‹ Histoire de la chirurgie francaise au XIXe siècleChapitre 11 sur 83 · RÉTARLISSEMEXT DES ÉCOLES, RESTAURATION DES SOCIÉTÉS SAVANTES · texte numérisé non relu

RÉTARLISSEMEXT DES ÉCOLES, RESTAURATION DES SOCIÉTÉS SAVANTES

Deux années s'étaient écoulées depuis la suppression des facultés de médecine, et le besoin d'un enseignement régulier se faisait chaque jour plus vivement sentir. Les armées de la république manquaient de cliirurgiens; en dix-huit mois, six cents d'entre eux avaient trouvé la mort sur les cliamps de bataille ou dans les hôpitaux : il fallait songer à les remplacer. Fourcroy s'empara de cet argument sans réplique et vint demander à la Convention le rétablissement des écoles. Le remarquable rapport qu'il lut à la séance du 7 frimaire an III fut accueilli par des applaudissements unanimes, et grâce à ses efforts unis à ceux de Thouret, une loi très-libérale vint reconstituer l'enseignement médical sur des bases plus larges que par le passé (1). Elle faisait disparaître les vices des institutions détruites et donnait aux nouvelles des garanties d'avenir qui dépassaient de beaucoup le but apparent de leur création. Elle rendait l'art de guérir à son unité primitive, elle faisait rentrer dans l'enseignement officiel la médecine légale et l'histoire de la médecine, l'hygiène, la physique et la chimie médicales; elle imprimait surtout aux études un caractère éminemment pratique en faisant disparaître les épreuves -inutiles, les argumentations en latin, les thèses futiles si chères à l'ancienne faculté. Ces vestiges de la philosophie scolastique n'étaient déjà plus de l'époque, et d'ailleurs il ne s'agissait pas de former des savants : il fallait improviser des médecins pour les nombreuses armées de la république, leur donner en peu de temps l'instruction strictement nécessaire, les exercer le plus vite possible aux opérations, et les envoyer ensuite compléter leur apprentissage sur les- champs de bataille.

Trois écoles de santé (2) furent créées pour remplir ce programme : la première à Paris, la deuxième à Montpellier, la troisième à Strasbourg. Le nombre des professeurs fut porté à douze pour la première, à huit pour la seconde, à six pour la troisième; à chaque professeur il fut assigné un adjoint. Les nominations furent faites par le comité d'instruction publique (3), Chopart et Percy furent appelés à l'enseignement de

il) Loi du 1-i frimaire au III (i décembre 1794).

(2) On leur avait donné ce nom à leur fondation pour bien établir la fusion de la médecine et de la cliirurg-ie; mais trois ans après, celle de Paris prit le nom d'École de médecine, et la loi du 11 floréal an X vint consacrer définitivement ce changement de dénomination en l'appliquant également aux deux autres,

(3) Ce comité se composait de Fourcroy, Prieur, Massieu, Plaicliard, Bajcul, Thibaudeau, Lalande, Mercier et Baraillon. II fut également chargé do fixer le nombre des ronrs, les flivision« à adopler, et d'en revisnr le proarramme. --' Voir, pour l'orn-anisal ion

la pathologie externe ; Sabatier et Boyer, à celui de la médecine opératoire; Desault se trouva tout naturellement porté à la chaire de clinique externe, et personne ne lui fut adjoint. Il ne lui restait plus d'ailleurs que peu de jours à consacrer à l'instruction des élèves ; sa tâche était terminée, il succomba le l"juin 1,795, et Chopart, auquel l'unissait une étroite amitié née sur les bancs de l'École pratique, ne tarda pas à le suivre dans la tombe (I). La chaire de clinique externe et la place de chirurgien en chef de l'Hôtel-Dieu furent disputées par Pelletan, par Boyer et par Dubois; Pelletan fut nommé à la majorité absolue des suffrages et au scrutin secret par les professeurs convoqués 3e 4 juin 1795.

