C-+-10II ^^■>.0)-}->.C
L'essence d'amandes amères, « se changeant à l'air en acide ben^ zoïque cristallisé, ne fait que prendre deux atomes d'oxygène, dont l'un forme avec le radical l'acide benzoïque, et l'autre, en se combinant à deux atomes d'hydrogène, forme la proportion d'eau ». La composition du benzoate d'éthyle est représentée par un atome d'acide benzoïque anhydre uni à un atome d'éther, suivant les idées de Dumas. Enfin « la benzamide et la benzoïne, tout en rattachant leur origine à celle du benzoyle, sont totalement sorties (h^ sa sphère ».
Nous croyons utile de faire (juehjues remarques au sujet du Mémoire de Liebig et W^ihler, alin de nous garder d'une a])préciation qui ne serait pas assez conforme à l'esprit du tenq)s. Le radical benzoyle est resté un uislnimcut très utile po\u' nous. mais cela ne veut pas dire (|ii(' loiil \v mérite en revienne à [.iebig et Wohler. Nous serions ciiihariassé de donner la raison o})iective <[u'ils auraient pu a\(»ir de cboisir ce radical plulol que tout autre. Cnv si h'ur ml crpiélal ion poni- la formahon dn cldorni'e est simple cl logique, il l'aiil axcnicr que. poui' Toxy-
PÉRIODE RE nUMAS. 385
dation de l'essence, elle est assez arbitraire; nous ne l'avons d'ailleurs pas conservée. Nous nous garderons aussi d'interpréter avec notre esprit moderne ce que disent les auteurs pour la chloruration de l'aldéhyde : « Cet hydrogène est remplacé par deux atomes de chlore. » Nous verrons plus loin que, à cette époque, l'idée de substitution est loin de l'esprit de Liebig, et qu'il la combattra encore en i84o avec plus de véhémence que d'à-propos.
Le 2 septempre iSSa, Berzélius adressait aux auteurs de cette belle découverte du benzoyle une lettre ouverte (^) où il émet l'appréciation suivante :
« Qu'un corps composé de carbone, d'hydrogène et d'oxygène se combine à la manière d'un corps simple, avec d'autres, mais particulièrement avec ceux qui forment des acides et des bases, c'est là un fait qui décide qu'il existe des atomes composés ternaires (du premier ordre), et que le radical de l'acide benzoïque est le premier exemple que l'on puisse présenter avec certitude d'un corps ternaire qui possède les propriétés d'un corps simple. ..
» Les faits que vous avez présentés donnent lieu à des considérations telles, que l'on pourrait les regarder comme le commencement d'une nouvelle ère dans la chimie organique. »
Berzélius propose d'appeler ce radical « proïne » ou « orthrlne »; mais remarquons que la cause de son enthousiasme est l'étrangeté du fait au point de vue dualistique, plutôt que l'ensemble expérimental avec la conclusion qu'il comporte, et tout ce qui constitue encore aujourd'hui à nos yeux le grand mérite de cette œuvre originale.
Mais cet enthousiasme ne devait pas être de longue durée. Dans le Rapport annuel de i83i C'^), ayant à rendre compte des recherches de Zeise sur les combinaisons du chlorure de platine avec l'éthylène, il avait proposé de nommer ce dernier êthérine. Ce n'était qu'un mot. Marquait-il une adhésion tacite à la ihéorie des éthers de Dumas?
(^) Ann. de Chiin. et de Phjjs., 2^ série, t. LI, p. 3io. (^) Jahrcsbcrkhl. 12° année, Tubingen, i833, p. 3oo.
386 CHAPITRK Mil.
Dans le Rapport de i833 ('), rédigé après sa lettre du 2 septembre, il déclare qu'il ne faut pas être exckisif . Sans partager la manière devoir de Dumas, il a parfois adopté l'éthérine comme étant d'un emploi assez commode.
« L'éthérine ou huile de vin n'est point un principe constituant de l'alcool ou de l'éther, bien qu'on puisse la retirer de ces deux substances, et l'on ne peut déduire son poids atomique de celui de ces mêmes corps {^). )>
Berzélius nous déclare que « tout naturellement » l'alcool et l'éther ne sont pas des hydrates d'une seule et même base, que leurs formules rationnelles ainsi conçues « ne peuvent être exactes » et qu'ils « doivent être représentés », l'alcool par €H3 ^ o, l'éther par G^H> + O.
