( Imprimé en caractères gothique» ;. le tex le est rempli (>< fautes typographiques).
(3) Ibid., p. 30t. Mangcl., Hibl, chimie, t. i, p. 687. * . '
DEUXI^E ÉPOQUE, 4i i
dirai, mon fiis, ce que c'«st que la pierie philosophale. Le soleil, la lune , Tagate, sont des pierres. Mais nos pierres à nous sont mortes sous la terre : elles n'opèrent point par elles-mème&; il faut que l'industrie des hommes s'en mêle, pouir que l'on par* vienne à en faire de l'or ou de l'argent véritable; Notre pierre philosophale'est naturelle : d'abord, etle agîtoomtne la nature; ensuite Hermès; le père des philosophes , auquel seul il faut croire, l'appelle natUrellei; enfin, la matière dont elle se compose se rencontre dans la nature. Tout ce qui se trouve autour du disque de la lune comprend les quatre éléments. Notre pierre se compose de ces ftiémes éléments, dont les uns sont sees et froids , les autres humides et chauds. Rappelle-toi qu'il y a Sept planètes. Le mercure est froid et' humide, à cause delà lune; il est chaud et sec, à cause du soleih C'est pourquoi il tient tout à la fois de la nature de Feau , de la terre, <ie l'air et dû feu. Sois attentif, mon fils; écoute les paroles des philosophes, et tu auras toat le secret du magistère {et habebis Mum magisiérium): »
De la préparation de la pierte philosophaie (i). «Sache , mon fiis, que dans ce chapitre je vais t'apprendre la préparation de ia pierre philosophale : ce secret ne Vient pas de moi ; je le tiens en partie de mon frère et d'un certain moine alletiiand. Je te dirai d'abord que le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont trois en une seule personne. Comme le monde a été perdu par la kmme , il' faut aussi qu'il soit régénéré par elle. C'est pourquoi, prends la mère^ place-la avec ses huit fils dans uii lit; ^rveille-la; etqu'elle fasse rigoureusement pénitence, jusqu'à ce qu'elle soit lavée de tous ses péchés. Alors elle mettra au monde un Fils qui prêchera : des signes ont apparu au soleil et à la lune. Saisis ce Fils, et châtie-le, afin que l'orgueil ne le perde pas. Cela fait , replace-le sur son lit ; et lorsque tu lui verras reprendre ses sens, tu le saisirai de nouveau, pour le plonger tout nu dans de l'eau froide. Puis remets-le encore une fois sur ^n lit; et lorsqu'il aurîi repris ses sens, tu le saisiras de nouveaa pour le donner à crucifier aux Juifs. Le soleil étant ainsi crucifié, on ne verra point la lune : le rideau du temple Se déchirera, et il y aura un grand tremblement déferre. Alors il sera temps d'employer un grand feu; et l'on verra s'élever un esprii sur lequel beaucoup de monde s'est trompé.
i) AmoUi deVillanoTa, Opéra omnia, p. 304.
41i HlSTOiRK U£ LA CHIMIE.
<( Le disciple dit : Maître, je ne comprends pas. —A quelle maître répond : Ne doi$*je pas, à l*exemple des philosophes, te cacher le secret des secrets? Cependant, pour Tamour de toi, je serai explicite :
(( Nettoie les pierres de la terre , nettoie-les encore , et la chose sera bonne. Si tu comprends maintenant les paroles des philosophes, tu auras le secret de l'œuvre. Sache donc que le Fils qui vient d'être crucifié sera bientôt, ressuscité des morts; et comme il a une àmc, il faudra chauffer davantage; car il se nourrit de feu seulement (ig^e nutrilur). Aussi les philosophes Tont-ils appelé salamandre; car celle-ci se nourrit égalemenl de feu.
(( Le disciple demande : Comment est-il possible que le froid et l'humide puissent se nourrir de feu, puisque l'un et l'aulre tiennent de la nature de l'eau, et que l'eau est contraire au feu?
0 Le maître répond : Ne vois-tu pas que le vin est chaud, tandis que le vinaigre , bien qu'il provienne du vin , est froid?
d Eh bien ! il en est de même de notre pierre ; car, quoiqu'elle soit froide de sa nature, elle acquiert le caractère du feu, à raison de son commerce avec. le feu (ralione assueiudinis quM habuit cum igné). »
Epistola Amoldi de VUlanova super alkUnia^ ad regem NeapolUanum (1). La lettre sur l'alchimie , adressée au roi de Naples, est un logogriphe dans le genre de celui qui précède. On en jugera d'après les fragments suivants :
a Et apprends bien, ô roi (â), que les sages ont dit : 11 existe une pierre composée de quatre natures, qui sont le feu, l'air, l'eau et la terre. C'est une pierre ordinaire quant à son aspect. Le mercure est l'élément humide de cette pierre; l'autre élément est la magnésie , qui ne se rencontre pas communément.
«( Et remarque bien , ô roi , que la terre blanche est appelée pierre blanche , et que la terre rouge est appelée pierre rouge parfaite ; et la terre blanche est convertie en terre rouge , sans que l'on n'y ajoute rien.
a Et remarque bien , ô roi , que les philosophes ont dit : Faites fondre le corps ^ et calcinez-le jusqu'à ce qu'il se change en eau. C'est là notre composé, qui se liquéfie et se solidifie. »
(1) Arnold, de ViUanova, Operaomn.; Lugd., 1532, in-fol.
(2) CeUe plira.se ; et nota, o rex, se reflète trèi-fréqueromeiit.
DEUXliME EPOOCE. 413
B<mrnis phUosaphorum (i). Le Rosaire des philosophes, l'un des plus célèbres écrits d'Arnaud de Villeneuve , est plein de divagations , rédigées dans le môme style que les deux traités précédents.
ft Le mercure est composé d'une terre blanche, subtile, sulfureuse, et d'une eau claire et limpide. La solidification parfaite et la transformation des métaux s'opèrent par l'action de la chalear, aidée du travail de la nature pendant mille ans (2).
a Les extrêmes ne se touchent que pr un intermédiaire. La terre ne se convertit pas en air, à moins d'avoir passé préala* bternent par le milieu de l'eau. L'air et l'eau sont les éléments moyens; le fer et la terre sont les éléments extrêmes. L'eau est froide et humide; le feu est chaud et sec; la terre est froide et sèche; l'air est chaud et humide. C'est ainsi que l'eau et l'air s'unissent dans l^umidité; le feu et la terre, dans la sécheresse. »
Sur la préparation de Vélixir. « Prenez trois parties de limaille d'argent pur; triturez-la avec une fois autant de mercure, jusqu'à ce qu'il en résulte une masse pâteuse comme du beurre (amalgame); faites-la digérer dans un mélange de vinaigre et de ^1 commun, et soumettez le tout à la sublimation (3). d
Arnaud de Villeneuve parle, dans son Rosaire , d'uu soufre rouye, fixé aux parois de la chambre dans laquelle ou vaporise de la mine de soufre ordinaire (4). Serait-ce le sélénium?
Il termine ainsi le Rosaire : a Cache ce livre dans ton sein ; ne le révèle à personne, et ne le mets point entre les n^ains des Jrapies; car il renferme le secret des secrets de tous les philosophes. Il ne faut point Jeter cette perle aux porcs, car c'est un <loD de Dieu. »
U dernière phrase fut, plus tard , adoptée par les Rose-Croix pour la devise de leur société , qui avait autant de secrets à caï^her que le Rosaire d'Arnaud de Villeneuve.
^ovum Lumen (5). La Lumière nouvelle traite des différents
(t) ArnoUli de Yillan , OperOf etc. — Ara aurifera, etc , 2 vol.; Basil., 1610. ^ Mangel., BïbUoth, chimie, 1. 1.
W Opéra omnia , etc., p. 296.
(3) Il se produit dans cette opération du chlorure de mercure (décomposiUon ueTacétate |iar le chlorure de sodium ), qui jouait on grand rôle dana la transmu- «•liott (les méUox.
H) Opéra omnia ; Lngd., f 532 , p. 299.
(») /Wd., etc., p. 301. — Ars aurifera, etc.— Manger., Bibl, cAim.,f. i.
À\A UlâTOIRE DE LÀ CHIllIE.
degrés de caleinatiou auxquels il faut soumettre l'élixir philosophai. Il y est queslioa de Toxyde. de mercure, appelé pierre r&uge. « Par une forte chaleur^ ou obtient, dans rincinérationdu mercure, une pierre rouge. »
: De Sigillis (i). C'est un traité d'astrologiis appliquée à l'alchimie. L^nfluencedes astres, Tinvoeation de la Divimté» les formules mjrstiques, employées dans les conjurations des démon», occupent une large, place dans le traité Des cachets. On y lit, entre autres : (( Prenez de Tor pur; faites«le fondre.de manière à en former ud cachet rond. Pendant la fusion, récitez la prière suivante : Eœsurge, Domine, in statera, et exaudivocem meçim^ guîa ckmani ad ie.; miserere mei, et exaSidi.me. fiosuite vouis réeiterez ie psaume : Dominas, iUuminatio mea^ e/c^Tout cela devra se faire k l'époque où le soleil entrte dans lé signe de la Balance, et après la lune du Capricorne. On sculptera sur.l?uU des côtés du eachet la figure d'un homtne tenant dans sa main une balance en forme de croix, au milieu' de laquelle se trouve âguré le disque du soleil, avec rinscription, : Eli^^Bli^ lémiaasabihani {2); sur le côté opposé, on lira : Jésus Nasarenusy rexJudœorum.
« Ce cachet possède un pouvoir sacré contre le^ démons iiur tepreet sur mer. Il fait gagner :beaueoup d'argent, préserve d-une mort» subite, calme Jesidouleursnevveuses, etc.» ..
Faut-;Uv maintenant &'étonner qu'Arnaud de YilleiDeuve ail été accusé demagie et cfeaoroellerie?. > , :. t n
Flos flarmi (3). . La Fkur des fleurs traite. de la composition •élémentaire des.corps. ;« L'homme n'engendre ^ue. des hommes, le cheval produit des chevaux; de même aussi les métaux ne proviennent que de leur propre semence. Or, celle des métaux {spermametallorusn) est d'une essence particulière< C'est pourquoi il est impossible de faire desmétfiux avec du sang de chèvre et avec des œufs ; avec de l'urine et avec des végétaux.
. (1) Operaornoia, etc., p. 301. .
(a) Mots syriac^- hébreux signifiant : Mon IAeu,mpn DieUf pourquoi m'astu abandonné? Évangile de Saint Matthieu /xxyii, '46.
(3) Oi>era omnia. — Ars aurifera, etc., vol. ii. — Manget., t. ii. — Thealr. c/iem., t. ji. Le nianuscrit n^ 7353 de la BlblioUièque Impériale contient une vietik
traduction française de ce traité, sous Je tUne deVGtorHeusé MatfmerUt dematsiff Arnaud de Villeneuve. * . , ..
BBVXliME fPOOUE 4i5
Quaique»^D$ admettra quatre âmes ou élémenU : le soufre, l'arsenic, le mercune el.le sel aaiinoniac; iU s'élèvent comme des espoito pendant la. calcination. D'autres out voulu prépawiies laétaia ea^lraitant le mercure par la chaleur, et ils n'enhrJen obtenu. Gela se conçoit; caria semence de l'homme a'eDgendve?poinl dcj fruit^à moins qu'elle ne soitémise dans les eondrtionslès plus favorables à la reproduction. La lune (argent) est ioterhiédiaire entre le mercure et les autres niétaux, comme 1^6 estiiolermédiaire (m^df tint) entre l'esprit et le corps. — L'âne fitf im ferment; de m^me que l'âme vivifie le corps de l'homme, ainsi le ferment anime le corps mort et altéré par la nature. ./-. '
« La glace ou la. aéige se convertit en eàu, au moyen de la cbaieiir. L'eau exiatcvdpnc avant la glace et la neige. Or, tous les métamc. peuvent se>changec en meroore; donc.le mercure existe avant eux. La Tepnoduction <^des métaux est possible; car tout étrequinalf elrqui eroU est apte à se reproduire. Les plantes en sont un exemple^ car d'une seule graine en peuvent naître mille ; nu. seul arbre «tonne. un nombre iefini de scions, qui sont susceptibles, de donner naissance à autant d'ait^res. Or, les métaux naisiaqt.et croissent: darns la terro; ils peuvéM donc, comme les plantes, xaenuiltipller à rinfmu.»
i'assimil&iion dés cofpsi mlnéraisx aux êtres vivants était un deiaiJE^roeiits favoris?dès alcbimistes, disciples de l'écûle mys* lique d^Alexatulrife^'Cet argûméntl^e trouve reptoduîLsous toutes les lom^s npaf tes écrivains du: âragren âge.
^nKtka Svmmtaiai^. Le Sommaire pratique est un traité de ntagie plutôt que d'alchimie, destiné à enseigner les moyens de ' se garantir cooi^e ides .eochaat^ents. et tes maléfices. Il est (K4éau;.papëiGlôraoitV. . >; .
«Ily a, dit l'auteur, plusieurs genres ' de maiéftces; les uns. sont mixtes c'est-à-dire provenant à la fois du régne animal et du règfiê végétal^ et i9^-iaaike%> ne se .composent que de matières %Biinàles.vAinsi,.poQ^réndre un mari. impuissant, on place sous son lit des testicules de coq , ou bien on inscrit sur son lit certains <^anieièées y tracés,.. non flMB avec de l'eaerciirdi'naire., mats avec le sang d'une chauve-souris. Il y en a qui commettent des malé-
(»;0pcra omnia, clc , p. 205. .,'.•
fices avec des méUux, tels que. le plomb et le fer, au avec des aiguilles qui ont servi à coudre des linceuls. »
Voici les moyens que le même auteur prescrit pour chasser le démon et détruire TefTet d*un charme, a On asperge la maison avec la bile d'un chien noir ou avec celle d'un poisson , qu'on brûle sur des charbons ardents : la fumée qui s'en élève chasse le démon. Le cœur d'un vautour rend l'homme qui le porte aimable auprès des femmes {gratiosum tnulieribus). Le millepertuis chasse le démon de la maison dans laquelle on le conserve (1). La racine de bryone qu'on porte sur soi chasse tous les maléfices. »
Ces recettes sont dignes du siècle d'Arnaud de A^illeneuve.
Dans le même livre l'auteur indique le moyen d'avoir des enfants, moyen alors pris très au sérieux, et dont les détails caractérisent parfaitement l'esprit du moyen Age, l'&ge d'or des alchimistes. « Le mari ira un vendredi , un samedi ou un dimanche, avant le lever du soleil, se placer devant une ronce qui figure la sainte Vierge. Le mari la saluera, il récitera trois Pater, et fera sur la ronce trois fois le signe de la croix, au nom du Père , du Fils et du Saint-Esprit. Après cela, il cueillera trois poignées de 'feuilles, de fleurs ou de fruits de la ronce, et, de retour à la maison, il se renfermera, avec son épouse, dans la chambre conjugale , où se trouvera un brasier de charbons ardents. Chacun adressera des prières à Dieu. Cela fait, on jettera les feuilles, les fleurs ou les fruits de la ronce au feu. Et, pendant que le charbon se remplit de fumée, les deux époux se signeront, et accompliront l'œuvre de la reproduction. »
Les croyants de ce genre devaient nécessairement croire à l'alchimie.
Tout cela sans doute nous fait sourire. Mais qui nous garantit que nos descendants n'en feront pas nn jour autant à notre égard pour bien des choses?
De Venenfs{i). Le savoir toxicologique d'Arnaud de Villeneuve est, en grande partie, emprunté à Pline, à Dioscoride et à Galien.
Après avoir parlé des animaux venimeux, parmi lesquels
(1) C'esl ce qui avait fait nommer le millepertuis fuga dxmonum.
(2) Opéra omnia, p. 612.
l'auteur nomme la vipère , le scorpion, le crocodile, le dragon marin, il arrive aux poisons végétaux. Il rappelle l'action stupéfiante des différentes espèces de jusquiame (1), en la comparant à celle de Topium.
Parmi les poisons minéraux^ il cite Torpiment (sulfure d'arsenic), la chaux vive , la céruse , la litharge , la vapeur mercurielle etToxyde de mercure. « L'orpiment produit, dit-il, l'excoriation des intestins. »
Pour constater cette lésion., qui est réelle, il fallait qu'Arnaud de Villeneuve eût bravé les préjugés de son temps, en ouvrant des cadavres.
Les poisons septiques , qu'il est si aisé de se procurer, peuvent avoir donné lieu , surtout au moyen âge , à un grand nombre de cas d'empoisonnement.
« Toutes les substances putréfiées , comme la chair, les œufs , les poissons, sont très-dangereusesr (2). »
La chair d'une plaie de mauvaise nature, dont une petite quantité suffit pour déterminer les accidents les plus graves, est , avec raison , citée par Arnaud de Villeneuve comme un des poisons les plus redoutables.
L'auteur décrit parfaitement les symptômes les plus marqués de rcropoisonnement: anxiété précordiale, efforts de vomir, douleur vive de l'estomac et des intestins, constriction à la gorge, sueurs froides , face livide , pouls faible et inégal. — Il conseille de faire vomir sur-le-champ {celeriter ad vomilum provocandum)^ en prescrivant une décoction de menthe , du lait cbaud, la titillation de la luette au moyen d'une plume trempée dans l'huile.
De Vinis (3). La bonification du vin au moyen du moût concentré, découverte queGmelin attribue à Arnaud de Villeneuve, était, comme nous l'avons fait voir, déjà décrite par Pline , et mise en pratique par les Romains (4).
La préparation de l'eau-de-vie , des huiles essentielles (essence de térébenthine) et des vins médicinaux était également connue (5)
(OSpecies hyosciami omnas stupefactivae et mordîcaUvs.
{1] Qnxcumque pulrefacla, — ut carnes, ova corrapla, p^rniciosa ?atd6.
(3) opéra oronia , etc. ; Lugd., 1532, in- Toi.
C*) Voy. p. 1D2.
(») Voy. p. 193.
niftT. DE LV CHIMIE. — T. I. 27
418 HISTOIRE DE LA ClItMIE.
longtemps avant Arnaud de Villeneuve, qui cherchait à en faire un secret (1).
Son or potable {aqua auri)^ auquel il attribue foutes les propriétés imaginables, n'était autre chose qu^ihe teinture alcoolique dé romarin, ou d'autres plantes aromatiques.
Ce serait mal employer notre temps que de faire ici Vânalyse de quelques autres petits traités {Succosa carmina; Setnita semiiœ; De sanguine hutnano; De spiriiu vint; Antidotarium ; De a^uis laxativh; Testainerdum ; Quxstlones de arie transmutationis metaîlorvm; Lumen Ittîninum), dont la pIupaH se trouvent imprimés dans le Théâtre chimique et dans la Bibliothèque de Manget (2).
En somme , les écrits d'Arnaud de Villeneuve n'ont qu'une médiocre valeur scientifique : ils contiennent peu de faits dus à l'auteur lui-même.
§9, Pierre d^Abano.
Médecin et astrologue plutôt qu'alchimiste , Pierre d'Abano [Petrus de Apono) porte le nom du village (en latin Aponum^) où il naquit en 1250^ près de Padoue. On le nomme aussi quelquefois Pierre de Padoue, Petrus de Padua. Sa vie, comme celle des astrologues et alchimistes de son temps, est un mélange d'aventures réelles et imaginaires. Il étudia, dit-on, le grec à Constantinople, les miathémaliques à Padoue, et fut reçu à Paris docteur en médecine et en philosophie. Il revint ensuite à Padoue où il professa avec éclat la médecine d'après la doctrine des Arabes dont il fut un admirateurentbousiaste.il s'acquit une grande renommée de praticien et en abusa ; car on raconte qu'il refusait de voir un malade hors de la ville, à moins de cinquante écus par visite, et qu'il ne se rendit auprès du pape Honorius iV, qui l'avait fait appeler, qu'après qu'on lui eût promis quatre cents ducats par jour. Ses ennemis, jaloux de sa fortune, le dénoncèrent
(1) \inum de rore marino , — ctiro essem în Babyionia, accepicuro mnlla soUi* citadine et precum Instantia a quodam anliquissimô medico ~ qui iolér aecreli, quœ nemini communicare solebat, sibi reservalMt.
