IV. — Li'école d'Alexandrie
L'élève d'Aristote avait fondé Alexandrie pour remplacer Tyr et servir de lien entre l'Orient et la Méditerranée; et ce rôle que le grand conquérant avait assigné à la ville nouvelle dans l'ordre matériel, elle devait le remplir bientôt avec splendeur clans l'ordre intellectuel.
La philosophie s.;reccpie, descendue des hautes sphères de la spéculation auxcjuelles l'avaient élevée Platon et Aristote, était devenue praticpic. Les Stoïciens, les Epicuriens et finalement les Scepticjues se contentaient de chercher le bonheur, chacun à leur manière. Les lettres et les arts avaient connu la même déchéance. « L'Olympe ne parle plus à ses enfants la langue sereine d'autrefois (^). ^) C'est l'épociue de l'hellénisme. Mais les concjuètes d'Alexandrie avaient nn's la Grèce au contact dt'.n UKUidc inconnu; les Sciences naturelles et géooraj)biques devaient })renclre un nouvel essor. Les trois siècles C}ui précèdent l'ère chrétienne sont une période d'érudition. Pergame, et surtout Alexandrie, servent de points de jonction entre la pensée hellénifjuc cl l;i jx'usée orientale. « C'est alors ([ue lùiclide, Archimède, I ll])])ai([uc créent ou perfectionnent li Géométrie, la Mécanicpic, la 1 rigonométrie ; (pie llip[)ai(pie déveloj)p(^ les C()!inai;)Sances astronornicpics : (pie iM'alostlièno donne à la Géographie^ un caractère sc.ienl i(i([n(' ; ([uc Théophraste, discii)!(> d'Arislole, a|)prof()ndit la Bolani(pu' et la Minéralogie; ([ue la science médicale, fondée ]»ar I lipixx rate, est cultivée par l'école des empirifjues alexandrins; (pic la philologie et la critique littéraire trouvent des représentanis dans Zénodote et dans .\ris-
(') Taim:, Pliihtsopliic (le l'Aii. t. 1, p. i.)"). \>-;, i^S. (-) V. V.c. (A ■.:•■, Science (tiicieinir cl uriciic- iiiodcnic [lics'.ic in'cr:\ dcl/'^iis., il-'ljo, p. i5-).
i.ANTKd iTK, i.A i>mi.()S()i'iiii-; i;t i.aht saciu':. 3i
tarque, qui opère la recension des poèmes homériques i^). » Mais tout cela est encore un développement conforme au génie grec, et, devant l'immobilisme égyptien, il était voué à la décadence.
A Alexandrie, le Musée fondé avec le trésor de Ptolémée Soter, la bibliothèque encombrée de richesses, étaient toujours sous la direction d'un prêtre. Toute la splendeur que les Grecs y avaient attirée ne put triompher de rindiherencc et du mépris des Egyptiens. La Grèce au contraire ne put habiter longtemps le temple même de Sérapis sans contracter quelque affinité avec le vieux peuple; sa littérature était celle d'un peuple épuisé; la verve était remplacée par l'érudition et l'étude persévérante du passé les disposait à respecter les traditions (').
C'est ainsi que devait naître ^•ers la hn du it^ siècle de notre ère cette école d'Alexandrie, très importante pour l'histoire de la Chimie, mais plus curieuse c|u'Jmportante, et souvent plus bizarre qu'originale.
'•<■ C'est l'esprit de cette école de recourir à une érudition sans critique, de rechercher ou de créer des analogies, de rapprocher toutes les doctrines, de tenter enfin un compromis entre l'Orient et la Grèce, entre la religion et la science >' (■').
Ce compromis dont parle l'historien se manifeste par l'éclosion d'une chimie nouvelle. Nous pouvons la considérer en tant que science prise en elle-m'jme (science profane), puis dans ses applications religieuses (art sacré).
t" Sciicncf, profam:. — Pour en préciser le caractère, cliorçons-nous de faire table rase des notions que nous ont apportées les siècles, et de nous mettre dans l'esprit de cette science en enfance.
