‹ Histoire de la chimieChapitre 3 sur 36 · ALCHIMISTES · texte numérisé non relu

ALCHIMISTES

Les chimistes expérimentateurs, qui formaient au moyen âge une bien faible minorité^ vont bientôt voir grossir leurs rangs. L'alchimie pâlit devant la lumière de la science, qui commence à poindre à Thorizon.

Nous ne nous sommes pas proposé de faire ici Thistoire de Palchimie proprement dite. Cependant , comme , au xvi® siècle , les alchimistes sont encore assez nombreux, et que leur influence se faisait sentir sur la marche générale de la science, nous nepou« vons nous dispenser de nous y arrêter un moment.

Il n'existe, au fond, que deux classes d'alchimistes : les uns, à l'aide de quelques artifices, exploitent la crédulité du public. Ce sont les alchimistes qui se disent en possession de la pierre philosophale, ou qui vendent de la poudre de projection pour trans* former le mercure ou Tétain en plus que leur poids d'or ou d'argent. Les autres , ne jurant que sur la parole des maîtres , croient sincèrement à la possibilité de leur art. Ceux-là sont au moins honnêtes; il ne serait pas impossible de s'entendre avec eux.

Malheureusement il n'est pas toujours facile de distinguer les alchimistes sincères des faux alchimistes, et nous ne pouvons les juger que sur les pièces qu'ils nous fournissent eux-mêmes.

La France, V Allemagne , V Italie et V Angleterre étaient parcourues en tout sens par des chercheurs de la pierre phîlosophale ; leur vie aventureuse est pleine d'incidents plus ou moins dramatiques. Mais ces détails sont loin de porter toujours l'empreinte de la véracité.

Voici les alchimistes qui se sont fait connaître en France, soit par l'histoire de leurs aventures, soit par leurs écrits.

DenU Zecaire ( Dionysim Zaccharias),

Zecaire naquit en Guyenne en 1510. C'est lui-même qui nous raconte très-naïvement toutes les tribulations de sa vie, dans son Opuscule de la vraye philosophie naturelle des métaux (1). ,

Après avoir reçu, dans la maison paternelle, quelques notions élémentaires, il fut, à Tâge de vingt ans , envoyé au collège de Bordeaux, où il étudia, pendant trois ans, la grammaire, la rhétorique et la philosophie. C'est là qu'il commença à se livrer à des travaux alchimiques, sous la direction d'un maître, adepte zélé de l'art hermétique. De Bordeaux il se rendit à Toulouse, sous prétexte d'y faire son droit, mais en réalité pour continuer les opérations alchimiques. Mais il ne fut guère plus heureux qu'à son début. Laissons-le parler lui-même ;

«Presque tout estoit inutile; si bien qu'à la fin de l'année mes deux cents escus s'en allèrent en fumée, et mon raaistre mourut d'une flebure continue, qui luyprint l'esté, de force de souffler et de boire chauld , pour ce qu'il ne partoit gueres de la chambre, où il ne faisoit gueres moins de chauld que dedans l'arsenal de Venise en la fonte des artilleries ; la mort duquel me fust grandement ennuyeuse , car mes proches parents refusoyent me bailler argent plus que ne m'en falloit pour m'entretenir aux estudes, et moy ne desirois autre chose que d'auoir le moyen pour continuer; ce que me contraignist aller vers ma maison, pour sortir de la charge de mes curateurs , afin d'auoir le maniement de tous mes bietis patefnels, lesquels j'arrentis pour trois ans à quatre cents escus. )>

Cet argent devait servir à essayer d'un procédé que lui avait vendu un Italien. Ce procédé consistait à traiter de l'or et de l'argent par l'eau-forte pendant deux mois , pour obtenir de la poudre de projection* Zecaire perdit, comme on le pense bien ^ son temps et son argent \ et lllalien qui travaillait avec lui trouva en-

(i) Anvers, 1 567, inl2. Réimprimé en latin dans la BibL chim* de Manget, t. li j et dans le Theat, chim,, 1. 1;

core le moyen de lui soutirer une somme considérable , sous prétexte d'aller à Milan, et de s'y aboucher avec Tauteur même du procédé qui n'avait pas réussi.

a Pour ainsi je fuz à Thoulouse tout Thyver, attendant le retour de l'Italien; mais j'y serois encores, si je l'eusse voulu attendre, car je ne le vis plus. ^

« Cependant l'esté vint, accompagné d'une grande pestilence, qui nous fist abandonner Thoulouse. Et, pour ne laisser les compaignons que je cognoissois , m'en alloys à Cahors où je fus six moys ; durant lesquels je n'oubliay pas à continuer mon entreprise , et m'accompagnai d'un bon vieil homme , qu'on appeloit communément le Philosophe, auquel je monstrois mes brouillatz, luy demandant conseil et advis , pour voir quelles receptes luy sembleroyent estre le plus apparentes. Mais desdites receptes je rapportai tel et semblable proufit que des premières, de sorte que, après la feste de la Sainct Jehan , je trouvay mes quatre cens eseus augmentez, et devenus à cent soixante et dix. Non que pour cela je cessasse depoursuyvre tousjours mon entreprin«e. Et, pour mieux la pouvoir continuer, je m'accoustay auec ung abbé près de Thoulouse qui disoit auoir le double d'une recepte pour faire nostre grand œuvre, que ung sien amy, qui suyvoit le cardinal d'Armagnac, lui auoit envoyée de Rome , laquelle il tenoit toute assurée. Et commençasmes à dresser de nouueaulx fourneaulx, tous de diverse façon , pour y travailler. »

Cette fois il s'agissait de chauffer pendant un an de la limaille d'or avec de l'eau-de-vie rectifiée.

« Et acheptasmes pour trente escus de charbon toutà ung coup, pour entretenir le feu au dessoubz desdites cornues ung an entier. »

Au bout d'un an, Zecaire s'aperçut que l'eau*de-vie n'est pas le véritable dissolvant de l'or.

« Nous trouvasmes, dit-il, tout l'or en poudre comme l'y auions mis, fors qu'elle étoit quelque peu plus déliée; de laquelle nous fismes projection sur de l'argent vif chauffé , en suy-' vaut la recepte; mais ce fust en vain. Si nous fusmes marriz, je vous le laisse à penser, mesmement monsieur l'abbé , qui auoit desia publié à tous les moines qu'il ne restoit que à faire fondre vne belle fontaine de plomb qu'ils auoient en leur cloistre , pour la convertir en or incontinent que nostre besogne acheuée ; mais ce fust pour vne autre fois qu'il la fist fondre, pour auoir le

moyen de faire travailler en vain quelque Allemand qui passa à son abbaye , quand j'estois à Paris. »

Zecaire, emportant avec lui huit cents écus, vint demeurera Paris, résolu à tout risquer pour trouver la pierre philosophale.

