LE MOYEX A(;K ET 1. .VI.C 111 MIE
lement connu sous le titre de Siunma perfeciwnis magis- Urii (1).
<■ Pour aborder l'étude de la Chimie avec succès, il faut, dit-il, être avant tout sain d'esprit et sain de corps. Celui qui se laisse égarer par son imagination, par sa vanité ou les vices qui l'accompagnent, est aussi incapable de se livrer aux opérations de notre art que celui qui est aveugle ou manchot. Seulement les défauts physiques sautent plus aux yeux que les imperfections morales.
)) La patience la plus grande et la sagacité la plus profonde sont également nécessaires. Quand nous avons commencé une expérience difficile, et qui ne répond pas d'abord à notre attente, il faut avoir le courage d'aller jusqu'au bout; il ne faut jamais s'arrêter à mi-chemin; car un œuvre tronqué, loin d'être utile, nuit au progrès de la science. »
Après ces quelques mots bien sentis de morale chimique, signalons que :
« Il y a des gens qui font des expériences pour fixer les esprits (gaz ) sur les métaux; mais, comme ils ne savent pas Ijien disposer leurs expériences, ces esprits, et souvent même les corps, levir échappent par l'action du feu.
» Si vous voulez, ù fils de la doctrine, faire éprouver aux corps des changements divers, ce n'est qu'à l'aide des gaz que vous y parviendrez [per spiritus ipsos fier i ne cesse est). Lorsque ces gaz se fixent sur les corps, ils perdent leur forme et leur nature ; ils ne sont plus ce qu'ils étaient. Lorsqu'on opère la séparation, voici ce qui arrive : ou les gaz s'échapperont seuls, et les corps
H i520 [Impressiim Romœ, pcr Marccllum Silbcr : in-r2). Cette édition fut réimprimée à Dantzig en 1682 sous le titre : Summa perfeclionis magisterii in siia natura libri IV, cum addilione ejusdem Gebri reliquoruin ■Iractatuum, use non Avicennx, Merlini et aliorum opusculorum similis ■argumenti, in-8*' et reproduite dans la Bibliothèque de Manget, t. I, et dans le Gynseceum chimicum, vol. I; Lugd., 1679, in-80. .Salnion a traduit en français la Somme de perfection, insérée dans la bibliothèque des philosophes chimiques, Paris, 1672 et 1678; 2 vol. in-12 (d'après F. Hoefer, Jbid., p. 328).
(M Masislcrium signifie l'œuvre du maître.
OÙ ils étaient fixés restent : ou les gaz et les corps s'échap})eront tous les deux à la fois. »
Dans la traduction qu'il nous donne de ce passage, Hoefer (^) emploie, non sans quekjues restrictions, le terme « gaz » qui ne doit être introduit dans la science cjue par \'an Helmont, et, si cette assimilation était tout à fait établie, Geber mériterait sans doute d'être appelé le Nestor de la chimie pneumatique, de même que Black a pu être regardé comme le précurseur de la révolution chimic'ue de Lavoisier.
La description des ]>rincipales substances que nous qualifions aujourd'hui d'éléments nous donnera, toujours d'après le même Ouvrage, une bonne idée de la manière d'identifier les corps à cette époque, et surtout de la méthode d'observation, excellente en plus d'un point.
« Soufre. — Le soufre est une substance homogène, et d'une 1res forte composition, (hioiquc ce soit une matière grasse, on ne peut pas lui enlever son huile par la distillation. On ne le calcine qu'avec perte. 11 est \olatil comme un esprit. Tout métal qui est calciné avec le soufre augmente de son poids d'une manière palpable, fous les métaux peuvent être combinés avec ce corps, excej^té l'or, qui se combine difïicilement avec lui. Le mercure j^rodiiit avec le soufre, par voie de sublimation, l'uzufur ou cinabre. I>e soufre noircit en général les métaux. 11 ne transforme pas le mercure en or m en argent, comme se le sont imaginé (nichpics |)hilos()|)hes.