(2) Nazari ( Concordanza de* philosophi ; Brescia, 1599, 4 ) et Borel ctletil braocoup d'écrits attribués à Arnaud de Yineoeu ve, qu*il serait trop long d*«^uinérer.
comme magicien à rinquisition. On Taccusait de posséder la pierre philosophale el de pouvoir faire revenir dans sa bourse, avec Taide du diable , l'argent qu'il dépensait. Sa pierre philosophale, c'était de savoir se faire payer de ses clients : le diable, c'était son esprit d'économie. Ils l'accusèrent aussi d'avoir appris les sept arts libéraux, par le moyen de sept lutins, qui tenaient leur académie dans une fiole. Les inquisiteurs instruisirent son procès. D'Abano auraitété condamné au supplice dû feu, si la mort naturelle ne l'eût frappé dans cet intervalle, en i3i2. Le tribunal n'en prononça pas moins l'arrêt de condamnation; il ordonna que le corps fût exhumé et livré au bûcher. Un ami enleva le cadavre secrètement et le cacha dans une église. Les inquisiteurs s'en prirent alors au portrait d'Abano et le firent brûler en place publique par le bourreau. En \^&), Pierre de Lignamina composa une épitaphe latine, très-simple, en mémoire d'Abano, à l'entrée. de l'église de Saint- Augustin. Frédéric, duc dllrbin, plaça parmi les statues des hommes illustres celle de ce médecin alchimiste. Le sénat de Padoue la fit mettre sur la porte de son palais, parmi celles de Tite-Live, d'Albert el do Jnnius Paulus.
On a signalé comme une particularité idiosyncrasique l'a-' version d'Abano pour le lait et le fromage : il n'en pouvait point, dit-on, voir, sans tomber en syncope.
On a de Pierre d'Abano plusieurs écrits sur la médecine, sur l'astrologie et sur l'alchimie. Le plus connu est son Con-ciliator differentiarum qnœ inter philosophas et merlicosversaniur; Mantoue, 4472, et Venise, 1476, in-fol., ouvrage rare, quoiqueimprimé plusieurs fois (Flrence, 1520; Venise, 1483, '1496, 1548 io-fol.; Pavie, 1490, Bàle, 1535 in-fol.). Il y cherche à concilier les opinions des philosophes avec celles des médecins, et cite souvent les médecins arabes , particulièrement Averroès. — Ses autres ouvrages sont : De venenis, eorumque remediîs, trad. en français par L. Boet, Lyon, 1593, in-12; — Geomaniia^ Venise, 1505 et 1556, in-8^; — ExposUio problemaium Aristotelis, Mantoue, 1475, in-4®; — HeptameroUy Paris, 1474, in-4»'. — Textus Mesues noviter emendalus, etc., Venise, 1505, in-8*^; — Decisiones physionomicœ , 1548, in-8** (1).
(i) La BiblioUièque impériale Hc Paris possède, en manuscrit, Liber compilationis a Petro de Padua , qvxsdones de febhbus ; et parmi les manuscrits île
La collection des manuscrits de la biblioLlièque de TArseDal possède un Traité de magie (en français) attribué à Pierre d'ÂpoDO ou d'Âbano (i). Cet ouvrage inédit, dont nous allons citer quelques fragments , justifie en quelque sorte la réputation de magicien que ce médecin s'était faite au moyen âge.
o II faut, dit-il, considérer plusieurs choses essentielles dans la science de la magie , d'où dépend toute la réussite des opérations : il s'agit de faire des pentacles, des anneaux, des images, des oraisons, des conjurations, des sacrifices. Il faut, avant tout , composer un livre consacré , où sont transcrites les conjurations que l'on fait aux esprits ; il faut choisir un temps clair et serein , afin que l'esprit ne soit point lassé, et invoquer l'esprit par son nom et son caractère. Après avoir obtenu ce que vous désirez, vous congédierez l'esprit.
a Que le conjuratear choisisse un lieu pur, chaste , caché et éloigné du bruit, et qu'il ne puisse être vu de, personne; qu'il ait dans ce lieu une table ou un petit autel , couvert d'un linge blanc, situé à l'orient, et des deux côtés deux cierges allumés de cire vierge qui brûlent sans cesse; au milieu de l'autel on met la carte sacrée , couverte d'un voile blanc. Vous aurez une bandelette autour de la tête, où il y aura une lame d'or avec l'inscription du nom de ietragrammaton , qui sera bénite et consacrée (2) ; vous n'entrerez point dans le lieu sacré que vous ne soyez auparavant lavé, revêtu des habits sacrés, et vous y entrerez nu-pieds (3). n
A l'exemple des magiciens, la plupart des alchimistes prononçaient, pendant leurs opérations, des formules cabalistiques.
Voici la formule d'une des principales conjurations :
Conjuration du jour de la lune (4).
Conjuro vos, confirma super vos, angeli fortes et boni^ in nomtn^ Adonay ëi£, ëie, Cados, Cados, Achim, Achim, Ia, Ia,
la bibliothèque Saint-Marc à Venise on trouve : Caleni Tractatus varii a Pelro Paduano latinitali donati,
(1) Ma. n** 80, in*4** : les Éléments pour opérer dans les sciences magiques, ivec les façons de Taire les cercles magiques , les conjurations des anges , et les jours et les heures que Ton doit les invoquer, par Pierre d*Abano.
(2) Yoy. sur le létragramme pag. 75 el 237.
(3) Ms. H* 80, p. 2.
(4) Ibid., p. 25.
forth Ia , qui apparuit in monte Sinai cum gloriflcaiione régis Aw)NAY, Saday, Zebaoth, Amathay Ya, Ya Ya, Marimata Abina Ici a, qui maria creavit, stagna et omnes aquas in secundo die, quxdam super cœlos et quxdam in terra ^ sigillavit mare in alto nomine suo, et terminus quem sibi posuit non prxteribit, et per nomina angelorum qui dominaniur in primo exercitu, qui serviunt Orphaniel, angelo magno; — super te conjuro scilicei Gabriel qui es prxpositus Diei Lunx y — impleas omnem meam petUionem juxta meum velle et votum meum in negotio et causa mea.
tf Les esprits de la lune sont soumis au zéphjT; leur nature est de donner de l'argent, de le transporter d'un lieu à un autre, de donner des chevaux légeis, de révéler le présent et le passé. Ils apparaissent avec un grand corps souple, mou, flegmatique, de couleur comme de nuée obscure et ténébreuse, le visage enflé , les yeux rouges et pleins d'eau, la tête chauve, des dents de sanglier; leur mouvement est comme un grand bruit sur la mer. Leurs formes particulières sont un roi montant un sagittaire , un petit enfant, une chasseresse ; en vache , en flèche, en daim, en habits blancs, en animaux à plusieurs pieds. »
A juger par ce qui précède, nous avons lieu de croire que Pierre d'Abano fut le Cagliostro de son temps.
Raymond liiiUe (1).
Raymond LuUe jouissait d*une renommée au moins égale à celle d'Arnaud de Villeneuve , son maître , qu'il semblait avoir pris pour modèle. Peut-élre y eut-il deux écrivains du nom de Raymond Lulle : l'un^ le docteur illuminé, auteur de VArs f^agnaei ars hrevis; l'autre» alchimiste, de quelques années postérieur au premier. Cette conjecture permettrait d'expliquer plusieurs contradictions chronologiques et autres, qui se rencontrent dans l'histoire de R. Lulle.
(1) Cooftolter, sur la vie de Raym. Liille : Bzo v i ua, ilnna/. eccles.^ t. xiv, ann. U72. — - Bolland, Act, sanct., t. xxiii. -^ Mariana, de Eebus Hispanix,\\b, xv, f iî. — Perroquet, He de R. Lulle ; Vendôme, 1667, ln-8°. — De Vcrnon , HisL deR. lulle; Paris, 1668, in- 12*.
42*2 UISTOIKE D£ Ul CU1MI£.
Lulle naquil à Maïorque en 1235. Sod père , sénéchal de Jacques l", roi d'Aragon , le destina à la carrière des armes , et lui fit, à Texemple de la noblesse de son temps, négliger son éducation littéraire. Après avoir, par une vie déréglée, dissipé toute sa fortune, il renonça, à Tâge de quarante ans, aux plaisirs du monde , pour se livrer exclusivement à la propagation de la foi chrétienne, à l'étude de la philosophie et de la théologie. Ou raconte que la vue d'un mal cancéreux^ que lui montra une femme qu'il aimait passionnément, avait opéré cette conversion subite.
Lulle vécut quelque temps dans la retraite ; il s'occupa particulièrement de l'étude des livres saints , des langues latine et arabe. En quittant sa retraite , où il faillit être assassiné par son maître d'arabe , il vint à Paris , dont l'université était alors le rendez- vous de tous les savants. Ce fut là qu'il entendit, pour la première fois, les leçons d'Arnaud de Villeneuve. De Paris il se rendit à Rome, afin d'engager le pape à établir, dans les monastères, des chaires de langues orientales, dont la connaissance lui semblait nécessaire pour la propagation de la foi chez les nations mahométanes. N'ayant pas obtenu du souverain pontife l'accomplissement de ses vœux, il retourna à Paris, et y enseigna, sur l'invitation de Bertrand, chancelier de l'université, la nouvelle méthode dont il était l'inventeur.
R. Lulle parcourut ensuite l'Italie, la France, l'Allemagne, l'Angleterre, la Palestine, l'Arménie, soit pour y répandre sa méthode d'enseignement , pour laquelle il avait obtenu divers privilèges , soit pour solliciter des princes les moyens de convertir les musulmans; car ces deux objets étaient le rêve de sa vie. Il renouvela, en 1311, au concile de Vienne, son projet d'ordonnance qui devait : 1° introduire dans les couvents l'étude des langues orientales ; ^ réduire tous les ordres militaires à un seul, afin de combattre plus efficacement les ' Sarrasins; 3"* défendre dans les écoles la lecture des écrits et la philosophie d'Averroès , plus favorable à l'islamisme qu'au christianisme.
R. Lulle avait promis au roi d'Angleterre Edouard II, et à Robert Bruce , roi d'Ecosse , qu'il croyait disposés à seconder ses projets, de leur apprendre le secret de la pierre philosophale. Il nous dit lui-même qu'il avait réussi, en présence du roi d'Angleterre, à changer en .or cinquante milliers pesant de mercure,
DEUXliME EPOQUE. 423
de plomb et d'éfain (I). Des écrivains du seizième et du dixseptième siècle racontent que R. Lulle avait été enfermé dans la Tour de Londres, contraint de faire de Tor pour le compte du roi, et que l'on montre encore dans les médailliers les pièces frappées avec cet or, et connues sous le nom de nobles à la ro&e ou nobles de Baymond.
R. Lulle avait déjà, auprès de ses contemporains, la réputation d'un habile alchimiste. Jean de Meun (2), Gremer (3), abbé de Westminster^ et Jean de Rupescissa , en parlent.
Obligé de renoncer à son projet d'engager les princçs dans une dernière croisade contre les sectateurs de Mahomet, il s'embarqua pour TAfrique, dans le dessein de corwerlir les infidèles. Mais son zèle fut mal accueilli par les habitants de Tunis , qui lapidèrent le nouvel apôtre (4). Son corps fut transporté, sur un vaisseau génois, dans son pays natal, et inhumé à Maïorque , dans le couvent des religieux de Saint-François.
Ouwrages de Raymond Lulle.
La réputation de Lulle, comme alchimiste, est loin d'être justifiée par les ouvrages qu'il nous a laissés.
Ses écrits alchimiques, dont le nombre est assez considérable, non compris ceux qui sont d'une authenticité douteuse, ne nous
(I) fnuliimo Testamtnio R.lullU :ConverUuna vice in auriim l millia ar- SCBtt vivi, pliirobi et slaooi.
{1) Rpinoalrancc de Nature à ralcliiiniste errant , par Jean de Meung, dans le l lutlii Roman de la Rose; Paris, 1736, in-8".
Si fait VilleneiiYe et Ra^imon, Qui en Tont un noble sermon ; £t Morien le k>on Romain , Qui sagemenl y mil la main ; Si fist Hermès, qu'on nomme Père, A qui aalcun ne se compaire; Geber, pliilosoplie subtil , A bien usé de mon onstil.
(3) Testament, in Mus. Hermet. ; Francof., 1677, in-4''.
(4) Presque tous les auteurs placent la mort de R . Lulle en Tannée 1315; mais cette date est évidemment erronée (à moins d*admeUre rbypotlièsc de deux auteurs du nom de R. Lotie), puisque Lotie écrivait encore (comme il le dit lui-même dans plnsicnrs de .«es ouvrages) en 1330 et 1332.
apprennent presque rien de nouveau (1). L'auteur n'a pas même le mérite d'exposer avec clarté les connaissances de son époque. Son langage est obscur, enïbarrassé, prétentieux, souvent inintelligible; son style, négligé et incorrect.
R. Lulle admet, avec ses prédécesseurs, deux éléments pour la composition des métaux : le soufre et le mercure. Il admet également une pierre philosophale, dont il compare la préparation à la digestion des aliments au sein de l'organisme vivant. Au reste^ il se plait à assimiler la formation des métaux aux fonctioDs des êtres vivants, a Les fruits, dit-il, sont astringents et acerbes au commencement de l'été ; il faut du temps et toute la chaleur du soleil pour qu'ils deviennent doux et aromatiques. La même chose arrive à notre médecine extraile de la terre des métaux; car elle est fétide et horrible avant qu'une digestion ou une décotion suffisamment prolongée l'ait rendue plus agréable (2). »
R. Lulle a été à tort regardé comme l'inventeur de l'eau-forte; car Geber en avait depuis longtemps indiqué la préparation, ainsi que nous l'avons montré (3). R. Lulle en parle d'ailleurs d'une manière si vague, qu'on se demande à quel titre il passe pour l'inventeur de ce dissolvant. « C'est, dit-il, notre ferment, notre éiixir; c'est notre eau, non pas l'eau commune, mercurielle ou phlegmatique, mais celle qui est plus brûlante que le feu , enfln l'eau-forte {aqua foriis acuia) : elle brûle tout ce qu'on lui présente, et elle dissout ménie le soufre commun (4).»
L'acide nitrique , en oxydant le soufre , te transforme en acide sulfurique. C'est là ce qu'on appelait alors une solution du soufre par l'eau-forte.
La calcination du tartre, l'extraction du sel de potasse des cendres des végétaux, la distillation de l'urine, la rectification de l'espril-de-vin, la prépar.ition des huiles essentielles, la coupellation de l'argent, les préparations du lut avec de l'albumine
(1) Lcnglct-Diirrecnoy ( I. m, p. 22'i) porte le nombre des ouvrages (le R. Lulle à cinq cents. Borel parle de soixante volumes. La plupart de ces écrits se trouvent réunie dans diverses éditions des Œuvres de R. Lulle; Strasbourg , 159.7, in-8.— Fasciculus aureus; Francf., 1630, in-8. — Libri aliquot chimici, curaToxita; Bâie, 1572, in-8.
(2) ArborscienUœ,ï{. Lulle; Lugd., 1536, 8.
(3) Voy. p. 339.
(4)Tcstamrntuni,<;ap. l\ et l\u. Mangel, Biblioth,, t. i, p. 744 et 74d.
DEUXIÈME ÉPOgUE. 425
el de la chaux, le précipité rouge, le mercure blanc (chlorure), toutes ces choses , donl R. Lulle ne parle qu'avec beaucoup de mystère, étaient connues avant lui {i).
La seule découverte que Ton puisse revendiquer pour H. Lulle, c'est celle du nitre dulcifié {^cide nitrique alcoolisé) (2).
Il serait oiseux de donner ici l'analyse des divers traités de cet auteur concernant Tarchimie. Nous nous contenterons d'en indiquer le son>maire :
Tesiamentum y duobus libris universam artem chimicam complectens (3). Le premier livre comprend la partie théorique , qui se compose des figures cabalistiques circulaires, des définitions, des mixtions, et des applications différentielles (applicaiiones differentiales). C'est un tissu de généralités et de notions spéculatives, la plupart dénuées d'intérêt. La combinaison des lettres de l'alphabet, destinée à expliquer non-seulement l'alchimie, mais toutes les connaissances humaines, fut l'étude fixvorile de R. Lulle. Aussi, pour bien comprendre ses écrits, fautil posséder la clef de la signification des lettres qu'il emploie. D'après cette méthode ;
A signifie Dieu le Créateur,
le vif-argent,
le salpêtre,
le vitriol,
le dissolvant,
l'argent fin.
le mercure des philosophes,
l'or, etc.
Le second livre , qui est censé donner la pratique , commence par exposer les principes de l'art, au moyen des triangles mystiques, combinés avec des cercles. On y chercherait en vain des «expériences positives et concluantes.
Cmnpendium animœ (ransmutaiionis artis metallorum, Ruperto, Anglorum {Scotorum] régi, pcr Raymundvm (ransmîssum (4). Ce
(0 Voy. p. 339.
0) EsperimertU. Dans Mangef, Bibl., 1. 1, p. 841.
(3) Colon., 1568, 8. — Manget, Bibl. chim., t. i, p. 707. Theatr. chem., I. iv. ()) De alchtmia opuscula compinra ; Francf., 1550, 4. — Manget. 1. 1, p. 780. ~ Theatr. chem., t. iv.
4i6 HISTOIRE D£ LA CHIMIE.
compendium, adressé par Raymond Lullc à Robert Bruce , couronné roi d'Ecosse en i306,.est rempli d'allégories obscures. Les substances les plus connues ne sont jamais désignées par leurs véritables noms. Ainsi , par exemple, l'eau-de-vie est appelée mercure végétal, lumière des mercures, etc.
Testameniuvi novisshnum (1). Cet écrit est dédié au roi Charles. S'il est vrai que R. Lulle est mort en i31S, son Dernier testamni est un ouvrage supposé ; car le roi Charles , qui ne peut ôlre ici que Charles IV, roi de France (2), monta sur le trône en 1321.
Le Testament est suivi d'un autre écrit , tout aussi peu intéressant, intitulé Elucidatio testamenti (3).
Lux mercuriorum (4). L'auteur promet d'être plus clair que dans ses autres traités, et se propose d'expliquer sans ambiguïté ce qu'il n'avait ailleurs énoncé qu'obscurément. Pour cela, il réunit Jes lettres de l'alphabet , sous la forme d'un arbre dont chaque branche port^àson extrémité une lettre désignant une substance ou une opération chimique.
Expérimenta. (S) On chercherait en vain dans ce Irailc, malgré son titre ^ des expériences neuves et instructives. Il n'v est question que de la calcination, de la distillation', du miel, de la chélidoine, du pourpier, de l'urine, du sang, du mercure, de la dissolution de l'argent, de l'or, etc.— Cet écrit, à juger .par la date qu'il porte , fut composé en 1330. — S'il est authentique , les panégyristes de R. Lulle se sont trompés en plaçant la mort de ce philosophe en l'année 1315.
Ars compendiosa, ou Vade-mecum (6). C'est un écrit absolument dénué d'intérêt.
Epislola accurtationis (7). C'est la réponse de R. Lulle à une
(I)' Mangct, 1. 1, p. 790. — Artis aurifera; qiiam cliemiam vocant, etc., vol. m. p. i. — F. Gmelin (Geschichte der Chemie , 1. 1, p. 82) s'est trompé ea pw»"* le Testamenlum ultimum et le Testamentum nofiiuimum* pour deux ouvrages distincts : c'est le même ouvrage.
