‹ Histoire de la chimieChapitre 19 sur 137 · A KKKORMK K\l>i:RlMKXTAl,i · texte numérisé non relu

A KKKORMK K\l>i:RlMKXTAl,i

Plus une science est tributaire de l'expérience, plus son épanouissement est lent. La plus forte d'entre elles ne commencera à poindre qu'avec Van Helmont; avec Boyle seulement, elle trouvera son but philosophique. Et nous devrons clore cette période sans avoir encore, et de bien loin, atteint ce lîut. Mais la volonté de mettre les préjugés philosophi(jues hors la science sulfira à accuser l'individualité de ces deux grands noms. Ils dominent tout d'un coup des personnalités imprécises comme Geber et toute la foule des anonymes, au sujet desquels on est incapable de décider s'ils appartiennent au xiii® siècle, à la science arabe ou à la science grecque.

Une série de savants intéressants à signaler ])réparent la voie aux deux novateurs, (litons Basile Valentin, auteur d'un livre fameux Currus triomphahs antimonii, mais dont la personnalité n'est pas bien dégagée, puisque l'on n'est môme pas d'accord sur le siècle où il a vécu. Certains auteurs anciens le font tiaître au début du xv^ siècle; d'autres, peut-être avec plus de laison, voient en ses écrits des œuvres du xvi^ siècle; ils ne furent d'ailleurs publiés qu'en 1602 ou i6o4. Le fait est ([ue nous avons fait d'immenses progrès depuis les Sommes. On n'est pas encore dégagé des entités alchimiques, mais on expérimente d'une manière originale, et, pour autant que l'on ne raisonne pas des principes des choses, on conclut avec logique.

Le char triomphal de l'antimoine est une excellente monographie, bien meilleure que son titre. L'antimoine naturel (sulfure) contient beaucoup de soufre; il est susceptible de changer de couleur; on en connaît plusieurs oxydes: le soufre doré, le beurre d'antimoine, le kermès, etc. Quel travail mievix que celuici pouvait conduire lentement la Chimie à la connaissance de nos éléments?

B. Yalentiu préparc l'esprit de sel par l'action du vitriol sur

le sel marin. L'huile de vitriol est employée couramment

de son temps; la connaissance des sels a donc fait de grands

progrès.

Paracelsc (^) (i iQS-i;") ji) est mieux connu, bien que ses œuvres,

(^) 'Se à Einsidcln (Suisse), mort à Salzhourg'. Son portrait, par un peintre

68 ciivpiruK m.

réunies à l'instigalioii de l'archevêque de Cologne pai* Jean Huseï' (^), n'aient été publiées que cinquante ans après sa mort. Ce n'est pas que nous ayons à nous féliciter beaucoup de le connaître en ce qui regarde sa vie privée. On nous le représente comme un pilier -de cabaret, grand hâbleur, ayant dû à quelques cures heureuses une réputation médicale dont son humeur voyageuse ne sut pas profiter. Il semble probable d'ailleurs qu'il ne quitta guère l'Allemagne et la Suisse, bien qu'il ait prétendu avoir visité la France, l'Italie, l'Espagne, la Suède, l'Egypte, la Tartarie.

Combattant la doctrine des humeurs que l'on attribuait surtout à Galien, les médecins spagiriques (^) prétendaient baser l'art de guérir sur la connaissance des réactions chimiques. C'était assurément une excellente tendance pour pousser à l'étude de notre science. Paracelse fut l'un de ses premiers adeptes; on ne cioit pas qu'il y en ait eu de plus enflammé.

Mais laissons de côté cet aspect de notre personnage, pour ne voir que le chimiste. A vrai dire, l'étude de ses procédés nous fournirait bien quelques indications curieuses, mais Paracelse est philosophe ("), et sous cet aspect, il est bien plus intéressant. Personne aujourd'hui ne confond ce (pie l'on appelle la « philosophie )) d'une science expérimentale avec la philosophie; leurs méthodes se contrarient. Il n'en était pas de même du temps de Paracelse. Eui, il est tout ensemble « péripatéticien et chimiste ». Il voit la Chimie avec les yeux de la philosophie, et, dans l'histoire de la Chimie, il pourrait être regardé comme la dernière grande figure de la période philosophique. Il figure dans ce Chapitre plutôt par la date de sa naissance qu'à cause du caractère de son œuvre. Van Ilelmont fera certes encore de la ]>liilosophie, si l'on ciiIcikI par là rcnscni])^' dfs pTol)lèmes

allemand du xyi*^ siècle, ligure au Musée du Louvre. Une copie, que des raisons convaincaiiles perriieLleiil d'allribuer à llulx'iis, est au Musée de Bruxelles.

(') Bâlc, l58<); lo vol. iii-'j".

