CONSTITUTION* DEFINITIVE DU SYSTEME CHIMIQUE
avec II, 275 parties d'oxygène. L'atome de bismuth pèse donc 886,92, et, comparé à l'hydrogène comme unité, 71,07. La chaleur spécifique de ce métal, déterminée par Dulong et Petit, est 0,0280, et donne le poids de l'atome moitié plus grand. Aussi longtemps que l'oxyde bismuthique était le seul dont on avait déterminé la composition, j'adoptai le résultat tiré de la chaleur spécifique, ou i33o,377 pour le poids de l'atome en considérant l'oxyde bismuthique comme composé de 2 Bi + 3 O, composition analogue à celle de l'oxyde antimonique ; mais du moment que la composition du suroxyde de bismuth se trouvait incompatible avec ce poids atomique, il fallait le rejeter. »
C'est l'analogie qui a eu raison de toutes ces tergiversations : « Depuis que l'on sait que le bismuth suit la série d'oxydation de l'arsenic et de l'antimoine et que l'oxyde bismuthique est composé de deux atomes de métal et de trois atomes d'oxygène, on en a tiré le poids atomique i33o,377. »
Berzélius avait donc adopté en i835 les formules Bi- 0 et Bi O, malgré les indications des chaleurs spécifiques, et, en revenant aux formules qui sont restées les nôtres, il a motivé sa nouvelle attitude par des analogies chimiques.
Dans ces conditions, les travavix si importants au point de vue physique, que Regnault (^) commençait en i84o sur les chaleurs spécifiques, ne pouvaient être particulièrement utiles au système chimique. Le premier Mémoire propose de conformer à ces indications physiques les poids du bismuth de l'argent et du carbone. La proposition n'était pas neuve pour les deux premiers; quant à écrire CO^ pour l'oxyde de carbone (^), personne ne pouvait raisonnablement s'y résoudre. En 1849, Regnault détermine la chaleur spécifique des métaux alcalins, confirme celle de l'argent, 'signale l'isomorphisme de l'oxyde d'argent
(^) Ann. de Chim. et de Phys., t. LXXIII, 1840, p. i ; Ibid., 3^ série, t. I, 1841, p. 129; Ibid., 3^ série, t. XXVI, 1849, p. 261; Ibid., 3'^ série, t. XLVI, i856, p. 268; Ibid., 3® série, t. LXIII, 1861, p. 5; Comptes rendus hebdomadaires, t. LV, 1862, p. 887.
(^) La proposition de Regnault sur ce point est passée sous silence par la plupart des historiens. Est-ce « par diplomatie » comme dans le cas cité par Cannizaro [Gerhardt et son œuvre, p. Ht) ?
")4S ClIAI'ITRi: \l\.
avec les oxydules de cuivre et de niei'cure, et l'isomorphisme du sulfate de soude avec le sulfate d'argent.
Cependant, au moment où Regnault faisait sa proposition pour les métaux alcalins, Gerhardt écrivait depuis longtemps K^ O. Citons non seulement son Précis (i845), mais son Mémoire de 1843 « Considérations sur les équivalents de quelques corps simples et composés ». De plus, fait que l'on oublie parfois, il avait doublé tous les poids atomiques de Berzélius, faisant II = I, au lieu de H = o,5.
La lecture du Mémoire de i843 démontre que Gerhardt n'a })as été guidé par les chaleurs spécifiques. Ses raisons sont plus élevées, ce sont des considérations très générales sur le classement des réactions. Au fond, si l'on veut bien y réfléchir, il ne fait que calquer la formule Az^ O sur H^ 0, mais il est guidé par des raisons profondes de philosophie chimique qui recèlent les phénomènes de substitution, la première application logique de la polybasicité à la Chimie organique, et toutes les découvertes que couronneront bientôt les travaux de Williamson et la mise au jour de l'anhydride acétique.
Cependant, comme nous l'avons dit précédemment, Gerhardt, sous prétexte d'organiser la Chimie organique, désorganisait la Chimie minérale. Il accusait im désaccord entre les deux; ce n'était pas exact : le désaccord existait seulement du côté des métaux alcalins et de l'argent. Il aurait dû se contenter de dédoubler le poids atomique de ces derniers, il aurait respecté l'œuvre de Berzélius et évité aux chimistes beaucoup de discussions, ainsi que des difficultés sérieuses aux historiens.