(2) Il n'y avait alors aucun autre roi de ce nom, ni en Espagne, ni en Ani;l<" terre , ni en Allemagne.
(3) Manget , t. i, p. 823.
ik) Ibid,, p. 824.
(5) Manget, Bihl. chim , t.*i, p. 82G.
(6) Ibid., p. 849.
{l)lbid., p. 863.
lettre de Robert, roi d'Ecosse^ qui lui demandait des renseignemeuls sur la préparation de la pierre philosophale.
Polestas diviliarum {{), On remarque, dans ce petit écrit, la mention d'un instrument chimique particulier, appelé retentorium, ou vase propre à retenir (les produits de la distillation). Ce vase ressemble beaucoup au petit appareil à boules de M. le baron Liebig. En voici la figure : elle se trouve intercalée dans le texte latin de R. Lulle, imprimé dans la Bibliothèque de Manget :
FIg 9.
Us autres ouvrages attribués à R. LuUe sont :
Cia^ieula , quœ et apertorium dictiur (â). ' Compendium ariis tUchymise ei naiuralis philosophie (3).
Codicillus seu caniilena (4).
iMpidarium seu generaiio lapidum (5).
H serait inutile de donner la liste complète des écrits que Borel et Lenglet-Dufresnoy attribuent à R. Lulle : ils ont trèspeu de valeur.
La Bibliothèque incipériale de Paris possède un assez grand nombre de manuscrits français et latins de R. Lulle , provenant des fonds de l'Oratoire et de Tabbaye de Saint-Germain (6) ; quelques-uns sont inédits , les autres ont été imprimés à difTérentes époques.
Le principal ouvrage, et peut-être le seul dont Tauthenticité
(I) Àrs auri/era , etc., vol. m. Maoget, Bibl. cAim.,t. i, p. 866.
0) Theatr. ckem., t. m, p. 290. Manget, Bibl. chim , 1. 1, p. 872.
(3J Ars auriferaf etc., vol. m, '.p. 83. Manget, elc, p. 875.
(4) Manget, etc., p. 880.
(d; Ars aiii*t/era,elc., vol. m, p. 98.
(8) Voîd lea litres de quelques-uns de ces manoscrits. iV* 1955, le Testament, pratique et eodicilie; — N* 1949, ta Clavicule;— N° 261, le Lapidaire; ^ ^'^ 1947, Us Figures phitoëophiques ; ^N*" 1910, Art brief; -- N<> 1944, ta Clef deVart;^ N* 6362, Traité cra/cAtmie;*M<'8197, Abrégé de la théorie de
ff. Lulle sur ta pratique de la pieire philosophale.
soit bien établie, c'est VArs magna et VArs brevis, Lulle y expose sa méthode générale d'enseignement, par laquelle il prétendait faire entrer toutes les connaissances humaines et divines dans des combinaisons mystiques des lettres de l'alphabet. Idais cet ouvrage est complètement étranger à l'histoire de la chimie.
Dniui Scot (né en 1275, mort en 1308).
P. Borel met Duns Scott, le Docteur subtil, au nombre des alchimistes, et lui attribue d|vers traités concernant la philosopliie hermétique (1).
Il n'est guère probable que ce célèbre philosophe , mort si jeune (à l'âge de trente-trois ans), et qui s'était fait un si grand renom parmi ses contemporains, tant par ses écrits (Commentaires sur Aristote, Traités de logique, de métaphysique, etc.), que par son enseignement oral, ait eu le temps de se livrer sérieusement à des recherches alchimiques.
Onidon de Montonor.
Guidon de Montanor, Français d'origine, vivait, selon toute apparence, quelque temps après Roger Bacon et Arnaud de Vil' leneuve : il les cite comme ses maîtres. Il nous reste de Guidon de Montanor, que Ripley mentionne avec beaucoup d'éloges, quelques écrits remplis de vues fantastiques sur la pierre philosophale, sur l'or potable et sur le baume des philosophes {balsamum philosophorum efficacissimum), « Ce baume, dit-il dans son Échelle des philosophes , a la propriété de guérir toutes les infirmités; il réjouit l'âme , il en augmente les vertus ; il conserve la santé, rappelle la jeunesse et retarde la vieillesse (â). »
(1) Ce« traités ront, Kaivant Borel : Demitivs' vobiscum; — Traetatns ad albnm et rtibrum; — Tractatus ad regem Anglix; — Opus magnum; ^ /^ ver lia te et virtute lapidis.
()) Scala phïloiophorum Giiidonis de Montanor, pliilosoplii galU. Maogel, Itibt. chhn., t. II, p. 135-147.
Ce baume iiiiriGque était tout simplement une préparation mercurielle.
Outre V Échelle des philosophes, on attribue à cet auteur : £tbellus de' arte chymica; Décréta chymica. Tous ces écrits sont conçus et rédigés dans le même lesprit (i).
«ieaa de Henn.
Jean de Meun ou Jehan de Meung , surnommé Clopinel ou le Boiteux, originaire de la ville de Meun-sur-Loire, naquit vers le milieu du treizième siècle. Il passa sa vie à la cour de Philippe le Bel, en qualité de poète favori du roi , et acheva le Roman de (a Rose, commencé par Guillaume de Lorris. Il mourut vers l'année 1315.
Les dernières éditions du Roman de la Rose [Paris, 1735, in-lâ, et 1814, in-S*^} renferment deux écrits alchimiques en vers , attribués à Jean de Meun , et qui ne manquent pas d'un certain sens philosophique. On y trouve plusieurs échappées lumineuses sur la méthode expérimentale.
Dans les remontrances ou la complainte à Valchymiste errant (2), la nature se plaint d'être trop négligée par les alchimistes, et les engage à s'occuper un peu plus d'elle, comme du seul moyen d'arriver à de bons résultats.
•c Comme Nature se complainl Et du sa douleur et son plaiut A ung sot soflleur sophistique Qiiî n^use que d*art méclianique.
« Hélas ! que je suis malheureuse, Et sur toutes plus doloreuse, Quant je pense à toy, genre humain , A sa semblance et vraye hiîage Pour plus parfaictde son ouvrage.
Qui sur toute autre créature
• I) Harmonia imperscrtUabilis chymicO'philosophlca, etc., collect. et edil. ab "enn. Condrisyano; Francf., 1625, 8.
(2) U Roman de la Rote, par Guillaume de Lorris et Jehan de Meung , nouvelle édition, par M. Méon , t. iv, p. 125.
ii30 HISTOIRE DE LA CHIMIE.
Te desreigle tant de nature, Sans user en temps et sait on , En tes faictE, de dame Raison.
« Je parle à loy, sot fanatique.
Qui le dis et nomme eq practique Alchimiste et bon philosophe :
Et tu n*as sçavoir ny estoITe , .
Ne théorique, ne science De Part , ne de moy cbngnoissanoe.
Tu romps alambics, grosse beste, Et brusles cliartion qui t'enteste; Tu cuis alumz, nitre, atramens.
Fonds roetaolz , brusles orpiments ; Tu fais grands et petits fourneaux, Abusant de divers vaisseaux.
Mais au faict je te notifie Que j'ay honte de ta folie.
Qui plus est, grant dooleor je souffre Pour la puanteur de ton soufre.
Par Ion feu si chault qu'il ard gent , Cuides-tu fixer vif- argent?
Cil qu*est volatil et vulgal , Et non cil dont je fais métal .
Povre homme, lu l'abuses bien I Par ce diemin ne feras rien , Si lu ne marches d'autres pas. »
L'alchimiste reconnaît ses torts, et en demande pardon i dame Nature.
RÉPONSE OB l'aLCHMISTE A NATURE (t).
« Comment l'artiste , honteux et doulx.
Est devant Nalure à genoulx, Demandant pardon humblement , Et la remerciant grandement. »
Les vers suivants sont une critique mordante des alchimistes :
« Et comment me pourray-je guider, Si vous ne me voulez aider?
Puis dictes que vous doit ensuivre. Je le veuls bien , mais par quel livre .' L'ung dict : Prens oecy, prens cela ; L'autre dict : Non , laisse-le là;
(I) Roman de la Rose, édit. 1814, t. iv,p. 169.
Lears mots sont diveni et oblique», £1 sentences paraboliques.
En effet, par ealx je Toy bien Que jamais je n*en sçauray rien. »
Nous avons encore du même auteur deux autres écrits, le Testament et ie Codicille; mais ils sont étrangers k l'alchimie.
Le Miroir d'akhimle, attribué à Jean de Meun , est probablement un ouvrage supposé (1).
On trouve dans la môme édition (1814, Paris^ in-8®) du Roman de la Rose , la Fontaine des amoureux de science , composé par Jehan de la Fontaine, de Valendennes , en la comté de Uainault^. tan 1413. — C'est une espèce de grimoire alchimique.
François Pagi rapporte que ce pape, célèbre par retendue de ses connaissances et ses démêlés avec les empereurs d'Allemagne, coni|)Osa en lalin un livre sur l'art transmutatoire, qui fut traduit en français en 1557 (2). Il est dit, au commencement de ce livre, que Jean XXII, qui résidait à Avignon jusqu'à sa mort) arrivée en 1334, fit travailler au grand œuvre dans la ville même d'Avignon, et qu'il y fit faire deux cents lingots qui pesaient chacun un quintal. Lenglet-Dufresnoy affirme, on ignore sur quelle autorité, que Jean XXII avait appris l'alchimie de Raymond Lulle et d'Arnaud de Villeneuve (3).
À toutes ces assertions on peut objecter que Jean XXII avait lul-niéme rendu des ordonnances sévères contre les alchimistes, qui parcouraient alors tous les pays et essayaient de s'enrichir aux dépens de la crédulité du public. D'ailleurs, ce pape, absorbé par de graves préoccupations politiques, ne devait guère avoir le loisir de s'occuper de la pierre philosophalc et de la transmutation des métaux.
(1) Paris, 1613, în-S^. — Divers traités d'alchimie traduils en français ; Lyon, iMT.in-s'.ii» 3.
(1) Francise. Pagi, Breviarium de geslis romanm^m pontificum, t. iv. lu -''Hwiicxxii. no88, in-4*.
(•^) Histoire de la philosophie hermétique, etc., 1. 1, p. 19?«
432 HISTOIRE DE Ll CHIMIE.
Chlmlstes-Hfdeelns.
Thaddée de Florence , qui vivait à Bologne dans la seconde moitié du treizième siècle, recommande, dans son Régime de sanié selon les qnalrje saisons , plusieurs médicaments préparés au moyen de certains procédés chimiques, et surtout par la distillation (1). Les 'flacons d*espri(-de-vîn et d'eaux spiritueuses commençaient alors à figurer sur les rayons des boutiques de pharmacie.
Gilbert l'Anglais indique la manière de préparer des onguents mercuriels, auxquels^il fait ajouter de la farine de moutarde. Il parle d'un produit analogue à Tesprit de Minderer, obtenu en traitant le sel ammoniac par le vinaigre (2). C'est le môme médecin qui, pour guérir la léthargie, proposa de faire attacher un cochon au lit du malade.
Jean de Saint-Amand, chanoine de Doornyk, indique quelques procédés, complètement insuffisants, pour déceler la falsification des drogues. Il mentionne Thuile de térébenthine. « Cette huile s'obtient, dit-il, par voie de sublimation; elle est limpide comme Teau de fontaine , et brûle comme le feu grégeois (3). n
Le cardinal Vitalis Du four {de Furno), de Bftie, décrit, dans son livre des Remèdes choisis, beaucoup de médicaments composés; il préconise l'alcool comme une médecine universelle (4).
Gentilis da Foïigno, disciple de Thaddée et professeur de médecine à Padoue, nous a laissé un ouvrage pharmaceutique, dont le plan est conçu d'après les idées de l'époque. H s'étend sur la préparation et sur l'emploi des remèdes (5).
(1) Deregîniine sanitalis secuodtim quatuor anui partes; Bouon., 1472, \n-k\ i^ Sarti, De profestoribus Bonon., 1. 1.
(2) Compeudium medicioae lam inortioruin uniYersaliuni qoam particulariom, cmendat. par Midi, de Capella ; Lyoo , 1510, iQ-4°.
(3) Expositio supra Nicolai antidolarium parvum ; Veoet., 1495, infol.'^ Oleuo de terebiulhina fit simililer per sublimationem , et est clarum nt aqua fonlis, et ardel ut ignis grxctu.
(4) Selectiorum remediorum pro couservaiida sanilale ad totius corporis liOmani inorbos; Mogunt., 1531, in-fol.
(5) De praeparalione medicinarum compeiidium , de modo investigandi com-
DEUXIÈME ÉPOQtZ. 433
Citons encore Jacques de DondU (i), Thomas de Garbo et Dinus de Garbo (2), qui oui également écrit sur la préparation et la composition des médicaments.
Traités amonysiM» eomtomns dans le maanserlt latin n* 7156 (da «aatoraièiae aiècle) de la BlbUoilièqae impériale.
Le plus important de ces traités anonymes est le Livre des Septaniey sur la pierre vivante y traduit par maître Renauld de Crémone {3). Il commence y fol. 66 verso , par ces mots : Liber Dicinitatis, gui est primus de septuaginta; laudes sunt Deo habenti gratiam et bonitalem et pietatem.
La coloration de l'acier, sous TinOuence du feu, devait, de tout temps , attirer l'attention des alchimistes. Aussi l'auteur anonyme ne manque-t-il pas d'en parler comme d'un phénomène de transmutation. Pour convertir le fer en or, il dit qu'il faut commencer par le chauffer dans un bon feu de charbons (4). On sait que Tacier peut acquérir une couleur jaune d'or au contact du feu.
L'auteur de ce même traité anonyme indique un moyen assez simple pour préparer l'arsenic blanc (acide arsénieux). Ce moyen consistait à calciner avec du fer l'orpiment (sulfure d'arsenic), tel que le fournit la nature (5).
Le Traité des Septante, qui ne parait pas avoir été jusqu'ici imprimé, pourrait intéresser les amateurs de la science hermétique. li a été, selon toute apparence, traduit de l'arabe.
piexkwes earum et adferenda conveniente dosi cujusque medicinœ solutione ; >enet, i486, in-fol.
(I) Promptiiarium medicinœ, in quo facultates medicamentorum simpliciam drdarantar ; Yenel., 1481, in-fol.
^2) De reducliooe medicameutoruin ; Patav., 1556, in-S.
(3) Utwr dé Sepluaginta, translalus a magistro Renaido Cremonensi, de Upide
(4) Fol. 78 recto. Fundendi veto operatio est talis : sume vas rolundum , ttinvolwe totum ex luto magitierii ;— accendas sub eoignem mediocrem,^ «< converia ipsum ( ferrum ) de colore in colorem , et ita/acias accendendo ^lei, donee egrediatur sol.
'à) Ibid. Modus moUificandi ipsum uC asses ipsum cum auripïgmenio et [tadas et distillas : desetndet sicut corpus album.
HWT. D»: ï.\ nill^lE. — T I. 28
i;U HISTOIRE DE LA • £111 MIE.
Liber \xx verbvrum (i). L'auteur anonyme cliV Idvredes irente paroles paraît appartenir à Pécole arabe. Il se pose y dés le commencement, comme étant connu de tous les adeptes (2). Du reste, nous n'y avons rien lu qui soit digne de remarque. 11 termine en enseignant le mode de projection (3). Le Livre des trente paroles est cité par Roger Bacon (4).
Le Livre des trente paroles est suivi d'un peUt éccit égalemeat anonyme, traitant de Vélixir de graisse huf»ai^e (3). C'est une décoction de sang, de cheveux et d'urine d'homme, que l'on faisait boire pour guérir les malades et rajeunir les vieillards.
Liber xii aquarum (6). Le Livre des douze eatu: est un traité des diverses opérations auxquelles les alchimistes avaient Tba* bitude de soumettre toutes les parties de l'œuf; ca^ on y trouve la distillation du jaune, du blanc, la calcination des coquilles, etc. (7).
DaustlH [Dastin) \H).
Jean Daustin, Anglais d'origitie, étaitcontemporaindeRaymond Lulle. Ses écrits respirent ce quiétisme mystique et religieux
(l)Mfime ms., fol. 143 verso.
(2) IbïA. Jam tu scis qui^hane qttgpris àoctrinam, nos haricrem mnltts modit explanassey in ea tamen nullus inventus modus faàlis sicul iste, prxter quemdam librum in quo nunciavimm fiane rem. *
(3) Ibid., fol. 146 recto. Modus €Utem projieiéndi est 4l tuprofietos mom partem super mille partes^ — et faekts domec tuMS\exp\eatfur lUMien»* << hocett verbum xxx. <
(4) TheMunu chemicus, etc., p. 406 et 407.
(5) Ibid., 145. Elixir de pinguedine hominis. Aecipe sançuinem humanum et capillos hominis et uhnam humanam, càpilli abîuantur cum aqua calida et sapone donec sint satis mundi , et aqua clara egrediatur, Deinde siccaeoi'ad solem efponeincaldûtiù. ' " ^
(6) Ibid., fol. 145 et verso.
■ (7) Le Livre des douze eaux commence : Ovorum vitella stquatiter tereSfMt in medullâs speciemredigantur; tunc*in vase viti-eatocuiH atambico et çifpso repositum^ aqua rubieunda et crocea et spissa^manabit . Il finit : Aibugine ovorum primo dissolutio et cakinatio ; post dies xx aqua perpétua menabit ^ — et colorem et naturam auri suscipiet ,' quant 1h perpetuum non omittet,
(8) Cet auteur est identique avec celui qui se trouve indiqué dans le manuscrit latin n" 7168 (de la Bibliotlièque imitérfale) : Magistrk Joan. Dastrialias Stiri, Anglicl Rosarius, sive Secret iim secretorum.
DIUXIBME iPOQUK. 435
qui rappelle en partie les idées des Déoplaionicicns et des giiosliqoes(l).
Voici comment il s'exprime, dans son 'Rùtaire, sur la oomposi'tioD des corps de la nature : a Tous les corps composés peuvent élre rangés en trois classes : 1° les êtres sensitifs et intellectuels; ^ les végétaux; 3^ les minéraux. Le semblable tend sans cesse vers son semblable.Les éléjoiieots d/e riDtQllij^aehSont homogènes avec riolelligence suprême ; c'est pourquoi l'âme désire ardemment rentrer dans le sein de la Divinité. Lei^élépenisçlu corps, au contraire.^ sont de mén\e nature que ceux du monde .physique environnant; aussi tendent-ils à s'unir aux derniers. La mort est donc pour tous un moment désiiré (^). » — Qe sont là des paroles à méditer.
La préparation et la vertu de la pierre philosopbale sont enveloppées de mystères, a Lorsque le roi ^ dit-il , sera revêtu de sa pourpre, vous le projetterez sur les niétaux. Voyant cei étrange phénomène,, vous.vouç lèverez aussitôt; vous monterez sur l'arbre philosophique, pour cueillir les pommes des Hespérides (3).» ;
Pierre de Tolèéle.
On attribue à cet aldiimiste le Rostàre d€S philosophes fé), qui est fait en imitation de celui d'Arnaud de Villeneuve.
Pierre de Tolède paraît avoir Vécu au commencement, du quatorzième siècle. Il mérite à:< peine d'être tiré de l'oubli «
Jlean Crcmer*
Jean Crefioléi*', àbbé de Westminster, était' disciplie de R. Lulle. C'est, dit-on , sur les instances de Gremer que R. Lulle passa en
(l)Lei to-it» (|oi ont pour titre ; Ho9anumcinveçimt>4^:pii F^to deJLapfde philosophicOf 66 trou vent jmpriniéK dans k» cojlecUoi»' de^Ufangot et d'Asbmol.