« Paris est la ville aujourd'hui la plus fréquentée de diuers operateurs en ceste science , que autre qui soit en Europe. J*y fuz ungmois durant presque incogneudetous. Mais, après que j'eus commencé à fréquenter les artisans, comme orfebvres , fondeurs, vitriers, faiseurs de fourneaulx et divers autres, il ne fust pas vn moys passé que je n'eusse la cognoissance à plus de cent operateurs. )>

Paris, sous le règne de François 1", fourmillait donc d'alchimistes. Zecaire nous en fait le portrait suivant :

(( Les ungs travailloyent aux teintures des metaulx par projection; les aultres par cimenlation, les aultres par dissolution, les aultres par conjonction de l'essence, les aultres par longues décoctions, les aultres travailloient à l'extraction du mercure des metaulx, les aultres à la fixation d'iceulx. De sorte qu'il ne se passoit jour, mesmement les festes et dimanches . que ne nous assemblissions ou au logis de quelqu'ung (et fort souvent au mien), ou à Nostre Dame la Grande , qui est l'église la plus fréquentée de Paris, pour parlementer des besoignes qui s'estoyent passées aux jours precedens (1).

« Les ungs disoyent, si nous auions le moyen pour y recommencer, nous ferions quelque chose de bon; les aultres, si nostre vaisseau eust tenu, nous estions dedans; les aultres, si nous eussions eu nostre vaisseau de cuyvre, bien rond et bien fermé, nous aurions fixé le mercure auec la lune. Tellement qu'il n'y en auoit pas ung qui fist rien de bon et qui ne fust accompaigné d'excuse, combien que pour cela je ne me hastasse gueres à leur présenter argent, sachant desia et cognoissant très bien les grandes des* pences que j'auoys faict auparavant à crédit et sur l'assurance d'aullruy. »

Cependant Zecaire fît bientôt la connaissance d'un Grec qui passait pour un savant homme , et qui se disait en possession d'un secret pour changer des clous de cinabre en argent.

« Et pour ce qu'il auoit besoing d'argent fin en limaille, nous en acheptasmes trois jnarcs, et les fismes limer; duquel il en fai-

(i) Voy. plus haut, 1. 1, p. 3ô.

solide petits clouz, auec vne pastè artificielle, et les mesloit auec le cinabre pulvérisé, puis lesfaisoit decuyre dans ung vaisseau de terre bien couuert, par certain temps. Et quand ils estoient bien secs, il les faisoit fondre ou les passoit par la coupelle; tellement que nous Irouuions trois marcs et quelque peu davantaige d'argent fin , qu'il disoit estre sorty du cinabre , et que ceulx que nous y auions mis d'argent fin s'en estoyent volez en fumée. » C'est tout le contraire qui devait être arrivé : le cinabre, étant volatile , « s'en était volé en fumée » ; la même quantité d'argent qu'on y avait mis se retrouvait au fond de la cornue.

On n'a donc pas beaucoup de peine à comprendre la complainte qui suit :

a Si c'estoit proufît , Dieu le sçait ; et par moy aussi qui despendis des escus plus de trente.

« Toutesfois il asseuroit tousiours qu'il y auoit du gaing; de sorte que auant le Noël suyvant cela fust tant cogneu en Paris , qu'il n'^sloit fils de bonne mère s'enlremeslant de travailler en la science, qui ne sçauoit ou auoit entendu parler des clouz de cinabre , comme vn aultre temps après fust parlé des pommes, de cuyvre, pour fixer là dedans le mercure auec la lune. »

Ayant passé trois ans inutilement à Paris , et perdu s{is huit cents écus et d'autres sommes encore que son ami Tabbé lui avait envoyées, Zecaire retourna dans son pays. Arrivé chez lui, il trouva une lettre du roi de Navarre , père de Henri IV, qui l'invitait à se rendre à Pau, « pour luy apprendre les secrets que j'auois-appris ; qu'il me feroit fort bon traictement, et me recompenseroit de trois ou quatre mil escus. Ce mot de quatre mil escus chastouilla tellement les oreilles de l'abbé, que, se faisant croire qu'il les auoit desia en sa bourse, il n'eust jamais cessé que je ne fusse pârty pour aller à Pau , où j'arrivay au moys de may, sans travailler environ six septmaines, pour ce qu'il fallut recouvrer les simples ailleurs. Mais quand j'euz achevé, j'en récompense que je m'attendois. Car encore que le roy eust bon vouloir de me faire du bien , il me renvoya avec un grand mercys, et que j'advisasse s'il n'y auoit rien en ses terres qui fust en sa puissance de me donner, comme confiscations ou aultres choses semblables; qu'il me le donneroit volontiers.

« Cette response me fust tant ennuyeuse, que, sans m'attendra à ses belles promesses (pour en auoir esté autrefois nourry à rties despences), je m'en retournay vers l'abbé. »

UIST. DE LA CniMlE. — T. II. 8

Enfin un docteur théologien détourna le malheureux alchimiste de la voie qu'il avait jusqu'ici suivie , et lui conseilla de s'adonner à la lecture dès anciens philosophes. Sur ce conseil, Zecaire prit ce qui lui restait d'argent, et se rendit de nouveau dans la capitale.

« Par quoy je m'en allay à Paris , où j'arrivay le lendemain de la Toussaincts en Tannée 1546, et là j'acheptay pour dix escus de livres en la philosophie , tant des anciens que des modernes; vne partie desquels estoyent imprimez , et les aultres escriptz de main , comme la Tourbe des philosophes (1), le bon Trevisan (2), /« Cumplaincte de la nature (3), et aultres divers traités qui n'auoient jamais esté imprimez. Et m'ayant loué vne petite chambre au fauxbourg Saint-Marceau , fuz là ung an durant , auec ung petit garson qui me seruoit, sans fréquenter personne , estudiant jour et nuicl en ces auteurs. »

Après de nouvelles tribulations, notre philosophe hermétique parvint enfin à faire de Tor, ainsi qu'il le raconte lui-même :

« Il ne se passoit jour que je ne regardasse d'vne fort grande xliligence l'apparition des trois couleurs que les philosophes ont escript debuoir apparoistre avant la perfection de nostre divine <£uvre , lesquelles (grâces au Seigneur Dieu), je veis Pvne après i'aultre; si bien que, le propre jour de Pasques après, j'en vis la vraye et parfaicte expérience sur l'argent vif eschauffé dedans ung crisol, lequel je convertis en fin or devant mes yeulx, à moins d'vne heure, par le moyen d'vn peu de ceste divine pouldre. Si j'en fuz aise , Dieu le sçait. Si je ne m'en vantis-je pas pour cela ; mais après auoir rendu grâces à nostre bon Dieu , qui m'auoit faict tant de faveur et grâce par son filz et nostre rédempteur Jesu Christ, et Tanoir prié qu'il me illuminast par son Sainct Esprit pour en pouvoir user à son honneur et louainge , je jm'en allay le lendemain pour trouver l'abbé, etc. »

Zecaire garda la pierre philosophale pour lui. Il quitta la France, <( afin de mener ung fort petit train à l'étranger; » ce qui ne plaide guère en faveur d'une transmutation fructueuse du mercure eh or.