Plusieurs métaux sont connus : l'or, l'argent, le cuivre, le fer, l'étain, le plomb, l'antimoine; ils sont connus, mais ils ne sont pas des éléments; ils ne sont connus que par leurs propriétés. S'il est vrai c[ue l'or ait été jamais considéré comme le plus com-
( ) Ll'Oii Lr.CLEnc, IlUloirc 'générale, p. ~''\ 13n;xollcs, i8<j^. i') Franc:.", Dlclionnairc des Sciences philosophiques. /■') !lld.
raun des métaux, l'opinion du monde a quelque peu changé et les peuples n'ont pas attendu le veau d'or pour le proclamer roi. Ils ne tarderont pas à se mettre à la recherche du secret de sa puissance. Il n'est pas démontré que l'or ait vme nature essentiellement différente de celles des autres métaux; cette hypothèse de la nature de nos éléments, au sujet de laquelle des expériences récentes ont encore profondément ému le monde des chimistes, n'était même pas soupçonnée. I^es métaux sont plus ou moins voisins; le cuivre se rapproche bien plus de l'or que du fer; dans certaines conditions, on peut les prendre l'un pour l'autre. Nous pourrons en dire autant de l'étain et de l'argent. N'oublions pas que nous ignorons les caractères chimiques : l'or est inaltérable, mais ne pourrons-nous pas donner au cuivre cette inaltérabilité? Pourquoi pas, puisque nous pouvons donner la dureté au fer par la trempe, au cui^ re en l'alliant à l'étain en certaines proportions? Pourquoi les anciens n'avaient-ils pas le droit, au point de vue de la science de leur époque, de considérer le bronze comme un métal nouveau?
On avait vu dans les phénomènes chimiques connus de la science antique des phénomènes bien plus extraordinaires en apparence que ne le serait la transformation du cuivre en or.
La possibihté de cette transformation s'étayait sur cette opération connue dès la plus haute antiquité, la coupellation. On sait (pi'elie consiste à chauffer du plomb argentifère dans une coupelle; sous l'influence de la chah'ur, le ])lomb se transforme en oxyde cl celui-ci, formant un émail avec la matière de la coupelle, disparaît. Il ne reste au fond du petit récipient ([u'un petit globule d'argent. Pourcpioi les chimistes primitifs n'auraient-ils i)as juis cette opération comme ime véritable transformation du plomb en argent? Nous verrons Geber partager encore cette o))inion au viii^ siècle. Assurément, en adoplanl cetlc! conclusion <ruii(' opéi'al ion aussi roniiiu» et aussi ancienne, ils n'élaienl ])as rigoureux, ils n'avaient pas le moyen de rrlic: mais pour la science de leur épo([ue leur art transmulal (iiic rliiil lo^Kiiic.
.Mais celte expérience de la coupellation se complétait })ar d'aulres. Depuis la découverte cbi mercure métallique, on avait
l'aXT[Q11TK, la PUII.OSOI'IIIK KT 1. ART SACRK. >'j
appris la dorure; bien avant cela, on pratiquait couramment rétamage, on savait blanchir le cuivre par l'arsenic. On pratiquait ainsi la teinture des métaux. Evidemment, ces derniers participaient des propriétés des métaux qu'on avait ainsi appliqués à la surface. Pourquoi n'aurait-on pas cru à la possibilité de « teindre » les métaux à fond?
Les mêmes idées se présentaient pour les pierres précieuses (^). On dit que les Egyptiens ne faisaient aucune différence entre des verres colorés et des pierres vraies. Nous en doutons un peu. Il est bien difficile d'admettre cju'ils n'y aient vu aucune dilTérence. 11 est logique au contraire qu'ils y aient surpris quekpies analogies, qu'ils aient cherché à étendre ces analogies, et conçu l'espoir d'arriver à une complète identité.
Mais le mercure était découvert. Ce métal, auquel le langage imagé du peuple a conservé le nom de vif-argent, devait exercer sur l'esprit des chimistes, pendant des siècles, un irrésistible ascendant. Quoi d'étonnant? Ees savants étaient au délnxt de notre ère dans l'état d'esprit où nous étions nous-mêmes enfants, et n'avons-nous pas été frappés par les caractères de beauté et d'étrangeté de ce métal liquide? Cette étrangeté se poursuit d'ailleurs dans ses propriétés : dans certaines conditions, notamment en s'oxydant à l'air, il se « coagule », se <(■ corporifie ». Ajoutons à cela les propriétés des amalgames, pro])riétés si éminemment utiles dans la dorure; les anciens, ignorant la différence entre les solutions et les réactions véritables, devaient à bon droit considérer ces faits comme étranges.
