III. — L'œuvre collective
Pour émcitrc un jugemeul sur Laurent et (jcrhardt, s'il sullisait, l(Mil (Il eri'açant de leurs œuvres les imperfections,
(') Laurent iijoiilc (|U<', dans l'acide a/oli([iio, l'Iiydi'oii'èiu' n'est pas combiné avec i'ox\ <ictic, mais avec l'azolc.
[^) Aini. lie Cliiiii. ri dr Phifs., .>'' série, l. XIV, iS^S, p. II7. {■^) Ami. de Cliiiii. cl lie l^hi/.., J'' série, l. XXIV, iS/jH, p. lG3.
l.KS IMIOJKTS DE KKKOHMK l)K liERU.VRUÏ ET DE LAURENT. 4^3
d'y recueillir les idées qui, après avoir été longtemps méconnues, ont fini par être adoptées et sont encore restées nôtres, on ferait de ces deux grands chimistes deux figures qui dépasseraient toutes celles qui ont paru sur la scène de la Science entre l'époque de Dalton et celle de H. Sainte-Claire Deville.
Mais, dans l'histoire de la Science, un homme ne vaut pas tant par l'énoncé de ses propositions que par la manière dont il les démontre et les coordonne. C'est surtout vrai en Chimie, science expérimentale.
S'il fallait tirer une conclusion rigoureuse des écrits de certains auteurs, élèves animés d'une reconnaissance qui les honore, mais historiens plus tentés de faire des éloges que de l'histoire, les contemporains de Laurent et Gerhardt auraient été dépourvus de tout bon sens scientifique.
L'attitude de ces élèves de Gerhardt, de ceux que nous appellerons plus loin les professeurs de 1860, est pleine d'embûches pour la logique. En effet, si nous admettons que l'œuvre des deux réformateurs était d'ores et déjà fondée en 1848, nous sommes amenés à laisser dans l'ombre les expérimentateurs qui ont, entre 1848 et 1860, apporté à leur œuvre, par des voies indépendantes, un appui que nous avons des raisons de juger indispensable.
Nous nous sommes efforcé de doimer, dans ce Chapitre, les projets de Laurent et Gerhardt tels qu'ils les ont eux-mêmes formulés. Les extraits que nous avons puisés dans leurs Mémoires ne sont de nature, croyons-nous, ni à en atténuer les points faibles, ni à leur donner une concision factice. Le lecteur sera à même de porter un jugement sur ces documents.
Se mettant dans l'état d'esprit d'un chimiste de 1848, il pourrait se demander quel parti il aurait pris lui-même en présence des réformes proposées.
Xous n'avons pas eu besoin de nous poser cette question devant les œuvres de la jeunesse de Laurent, lorsque, travaillant les dérivés de la naphtaline, il faisait sortir de ce sujet confus la théorie de la substitution. Elle avait fait son chemin; si les étrangers avaient été réfractaires, on a assez de motifs de le leur reprocher. Et, bien que la rapidité de sa fortune soit
due en grande partie à Dumas, qui lui avait trouvé un exemple de géniale simplicité, il nous paraît incontestable que là était l'œuvre grande et puissante de Laurent.
Où est celle de Gerhardt? Certainement son Mémoire de 1843 est rempli d'idées excellentes, contient des propositions qui sont devenues fondamentales pour notre système; mais quelle force n'eût-il pas donné à son œuvre s'il avait pris le temps de la mûrir un peu? N'est-on pas défavorablement impressionné lorsque, dans la seconde partie du même Mémoire, on le voit changer d'avis sur une proposition d'importance primordiale? Cela n'est-il pas de nature à diminuer la valeur de ces rapprochements d'où doit sortir la loi des séries homologues, à déprécier la manière si neuve dont l'auteur juge les formules de l'acétone et de l'éther et applique le premier d'une façon tout à fait saine à la Chimie organique la notion de la polybasicité?
On dira qu'on aurait dii reprendre les bonnes idées, les établir, les développer et les mûrir. Mais si quelqu'un en avait été capable en i843, l'histoire ne parlerait guère de Gerhardt. Ce maître n'a même pas été Laurent. A passer par son cerveau, les idées du cadet ont certainement beaucoup gagné, mais étaient-elles devenues assez claires pour forcer l'adhésion des maîtres de l'opinion, formés à d'autres principes et imbus d'anciens préjugés ?