» Arsenic. L'arsenic est composé (runc matière snl)tile
et d'nne nature analogue à celle dn soufre. 11 est lixé par les métaux comme le soufre, et on le retire, comme ce dernier, de la calcinai ion (les nnncrais.
i Mercinc. Le mcrcnre se renconire dans h's en l railles
(le la leirc. il ii'adliric pas a iix su rfaces, sur lestpicllcs il coule \i\('ni('iil. Les nirlaiix aii.\(iiiels il adhère le mieux sont le plomb, réiaiii cl fur; il s'amalganu; égah'menl avec l'argent,
(') F. itoci lai, llisliiirc de la ( liiiiii , I. I, p. j3o-j3i.
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et très diflicilement avec le cuivre. Quant au fer. il n'y adhère que par un artifice qui est un grand secret de l'art. Tous les métaux naoent sur le mercure, excepté l'or qui y tomlie au fond. Le mercure sert principalement dans l'application de l'or pour la dorure.
r> Or. — L'or est un corps métallique d'un jaune citron, très pesant, brillant, extensible sous le marteau, malléable, et à l'épreuve de la coupellation [cineritium) , du oriHage et de la calcination avec le charbon. L'or est soluble; sa teinture est rouge et rajeunit le corps. On le broie facilement avec du mercure et du plomb. On ne parvient qu'avec la plus grande peine à y fixer les esprits: c'est là un des grands secrets de l'art, qui échappe à celui qui a la tète dure {dur se cervicis).
)' Areent. — Ce métal est d'un blanc pur, sonore, malléable, fusible, et résistant à l'épreuve de la coupellation (cmeri^iwm). Allié avec l'or, la coupellation ne l'en sépare pas: il faut un artifice pour l'en séparer. Exposé au conlact des vapeur-:- acides et du sel ammoniac, il prend une belle couleur violettf . Son minerai n'est pas aussi pur que celui de l'or, car il est ordinairement mêlé de beaucoup d'autres substances.
■• Plomb. — Le plomb est un métal d'un l^lanc livide et terne, lourd, non sonore, mou, extensible sous le marteau, et facile à fondre. Exposé à la vapeur du vinaigre, il fournit la céruse, et donne, par le grillaae. le m.inium. Quoique le plomb ne ressemble guère à l'argent, nous le transformons cependant, par notre artifice, facilement en argent. 11 ne conserve pas son poids pendant la calcination (^) ; il acquiert un surcroît de poids pendant cette opération. Le plomb est employé dans l'épreuve du cineritium.
> Etain. — L'étain est un corps métallique, d'un blanc impur, peu sonore, mou. malléable, très facile à fondre, et rendant un bruit particulier quand on le ploie. 11 ne supporte pas
(') ttoofer signale quo quelques manuscrits donnent ici Ivansnnilddcne au lieu de calcinai ion e.
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l'épreuve du cineritimn. Il augmente eu poids pendant l'opération {ma^isteriiim). Il s'allie avec l'or et l'argent,
)> Cuivre. • — Le cuivre est un métal de couleur rouge, malléable et fusible. Il ne supporte pas l'épreuve du cineritium. La tutie se combine facilement avec le cuivre et lui communique une couleur jaune citron. Le cuivre s'altère à l'air et au contact des acides,
« Fer. — Le fer est un métal d'un blanc livide, très difficile à fondre, malléable et très sonore. Il est difficile et dur à manipuler (c^iirée tractationis), à cause de la dilficulté qu'on éprouve à le faire fondre. Aucun des métaux difficiles à fondre n'est propre à l'œuvre de la transmutation. »
Les manipulations décrites dans la Soi}n)ie de Geber comportent notamment la distillation, la calcination, la solution, la coupellation; faisons une mention spéciale de la coagulation. On entend par là toute opération qui a pour effet de provoquer une solidification : évaporation des solutions, action du soufre sur le mercure, action de la chaleur sur ce même métal. « Cette dernière expérience se fait dans un vase de verre à long col, dont l'orifice reste ouvert pendant tout le temps qu'on chauffe afin que toute l'humidité ])uisse s'échapper. » L'observation est instructive bien que, comme on le voit, le mercure, dans l'opinion de Geber, perde quelque chose en se transformant en précipité p'-r se.
