I.A VALKXCE. '>•? I
attirance viennent-ils là ? Le fait, quel que soit son motif, implique chez le jeune professeur, ciu'aucune découverte importante ni aucun Mémoire particulièrement remarquable ne recommande, des qualités brillantes de chef d'école.
Il commence bientôt la publication d'un Traité de Chimie organique. Celui de Gerhardt a déjà vieilli, puis il est trop descriptif et volumineux. Kékulé trouve dans ce travail un thème excellent pour coordonner ses idées ; c'est ainsi que la rédaction de la partie relative aux dérivés aromatiques fait naître l'admirable conception de la chaîne benzénic[ue. Le professeur a ouvert la voie au savant. Le premier volume paraît en 1861 (la préface est datée de i854), le second en 1866. L'Ouvrage n'est pas fini, mais toutes les questions intéressantes y ont été traitées. Pourquoi continuer ? Le troisième volume n'est publié qu'en 1882; encore Kékulé s'est-il adjoint des collaborateurs pour un travail qu'il regarde peut-être avec raison cornme fastidieux et tout à fait inutile. L'Ouvrage en est resté là. Mais en ciuoi cela pouvait-il atteindre les deux premiers volumes, qui avaient eu leur heure de très grande vogue ?
Les succès mondains suivent d'ailleurs les autres. Arrivé à Gand avec une valise, logé dans un appartement d'étudiant, le jeune professeur, qui n'a pas tardé à parler un français très convenable, épouse une jeune fille riche et de la plus belle société gantoise.
En 1864, il est nommé associé de l'Académie royale de Belgique. L'Académie lui appartient. Il faut voir les éloges que les rapporteurs décernent au moindre travail du plus modeste de ses élèves, tandis que les mêmes rapporteurs sont, pour Louis Henry par exemple, d'une froidevir significative. L'influence déborde pourtant de Gand et gagne Louis Henry à Louvain. Kékulé a chez lui un jeune chimiste allemand, catholique et besogneux; bien vite il le case comme préparateur à l'Université catholique de Louvain.
Cependant, il cpiitte Gand en 1867; immédiatement le feu de paille s'éteint; le laboratoire se vide complètement; ce professeur, plus brillant que profond, ne laisse pas trace de son passage.
52,? ciiAPiTUK xm.
Et lui-niênie. dans rinstitut splendide qui l'attend à Bonn, va commencer une nouvelle vie. Encore une fois, ce n'est pas lui qui va nous donner un exemple de l'organisation et de la méthode de ses compatriotes. C'est un impulsif et un imaginatif; on le croirait d'une autre race s'il n'entrait pas dans sa manière de concevoir les choses cette part de rêve qu'il a luimême dévoilée.
Car les découvertes de Kékulé n'ont pas leur source dans rexpérimentation. Il est extrêmement hahile et il a trouvé dans l'expérience une formation excellente de son esprit. Cependant, sans son apostolat en faveur de la valence, sans la conséquence brillante et féconde qu'il a su en tirer pour cette création admirable de la chaîne benzénique, il ne serait peut-être pas sorti, avec ses seuls travaux de la boratoire, d'une très honnête moyenne.
On nous l'a dépeint parfois comme un ainbitieux; à ses heures de succès, pendant les belles années de sa jeunesse à Gand, il en a peut-être eu les apparences ; on nous le dit et nous le croyons. Et cependant, une fois installé à Bonn, cet homme si remarquablement doué n'aurait eu qu'à parler pour faire éclore des travaux dans un pays où on les fait toujours nombreux, et se créer ainsi une seconde réputation qui avirait pu faire envie à beaucoup de ses collègues allemands. Au lieu de cela, soit scepticisme, soii indifférence, il se prive de ces faciles succès ; il semble changer de personnalité en même temps que de résidence, et ce soi-disant ambitieux se condamne à la médiocrité.