Le Mémoire sur les combinaisons azotées, premier fruit de la collaboration de Laurent et Gerhardt, manque d'unité. L'idée de regarder comme des doubles décompositions toutes les réactions, même celles entre éléments, venait à point; c'était une très belle a])plication et un heureux développement de l'idée d'Ampère. Mais c'était un travail de bureau, et les écrits de ce genre, quel que ] misse être leur mérite, ont rarement ])r(i\(i(pié de nouveaux couranis dans le monde des chimistes. Les idées nouvelles ne ])rennent généralement autorité qu'appuyées par des faits nouveaux.
Gerhardt, aussi l)ien (pic Je Laurent de seconde manière, sont des hommes d'idées ])lutôt tpie d'expérimentation. Le cadci siirloiri; il esl ioiil d'une pièce. Dès ses ])remiers Mé-
LKS PROJETS DK liÉFOItME Hi; (iKRIIARDT ET HE LAURENT. 465
moires, à peine pourvu de documentation expérimentale, il arrive avec des idées toutes faites; il lui a suffi d'un coup d'oeil pour tirer de la chimie de son temps de grandes vérités. Il a le génie de la classification; ne lui demandez pas celui de la recherche; cette patience à attendre les résultats de l'expérience, cette soumission du chercheur, cet oubli de soi ne sont pas faits pour lui. Il est trop pressé, il voit trop grand.
Venu à Paris en i838 sans ressources, il sort de toutes les difficultés matérielles, vivant de sa plume, faisant des comptes rendus de chimie, et donnant des leçons. Au milieu de tout cela, il trouve moyen de conc[uérir ses grades universitaires. Reçu docteur le 8 avril 1841, il est nommé huit jours après chargé de cours à Montpellier, grâce à l'appui de Dumas.
Pour tout autre que lui c'eût été le commencement d'une vie paisible de laboratoire ; Deville et Pasteur, dans des universités de province, vers la même époque, n'en eurent point d'autre. Gerhardt est à peine arrivé à son poste qu'il s'en montre tout à fait dégoûté. Il veut Paris. C'est trois ans après qu'il fait la connaissance de Laurent.
Jusque-là, la direction de celui-ci avait été assez différente. La jeunesse de Gerhardt eût représenté l'abondance à côté de l'âpreté du sort de Laurent (^). Mais, malgré les plus lourds sacrifices imposés à ses parents, son éducation est plus complète et tout à fait française ; son talent est aussi plus souple et l'expérience joue dans ses premières œuvres une part importante.
Ayant obtenu en i83o le diplôme d'ingénieur des Mines, il devenait en i83i répétiteur de Dumas à l'Ecole centrale. Des difficultés avec ce dernier le contraignirent à donner sa démission. En i833, il est attaché à la manufacture de Sèvres, puis en i835 à une fabrique de porcelaine à Eich, dans le grandduché de Luxembourg. C'est là qu'il connut la fdle d'un conseiller à la cour de justice c[ui devait devenir « la compagne dévouée qui fut la seule joie de sa vie (^) ». Ayant sulii son
(') E. Grimaux, Auguste Laurent [Revue scientifique, t. II, 1896, p. 161 et 2o3); Gerhardt, sa i>ie et son œuvre, p. 68. Paris, Masson; 1900, (-) Revue scientifique, Ibid., p. 162.
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épreuve de Doctorat en i837, il fut appelé en i838 à la chaire de Bordeaux et obtint sa main.
Nous savons avec quelle énergie Dumas avait désavoué en i838 les idées de Laurent, que ses propres expériences devaient établir d'une manière délinitive moins de deux ans après. S'il a existé des dissentiments entre ces deux grands savants, auxquels nous devons une égale reconnaissance, leurs mérites restent heureusement bien distincts ; nous croyons les avoir délimités nettement. Ce n'est pas d'ailleurs parce cjue deux caractères sont incompatibles, que l'un est bon et l'autre mauvais. On a reproché à Dumas (^) de ne pas avoir reconnu assez explicitement la valeur de Laurent, alors que, en i84o, il devait adopté ses idées. Nous ne voyons là qu'une nuance; Dumas (^) a omis l'éloge d'un homme dont il se croyait avoir à se plaindre ; l'histoire n'a pas été trompée.
Quoi qu'il en soit, le pauvre Laurent sortit foi't aigri de la lutte qu'il soutint contre le puissant Dumas. C'est peu après qu'il fit la connaissance de Gerhardt dont l'amitié, si utile à la science, fut peut-être de nature à aviver en lui le souvenir des traverses cju'il avait rencontrées et des revers cju'il avait subis.