(3) hAu. Damiâtiii, Anglt, plUlosoplii expeilMsimi, Rosariuini^arcaiiuaipliilo- Koplioniiii aecretissioniiD comprehendens. Maaget, B0h cfUm., t. u, p.309U
(4) Tract* «eptein de lapide philosopbko, o vetostisflimo codice deAurqpti, in loccm daU a Jliuto a Balbiao; Liigd.BalM 1599, in-S''.
Angleterre. U employa trente ans de sa vie a la recherche de la pierre philosophale, et laissa un traité {Testamenlum) aussi obscur qu'insignifiant (1).
Pierre le Bon 4e lH»mbardle.
Il ne faut pas confondre Fauteur de la Perle précieuse, servant d'introduction à la chimie (2), avec le célèbre philosophe scolastique , Tauteur des Sentences et disciple d'Abeilard.
Pierre le physicien (alchimiste) est moins ancien : il vivait au commencement du quatorzième siècle; car if nous apprend luimême qu'il était physicien de Ferrare , et qu'il composa son ouvrage [lUargarita pretiosa) en i330, dans la ville de Pola, de la province d'Istrie.
L'ouvrage que nous venons de citer est rempli de considérations théoriques qui témoignent d'une grande habileté de dialectique, mais de fort peu d'esprit d'observation.
«liy a, dit l'auteur, sept esprits alchimiques, dont quatre principaux, savoir : le mercure, le sou&e, l'orpiment et le sel ammoniac; et trois d'un ordre secondaire : le yitriol, l'aimant et la calamine. C'est avec les métaux et avec ces esprits qu'il faut faire la pierre philosophale. Les métaux seuls ne suffisent pas; car ce serait faire un corps sans kme. »
Pierre le Bon nous apprend que les alchimistes entendent par poison [venenum] toute substance qui tue les métaux, c'est-à-dire qui se combine avec les métaux en les altérant. «C'est, ajoute- t-il, pour ne pas avoir compris cela, que certains adeptes ont chauffé le mercure avec de véritables poisons, tels que l'aconit, la ciguë, la vipère, etc. Il n'y a que les poisons minéraux, tels que l'arsenic et le Sioufre, qui tuent (altèrent) le mercure, parce qu'ils sont de même nature que lui. »
(1) Muséum liermeticum reformatum et amplificatum ; Francof., 1677, iih4*. ^ Micli. Meyer, tripus aureits; FraDcof., 1618, iii-4^ * (2) MargarHa pretiosa novella correctissima , exhitiens mtrodactkmeoi in ariem chemiSB integram , anle annos plus minus dncentos septuagiola composiU , aoctore Petro Boiio Lombarde. Manget, Bibl. chhn., t. ii. Theatr. ehem.t t. t.-.Od cite encore du même auteur : De secreto omnium secretorum Dei dono; Veoet., 1546, in-8. Spistofa ad amicttmf et d'autres écrits cités, par Borel.
DEUXIÈME ÉPOQUE. Mil
L'esprit ergoteur de la philosophie scolastique avait pénétré jusque dans l'alchimie. Voici les syllogismes dont se sert Pierre le Bon contre la réalité de Talchimie :
« Aucune substance ne peut être transformée en une autre espèce, à moins qu'elle ne soit auparavant réduite en ses éléments; or l'alchimie ne procède pas ainsi ; donc l'alchimie n'est qa'ane science imaginaire (i).
« L'or et l'argent naturels ne sont pas les mêmes que l'or et l'argent artificiels; donc, etc. »
Pierre le Bon aurait eu parfaitement raison, s'il s'en était tenu là; mais, pour faire voir tout son talent de sophiste , il s'attache , dans le chapitre suivant, à prouver, par desai^uments contraires, que l'alchimie est un art vrai et réel.
Pierre le Bon a parlé le premier du vernis de poterie , fait avec du plomb et de l'étain calcinés (2).
Blehard VAm^lrnîm.
Richard ou Rçbert l'Anglais vivait vers la même époque que Pierre le Bon. II nous reste de lui un écrit alchimique , intitulé Correeforium (3), dans lequel on trouve peu d'idées neuves. L'auteur admet également le mercure et le soufre au nombre des éléments des métaux. Il en dit la raison : « Les métaux, tels que le plomb et l'étain, ont, quand ils sont à l'état de fusion, l'aspect du mercure ordinaire ; et, en les combinant avec le soufre , on obtient toutes les colorations possibles. » •Fidèle à l'esprit de son époque, il invoque le témoignage des philosophes anciens comme une autorité souveraine, et comme le seul moyen d'initier l'intelligence humaine à la vraie science (4).
(I) Theatr, ehem., t. v, p. 607.
{t) Margaréta pretiosa ( Mange! , BibL ehim., t. ii). Videmus, qiiod cum pinmboiD et slanoum fueront calcinata et oombusta, quod post ad ignem congroQia eonfertiintar in vitrum , «icat faeiant qui ▼itriflcant vasa figiili.
(â)tibeUiu utilissiniiif nepl x^H<(^> C"> titolum feclt corr«clorinnii;Slraflb., 1596, in-s. Gratarol, Verx alchim.scrlpior. BAle. ; 1561, în-fol. Theai, chem., t. II. Blanget, Bibl. ehim., t. ti.
(4) Stodium secundiim doctores amovet ignorantiam , et reducil liiimanuni inteOectain ad feram acientiam. Theat. chem., t. ii, p. 419.
i38 HISTOIRE DK LA CHIMIE.
Encore quelques siècteSvet nous verrons rauiorilé des écoles faire place à 1- autorité de rexpérieiiee. En attendant, noQS constaterons que les alchimistes do moyen âge s'acoordsiiefit déjà sur la nécessité d'observer, oïl, cMime ils s^xprimaient, eTmt/er lanaiure. Mais ce n!étaît là poUr eux -que le moyen d'aimer à Gôni prendre et à pénétrer les secrets des philosibphes. ; (^ Celui qui ne joint pas la théorie à la pratique est, remarque Ridiard, comme i'àne qui mange du foin , et qui ne se rend pas compte de ce qu'il fait (1). »
Le Rosariusminor et le Spéculum alckimùe, que Bbrel et Gmelin attribuent à Richard, appartiennent, le premier à Arnaud de Villeneuve, et le dernierà Roger Bacon;
«nUlanme de Paris.
Bernard de Trévise parle d'un « maistre Guillaume le Parisien, un grand clerc, qui fdst saîge^n cfette science (2); » et plus loin il le nomme a chef des escolles de Paris (3). »
Lenglet-Dufresnoy et Bore! n'ont pas compris Guillaume de Paris dans la liste des alchimistes du moyen âge. La Bibliothèque de Mangety le Theatrutn ehemicum, le Musewin hermelieum,ei d'aulres collections d'otfvrages alchimiques, né contiennent aucun traité de Guillaume de Paris, que Bernard de Trévise dit tant célèbre. ' ' . . , ♦ .
Cependant le manuscrit latin n® 7147 de la Bibliothèque impériale renferme un petit écrit alchimique, sous la forme d'une lettre , intitulée Epistola Ouillielmi PaHsiensis ep^dopi super alhimia (4). Ge Oûîllatfrtc; évéqtie dé Paris et alchtmiste , est Irès-probablemént èeltiî que Bernard appelle chef des iodes de Paris. ' I
Nous n'avons aucun renseignement précis su^ Guillai^me de Paris. Il paraiSiS^itvprsé dans toutes les subtilités de la philosophie
(1) Nam pr«ler natarcfi îQiitationein imiKMsibile est ipAit seerata pliiloio|»bonim ail perfectum fineni perpetrare. Hi transeuat ad practicam sicut asiont ad feenain » nesciens ad quîd porrigat rostrum.
(2) opuscule trèft-exceUent, etc.; Anvers, IM7, 12, p. 166.
(3) Ibj4., p. lôS.
f^) M*. 7147, fol. 3ô«44.
JN5UXIÈME SPOQUje. 439
scolastique : son Éptlre l'atteste. Les termes, tels que quiddité, subslanliabflité, essentiabilité, et d'autres que l'on y rencontre y rappellent la lutte des nominalistes , des réalistes et des conceplualiçtesy à l'époque d'Âbeil^p^ et. 0e Guillaume de Champeaux. Cet écrit est en dui-m$n»e sans intérêt (1).
L'auteur n'était pas, comme on pourrait le penser, contemporain d'Abeilard; car il cite Arnaud de Villeneuve. Et comme il est:lui*môme cité par Bernard de Trévise, on peut en conclure qu'il vivait au quatorzième siècle.
Uh Aleliladste anonyiKe.
Dans le même manuscrit n*" 7147 de la Bibliothèque impériale se trouve, à la suite de l'Épitre alchimique de Guillaume de Paris , un Commentaire inédit sur les paroles si connues de saiat Matthieu : Nisi granum frumenti cadens in terra mortuum fuerit y ipsum solum manet; si autem mortuum fuerit , multum fructitm offert.
Ce Commentaire , qui est sans nom d'auteur, est tout à fait conçu dans l'esprit des alchimistes ; il donne une idée exacte de leurs doctrines. Oii y Tait surtout bien ressortir la différence qui existe entre la destruction par la combustion, et la des- Iruction par la fermentation. « Dans le feu, dit l'auteur, toute l*espéce est abolie; dans le sein de la terre, le grain périt, il est ^ai, mais il n'y périt qu'à la condition de propager son espèce. Le grain que cherche l'alchimiste provient du mélange des quatre êléiucnts, amené à l'étal aériforme. De là résulte l'eau, la matière du mercure , qui doit renfermer l'esprit fétide (2). Travail-
'1} Vuici un éclianiillon du langage alchimico scolasUque de VEpistola de (juiJUume de Paris : Ei est alla doclrina qua: dicitur coinposUiva, scilicel quA composuit guAXumgue ipsa divisU^ inàpiendo a maieria prima, $cUi' cet a phncipiis et elementU qua sunl ad composila. Qux doclrina résolutiva incipît a composUis et sunl ad simplicia scilicet ad principia et eleinenla qux dicunturmateria prima, ex qua fit elixir Irûnsmutans corpora. Ns. 7147, fol. 35.
(?) Ma. 7147, fak. 44. ffanc qttidem parabolam assumunt nostri philosophi, qu.t mi/U videtur valde /amiliare exemplum. Recordor enim quod alias mhi dictum est, quod aliter corrumpilur granum , cum in ignem projicitur *t nb eodem consumitur, et aliter cum in terra putrescit. Quoniam in igné
Ions, continue-t-il , afin d'arriver à faire ce que la nature opère dans le sein de la terre. C'est pourquoi le soleil est le père, et la lune la mère (i). »
L'auteur anonyme de ce Commentaire ne peut pas être antérieur au quatorzième siècle , car il cite Raymond Lulle.
Dans le même manuscrit on trouve une série de Reeepies alchimiques, moitié en latin , moitié en français.
Fol. 69 : (( S'ensuyvent plusieurs gentillesses et receptes dignes de mémoire.
a Pour fondre cristal et semblables choses.
a Prins salis petre, borrax, ceruse ana (parties égales), mesle ensemble bien pulvérisé avec huyle d'œufs , ainsi comme paste et seiche ; icelle poudre faira fondre le cristal et aultres choses semblables. »
Fol. 69 verso : « Pour faire bons creusets.
(( Prins des polz des verriers où Ton fait le voirre, qui ne vallent plus rien, et soyent très bien battuz en ung mortier de fer. »
L'auteury fait ensuite ajouter du carbonate de potasse (cendres davellées), et fondre le tout.
Fol. 70 verso : « Pour faire bon lut des philosophes.
u Prenez parties égales de verre, de chaux vive, de brique pilée et de céruse; pulvérisez bien toutes ces substances, et faites-en une pâle homogène avec du blanc d'œuf (S). »
( ul modo loquendk ttlar noslrorum) tola species abotUur ; $ed in terra sub individuo corrtipio servatur species , quia natura ingeniavit ad renovandum suai species. Granum nostrum quod ars nostra qua,rit primaiia productione natum; procedil ex commixtwne quatuor eiemenlontm in quamdam coudensationem vaporosam, ex qua quxdam nascitur aqua, quas dicitur maieria mercurii , eu jus minera quœdam oritur^ nt (erra qvam vitrjolnm nominanl, qux in se dicitur habere fœtenfem spirïlum.
(1) iMhorantes ergo ut habeamus super terrant (atequale natura sibi fabricavit sub tfrra. Unde pater ejus est sol , mater vero tuna.
(2) Recipe vilii parlem t, calcis vivae partem i, tpgulans pulveris partem i, ceriiScT partem i. Et liapc omnia piilvemeiitiir oplmie et impastentiir rom bIImimine ovi.
DEUXIÈME ÉPOQUE. iil
L'auteur des Reeeptes alekmiques, dont la plupart portent un cachet vraiment pratique , n'est pas indiqué dans ce manuscrit, qui parait remonter au règne de Louis XI ou de Charles VIII.
OiloBiar.
Le moine Odomar pratiquait l'alchimie à Paris vers le milieu du quatorzième siècle, sous le règne de Philippe de Valois. 11 conseille, dans sa Praclica ad discipulum, de se préserver du conlâct des vapeurs mercurielles , et en général de toutes les vapeurs alchimiques, en se bouchant les narines avec du coton trempé dans de Thuile de violettes (1).
Il enseigne à prépare^* Veau régale , qu'il appelle eau de calcinatioo de tous les métaux (aqua calcinaiionis omnium métallo- Tum)y en soumettant à la distillation un mélange de parties égales de vitriol romain, de nitre, et de deux parties de sel commun (2). a Cette eau, ajoute-t-il avec raison, corrode tous les métaux, n
Ortiiolaln.
Orlholain exerçait à Paris l'alchimie, à peu près eu mémo temps qu'Odomar.
Un fait digne de remarque , c'est que les époques auxquelles on cultivait le plus ardemment l'alchimie , à Paris , coïncident précisément avec les règnes des rois Jean, Philippe le Bel, elc , nccusés par l'opinion publique d'avoir altéré les monnaies.
)laitre Orlholain publia, en 1358, sous le règne de Jean, sa Pratique alchimique [Praclica alchimica), où il décrit minutieusement, et en termes parfaitement clairs, la préparation de
(t) Praclica ad discipiiliim.Gratarol, Vera alchim., t. ii. Theatr. chem., t. m.
[1) L*acide solfnrtqne do sulfate de fer, en réagissant sur le oitrale de potasse ^^or le chlorure de soditim , donne effectivement raissance à an mélange diacide Bitriqoe et d*acide clilorliydrique ou dVau régale, qui passée dans le récipient. Il ^e dans la cornue une combinaison d*o«yde de fer avec la soute et la pot»se.
l>ai^-/bf/ff «(uciclè nitrique). « Rejetez ,dtt-il , le*^ preaniètos gôultes qui passeûi à la diistillatioriv car c'edt de l'eau. N'apposes le récipient qud lorsque Vousi Verrez q«'uoe goulledu liquide que vous ferez tomber sur une lame de couteau Tatlaque avec effervescence. Ayez soin de bien adapter le récipient au bec de l'alambic; et chauffez la cucurbite sur un bain de cendres, d'abord lentement, puis à un feu plus violent, pendant plusieurs heures , jusqu'à ce qu'il ne pass^plus rien à ia distillation (1). » :..
(( Je sais , ajoute maître Ortholain , que Teau-forte ne dissout pas Tor, et que y pour le dissoudre, il faut joindre à celte eau le sel ammoniac ; mais je ne veux pas en entendre parler, parce que c'est ainsi qu'on détruit tout le métal et son humeur radicale. »
Le mèn^e auteur nous apprend que» {lour préparer le grand élixir, on emploie le mercure, le soufre jaune (soufre ordinaire), le soufre vert (vitriol) et le soufre blanc (salpêtre).
Ortholain fait jouer un rôle important à l'influence des quatre saisons , des sept planètes et des douze signes du zodiaque.
Dans un chapitre remarquable sur la distillation du vin, il décrit les eaux-de-vie de différents degrés de concentration , et il indique la préparation de la quintessence ou plutôt de la prime- essence ^ qui était l'esprit- de-vin absolu.
« Mettez, dit-il, du vin blanc ou rouge de première qualité dans une cucurbite surmontée d'un. alambic, que vou« chaufferez sur un bain de cendres. L^e produit de la distillation doit être divisé en cinq parties : le liquide qui passe le premier e>l plus fort et plus noble que les autres, parce qu'il renferme beaucoup de quintessence; celui qui vient après est beaucoup moins fort, le troisième l'est moins encore, le quatrième ne vaut rien du tout ; quant à la cinquième partie, elle reste comme résidu dans la lie au fond du matras. Le récipient est changé à des intervalles égaux. Chacune de ces eaux est séparée, et conservée dans un vase particulier. Les trois premières sont des
(1) Practica vera alctiimica per roagiatriini Ortholaiium, Parisiis probalaet nperta, sab anno Dom. MCCGI.VIII. Thmtr. chem,, ly, p. 102a.
Diffiillantur primn sexdcciin giitlo; cailere, anicqtiam recîpiatvr ( liqiior ), et corfum «gnum est, quamloaqna filile^inatica exivit, qiiod homo fMNMt uDiimcultelliiin modicuii) caleraciuin hiI) naso alambici, et CNâ|)ectcl donec uim gntUcadat super ciilieniim, qiiod si hiiMiat et ni;{re<cat, liim teressit aqua pliteginatica, etr.
DEUXIKMË ÉPOQUE. 443
eauz nnhnles j parce qu'un drap trempé dans ces eaux brûle sans se consumer. Si le drap fr^est pas réduit en cendres, c'est le phlegme (eau) de Teau ardente qui l'en préserve {non consumitur, et hoc est prtffitet^ phiefptâ quod inest in ipsis). Pour séparer ce phlegme, on soumet chacune de ces eaux fia première, la dettxîème et la troisième) à une nouvelle distillation, à unr feu très-modéré {cum igni m€diocri',non nttnisforii), et après que les deuK tiers ont passé dans le rédipient, on arrête l'opération; oe qui reste dans le matràs est rejeté. On renouvelle la même (Kstiltation trois fbis, jusqu'à ce qu'oA obtienne de Teau-de-vie rectifiée (a jrira viUe rectifieata). On reconnaît que celle-ci est parfaite lorsque \e drap qui en est imprégné brûle totttà fait, de manière à se réduire en cendres (i). »
A côté de c^ fait€^, exposés avec une extrême clarté, on rencontre Tinfluenee alors toute^puissante des doctrines alchimiques.
Voici le moyen qu'enseigne Ortholain pour préparer l'élixir qui doit changer le plomb en or :
«On Tait, pendant douze jours, digérer dans du fumier de cIk^iiI des sucs de ipercuriale {mercurialis^ , de pourpier (partnlaca) et de chélidoii^e (chelidonia). Au. bout de ce temps , on en relire, par la distillation , un suc roiige. On remet celui-ci dans flu fumier de cheval'^ il en provient des vers qui se mangent les uns les autres jusqu'à un seul. Celui-là, on le soigne particulièrement ; on le HMrrit avec les trois plantes indiquées , jusqu'à ce qu'il soil devèhu'gros et semblable à un crapaud. Alors on bouche le vase, on le met sur le feu , et Tanimai noeurt aus- ^\^i; puis on l'incinère de manière à le réduire en poudre. Knfia, cette poudre est mêlée avec Thuile de vitriol jusqu'à con- !^istance pâteuse. Poor réprouver, on la projette sur du plomb fondu. Si le plomb est teint et se convertit en or pur, Tœuvre «(ira parfait (i). »
'1.) Et «f paanuft lineiit in ipia tiiig«iiir et igni approximadir, inflanMnatnr et <»Dsumi|iir;etboc est certoro «gBom perieclionis. Thealr. chem., t. iv, p. |038. (3) Tkeatr, chem., t. iv, p. 1041.