L'argumentation de Berzélius était basée sur l'existence de deux acides sulfoviniques (dont l'un est notre acide iséthionique) et qui seraient dérivés l'un de l'alcool, l'autre de l'éther. Elle n'est évidemment plus défendable. Certains historiens, cependant, veulent y voir un progrès {^), ne retenant que la création arbitraire du radical €^-H'' qui représente notre « éthyle ». Ils y voient une liaison avec la question de l'ammonium, prétendant que cette dernière conception est mieux d'accord avec le dualisme. On mêle ainsi deux questions qui peuvent rester distinctes. Nous ne voyons pas que l'ammonium soit mieux en harmonie avec le dualisme que l'ammoniaque et l'on ne nous dit pas où Berzélius aurait fait valoir cette opinion. Quant à l'ammonium {'), Berzélius avait pour lui un penchant bien naturel puisqu'il avait découvert son amalgame. C'est pour cette raison (') qu'il a envisagé l'éther comme dérivant de C- H ' plutôt (jue de C-II'. Il préférait regarder l'éther chlorhydrique
(') J ahresberichl , lo*^ aniicr, Tubingcn, i83j, p. ii»"); Ann. de Cltini. et de Phys., a*' série, l. LIV, iSvl, p. 5.
(-) Ibid., p. 17.
(^) Ladicnhuug, Histoire du dh'ehjtpeinent de la ('liiiiiic, p. r.>,3. Paris, llcrmanii, l'joi) : « J3crzélius lit co pas eu i83i ».
('*) « Point do vuo proposé dès lonj^lcmps par M. Ampère » (Dumas, Ann. de Chiin. et de Phys., a*' série, l. LVIII, p. 66).
(•') D'après la iiiênio source.
l'KlUODK 1>K DIMAS. 887
comme C-H^Cl (correspondant à NH'Cl), plutôt que comme C-H' . HCl qui correspondrait à Nir* . HCl.
Il ne tarda pas d'ailleurs à modifier l'opinion qu'il avait émise sur r « orthrine ». Six mois après sa lettre du 2 septembre (^), il t'ait remarquer que le benzoyle contient un radical composé C'^H'". Il voit dans celui-ci la formule «rationnelle» du véritable benzoyle.
Cependant Liebig, de son côté, allait également tenter de substituer à léthérine de Dumas le radical que Berzélius supposait dans l'éther. Il lui donnait le nom d'éthyle, et le nom est resté malgré la grande faiblesse du Mémoire (^) qui le proposait.
Liebig prétend : 1° que le gaz oléfiant ne se combine pas à l'acide sulfurique ; 2° que la combinaison de Zeise contient de l'oxygène; 3° que l'oxalovinate d'ammoniaque ou oxamétliane obtenu par Dumas et Boullay, et représenté par eux comme C/'O-*, NH-', C'H', n'existe pas; les savants français auraient eu en main de l'oxamide (^). Ces trois assertions sont inexactes ('). Liebig nen demande pas plus pour rejeter « l'hypothèse de MM. Dumas et Boullay », et pour mettre à sa place le radical composé C'LI'". Faute d'argument expérimental, « il ne doute pas ([u'on ne parvienne à obtenir ce radical C'H'" pur de tout autre corps ». Enfin, il cherche à relever l'inconséquence que nous avons remarquée dans le Mémoire de Berzélius, lequel considérait l'alcool comme dérivé de GH^ et féther de G-H'^; mais il n'est pas plus heureux en attribuant à l'éther la formule C''H'»0, tandis qu'il formulait l'alcool C''H'oO + H-0. D'ailleurs, Dumas ne formulait pas autrement ces deux composés : l'alcool C^H'-O- {CJiiinie appliquée, t. Y, i835, p. 466),
(') Jahresbevicht. lo^ année, Tubiuoeu, iHjj, p. lo'),
(^) Sur la constitution de l'éther et de ses combinaisons [Ann. de Chim. et de Phys., 1° série, t. LV, i834, p. 1 13.
(3) Voir Dumas, Ann. de Chim. et de Phys., i» série, t. LVI, i834, p. i5o.
(♦) Epinglons cette phrase dans le Mémoire de Liebig : " L'excessive hâte avec laquelle, depuis M. Dumas, on établit et publie en France de nouvelles théories "
CIIAIMTKK Mil.
l'éther C**H'"0 {Ibicl, p. 494)- L'expérience de Gay-Lussac sur les densités de vapeur relatives de l'alcool et de l'éther (') gardait seule toute sa valeur (').