(^) De 1T.XKJ, extraire, et OL-^i'.po), rassembler.

(■'*) A. FnANCK, Note criliqiie cl. Iiislorlqite sur Paracclac [C- R. de l'Académie des Sciences morales et jmUliqnes, 18/1 y).

I,A UKFORMi: EXI'HUIMKNTAI.E. Gi)

scientifiques qui s'élèvent aux principes des choses, mais sa philosophie sera expérimentale.

Un commentateur (^) de Paracelse nous donne, avec de bonnes indications sur sa doctrine, une excellente définition de la Chimie, d'art qui. par la résolution des mixtes, eu sépare le pur dé ce qui est impur ». Il était difficile à ce « pur » de ne pas devenir une entité philosophique.

Dans la décomposition des mixtes, les chimistes séparent cinq « svibstances » qu'ils appellent « principes prochains et naturels » : le soufre, le mercure, le sel, le flegme, la tête morte.

Ces cincr principes proviennent d'autres principes plus éloignés, c'est-à-dire des quatre qualités élémentaires, le chaud, le sec, le froid et l'humide.

La qualité n'est pas proprement l'élément visible; ainsi l'eau n'est pas la qualité humide. Celle-ci est la vapeur la plus subtile, la plus petite particule de l'eau sensible.

Les qualités ne forment pas seules les éléments visibles. Ainsi le feu n'est pas seulement de la qualité pure qu'on nomme chaleur, mais il contient la sécheresse de la terre et l'humidité de l'eau et de l'air.

A vrai dire, on le voit, ni les éléments d'Aristote ni les qualités élémentaires ne sont à notre sens des éléments. Pas plus C{ue les cinq ": principes » d'aillevirs.

Parmi ceux-ci, il y en a deux qui sont composés de la terre et de l'eau commune et grossière, ce sont le flegme et la tète morte. Les trois autres, mercure, soufre et sel, sont formés d'une substance entièrement subtile.

Dans la nature^ on ne trouve ni une qualité ni un principe sans l'autre. En général, sous le nom de soufre les chimistes entendent la chaleur, par mercure l'humidité, par sel la sécheresse; mais ces cjualités sont sevilement dominantes, non exclusives.

Le soufre est formé du mélange des deux qualités les plus

{'■) Abrégé de la doctrine de Paracelse et de ses archidoxes. Anonyme (par F. M. Pompée Colonne). Paris, d'Houry, i~2!\.

-O (.H.VI»ITIt|-. !ll

subtiles et par conséquent les plus chaudes, l'air et le feu. Ceuxci peuvent se trouver mélanoés en diverses ])roportians; il peut y avoir une infinité de sovifres divers.

Mais le soufre des philosophes n'apparaît pas aux yeux : il faut qu'il soit accompao;né de cette humidité que nous appelons mercure. Le mercure des philosophes est lui-même une humidité très subtile imprégnée dudit soufre chaleureux. Et, comme cette humidité peut avoir plus ou moins de soufre, C{ui par luimême peut être formé de plus ou moins de feu et d'air, il y a un plus grand nombre encore de mercures cpie d'humidités différentes.

De plus, ce mercure n'est pas sans quelque sécheresse (terre). La sécheresse, mêlée à l'humidité mercurielle, fait paraître l'humidité qu'on appelle mercure en forme huileuse et gluante. Mais lorsc|ue les corpuscules secs prédominent sur l'humidité dii mercure, ils empêchent l'humidité de couler: le composé devient sel.

On voit que tout cela n'est pas autre chose qu'une élucubration sur les éléments d'Aristote. I^e mélange des « qualités » fournit les « principes «; mais, d'après I^aracelse, il donne aussi l'essence des êtres ou quintessence, cincpiième être cjui résulte des c{uatre qualités élémentaires diversement mélangées.

Chaque individu a son soufre, son mercure et son sel particulier. Quant à la (piinlessence, c'est le « pur » d'iui mixte, en un avitrc terme, l'élément prédestiné de Paracelse, tous termes amphigouri(}ucs ([u'il est inutile de commenter.

La (piintessence de l'or (existe en petite (juantité dans le noble métal, le reste n'est que son corps « lépreux et impur », « bon à rien ».

Relevons en lin (l;ins l;i phraséologie de Paracelse les termes '< arcanc » cl « magistère » (pii signihcnt des « (|uintessences exaltées et « poussées au |)lus gi'and degré de perfection ».

lonle cetl(! " j)lnl()S(i|)hie ". poui' prél cnl iciisc (pi'clle apparaisse, n'a rien de parlicidièrcminil (ulginal. Le poète dii xni'' siècle ne nous a guère ])atlé aniremeni du mcrciu'c :

<;il (prc>-l MpJalil et vMli;iil tj non cil dont je lais niclal.

