LA CHIMIE ORGANIOLE DEPUIS
Parlant, dans un Chapitre antérieur, de la théorie des types, nous émettions cet avis, qu'elle était en quelque sorte une digression dans la marche normale de la science. L'histoire pourrait la taire, sans troubler en rien, il nous semble, la logique succession des faits. Cependant, elle a exercé un ascendant considérable, et qui, dans plusieurs écoles, s'est soutenu pendant longtemps.
Une dizaine d'années après les travaux de Williamson, qui en avaient provoqué l'éclosion, l'un des chimistes les plus en vue de son temps n'en concevait pas d'autre. Voici coinment il l'apprécie en i863 : « La théorie des types a grandi avec la richesse de la science elle-même. Les nouveaux faits, loin d'être un embarras, lui ont apporté une force nouvelle. Et si les découvertes ont été en quelque sorte le couronnement de la théorie, à son tour combien celle-ci n'a-t-elle pas inspiré de travaux, rectifié de vues, permis de rapprochements, comblé de lacunes (^). »> ^Yurtz faisait à cette époque de l'atomicité une notion en quelque sorte complémentaire des types : « Le principe de l'atomicité des éléments, dit-il, établit une liaison naturelle entre les types (^). »
En 1868, le même auteur était amené à formuler sa manière de voir sur la même théorie. Mais cette fois les faits nouveaux n'avaient pas apporté à la théorie une force nouvelle. Voici comment il s'exprimait (') :
(^) WcRTZ, Leçons professées à la Société chimique en i863, p. lOO. Paris, Hachette: i86).
(^) Ibid., p. 119.
(*) Dictionnaire de Tr»;/z, t. I : lutroduction, p. lvix (i^r mai i8(j8).
jb'i cii.vi>iTHK \v.
« La théorie des types avait embrassé un nombre immense de composés minéraux et organiques qu'elle avait classés en les comparant à un petit nombre de combinaisons très simples. Elle avait renversé les barrières que l'usage avait établies entre la Chimie minérale et la Chimie organique; elle avait classé el comparé une multitude de corps très divers, sans distinction d'origine. Renonçant à dévoiler la constitution des corps, elle les avait groupés d'après leurs métamorphoses. Elle avait créé une notation incomparable pour la clarté de l'exposition, et qui a été l'instrument de nombreuses découvertes, en permettant de saisir du premier coup des analogies ou des liens de parenté. Elle avait, en un mot, tous les caractères et tous les avantages d'une, bonne théorie. Mais elle n'allait pas au fond des choses, et son principe même semblait avoir c[uelc[ue chose d'artificiel. Elle admettait des cond^inaisons-types, sans en donner la raison d'être. Que représentaient les types hydrogène, eau, ammoniaque, et pourquoi choisir ceux-là plutôt que d'autres? Question importante, que la théorie des types n'a point posée d'abord, mais qui est résolue aujourd'hui. Ces types représentent diverses formes de combinaisons, qui sont en rapport avec une propriété fondamentale des atomes, l'atomicité. Voilà une idée nouvelle qui est aujourd'liui à la bar.e même de la science. »
Il y aurait plusieurs remarfjue.s à faire au sujet de cet exposé {^) ; contentons-nous de signaler que l'atomicité n'est pas ici une idée nouvelle, et cpi'elle n'était pas nouvelle en i863. Si c'est elle (|ui a modifié la théorie des types, elle n'est arrivée à ce résultat (| n'a près l'avoir subie, malgré elle on pourrait dire, pendant prcs de quinze ans.
On estimera peut-être ([ue Wurtz s'est montré là assez opporlunisle. Le succès des types était tel (pie cette attitude est excusable. Kékulé avait manifesté plus d'indépendance : « La théorie
(^) Notamment, WurI/, i'ait béiiélicicr la théorie des types de deux titres qui ne lui reviennent pas : elle aurait renversé les barrières que l'on avait imaginé existc^r entre la dliiiuii' niinéi-alc l'I, la Cliiniie organique; elle aurait créé luie notalioii uduntIIc iii(()iiii>;u'al)le poiu' la clarté. (jcUe-ci, si Jious saisissons bien la pensée de l'anleuT', est la conséquence de la découverte de Williamsou. (Jue lui a ajuiilé la Ihéorie des types?