L'aube annoncée par Berzélius ne s'était pas levée. Il n'y a <{ue les vérités expérimentales importantes qui soient capables de faire lever une aube nouvelle, et, il faut bien le reconnaître, ni le travail de Liebig et W("»hler, ni même celui de Dumas et
(') En février 1887, Liebig écrit à Berzélius qu'il a anéanti la théorie <lcs éthcrs et la théorie des substitutions. La note [Ann. de Chim. et de Phys., 1^ série, t. LXIII, i836, p. i53) ne formule aucun argument nouveau qui mérite mention.
(-) Dans un document daté de i85o, en faisant l'analyse d'un Mémoire •de Frankland (Journal de Pharmacie et de Chimie, 3^ série, t. XVII, i85o, p. 146) voici comment Wurtz apprécie la théorie des radicaux :
« Tous les chimistes connaissent l'hypothèse célèbre que M. Liebig a •émise sur la constitution des combinaisons organiques et (pii est connue sous le nom de Théorie des radicaux organiques. Appliquée d'abord à la constitution des dérivés du benzoyle, cette théorie a trouvé son principal point d'appui dans l'étude des composés si nets et si nombreux qui dérivent des différents alcools. L'alcool ordiiaaire, l'éther, les éthcrs composés ont été assimilés en quelque sorte aux hydrates, aux oxydes et aux sels de la chimie minérale; car on a admis dans ces combinaisons organiques l'existence d'un terme C^IP, radical organique comparable à un métal et capable, en se combinant aux différents corps simples, de reproduire des combinaisons qui rappellent jusqu'à un certain point les combinaisons minérales les plus simples.
» Parmi les objections que l'on a faites à cette théorie, il en est une qui ne manquait pas d'une certaine i)ortée. Ces radicaux dont on supposait l'existence dans un si grand nombre de combinaisons et dont le nombre s'était peut-être accru outre mesure, n'ont pu en être isolés que dans des cas bien rares. Outre le cyanogène et le caeodyle isolés par ^I. Bunsen, oa ne connaissait, avant les travaux de MM. Frankland et Kolhe, aucun radical organique qui fût vraiment digne de ce nom. »
Le lecteur ne manquera pas d'opposer à ce curieux ilociuucnt que :
1° Il n'y a aucun rapproclieniciit à établir, mèmr' aujoiuil'iiui, entre l'éthyle et le benzoyle;
:>.° Les objections que Liebig fail à réthérine sont sans valeur;
3° Il ne donne aucune preiive de l'existenc(î de l'éthyle;
4° Si l'éther porte encore le nom d'o.vijde d'éUnjlc, c'est que celui-ci a été ccrit avec des faits ]>.ir \N'illiamsoii en iS^)i.
l'KR-.ODI-: l)K DL.MA-i. 38i)
Boullay uannonçaient une découverte foiidaïuentale. Entre l'essence d'amandes amères et l'acide benzoïque, entre les différents éthers-sels de l'alcool, on s'était efforcé d'établir un lien doctrinal, rien de plus ; la parenté réelle était évidente dans chacune de ces familles réunissant des corps situés au même étage carboné.
Le Mémoire de Dumas et Péligot « Sur l'esprit de bois et sur les divers composés qui en proviennent », paru en i835 (^), agrandit brusquement notre horizon. La découverte est aussi simple que fondamentale. Elle assimile l'esprit de bois à l'alcool. La fonction alcool était créée. On établissait une analogie entre certains corps d'étages carbonés différents et Ton posait ainsi 1p premier jalon du jeu de cartes de Gerhardt.
L'alcool contenant le radical hydrogène bicarboné, C'H' (éthylène), les auteurs se trouvent amenés à voir dans l'esprit de bois un radical, le méthylène, « dont il est impossible d'éviter la supposition )>, mais dont l'existence ne fait rien à la cjuestion de la théorie des éthers « puisque celle de l'hydrogène bicarboné, qui est incontestable, ne lève aucune des difficultés dont la théorie est l'objet )>.
« Le méthylène, l'hydrogène bicarboné et le carbure d'hydrogène de ^L Faraday, seraient donc trois corps isomériques dan^ lesquels le nombre des atomes élémentaires irait toujours en doublant, le premier renfermant CH, le second C^H^ (^), le troisième C' H'. »
Développant ensuite les conséquences doctrinales de leur travail, Dumas et Péligot montrent tout ce que la « théorie de l'éthyle » doit à la « théorie de l'éthérine ». « Ce ne sont que deux variantes de la même {•'). » Et, comme pour mieux le prouver, c'est en se servant de l'hypothèse de Berzélius qu'ils résument
(^) Ann. de Chim. et de Ph}js., 2<^ série, t. LVKI, p. 5.