Pour apprécier l'Ecole d'Alexandrie sur le terrain de l'expérimentation, nous prendrons pour guide Zosime le Panopolitain, l'un des principaux alchimistes de cette époque. Il vivait au commencement du tv^ siècle. Les renseignements que nous donnons sont extraits par Hoefer (^) d'un manuscrit du xv^ siècle.
Expérience. — On chaidTe de l'eau ordinaire dans un vase
(') Sur un procédé antique pour rendre les pierres précieuses phosphorescentes dans Berthelot, Introduction à l'élude de la Chimie, p. i~\. [') Histoire de la Ctiimie, t. I, p. 227, 261.
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ouvert. L'eau bout, elle se réduit en un corps aériforme (vapeur) et laisse au fond du vase une terre pulvérulente blanche. Conclusion. —■ L'eau se chanoe en air et en terre.
Expérience. — On porte un fer rougi ,au feu sous une cloche maintenue sur une cuvette pleine d'eau; le volume d'eau diminue et il se développe un air inflammable.
Conclusion. — L'eau se chanoe en feu.
Expérience. — On calcine un métal au contact de l'air; il se change en une espèce de cendre; le métal est mort. On le revivifie en le chauffant avec des grains de froment.
Le froment était précisément le symbole de la résurrection.
Expérience. — La vapeur d'arsenic blanchit le cuivre; on le croyait transformé en argent à la surface.
Expérience. — Le mercure tombant en pluie sur du soufre fondu se transforme en « aigle noir » (sulfure de mercure), l/'aigle noir se transforme par la chaleur en u lion rouge >\
Expérience, — Lorsqu'on calcine une matière organique, on obtient un résidu (terre), liquide (eau), des vapeurs (air) et du feu.
Expérience. '■ — Dans une solution de cuivre, on phuigc une lame de fer. Oh croyait ([ue ce dernier était Iransfornié en cuivre.
Les renseignements que nous possédions sur la science des premiers siècles de noire ère ont été confirmés dans leurs grandes lignes j)ai' l;i puMicjil ion (bi papyrus X. (h» Leyde, remontant au III*' siècle. Mai-ccliii licriliciot ('), en se chargeant de ce tra-
(') 11 y a i)Oiirlaiil (|iii'l(|iics Tcsli'iclions à faire au siijot do l'imporlain'c vraimfnl foiidaiiirni.ilc (pic Idn Admirait al Iritmci' à ces travaux historiques. Ur-rliiclol tiil lui-uirinc (liilrad. à ichnlr de lit Chiiii. des aiic, Paris, lHH(), |)r(''facc) : " La sciruir (■liiiiii<|ii(' tics anciens avait clé jiis(|u'ici mal connue, surtout en ce (|ui lonelic ses orij^ines, ses idées lliéoriijues (!l sa ])hilosopliie; i<j:n(>rance d^nilaiil |)lus l)l•i•,|udiciabl(^ qu'elle rendait ineoiiii)réliensil)|c la dccli'iiic alclnni!(|ii(' (|iii a réiiiié pendant loiil le
1, AMiyi II i:. !.\ l'Hii.osdi'iiiK i:t i. aut sackk. jj
vail. a rendu un grand service à ceux qui voudront étudier dans se? détails cette période obscure de l'histoire de la science.