Son séjour à l'étranger eut une triste fin. Zecaire fut, dit-on, assassiné à Cologne par son compagnon de voyage (4).

(1) Voy. plus haut t. i, p. 311.

(2) Ibi(]., p. 445.

<3) Ibid., p. 429.

(4) Gmelin, Geschichte der Chemie, l. i, p. 307.

Blaiie de Wîgenère*

Biaise de Vigenère, de Saint-Pourçain en Bourbonnais, était contemporain de Zecaire. Né en 1522, il fut à Tâge de dix-huit ans nommé secrétaire du chevalier sans petir et sans reproche. Après la mort de Bayard, il voyagea en Allemagne, assista, en 1545, à la diète de'Worms , devint, en 1547 , secrétaire du duc de Nevers,et accompagna, Henri III en Pologne. Il mourut à Paris, en 1596. Son immense érudition et son esprit observateur le distinguent de tous les alchimistes de son temps. Possédant à fond le grec, le latin, et initié aux langues orientées, il discute et commente savamment, dans son Traité du feu et du sel, les textes des philosophes anciens, et surtout le Zohar de la Kabbale, dont il paraissait avoir fait une étude approfondie.

C'est Biaise de Vigenère qui a découvert Vacide benzoïque. Il est même au noqobre de ceux qui ont entrevu Voxygène, comme nous le montrerons par l'analyse de son ouvrage.

Traicié du feu et du sel (1).

Après avoir expliqué le tonnerre et les éclairs par une combustion du soufre et du salpêtre, Fauteur décrit la composition d*une poudre , employée dans les feux d'artifice.

« Qui sçaura, dit-il, bastir vne poudre composée de certaines proportions de soufre et de salpêtre, et, au lieu du charbon, de l'antimoine, pourra parvenir à un feu artificiel non à dédaigner. »

Ce fut là, comme on voit , la poudre à canon, dans laquelle le charbon était remplacé par un corps éminemment combustible , le sulfure d'antimoine naturel.

Biaise de Vigenère s'était fait une idée fort curieuse du rapport qui existe entre le soleil et la terre. « Rien, dit-il , ae se produit, en la terre , qui n'y soit semé du ciel. Le rapport permanent entre ees deux grands corps pourroit être figuré par une pyramide dont le sommet appuyé sur le soleil, et la base sur la terre. »

Suivant l'auteur, la lumière des corps célestes serait elle-même

(1) Excellent et rare opuscule du sieur Biaise de Vigenère , Bourbonnois, trouuë parmyses papiers après sondeceds; Paris, 1608, in-4^.

produite par des esprits ou des émanations subtiles servant de nourriture au feu du ciel. A ce sujet, il raconte « comment il est parvenu 'à faire vne manière de soleil estincellant à Tobscurité c'estoit vne lumière de lampe), si estincellant que toute vne grande salle en pouuoit eslre plustost esblouie qu'esclairée ; car cela faisoit plus d'effect que deux ou trois douzaines de gros flambeaux. C'estoit vne lampe de verre plongée dans vnè boullp de crystallin grosse comme la teste, pleine de vinaigre distillé trois ou quatre fois; car il n*y a rien de plus transparent ny resplendissant. L'eau de mer Test bien aussi , et plus que n'est l'eau douce , quelque part qu'elle puisse estre ; c'est le sel détrempé parmy qui luy donçie cette clarté lumineuse. »

D'après une expérience, rapportée en termes assez ambigus , on n'est pas éloigné de croire qu'il avait quelque connaissance de Voxygène, Il assure, en effet, qu'en introduisant dans un vaisseau bien fermé, et dans lequel on a préparé certaines substances, une bougie allumée, on verra « w finis petits feux voltiger comme des esclairs, qui ne sont accompagnez de tonnerres et foudres , ny d'orage, n'ayant qu'une inflammation d^air^ par le moyen du salpestre et du soufre qui se sont eslevez de la terre. »

Biaise de Vigenère regarde les métaux comme des sels fusibles.

Tout en raillant les opérations de la plupart des alchimistes, il ne nie pas cependant la possibilité d'arriver à découvrir la pierre philosophale , « ceste terre vierge que tant d'ignorans avaricieux ont enquise et point obtenue, parce qu'ils n'y alloient qu'à clos yeux, offusquez d'vne sor^dide convoitise de gaing illicite, pour se rendre tout à coup plus riches qu'vn aultre Midas , dont il ne leur est enfin demeuré que ses oreilles d'asne. »

Après avoir remarqué que les cendres de plomb fixées dans la substance de la coupelle contiennent encore de l'argent, il indique un moyen de découvrir la pierre philosophale, que nous allons livrer aux méditations des alchimistes de notre temps. Car il y eut encore, qu'on le sache bien, des alchimistes au dix-neuvième siècle.

« Broyez, dit-il, les coupelles où ceste vitrification (1) s'est comme empastée, et lavez-les bien auec de l'eau tiède , pour les

(i) Oxyde de plomb qui s'est vitrifié avec le carbonate de potasse et la silice des cendres de la coupelle.

dépurer de leurs crasses et immondices; puis les mettez en vn descensoire à très-forte expression de feu de soufflets , auec d» sel de tartre et sel nitre; et il descendra parle trou d'embas vne metalline , laquelle recoupellée auec nouveau plomb , vous trouverez beaucoup plus de fin sans comparaison qu'à la première fois, et de là en auant tousiours de plus en plus^ en réitérant ce que dessus. De manière que qui voudroit prendre la patience de decuire le plomb en vn feu reiglé et continuel qu'il n'excedast point sa fusion , c'est-à-dire que le plomb y demeurast tousiours fondu , et non plus, y adioustant quelque petite portion d'argent vif et de sublimé pour le garder de se calciner et réduire en poudre; au bout de quelque temps on trouueroit que Flamel n'a pas parlé friuolement, de dire que le grain fixe contenu en puissance au plomb, à sçavoir Tor et l'argent, s'y multiplieroient et croistroient ainsi que le fruict fait sur l'arbre. »

Ce que B. de Yigenère appellaitt/n^ moelle ou aiguilles blanches ^ c'était l'acide benzoïque. Voici comment il le retirait du benjoin :

« Prenez du benjoin concassé en grossière poudre, et le mettez en vne cornue auec de fine eau-de-vie qui y surnage trois ou quatre doigts; et laissez-les ainsi par deux ou trois jours sur vn feu modéré de cendres, que l'eau-de-vie ne se puisse pas distiller, les remuant à toutes heures. Gela fait, accomodez la cornue sur le fourneau , dans vne terrine pleine de sable. Distillez à feu lent l'eau-de-vie, puis l'augmentant par ses degrez , apparoistront infinies petites aiguilles et filamens, telles qu'es dissolutions de plomb , et de l'argent vif. — Ayez apresté vn petit baston qui ptiisse entrer dedans le col de la cornue , car ces aiguilles s'y viendront réduire comme en vne moelle; et si vous ne les estiez soudain, le vaisseau se creueroit. »

Cette moelle blanche était l'acide benzoïque.