(^) Dumas représente l'iiydrogène bicarboné libre par C- H- (Traité, I. I, p. î<^3). Ce n'est qu'en combinaison qu'il prend « pour atome son équivalent qui en représente 4 volumes ». « Nous simplifierons ainsi les formules. » [Traité de Chimie appliquée aux Arts, t. V, p. 45 1.)
(") Traité de Chimie appliquée aux Arts, t. V, p. 91. Paris, Béchet; i835
jgo ciiAi'iTiii: \iii.
dans les formules suivantes les conséquences de leur découverte :
C'^II'o radical inconnu C^H"^ radical inconnu
C^Il'iMj éther CilIfiO éllier de l'esprit do l)(ii
CsHioQ + H-^O alcool CM1« O -t- II^ O esprit de bois
r,sH>oCH2 étlier hydroclilorique CMlfiCH^ liydrocl. Jurait- de ni.lliv
•.Ml'oO-^CM)^ éther oxalique CM1«0-^C''03 oxalale
N'est-ce pas la plus helle preuve que les faits décrits par eux sont supérieurs à toiite conception passaoère ?
Un peu plus tard, Dumas devait introduire l'éthal dans la série des alcools (^).
La même année i835, M. Regnault, élève ingénieur des Mines ('^), faisait agir la potasse sur l'huile des Hollandais (cju'il formulait CH^Cl), et la scindait en acide chlorhydriciue et une substance nouvelle C-ir'Cl (notre éthylène chloré).
En même temps, Liebig (■') découvrait l'aldéhyde C''H''0-. Force lui était donc d'abandonner Vêthyle. Regnault (''), s'inspirant de cette découverte, donne au cldorure qu'il a découvert quelques mois avant le nom de chlorure d'aldêhydènc et la formule C^' H <' Cl ^
Au sujet de sa découverte de l'aldéhyde, Liebig se livre aux considérations suivantes :
« L'aldéhyde se forme de l'ah-ool par hi perte de \ atomes d'hydrogène.
» L'alcool élaut regardé comme un iiyib'ate (h' l'éther, on ])()iiiiiiit dével()p])ei' les composés suivants :
<^*I1'' combinaison inconnue d'hydrogène cl de carbone
CiHMJ -hH20 abhdivde (C''llM)-2)
CM1«02-+-H20 aci.lc iild.'hxdiqnc (C'IlM»») (s)
(:4IJGO:t-+- HîQ acide acétique hydraté (CHISO^)
M) Ami. de Cliiiii. cl de l'Inis., o^ série, I. I.XII, i SU'), p. \. C^) Ihid., -j.^ série, I. LVlil, i835, p. 3oi. {'■') Jhid., 9e série, I. LIX, i835, p. 9.8().
(M ihid., 1). :;">s.
(■') Liehii^' tente d'ideiili lier avec cet aeidi' ;ddéliydi<pie un ])roduiL <)i)lenu ])ar divers cliiiuisles anglais dans la combustion de la lampe sans llamme, produit (pie D.niielj ,i\;iil appelé (icidc l<fnij>iqin\
PKRIODK l»E DIMAS. Sgi
» D'après cette hypothèse, l'aldéhyde serait un hydrate d'un oxyde inconnu C ' H" 0 ; les acides aldéliydique et acétique seraient les oxydes supérieurs de cette combinaison.
)) On peut aussi interpréter comme il suit la formule précédente :
G*H*-|- O i"^'" degré d"ox\ dation du gaz oléfiaiU; inconnu
Ci H» -h -2 0 aldéhyde
G*H*+ 3 0 acide aldéhydique
C^H*-4-40 hydrate d'acide acétique
)' Mais il suffit de se mettre sous les yeux avec quelque attention la formation de l'aldéhyde, pour y voir l'impossibilité de la présence de gaz olé fiant tout formé.
» D'après la théorie de M. Dumas, l'alcool est représenté par C''H«+H''0-.