Les quelcjues citations que nous venons de rappeler seront sullisantes pour donner un aperçu de la tendance de la Chimie à cette époque. Nous n'avons plus lïuère à nous arrêter aux connaissances pratiques ({ui servaient de base à ces intéressantes
moyen âge et s'est prolongée jusqu'à la fin du siècle dernier. C'est à éclaircir ces questions si intéressantes pour l'histoire de la civilisation, que j'ai consacré une grande partie de mon temps depuis six années. L'étude des papyrus grecs... m'a. permis de faire entrer dans l'histoire positive une science singulière, réputée purement chimérique et citée d'ordinaire comme la preuve des aberrations de l'esprit humain. «
Plusieurs savants ont adopté cette manière de voir : c'est ainsi que M. Boutroux faisant l'analyse d'un Ouvrage de Berthelot (Rev. philos., t. XXI, p. 521, 1886) dit : « Enfin Hoefer, dans son Histoire de la Chimie publiée en 1842, distingue trois époques : l'antiquité grecque, laquelle eut l'intuition des causes naturelles et véritables des choses, mais no sut pas les démontrer; le moyen âge qui, soumis à l'autorité spirituelle, se livra à des spéculations mystiques et remplaça les causes naturelles des Grecs par des causes surnaturelles telles que les démons ou les qualités occultes; et les temps modernes qvii, joignant au rationalisme des Grecs la connaissance des méthodes scientifiques, démontrent là où les Grecs n'avaient fait que deviner. Lalchimie, née au moyen âge, en partage entièrement les caractères. C'est une théorie, mais toute mystique et imaginaire, dans laquelle la production des phénomènes est rapportée à des agents surnaturels. Ainsi juge Hoefer. Aussi a-t-il beau exposer consciencieusement toutes les doctrines des philosophes grecs qui ont quelque rapport à la Chinrue, il n'en fait aucun usage quand il s'agit d'expliquer la formation des doctrines alchimiques. Ces doctrines, à ses yeux, ne sont autre chose que l'ancie-n art sacré des Eg\"ptiens, interprété suivant les idées fantastiques du moyen âge. »
Nous ne voyons pas que ce résumé de l'Ouvrage de Hoefer soit exact. Il serait trop long de le discuter point par point; nous nous bornerons à dire ici que les priiicipaux documents que nous avons utilisés dans ce premier Chapitre nous ont été fournis par cet excellent Ouvrage (édition de 1866). Xotre plan ressemble-t-il à celui que M. Boutroux attribue à Hoefer? Nous ne le croyons pas. Et cependant' toute cette partie de notre travail était terminée à peu près sous sa forme actuelle, avant que nous n'ayons pris connaissance dos Ouvrages de Berthelot. Si la lecture de ceux-ci nous a donné quelques renseignements instructifs, elle n'a modifié l'ensemble en aucun point. Rendons à Hoefer ce qui appartient à Hoefer.
déductions; aussi lîien ces faits venaient-ils pour la plupart de l'antiquité (^). 1/école d'Alexandrie, autant que nous soyons renseignés, essaie seulement de les interpréter.
Zosime le Panopolitain paraît avoir vécu vers le début du iv^ siècle; nous lui devons la description d'appareils distillatoires qu'Hoefer a fait figurer dans son Ouvrage (") d'après des manuscrits du xv^ siècle; l'antiquité en a été attestée par les publications de M. Berthelot d'après des documents remontant aux premiers siècles de notre ère. D'ailleurs, d'après Zosime îui-méme, la distillation est bien plus ancienne qu'on ne le croit généralement; il dit avoir vu, figurés dans un temple de Memphis, les appareils qu'il représente. Ils ne diffèrent pas essentiellement de ceux que les chimistes utiliseront encore au xvii^ siècle.
Olympiodore, vivant vers le milieu du iv^ siècle, est réputé avoir établi une distinction entre les corps fixes et les corps volatils; il qualifie ceux-ci de divins. Il parle du v.'piA-x'.oy ou huile de nitre que dissout la magnésie, l'antimoine, le sable, la pyrite. On ne sait s'il s'agit de l'acide nitricjue ou d'une solution d'alcali caustique.
Marcus Graccus (probablement vers le viii*^ siècle) indique la préparation de la poudre; il cite la préparation de l'eau ardente par distillation du vin; il décrit aussi wne autre eau ardente, l'essence de térébenthine. Les liquides devaient leur qualification à leur propriété de brûler.
Citons encore Marie la Juive, réjuitéc parfois a\'oir donné son nom au bain-marie, et terminons par le nom du pseudo Démocrite, mystificateur fameux qui prétendit se faire passer pour une réincarnation du ])hilosophe grec; cet exemple paraît avoir été sui\ I p:if un (•cihiiii iiomhre de ses contemporains.
a" Art sachi'. Laboratoire! de science apo('ryphe et de
littérature pseudonyme, c'esl ainsi (]ur Ton a souvent (jualifié
(') '< L'aiili(|uité incline visihlciiicnt vers la |)rali(|ii(' », nous dit Ilocfcr {Histoire de la Chimie, ('«l. iSOC), t. I, p. i). Coiiinicnl concilier cola avec J'analysi- de M. Hoiilroiix'.''