Parmi les savants (]ue nous appellerons plus loin les professeurs de 1860, un autre chimiste s'impose à notre attention: c'esi Wuiiz. Mais, bien (juc français de (-œur et d'âme, il est aussi méthodique, aussi prudent, aussi persévérant que Kékulé est imaginatif, fougueux et fantaisiste. Rien de français dans l'œuvre de ce Français mâtiné d'Allemand, né à Strasbourg, mais de soncbc «iiirl(|iic pcn allcrMandc à ce ([u'il senibl(\ dans un milieu hithérien, dun ])èrc jjasteur. Vrai Alsacien, foncièremcni lich'-le jusiju'à sou dernier jour et à travers tous ses malh'Mirs à sa \raic pairie, mais a\anl lra\aillc lonle sa vie
LA VALENCE
ù la diltuslon, sur le sol français, d'une science qui n'a rien de français parce qu'elle vise un système, et que les savants qui ont laissé un nom dans cette nation privilégiée n'ont jamais recherché que ce cjue Lavoisier appelait des vérités éternelles.
Wurtz est né le 26 novembre 1817; il est donc de 12 ans l'aine de Kékulé: on ne le croirait pas, à comparer leurs œuvres. Il reste jusque l'âge de 26 ans dans sa ville natale, y poursuivant ses études médicales avec une louable application, et tout en devenant en même temps préparateur, puis chef des travaux de chimie. Reçu docteur en médecine le i3 août i843, il fait un séjour d'un an chez Liebig, à Giessen, puis se rend à Paris où, en i845, il devient préparateur de Dumas. Sa carrière se terminera dans la capitale, le 12 mai 1884, après avoir gravi tous les degrés de la hiérarchie scientifique. En 1847, i^ avait été reçu à l'agrégation; sa thèse portait « sur les corps pyrogénés )\ En 1849, i^ remplaçait Dumas dans le cours de Chimie organique à l'Ecole de Médecine, et devenait professeur en i853.
Ch. Friedel, élève et successeur de Wurtz, a consacré à son maître une étude (^) ciui, outre qu'elle nous fait aimer cette personnification du devoir, est pour nous un précieux document d'histoire. Un point nous y a souvent frappé, c'est que le nom de Gerhardt s'y trouve à peine mentionné. W urtz est l'élève de Dumas. Mais quelle filiation il y a-t-il entre le maître et lui ? Par quel côté, sous quel aspect, l'un a-t-il développé, perfectionné, ou seulement continué l'autre ? Nous avouons ne pas le voir.
Cependant, une succession splendide allait s'ouvrir en France. Le malheureux Gerhardt mourait en i856 à l'âge de 4o ans, dans toute la vigueur de son oénie turbulent. Il mourait sans héritier. Wurtz avait 89 ans ; il s'était signalé par des travaux de grand mérite: par ses analyses nombreuses de Mémoires étrangers, publiées dans les recueils français, il s'était acquis un renom d'érudition. Entre les mains attentives et respectueuses de Wurtz, l'œuvre de Gerhardt allait se développer, on peut presque dire normalement.
(') Bulletin de la Soc. chimique de Paris, année i885.
Ti.f^ CIUI'ITHK Xllt.
Nous avons trouvé et nous t^ou^■erons le nom de Wurtz mêlé à tous les problèmes d'expérimentation qui ont jeté les bases de la Chimie ort^anique. Ce sont ces belles recherches sur les composés cyaniques (toujours si fécondes dans la première moitié du xix® siècle) couronnées par la découverte des ammoniaques substituées (vers 1849), *^^s travaux sur l'alcool amylique et les radicaux mixtes (vers i855), sur le glycol (i856), l'acide lactique (1859), l'hydrate d'amylène (i863). Mais dans €63 c[uelc{ues travaux, choisis comme les plus importants dans l'œuvre de l'éminent savant, nous ne verrons pas sa personnalité occuper le premier plan. Sa nature se manifeste autrement. En i883, tout à la fin de sa longue carrière de chercheur, dans une conférence qu'il fait sur l'aldol (^), il signale qu'en travaillant ce sujet pendant 10 ans il a voulu donner « à ceux qui l'entourent et le suivent un exemple de constance et de fidélité à la science ».
Wurtz se recommande encore à notre attention par ses recherches svir les applications de l'hypothèse d'Avogadro et Ampère à la Chimie organique, et les discussions qu'il eut à soutenir sur ce point avec Henri Sainte-Claire Deville. Nous voyons là le chef d'école de même que dans ses divers exposés (^) de l'histoire de la Chimie. Nous reviendrons ultérieurement sur ces différents aspects saris oublier que, dans les questions fondamentales, Wurtz aussi l)ien (jue Kékulé ne sont pas des iniliateurs (■') : ils n'ont fait ([ue continuer l'œuvre de Gerhardt.