En effet, le développement normal de la Tal)le de Berzélius de i833, pour arriver ù notre système moderne, impliquait logi- (luement : 1° le doublement de tous les poids afin de revenir ù II = I, au lieu de cette base M = o,5 dont on ne nous avait pas donné la justilication philoiiophiciue; :i^ ensuite, et seulement ensuite, le dédoublement des ])()ids atomiques de l'argent et des métaux alcalins.
Mai;-, riiisloiic iic suit pas loiijours c'ctte logique qu'il nous est si facile de faire ^■aloir après coup. Va\ la suivant daus ce cas,
CONSTITUTIOX DÉFINITIVE DU SVSTÈMK CHniKJUE. m'Q
elle aurait donné aux chimistes une occasion exceptionnelle d'utiliser les services de la loi de Dulong et Petit.
Gerhardt, au contraire, vit une discordance entre les poids des dérivés carbonés et de tous les produits minéraux. Encore sous l'empire de l'idée de Dalton, c[ue tous les oxydes répondent à une même formule générale, et comme Berzélius avait admis MO, il adopta M^ 0. Il écrivit jusqu'à sa mort Ba^ 0.
Comment les chimistes ont-ils été ramenés au BaO de Berzélius ? Les professeurs de 1860 ont donné une réponse à cette c[uestion, mais nous ne l'adopterons pas sans la discuter.
On attribue à Cannizaro la réforme qvie nécessitait l'œuvre de Gerhardt. Le savant italien, qui avait travaillé chez Regnault en i85i-i852, était bien préparé pour appeler l'attention des chimistes sur les discordances pouvant exister entre la Table des poids atomiques et les déterminations de chaleur spécifique.
Il publiait, en i858, le programme d'un Cours de philosophie chimique fait à l'Université de Gênes. « M. Cannizaro a fait de la théorie d'Ampère le point de départ de son cours de philosophie chimic[ue. » Ainsi s'exprime le rapporteur de ce travail (^). Et, de fait, il est difficile d'attribuer à une publication de ce genre, cpielque importante qu'elle soit, une influence directrice sur la science. Sa tendance est surtout professorale. Elle s'exerçait ici au même titre en faveur de la chaleur spécifique. Citons quelques appréciations à son sujet :
« Mais, comme à l'exemple de Gerhardt, on dédoublait les poids atomiques de tous les métaux, on dut plus tard, surtout après que H. Rose et Cannizaro eurent apporté de nouvelles (?) raisons en faveur de la demande de Regnault, les doubler de nouveau, à l'exception de ceux de l'argent et des métaux alcalins (^). ))
f( De plus, Cannizaro montrait combien la chaleur spécifique des métaux est un guide sûr pour déterminer leur poids ato-
(') Répertoire de Chimie pure, t. I, p. 2o5.
(-) Ladenburg, Histoire du développement de la Chimie, p. 287. Paris, Hermann.
mique; ceux-ci, après l'initiative de Gerhardt, étaient faux pour beaucoup de métaux (^). »
Voici l'appréciation de Wurtz {^) : « Cette idée de métaux diatomiques a été énoncée pour la première fois en i858 par M. Gannizaro, qui l'a fondée sur des données physiques; elle a été soutenue et propagée par l'auteur qui a cherché à l'appuyer d'arguments chimiques. Parmi ces derniers, nous citerons principalement ceux qui sont tirés de l'analogie de ces métaux avec les radicaux diatomiques tels que l'éthylène, les fonctions que les uns et les autres remplissent dans les combinaisons étant les mêmes. Sans nous étendre sur ce sujet, nous dirons que M. Gannizaro a attribué aux métaux dont il s'agit un poids atomique double de celui que leur assignait Gerhardt, innovation qui a introduit des changements importants dans la notation de ce dernier chimiste. De fait, il en est résulté un nouveau système de poids atomiques qui est en harmonie parfaite avec les données physiques que nous avons mentionnées. Ces dernières sont tirées des lois autrefois découvertes par Dulong et Petit et par Avogadro et Ampère. »
Il y a plusieurs restrictions à faire au sujet de cet exposé. Il nous paraît douteux qvie Gannizaro ait pu, en préparant son cours, créer un « nouveau » système de poids atomiques. La petite modification apportée au système de Berzélius ne peut justifier à notre avis ce qualificatif. De plus, l'auteur nous dit que le savant italien a fondé sa conception des métaux diatomiques sur des données physiques, et plus loin il nous signale qu'il en « résulte » un système nouveau en harmonie parfaite avec les données physiques.