(^) Ilisloiie (le 1(1 ( liiiitic, I . ] , p. :)(yi, ot siiiv. ; Paris, i 8()()-i 8O9, 'i vol.
LA.NTIUl ITK. I.A IMI I l.OSOIMI I K KT lAvUT SArKK. 3/
l'Ecole d'Alexandrie. Le fait est que c'est en parlant d'elle que nous devons dire quelques mots d'un assemblage bizarre de science et de fantaisie, de vérités et de mensonges, de raison et de déraison, de tout ce qui constitue enfin l'art sacré. Nous le voyons apparaître pour la première fois sur la science de l'histoire, mais ses racines plongent plus loin. Berthelot est tenté de lui attribuer une origine grecque; généralement on préfère lui donner une origine orientale.
En Orient et en Egypte, la science est entre les mains des prêtres. Les initiés étaient tenus au secret par des serments terribles; ils payaient de leur vie toute parole imprudente (^). Rien d'étonnant donc à ce que la science ne soit connue qu'à partir du jour où elle s'est trouvée entre les mains des philosophes.
L'un des plus anciens documents écrits que nous puissions invocjuer au sujet de l'art sacré est La Kabbah ou Cabale. On nomme ainsi, du mot hébreu, kabbalah signifiant tradition, une doctrine métaphysique qui a pris naissance chez les Juifs, environ deux cents ans avant J.-C. et c[ui circule secrètement chez eux jusqu'à la fin du xv*^ siècle, époque où elle commença à occuper l'érudition chrétienne. Certains faisaient remonter les enseignements de La Kabbale à des traditions aussi anciennes que le monde. Vers le ii^ siècle avant notre ère, quelques rares manuscrits circulaient mystérieusement de mains en mains; s'augmentant sans cesse, ils devaient former en plusieurs siècles les deux principaux monuments de La Kabbale, le S.'pher lecirah correspondant à l'histoire de la Genèse, et le Zohar. histoire du Char céleste.
Les kabbalistes inaugurent pour nous des traditions qui ne seront que trop fidèlement suivies jusqu'à la Renaissance, en cachant leurs idées dans un style délibérément obscur, et en altérant à leur profit les textes sur lesquels ils prétendent s'appuyer. Ne tenant pas le moindre compte de la valeur des mots ni des lois du langage, ils substituent au sens naturel un sens allégorique favorable à leurs desseins. Un de leurs procédés (^)
(1) HoEFER, Histoire de la Chimie, t. î, p. 23-2. Paris, 1 866-1 869; >. vol. [^) Franck, Dictionnaire des Sciences philosophiques.
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consiste à prendre, soit la première lettre, soit la dernière de chacun des mots composant un verset de livres saints; ils font ainsi un mot nouveau dont ils tirent un sens mystique; on change la valeur des lettres en remplaçant la première par la dernière, alpha par oméga; ou bien encore on substitue aux lettres cpii composent un mot les chilïres cjue ces lettres représentent dans le système de numération des hébreux. On arrive ainsi à des rapprochements bizarres, et, à force de torturer les chiffres et les lettres, on alioutit à coniirmer les idées les plus étranges.
Les traditions de l'école de Pythagore se mêlent aux doctrines kabbalistiques. Pythagore, (pii avait développé ses connaissances par de longs voyages en Chaldée et en Egypte, avait considéré le nombre en soi, l'essence du nombre, comme Aristote devait concevoir plus tard la matière indéterminée. Le nombre est le principe des nombres et l'essence de toutes choses; il joue dans le monde le rôle de Dieu.
Le nombre lo est le résultat de l'addition des cjuatre premiers nombres; c'est le tétractys de Pythagore. On rapproche de celui-ci le quaternaire kabbalistique qui signale les entités qvii se groupent par qnatre, comme les éléments (terre, air, eau, feu), les points cardinaux, les saisons, les portes du ciel, etc., etc.