Après avoir parlé de différentes espèces de feux d'artifice et du feu grégeois, dont il donne la composition (soufre , bitume, poix noire, poix-résine, térébenthine, colophane, sarcocolle, huile de lin, de pétrole, huile de laurier, salpêtre, camphre, graisses), l'auteur cite une expérience qu'il avait faite à Rome sur l'incubation artificielle :

a En ces fourneaux qu'on appelle à jour, l'ardeur du feu vient tellement à se modérer, qu'elle passe en vne chaleur naturelle , vivifiante; au lieu qu'elle brusloit, cuisoit, consumoit. Et en tel feu puis-je dire auoir fait eçclorre à Rome , pour vne fois, plus de

ii8 HISTOIRE DE LA CHIMIE.

cent ou six vingts poullets : les œufs y ayant esté couvez et-es*clos ainsi que sous vne geiine. »

On voit, par cette courte analyse du Traicté du feu et du sel, que Biaise de Vigenère n'était pas un alchimiste ordinaire, et qu'il fait preuve, dans ses travaux, d'une incontestable sagacité. On y trouve des digressions nombreuses, qui montrent cjombien l'auteur était versé dans* les sciences théologiques et mystiques. Il croyait aussi à Tinfluence des démons, « presque tous malins. »

Cïaiton ClaTes^ dit DULGO.

Contemporain de Biaise de Vigenère, Dulco était un avocat de Nevers, qui se livrait aux opérations de Talchimie. Il fit un plaidoyer en règle, mais un peu obscur, contre les adversaires du grand œuvre. Voici en quels termes il défend la transmutation des métaux contre ses détracteurs :

«Toute cause efOciente entraîne le sujet et la matière vers un but quelconque. Le mouvement mesure l'espace gui sépare la matière de ce but. Celui-ci consiste soit dans la forme, soit dans la quantité, ou dans la qualité. La cause efficiente tend donc vers différents buts. Et comme le but de V argyropéie {SiVi de faire de l'argent) et de la chrysopéie (art de faire de l'or) consiste à faire de l'argent ou de l'or, son mouvement tend vers une nouvelle forme. Car la forme du plomb , deTétain, du cuivre ^ du fer, du mercure , n'est pas la forme de l'argent, ni celle de l'or; mais ces métaux sont le sujet et la matière (1). »

On trouve dans cette môme Apologie quelques expériences vaguement exposées sur la densité des métaux.

Dulco a laissé un assez grand nombre d'écrits , parmi lesquels nous nous bornerons à citer: Philosophia chemica (2); — De iripliei prœparatione auri et argenti (3) ; — De recta et vera ratione progignendi lapidis philosophici (4).

Si Dulco est le nom corrompu de Duclos, on pourra ajouter à

(1) Apoiogia Chrysopoeiiie et Argyropoeiœ adversiis Th. Erastuni. Theat. Chim.y

tOTÏI. 11.

(2) Cum.B. Pcnoti praerat; Lyon, 1612.

(3) Nevers, in-8°, ià92. Theat. chim., t. iv.

(4) Theat, chim., t. iv.

celte liste le Recueil de M, Duclos sur la transmutation des métaux (manuscrit n** 171 de la Bibliothèque de TArsenal).

Dans ce manuscrit, fol. 5 (Livre des secrets de Tempereur Rodolphe II), se trouve un chapitre institulé : Teinture excellente et très-véritable éprouvée à Venise :

(( Prenez une part de très-bon nitre pur et deux parties de chaux vive, meslez-les bien ensemble en les broyant très-subtilement, et faites-les calciner par trois heures au fourneau à vent. Puis faites extraction du sel des fèces avec de Teau commune bien pure , et coagulez à siccité par évaporation de Peau , puis cimentez ce sel derechef avec de nouvelle chaux vive, calcinez-le comme la première fois, faites-en l'extraction de nouveau avec de nouvelle eau chaude, et coagulez le sel en évaporant; répétez, sept fois ce travail; enfin par ce moyen le nilre sera converti en huile , et ne se coagulera plus ni à chaud ni à froid ; il demeurera fixe et liquide en forme d'huile , que vous garderez. »

L'opérateur calcine ensuite un amalgame d'or avec des fleurs de soufre, de manière à réduire l'or en. chaux, a Broyez bien, ajoute-t-il , subtilement celte chaux d'or, et l'imbibez auec le vinaigre vitriolé (i), en sorte que cette chaux soit un peu humide. Mettez ensuite celte chaux dans un petit creuset, et chauffez jusqu'à ce que elle devienne blanche et spongieuse comme du coton. Dissoluez cette chaux d'or spongieuse dans de l'eau de sel ammoniac et de salpestre, digérez et distillez , afin que tout l'or passe par l'alambic; ajoutez à cette dissolution d'or deux onces de la susdite huile de nitre; ensuite distillez si souvent l'eau des deux champions , c'est-à-dire du sel ammoniac et du salpestre de dessus ce composé , qu'enfin l'or s'unisse bien auec la susdite huile , et demeure comme une huile fixe , incoagulable tant à la chaleur qu'au froid. »

Dulco ou Duclos passait pour un très-habile alchimiste ; il possédait, dit-on , réellement le secret de la transmutation des métaux.

(1) Ce vinaigre vitriolé n'était autre chose, ainsi que l'auteur le dit lui-méme^ plus loin, que du vinaigre distillé, contenant du sel commun en dissolution (trois livres de vinaigre pour une once de sel ).

^nelqnefl Alchimifltefl moinfl connnfl.

Nicolas Barnaud, contemporain de Gaston de Claves et de Biaise de Yigenère , était natif de Crest en Daupliiné. Il présente plus d*un point de ressemblance avec Nicolas Flamel. Ainsi , on raconte qu'il avait découvert la* pierre philosophale dans une inscription sépulcrale fort ancienne, trouvée à Bologne, de même que Flamel Tavait trouvée dans, les figures hiéroglyphiques du livre d'Abraham le Juif.