Wurtz avait traité ce même point d'histoire quelques années auparavant. « L'idée des métaux diatomiques, nous dit-il (^), a été énoncée pour la première fois par M. Gannizaro; elle a trouvé son principal point d'appui dans l'existence des radi-
(') E. VON Meyer, GeschiciJe d. Cheinie, p. 288. Leipzig, Vcil; 1895. (^j Dictionnaire, r868. Introduction, p. lxxvi.
(■*) Leçons de Chimie, p. :\'J. (Soc. cliini. de Paris), professées en i863. Paris, Hachellp; 186J.
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eaux diatoiiiiques, de nature organique, notion qui a été introduite (^) dans la science par mes propres expériences. Les radicaux organiques sont les représentants des éléments de la chimie minérale et l'existence des radicaux organiques polyatomiques constitue un argument puissant en faveur de la polyatomicité de certains métaux. Il convient d'ajouter que cette idée de la polyatomicité de certains éléments s'est fait •jour dans la science lentement et par degrés. )>
Il faut reconnaître que l'argumentation est bien mauvaise : personne ne pensera, sous prétexte qu'il existe des carbures (mieux que des radicaux) octovalents, à chercher un métal qui leur corresponde à cet égard. Mais n'en retenons que l'influence de l'atomicité dans la réforme proposée par Cannizaro. Nous ne serions pas éloigné de considérer cette influence dépassant celle des chaleurs spécificjues : l'atomicité, argument nouveau en i858, était plus propre à frapper les esprits.
Quoi qu'il en soit, et c'est là le seul enseignement que nous voulions demander à l'histoire, les chaleurs spécificjues n'ont pas réalisé une réforme; elles y ont peut-être contribué dans une certaine mesure, comme elles l'avaient fait pour Berzélius. Prétendre que notre système chimique s'appuie sur la loi de Dulong et Petit est, à notre avis, une erreur selon l'histoire. Ce sont les professeurs de 1860 qui l'ont accréditée.
Dans quelques cas isolés, on a été amené à mettre la classification d'accord avec les chaleurs spécifiques. Cependant nous savons aujourd'hui que le carbone, le bore et le silicium sont dissidents, que le phosphore et le soufre ne se conforment qu'avec peine à la loi. Il est curieux ([ue ces soi-disant anomalies se rapportent à des éléments dont plusieurs ont un poids atomique à tous égards indiscutable actuellement. Signalons enfin que l'arsenic et l'antimoine ont été considérés comme triatomiques, notamment par Odling, avant la réforme que l'on attribue à Cannizaro.
(') Voir plus haut notanuncnt le Mémoire a'Odling où 1 auteur considère les radicaux CH', GF^, CH et C.
Loi (TAi'Ogadro et Ampère. — Nous savons que Dumas a fait en i832 la première tentative d'appliquer au système chimique les idées d'Ampère. Nous nous rappelons que, malgré les préventions de son esprit, il a été forcé de les abandonner. Cette attitude résulte des faits observés et non pas d'une interprétation erronée sur la valeur des notions d'atoine et de molécule. Rien ne s'opposait, si les faits expérimentaux avaient été concordants, à ce cjue Dumas appelât atome notre molécule,et notre atome demi-atome. Il nous paraît certain, après la lecture attentive de ses travaux, que la difTiculté ne gisait pas là pour lui (^).
Curieuse fécondité que celle tant vantée de l'hypothèse d'Ampère et Avogadro, et qui, dès la première expérience, fait vei^ser Dumas dans ce que nous considérons aujourd'hui comme une erreur au sujet du mercure, le conduit pour le soufre et le phosphore à des résultats si extraordinaires qu'il n'hésite pas à proclamer la déchéance de la théorie atomique. Cependant il n'abandonnait pas complètement les considérations de volumes gazeux, soupçonnant probablement encore là une force utile à la science, bien qu'accessoire (^).