444 BISTMftE DE LA CMIIIS
G. Ripley, Anglais et chanoioe de Bridlington, dans le diocèse d'Tork, se livra, dans la seconde moitié do quinzième siècle, aux opérations de l'art hermétique. Il voyagea quelque temps en Italie, pour développer ses connaissances , et gagna les boaoes grâces du pape Innocent VIII , qui le nomma prélat domestique et maître des cérémonies. De retour dans son pays, Ripley entra dans l'ordre des Carmes, et composa, dans la retraite, les ouvrages qui portent son nom. U mourut en 1490. Ses confrères, qui ne comprenaient rien aux travaux de Ripley, Taccusèrent de magie. Théod. Mundanus(l) raconte que Ripley pratiquait i'aichimie avec tant de succès , qu'il fut à même d'avancer aux chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem la somme de 100,000 livres d'or, pour la défense de 111e de Rhodes contre les Turcs, commandé^ par Mahomet H.
Le livre des douze portes {2) est le titre du principal ouvrage de G. Ripley. Il traite de la préparation de la pierre philosophale, divisée en douze parties , appelées les douse partes , savoir : la calcination, la solution, la séparation , la combinaison, la putréfaction, la congélation, la cibation (nutrition), la sublimatioD, la fermentation, Texallation, la multiplication, et la projection. Cet ouvrage est rempli d'allégories et d'images. En voici un échantillon :
« Ainsi donc, pour me résumer, il faut, dit-il, commencer au soleil couchant, lorsque le mari rouge et l'épouse blanche s'unissent dans l'esprit de vie , pour vivre dans l'amour et dao5 la tranquillité , dans la proportion exacte d'eau et de .terre. De l'occident ayance-toi à travers les ténèbres vers le septentrion; altère et dissous le mari et la femme, entre l'hiver et le printemps; change l'eau en une terre noire, et élève-toi, à travers des couleurs variées, 'vers l'orient, où se montre la pleine lune. Après le purgatoire apparaît le soleil blanc el radieux; c'est l'été après l'hiver, le jour après la nuit. La terre
(1) EpUt. ad ËdiD. DickinsoD ; Oxon., 1686.
(2) Uber duodecim portarum. Manget, Hibl. chim., t ii, p. 275. — Thealrchem,, t. II.
et Teau se sonl transformées en air; les ténèbres sont dispersées , et la lumière s'est faite. L'occident est le commencement de la pratique , et l'orient le commencement de la théorie ; le principe de la destruction est compris entre l'orient et l'occi-^ dent, »
Ce langage, qui ressemble à une série de logogriphes , paraît roaler principalement sur la proportion et la calcination des amalgames d'or et d'argent, sur la sublimation des sulfures et des chlorures de mercure.
Borel attribue à G. Ripley un grand nombre de petits traités saos valeur, et dont plusieurs paraissent être d'une date plus rébenle (i). La plupart se trouvent imprimés dans le Theatrum chemicum britannicum d'Ashmole.
Wmwmmrd 4e Trêves.
Bernard de Trêves a été jusqu'ici confondu, par presque tous les auteurs, avec Bernard de Trévise. La Réponse à Thomas de Bologne est faussement attribuée à ce dernier (2). Elle appartient à Bernard de Trêves , qui vivait vers la fin du quatorzième siècle, comme le démontre le manuscrit n* 266 (suppl. lat. 4) de la Bibliothèque impériale. On y lit , fol. 43 : Explicit traetatvs responsionis , etc.j missus per me Bemardum pro nune nvem Trevirensem. Anno Domini 1385, Jinilus in die St, DionysH.
Cette Réponse ne contient rien de remarquable (3). Quant à
(1) Voici les titres de ces traités : àiedulla philosophie chimicx; — Liker de mercurio philosophorum ; — Clavis portx aurex; — Philonium alchimiifarum ; Fvpilla aichemUc ; — Concordanlia Raymundiel Guidonis ; — Viaficttfli;-. Caniilena;^ Spittola ad regem Sduardum; — Axiomata pMlO' ^phiea; — The vision ; Mystery ofalehymists ; — Verses belonging to an em- ^itmatical scrowle.
(2) Gmelin ( Geschiehte der ChemU^ 1. 1, p. 1S9 ) et Leoglet-Dufresnoy se sont trompés, en faisâot de Bernard de Trères et de Bernard de Trévise un seul et même personnage.
'3) te ms. n** 7927 Colb. donne une ancienne traduction française de la Bes-
3 3 ffinte de Bernard de Trêves,
4i() HISTOIRR DK EA CHIMIE.
la lettre de lliomas de Bologne sur la pierre philo$ophaleyàdre$$ée à Bernard de Trévise, on n'y tpoute-qiie des idées générales sur la nature des végétaux et des minéraux.L'aiiieiirdU (manoscr. indiqué , fol. 6) qu'il avait envoyé au roi de France (Charles \) et aux ducs de Bourgogne et de Béihune un philtre que ce$ seigneurs lui avaient demandé ob amoris'oausam y^i qu'il Tavait trouvé très* efficace , d'après les expériences qu'il en avait faites sur ses domestiques.
Bernard de Trêves a , en outre , composé une espèce de chrestomathie alchimique , dans laquelle on trouve des fragments de saint Thomas d'Aquin ^ de Haly^ roi des Arabes, d'Arnaud de Villeneave. Cet ouvrage n'a pasétéy quenotissachions^ imprime. Il porte la date de.l'année 1366 (I).
diean de li4iqu€ft«tihui« {ioannes de Rupeseissa).
Jean de Roquetaillade , plus connu soùs le nomdei^p^ffssf/, de l'ordre de Saint-François , Vivait, au milieu et à la fin du quatorzième siècle, à Aurillaë' en Auvergne. Il ne s'occupait pas seulement de science hermétique, mais il se disait inspiré de Dieu , et répandait deé profihéties sur le sort des souverains, et particulièrement du pape. C'est pourquoi Innocent VI le fil, en 1357, mettre en prison, où probablement il est mort (2). Son corps fut enterré à Villefranche , près de Lyon.
Il nous reste de lui : Uber lucis et Idber de consideraiione
' quint» essenti» (3), sans compter plusieurs autres écrits que
Borel attribue à Jean de Roquetaillade (i). Le petit traité qui a
pour titre : lAber magistri Joannis de Rttpescis$a de confeetione
veri lapidis philosophorum , paraît supposé.
Jean de Roquetaillade,, que |es adeptes vénèrept coniipe un de
(1) Summa collecta ex libris philosoph., per phitosopkum Bernardum 1^virensem^ §U., anno 1366, prima. d^emliri»>, •
(2) Lq6. W«diiig, Annales min^., ad anntm 1357.-?* J. TriUiemiuit, Annales flirsugiemesS. GaUi, 1690, in fol.,!, ii, p. 225.
(3(1 MtLn^Bm. cAln., t. II. Ver» alchim.9cr%pt.y auct GnUn>l ; BtstL, itf <p in-fol., t. II.
(4) Liber de alcliimia. — Compendîum arlis. — AbbreYiatio. — Tliesauiu» niundi — Liber de secretis secreloruni.
leurs grands maîtres , se vantail de posséder une quintessence donl uone partie pouvait changer cent parties de mercure en ar« geut on en or. Il en donne « à sa manière^ la deseriptioTi.
« Prenez , dît-il , parties égales de salpêtre, de vitriol romain, et une matière de vil priz^ qui se trouve partout (l'aqleur ne la nomme pas ; mais >on verra , d'après ccl ^ui va suivre , que c'était du sel commun). Ajoutez-y une partie dé mercure; et soumettez le tout à la sublimation. Vous obtiendrez ainsi le mercure sublimé, pur de sa noirceur terrestre, et blanc comme de la neige (1). n — C'était là du calomélas (protochlorure de mercure).
«Préparez ensuite, continue Tauteur, de Teaû-forte avec du salpêtre et du vitriol romain, dissolvez le. mercure blanc, et chauflez le toui dans un appareil distiUàtoire : vou^ verrez Tâme ou Tesprit blanc du mercure s'élever, et ^'attacher aux parois et au sommet du vase, n '
VetpriiUanedu mercure était évidemment le sublimé corrosif (deutochlorure de mercure).
D serait inutile de relater toutes les opérations auxquelles Jean de Roquetaillade prescrivait de soumettre T^sprit du^mercure; car les noms de lait virginal, de soufre invisible, etc., qui s'y trouvent, s'appliquaient à des substances trèi}*diverses (2).
Toutes les éditions du Livre de la lumière donnent la :figure du fourneau chimique (espèce de. fourneau & réverbèire) dans lequel Jean de Roquetaillade ftûsait cuire son œuf philosophique, d'où devait sortir la merveilleuse quintessence.
BartliéleBijr TAiifUls.
Cet auteur, sur la vie dùqn^l nous n'avons que fort peu de détails, ne doit pas être précisément compté au nombre des
(I) RappelMis que le nitmHB At potaske (salpélre) , le.vttriol. romain (sut£ale decuifre) et le chlorure. de i^niiti in {»n\ CQttmuiD), doâtieiit lieu ^ une réaction de laquelle résolte de l'eau régale* C'/BSi Peau régale qjui conferlit ensuite le munre en un produit blaoc (clilorure de' mercure), qui se sublime et se fixe "aux larties refroidies de Tappareil.
{¥) Liber lucis^ in Secret. alchemiXj etc. Opéra Dan.BroucliuiAÎi ; Colon, Agripi;. l'>T9, 4. Manj^et, fiihl. Mm., t. ii. Theatr. chem ^ U ui.
i48 HISTOIRE b^ LA CHIMIE.
alchimistes. Nous ne le mentionnons ici que parce qu'il a composé un ouvrage très-remarquable , de Rerum proprieiatHms, vulgairement connu sous le nom de Propriétaire (1). La Bibliothèque impériale de Paris possède plusieurs manuscrits, trèsestimés , d'une traduction française du livre des Propriétés des choses, faite en 1372, par ordre de Charles V, roi de France. (( Ce livre fut translaté, l'an de grâce mil cccLZxn, par le commandement de tres-puissaut et noble prince Charles , le quint de son nom , œgnant en ce temps en France puissamment. Et le translata son petit et humble chapelain, frère Jehan Corbecbon, de l'ordre de Saint-Augustin; maistre en théologie de la grâce et promotion dudit seigneur tres-excellent. Amen (2). »
Ce livre français , qui parait préférable au travail original , renferme un grand nombre de documents précieux «pour Thistoire des arts et des sciences au moyen âge. C'est une véritable encyclopédie : il y est question de zoologie, de botanique, de médecine, de chimie, de géographie, de mathématiques, de musique, etc. La partie qui concerne les minéraux et les métaux^ est assez faible, et ne nous apprend rien de nouveau. Voici ce qui est dit de l'or et du mercure :
a L'or est mis au feu , il ne perd point de sa pesanteur et ne apetise point; mais s'il y a d'ordure mellé avecques Tor, elle s'en départ quand l'or se fond par la force du feu ; et adonc l'or demeure plus pur et plus cler. »
C'est l'affinage de l'or par le plomb, procédé connu depuis longtemps.
« Le vif-argent, quand on le met au feu, se tourne en fumée, et cette fumée nuist moult à ceulx qui sont près; car elle les fait paralitiques et trembler les membres, pour les nerfs qu'elle a amoillis. »
C'est la première description exacte qui ait été faite des accidents auxquels peuvent donner lieu les vapeurs mercurielles. On s'étonne que l'auteur n'ait pas en même tenaps si^alé les dangers des vapeurs arsenicales.
Barthélémy attribue au diamant des propriétés miraculeuses qui semblent expliquer pourquoi ce minéral a été de tout temps le plus bel ornement de la toilette des femmes.
(t) Voyez Les manuscrUg français de la Bibliothèque rotfale , cCr., P^^ M. Ptulin Paris , f. i, p. 261.
()) Msfl. n^" 6802, et n"" 6660^ Colb.
BEUXliMI ÉPOQUE. 4i9
« Cette pierre y dit-il, vault moult à celluy qui la porte , contre seseDDemis et contre forcenerie, et« contre malvais songes et fantosmes , et contre venin , et contre les diables qui couchent avecques les femmes en espèce de hommes, n
Dans le chapitre sur la mandragore , nous avons vu , pour la première fois, employé le nom de pommes de terre; seulement ce mot s'applique ici aux tubercules de la mandragore, n Ceux qui arrachent la mandragore se gardent bien que le vent ne leur soit contraire , et font trois tours avec une espée autour de rherbe. »
L'un des documents les plus curieux qu'on trouve dans le Propriétaire est celui qui traite de la raffinerie du sucre. Le voici eu entier (4) :
« Sucre est en latin appelé sucara, et est fait de roseaux qui croissent es viviers qui sont près du Nil; et le suc de ces roseaux est doux comme miel , et en fait-on le sucre par le cuire au feu , ainsi comme Ton fait le sel d'eaue (2) ; car on pile ces roseaux, et puis les met-on en la chaudière sur un feu qui n*est pas fort, où il devient dessus comme escume, et puis le meilleur et le plus espais s'en va au fond ; et ce qui est vil et plein d'escume demeure par-dessus et n'est pas si doux comme l'autre, et ne croque point entre les dents quand on le mâche , mais se fond tout en eaue. On met le bon sucre, en bons vaisseaux ronds, sécher au soleil, et là s'endurcit et devient blanc, et l'autre demeure jaune. »
Ainsi , la concentration du suc de roseaux à un feu modéré, la cristallisation du sucre dans des vaisseaux appropriés, et la séparation du sucre des matières étrangères non cristallisables, etc., enfin tous les éléments de l'affinage du sucre se trouvent indiqués dans ce passage , écrit il y a plus de quatre cent cinquante ans.
Le chapitre xv du même manuscrit, relatif à la géographie, contient des documents très-précieux pour l'histoire des sciences au quatorzième siècle.
a France. — En France a moult de nobles quarrieres où Ton prend les pierres pour faire les nobles édiGces, et en particulier
(1)11$. n"* 6869, Colb-, ciiap. xtii.
2 2 (2) Sel de cuisine préparé par Pévaporation des eaux de fontaines chargées de cbtonire de todiam.
BICT. DK LA nilMIK. — T I. 29
i.SO HISTOIRE DE LA CHIMIE.
la pierre en loul Paris, eu esllc piastre en grand foison; leque est comme verre (4) quand il est cru, ettlur comme pierre. El quand il est cuit et dèstreiupé d'eau , îl se convertît en cyment, dont on fait les parois et les' bèaûlx édifices, et les pavements des maisons. — El combien (Jue France ait de nobles cités et de grand renom , toutefois Paris est le principal, et à bon droit. Car, comme Athènes, mcre de sapienèe, Paris reçoit de toutes les parties du monde ceulx qui à luy viennent, et trouve à chascun ses nécessités et les gouverne paisiblement. Paris est une cité très puissante en richesses et en marchandises et en bon air, et sur bonne rivière pour les clers, et qui a champs et prés et montagnes pleines de beauté pour récréât la veue des escolliers, quand ils sont lassés de travailler et d'estudier. El les rues et les maisons de Paris sont moult propres pour les escolliers.
« Flandre. — Les gens de Flandre généralement ont beaulx visaigcs et piteux cuer et doulx langage et tnesme maintieng. — En Flandre a bons ouvriers de drap de faine. Ils pourvoient de draps & une grande partie du monde , lesquels ils font de laines d*Angleleri*e , et les envoyent par tout le monde par mer et par terre. — Flandre est un plat païs qui porte du bled en aucuns et des arbres; mais il y a peu de bois. Pour ardoîr Wsfont leur feu de tourbes de terre, quUls prennent en marais, dont le feu est moult chault, et plus fort que de busches. Mais il n'est pas si prouffitable ne si honorable, ne si sain , et la cendre n*est pas si bonne.
a Lorraine, — Il y a eaux médicinales qui guérissent diverses maladies quand on en boit."*
« Angleterre, — Angletei^re est un paTs fallacieux, et les gens sont enclins à jouer et à esbattre, les Anglais ont te cuer et la langue si branle, et la main encores plus.
a Saxe, — Saxonie a nobles montaignes où Ton prend pierres qui par force de feu se convertissent en airaing, et Ty a nobles rivières à grand foison qui courent par lè païs. Saxonie a fontaines salées dont on fait le sel blanc. Et il y a moult de cités, villes et chasteaulx Ires-forts, tant es montagnes qùè' en plaiin païs; près de la montagne où Ton prend le cuivre, il y a un autres mont dont les pierres sentent les violettes à odorer.
(1) Suirale de cliaiix crlsUIlisé, lamellaire et transparent. On en rencontre encore aiijourdMiui dans les carrière.* de Montmartre.
DEUXIÈME ÉPOQUE. i5i
« Thuringe. — Les gens de Thuringe , selon le nom de leur langue, sont durs et cruels contre leurs ennemis, et sont gr&ns et forts de corps et hardis de cuer, de grand'constance. Cette terre est ainsi comme toute close de monlaignes, et dedans elle est pleine de bleds et de vins en aulcuns lieux, et de villes et de fors cbasteatix, tant es montagnes confime en plat païs. — Et il s'y treuve !«s minières de plusieurs metaulx es montagnes du paîs. »
Ces renseignements donnent pout ainsi dire la physionomie des pays où se trouvaient, concentrés au moyen ftge, les élé< ments de la civilisation.
Apollonlvs.
Les figures hiéroglyphiques et alchimiques, auxquelles les adeptes donnent un sens allégorique , étaient fort à la mode du temps de picolas Flamel. Il y avait des traités d'alchimie qui, au lieu do texte, contenaient des- images plus ou moins bizarres , faisant allusion aux secreïs de Tœuvre.
Les Fleurit d' or àe maître Apollonius sont un traité de ce genre. H ne parait pas avoir été imprimé. On. le trouve dans le manuscrit n*" 7452 de la Bibliothèque impériale , sous le titre : Expositiones quas magisler Apollonius Flores aureas ad eruilHionem ci cognitionèm omnium scienUaruni et natvraiium artiùm gênera- Hier et eompetenier appellavit ; hoc opus Salomonis Machinei et Euclidii auetmitaie maxima compositum est; accedvnt figurer . L'écriture du manuscrit est du quatorzième siècle.
C'est Talchimie réduite en figures symboliques et cabalistiques. Cet écrit a quelque analogie avec l'ouvrage de Pierre d'Abano, que nous avons ïait connaître plus haut (i).
Nous n'avons aucun renseignement sur maître Apollonius , l'auteur des Fleurs d^or. Il ne parait pas identique avec Apollonius de Tyane, qui vivait au premier siècle de l'ère chrétienne, et qui était étranger aux pratiques de Talcbimie. On ne le trouve pas sur la liste des alchimistes de Naxari et de P. Borel (2).
(I) Vny. pw 4M.
!)) Naiari, P. Borel, Borrichius cl Lcnglet-DuffesMy, qui prétendent avoir donné le« caUlogue» tes plus» complets d^s aift^'urfi d'alchimie, citent souvent ttes
rVicolaa Flamel.