La plupart des écrits de Barnaud ont été imprimés dans la Bibliothèque de Manget et le Théâtre chimique. Ses commentaires sur Tépitaphe dé Bologne sont aussi inintelligibles que le texte qu'ils prétendent expliquer (1).

Tous les alchimistes de ce temps étaient loin d'avoir l'originaliié de Biaise de Vigenère. La plupart, comme /. Liehault (2), Oronce Fine [3]^ Rousseiet (4), Sidrach (5), Alex, de la Tourrette (6),

(1) Voici le texte de celte épitaphe :

i£lia Laelia Crispis, nec vir ncc mulier, nec androgyna, Nec puella, nec juvenis nec anus, nec meretrix nec piidica,

Sed omnia.

Sublata neque famé, nec ferro neque veneno, sed omnibus. Nec cœlo nec aquis nec terris, sed uhique jacet. Lticius Agatlio Prisons, ncc marilus nec amator, Nec necessarius neque mœrens, neque gaudens neque flens liane, Neque molem, nec pyramidem, nec sepulcrum, sed omnia.

Scit et nescit quid, cui posuerit.

Hoc est sepulcrum iiitus cadaver non habens, Hoc est cadaver, sepulcrum extra non liabens, Sed cadaver idem est et sepulcrum sibi.

Manget., Bihl. chim., t. ii, p. 713. Theat. chim., t. iii. — Les autres écrits de Bernard sont : Brevis elucidalio arcani pliilosophorum. Theatr. chim,^ t. m. — Theosopiiiae palmarium. Ibid. — Epislola de occulta philosopliia. Ibid. — Processus aliquot cliemici. Ibid. — Dicta sapientum de lapide. Ibid, — Carmen de lapide. Ibid,

(2) Secrets de médecine et de la philosophie chimique ; Rouen, 1600, in-8^

(3) Lihri de lus quœ mundo mirabiliter eveniunt, et de mirabili potestate artis et naturœ, ubi de pliilosophorum lapide; Paris, 1542, in-4*'.

(4) Chrysospagirie; c'est-à-dire de l'usage et vertu de Tor ; Lyon, 1582, in-8®.

(5) Le grand Philosophe, fontaine de toutes sciences; Paris, 1514, in•4^

(.6) Bref discours des admirables vertus de for potable ; Paris, 1575, in-8". — Défense pour Palchimie; Paris, 1579, in-8°.

¥r, de Verville (l), L. de Launay (2), ne faisaient que ressasser des lieux communs/

Cependant Nicolas Guibert se distingua de la tourbe des alchimistes. Après avoir été un des plus zélés adeptes, il devint un des adversaires les plus implacables des partisans du grand œuvre. Il parlait en connaissance de cause.

Pfic. Guibert^ ndiiit de St-Nicolas-de-Port en Lorraine, exerçait la médecine vers 1570. Il travaillait, comme alchimiste, dans le laboratoire du célèbre cardinal Granvelle , vice-roi des Deux- Siciles. Il traduisit en latin, pour le cardinal d'Augsbourg, les livres allemands de Paracelse. Il s'était lié à Naples avec Jean- Baptiste Porta et Dominique Pizzimento. En 1579, sous le pontificat de Grégoire XIII, il devint inspecteur général des pharmacies de l'État de l'Église. Enfin, après bien des déceptions, il revint dans sa patrie, et alla habiter la ville de Toul. C'est là qu'il composa De alchymiœ ratione et experientia , ila demum viriliter impugnata et expugnata, una cum suis fallacibus et deliramends, quibus homines imbubinanlur, ut nunquam in posterum se erigere * mleant ; Strasbourg, in-S**, 1603. L'auteur démontre dans cet ouvrage que la transmutation des métaux est impossible, et que la fin de l'alchimie est le chemin de l'hôpital (3).

La plupart des alchimistes étaient animés de l'esprit d'association. Ils poursuivaient le même but ; ils se réunissaient pour travailler et rédiger en commun leurs écrits. Tels étaient particulièrement Grosparmy, Valois, Vicot.

On ne sait pas exactement à quelle époque vivaient ces trois alchimistes ; peut-être faut-il les placera la fin du xv* ou au commencement du XVI* siècle (4). Leurs ouvrages n'ont pas été, que nous sachions, imprimés ; ils se trouvent dans deux manuscrits, l'un appartenant à la Bibliothèque impériale (5) de Paris, l'autre à celle

(1) Appréhensions spirituelles; Paris, 1584, in- 12. Le Palais des curieux, Pa* "8,1612, in-12. Le Cabinef de Minerve; Rouen, 1601, in-8°. Le Voyage des princes fortunés ; Paris, 1610, in-12.

(2) D» Tantimoine ; la Rochelle, 1564, In-i"^. Réplique à la réponse de Grevin <^ontreson livre; la Rochelle, 1566, in-é"^.

(3) Un autre ouvrage du même auteur est intitulé De interitualchymix; 'ÏMXW.f ÏQ-^S 1614. Il y traite dMmposteurs Libavius, Porta et d'autres, avec lesquels il était autrefois lié.

(4) Ces trois alchimistes n'avaient point été encore signalés : Lenglet-Dufresnoy, ^* Borel, Nazari, Bergman, etc., n*en parlent point.

(5) Ms. 1642 du fonds de Saint-Germain.

122 HlSTOmE DE LA CHIMIE.

de r Arsenal (1). Ce dernier (du xvi® siècle) est remarquable par la beauté et Télégance de son écriture ; c'est un des plus beaux Manuscrits de la bibliothèque de rArsenal. On y lit, sur le verso de la 1" feuille, ces lignes tracées par une main étrangère: «Grosparmy était un gentilhomme du pays de Gaux en Normandie; il avait ^ dit-on, trouvé la pierre philosophale dans son château, où il y avait une vieille tour qui fut abattue longtemps après sa mort , et dans laquelle le comte de Fiers, son héritier, avait, dit-on, trouvé la poudre de projection qu'a faite Grosparmy avec son ami Valois. L'abbé Vicot était précepteur des fils de Grosparmy, et il mettait en vers les découvertes alchimiques du seigneur chez qui il demeurait. »

Le traité de N. Grosparmy, très-curieux pour l'histoire de l'alchimie, est divisé en deux livres ; le premier est intitulé Abrégé de théorique, le second : le Trésor des trésors.

Dans le même manuscrit (n° 166), ce traité est suivi des Cinq^ livres de ISicolas Valois^ compagnon du seigneur Grosparmy.

