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LE MOYEX AGE ET L ALCHIMIE

D'ailleurs les écoles monastiques et capitulaires jouissent d'une étonnante prospérité. Elles se disputent les maîtres renommés, et sont peuplées d'élèves de toutes les nations (^). Le programme est celui que Saint Augustin avait cherché à appliquer ("); il est partout le même. On enseigne le trwium (grammaire, rhétorique, dialectique), le quadrwium (arithmétique, géométrie, astronomie, musique), et, au-dessus de ces « sept arts )), la philosophie ; au delà commence l'œuvre de Dieu.

On chercherait en vain dans tout cela un souci expérimental. Les moines avaient pu transmettre les livres, mais non pas les métiers et encore moins les épreuves dont la science expérimentale se nourrit. Tous leurs dépôts, ils les tenaient de l'antiquité classique qui manquait elle-même de vie expérimentale. Et encore, les traditions de Rome et d'Athènes ne s'étaient perpétuées dans les monastères qu'en subissant d'étranges modifications. La science, dit un historien, s'était conservée comme ces fruits, que l'on peut, il est vrai, préserver de la décomposition, mais en les privant de leur saveur et de leur parfum.

Tout était à refaire. C'est l'Orient, ce sont les infidèles que la chrétienté avait à combattre qui allaient lui apporter les ferments d'un nouveau mouvement d'art, d'une nouvelle direction philosophique, évoquant lentement le souci fécond de la science expérimentale.

« Or pouvez savoir que moult regardèrent Constantinople ceux qui oncques mais ne l'avaient vue; qu'ils ne pouvaient croire que si riche ville put être dans le monde, comme ils virent ces hauts murs et ces riches tours dont elle était close tout entour à la ronde, et ces riches palais et ces hautes églises, dont il y avait tant que nul ne pouvait croire, s'il ne les vit à l'œil, et le long et le large de la ville qui de toutes les autres était souveraine. Et sachez qu'il n'y eut si hardi que sa chair ne frémit, et ce ne fut une merveille, que oncques si grande affaire ne fut entreprise de nulle gent, depuis que le monde fut créé. » (Villehardouin, i2o3.)

Lavisse et PvAMBAUD, Histoirc générale, 1. I, p. 5^8. E. Mâle, L'art religieux du xiii° siècle, p. 102. Paris, li

54 ciiAPirnr: ii.

Aux premiers siècles de notre ère, toutes les richesses du monde civilisé s'étaient concentrées dans les principales villes de l'Orient, Alexandrie, Jérusalem, Antioche, Constantinople, Constantin, en transférant à Byzance le siège de l'empire, n'avait fait que consacrer la prééminence de l'Orient sur l'Occident.

L'Orient est, au point de vue chrétien, le théâtre des principales hérésies, mais c'est aussi la terre privilégiée de la science religieuse. L'art y est chez lui; les villes se peuplent de basiliques somptueuses. L'Orient apparaît à l'Europe comme une sorte de terre promise; les pèlerinages ne cessent de converger vers lui. D'autre part, les Syriens, qui avaient conservé les traditions de Sydon et de Tyr, pénètrent de leur côté en Europe, et y établissent de nombreux comptoirs (^).

Le protectorat franc, établi par Charlemagne sur la Terre- Sainte, passa aux Byzantins après la persécution d'Hakem (1009). Mais, le schisme d'Orient ayant déterminé la rupture avec l'Occident (io54), les pèlerinages durent prendre le caractère d'expéditions.

A la fin du xi^ siècle, les Turcs s'étant emparés de .Jérusalem, Antioche et Smyrne, l'empire d'Orient était menacé. Grégoire VIT vit tout l'intérêt qu'il avait à soutenir l'Eglise grecque; il répandit l'idée ci'une guerre sainte (^).

Nul événement mieux que les Croisades n'était capable de provoqvier l'interpénétration de l'Orient et de l'Occident. La création du royaume de Jérusalem la favorisa encore.

Cependant l'échec des croisades militaires avait engagé la chrétienté daus la voie des missions, source non moins féccuulc d'influences. Il se fait que l'un des ])ropagan(lisles h's [)lus enflammés de cette cause est Raymond Lulle, ( le docteur illuminé » (i2.35-ioi 'î), (|ni a un nom dans la (Jnnue du moyen âge.

Si l'on vouhiil ])énétrer le caractère de cette Chimie, on devrait loul d'alxird s'interdire, ce nous semble, de la regarder comme nous \ oyons la science moderne. Ce sont deux choses différentes;

f) L. liiii'iiir H, Ij' l'.'^lisc cl l'Oriciil (in nioi/cn (<<^e : Les Croisdfics. Paris, LocoU'ii'. i<.)i»7.

(2j Ibid., p. u.