Nicolas Flamelf natif de Pontoise, près de Paris, occupait, vers la fin du quatorzième siècle, une échoppe d'écrivain public près de Téglise Saint-Jacques de la Boucherie, et vivait, avec sa femme Perrenelle, du revenu de sa modeste profession.— G*est lui-même qui nous apprend comment il parvint à posséder la pierre philosophale^ et comment, de pauvre qu'il était, il devint un des hommes les plus riches de son temps. Laissons-le raconter son histoire :
a Encore que moy, Nicolas Flamel, escrivain et habitant de Paris en cette année 1399, et demeurant en ma maison en la rue des Escrivains (1), près la. chapelle Saint-Jacques de la Boucherie; encore , dis-je, que je n'aye appris qu'un peu de latin, pour le peu de moyens de mes parents, — je n'ay laissé d'entendre au long les liures des philosophes^ et d'apprendre en iccux leurs tant occultes secrets. •— Donc moy, Nicolas Flamel, escrivain, ainsi qu'après le deceds de mes parents je gagnois ma vie en nostre art d'escriture, faisant des inventaires, dressant des comptes etarrestant les despenses des tuteurs et mineurs, il me tomba entre les mains, pour la somme de deux florins, un liure doré fort vieux et beaucoup large; il n'estoit point en papier ou en parchemin comme sont Içs autres, mais seulement il estoit de cuivre bien délié, toutes gravées de lettres ou figures estranges; et quanta moy je croy qu'elles pouvoienl bien estre de caractères grecs ou d'autre semblable langue ancienne. Tant y a que je ne les sçavois pas lire , et que je sçay bien qu'elles n'estoienl point noies ny lettres latines ou gauloises; car nous j entendons un peu. Quant au dedans, ses feuillet d'escorce estoient gravées et d'une très grande industrie, escrites avec une pointe de fer, en belles et très nettes lettres latines colorées. Il conte-
ouvrages (8808 indicalion de date ni de lieu ) qu'il nous t été impossible de retrouver ni dans les bibliullièques publiques de Paris, ni dans le catalogue (éiw^ral des maniiscrils des bibliotlièques de France, d'Espagne, d'Italie, etc., publié par llaenle, Leips., 1830; tandis que d'autres ouvrages, que nous avons fait conoaltrt, n'ont pas été indiques par ces auteurs. (1) Cette rue porte aujourd'hui le nom de Nicolas Fiamei.
DEUXIÈME ÉPOQUE. A^i^
ooil trois fois sept feuillets , le septiesme desquels estoit tousjours saDs escriture , au lieu de laquelle il y avoit peint une verge et desserpeos sengloutissans; au second septiesme, une croix où un serpent estoit crucifié; au dernier septiesme estoient peints des déserts, au milieu desquels couloient plusieurs belles fontaines, dont sortoient plusieurs serpents qui ccuroient parcy et par là. Au premier des feuillets il y avoit escrit en lettres grosses capitales dorées : Abraham le Juif , pr^ge , prestre leyite, astrologue ET PHILOSOPHE, .A LA CENT DES JUIFS, PAR L'IRE DE DlEU DISPERSÉE AUX GAULES, SALUT. D. I.
a Celuy qui m'avoit vendu ce livre ne sçavoit pas ce quMl valoit, aussi peu que moy quand je l'acheptay. Je* crois qu'il avoit esté desrobé aux misérables Juifs , ou trouvé quelque part caché dans Fancien lieu de leur demeure. De ce Hure au second feuillet, il consoloit sa nation. — Au troisiesme et en tous les autres suivans escrits, pour ayder sa captive nation à payer les tributs aux empereurs romains, et pour faire autre chose que je ne diray pas, il leur enseignoit la transmutation métallique en paroles communes, peignoit les vaisseaux au costé , et advertissoit des couleurs et de tout le reste, sauf de premier agent duquel il n'en disoil mot, mais bien il le peignoit et figuroit par très-grand artifice. — Donc le quatriesme etcinquiesme feuillet estoit sans escriture y tout remply de belles figures enluminées; car cet ouvrage estoit fort exquis. Premièrement il peignoit un jeune homme avec des aisles aux talons, avec une verge caducé en main, entortillée de deux serpens, de laquelle il frappoit une salade qui luicouvroit la teste : il sembloit, à mon petit advis, le dieu Mercure des payens ; contre iceluy venoit courant et volant à aisles ouvertes, un grand vieillard, lequel sur sa teste avoit un horloge attaché, et en ses mains une faulx comme la Mort 9 de laquelle , terrible et furieux, il vouloit trancher la teste à Mercure. A l'autre face du feuillet quatriesme, il peignoit une belle fleur en la (omité d'une montagne très-haute, que l'aquilon esbranloit fort rudement; elle avoit le pied bleu , les fleurs blanches et rouges, les feuilles reluisantes comme Tor fin, à l'entour de laquelle les dragons, griffons aquiloniens, faisoient leur nid et demeurance. Au cinquiesme feuillet y avoit un beau rosier tieury, au milieu d'un beau jardin , eschelant contre un chesne creux, au pied duquel bouillonnoit une fontaine d'eau tresblanche, qui s'alloit précipiter dans les abysmes, passant néant-
io4 IIISTOIRK DE LA CHIMIE.
moins premièrement entre les mains d'iniinis peuples qui foùilloienten terre, la cherchant; mais, parce qu'ils estoient aveugles, nul ne la connoissoit, fors quelqu'un , considérant le poidâ. Au dernier revers du cinquiesme, il y avoii un roy avec un grand coutelas , qui faisoit tuer en sa présence par des soldats grande multitude de petits enfans, les ineres desquels pleuroient aux pieds des impitoyables gendarmes; le sang desquels petits enfans estoit recueil ly par d'autres soldats et mis dans un grand vaisseau, dans lequel le soleil et la lune.se venoieot baigner. Et pcirce que cette histoire represciitoit celle des Innocens occis par Herode , ça esté une des causes que j'^y mis en leur cyinetiere ces symboles hierogliflques de .cette secrette science.
a Voilà ce qu'il y avoit en ces. cinq premiers feuillets. Je ne represénteray point ce qui estoit escrit en beau et tres-intelligible latin en tous les autres feuillets escrits; car Dieu me puniroit.
a Donc ayant chez moy ce beau livre ^ je ne faisois auict et jour qu'y estudier, entendant Ires-bien toutes les opérations qu'il demonstroit, mais ne sçachant point avec quelle matière il failoit commencer ; ce qui me causoit une grande tristesse , me tenoil solitaire, et faisoit soupirer à tout moment. Ma femme Perrenelle , que j'aymois autant que moy-mesme, laquelle J'avois espousée depuis peu , estoit toute estonnée de cela» me consolant* et demandant de tout son courage si elle me pourroit délivrer de fascherie. Je ne peus jamais tenir ma langue que ne luy disse tout, et ne luy monstrasse ce beau livre, duquel, à mesme instant qu'elle l'eust veu, elle fust autant amoureuse que moymesme, prenant un extrcsme plaisir de contempler ces belles couvertures , gravures ,' images et pourtraicts , auxquelles figures elle entendoit aussi peu que moy. Toutesfois ce m'estoit une grande consolation d'en parler avec elle, et de m 'entretenir de ce qu'il faudroit faire pour avoir l'interprétation d'icelleâ, Enfin, je fis peindre le plus au naturel que je peus, dan^ mon logis, toutes CCS figures et pourtraicts de quatriesme et cinquiesme feuillet, que je monstray à Paris à plusieurs grands clercs, qui n'y entendirent jamais plus que moy. Je les'adverlissois.mesmes que cela avoit esté trouvé dans un livre qui enseigûoil la pierre philosophale; mais la plus part d'iceux se moquèrent de onoy et de la bénite pierre , fors un appelé maistre Anseaulme^ qui estoit licencié en médecine, lequel estudioit fort en cette science. Iceluy avoit grand<* envie de voir mon livre , et n'y eust chose
qu'il ne fist pour le voir; mais tousjours je i'asseuray que je ne Tavois point, bien luy fis-je une grande description de sa méthode. Il diseit que le premier pourtraict representoit le Temps qui devoroit tout, et qu'il falloit Tespace de six ans ^ selon les six feuillets escrits, pour parfaire la pierre; soustenoit qu*alors il falloit tourner l'horloge et ne cuire plus. Et quand je lui disois que cela n'estoit peint que pour demonstrer et enseigner le premier agent (comme estoit dit dans le livre), il respondoit que cette coction de six ans estoit comme un second agent. Que véritablement le premier agent y estoit peint, qui estoit l'eau blanche et pesante, qui sans doute estoit le vif-argent que l'on ne pouvoit fixer, ny à iceluy couper les ailes,, c'est-à-dire oster sa volatilité, que par celte longue décoction, dans un sang trèspur déjeunes enfants; que dans iceluy ce vif-argent se conjoignanl avec Vov et Targent se convertissoit premièrement avec eux en une herbe semblable à celle qui estoit peinte, puis après, par corruption, en serpens, lesquels estans après entièrement asséchez et cuiz par le feu, se réduiraient en poudre d'or, qui seroit la pierre. Cela fust cause que durant le lon^ espace de vingt-un ans je fis mille brouilleries. Enfin, ayant perdu espérance de jamais comprendre ces figures, pour le dernier, je fis un vœu à Dieu et à monsieur saint Jacques de Gallice, pour demander rinterpretation d'icelles, à quelque sacerdot juif , en quelque synagogue d'Hespaigne.
« Donc, avec le consentement de Perrenelle, portant sur moi rexlraictdlcelles, ayant pris Thabit et le bourdon, je me mis en chemin, et tant fis que j'arrivay à Montjoye, et puis à Saint- Jacques, où avec grande dévotion j'accomplis mon vœu. Cela fait, dans Léon, au retour je rencontray un marchand de Boulogne qui me fil connoislre à un médecin juif de nation, et lors chreslien, demeurant au dit Léon, lequel estoit fort sçavant en sciences sublimes, appelé luaistrc Canches. Quand je luy eus monstre les figures de mon extraict, ravi de grand eslonnement eljoye, il me demanda incontinent si je sçavois nouvelles du livre fluquel elles estoient tirées. Je lui respondis que j'avois espérance d'en avoir de bonnes nouvelles, si quelqu'un me dechiffroit ces énigmes. Tout à l'instant, emporté de grande ardeur et joye, il commença de m'en deschiffrer le commencement. Or, pourn'estre long, luy tres-content d'apprendre des nouvelles où estoit ce livre, et moy de l'en ouyr parler, nous résolûmes en-
semble nosire voyage, et de Léon pcissames h Oviedo, et de là à Sanson, où nous nous mismes sur mer pour venir en France. Nostre voyage avoit été assez heureux , et desja depuis que nous estions entrés en ce royaume, il m'avoit Ires-verilablement interprété la plupart de mes figures où jusques mesmes aux points il trouvoit de grands misteres, quand, arrivans à Orléans, ce docte homme tomba extrêmement malade, affligé *de très-grands vomissements qui luyestoienl restez de ceux qu'il avoit soufTerls sur la mer. — Enfin il mourut sur la fin du septiesme jour de sa maladie, dont je feus fort affligé ; au mieux que je peus, je le fis enterrer en Téglise Sainte-Croix à Orléans, où il repose encore. Dieu aye son ame, car il mourut bon chrestien. Et certes si je ne suis empesché par la mort, je donneray à cette église quelques rentes, pour faire dire pour son ame tous les jours quelques messes.
« Oui voudra voir Testât de mon arrivée et la joye de Perrenclle, qu'il nous contemple tous deux en cette ville de Paris, sur la porte de la chapelle Saint-Jacques de la Boucherie , du costé et tout auprès de ma maison , où nous sommes peints, moy rendant grâces aux pieds de monsieur saint Jacques de Gallice, et Perrenelle à ceux de monsieur saint Jean , qu'elle avoit si souvent invoqué. Enfla, après les longues erreurs de trois ans ou environ , durant lequel temps je ne fis qu'estudier cl travailler, priant tousjours Dieu, le chapelet en main, lisant très-attentivement dans un livre, et pesant les mots des philosophes, et essayant puis après les diverses opérations que je m'imaginois parleurs seuls mots, finalement je trouvayce que je desirois, ce que je reconnus aussi tost par la senteur forte. Ayant cela, j'accomplis aisément le magistère ; aussi sçachant la préparation des premiers agens, suivant en après à la lettre mon livre, je n'eusse pu faillir, encore que je l'eusse voulu.
o Donc la première fois que je fis la projection, ce.fustsurdu mercure, dont j'en convertis demy livre ou environ en pur argent, meilleur que celuy de la minière, comme j'ay essayé et faict essayer par plusieurs fois. Ce fust le 17 de janvier, un lundy, environ midy, en ma maison, présente Perrenelle seule, l'an de la restitution de l'humain lignage 1382. Et puis après, ensuivant tousiours de mot en mot mon livre , je la fis avec la pierre rouge, sur semblable qualité de mercure, en présence encore de Perrenelle seule, en la mesme maison, le vingl-cinquiesme jour d'avril
DEUXIÈME ÉK>ot'E. ^:\^
suivant de la mesme année , sur les cinq heures du soir, que je (ransmuay véritablement en quasi autant de pur or, meilleur (res*certainemcnt que Tor commun , plus dou\ et plus ployable. Je le peux dire avec vérité. Je l'ay parfaicte trots fois avec Tayde de Perrenelle, qui l'entendoil aussi bien que moy, pour m'avoir aydéaux opérations; et sans doute si elle eust voulu entreprendre de la parfaire seule, elle en^seroit venue à bout. J'en avois bien assez, la faisant une seule lois; mais j'avois très grande délectation de voir et contempler dans les vaisseaux les œuvres admirables de la nature.
« J'eus crainte un long temps que Perrenelle ne peust cacher la joye de la félicité extresme, que je mesurois par. la mienne, et qu'elle ne lascbast quelque parole à ses parens des grands (resors que nous possédions; car l'extrême joye osle le sens, aussi bien que la grande tristesse. Mais la bonté du très-grand Dieu ne m'avoit comblé de cette seule bénédiction , que de me donner une femme chaste et sage ; elle estoit d'abondant nonseulement capable de raison , mais aussi de parfaire ce qui estoit raisonnable , et plus discrette et secrette que le commun des autres femmes. Surtout elle estoit fort devolieuse; voilà pourquoy, se voyant sans espérance d'enfans et desja bien avant sur l'aage^ elle commença tout de mesme que moy à penser en Dieu et ù vaquer aux œuvres de miséricorde. Lorsque j'escrivois ce commentaire, en l'an i4i3, après le trcspas de ma fidelle compagne , que je regretteray tous les jours de ma vie, elle et moy avions desja fondé et rente quatorze hospitaux en cette ville de Paris, basti tout de neuf trois chapelles, décoré de grands dons el bonnes rentes sept églises, avec plusieurs réparations en leurs cjmetieres, outre ce que nous avions faict à Boloigne, qui n'est guieres moins que ce que nous avons faict icy. Bastissant donc ces églises, cymetieres et hospitaux en cette ville, je me résolus de laire peindre en la quatriésme arche du cynieliere des Innocens, entrant par la grande porte de la rue Saint-Denys, et prenant la main droicte, les plus vrayes et essentielles marques de l'art, soubs neantmoins des voiles et couvertures hieroglitiques, à l'imitation de celles du livre doré du Juif Abraham , pouvant représenter deux choses selon la capacité, premièrement les mystères de nostrc résurrection future et indubitable, au jour <lu jugement; puis après encore pouvant signifier, à ceux qui ^ont entendus en la philosophie naturelle, toutes les principales
i.%8 IIISTOIKE DE LA GIllMlË.
et nécessaires uperalioiis du niugislere. Ces ligures bicroglitiquiN serviront comme de deux chemins pour mener ai la vie celcsto, l'autre enseignant à tout homme la voye linéaire du grand œuvre (1). »
L'histoire de Nicolas Flamel parvint aux oreilles du i*oi Charles VI. Ce malheureux prince, auquel une maladie mentale laissait, vers la fin de sa vie, à peine quelques intervalles lucides chargea Cramoisi, maître des requêtes du parlement, de b'iiiformer des opérations alchimiques de Flamel; mais persoiiue n'en sut jamais posilivement le résultat (2). On a si bien renchéri sur rhistbire de Nicolas Flamel et de sa famme Perrenellc^ qu'on leur supposait à tous deux le secret de prolonger la vie indéfiniment, et que des voyageurs prétendaient les avoir vus, dans les Indes orientales, au commencement du siècle dernier.
Les alchimiales se servent de Tbisloire de. Nicolas Flaioel comme d'un argument irrésistible pour démontrer la réalité de leur art. Voici, disent-ils, un pauvre écrivain qui devient bientôt assez riche pour fonder des hospices, pour construire de$ églises, les doter de rentes , et qui signale luî-rméme Tannée , le jour, l'heure à laquelle il parvint à convertir le mercure en argent et en or.
Quoi qu'en disent les adeptes, la véritable source des richesses de Nicolas Flamel s'explique par les rapports fréquents et intimes qu'entretenait cet alchimiste avec les Juifs si persécutés au moyen âge, et qui étaient tour à tour exilés et rappelés^ selon le bon plaisir des rois. Dépositaire de la fortune de ces malheureux, dontla plupart mouraient dans Texil , l'écrivain de Saint-Jacques la Boucherie n'avait pas besoin de souffler le feu du grand œuvre pour s'enrichir. L'histoire du livre d'or du Juif .Abraham pourrait bien n'être qu'une allégorie par laquelle Nicolas Flamel rap|)elle lui-mome l'origine judaïque de sa fortune. >
D'autres écrits attribués à Nicolas Flamel ont pour litres : lo Désir désiré (3), le Sommaire philosopfii^ue (i) et la }lusigne chi
(1) Trois traités de la phidosophie naturelle voit encore imprimas, d* édil., par P. ArnauM. ; Paris, 1612, Jn-4.
(2) UMiglet-Diifresiioy, Histoire de In philosophie Itertnéligue, elc. 1. 1, \k1''
(3) Le Désir déliré, ou Trô-or deli tfliil»sO|iUie «le Nic;. l'Uiiiel, iHl aiilremeni le Livre lies six paroles, ek. ; Paiii*, 16*29, in S. — liihl}olkfUiuc da philosophe^ chimiques f iioiiv. (Mit., t. ii.
(4) Manget, Htbl. chini.^ X. ii. — Mit!>uMim iK'iiiwtii'Miii ri^rortiiattiiii, de , «• '•• Dans la nibl. desphH. chim.^ I. ii. •
U£UX1£M£ ÉPOOUE. 451)
miqHe{i), Quant aux Commentaires sur les œuvres de Zaccharias, il est chronologiquement impossible que Flauiel en soit Tauteur.
 ces écrits, qui touè ont été imprimés dans la Bibliothèque ekimique ûe Manget ou dans la Bibliothèque dea philosophes chimiques, il faut en joindre un autre qui se trouve dans les collections des manuscrits français de la Bibliothèque impériale, et qui ne parait pas encore avoir été imprimé.
Le manuscrit n° 1942 du fonds de Saint-Germain (2) commence par ces mots :
« Le présent livre est le livre de Nicolas Plamel , de sa façon el practique, lequel a esté tiré et coppié sur roriginal esc rit en parchemin de sa propre main, touchant la vraye science d'alchimie et médecine philosophique. »
On y lit, fol. 2 verso ^ la défmition suivante de ralchimic :
<i Alchimie est une partie celée de philosophie naturelle la plus nécessaire, de laquelle est constitué ungart, lequel est non pareil à tous autres, lequel art enseigne de muer toutes pierres précieuses non parfaites à la vraye perfection, et tous corps humains malades à moult noble santé, et transmuer tous les corps de métaux en vray soleil et vraye lune par ung corps meilicirial universel, auquel toutes les particularitez de médecine Mjnlreduittes; lequel est accomply et faict manuellement par nn secret régime , révélé aux enfaus de vérité par un moyen de chaleur. »
L'ouvrage donne ensuite un exposé général des diverses opérations alchimiques, dont la reproduction n'offrirait ici aucun intérôt. Il termine par la manière de faire la projection de félixir.
ft C'est chose grande, dit Tauteur, que de fondre mille milliers de parties ensemble ; et pour ce , quand vous ferez la projection, vous la ferez en cette manière : Prenez cent parties de mercure lavé , et le mettez en un creuset sur le feu; et quand il cûnmiencera à bouillir, nxettez une partie de votre clixir, appareillé comme dessus est dit , sur lesdites cent parties de mercure •avé, c'est à savoir du mercure du corps tiré, Javé, rectifié et
(i)Leiiglet-Diirresnoy, Phiiosophie hermétique , I. m.