L'or est l'ornement du règne minéral (^). comme Jehovah est l'ornement du monde des esprits; on trouve des combinaisons de chiffre entre les deux mots.
Le terme liébienx Jcsod signifie à la fois fondement, et }nercure, parce (pu: le nu'rcnre est le fojulenient de l'art transnuilatoire. I-a nature du mercure estindi(piée parles noms liébreux (pii signifieni ilini ^'nutnt. et (huit les Ici très |)ro(hiiseMt par leur sommation le nondire \\), que donnent aussi les lettres du mot cocaj ((ui signifie étoile. En substituant à dieu le nom argent on a celui d'argent vivant ou \if argent.
Il csl Miulilc (!c nous iiiTrlci' plus loMglcnqts à ces puérilités; mentionnons cepcndanl le uoin d' Hermès Trisniégiste, [)ersormag<! imaginaire porlanl le nom du dieu (pu était consi-
(') ]I<)i;ii.ii, llisloii;' de la Clninie, p. -'^7.
LANTlyl ITK. I.A PII 1 LOSOIMIIK ET I.ART SACKK. Sq
déré eoiiime l'inventeur de tous les arts. Ce personnage a été considéré par toute l'alehimie comme l'initiateur de l'art hermétique ou art transmutatoire. On disait, qu'il avait écrit 25 Goo volumes.
« (^) Les écrits qui nous restent sous le nom d'Hermès, et qui, pour la plupart, sont étrangers à la Chimie, renferment, comme l'a déjà remarqué Meiners (^), des emprunts faits aux livres de Moïse et de Platon. C'est pourquoi beaucoup d'auteurs, entre autres Tennemann (^), pensent que les ouvrages d'Hermès ont été composés au moment où la religion chrétienne allait triompher du paganisme, et que le i^ecueil devait être pour les païens ce que la Bible était pour les chrétiens. »
Transcrivons encore la fameuse Table (Témeraude :
V Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut, et ce qui est en haut est comme ce qui est en bas pour l'accomplissement des miracles d'un être unique. Toutes les choses proviennent de la médiation d'un seul être. Le soleil est le père, la lune la mère, et la terre est la nourrice. Tu sépareras la terre du feu, ce qui est léger de ce qui est lourd, tu conduiras l'opération doucement et avec beaucoup de précaution; le produit s'élèvera de la terre vers le ciel et liera la puissance du monde supérieur avec celle du monde inférieur. C'est là que se trouvent la science et la gloire de l'univers; c'est de là que dérivent les belles harmonies de la création. ^Vussi m'appelai-je Hermès Trismégiste, initié aux trois parties de la philosophie universelle. Voilà ce que j'ai à dire sur l'œuvre du soleil. »
Cette Table d'émei'aude devait jouer un grand rôle dans l'alchimie des siècles suivants. D'après Hoefer, elle est transcrite pour la première fois par Albert le Grand, dans son livre De Secrelis. On ne fera tort à personne en admettant qu'elle est aussi fausse dans son style que dans son résultat, aussi fausse que le personnage qui en est l'auteur imaginaire.
Terminons en rappelant le nom, cité plus haut, de Zosime
(^) Hoefer, Histoire de la Chimie, p. .îdi.
(^) Meiners, Versuch ûber die retigronsgeschiclife der 'illesten vôlken.
(•*) Tennemann, Geschiclite der Philosophie, t. VI.
4o CHAPITRE I. — I, AN'riQl ITE, l.A PHILOSOPHIE ET E ART SACRE.
le Panopolitain, et demandons-lui la recette de l'art sacré pour faire de l'or et de l'argent.
« Prenez l'âme du cuivre cjui se tient au-dessus de l'eau du mercure, et dégagez un corps aériforme. L'âme du cuivre, d'abord étroitement renfermée dans le vase, s'élèvera en haut; l'eau restera en bas dans le creuset, afin qu'il se solidifie avec la flevu- d'or, avec la teinture d'or, et avec les autres matières... (^). ))
Il n'est pas nécessaire de poursuivre cette citation. Pendant dix siècles encore, la science sera sous l'empire des mêmes idées, s'exprimera clans le même style, et nous n'aurons que trop d'occasions d'en fournir des échantillons.
(') HoEFER. Hisloire de la Chimie, t. I, p. 270.