1,1-: Movi:.\ A(;i: i:i i. alciiiaiii:

il n'y a pas plus de ressemblance entre la Chimie du moyen âge et la nôtre, qu'entre la science moderne et la jjhilosophie grecque. Le point de départ et rolijectif sont, de part et d'autre, en contradiction. Pour juger la Chimie des xiii^ et xiv^ siècles, nous n'avons d'autres ressources que de prendre un aperçu de l'esprit de cette époque, et les historiens d'art nous donnent des leçons très instructives dans cette direction.

Selon le mot heureux de Victor Hugo, la cathédrale est un livre. On a cru longtemps ([ue ^ou^ rier sculpteur avait exercé, dans les monuments qui sont l'orgueil de l'art français, son originalité, voire même son esprit révolutionnaire. Cette thèse, qui avait séduit Victor Hugo, et qui a compté parmi ses défenseurs ViolIet-le-Duc, paraît aujourd'hui définitivement abandonnée (^). Le moyen âge eut la passion de l'ordre; son art est à la fois une écriture, une arithméti(|ue, une symbolique. Il est sous la direction des érudits du Chapitre. Les cathédrales sont la cristallisation lapidaire des sommes encyclopédiques (^) ; on n'y glorifie pas seulement la religion et ses représentants, mais aussi la science et le travail. Tous les artistes cjui y collaborèrent furent les interprètes dociles d'une grande pensée, qu'ils mirent tout leur génie à bien comprendre; l'Eghse n'abandonna guère à leur fantaisie que les parties de pure décoration. <■ Mais là, leur puissance créatrice se déploie librement : pour orner la maison de Dieu, ils lui tressent une couronne de toutes les choses vivantes. Les plantes, les animaux, toutes ces belles créatures qui éveillent la curiosité et la tendresse dans l'âme de l'enfant et du peuple, naissent sous leurs doigts. Par eux, la cathédrale est devenue un être vivant, un arbre gigantesque plein d'oiseaux et de fleurs. Elle ressemble moins à une œuvre des hommes c[u'à une œuvre de la nature (■'). »

Mais, de tous les caractères de cet art, celui qui doit le plus nous frapper, à cause de ses attaches avec la Chimie de l'époque, c'est son expression symbolique. Pour ne parler que des nombres

^) E. Mâle, L'Art religicitr du xiii<^ siède en France. Paris 189S. -) A. Michel, Histoire de l'Art, t. Il, Paris, 190G. ■') E,. Mâle, loc. cit., p. '199.

Saint Augustin les considère comme des pensées de Dieu (^). La sagesse divine, dit-il, se reconnaît aux nombres imprimés en toute chose. La science des nomljres est la science même de l'Univers.

Jésus a voulu que ses apôtres fussent au nombre de douze. C'est le produit de trois par quatre; or, trois est le chiffre de la Trinité, ainsi c^ue de l'âme cjui est faite à son image. Quatre est le chiffre des éléments et le symbole des choses matérielles. Multiplier trois par quatre, c'est pénétrer d'esprit la matière, annoncer au monde les vérités de la foi par les douze apôtres. Les nombres quatre et trois donnent sept, le chiffre humain par excellence : la vie humaine a sept âges; à chacun des âges est attachée la pratique d'une des sept vertus; nous obtenons la grâce nécessaire en adressant à Dieu les sept demandes du Pater noster. Les sept sacrements nous soutiennent dans la pratique des sept vertus, et nous empêchent de succomber aux sept péchés capitaux. Le nombre sept exprime aussi le rapport harmonieux de l'homme à l'imivers. Les sept planètes gouvernent la destinée humaine. En créant le monde en sept jours, Dieu a voulu nous donner la clef de tant de mystères. Les sept tons de la musique grégorienne sont, en dernière analyse, l'expression sensil)le de l'ordre universel (^).

Est-il surprenant de voir ces préoccupations pénétrer la science médiévale ? Ecoutons plutôt Arnauld de Villeneuve {12.40-1 3 19) nous dire ce qu'est la pierre philosophale :

« .Je te dirai, mon fils, ce que c'est que la pierre })hilosophale. Le soleil, la lun(;, l'agate, sont des ])ierres. Mais nos pierres à nous sont mortes sous la terre : elles n'opèrent point par €lles-mêmes; il faut (pie l'industrie des hommes s'en mcle, pour (pic l'on ])arvierinc à en faire de l'or ou de l'argent véritable. Noire ])icrrc ])}iilosophalc est nalurelle : d'abord, elle agit comuK! la ualurc; ensuite J lermès, le père des philosophes, Miupicl seul il faut croire, l'appelle naturelle; cnfm, la matière donl elle se conqxtse se rciicdiilrc dans la nature.

(') E. Malf., Ioc. ci/., p. 12.

f') Jbid., p. î/^, i5.

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