II. — Kékulé et Wurtz
Kékulé (1829- 1896) (^), dont Odling vient de nous citer le nom, est l'un des savants qui a le plus contribué à la diffusion de la notion de la valence.
D'abord élève de Liebig à Giessen, il se rend ensuite à Paris où il suit les cours de Dumas, fait la connaissance de Wurtz qu'il a l'occasion de rencontrer souvent, il voit aussi Gerhardt qui lui communique avant la lettre ses expériences sur les acides anhydres. Après Paris, il accepte une place d'assistant chez Planta à Reichenau (Suisse); il y reste un an et demi. De là il se rend à Londres où il entre spécialement en relations avec Williamson; il connaît aussi Odling, il noue des liens d'étroite amitié avec Reinhold Hoiîmann, assistant de Williamson, et avec PL Mûller, préparateur de Warren de la Rue (^).
En 1854, avant de quitter le beau séjour des Grisons où il avait pu se livrer dans le recueillement aux études dont il avait puisé les éléments à Paris (■'), Kékulé publiait avec Planta une
[^) Né à Darmsiadi, le 7 soptoinbro 1829.
{^) Ces détails sont extraits du discours do Kékulé lui-même à la «fête du benzol » [Berichte der d. cheni. Ces., 1890, p. 1965, et dr celui prononcé à l'inauguration de la statue du savant [Ibid,, année 190^, p. /|r)i8).
(•■') Ibid.
L\ VALEXCE. 5 If)
Note sur certaines ba;,e'.. volatiles: il y lorniulait l'éthyle eu C'. 11 arrive à Londres ; le 6 avril on y lit une >sote de lui devant la Royal Society ('); mais, chose curieuse, le jeune savant a adopté la notation de Gerhardt et de Williamson.
Cette culture internationale que se donne le jeune Kékulé montre bien que ce n'est pas un volontaire. Ce n'est pas lui qui va se cloîtrer dans un laboratoire pour résoudre un problème qui le hante. Il va chercher son instruction chez les autres. Mais comme il choisit ses maîtres ! Il prend tous les plus grands de l'Europe. Quel exemple c[ue l'enseignement oral de Dumas ! A Londres il arrive auprès de Williamson chargé des confidences de Gerhardt ; évidemment il fut reçu avec une bienveillance toute spéciale. Voilà comme il s'instruit. D'ailleurs û n'apprend pas, il assimile. Mieux que cela, c'est un imaginât if : il voit (^) les idées c[u'il a faites siennes. Il les voit, et, avec sa mentalité germanique, il les représente par des modèles ci des ligures sur le papier. Ce que cette méthode a de
(^) Aitii. (l. Clieni. II. Pluirin., t. XC, iSS^. Le fascicule est distribué le i3 juillet i854. L'orateur c'e igO) (Berichle, p. 4618) sigiiale ce travail qui traite de l'acide thiacétique, comme contenant les bases de sa théorie de la valence.
1'^) Kekulé a dit lui-même .Berirlile il. cl. client. Ges., année i8go, p. l'JoG) : '< Pendant mon séjour à Londres jai habité longtemps Claphum Road aux environs du « Common ». Mais je passais la plupart de mes soirées chez mon ami H. MûUer à Islington, à l'autre extrémité de la capitale. Nous parlions de toutes sortes de choses, mais surtout de notre chère Chimie. Par un beau dimanche d'été je fis le même trajet sur l'impériale du dernier omnibus à travers les rues généralement si animées, nxais en ce moment désertes. Je me perdis dans mes rêveries. Les atomes dan- SLient devant mes yeux. .Je les avais toujours vus en mouvement, mais je n'avais jamais pu fixer la direction de leur coarse. ('e jour-là je vis que les petits formaient le plus souvent des couples, de plus grands en absorbaient deux petits, de plus grands encore en absorbaient trois et même quatre, et tout tournait en rond. Je vis les grands former une chaîne tramant à ses extrémités des petits. .Je vis ce que le vieux maître Kopp, mon vénéré maître et ami, a décrit d'une façon si charnif.ute d&ns son « Molecularwelt », mais je le vis longtemps avant lui. Le cri du conducteur « Clapham Road » me fit sortir de ma rêverie, mais je passai une partie de la nuit à mettre sur papier quelques-unes des images de mon rêve. Ainsi naquit la théorie de la structure. »
puéril en apparence ne peut l'arrêter, car il a la foi. D'ailleurs , il sera bientôt transporté dans un milieu où toutes ses facultés seront mises en valeur.
Revenu en Allemagne après son séjour à Londres, Kékulé s'était installé à Heidelberg. Il y avait publié un Mémoire sur la constitution du fulminate de mercure (^), puis deux autres travaux de pure spéculation que nous aurons à examiner dans ce Chapitre comme documents intéressant la notion de la valence. C'est à Heidelberg que vint le chercher sa nomination (^) de professeur ordinaire (') à l'Université de Gand (octobre i858).
Il y trouve une jeunesse universitaire en moyenne sérieuse, assez inoutonnière, pas du tout scepticiue, à ciui l'étranger en impose souvent, et qui demande pour être conquise des qualités d'homme que le jeune professeur incarne parfaitement à ses yeux. Kékulé rencontra bien vite dans ce nouveau milieu un très grand et légitime succès. On nous dit qu'il s'en est souvenu jusqu'à la fin de sa carrière.
Ce succès se double bientôt de la vogue de son laboratoire ; les étrangers y affluent, tous allemands d'ailleurs. Par quelle
(') Ann. d. Cheni. u. Pharin., t. CI, p. 200. Auschfitz; (Berichie, p. /1618, 1903) dit que, dans ce travail, le maître a reconnu la tétravalence du car- Ijone avant Couper. Ce n'est assurément ni chez Kékulé, ni chez Couper qu'il faut chercher la première idée de la valence en général, ni même de la tétravalence du carbone.
(^) Je ne veux pas dire par là qu'on alla prier Kékulé de bien vouloir accepter : il n'en était pas là à ce moment de sa carrière. Je crois savoir même qu'il eut à faire mouvoir des influences.
L'intervention de Stas {Berichte, 1900, p. 4620) dans cette affaire serait un petit point d'histoire locale curieux à élucider. Qu'il s'en soit vanté plus tard, à l'heure du succès de Kékulé, c'était une petite faiblesse bien naturelle chez lui; mais je verrais dans les premières démarches une impardonnable inconséquence scientifique. En conformité avec ses principes, Stas ne pouvait avoir aucune considération pour les théories dont Kékulé s'était déjà fait l'apôtre \i>oir les curieuses déclarations qu'il fit à propos de travaux, excellents d'ailleurs, de Louis Henry dans notre biographie de ce dernier [Annuaire de l'Acad. de Belgique, njiH)].
(■^) Généralement, dans l'Enseignement supérieur de l'iitat belge, un professeur est d'abord « extraordinaire » pendant quelques années.