LA CHIMIE omiANIQUE DEPUIS 18G0. 565
des types, écrivait-il déjà en 1861 se réduit à une comparaison de divers composés entre eux, relativement à leur composition chimique ; elle ne forme pas une véritable théorie c[ui puisse nous faire connaître la constitution réelle de ces composés (^). »
Mais ni l'un ni l'autre n'était révolutionnaire ; la théorie a des hauts et des bas. Kékulé, malgré la déclaration c[ue nous venons de rappeler, malgré les indications très modernes c^ue nous avons relatées antérieurement (dues vraisemblablement à Kolbe), au sujet notamment de la constitution de l'acide acéticiue, se sert presque exclusivement des types dans les deux premiers volumes {1861 et 1866) de son Traité.
Nous avons indiqué à la fin du Chapitre XII de cruelle manière Wurtz avait cherché à donner une formvile développée de la constitution de la glycérine (i855); essai incomplet, puisqu'il ne tenait pas compte de la valence du carbone, mais essai assurément intéressant et qui aurait gagné à être poursuivi. Mais il se trouvait noyé dans le flot des types. En 1867 ("), nous voyons le même savant renouveler une tentative du même genre au sujet de la constitution de l'hydrate d'amylène, mais nous verrons bien vite que ce n'est pas dans ses travaux cjue nous pouvons nous documenter le plus sûrement sur cette cjuestion des formules développées, destinées à faire disparaître les formules typiques. Nous y reviendrons plus loin.
Quant à ceux cjui cherchaient à attacjuer la théorie de front, ils ne pouvaient guère y réussir : c'était une manière de voir qui n'était pas fausse, elle était même défendable ; seule une théorie plus simple et plus rationnelle pouvait la supplanter. Aussi, lorsque Kolbe fit le procès de la théorie des types, ses critiques restèrent-elles sans écho ; il la dénonçait comme invoquant entre les composés minéraux et organiques des relations purement artificielles et extérieures (^). Le coup était bien
{') Lehrbuch, t. I, p. 118. Erlangen; 1861.
(') Bull. Soc. chim., t. VIII, 1867, p. 146.
(^) Sur les relations naturelles qu'offrent des combinaisons organiques avec les combinaisons minérales, relations qui constituent la base scientifique d'une classification des composés organiques {Ann. d. Chem. 11. Pharin. t. CXIIT. 1860, p. agS). D'après Bull. Soc. chim., -Pfio, p. 3^0
porté. Mais par quoi Kolbe remplaçait-il la théorie générale?
« Les composés organiques, dit-il, constituent tous des dérivés de composés minéraux dont ils tirent leur origine, en partie directement, par des procédés de substitution d'une merveilleuse simplicité. »
Fidèle au point de vue de synthétiste, fju'il avait adopté dès le début de sa carrière et affirmé spécialement en 1847 dans sa synthèse des nitryles en collaboration avec Frankland, Kolbe vise à choisir pour point de départ un type qui soit aussi réel que systématicjue. Il prend l'acide carboniciue. Wanklyn venait de fixer l'anhydride carboniqvie sur les dérivés sodés des alcools méthylique et éthylique (^). Kolbe et Lautemann devaient exécuter bientôt la synthèse de l'acide salicylique (^) par action inverse de celle étudiée antérieurement par Gerhardt. Lco acides étant ainsi faits, on peut en dériver les acétones, les alcools, etc.
Mais le Mémoire important de Kolbe, traitant de questions sur lesquelles nous reviendrons, ne saurait nous retenir longtemps au sujet des types. Wurtz (■') lui répondait dans une Note très sage, lui faisant remarquer avec assez d'à-propos qu'en combattant les types, il en introduisait un cincjuième, l'acide carbonicjue. La tendance naturaliste, vraie pour les acides, manquait bien à cette époque un peu de réalité en ce qui concernait le passage des acides aux alcools. Cependant la force de l'idée de Kolbe n'était pas dans ces considérations de forme; elle était toute dans l'importance cju'il donnait à la synthèse. Il importe de nous arrêter un instant à (iuc!(|ues traits de son histoire.