Faire de la chimie avec des axiomes, lui appliquer la méthode un peu ancienne cfue les philosophes grecs avaient inise en œuvre pour pénétrer les secrets de la nature avait cependant tenté un philosophe-chimiste nommé Gai'.din ([ui inaugurait une série de publications sur la matière par une Note présentée à l'Académie des Sciences en 1882, «Recherches sur la structure
(') Grimaux [Ch. Gciha.d/, fia i-ic cl srt/i (t-in'rc, p. 307. Paris, Masson; 1900) nous dit : « La tlicorie atomique portait en elle le germe de sa destruction, la confusion entre l'atome et la molécule. » Et (p. 3o8) : « Dumas, mettant en relief ces contradictions, résultant d'une fausse interprétalion de l'hypolhèse générale d 'Avogadro, contribuera plus que tout autre à renverser 1'; ncienne théorie atomique. »
(^) Caiinizaio dit au sujet de celle iiiriuene(> d(^ Dumas [lié perloire de Chimie fiure, I. I, i858, p. 202) : c (>uoi qu'il eu soit, la science est redevable à M. Dumas de l'habitude, aujourd'hui juisc par les chimistes, tl'aecorder une grande importance à la délermiualiou de la densité des vapeurs des corps, pour s'éclairer sur la constitution de leurs molécules. »
CONSTITUTION' UKFIMTIVK DU SVSTÈMI-; ClintlQLE. 55!î
intime des corps inorganiques définis (^) ». Une seconde Note (^) intéressante et pleine de réserve s'occupait des questions dont se désintéressait complètement l'opinion. On demandait des faits. Gay-Lussac et Becquerel, appelés à émettre un avis, disaient :
« Quoi([ue l'Académie accueille ordinairement avec une certaine réserve les théories cjui ne sont pas appuyées sur des faits nouveaux, néanmoins celle cjui est présentée par M. Gandin repose sur des principes si simple-:, que vos Commissaires ont cru devoir vous en rendre un compte détaillé ( '). »
Arrivons à Laurent et Gerhardt; certainement l'hypothèse d'Avogadro et Ampère joue un rôle dans leurs conceptions; dire qu'elle a une influence directrice serait peut-être difficile à établir sur des textes. En 1846, dans son Mémoire sur les combinaisons azotées, Laurent s'occupe spécialement des volumes; mais, constatation intéressante, c'est la substitution et l'homologie qui servent d'assises à ses raisonnements (').
M. Graebe, qui s'est attaché à faire une étude spéciale de l'influence de l'hypothèse d'Avogadro sur le développement de la Chimie ( '), signale que H. Kopp, auteur d'une histoire de la chimie publiée en 1 840-1847 qui fit autorité en Allemagne, ne mentionne la célèbre hypothèse que clans la discussion du Mémoire de Dumas (i832) et pour se rallier aux conclusions de ce dernier ("). Autre aveu intéressant que nous trouvons dans
(^) D'après Graebe, Journ. f. prakt. Chein., nouvelle série, t. LXXXVII, 1913, p. 166.
(-) Ann. de Chim. et de Phiji,., t. LU, i833, p. ii3.
(^) D'après Graebe, Ibid., p. 169.
(*) Ladenburg dit à ce sujet [Histoire du développement, p. 181. Paris;
;' Bien que l'hypothèse d'Avogadro i'ûl le principal critérium dans l'établissement des formules, les résultats fournis n'en étaient pas moins contrôlés par les réactions chimiques, les propriétés physiques, comme les chaleurs spécifiques, les volumes spécifiques, la forme cristalline, etc. » Ce nous paraît une paraphrase assez malheureuse d'un passage du ^Mémoire de Laurent [çcir Chap. X, § II, p. f\5{)) : « Nous répondrions volontiers... ».
(■•j Journ. f. prakt. Chem., nouvelle série, t. LXXXVII, 1910, p. i45.
('') Ibid., p. 1-5.
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le Mémoire de M. Graebe, et qui est précieux de sa part, c'est que Williamson, dans ses travaux sur l'alcool et l'éther, ne fait pas mention des idées d'Avogadro et d'Ampère (^), et ne s'est pas occupé de déterminer des densités de vapeur (^).
Mais ce qui nous paraît plus significatif cjue toutes ces citations, c'est que, du jour où l'on eut reconnu la constitution de l'acide acétique par les expériences à jamais célèbres de Williamson et de Gerhardt, on se trouva à même d'affirmer cette constitution malgré la densité de vapeur. Evidemment celle-ci a pu être bien vite classée comme anomalie ; mais ai l'on n'avait pas eu comme point d'appui une expérience sans réplique, on discuterait peut-être encore la constitution et la grandeur moléculaire de ce produit fondamental.