>i II faudrait admettre, ou bien que F hydrogène aurait été enlevé aux deux atomes d'eau, c'est-à-dire qu'ils auraient été ôxidés, ce qui est une absurdité, ou bien que l'alcool cède entièrement son eau, puisque son radical hypothétique prend deux atomes d'oxigène, ce qui reviendrait au même. Tout cela n'est que des hypothèses auxquelles, dans le moment actuel, on ne peut donner la moindre importance. Le temps n'est pas éloigné, j'espère, où l'on abandonnera l'idée de radicaux organiques constans (^). »
Mais si ce ne sont que d'inutiles hypothèses, pourquoi Liebig crée-t-il un radical nouveau G' H""', l'acétyle (^), qui ne devait pas tarder à perdre toute signification, et pourquoi rejette-t-il précisément l'interprétation que seide aujourd'hui nous pourrions déclarer acceptable ?
Nous sommes sur une mauvaise voie, mais avant d'en changer jetons un regard en arrière, et, pour cela, faisant une place à part pour le Mémoire de Dumas et Péligot, résumons ce qu'il était advenu des radicaux depuis que Dumas et BouUay avaient mis en avant la théorie des éthers.
Le gaz oléfiant, C-H', en a conservé pour nous tous les carac-
(^) Voir Chapitre IX (p. 4i2) le Mémoire de Laurent de i836. (^) Traité de Chimie organique (Paris, Fortin), t. I, 1840, p. o~5.
392 CUAPITRK Mil.
tères. Mieux que cela : c'est un radical réel; absorbé par l'acide sulfurique, il régénère un dérivé de l'ak ool dont il dérive.
Si, maintenant, faisant la part des exagérations de Dumas et Boullay, et aliandonnant l'aldéhydène qui n'eut jamais aucun succès, nous nous demandons quel avantage présentaient sur C-H'* (Dumas) les radicaux nouveaux C'-H" (Berzélius) et C-H' (Berzélius, puis Liebig), nous devons bien reconnaître que ces deux derniers n'avaient rien à leur actif. Tous les arguments produits en leur faveur étaient expérimentalement faux. La science n'est pas un jeu de hasard, et ce qui n'est pas prouvé est, momentanément au moins, inexact.
Cela ne nous empêchera pas de revenir plus tard au radical éthyle et d'abandonner définitivement l'éthylène, tout au moins pour les dérivés qu'envisagaient en 1828 Dumas et Boullay.
Mais nous ne sommes pas encore là; arrêtons-nous en 1887. C'est cette année que Liebig (^) et Dumas publièrent ensemble une Note (^) pour annoncer leur intention d'unir leurs efforts en vue d'analyser le plus grand nombre possible de composés organiques et de les classer.
Dans cette Note, assez creuse d'ailleurs, on admet les radicaux, mais on ne les discute pas; on cherche encore l)ien moins à les préciser. Et, comme pour étoffer un peu leur communication, les auteurs constatent que les vrais éléments des corps organiques sont, non pas le carbone, l'hydrogène et l'oxygène, mais « le cyanogène, le benzoyle, les radicaux de l'ammoniaque, des corps gras, des alcools et des corps analogues ». La Chimie organique est la chimie de ces radicaux; de là le grand nombre de produits.
(') En 1807, Liebio- avait fait un séjour de quelques mois en Angleterre; il y avait rencontré Graham (théorie des acides polybasiqucs). Il était revenu par Paris où s'étaient replâtrées ses relations avec Dumas. C'est alors probablement que le sculpteur David d'Angers exécuta son médaillon. Dans la lettre où il nous donne ces renseignements, Liebig nous fait part de ses impressions sur l'Angleterre « qui n'est pas le pays de la science » et sur la France « dont il n'aime pas le genre de science ». [Lsltrcs de Berzélius et Liebig, p. 1 3/i . Munich, Lchmann ; 1 898.)
(^) Comptes rendus hehd. Acad. Se., t. V, p. 667.
l'KUlODi: I»K DIMAS. SgO
Cependant certains intérêts personnels ont donnû à cette entente momentanée de Lieln</ et de Dumas une sionification qu'il importe de rectifier.
Berzélius dit à ce sujet (^) :
(( On sait qu'il y a eu une discus.sion scientifique entre MM. Dumas et Liebio- qui devait décider ( I ) si l'éther doit être envisagé comme l'oxyde d'un radical organique, ou bien, comme M. Dumas l'a prétendu, comme une combinaison de i atome d'éthérine C'!!** avec i atome d'eau.