Après les Cinq livres de N. Valois , vient le Livre du prestre Vicot : « Ce livre-cy estoit doré et escrit en parchemin et lettres d'or, et relié aux quatre coins de quatre grands clous d'or; et en iceluy est déclaré ce que ces messieurs (Grosparmy, Valois, Vicot) avoient un peu caché, dont ce présent est la copie et l'original. Donc, ceci soit gardé sous le silence, et qu'il ne soit montré à personne s'il n'est parfaict philosophe et homme de bien , en peine d'encourir les tourments et peines éternelles par Tire de Dieu. ))

Cet exorde rappelle l'histoire du livre d'or du Juif Abraham, dont parle Nicolas Flamel (2).

Enfin le manuscrit n° 166 est terminé par un poëme alchimique intitulé : le Grand Olympe , ou Philosophie poétique , attribuée au très-renommé Ovide; traduit du latin en langue franqoise.

On en jugera d'après c^t échantillon :

Après vient Saturne le noir, Que Jupi^r de son manoir Issant, déboute de Tempire Auquel la Lune aspire.

Aussi fait bien dame Venus, Qui est Tairain, je n'en dis plus ;

(I)Ms. 166, in-4^

(2) Voy. plus haut, t. i, p. 452.

TROISlilBIE ÉPOQUE. 123

Sinon que Mars, montant sur elle , Sera du fer Taage mortelle.

Après lequel apparaistra Le Soleil , quand il renaistra.

Le reste est dans le même genre.

Les Métamorphoses d'Ovide ne devaient pas échapper à Tesprit allégorique des alchimistes. Leurs transmutations n'étaient-elles pas des métamorphoses ?

LasoifdeTor, auri sacra fames^ a été et est encore la cause de bien des crimes. Le mensonge, le poison, le meurtre, tout était bon pour parvenir à la possession d'un secret imaginaire, /a pt^rre philosophale.

Sebastien Siebenfreund venait, rapporte-t-on , d'apprendre le secret de la pierre philosophale d'un moine qui, en mourant, lui avait légué ses manuscrits. Peu de temps après, il fut assassiné à Hambourg par L. Thurneysser, Sebald Schwerzer et Weis, qui arrachèrent à la victime ses précieux manuscrits. L'alchimiste MoNTESNTSERS de Vienne fut tué par son ami Marcus Bragadinus. Louis de Neisse eut le même sort.

Les princes avaient leurs astrologues et leurs alchimistes. L'alchimie, ainsi que l'astrologie, était, dans certaines cours , une fonction importante. Hâtons-nous d'ajouter que ces alchimistes de cour, après avoir pendant quelque temps joui de toutes les faveurs imaginables, eurent presque tous une fin malheureuse ; quelques-uns périrent par le glaive , d'autres furent mutilés et moururent dans d'affreux tourments.

Le duc Jules de Brunswick fit rôtir dans une cage de fer une femme alchimiste, Marie Zieglerin, parce qu'elle n'avait pu réaliser ses promesses. Le duc Frédéric de Wirtemberg avait fait pendre plusieurs philosophes hermétiques , parmi lesquels on citeMonlan et J. de Miihlenfels (1).

Marcus Bragadinus, capucin de Candie, fut décapité à Munich en 1590 pour avoir promis plus qu'il ne pouvait tenir (2).

Les électeurs de Brandebourg et de Saxe attirèrent à leiars cours un grand nombre d'alchimistes que l'exemple de leurs confrères n'avait point intimidés. L'électeur Auguste de Saxe tra-

(l)Spilller, Histoire du Wirtemberg ; Goetting., 1783, in-8o, pag, 216 (en aUemand).

12) DeThou, Hist, sut temporis, t. vi; Genève, 1626; p. 99.

vaillait lui-même assidûment avec son épouse dans un laboratoire qu'il avait fait construire dans son château; David Beuther et Seb. Schwerzer, le meurtrier de Siebenfreund , le dirigèrent dans ses opérations. Son ûls et successeur Christian P** continua les travaux alchimiques de son père.

Mais, de tous les princes, celui qui cultivait Talchimie avec le plus d'ardeur, c'était l'empereur Rodolphe IL Ed. Relley, Seb, Schwerzer, J. Guslenhover, Miihlenfels , tous ces alchimistes eurent l'honneur de souffler avec Sa Majesté apostolique le feu du grand œuvre. En récompense , ils furent anoblis et armés chevaliers par leur impérial patron.

V Allemagne, la France , V Angleterre, V Italie, étaient parcou» rues par une multitude d'alchimistes ambulants; les uns cherchaient à s'instruire, et les autres à s'enrichir aux dépens de quelques dupes. Ces derniers paraissaient être en majorité, a Le monde , dit un auteur italien de ce temps , est rempli de faux alchimistes , tant religieux que laïques, qui vont tenter et tromper les princes , les seigneurs , les gentilshonames , les marchands et des gens de basse classe, en leur promettant de lés enrichir en peu de temps , et en leur enseignant les moyens de congeler le mercure, de changer le plomb, l'étain, le fer, le mercure, en argent ou en or. » Puis il ajoute : « Ceux qui prétendent savoir de semblables choses sont des gens très-astucieux, qui veulent toujours vivre aux dépens d'autrui. » Enfin l'auteur, rempli d'indignation, supplie le pape Sixte-Quint (auquel est dédié son livre) d'expulser de la chrétienté tous les faux alchimistes (1).

En Allemagne on remarque à cette époque, parmi les philosophes hermétiques les plus ardents, Jérôme Crinot, qui était, dil-on , assez riche pour fonder 1300 églises; J. Tanck, Salomon Trismosin (2), qui , avec un demi-grain de sa panacée, rajeunissait les vieilles femmes au point de les rendre aptes à avoir encore des enfants , et pour lequel c'était une bagatelle ( ce sont ses expressions) de prolonger la vie jusqu'au jugement dernier; Wenceslas

(1) La vera Dichiarazione di tuUe le metifore di gli antichi filosofi alchimisU ove con un brève discorso délia generazione dei melalli secundo i priDcipii» etc.

(2) Aureum vellus; Rohrschach, 1598, in-4'*.

TROISIEME EPOQUE. d25

Lavinius (1) ; Meresinus (2) ; Al. de Suchten (3), qui avait trouvé la pierre philosophale dans l'antimoine ; Chrysostome Polydo- RTis (4) et Joh. Garland (5), deux compilateurs; Chrysostome Faniancs (6), qui traita à fond la question de savoir si l'alchimie est un art licite ou illicite.

Des prêtres , s'étant affranchis de l'autorité de TÉglise catholique, firent, avec quelques dogmes religieux, un amalgame de systèmes alchimiques et astrologiques qui rappellent les doctrines mystiques des théosophes de Técole d'Alexandrie.