Sous cette vigoureuse impulsion, l'école de Paris ne tarda pas à s'élever ta un haut degré de prospérité. Réduite au moment de sa fondation aux trois cents étudiants pensionnés par la république et désignés sous le nom d'élèves de la pairie, elle vit bientôt affluer dans son sein une foule de jeunes gens chassés par la révolution des cloîtres, des séminaires et même du barreau, et qui venaient y chercher une carrière libre et indépendante. En moins de cinq ans, le nombre s'en éleva à mille cinq cents.

En môme temps le besoin des études collectives et de l'association scientifique faisaient renaître les académies et les sociétés savantes. L'Institut national de France rétabli, en vertu de la constitution de l'an III, avec les débris épars des quatre académies, s'était adjoint quatre des professeurs de l'école de Paris, Halle, Pinel, Sabatier et Pelletan. La Société philomathique, sorte d'Institut de deuxième ordre fondé en 1788 et comptant dans son sein les médecins les plus renommés, reprit avec une nouvelle ardeur le cours de ses travaux interrompus par la tourmente révolutionnaire, et commença la publication de ses bulletins dans le courant de germinal an V (avril 1797).

Le corps médical de son côté voulut avoir ses réunions particulières. Les éléments dissociés de la Société royale de médecine et de l'Académie royale de chirurgie formèrent le projet de s'associer pour continuer en commun les travaux de ces deux corps savants et ranimer l'émulation qu'ils avaient fait naître. Ils firent appel à tous les hommes dont les travaux pouvaient se rapporter à l'art de guérir, et fondèrent avec leur concours la Sociélé de santé, dont la première séance eut lieu le ,2 germinal an IV (2:2 mars 1790). L'année suivante, à la séance du 27 pluviôse an V (15 février 1797), elle adopta la dénomination de Société de médecine, comme plus correcte et convenant mieux à la nature de ses" travaux. Cette société libre, approuvée, mais non subventionnée par l'Etat, se proposait d'embrasser à la fois l'étude de la médecine, de la

de l'École de santé de Paris, le tome l'^r des procès-verbaux des séances de l'École, et J.-C. Sabatier, Recherches historiques sur la faculté de médecine de Paris, 1837. (1) Chopart, né à Paris le 30 octobre 1743, mort à Paris le D juin I7!)5,

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chirurgie et de la pharmacie, l'art vétérinaire et toutes les sciences physiques dans leurs rapports avec l'art de guérir (1).

Dès son début elle se mita ladisposition de l'autorité pour l'éclairer sur toutes les questions d'hygiène et de salubrité publique; elle nomma des commissions pour les épidémies, pour la propagation de la vaccine; elle établit des consultations gratuites, décerna des prix annuels, fonda le premier journal de médecine qui ait paru après la révolution (2), et compta bientôt des compagnies affiliées dans la plupart des grandes villes.

L'exemple donné par les maîtres fut bientôt suivi par les élèves. Il fallait à cette jeunesse instruite et studieuse des réunions et des conférences pour satisfaire ce besoin de discussion, cet esprit de controverse puisés dans les cours de philosophie. Elle créa la Société médicale d'émulation, sous l'inspiration de Bichat et de Dupuytren, et avec le concours de Thouret, qui obtint l'autorisation, fournit le local dans l'Ecole de santé même, s'inscrivit comme associé et présida la première séance, qui eut lieu le 6 messidor an IV (24 juin 1796).

L'année suivante, lorsqu'elle commença la publication de ses mémoires (3), elle comptait soixante membres résidents et de nombreux correspondants. A côté déjeunes gens encore inconnus, on voyait figurer dans ses rangs les plus hautes notabilités scientifiques de la France et de l'étranger. Nous citerons parmi ces derniers Brera, Hildebrandt, Hufeland, Malacarne, Mascagni, Moscati, Scarpa, Sœmmering, Spallanzani, etc.