Mais la plus grande découverte que l'on reporte à peu près à la période arabe est sans contredit celle des acides minéraux. ("i('i)cr CM ])arlc dans un écrit itililulé : Dj Alclii'iiii (^) dont l'auihcMlicité a été toutefois conteslée. Citons nolainmcnt la préparation de l'eau-forte et de l'eau régale :
" Prenez nue livic de Nilriol de Chypre, iiik; livre et demie de sal])clre, cl un (iiiart d'alun de .lameiii; soumettez le tout à la distillation, jjour en retirer une liqueur (pii a une grande force dissolvante. Cette force est ciuore augmentée lorsqu'on
(') Alrliiini'i' (irheri lih. c.rcitd. .lo Pelreius .Xiimnheri^eiisis; Iicrn., iS/^'j.
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y ajoute un quart de sel ammoniac; car alors cette liqueur dissout l'or, l'argent et le soufre » (^).
La solution des métaux, les changements surprenants qui accompagnent ce phénomène, la précipitation des métaux de leurs solutions, tous ces faits, bien que connus des Orientaux depuis des siècles, ont augmenté considérablement d'importance par la découverte des acides minéraux. On conçoit qu'ils aient exercé un grand empire sur l'imagination des chimistes du moyen âge, et ravivé l'espoir que les chimistes avaient dès longtemps conçu de préparer de toutes pièces les métaux précieux.
On s'était heurté à une impossibilité matérielle. Geber nous l'explique (^) : « Il nous est aussi impossible de transformer les métaux les uns dans les autres, qu'il nous est impossible de changer un bœuf en une chèvre. Car, si la nature doit employer des milliers d'années pour faire les métaux, pouvons-nous prétendre à en faire autant, nous qui vivons rarement au delà de cent ans ?
» La température élevée que nous faisons agir sur les corps peut, il est vrai, produire quelquefois, dans un court intervalle, ce que la nature met des années à engendrer; mais ce n'est encore là qu'un bien faible avantage.
)) Qui sait quelle est l'influence des astres sur les métaux, influence qu'il nous est impossible d'imiter ?
» Malgré les obstacles, il ne faut pas se laisser décourager; d'ailleurs, beaucoup de ces obstacles existent dans l'esprit des sophistes plutôt que dans la nature elle-même.
» L'art ne peut pas imiter la nature en toute chose; mais il peut et doit l'imiter autant que ses limites le lui permettent (■'). »
(^) D'après Hoefer, loc. cit., t. I, p. SSg. H jhifi^ p 33o.
(■*) Ces déclarations de Geber ne nous paraissent pas concorder avec les constatations qu'il nous à faites à l'article plomb. Cette discordance n'estcllc pas de nature à faire douter de l'homogénéité des écrits qu'on lui attribue ? Hoefer cite (p. 327) des manuscrits arabes appartenant à la Bibliothèque de Leyde et qui n'étaient pas mis au jour eu 1866.
C'est, précisément pour augmenter ce pouvoir que les alchimistes successeurs de Geber vont se mettre à la recherche de la pierre philosophale. C'est elle qui doit leur dévoiler le secret de la nature. Ne leur demandons pas d'ailleurs si c'est une pierre ou un secret : il leur serait peut-être bien difficile de préciser leur objet.
Mais que vaut l'aroent, que vavit la pierre philosophale sans la santé? Si l'on espérait arriver si commodément à la fortune, pourquoi n'aurait-on pas pu mettre la main en même temps sur Vélixir pliUosnphal, et trouver ainsi la fontaine de Jouvence dans un laboratoire, sans avoir besoin de projeter de lointaines expéditions ?