LA RKKORMi: EXPKRnfKXTAI.K. 7I

Et quant au soufre. Geber l'a déjà défini « une graisse de la terre qui, par une décoction lente et douce, a été épaissie et réduite en une substance sèche, et quand elle est devenue bien sèche, elle s'appelle soufre » (^).

Evidemment Paracelse retarde : c'est une méthode chère au moyen âge (^) que celle qu'il emploie, cherchant à abstraire ainsi les propriétés des corps en des êtres philosophiques imaginaires. Et pour sa technique expérimentale, supposons, pour sa gloire, qu'il est de bonne foi lorsque, nous initiant à ses procédés pour la découverte de la quintessence, il entoure ses descriptions d'obscurités voulues en vue de les dissimuler au vulgaire indigne de les connaître et de les exploiter.

Rien de tout cela ne pouvait préparer une réforme. Bien plus salutaires étaient les tendances de deux spécialistes, dont il importe de rappeler ici les noms comme précurseurs de Van Helmont. C'est d'abord Agricola, chimiste saxon {i/igi-i3o5), auteur de l'Ouvrage célèbre -De re metaUica. Ce livre est important pour nous parce qu'il est spécial, et que l'auteur a la sagesse de ne pas s'occuper de philosophie.

Puis, c'est Bernard Palissy (i 499-1589). C'est plaisir d'entendre un simple ;'. ouvrier de terre et inventeur de rustiques figulines » recommander à son lecteur, dans la langue savoureuse de Montaigne, « de ne pas enyvrer son esprit de sciences escrites aux cabinets par une théorique imaginative ou crochetée de quelcjue liure escrit par imagination de ceux qui n'ont rien practiqué ». « Si les choses conçues aux esprits se pouuaient exécuter, les souffleurs ("') d'alchimie feroyent de belles choses ». « Je n'ai point eu, dit-il, d'autre liure que le ciel

i}) Loc. cil., p. 221.

(-) F. PicAVET, Philosophies médiévales, jî. n^b.

(^) Jean de Mcun avait dit :

Laissez fourneaux, vaisseaux divers De ces souffleurs faux et pervers.

Ce ternie pittoresque est encore employé par La Fontaine (A. France, Le génie latin. Paris, Lemerre. 191 '5, p. 80).

et la terre, lequel est connu de tous; et est donné à tous de connoistrc et lire ce beau liure ».

Dans son « Traité de l'or potable », B. Palissy jvige sévèrement Paracelse, donnant à entendre c[ue son or dissous ou en poudre n'en était pas. Dans son « Traité des métaux, » il nous raconte que : « Le sieur de Courlange, varlet de chambre du roy, sçauait beaucoup de telles finesses, s'il en eust voulu user. Car, cjuel que jour venant à disputer de ces choses devant le roy Charles IX. il se vanta, par manière de facétie, qu'il lui apprendrait à faire l'or et l'argent; pour laquelle chose expérimenter il commanda aiulit de Courlange qu'il eust à besogner promptement, ce qui fui fait. Et au jour de l'expérience, ledit de Courlange apporta deux phioles pleines d'eau claire comme eau de fontaine, lac[uellc estait si bien accoustrée, que, mettant une aiguille ou autre pièce de fer tremper dans l'une desdites phioles, elle devenait soudain de couleur d'or; et le fer estant trempé dans l'autre phiole, devenait de couleur d'argent ». Et l'auteur ajoute plus loin : (■ Et toutes fois c'cstait une tromperie, comme le dit de Courlange me l'a dit de sa propre bouche » (^).

Ne cherchons pas autre chose intéressant le progrès de la philosophie chimique dans l'œuvre de B. Palissy. La figure est attachante comme manifestation à cette époque du bon sens français. Les secrets de ses émaux, surpris j^ar un opiniâtre labeur, sont plutôt une œuvre d'artiste que de savant, puisqu'il a emporté ses secrets dans la tombe; d'ailleurs, il n'a fait que retrouver des procédés ([ui, au point de vue chimique, ne différaient guère de ceux utilisés depuis plus de cinquante ans en Italie; nous savons qu'ils y et ient arrivés d'Espagne; vers la même époque, la fabrique de Saint-Porchaire (^) (Deux-Sèvres) exécutait des pièces (souvent appelées faïences Henri II) avec non moins d'habileté technique.

(^) D'après HociVr.

(^) E. BoNAFFÉ, Les faïences de Sainl-Porchaire. Paris, 1889. — E. Gariv'iKn, Dictionnaire de la Céramique. Paris, Librairie de l'Arl ; s. d.

lA HKKOnMK KXPKRIMKMAl.K.

Page 1