Ces sociétés étaient libres de toute attache officielle et n'avaient avec l'administration que des rapports de pure obligeance; le gouvernement, qui était souvent contraint de consulter la faculté sur des questions d'hygiène, de médecine. légale ou d'intérêt public, pensa que ces avis auraient plus d'autorité s'ils émanaient d'un corps savant régulièrement constitué et placé sous sa direction. En conséquence, le ministre de l'intérieur, par arrêté du 12 fructidor an YIIl, forma dans le sein de l'école une société qui, indépendamment des attributions que nous venons d'indiquer, fut chargée de recherches relatives a la topographie médicale de la France et de la publication des anciens mémoires de la faculté, de la Sociélé royale de médecine et de l'Académie de chirurgie, dont les archives lui furent remises. Elle commença ses travaux peu de temps après; mais ce ne fut que le 30 ventôse an XII (23 mars 1804) qu'elle

(1) Voir son Règlement dans le recueil périodique de la Société de santé de Paris, an V, t. I, p. 5. Ce recueil prit plus tard le titre de :

(2) Journal (jénéral de médecine, de: chirurgie et de pharmacie., ou recueil périodique de la Société de médecine de Paris, sous la direction de Sédillot, secrétaire g'énéral de la Société.

(3) Le premier volume des Mémoires de la Société d'émulation porte la date de l'an V (1797).

reçut le complément de son organisalion par un nouvel arrêté, en vertu duquel elle se trouva délinitivement constituée. Le nombre des membres titulaires fut fixé à soixante, les vingt-sept professeurs de l'école et le chef des travaux anatomiques, seize associés et seize adjoints. Elle compta plus de soixante associés nationaux, autant d'étrangers, et un nombre indéterminé de correspondants. L'école de Paris réunit ainsi les fonctions académiques à celles de l'enseignement. La Société de la faculté commença la publication de ses bulletins en 1804 et la continua jusqu'en 1821, époque à laquelle la fondation de l'Académie de médecine en traîna sa dissolution.

Le nombre de journaux de médecine s'était déjà notablement accru. En 1801, on en comptait neuf exclusivement consacrés à l'art de guérir, et huit recueils scientifiques ou littéraires participant à la propagation des connaissances médicales (1).

ARTICLE IV

BICÏÏAT ET l'École AXATOMO-PATHOLOr.IQUR.

La même émulation se faisait remarquer du reste dans toutes les carrières scientiliques. La chimie, transformée par Lavoisier, prenait son essor et aspirait déjà à dominer la physiologie. Les sciences biologiques s'ouvraient des routes nouvelles et voyaient s'élargir leurs horizons sous l'impulsion de deux jeunes hommes à peine sortis des écoles et qui remplissaient déjà le monde scientifique du bruit de leur nom.

L'un d'eux, s'emparant des idées de Yicq-d'Azyr, ouvrait à l'anatomie comparée des perspectives encore inconnues et jetait les fondements de sa prodigieuse renommée : c'était Cuvier. La foule se pressait au Jardin des plantes pour écouter ses leçons, et pour entendre la parole entraînante de Fourcroy (2).

L'autre, timide, modeste, moins brillant dans son enseignement, plus audacieux encore dans ses aspirations, rêvait pour la médecine des des-

(Ij Sédillot déplorait amèrement cette extension prise par la presse scientifique: «La » manie de publier des journaux de médecine, disait-il dans le prospectus du neuvième » volume de sa collection, si ordinaire en Angleterre et en Allemagne, s'est répandue » en France... Hippocrate disait : Ars îonga, vita brevis; rju'aurait-il dit s'il eût vécu » dans un siècle où chaque grande nation de l'Europe produit annuellement IT) on » 18 journaux et 200 à 300 volumes ayant trait à la médecine.

Que dirait à son tour le savant secrétaire général de la Société de médecine, s'il venait à reparaître parmi nous ?

(2) Cuvier fit l'ouverture de son premier cours d'anatomie comparée en décembre 1795, au Jardin des plantes, dans l'enceinte où Duverney, Ferrein, Petit, Vicq-d'A/.yr s'étaient fait entendre. Il avait alors vingt-six ans.