Dès ce moment, vuie même passion les absorbe tous les deux : arriver, et arriver à Paris, ensendjle, pour renverser ensemble les vieilles doctrines. Ces vieilles doctrines sont d'ailleurs défendues ])ar (juelques arrivés qui détiennent à eux seuls toutes les bonnes places.
(^) E. (miMAux, Aiigiisie Lnureii/ [Revue scienlifîque, t. II, i8y6, p. i68). L'auteur dit, : « Ces deux citations prouvent que Dumas fut injuste envers Laurent. » Or il nous semble que ia première des deux citations visées qui est de Dumas lui-même, met bien les choses au point. Grimaux mêle ici deux questions : les types, tliéorie passagère, et la substitution.
(^) E. Grimaux dans l'ai'liclr que nous venons de eit(>r, ainsi que E. (Jrifnaux et Gh. (lerliartlt fils dans Cli. (rerhaidt, .sa vie et son œuvre (Paris, i<)Oo) mettent dans un jour peu favorable la figure de Dumas. Cela tient à ce qu'ils font créancf; aux sentiments que Laurent et Gin-hardt ont manifestés à cet égard dans leur correspondance. Il est malheureusement assi;/, naturel (]ue les deux jeunes chimistes, (pii étaient ])ayés pour avoir des idées égalitaircs, s'' soicnl l'ail des confidences sur Dumas. Ne cachons absolument licn de l'iiisldirc, mais najoutons foi cpi'aux faits établis S'.ir des dociinients uiq)ai'liaiix.
LES PROJETS DE RÉFORME DE (iERlIARDT ET DE LAURENT. \6y
Eu 1845, Laurent obtieut un congé sans traitement : il vient à Paris; nommé suppléant à la Sorbonne, il ne peut s'y maintenir plus d'un an; il demande une prolongation de congé; elle lui est refusée; il donne sa démission (1847). En 1848, il est nommé essayeur à la Monnaie. En i85o, la chaire du Collège de France est vacante; la candidature de Laurent présentée par cette institution, grâce à l'influence de Biot, échoue à l'Institut. Balard (^) qui « est en possession de deux grands laboratoires où il aurait pu exécuter tous les travaux que son zèle lui aurait suggérés (^) » se trouve préféré à Laurent « dont les travaux ont été effectués par ses seuls efforts personnels au prix de plus rudes sacrifices (*) ».
Miné par toutes les privations, abreuvé d'amertumes, Laurent mourait à Paris le 28 avril i853 à l'âge de 44 ^i^s. Dans l'introduction de sa « Méthode de Chimie » à laquelle « il avait travaillé jusque dans les bras de la mort ('*) », le malheureux savant signale encore qu'il se voit « privé depuis plusieurs années d'un laboratoire qui lui permît de poursuivre ses recherches {■') ». « Il usa sa vie dans un labeur constant à la recherche désintéressée de la vérité, en proie aux critiques malveillantes des uns, aux atta(iues grossières des autres ("). Il
(^) « Qui a été découvert par le brome », disait-on à cette époque.
(^) Lettre de Riot aux niembres de la Section de Chimie de l'Académie des Sciences (voir Gerhardl, «a vie et .son œuvre, Paris, 1900, p. 588). Il dit notamment : « J'ai eu avec M. Laurent des communications fréquentes et intimes qui me l'ont lait complètement apprécier. Je l'ai vu bon et aimant, dans son modeste intérieur. .J'ai souvent engagé des discussions très vives avec lui sur îes points auxquels il tenait le plus; elles ont mis à nies yeux dans une ^ ive lumière son dévouement passionné pour la science et l'empressement, l'entière sincérité avec lesquels il acceptait une contradiction qu'il savait être bienveillante. »
(3) Ihid.
(^) A. Lai.rent, MétJtode de Chimie, Paris, Mallet, i854- Préface de Biot, p. v.
[■'] Ihid, p. XI.