Valentin Weigel, curé à Tschoppau en Saxe , prétendait expliquer le dogme de la transsubstantiation par la transmutation des métaux (7); Ëgid. Guetmann, d'Augsbourg, publia un livre sur la Révélation de la divine majesté (8), où il parle de la création comme s'il en avait été témoin oculaire; il soutient qu'il est facile de voyager dans les airs , de changer les métaux les uns dans les autres, enfin de réaliser toutes les idées des alchimistes, à la seule condition d'avoir la foi.

Nous mettrons encore au nombre de ces alchimistes théosophes Bapst DE RocHLiTz(9), curé à Moh6rn(Saxe), et 'le prédicateur Joh. Gramann (10). Le fameux Corneille Agrippa était un des théosophes cabalistiques les plus célèbres; mais il s'adonna beaucoup moins à Talchimie qu'à la science occulte et à la magie proprement dite.

Ultalie n'était pas moins féconde en alchimistes. La plupart . se bornaient au rôle de simples compilateurs ou de commentateurs, tels que G. Gratarol, de Bergame (il), professeur de mé-

(1) Bibliothèque des philosophes chimiques, t. i, TheaL chim.fi. iv,

(2) Lumen noviim de metailorum causis et transsubslantiatione ; Francf., 1593, in.8^

(3) De secretis anlimonii; Bâie, 1575, in-8^.

(4) Collectio aliqiiot velenim scriptorum de alchimia ; Nuremb., 1541, in-4°.

(5) CompeDdium alchimiae, cum dictionario ejiisdem artis ; Bâle, 1560, iu-8^.

(6) De arte metaliicœ melamorphoseos ; accediinl judicia et responsa de jure artis, etc.; Basil., 1576, in-8°. Theat. chim., 1. 1. Man};et, JîiW. c^fwi., 1. 1.

(7) Hilliger, De vita, faits et scriptis Val. Weigelii; Wittenb., 1721, In 4^

(8) Arnstadt, 1575, in-4** (en allemand).

(9) Aews und nUtzliches Arzney-Kmsl iind Wunderbuch ( Nouveau traité des médicaments, etc.); Mûhlhausen, 1590, in-4^

(10) Apologetica refulatio calumniœ, etc.; Erf., 1593, in-4°. Responsoria ad pro-

gymnasmala, etc., Erf., 1594, in-4°.

(11) VeraealchlmiaescriptoresaliquolcolledijBâl.,1561,in-fol. — Devininatura,

artificio et usu, etc. Ibid., 1565.

decine à Bâie ; J.-B. Nazari (1), J. Braceschi, de Brescia (2), J. Lacini, de Calabre (3).

D'autres reproduisaient sous toutes les formes possibles les théories anpiennes sur le grand œuvre; ils ne hasardaient qu'un très-petit nombre de vues neuves et originales ; tels étaient J.-A. Panthée, prêtre vénitien, qui attribuait un pouvoir magique aux mots hébreux «]DD argent , SHT or, mn^ Dieu, dont il paraissait ignorer la véritable valeur (4); H. Cuiaramonte (5) ; Abe. Porta Leonis, Juif de Mantoue (6); FI. Girolari (7); E. Glissenti (8); L. Ventura, de Venise (9); F.-E. Quadrammo (10); Thomas Bovins (11), qui se croyait placé sous l'influence immédiate d'un esprit nommé Zéphiriel, et préconisait les propriétés surnaturelles de son or potable et de son extrait d*ellébore; Filareto (12); P. Bairo (13) ; Isabelle Cortese (14); J.-B. Zapata (15), célèbre par sa teinture d'or, qui n'était autre chose que du sucre dissous dans de Teau-de-vie faible, ainsi que nous le révèle J. Scientia, son disciple ; H. RosELLO (16) {Alexius Pedemontanus), qui parle, dans son livre De secretis^ des vernis d*or, de la dorure du fer (recouvert préalablement d'une couche de cuivre), etc. ; H. Zanetti(17), ar-

(1) Concordanza dei filosofi ; Brescia; 1599, in-4'^. — Délia transmutazione metallica; Brescia, 1572, in-4°.

(2) Dialogus veram etgenuinam librorum Gebri sententiam explicans; Manget, Bibl. ckem.j 1. 1.

(3) Collectanea cbimica ; Bâle, in-8''. — Pretiosa artis cbymiae coUectanea ; Venise, 1546, in-8.

(4) Trattato délia poliiere o elixir vitac; Genève, 1590, in-4®.

(5) Ars et tbeoria transmutationis metallica; ; Venise, 1530, in 8^. — Theat, chim,, tom. ii.

(6) Dialogi très de auro ; Venise, 1514, in-4°.

(7) Niiova rainera d'oro ; Venise, 1590, in-4°.

(8) Trat. délia pieira de'filosofi; Venise, 1596, in-4^.

(9) De ratione conficiendi lapidis pliilosopbici ; Bâle, 1571^ in-8®. — Theatr, chim., tom. ii.

(10) Vera dicbiarazione di tutle le metafore degli alchimisti, etc.; Rome, 1587, in.4°.

(11) Flagello contro gli medici communi detti rationali ; Venise, 1583, in-4^.

(12) Brève raccolto di secreti délie donne; Florence, 1573, in-8**.

(13) Secreti medicinali ; Venise, 1592, in 8°.

(14) I secreli, ne' quall si conlengono cose minerali, medicinali, alcbimiche, etc.; Venise, 1561, in-8*'.

(15) Secreti varii di medicina et chirurgia; Rome, 1586, in-8®.

(16) De secretis ; Venise, 1557,in-4**.

(17) Conclusio et comprobalio alcbémic'e. — Theatr, chim.y t. iv.

dent défenseur de la réalité de Talchîmie; J.-B.Birelli, de Florence (1); G. Fallopia (2), qui publia une collection de procédés (secrets) alchimiques, qui fut traduite en français et en allem/ind. A cette liste empruntée àGmelin, il faut ajouter le Piémontais Ph. RouiLLAC, auteur d'un Traité du grand œuvre (3), etL. Fiora- VENTi, de Bologne, Tinvenleur du baume qui porte son nom, et à Taide duquel il assurait avoir opéré des cures miraculeuses. Il recommandait son baume, auquel il donnait différents noms, comme un contre-poison infaillible de l'arsenic; il en faisait oindre tout le corps du malade (4). A cette occasion il raconte comment il avait parfaitement guéri un homïne empoisonné par sa femme avec deux grains d'arsenic, mis dans un potage au riz. 'a Appelé , dit-il , auprès du malade , qui était mourant, je fis venii* la femme de la maison , et lui fis comprendre que si son mari venait à mourir, elle serait infailliblement accusée et punie comme empoisonneuse; mais que si elle voulait m'indiquer Tespèce et la

(1) Alcliimia; Florence, 1601, 10 4**.