1811! liir.H.AT ET J/ÉCOLE A^JATO.MO-PATHOLOGIQI'E, Il

tiiu''es nouvelles. Il voyait se grouper autour de lui, dans les amphi- Ihéàtres d'analomie, la jeunesse ardente des écoles; il lui communiquait ses grandes vues, il l'animait du feu de son génie : celui-lcà. s'appelait Bichat. Leurs destinées ont été bien différentes. Après une longue et féconde carrière, Cuvier est mort plein de jours, comblé d'honneurs et de dignités; Bicbat a succombé à trente et un ans, à l'âge où la vie scientifique commence à peine pour la plupart des hommes, à l'âge où Hunier savait à peine lire; il s'est éteint dans tout l'éclat de sa gloire et a été enseveli dans son triomphe ; il est mort sans avoir pu terminer son ceuvre, mais aussi sans avoir vu s'écrouler l'échafaudage de ses doctrines (1), Nous aurons plus tard à apprécier l'influence qu'elles ont exercée sur l'avenir de la chirurgie, mais nous devons nous arrêter un instant sur les circonstances qui les firent éclore.

A l'époque à laquelle nous nous reportons, la médecine flottait indécise entre les tendances anatomiques de Haller et de Morgagni, l'animisme de l'école de Montpellier et le solidisme de Cullen. Le système de Brown, que l'Angleterre et l'Allemagne avaient accueilli avec tant de faveur, n'avait fait que peu d'impression en France et ne pouvait y prendre racine. Les esprits étaient entraînés dans une autre direction. La philosophie du xviii'^ siècle avait inauguré le culte de l'analyse, Condillac en avait fait sentir l'importance dans les recherches scientifiques ; tous les savants se faisaient honneur d'appartenir à son école, tous les regards étaient tournés vers l'Institut. Les sciences naturelles avaient donné le goût des classifications, et la nosographie philosophique de Pinel, qui venait de paraître, répondait à ces aspirations. Elle arrivait à son heure (i2). En appliquant à la pathologie les procédés de l'histoire naturelle, elle ramenait la médecine à la sévérité des sciences d'observation; en groupant les maladies d'après leurs analogies et leurs affinités, elle donnait à leur étude le caractère positif qui fui avait manqué jusqu'alors, aussi exerçat-elle sur les esprits sérieux une grande et légitime influence ; mais cette aride taxonomie ne pouvait pas satisfaire les esprits enthousiastes de cette époque rajeunie, il leur fallait une doctrine, et Bichat entreprit de la leur donner. Laissant de côté la chirurgie, à laquelle il n'avait fait que payer un tribut de reconnaissance, il conçut la pensée de reconstituer l'édifice médical tout entier sur de nouvelles bases, et comme s'il avait eu le pressentiment de sa fin prochaine, il se mit à l'œuvre avec une ardeur fébrile. Deux ans et demi lui suffirent pour ce prodigieux travail (3). On

ilj BiCHÀT (Marie-Franrois-Xavier'), né le il novembre 1771 à Thoirctte (Ain), mort à Paris le 22 juillet 1802.

(2) La Nosographie philosophique de Piiiel parut en 1797.

(Hi Le Traité des membranes et les Recherches pliijsiologiques parurent en 1800. Les ^[uatre volâmes de VAnatomie générale furent connus, rédigés et publiés en 1801. Le Traité d'anatomie pathologique devait paraître en 1802. — Hroca, Traité des tamears, t. I, p. 11.