(^) Laurent écrivait à Liebig en février 1846 {Revue de Qucsncville, •2^ série, t. VIII, p. 3oo) :
« J'ai toujours rencontré votre haine sur ma route. Il y a huit ans je demandais une place de préparateur : <' Vos travaux sur la naphtaline sont
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ne connut ni la fortune, ni les honneurs, ni même la joie de voir poindre enfin le triomphe des doctrines pour lesquelles il avait lutté sans relâche (^). »
Lors de la révolution de 1848, Laurent écrit à son ami de venir le rejoindre à Paris pour créer un mouvement contre le cumul. Gerhardt ne se le fait pas dire deux fois ; arrivé dans la capitale, il obtint un congé à demi-traitement; à l'expiration de celui-ci, on lui refuse prolongation; il donne sa démission (avril i85i). Il fonde une école de chimie. En i855, il est nommé (^) titulaire de deux chaires de chimie à Strasbourg; en avril i856, il est élu correspondant de l'Institut. La fortune commençait enfin à lui sourire, lorsqu'il succombe à une crise de péritonite le 19 août i856, à l'âge de 4o ans.
Nous aurons à étudier plus loin la théorie des types de Gerhardt en même temps c[ue son travail sur les acides anhydres. Contentons-nous de constater ici que les deux amis réunis à Paris n'ont rien produit de particulièrement saillant comme travail expérimental. Ils ont été réunis surtout pour discuter et travailler à la diffusion de leurs idées.
Leur vraie œuvre de collaboration était le Mémoire de Laurent « Sur les combinaisons azotées » de 1846; après cela ils ont fait surtout de l'apostolat. Le Mémoire de Gerhardt
« mauvais, me répondit-on, car M. Liebig l'a dit. » Aujourd'hui je donne quelques leçons pour soutenir ma famille, j'abuse de l'obligeance d'une persoimc qui veut bien mettre son laboratoire à ma disposition, afin que je puisse réfuter vos erreurs. Qui donc voudrait me j^rcter son appui, quand vous me représentez comme vm faussaire, comme l'associé d'ua voleur de grand chemin ? Comment ! c'est vous qui, couvert d'honneurs, gorgé de richesses, c'est vous, dis-je, qui vous abaissez pour la troisième fois à jouer envers moi le rôle d'un vil calomniateur; c'est encore vous, nouveau baron, qui, pour vous venger de ce que votre ancien ami M. Gerhard L n'a pas été de votre avis sur quelques points de science, ne craignez pas de lui jeter à la face ce mot infâme de voleur de grand chemin ! »
(') Revue scisnliftfiue, 189G, Part. II, \>. iGi.
(2) Les auteurs de Ch. Gerhnidl, >-:n vie et son œuvre (Paris, 1900) attribuent à Dumas (p. 25G à '.>Go) des intentions malvcillautes. Pour nous, nous retenons seulement que c'est lui qui, le premier cl spontanément,, fit à son ancien élève une propos! lion inespérée.
sur les anhydrides ne devait être que le résultat de la fusion de ses idées avec les résultats expérimentaux de Williamson. Et, comme pour bien déterminer le caractère de son œuvre, Gerhardt terminait sa carrière par la publication de son célèbre Traité de Chimie organique en quatre gros volumes. Peu de chimistes avaient fait autant de Traités que lui, mais il convient d'ajouter que chacune de ses œuvres en ce genre se recommandait par son originalité.
Laurent et Gerhardt ne se sont pas contentés de faire de la propagande pour leurs théories chimiques. Défendant l'un et l'autre, avec la même ardeur, des idées politiques que l'on dit avancées, ils n'ont pas connu un seul instant les turpitudes de l'opportunisme; ils ont au contraire réagi en toutes circonstances contre l'oligarchie scientifique avec une vigueur et un désintéressement qui n'est pas un de leurs moindres titres devant l'histoire. Les sentiments égalitaires étaient si naturels qu'ils les ont mis en pratique entre eux spontanément et malgré la différence d'âge, dès leurs premières relations. Le cadet admire l'aîné; l'aîné a confiance dans la puissante organisation du cadet. Et tous deux reçoivent les critiques l'un de l'autre avec la même aisance qu'ils apportent à se les décerner. Pourquoi pas? Tous les chimistes, les jeunes et les vieux, ne sont-ils pas égaux dans la république des sciences? Et faut-il mettre des gants pour discuter les idées de tel ou tel parce qu'il prétend régenter la chimie de Stockholm, de Giessen ou de Paris?
Mais les arrivistes madrés, s'ils ont cru devoir faire parfois l'éloge de cette méthode, ont toujours évité avec soin de la mettre en pratique. L'exemple des infortunes de Laurent et Gerhardt suffirait à les justifier aux yeux de ceux qui placent les satisfactions de l'existence et de l'amour-propre au-dessus de l'héroïsme.