Eh ! pourquoi s'arrêter en si bonne voie? Il n'en coûtait pas plus d'ailleurs de rechercher en même temps Vâme du monde qui devait assurer à son détenteur le bonheur, et le mettre en relation avec les esprits.
Pour l'instant, retenons seulement la profession de foi de Geber; elle est celle d'un expérimentateur. Mais tout le monde ne le suivra pas, et nous verrons, à la fin du paragraphe suivant, .Jean de Meun, au xiv*" siècle, exercer encore sa verve contre ceux que hanteiil les trois rêves que nous venons de signaler.
Si tel est très succinctement l'état de la Chimie dans l'Islam, il n'est pas sans intérêt de se demander ce que la race même des Arabes a apporté de personnel dans cette brillante civilisation. Les avis des historiens sont assez partagés sur ce point.
Le Bon (^) considère les Araix's coinnie les imlialctu's de la pliilosopliic (•.\périm<'Mlalc. Il ra|)|)cll(' les mots de» lluinboldt : " les Arabes s'élevèrent à un degré pi'es(|u'inc()nnu des anciens ». Il cite dans le même sens r(>|)iiii(»ii de SedilloL
En ce qui coiiceriie la (.liiinie, " on ne peut, citer au(;un <'xpérimentaleiir chez les Grecs, alors »pi'on l(;s compte ]»ar c(mitaines chez les Arabes ».
(') Art m'ilimilioti des Arabes, p. /|GS.
LK MOVKX A(;k i;t lalciumie.
Nous savons que les Grecs eux-mêmes avaient puisé à la source de l'Oiient. Et si Dante, dans son Enfer (^), place Avicenne et Averroès à la suite des philosophes et des savants les plus célèbres de la Grèce, cela ne signifie pas nécessairement cju'ils aient été des initiateurs.
Renan a apporté dans cette discussion un avis qui fait autorité. « La philosophie, chez les Sémites, n'a jamais été qu'un emprunt purement extérieur et sans fécondité, une imitation de la philosophie grecque >>. (^). Le même savant, dans une conférence intitulée : U Islamisme et la Science (•'), a développé cette thèse que, par sa doctrine même, l'islamisme, non seulement n'est pas favorable, mais se trouve opposé à tout progrès scientifique ou philosophique. L'Arabe nomade, le plus littéraire des hommes, est le moins porté au mysticisme et à la philosophie. Tant que l'Islam fut entre les mains de la race arabe, c'est-à-dire sous les quatre premiers califes et sous les Omeyades, le mouvement intellectuel fut nul. Vers 700, la Perse prit le dessus, toute pleine encore d'une des plus brillantes civilisations que l'Orient ait connues; la philosophie, chassée de Constantinople, était venue s'y réfugier; son essor, arrêté au début par l'Islam, reprit à l'avènement des Abbasides; un ralentissement de la rigueur orthodoxe se produisit en même temps que le mouvement philosophique et scientifique. Pour Renan, la civilisation dite arabe est en réalité gréco-sassanide. Averroès et Avicenne écrivent l'arabe, mais ils sont aussi peu de l'Arabie que Roger Bacon, Albert le Grand, François Bacon et Spinoza du Latium.
Cette thèse a un grand intérêt pour l'histoire de la Chimie, elle cadre parfaitement d'ailleurs avec les données que nous avons réunies précédemment et qui nous ont fait considérer plus d'une fois l'Orient comme initiateur des sciences expérimentales. Elle pourrait bien confirmer les doutes que nous avons émis sur l'originalité de l'œuvre de Geber, et permettrait
(^) Chant quatrième.
(^) E. Renan, Averroès et l'Averroisme, p. VIII.
{^) En i833, Paris, Calmann-Lévy.
(HAl'lTUK II.
de supposer que celui qui reste la première grande figure de notre histoire a puisé peut-être un grand nombre de ses expériences à la source féconde des grands anonymes qui fondèrent les sciences chimiques en Orient.