vit successivement sortir de ses mains son Traité des membranes, ses Recherches sur la vie et la mort, et enfin son Traité (Vanatomie générale, cette page encore inédite du livre de l'organisme qui s'offrait à l'admiration du monde savant avec toute la richesse de ses aperçus, escortée d'une physiologie nouvelle séduisante par un caractère de simplicité et de grandeur qui n'appartient d'ordinaire qu'à la vérité. Ce livre mit le comble à sa renommée. Avant lui l'anatomie n'élevait pas ses prétentions au delà de la description des organes et des appareils; il comprit que sous la forme extérieure, éminemment mobile, se cachait la texture, beaucoup moins variable et bien autrement importante au point de vue pathologique surtout. Cette vérité avait sans doute été entrevue avant lui. Fontana, dans ses recherches microscopiques faites en 1761 sur le tissu cellulaire; Bordeu, dans son étude du tissu muqueux qui parut en 1707, avaient soulevé un coin du voile (1). Bichat avait peut-être eu, comme nous l'avons dit, connaissance des idées de Hunter; il s'est empressé luimême de reconnaître, avec celte bonne foi qui sied si bien au génie, qu'il était redevable à Pinel de ses grandes vues sur l'organisation humaine ; mais personne avant lui n'avait fait de rapprochements entre les tissus identiques disséminés dans les différents organes, personne ne les avait classés, ne les avait étudiés sous toutes leurs faces et par tous les procédés connus; l'anatomie générale, en un mot, n'existait pas; il l'a créée de toutes pièces, et son œuvre se ressent même de cette production hâtive. Incomparable dans la partie descriptive, dans tout ce qui tient à l'étude physique, elle est incomplète au point de vue de la structure intime, et l'imagination de l'auteur y prend souvent la place de l'observation. Les détails de l'organisation ne peuvent pas se révéler à l'œil nu, et Bichat dédaignait le microscope. On voit tout ce qu'on veut, disait-il, lorsqu'on regarde dans les ténèbres. Il oubliait que c'était à travers ces ténèbres que les phénomènes de la circulation dans les capillaires étaient apparus, cent quarante ans auparavant, aux yeux émerveillés de Malpighi, et que le microscope avait donné à l'immortelle découverte d'Harvey la dernière sanction qui lui manquât; il oubliait tout ce que Lewenhoëck avait appris plus d'un siècle auparavant; mais ce mode d'investigation est lent à fournir des résultats, et Bichat n'avait pas le temps d'attendre. Il devait s'écouler bien des années encore avant que l'observation microscopique prît dans la science la place qu'elle devait y occuper.

Quoi qu'il en soit, et malgré ces imperfections légères, le Traité (l'anatomie générale n'en constituait pas moins un livre hors ligne au point de

(1) Béclard cite également parmi les auteurs qui ont précédé Bichat dans la voie des généralisations anatomiques : Fallope {De partihiis similaribus corporis /(Mniffjw; Nuremberg, 1775) et surtout Bonn {De continuât ionihiis memhranorum, 1763). Dans ce mémoire remarquable il établit la classification suivante : 1" Membranes tégumentaires (peau et muqueuses); 2" membranes placées sous la peau et les muscles; 3" membranes synoviales; 4» membranes qui revêtent des cavités splanchniques.

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vue du plan, prodigieux par l'abondance et la nouveauté des matériaux, par la solidité des bases et par la puissance des aperçus ; il produisit une révolution dans la science. L'ingénieuse doctrine des propriétés vitales qui lui sert de prologue fut accueillie avec la même faveur, et nous en retrouverons l'empreinte dans tous les travaux de la génération qui lui a succédé. Les idées de Bicbat ne tardèrent pas à se répandre dans l'Europe entière et y furent accueillies avec anthousiasme (l).

L'étude des tissus à l'état normal devait conduire à celle de leurs maladies; de l'anatomie générale à l'anatomic pathologique il n'y avait qu'un pas, mais il n'était pas donné à Bichat de le franchir : il avait réuni tous les éléments de ce travail, il les avait déjà fait connaître à ses élèves, dans ses cours pendant l'hiver de 1802, son 'rrailé (ranalomio pathologique devait paraître dans le courant de cette même année; la mort ne lui permit pas d'y mettre la dernière main, mais l'impulsion était donnée et le mouvement ne devait plus s'arrêter. Cette jeunesse avide de progrès, ardente au travail, qu'il avait réunie autour de lui en fondant la Société médicale d'émulation, entra résolument dans la voie qu'il avait tracée et créa cette école anatomo-pathologique qui a constitué la science sur de nouvelles bases et opéré dans notre pays un mouvement analogue à celui que Hunter avait produit en Angleterre vingtcinq ans auparavant.