(2) Secreti diversiemiracoïosi,eic.; Venise, là63, in-8°. — Traduit en allemand, par Martius; Augsb., 1571, in-8**. — Traduit en français, par Ch. Landry, sous le titre de Oecoiatrie, laquelle contient en soy grands secrets, etc. — Traduit en anglais : Three exact pièces of secrets ; secrets of chirurgery, elc; Lond., 1652, iu-4^

(3) Practica operis magni ; Lyon, 1582, in-S**. — La biblioliièque de Sainte-Geneviève possède un manuscrit français (T. 1449, in-4^ ) du traité de RouiUac, sous le litre de : Traitte du grand œvre des philosophes, faict par frère Johan Bouillasq, cordelier piedmontais, premier philosophe de son temps. Cette présente copie a esté escripte par moy, Nicolas Rossignol, procureur, en mil six cent et huit,

(4) Voici en quels termes Fioraventi décrit lui-même la composition de son baume : Prenez : térébenthine de Venise, 1 livre; huile d'olive, 4 onces; galbanum, 3 onces; gomme arabique, 4 onces; oliban, myrrhe, 3 onces de chaque; aloès, galega, clous de girofle, consoude, cannelle, zédnaire, gingembre, 1 once de chaque; musc du Levant, ambre gris, 1 drachme de chaque substance.

Mêlez ces substances'ensemble, et mettez les dans une cornue de verre lutée; versez-y 6 livres d'eau-de-vie rectifiée, et laissez le tout macérer pendant huit jours. Puis, vous distillerez ce mélange sur un bain de sable : vous obtiendrez d'abord une eau blanche, mêlée d'huile. Lorsque vous verrez apparaître une huile noire, vous changerez de récipient, et vous augmenterez le feu jusqu^à ce que tous les esprits se soient dégagés. Séparez enfin l'huile de Teau noire, et conservez toutes ces matières séparément. La première eau qui est blanche, c'est Veau du baume ( aqua del balsamo); l'hnile qui s'en sépare est Vhuile du baume (oleum del balsamo). La seconde eau est noire, c'est /a mère du baume {mater balsûmi); et rhuile qui est séparée s*appelle baume artificiel (balsamo artijiciato), qu^W faut conserver comme un joyau précieux.

quantité de poison employé, je pourrais peut-être parvenir à guérir son mari. »

Les Pays-Bas, engagés dans une guerre à mort contre leur sombre despote Philippe II, roi d'Espagne , étaient, vers la fin du xvi^ siècle, le séjour d'un assez grand nombre d'alchimistes , parmi lesquels nous citerons en première ligne Cornélius Daebbel, d'AIkmar en Hollande.

Drebbel explique , dans un Traité de la nature des éléments (1), le vent et la pluie par une élévation de température et un refroidissement brusque des couches de Pair. Il fonde ceite explication sur une expérience dont la théorie devait plus tard donner lieu à l'emploi des tubes de sûreté : il chauffe une cornue, dont le bec plonge dans unecuvelle pleine d'eau. — Ici se trouve dans le texte de l'édition allemande de l'année 1624, que nous avons sous les yeux, la figure suivante :

« Dès que l'eau, contenue dans la cornue (a), commence, dit l'auteur, à s'échauffer, vous verrez aussitôt des vents (vapeurs) sortir par le bec et soulever l'eau du bassin (6), sous forme de bulles. Si vous éloignez le feu {c) de la cornue, Teau du bassin montera dans la cornue refroidie; elle se rompra, si elle est de verre. »

Drebbel s'empara de ce fait pour expliquer la brise du soir et la brise du matin , parla différence de la température qui existe,

(1) Ein kurzer Tractai von der Natur der Elemente, und wle sie den

Windj Regen, etc. verursachen (Court Iraité des- éléments de la nature, com-

raeût ils produisent le vent, la pluie, etc.); Erf., 1624, in-12. Ce même ouvrage

a été traduit en latin sous le titre : De natîira clementorum, etc.; Genève, 1628^

in-12; et en français, Paris, 1673, in-12.

au commencement et à la fin du jour, entre le continent et la mer.

C'est à tort que Ton attribue à DrebbePla découverte du thermomètre; car, dans le passage qui vient d'être indiqué, et que Ton cite généralement à Tappui de cette découverte , il n'est aucunement question du thermomètre, ni de la mesure de la chaleur (1).

Parmi les autres alchimistes néerlandais , d'un esprit en général moins spéculatif que les alchimistes allemands, nous nommerons, d'après Gmelin : Ihéobald de Hogheland de Mittelburg, qui a écrit pour et contre l'alchimie (2) ; Jos, Micfiaelis (3) ; Beyner Snoy (4); Jos, Grewer (5); Jos, Struthius (6); Dan. Brouchhusen (7), et Just Balbian d'Alost (8).

V Espagne, qui était alors à l'apogée de sa puissanQe et de sa splendeur, ne produisit qu'un petit nombre d'alchimistes. On ne cite guère que Carava»^^5, auteur d'une Pratique de C alchimie (9),

U Angleterre et VÉcossè eurent des alchimistes fameux, dont les aventures faisaient beaucoup de bruit vers la fin du xvi*^ et au commencement du xvii® siècle.

Edouard Relley, avant de s'occuper d'alchimie, était notaire. Accusé d'avoir altéré des actes publics , il fut condamné à avoir les oreilles coupées, et au bannissement. Misérable, fugitif, il arrive dans une auberge du pays de Galles, où le hasard fait tomber entre ses mains une boule d'ivoire contenant de la poudre de projection,, et un vieux livre, trouvés dans le tombeau d'un évoque ; ce livre enseignait la préparation de la pierre philosophai. Relley essaya de cette poudre, et réussit, dit^on, à souhait. Il fit aussitôt part de sa bonne fortune à son ami Jean DÉE de Londres. Les deux amis quittent leur patrie, se rendimt en Allemagne et pénètrent jusqu'à Prague, où l'empereur Maxi-

(1) Voy. Libri^ Histoire des sciences mathématiques en Italie, t. iv, p. 193. (2)De difficultatibii» alcliemise; Cologne, 1594, io-8^. — Maiiget, Biblioth, — Theatr. chim., t. i. — Htstoriœ aliquot transmutationis metaUicœ,proclerersione 'alcliemiac ; Cologne, 1604, in-8^.

(3) Scrutiniiim cinnabarinuna. — Apologia chiinica ; Middelb., 1597, in-8^

(4) De arte alchimiœ; Francf., 1620, infol.

(5) Secretum. Theatr, chim,, t. m.

<6) Medicamentorum spagyrica prœparatio; Francf., 1591, in-8^ <7} Sécréta alcliymiae; Leyde, 1598, in-8^

(8) Tractatus 'seplem de lapide philosophico ex vetustissimo' codice desumpti ; Leyde, 1599, 8. Theatr, chim,^ t. m.

(9) Practica. Theatr, chim,, t. m.

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