Cependant deux jeunes forces venaient, vers 1860, de se manifester dans la science française : Pasteur, dont nous aurons à étudier l'influence dans un prochain Chapitre, fondait la chimie optique; H. Sainte-Claire Deville, la chimie des hautes températures.
La dissociation, l'une des découvertes les plus bi'illantes, les plus fécondes et les plus solidement expérimentales du xix*^ siècle s'affirmait tout d'un coup avec une autorité indiscutable. Les combinaisons les plus stables se décomposent partiellement à température élevée en se recombinant par abaissement de température ; autrement dit, elles se dissocient. Pour certaines, on peut déterminer la tension de dissociation. Une école brillante se fondait bientôt en France, qui venait apporter à la loi des masses de Herthollet ses exemples les plus nets et les plus instructifs. Et, avant de devenir la base de la mécanique chimique, avant d'exercer sur le développement de la science une influence que subissent encore les maîtres modernes, la notion nouvelle nous apportait de la combinaison une conception élevée, en la coiiiparanl à la condensation d'uncï vapeur.
(') Ladcnlmrg (Histoire du développement de la Chimie, p. 193-199) expose les cxpéiirncos de Willianisou comme venant confirmer les prévisions do Laurent et (lerli^ndl.
(2) CraLIUK, y ///(/., p. !«■.>,.
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En effet, en déterminant la température de la flamme d'un mélange d'oxyde de carbone et d'oxygène dans ses différentes régions, et, par un dispositif ingénieux, puisant le mélange gazeux dans ces mêmes régions, Sainte-Claire De ville montrait que, plus la température est élevée, plus forte est la proportion de gaz non combinés. Cette température la plus élevée se montre au sommet du cône de distillation; on y trouve 4o à 45 pour loo d'oxyde de carbone. En s'éloignant de ce cône vers le sommet de la flamme, la température baisse, mais en même temps la proportion d'oxyde diminue jusqu'à atteindre une proportion de 4 pour lOO environ. La flamme est donc comparable à un jet de vapeur, et la combinaison à la condensation.
A cette époque l'attention des chimistes fut appelée à nouveau sur la densité de vapeur du chlorhydrate d'ammoniaque. H. Sainte-Claire Deville fut amené à s'occuper de cette question. Il constatait bientôt que ce sel fournit entre 35o° et iioo° une valeur constante correspondant à un volume double de celui prévu par l'hN-pothèse d'Avogadro et Ampère.
Laurent, nous l'avons vu, n'avait pas eu besoin d'expérimenter pour se faire une religion sur ce point. Les professeurs de 1860 suivaient son exemple. Deville le rapporte lui-même ? non sans une pointe d'ironie (^) :
« MM. Cannizaro, Hermann Kopp, et d'autres chimistes après eux, se sont appuyés sur mes propres expériences de dissociation pour supposer que tout corps qui représente 8 volumes de vapeur peut être considéré comme entièrement décomposé en ses éléments au moment où l'on a pris sa densité de vapeur.
» Le perchlorure de phosphore n'a jamais été pour moi l'objet d'aucune recherche particulière. Je peux dire que je ne le connais pas et par conséquent je n'en veux rien dire, persuadé qu'il favit toujours avoir exécuté soi-même ou répété les expériences dont on parle, parce que l'opinion qu'on s'en fait se perd la plupart du temps à la vue des matières qu'on traite et des instruments qui fonctionnent avec elles. Je m'en
(^) Leçons sur la Dissociation, professées à la Société chimique, 1864i865, p. 36o. Paris, Hachette; 1866.
55G cnAPiTRi: xiv.
tiendrai donc simplement au chlorhydrate d'ammoniaque. » L'expérience interprétée rigoureusement aurait conduit à
la formule moléculaire - — ; Laurent y voyait une simple
anomalie, elle ne le gênait pas, regardant la notion du volume moléculaire comme une règle complaisante. L'école de Wurtz ne l'entendait pas comme cela.
Sainte-Claire Deville admet que la vapeur de chlorhydrate d'ammoniacjue a une certaine tension de dissociation; mais la densité étant constante entre 35o° et io4o°, il se refuse à croire que, à 35o°, la dissociation est assimilable ici à une séparation complète. Et à la question : « La tension de dissociation du chlorhydrate d'ammoniaque est-elle négligeable à 35o° dans le calcul de la densité de vapeur ? » Le « prudent » Sainte-Claire Deville répond : « oui, certainement (^) ».