■ (') Conférences à la Société chimique en i883-l88G. Paris, lîurcau des deux Revues, 1886, p. 73.
(^) Leçons de Philosophie chintiquc. Paris, i 8G4 ; Théorie atomique (JJibl. scient, intern., Paris, vers 1879); liilmduetion au Dictionnaire (mai 1868) Paris; 1874.
(■■') A en croire le Liber Meiiiorialis de l'Univcrsilé de Cand (Gand, Vanderpoorlen, 191 3), Kékulé esL « le créateur de la Chimie ors;aniquc telle que nous la concevons aujourd'hui ». Rien c{ue cela ! Et le biographe envoie à sa victime ce pavé de l'ours : « Le nom de Kékulé brillera éternellement parmi ceux des plus grands génies dont s'enorgueillit l'humanité savante » (t. II, p. i57).
LA VALENCE. 52
m. — Les Mémoires de Kékulé et de Couper.
Les deux Mémoires dans lesquels Kékulé expose ses idées sûr la valence ont été écrits après son séjour à Londres, tandis qu'il était à Heidelberg. j
Le premier est intitulé « Sur les combinaisons dites conjuguées et la théorie des radicaux polyatomiques {}) ». Il date de la fin de l'année 1867. L'aviteur y adopte les poids atomiques de Gerhardt; mais, probablement pour éviter à ses lecteurs la confusion (^), il emploie les symboles barrés pour l'oxygène et le carbone. Il tend à ramener les combinaisons conjuguées aux mêmes types que les autres. Sans insister sur ce point, signalons seulement les notions relatives à la valence.
Les éléments sont classés d'après leur atomicité ou basicité:
I" H,Cl,Br, K 3' N, P, As;
en même temps, il cite en note le carbone tétravalent, mais il reviendra plus tard sur ce sujet.
Il parle aussi de l'atomicité des radicaux. Dans CH', la présence du radical CH"' n'est que « shématique », car on ne peut faire de dérivé méthylicjue avec le for mène. Le chlorure de méthyle est le chlorure d'un radical monoatomique; le chloroforme est le chlorure d'un radical triatomic[ue. On voit que, concernant cette atomicité des radicaux, les idées sont les mêmes c[ue celles d'Odling; elles sont plus complètes et plus nettes chez ce dernier. Au contraire, l'atomicité des éléments nous paraît mieux formulée chez Kékulé que chez ses prédécesseurs.
Cette première Note provociua-t-elle un échange de vues avec ses correspondants anglais ? Nous n'avons aucun renseigne-
(1) Ann. d. Chem. u. Pharm., t. CIV; fascicule distribué le 3o novembre
(^) Lehrbuch (t. org. Chem., t. I, p. 100. Erlangen, 18G1.
ment sur ce point, mais Kékulé, dans son second .Mémoire (^), a soin d'attirer l'attention du lecteur sur l'origine de ses idées. Il signale que la plupart ne lui appartiennent pas; il reconnaît ce ciu'il doit à Willamson, Odling, Gerhardt, et surtout à Wurtz. « Bien que ce dernier n'ait pas formulé nettement sa pensée, il est facile de la lire entre les lignes de ses travaux classiques. » Ce Mémoire « Sur la constitution et les métamorphoses des combinaisons chimic[ues et svir la nature chimique du carbone » ne tionne évidemment pas ce que promet son titre. Nous avouons ne pas y voir beaucoup d'idées significatives ; les types régnent toujours en maîtres, et comment, avec eux, faire naître la direction définitive des constitutions ? L'auteur y développe des considérations sur des réactions d'addition qui précéderaient, d'après lui, les doubles décompositions. Il est net, pourtant, au sujet de l'atomicité du carbone; il en fournit une série d'exemples :
G Cl* GS^
SH^Cl €HC13.