Pendant que les sciences biologiques prenaient ainsi leur essor, l'immortelle découverte de Jenner traversait la Manche et venait s'offrir à la France comme le premier présent de ce siècle si fertile en promesses (2).

Au milieu de cet élan scientifique, la chirurgie semblait quelque peu éclipsée. Les trois grandes lumières du xviii" siècle s'étaient éteintes en

II) U faut toutefois en excepter l'Allemagne. Henle, après avoir clierché à dépouiller Bichat au profit d'Haller, de Pinel et des physiciens de l'époque, termine ainsi son appréciation : « En France, où Bichat propagea lui-même sa doctrine par l'enseignement » public, et où sa mort, suite d'excès de tous genres, causa une émotion générale, ses » opinions ne tardèrent pas à jeter de profondes racines. Elles furent connues en Alle- » magne par la traduction que Pfaff publia de YAnatomie rjénérale, mais elles ne com- » mencèrent guère réellement à y vivre que quand Walther les eut animées en quelque » sorte de l'esprit de la philosophie qui régnait alors dans les contrées d'outre-Khin. « (J. Henle, Traité (l'anatomie générale, t. I"', p. 121, in Encijclopédie anatomique, t. VI.)

Les idées de Bichat sur l'anatomie générale ne parvenant à vivre qu'avec le secours de Walther et après avoir été animées de l'esprit philosophique d'outre-Bliin ! Il n'y a véritablement que les savants de l'Allemagne pour trouver de pareilles choses et pour les écrire en gardant leur sérieux.

('2) C'est le 2 juin 1800 que les premières vaccinations furent opérées à Paris avec du fluide envoyé de Londres. Cette première tentative ne réussit pas complètement; il en fut de môme des vaccinations pratiquées quelque temps après par le D^" Woodwille, venu lui-môme à Paris pour familiariser les médecins avec ce nouveau genre d'inoculation ; mais bientôt les essais se multiplièrent, et avant la fin de l'année la vaccine était acclimatée parmi nous.

U MOUVEMENT SClEiNTlFlQUE : PREMIERE 1>ÉRI0DE. fl7'J-i-

même temps. Louis avait laissé sa place vide clans la littérature chirurgicale, Chopart et Desault n'avaient pas été remplacés dans la pratique des hôpitaux. La chirurgie, du reste, n'était plus à Paris, elle avait suivi à la frontière le drapeau de la France : c'est sous le feu de l'ennemi que se formaient les praticiens. A côté des ambulances de nos quatorze armées, les salles de l'Hôtel-Dieu paraissaient désertes, et les rares auditeurs qu'y attirait encore le souvenir de Desault ne prêtaient aux leçons des professeurs qu'une oreille distraite. Tous les regards étaient tournés vers la frontière-, c'est Là que s'agitaient les destinées du pays, c'est là que se fondait la réputation des Percy, des Larrey, que se formaient sous leur direction ces médecins mililaires dont vingt années de luttes inouïes n'ont pu lasser le dévouement et qui, rendus plus tard à la vie civile, ont peuplé la France de chirurgiens formés à cette rude et féconde école des champs de bataille.

La chirurgie, pendant cette période, va donc s'offrir à nous sous trois aspects bien distincts. D'une part, les successeurs de Desault, fidèles aux doctrines du maître et à celles de l'Académie de chirurgie, perpétuant dans les hôpitaux et dans l'enseignement officiel les traditions du passé; de l'autre, une génération nouvelle, jeune comme son siècle, ardente comme lui, animée de cet enthousiasme, de cette foi dans l'avenir que le souffle de la révolution avait lait passer dans toutes les têtes, et guidant la chirurgie dans la route que lui avait montrée Bichat; enfin loin des écoles et des centres d'instruction, dispersée sur les mers et sur les champs de bataille, la phalange intrépide des chirurgiens d'armée, partageant les travaux et la gloire de nos soldats, excitant l'admiration de l'Europe entière, et faisant servir aux progrès de l'art le plus vaste champ d'expériences qui lui ait jamais été ouvert.

ARTICLE V

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