» Après un débat oral entre ces deux chimistes distingués, ils se rangèrent à la jDremière opinion (^) ; et M. Dumas communiqua en leur nom une Note à l'Académie des Sciences, dans laquelle il exposa une opinion sur la composition des corps organiques, qui consistait à les considérer conime renfermant des radicaux composés, combinés avec de l'oxygène, des corps haloïdes, etc. M. Dumas fit connaître à cette occasion qu'il avait été occupé depuis lo ans de recherches dont le but était de développer cette théorie. Il est à regretter (') ((u'il n'ait communiqué jusqu'à ce jour aucune de ces recherches au monde savant. »
Ce passage est extrait d'un rapport où la théorie de la substitution de Dumas est violemment prise à parti; il n'occupe pas moins de dix pages et l'histoire lui a donné tort d'un bout à l'autre. Quant aux sentiments personnels, nous savons déjà
{'■) Rapport annuel sur i839, trad. Plantamour, t. I, p. i5'|. Paris, Fortin; 1841.
(-) C. Schorlemmer [Origine et dé\>eloppenient de la Chimie organique, traduction Claparède, p. 21. Paris, Reinwald; i885) dit : « M. Dumas ayant eu inie entrevue avec Licbig en 1837 fut converti à ses idées, y- Ladenburg [Hi.t. du développemsnt de la Chimie, p. 127. Paris, Hermann; 190g) reproduit la même phrase; mais aucun des deux liisloriens ne spécifie les idées auxquelles le savant français se serait rallié.
(•*) Berzélius fait de la propagande pour la môme ti:ièse dans une lettre à Pelouzc [Ann. de Chim. et de Phi/s., 2^ série, t. LXVII, i838, p 3o3) : K M. Dumas dit avoir depuis dix ans travaillé dans l'esprit de cette théorie, lorsque toutes les personnes qui ont suivi les annales de la science ont pu admirer la sagacité avec laquelle il a tâché justement pendant ces dix dernières années d'en combattre les points principaux. >
de quelle aménité Berzélius use envers Dumas, et nous saurons mieux plus loin (^) comme il s'entend avec Liebig pour essayer de faire échec à la science française.
Dans ces conditions, la relation d'un « débat oral » relatif à un changement d'opinion de Dumas dont les preuves ne nous sont pas connues nous trouvera assurément sceptiques.
La théorie des radicaux de Dumas ne doit rien, ni à Liebig, ni à Berzélius (-).
Mais pourquoi parler encore de radicaux ? Nous sommes en 1887 (^). En i836, Laurent avait publié son Mémoire ('') Théorie des combinaisons organiques que nous analyserons plus loin, où le radical fondamental peut devenir radical dérivé. Dumas était trop avisé pour ne pas sentir la force des idées qui y fermentaient, et il va bientôt soulever lui-même le problème de la substitution qui ébranlera bientôt tout l'édifice chimique.
(^) Voir la note (*) de la page 43o.
(^) Voici comment s'exprime Grimavix (dans Gerliardt. sa vie et son œuvre, p. 3io. Paris, Masson; 1900) : « Liebig adopta la notion des radicaux composés, mais différait de Berzélius en ce qu'il admettait l'existence de radicaux composés renfermant de l'oxygène, comme le benzoyle, l'acétyle, etc. Dans l'alcool et, dans l'éther, il supposait un radical liydrocarboné, l'éthylc, qu'il écrivait alors C'^H"'; de là cette mémorable discussion avec Dumas, pour qui, comme nous l'avons dit, l'éther est un monohydrate d'éthylère dont l'alcool est le dihydrate; mais Dumas finit par se ralHcr à la théorie des radicaux composés, et il s'unit à Liebig pour en soutenir la doctrine, qui fut exposée dans une Note rédigée en commun et présentée à l'Académie des Sciences en iSSy. Telle que nous la concevons, disent-ils, la Chimie organique nous présente des radicaux qui jouent le même rôh que les nu' taux. »
Dans le même Ouvrage (p. 3>,), (Irimaux parle de Dumas comme d'un « rival déjà illustre de Liebig -).
(^) Voir notre Chapitre IX.
(*) C'est en 1887 que vient se placer le Mémoire publié par Bunsen dans le yinnales de lAehia,. Franldand nous vantera son importance pour l'histoire des radicaux. Les circonstances dans lesquelles a été terminé cet Ouvrage ne nous ont pas ]K'rniis de poursuivre l'élude de ce point.
PKKI01II-: nr. in mas. '^g^