Pour les composés contenant deux atomes de carbone, deux valences sont utilisées à la réunion de ces deux éléments carbonés, et Kékulé établit la fornnde générale des carbures
Mais l'auteur ne peut se dégager des formules typiques (pi'en une seule série d'exemples [^). Et quelc[ues considérations ([u'il rapporte en une Note (^) nous semblent assez significatives :
« On se sert généralement pour l'acide acétique de la formule II ^ ^ ^— la formation à partir de l'acétonitrile (de lucnic (|ue la transformation du chloroforme €H'",Cl-' en acide forinuiuo) londuit à la fornude J '3- comparable à l'acide
(') Ami. il. Cliciii. II. l'Iiarm., I. CVI, p. r.>9. Lo rasciciilc a ôl6 dislribuc b 19 mai |8')8.
(2) Ilnd., p. 143.
(■') llnil., 1). l5..
LA VALENCE
métaphosphorique. Enfin une série de décompositions donnent naissance à de l'acide carbonique ou à une autre autre combinaison du radical GO '. Par conséquent, l'acide acétique peut être considéré comme {i'oir Mendius, Annalen, t. CIII, p. 80) :
€H3 Sons
il paraît alors analogue à l'acide sulfobenzolique (c'est l'acide carbométhylique). Wanklyn a découvert récemment la remarquable formation d'acide propionique par l'action de l'acide carbonique sur le sodium éthyle; elle peut être interprétée comme la formation d'acide sulfobenzolique par l'action d'anydride sulfuric[ue sur le benzol (^) ').
Nous savons (^) que ce rapprochement a déjà été fait par Kolbe en i843. On voit combien il est instructif, et l'on peut s'étonner qu'il n'ait pas été mieux mis en valeur par Kékulé.
Le Mémoire de Kékulé avait paru le 19 mai i858; le i\ juin, Dumas présentait à l'Académie des Sciences de Paris une Note d'un chimiste anglais, A. Couper, intitulée : « Sur une nouvelle théorie chimique (•') ».
Sans nous arrêter à la distinction entre l'atlinité de degré et l'affinité élective, signalons que celle-ci se caractérise comme suit pour le carbone :
« 1° Il se combine avec des nombres d'équivalents égaux d'hydrogène, de chlore, d'oxygène, de soufre, etc., cpii peuvent se remplacer mutuellement pour satisfaire son pouvoir de combinaison.
)' •2'' Il entre en combinaison avec lui-même.
» Ces deux propriétés sutlisent, à mon avis, pour expliquer tout ce que la Chimie organique olîre de caractéristicjue. Je crois c[ue la seconde est signalée ici pour la première fois. A mon
(') La plupart des arguments invoqués ici n'appartiennent pas à Kéiculé; nous reviendrons sur cette question au Chapitre XV. (^) Voir Chapitre XI, >!! 1, au début. (3) Comptes rendus Acacl. Se, t. XLVI, i858, p. 11 57.
j^S CllAl'ITKK XIII.
avis, elle rend compte de ce fait important et encore inexpliqué de l'accumulation des molécules de carbone dans les combinaisons organiciues. Dans les composés où 2, 3, 4? 5, 6, etc. molécules de carbone sont liées ensemble, c'est le carbone qui sert de lien au carbone.
» Ce n'est pas l'hydrogène cjui peut lier ensemble les éléments des corps organiques. Si, comme le carbone, il avait le pouvoir de se combiner à lui-même, on devrait pouvoir former les composés H- Cl', H'''C1-, H«G1\
» En ce qui concerne l'oxygène, j'admets qu'un atome de ce corps en combinaison exerce une aflinité puissante sur un second atome d'oxygène, qui lui-même est combiné à un autre élément. Cette affinité est modifiée par la position électrique des éléments auxcjuels se sont respectivement attachés les atomes d'oxygène. Les développements qui vont suivre feront comprendre cette pensée.
» La puissance de combinaison la plus élevée cjue l'on connaisse pour le carbone est celle du second degré, c'est-à-dire 4-
)) La puissance de combinaison de l'oxygène est représentée par 2.
)) Toutes les combinaisons du carbone peuvent être ramenées à deux types. L'un deux est représenté par le symbole
l'autre, par le symbole
où m est <C n, ou bien n CM' + ;«CM'-, où n peut devenir nul. On peut citer comme exemple du premier type les alcools, les acides gras, les glycols, etc.
» Les alcools méthylique et éihylique seront représentés par les formules
„ \ O OH , i O 011
( ip , ; \ ir»
Exirayons encore do la Noie de Couj^cr (|iicl([ucs for-
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LA VAl.KNCE.
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