(1) Ce iDs. \n^V*f sur papier, appartenait autrefois ati dne de Coislin , év6qiic 'le Mefx, qui le légua en 1732 à l^abbaye de Saint-Germain. Nous nous soromei «'«Hés qne cet ouvrage nVsl point )e Désir désiré de N. Flamel , porté abos ce liir^Mii le calalo^ue el imprimé dans la BiW. des pMloiophes chimique $.
i60 HISTOIRE DE LA CHIMIE.
gardé, et tout se fera médecine sur autre mercure lavé; puis jeltez une partie de cette médecine congelée sur cent parties d'autre mercure lavé^ c'est à savoir du corps tiré que dessus en un creuset bouillant sur le feu ; puis jetiez une partie de celte médecine dernière congelée sur cent parties du mercure lavé, et il sera tout or ou argent tres-bon à toute espreuve, selon que le premier elixir sera rouge ou blanc. Et en cecy est acconipl; le secret trcs-precieux qui est, en ce monde-cy, le plus grand secret et le trésor de tous les philosophes.
a Signé Nicolas Flamel, écrivain, qui fut jadis de la paroisse de Saint-Jacques la Boucherie, à Paris (i). »
Nicolas Flamel mourut le 2i mars 14i8. — Son nom et celui tle sa femme Perrenelle sont perpétués par deux nouvelles rues de Paris, situées dans le voisinage de la Tour de Saiot-Jacques(2).
diarlM %1.
Le nombre des adeptes s'était considérablement accru sous le règne de Charles VI, roi de France. Toutes les opérations alchimiques, cabalistiques, magiques, étaient mises en usage pour distraire ce malheureux prince, atteint d'une folie intermitteDtc.
Peut-être même que l'histoire de N. Flamel ne fut inventée que pour l'amusement de Charles le Fol. Le livre d'alchimie faussement attribué à ce roi se trouve imprimé avec les ouvrages de N. Flamel (3); le style rappelle celui de l'auteur des Figures hiéroglyphiques, du Désir désiré^ et du Sommaire philosophique.
(1) Ce ins. se trouve reproduit, avecqucl'iiies diingements, dans les n** 16)7 el 19A0 du Tonds de Saint*Gerniain.
(2) Voy. sur N. Flamel , Archives de la paroisse Saint-Jacques la Bowhene, à la direction générale des archives, registre S. 3385. — L*al)bé Vilain. £ssai sur Vhistoire de Saint- Jacques la Boucherie; 1758, in- 12.— Histoire critique df iV. Flamel, t le, \7ùi, in- 12; fig.^ Bévue française et étrangère t 1837, p. fi^ el BWY.^ Mémoires de la Société des antiquaires de France^ l. XV, XXI, XXIII, fie. — Description de la ville de Paris au quinziiine 5tèc/e, |iar Guillebert de Miti, publiée d'après le m.s. unique par Le Roux de Lincy. ^ L*artkl« I de M. Valiet de Virivilie dans la Biographie générale.
(3) Œavre royale de Cliarles VI. roi de France, et Trésor de philosophie, on 1 original du Désir déi^lré de N. Flamel ; Paris, 1629, in -8. '
DEUXIÈME ÉPOQVE. 461
Le célèbre argentier du roi Charles Vil passe, auprès des alchimistes , pour avoir dii ses richesses au secret de la pierre philosophale.
Jacques Cœur était fils d'un orfèvre de Bourges. On ignore Tannée exacte de sa naissance. En 1428 , il devint ouvrier, puis maître de la monnaie de sa ville natale. Il gagna , par la souplesse (le son esprit, les bonnes gr&ces d'Agnès Sorel et la protection du vieux comte de Danois. Par son habileté dans les opérations financières, talent alors très-rare, il amassa en peu de temps assez de richesses pour être k même de prêter à Charles VU la somme énorme de 200,000 écus d'or, afin de l'aider à reconquérir la Normandie sur les Anglai:". £n récompense de ce service signalé , ce prince le mit k la tête de ses finances. Tant de fa veurs, et surtout tant de richesses, devaient exciter l'envie et la cupidité des courtisans. Le plébéien parvenu fut accusé , en i431, d'une foule de crimes plus ou moins imaginaires; et, après une insiruction qui dura près de deux ans, intervint un arrêt rendu au château de Lusignan, qui le condamna au bannissement perpétuel > à une amende très-considérable, et à la confiscation (le tons ses biens : c'était là ce que l'on voulait.
Les pièces de ce procès se trouvent dans la collection des manuscrits de la bibliothèque de l'Arsenal (i). C'est de là que nous avons extrait ce qui suit :
Arresl du roy. — « Charles, par la grâce de Uieu, etc. Comme tpres le decedz de feue Agnès Sorette, damoiselle, la commune renommée fut qu'elle avoit esté empoisonnée, et, par icelle commune renommée , Jacques Cuer, lors nostre conseiller et jrgenlier, en eust esté soupçonné ; — Sur ce, meure et grande délibération de conseil, avons par nostre arrest, jugement et droict, dit et déclaré, disons et déclarons que ledit Jac. Cuer est encheu de peynes de concussions et exactions de nos finances, lie faux, de transport de grand quantité d'argent auxSarrazins ^l ennemys de la foi chrestienne et de nous, transport de billon
1/ .V U2 et n" 143. '
462 HISTOiaS DE LA CttllIIË.
d'or et d'argent en grand nombre hors de nostre royaume , et autres crimes et forfaits envers nojas. — Toutefois, pour anciens services à nous faitz par ledit J. Guer, nous avons remis et remettons audit J. Cuer la peyne de mort, et l'avons privé et déclaré inhabile et toujours à tons offices royaux et publics, et avons condamné et condamnons ledit J. Cuerànous faire amende honorable en la présence de nostre procureur, nue leste , sans chapperon, cenlure, à genoux, tenant en sa mai4fi une torche Ardente de cere, disant que mauvaisement et induement, et contre raison, il a envoyé et fait présenter harnois au soudan ennemi, etc. — Condamnons, en outre , ledit J. Cuer à nous rendre à restituer, pour les somnies à Itiy recellées, la somme de 4,000 escus, et en amende proufîlable envers nous en la somme de 30,000 escus; et à tenir prison jusqu'à pleine salisfaction; et au surfins avons déclaré tous les biens dudit J. Cuer confisqués, et avons iceluy J. Cuer banny et bannissons perpétuellement de ce royaulme, réservé sur ce nostre bon plaisir. El au regard des poisons, nous n'en faisoDsà présent aucun jugement, et pour cause. — Donné en nostre cbastel de Lezignen (Lusignan), le vingt-neuvième may. Tan de grâce mil quatre dent cînquante«-trois, et de nostre règne le trente-deuxienw. » - Jacq. Cœur se retira dans l'île de Chypre, où il mourut dans la même année (1461) que Charles VII (i).
Bernard de Trévtee, dit le Trémsan.
W ne faut pas, comme on l'a fait, confondre cet alchimiste avec Bernard de Trêves, qui est beaucoup plus ancien.
Le comte Bernard de Trévise naquit à Padoue en 1406 et mourut en 1490. Suivant une légende, il vécut au-delà de quatre
cents ans.
V Bernard de Trévise nous raconte lui-même Irés-naïvement toutes les tribulations de sa vie. Son récit aurait dû décourager tous les adeptes.
(I) On prétend que le riche financier avait lui*mème contribué k Taire accréditer le bruit qu'il a?ait trouvé le secret de la transnnitation des métaux : îl fit orner $i maison à Bourges de toutes sortes de caractères hiéroglyphiques. — Voy. M. Pient Clément , Jacques Cœur et Charles Vif.
heuxieme £po(h/£. UK^
«Le premier livre qu^ j Vus, dit- il, fut Rasés; j'employay quatre ans de mon temps, et me eousta bien huict cents escuz en i'esprouvant; et pays Geber, qui m'en cousta bien deux mille et plus, et tousjoors avec gens qui me afflamboyent pour me dé-
iruire. JevisleliTred'Archelaus partroisans; làoùje trouvayun nioyne, luy etmoylabourasmes pendant trois ans et es livres de finpescfssa, et avec eau-de-vie rectifiée trente fois sur la lye; tnnl que, en mon Dieu ,'nons )a fismes si forte ; que nous ne pouvions trouver verre qui la souffris! pour en besoigner, et y despendismes bien trois cents escuz. Apres que je eu passé douze ou quinze ans ainsi, et que je eu tant despendu et rien trouvé, et que je eu expérimenté infinies receptes et de toutes manières de ^dz, en dissolvant et congelant, comme sel commun, sel armoniac, sel sarrasyn, sel métallique , en dissoluant et congelant , et calcinant plus de cent foys par bien deux ans, en aluns de roche, de glace, de plume, en toutes marchasites, en sang, en cheveulx, en urine, en fienle d'homme, en sperme, en anîmaulx et vegelaulx, et après en couperoses, en atraments, en œufe, en séparation» des elemeirs, en afhanor, et par alémbîcset pellican, par circulation, par décoction, par réverbération , par ascension et descension, fusion, ignitioh, elemerllation , rectification, eraporation , conjunclion , élévation , sublimation , et par infiniz autres régimes sophistiques. El y fut en toutes ces opérations bien douze ans ; telletaéYitque j'avoy^ bien trente-hnict ans que j'estoys après l'extraction du mercure des herbes etanimaulx^ tant que j'y despendy envifon six )tûi\\e escuz. »
Bernard raconte ensuite, sur un ton piteux et. lamentable, comment il passa une vingtaine d*années à calciner des coquilles d'œufs, à chauffer la couperose avec le vinaigre , à dissoudre l'argent dans l*eau-forte, etc., sans obtenir aucun résultat, a Ainsi , M délaissa tout; car tous mes parensme l)lamoyent et tourment^yentlant, qfue je nepouvoys boyre ne manger; et je devins si maigre et si desfigur^, que tout le monde cuydoit que je fusse empoysonné. Et, j'avoys. plus de cinquaute-bviiçt ans ! Helas! je ne besoignois pas en droiete voye. »
Enfin, il se mil à voyager pbur ^oir si la pierre philosophalc ne se trouverait pas cachée dans quelque coin éloigné du monde.
«El si avions vu tant de blanchissemens. et rubifications, de f^ceptes,:de 5opbialicalions par tanl.de païs : tant en Home, Wrrc, Escosse, Turqfnic, Grèce, Alexandrie, Biirlwrie, Perse,
•i6i HISTOIRE DE lA CHIMIE.
Messine, en Rhodes, en France, Espaigne, en la Terre sainctc et ses environs, en toute l'Italie, eu Allemaigne, en Angleterre, et quasi circuyant tout le monde. Mais jamais nous ne trouuioDs que gens besoignans de choses sophisticques et matières berbales, animales, uegetaleselplantables. et pierres minérales, etc., et jamais nous ne trouuions labourans sur matières dues. Et pour ainsi je despendy en ces choses, que cherchant, que allant, que pour esprouuer, que pour aultre chose , bien dix mille trois cents escuz; et fuz en moult grande pauureté^ et si n'auojs plus guerres d'argent. Aussi j'estois javieulx de soixante-deux ans et plus; et encores quelque martire que j'eusse, peine et souffreté, et vergoigne, qu'il me falloit laisser mon paîs^ moy confiant tousjours en la miséricorde de Dieu , qui jamais ne deffaull à ceulx qui ont bonne volonté et trauaillent, je m'en allay en Rhodes, de peur d'estre cognu; et là tousjours je cherchoissi puisse nuliuy trouuer qui me peult conforter. »
Bernard rencontra u un grand clerc et religieulx » qui lui fit encore perdre son temps et son argent, u Et à cela j'y fuz bien trois ans, et despendy bien cinq cents escuz. Et par ainsi tout fut perdu, h
Il se livra une dernière fois à l'étude de la nature et à la lecture des anciens. Cet effort suprême fut, à ce qu'il prétend, couronné d'un plein i^uccès. Il découvrit enfin le secret de la pierre phi losophale dans cet adage, si souvent cité par les maîtres de l'art sacré : «Nature s'esjouitde sa nature, et nature contient nature.» En d'autres termes : Pour faire de for, il faut de l'or (4).
Les principaux ouvrages de Bernard de Trévise y presque tous originairement écrits en français ou en latin , ont pour titres : De chemia (2) ; — Dechemicomiraculo quod lapidemphilosophorv» appellant (3) ; — Traité de la nature de C œuf des philosophes (4) ; — La parole délaissée (5) ; — De laphilosophienaturelle des métaux (&}'
Mais de tous les écrits de Bernard , le plus important est celui
(1) opuscule très-excellent de la ?ra>e philosophie naturelle des métaols, av^ le traiclé du vénérable docteur messire Bernard, comte de la Marciie Trévtsane; Anvers, 1567, 18.
(2) Opus historicum et dogmaticum ex gallico in latinum aimpliciter versiuB; Basil., 1583,*8.
(3) Theat. chetn., t. i.
(4) Imprimé à Paris, 1669, 1n-8.
(6) Divers traités de la philosophie naturelle, etc. ; Paris, 1672, in 8. (6) Salmou , Bibl. des phli, cMm.,i. i ; Paris, 1672, in-s.
PSinLlillE ÉPOQUE. 465
qui Iraile du Très-grand Mecret des philosophes (i). C'est le livre où l'auteur raconte^ entre autres, sa vie. Il est divisé en quatre parties. Dans la première partie, l'auteur traite des inventeurs qui premiers irouuereni cet art précieux. Dans la seconde partie, il parie de ses peines, de ses despences et perseuerances. Dans la troisième partie , il expose les principes et racines des metaulx. Enfin, dans la quatrième , il est question de la practigue.
Dans cette dernière partie, Bernard promet de révéler tout son secret. 11 raconte qu'il s'égara un jour dans les champs , 0(1 il vit une belle fontaine entourée de palissades, et que le roi du pays avait seul le droit d'en approcher et de s'y baigner.
a Sachez , dit-il , que le roy y entre tout seul, et nul estrangier ne oui de ses gens n'y entrent dedans la fontaine. Toutes les fois qu'il y est entré, premièrement il se despouille de sa robe de drap de fin or battu , et la baille à son premier homme , qui s'appelle Saturne. Adonc Saturne la prend , et la garde quarante jours. Après, le roy devest son pourpoinct de fin velours Qoir, et le donne à son second homme , qui est Jupiter, et il luy le garde vingt jours bons. Adonc Jupiter, sur le commandement du roy, le baille à la Lune, qui est sa tierce personne, belle et resplendissante, et le garde vingt jours. Et ainsi le roy est en sa pure chemise blanche comme neige, ou fine lleur, plus que sel ileury. Alors il devest sa chemise blanche et fine , et la baille à Mars, lequel pareillement la garde quarante jours. Et api^es cela, ^ars la baille au Soleil jaulne et non pas claire, qui la garde quarante jours. Et après vient le Soleil très beau et sanguin. »
Ce fut, ajoute l'auteur, un vieux prêtre qui m'avait appris tous ces détails sur la fontaine du roi. a El je lui diz : De quoy sert cecy ? Et il me dist : Dieu fit un et dix , cent et mille , et deux cents mille. Et j)uis dix foys tout le multiplia. Et je lui diz : Je ne t'entends point. Et il me dist : Je ne t'endiray plus; car je suis ennuyé. Et alors je vis qu'il fust ennuyé , et moy aussi avois appétit de dormir (2).»
On trouve dans le traité De chimo miraculo une théorie assez curieuse sur la source de la chaleur. « La chaleur, dit l'auteur, Qe provient pas du soleil , mais de la réflexion des rayons qui
(1) Opulente très-exeetlent de la vraye pliUosopliîe naliireUe, etc.; AiiTers, l»ô7, iii-12 ; traduit en latin , dans Mangi^t, Biblioth, chim., 1. 11. .2^ Opiiiieule Irès-e&cellent^ etc., p. 189.
iOO HISTOIRE DE LA CIIUIIE.
traversenl Tair, el du mouvement perpétuel des corps célestes. Le soleil n'est par lui-môme ni froid ni chaud , mais son mouvement donne naissance à la chaleur qui pénètre dans les entrailles de la terre (i). » On voit que , dans i'opiwon' de l'auteur, la chaleur n'est qu'un mode de mouvement. C'est la mi^niôre devoir des physiciens d'aujourd'hui. ....
Les écrits de Bernard de Trévise on t^été. pendant longtemps fort recherchés par les alchimistes.
MaraUe Fiela (né en 1433 , mort à Florence en 4499).
Marsile Ficin, l'homme le plus savant de son époque et pro pagateur zélé de la philosophie de Platon (2), est mis au nombre des alchimistes. Les occupations astrologiques auxquelles il s'était livré, concurremment avec ses études philosophiques, devaient le conduire tout naturellement aux théories de l'alchimie. Le livre Dearte cA(?inir(i, attribué à Marsile Ficin, ne renferme aucune observation originale (3); il ne fait que reproduire les idées spéculatives et allégoriques des alchimistes de l'école arabe.
Anrach. — Kôffky. — C*. AsKcliiSy etc.
Georges Aurach, de Strasbourg ^ se fit remarquer par ses travaux alchimiques vers l'année 1470. Il a écrit un traité sur la pierre philosophale (4). Lenglet-Dufresnoy lui attribue un Rosaire et un ouvrage allégorique intitulé le Jardin des richesses (5).
Vers la môme époque se firent connaître, par divers écrits
(1) Theatr, chem,, 1 1, p. 766.
(2) C'esl à Marelle Ficin que nous deroM les tradiictton» de PlatMi , de Plolio, de Jamblique, de Proclus, etc., ainai que des écriti| prigioâux cpnsaerésà réUide de la philosophie platonicienne et néoplatonicienne.
(3) Liber dearte chimica. Manget, Biblioth. cAim., t. ii, p. 172-183.
(4) De lapide philosophoram , qui de anlimonio niinenili coDfidtor; Basil., 1686, in-8.
(5) Histoire de la philosophie hermétique, X. iii, p. 107.
DEUXIBME ÉFOQUR. MYÎ
alchimiques, le dominicain Kofsky^ en Pologne (1); Georgcii Angélus d'Eger en Bohême (2); GMfned de Stcndal^ moine d'Oderberg; MaeariuSy moine d*Erfarl; Henri EtscAenreuier, de Ratisbonne, qui augmenta: le dictionnaire de Tart sacré de quelques signes alchimiques nouveaux (3) ; Jean Piscator, qui était tfès-célèbi^e , non-seulemenL comme chercheur de la pierre philosophale^mais comme graveur.et peintre sur verre. (4); le cardinal Nicolas de Casa (mort en I464).(5); iean /^lant, moioc calabriMs,^ auteur d'un abrégé des œuvres de Pierre le Bon, d'Arnaud de Villeneuve , de R. Lulle , etc, (6); Did; A.lv. Ohacan, Espagnol d'origine (7), tous ces écrivains occupent , vers la (in du quinzième, siècle, une place dan& Tbistoiredela science. Mais leurs travaux chimiques méritent à peine une mentioQ.
' Thontafl !VortOB«
Thomas Norton, Anglais d'origine, vivait sous te règne d'KdouardlV, contemporain de Louis XL II composa en 4477, comme il nous l'apprend lui-môme, ua ouvrage contre les alchimistes de son temps, sous le titre : Ordinale , ou Crede miht\ La traduction latine de cet ouvrage , primitivement écrit en anglais , se trouve imprimée dans le Theatrum chimicum hritannicuw d'AshmoIe (8), dansle Tripmaureus de Mich. Maier (9), et dans la collection de Manget (10).
L'alchimie est, selon Norton, une science d'inspiration divine,
(1) De la matière première de la pierre philasophah (en aHemaml ) ; Dant- ^K i6St. 4.