La belle expérience de Pebal prouve la séparation de l'acide et de la base dans la volatilisation du chlorhydrate d'ammoniaque. En admettant que l'on puisse les isoler complètement l'un de l'autre, Sainte-Claire Deville fait valoir que cela ne prouverait rien au point de vue quantitatif, la dissociation étant la manifestation d'un équilibre.
En chauffant cous looo'' et dans les mêmes conditions, d'un(^ part et isolément du chlorhydrate d'ammoniaque, de l'autre de l'ammoniaque libre, le sel ne subit aucune décomposition, tandis cjue la base libre se décompose en ses éléments.
Deville détermine la densité de vapeur d'une série de sels ammoniacaux qui, chose curieuse, donnent tous des indications semblables; ils devraient donc èlre tous dissociés de la même manière. Et, par exemple, le chlorure double du mercure et d'anuuonium à /j lo'' correspond à 8 volumes (équivalentistes), alors (|ii(' les deux sels lormant le sel double devraient donner 12 volumes.
« Il faul, coiulul-il, ailendre encore les expériences qui nous manquent pour résoudrez une question aussi délicate. Dieu m<;rci, cette r.oliiiioii n'e:;t })as indispensal)l(^ à la marclK;
(') Lor. cil., p. '505.
CONSTITtTlOX DÉFINITIVE 01' SYSTÈME CHIMIQUE. ')')J
de la science. Si elle devait être utile au développement d'une hypothèse qui domine en ce moment la Chimie, comme elle l'a dominée il y a trente ou quarante ans, cette hypothèse ellemême devant passer avant tant d'autres, noua devons travailler sans nous laisser asservir par elle. Il faut admettre les théories sans y croire {}). »
Voici comment M, Graebe apprécie la valeur de l'argumentation du grand savant français : « Quoique Deville soit toujours resté adversaire de la théorie d'Avogadro, c'est lui qui a surtout contribué par ses expériences à la faire adopter (^) ». Jamais on n'avait jugé avec une telle désinvolture le savant cjue d'aucuns regardent comme le plus grand expérimentateur de la deuxième moitié du xix^ siècle.
Sans vouloir tirer une conclusion au sujet des anomalies de densités de vapeurs, rappelons le peroxyde d'azote (ébul. 22°), qui ne prend que vers 100° la densité normale correspondant à NO^, le bromhydrate d'amylène (ébul. ii3°), dont la densité est normale au contraire entre i5o° et i85°, puis accuse une décomposition ou dissociation qui serait complète vers 36o°. Le pentachlorure de phosphore occupe un volume trop grand; il est probablement dissocié; la vapeur, normalement incolore probablement, devient jaune plus foncé à mesure que la température s'élève. La densité de vapeur, déterminée dans une atmosphère de trichlorure, a donné des chiffres normaux pour P Ci', mais Ti^oost et Hautefeuille ont fait remarquer que l'on reporte ainsi sur PCl^ seul toutes les erreurs de déterminations relatives à PCI' cpie l'on considère comme gaz parfait. L'hydrate de cliloral a une densité de vapeur correspondant à un mélange d'eau et de chloral anhydre ; on peut prouver une dissociation partielle en ce sens, mais il est impossible de trouver la détermination quantitative c[ue réclame Sainte-Claire Deville pour le chlorhydrate d'ammoniaque.
Contentons-nous de mentionner le calomel, Hg^ Cl^, dont la densité de vapeur ne correspond pas à cette formule. On y
(^) Loc. cit., p. 374.
(^) Joiint. f. prak Chem., nouvelle série, 1. LXXXVII, i'ji3, p. i<jo.
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admet généralement la dissociation en Hg Cl^ + Hg, tandis que, d'après Debray, la dissociation dont la vapeur est le siège est trop faible pour expliquer V anomalie de densité (^).
Nous nous garderons bien de porter un jugement sur ce débat. Cette prétention nous ferait sortir de notre rôle. Peut-être ces expériences seront-elles reprises un jour par des chimistes ayant cette liberté du doute vantée par Claude Bernard. En attendant, ne convient-il pas de se méfier surtout des recherches faites avec la prévention d'un système à défendre ? D'ailleurs, pour bien nous convaincre que « la solution n'est pas indispensable à la marche de la science (^) », il suffira de quelques considérations générales.