(2) C. BnisclijCIironologiaiiioDastenoruin Gerinaii1as;Sa]f|b., 16S2, iii-4, p. :^6!2, ()}Cinq traités, etc., dans les Œuvres de Basil. Valentin, etc., et dans Grata*
roi , Opusc. qnibiisd. cliymic. in unura corpus colleclis; Francof., 1614, iii-8. (4) J. Lezner, Chronique de Hildesheim, etc. ; Leips., 1^5, in-S. (En allemand, i (»}Iiertglet-Diirresnoy, t. i, p. 268. .
(6) Pretiosa inargari(a,collectanea e% Ârnaldo , etc.; Venet.. lâ^6, iM-6. (7j Commentttm novnni in Parabolas Arnoldi de Villanova, in-fol. ; Hispa'i./
(8) Theatr.chem, lfrU,\ Lond,, ie&3,. jn-4. . .
(9) Tripu» aureus, hoc est 1res tractatos chemicî selectisaimi ; Francof., 16IS,4.
10) Manget, t. ii, p. 283-309.
468 iiJSTOlK£ HE LA GllUiI£.
et dont la connaissance est refusée au méchant; car elle renflerait d'orgueil et lui donnerait l'esprit de révolte.
Norton conseille de fuir autant que la peste les faux alchimistes qui promettent de multiplier Tor et l'argent. «Ils désemplissent, dit-il, vos coffres et vous les rendent vides : consumunt ' opes et cistas vacuas reddunt. Ils mentent , ceux qui disent que les métaux se multiplient par voie de génération. Gela n'est vrai que pour les animaux. A chaque classe d'êtres son domicile : aux poissons l'eau, à l'homme et aux autres animaux l'air, aux minéraux la terre, x»
Contrairement à l'opinion, alors généralement répandue, Norton soutient que les métaux ne sont pas détruits, lorsqu'on les traite par les eaux corrosives. 11 attribue à la teinture des philosophes la vertu d'enlever à l'homme le ferment de toutes les mauvaises passions, et de lui assigner, dans le ciel , une place auprès des saints (1). Sachant combien il importe de varier, dans les diverses opérations, les degrés de chaleur, il rcoonmiande la construction d'un fourneau qui devait, à l'aide de registres, permettre d^élever ou d'abaisser la température à volonté (S).
Paal 4e CanotAiito*
Cet alchimiste est fort peu connu. Le manuscrit n** 7459 de la Bibliothèque impériale contient de lui un traité intitulé : Theoria ultra œstimationem peroptima adcognUionem totius alhimiss verilatis. L'auteur {Paul de Canotanio)^ natif de Tarente, comme il le dit lui-même dans le cours de son ouvrage (3), vivait au moins au quinzième siècle^ puisque l'écriture du manuscrit est du même siècle; son nom ne se trouve indiqué qu'à la fin du traité : Totus Hber practicœ , et per consequens toius liber tant theoricx quam practicXy compUaius a fratre Paulo de Canotanto, qui fuit lector fratrum minomm in Assisio, prxter quem aut vix aut nunquam pervenil aperatar ad hujus artis arcana.
(1) Proxime po^t sanctos «nos Deus bos coltocat in cœlo, qui arlem vmi adepli. Manget, Biblïolh, chim,^ t. ii, p. 287.
(2) Diverftos gradus babelMUs pro toUdem operibuset ainguiisdifersumcaloreia* Ibid., p. 307.
(3) Sicut patel in patria nostra civitate Tarent!*
DEUXIÈME ÉPOQUE. :i()0
Ce traité n'a pas encore été, que nous sachions, imprimé. Cependant il offre bien plus d'intérêt que d'autres écrits alchimiques qu'on a jugés propres à l'impression. Le style, Texposition des faits, rappellent les idées de Geber, bien que celui-ci n'y soit pas nominativement cité.
Le livre de Paul de Canotanto est divisé en deux parties : la première comprend la théorie , la deuxième la pratique»
La théorie est ainsi résumée : <( Il s'agit donc d'enlever par la fixation, aux métaux imparfaits, leur instinct volatil, et de les laver de leurs scories et impuretés \ il faut ôter au soufre son principe igné et combustible, et au mercure son principe humide. Il faut les mettre dans les conditions les plus favorables à leur perfectionnement. Les principes des métaux doivent être avant tout subtils, aériformes, purs (i).
La pro/tjrtfe renferme quelques points curieux que nous allons faire connaître.
Cahlnation. n La calcination est l'incinération des métaux, ou ia destruction du principe' igné (2). u
C'est exactement ce que disait, deux siècles plus lard, Stahl, qui appelait le principe igné , phiogisiiqve. Les mauvaises comme les bonnes théories ont leurs périodes d'incubation.
Borax, « Il y a plusieurs espèces de borax ; le borax noir est bon pour les orfèvres. Il est d'un grand usage pour la fusion et la soudure intime des métaux (3). »
Sel amer. « Le sel amer se trouve en Espagne; on l'obtient très-blanc, après l'avoir fait dissoudre et cristalliser. »
C'est la première fois qu'il est fait mention du sel amer, qui est évidemment le sulfate de magnésie (sel d'Epsom).
Épreuve des métaux, a On prend de la cendre passée au crible, on y ajoute un peu d'eau salée, et on en forme une sorte de vase (coupelle) propre à recevoir de l'argent, ou tout autre métal que
(1) Mettallts imper feelis toUenda est fvga ptrfixationem, et sordes et çros'itéeM per depurationem ; vero tollenda est asulphure igneitas et exustibililas. in mercurio vero tollenda humidilas nimia, — Sunt autem eis acquit rendm conditiones taudabiles quibus causas per/ectiores esse valent aitis, Idto necesse est fieri principia ipsa tubtUiat spiritualla^ munda, splendida, etc.
(2) Calcinatio est metallorum incineratio, sive destructio igneitatis.
(3) Borax j eu Jus uxus est necessarius ad incinerationem corporum et ad hanomet inlimam unionem metallorum. Sunt autem ejus species plures ; 9«ûi quxdam est nigri coloris aurlficibus valet.
Ton veut soumettre à l'épreuve. On projette sur lé métal en fusion un sixième de plomb (4). »
Pierres précieuses. « Si vous voulez faire une émerande , employez le vert-de-gris; si c'est un saphir, employez une assez grande quantité de lapis-lazuli; pour avoir l'hyacinthe violette, mettez-y plus ou moins de lapis-lazuli ; pour avoir l'hyacinthe grenat, servez-vous de la poudre de malachite; pour faire la chrysolithe, employez l'arsenic; pour faire la topaze, mettez un peu moins d'arsenic (2), »>
Dans le même manuscrit. n° 7i59« se trouve, à la fin de la^^ratique de Paul de Cano4«nto , un écrit du même genre , sans nom d'auteur. On y rentarque , entre autres, un chapitre : Ad fadendam cufellmn (3). .> » •
Il y est question non-seuiement.de la préparation des coupelles, att moyen de cendres mouillées et façonnées dans un moule métallique, mais encore de la construction d'un fourneau particulier ( moufle ), exclujsivement destiné à la coupellation. « Ce petit fourneau {fumellum) doit être carré, d'un empan et demi de hauteur, de cinq quarts d'empan de largeur. 11 faut y pratiquer un petit pont en fer; on y met les charbons, sur lesquels on ne souffle jamais. On place au-dessus de ce pont une lame (de fer), sur laquelle on pose la coupelle. » — L'auteur ajoute que le métal est soumis & la coupellalion par doses fractionnas, et qu'on le fait fondre avec des. quantités pfoportiannées de plomb (4).
Nous avons déjà montré que la coupellatiob n'est pas une découverte datant du moyen Âge, mais qu'on en trouve des
(1) Sumatur cinis oplime cribratus et cum salis aqud commixta fiai vas, in quorecipi possit argentum sive quodque metallum ; -^ etfusù métallo, injiciatur ibi plumbi pars sexta,
(2)l Si smaragdum habere volueriSj apponas viride xs; si vero saphir , ponas salis de lapide lazuli ; sijacinthum violaceum, ponas vel minus tel plus lapidis dicti;si jacinthum granatum, ponas de pulvere malachilis^ si chrysolilhum, ponearsenicum; si lopacium, mediocriler ponas arsenicum.
(Z) Cesi la première fois, que nous JvoyoDs employé par le» ailleurs du woyta âge le inot cupetla, coupelle.
(4) p'ostea /ac fumellum quadralum allum uno palmo et dimidio, UUum uno palmo et quarto, et/ac in eo pontem Jerreum^ et impie furnum carbonibus et nunquam insuffles, et pone infra pontem l<uninam, supra quampone cupellam, Postea plumbum cttm tenaculis et post argentum non lotum simut, sed per partes , etc.
traces non équivoques chez les Grecs , chez les Romains et peutêtre chez d'autres peuples plus anciens (i).
Voici un homme que nous avons tiré d'un injuste oubli, fiorrichius, Lenglet-Dofresnoy, Bergmann, nele nomment pas. Gmelin lui-môme ne le cite qu'en passant : il le comprend dans a celte tourbe d'écivains alchimistes qui parcouraient au dix-septième siècle, rAllemagne (2). »
Cette assertion renferme une double erreur. D'abord Eck de Sulzbach ne doit point être compris, comme nous le ferons voir, parmi Li tourbe des alchimistes vulgaires; puis il appartient, non pas au dix-septième siècle > mais au quinzième, comme cela résulte des indications fournies par la Clavis philosophorum (3).
Nous avons trouvé dans la Clef des philosophes la première mention qui ait été faite de rarbre de Diane. Voici le procédé (lécril par Fauteur : Dissolvez une partie d'argent dans deux parties d'eau-forte. Prenez ehsuite huit parties de mercure et quatre ou six partie^ d'eau forte;, mettez ce mélange dans la dissolution d'argent, et laissez le tout reposer dans un bain de cendçes, froid ou chauffé très-légèrement. Vous remarquerez des choses merveilleuses : vous verrez se produire des végétations délectables, des monticules et des arbustes {deleclabilissimasexcrescentiaSy tnonticulos et arbusta) (4).
Eck de Sulzbach est le premier chimiste qui ait démontré expérimentalement que les fnélaux augmentent de poids quand on les calcine. Les oxydes métalliques, il les appelle cendres fixes [cineres fixi); et l'oxyde rouge de mercure, mercure fixe ou cinabre arlificiel.
«Six livres, dit-il, de mercure et d'argent amalgamés, chauffées, dans quatre vases différents, pendant huit jours, ont éprouvé une augmentation de poids de trois livres (5). »
(l)Voy. p.48elll.
(î) Gesehichle der Chemie, 1. 1, p. 513.
(3) Theai. chem., t. iv, p. 11^9-1146. >
(i)U>id., p. liao.
(j) Eek de Sulzbach, anno M89. Clavis |»liilo8ophoriiiD , etc. Theatr, chem..
Cette expérience fut répétée au mois de novembre 1489 ((). LWteur s'étend ensuite fort au long sur les cendres du mercure et leur augmentation de poids par suite de la calcinalion. [TheaL chem., t. IV, p. Ii44-il45.)
Bien que le nombre donné par Eck de Sulzbach ne soit pas d'une exactitude rigoureuse, le fait de l'augmentation de poids n'en reste pas moins parfaitement établi.
Ce n'est pas tout. D'où vient cetle augmentation de poids?
Cette augmentation vient ^ répond Eck de Sulbach, de ce qu'un esprit s'unit au corps du métal (2) ; et ce qui le prouve, ajoute-t-il, c'est que le cinabre artificiel (oxyde rouge de mercure), soumis à la distillation^ dégage un esprit.
Il ne manquait plus que de donner un nom à cet esprit, de l'appeler oxygène, dédire qu'il existe dans Pair, pour évitera Lavoisier et à Priestley la peine de faire une découverte qui devinl le point de départ de la chimie moderne.
Il ne nous reste aucun document sur la vie d'Eck de Sulzbach. Caruit quia vate sacrof
tJUt«d.
Philippe Ulsted, patrice de Nuremberg, fit, vers la fin du quinzième siècle, des tentatives sérieuses pour appliquer la chimie à la médecine. Il vante beaucoup les propriétés de l'or potabreet de l'eau-de-vie.
Il a écrit avec élégance, etavec une parfaite connaissance des classiq'jes anciens, un ou\Tage intitulé (?«>/ des' philosophes^ dont la première édition, aujourd'hui très rare, a paru, en 1528, à Strasboiirg (3). C'est un traité complet de l'art distillatoire.
t. IV, p. iKil. Quatuor va^a comprcliendunt sex lihras qnœ in diebus ocio aitgmenlaiitnr tribus libris.
(l)Ibi'l., p. 1144.
(2) Spirilu» uiilhir corpori. Theat. chew., t. iv, p. 1142, 1144. — Joacli. Tanrk édité lin traité allrtbué à Erk de Siilnbacb, aous le titre : De lapide philoso-
phico; Francof. ad Mipn., !604, 8.
(3) Cœlum pliilosophorum , seu De seerelis naturae liber ; Philippe Ulstadio paricio Nicrenbergensi anlliore ; Argenlornt., 1528, 4. Cef^i cetle édition que nous
avons sons les veux .
L'auteur décrit difTérentes espèces de distillations , parmi lesquelles Dous ferons remarquer la distillation circulatoirtf^ fort en usage aa quinzième siècle , mais qui est aujourd'hui abandonnée. Ce procédé consistait à appliquer la chaleur non-seulement à la cornae (pélican), mais encore au récipient, qui lui-même ser- Tait de véritable cornue. (Voy. ci-dessous la figure de l'appareil de distillation circulatoire, telle qu'on la voit dans le Ccelurn phibs., édit. 4528, pag. ix verso.)
nir. t.
Ces deux vases, ainsi réunis, s'appelaient frères (4).
L'eau-de-vie, dont la préparation est décrite d'une- manière très-délaillée , était reconnue absolue lorsqu'elle brûlait sans laisser d'eau en résidu, ou en consumant le linge qui en était imprégné. Un autre moyen d'en constater la pureté consistait à y verser une goutte d'huile d'olive : si elle tombait au fond, et qu'elle y restât pendant qu'on agitait le vase, c'était un signe que l'eau-de-vie était bien rectifiée (2).
Les«'ilcooIats, les ratafias, la distillation de l'cau-de-vie avec '^s racines, avec les fleurs et les feuilles de plantes aromatiques , étaient généralement connus dès le quinzième siècle. Les vins épicés étaient des boissons alors très communes.
l'isted nous donne la préparation du clairet {clareium) ,-qui
') Et lii potiast appellari duo fraires. Et Ita materia circuUritcr difttittanda 'Rendit in nno et in alio ascendil . et iterum descendit in aliiid et aliul oscendit. ')) Sietiam soliim gutlam olei olivarum iminismii, stalim in fnndiiin tnergel, ^ BKnqoam aliénas asceodet, qnantiimYis ipstim vas movetitiir.
i74 HISTOIRE DE LA CHIMIE.
est le même que i'hypocras des Français du moyen ège (f/«o(/ gallice dicitur Àypocras) : a Prenez quatre livres de vin blanc, quatre onces de sucre blanc dur {zuccari albi duri)j une once de cannelle, trois gros de coriandre^ deux gros de clous de girofle, un demi-gros de zédoaire, deux scrupules de poivre long, un gros et demi de gingembre, et des graines de |)aradis. » Après avoir laissé macérer ces substances dans du vin, on filtrait la liqueur à travers un linge , et on la livrait au eoiH sommateur.
Cette boisson, qui de nos jours serait tout au plus supportable comme médicament, était encore fort à la mode il y a quatre siècles à peine. Les historiens racontent qu'à Paris les fontaines coulaient d'hypocras, en place d*eau, à l'occasion du mariage de Charles VI avec Isabeau de Bavière. Ce qui nous causerait aujourd'hui une gastrite faisait les délices de nos ancêtres : leur estomac s'accommodait fort bien des vins épicés. Le changement des mœurs en(raîne-t-il en méipe temps une modification de nos organes?
Un empereur allemand , Frédéric III (1440), a attaché son nom H une liqueur {aqua vitœ Frederici tertit), bien goûtée des gastronomes du moyen âge. Ulsted en donne également la recette. « Prenez quatre livres d'eau-de-vie simple rectifiée, quatre livres de vin de Malvoisie, trois onces de cannelle, une once de clou> de girofle, une once *et demie de gingenîbre, une once de noix muscade -, une demi-once de macis, une demi-once de zédoairc, deux gros de racine de galanga; une demi-once de cubèbe, même quantité de sauge, de fleur 'de lavande, une once de mélis^e, d*iris, de balsamine, une once et demie de roses blanches. Après «ivoir bien broyé ces substances, on tes met dans un grand matras, et on y <ijoutc quinze ou seize livres de sucre blanc, trois onces de raisins secs, six once^ de figues gra5ses , une demi-once de camphre , deux livres d'eau de rose , d'eau de chicorée, d'eau de fleurs de sureau. On fcnne bien le matras, et on l'expose au^ soleil pendant vingt jours , dix avant la fête Saint- Jean , et dix après. On passe la liqueur à travers un filtre , et on la distille par l'alambic. »
C'est avec cette liqueur, aussi composée que la thériaque, qne les preux chevaliers se fortifiaient les estomacs avant de se rendre à la guerre et aux tournois. Quels estomacs!
A«ir«Felll*
Aiirélio Augurelli, poète lauréat de Rimini , ciôt le quinzième siècle et commence le seizième. Nous avons de lui un poème latin sur la chrysopéie, ou l'art de fafre Tor {i).
L'auteur dédia son poème à Léon X, protecteur des arts et des sciences, en se prometlant, en retour, une bonne récompense. Le saiotrpère lui envoya un. grand sac vide, avec la réponse : « Celui qui sait faire lui-môme de l'or ne doit avoir besoin que d'une bourse pour l'y mettre (2).
Augurelli enseigna les belles-lettres à Venise et à Trévise, ce qui ne l'empécba pas de soufQer le feu du fourneau chimique. Il mourut dans cette dèrnièi^e ville, à Tàge de quatre-vingt-trois, ms , dans rindigeoce.
Le mérite du poème sur la chrysopéie est tout littéraire. On y remarque quelques vers élégants et corrects. Quant à sa valeur scientifique , elle est à peu près nulle. Augurelli appartient à 'histoire des lettres plutôt qu'à l'histoire des sciences.
Trlthelm.
Le célèbre auteur de la Chronique de Hirschau naquit en 1462, et séjourna longtemps à la cour de l'empereur Maximilien, qu'il fut, parla suite, obligé de quitter. A l'exemple de la plupart des alchimistes, il se disait doué de la puissance d'évoquer les morts et les démons. On raconte, entre autres, queTrilheim offrit â Maximilien d'Autr cbe de lui faire apparaître son épouse Marie de Bourgogne, dont la mort avait rendu ce prince inconsolable; qu'en effet Maximilien et l'un de ses'courtisanç s'étant enfermés avec le nécromancien dans une chambre écartée, Marie se montra à leurs yeux, parée avec sa magnificence accoutumée;
(1) Joanoift Aurelii Aii;^urcUi P. Arimicnsis, Clirysopœia et vellus aureum, sea CtirjsoiMi^a major el minor,' ad Leonem X, tM>ntiflceni maximum. Mangtrt, BWl. chim,, t. II. — Theair. chem», t. M. — Chrysopœiœ Htiriiii. Basil.; 1518, 4.
:2) Si &cit aunim ipfemet conficere, non indiget niai receptacolo.
enfin que , pour être plus sûr que ce fût bien elle-même , son auguste époux aurait cherché et trouvé une verrue qu'il savait être située à la nuque de cette princesse.
Les écrits d'alchimie sur la pierre philosophale (i) [Curiosité royale. Lis et Roses, etc. (2) ), attribués à Jean de Tritheim , sont remplis d'allusions obscures , et bien éloignés du style de la Chronique de Hirschau. Aussi pourrait-on révoquer en doute l'authenticité de ces écrits.