‹ Histoire de la chirurgie francaise au XIXe siècleChapitre 13 sur 83 · LES 8UCCESSFARS DE DESAL'LT · texte numérisé non relu

LES 8UCCESSFARS DE DESAL'LT

hois ont tous deux commencé par connaître la misère et se sont élevés aux plus hautes positions, aux premières dignités, à force de travail et de persévérance, et grâce surtout aux circonstances, cet appoint oblige qu'apporte le hasard dans toutes les destinées humaines. Tous deux y sont parvenus par des voies différentes, et si leurs carrières ont été également longues et brillantes, leurs titres à la célébrité ne se ressemblent pas. Boyer a plus fait pour la chirurgie comme professeur et surtout comme écrivain. A ce double titre, il occupe dans l'histoire de notre art une place considérable; Dubois n'a guère vécu que pour son époque, et peu soucieux de l'avenir, il n'a rien laissé après lui.

Boyer (1). — La vie chirurgicale de Boyer s'est passée tout entière à la Charité. C'est là qu'il a fait ses premières études, c'est là qu'il a professé et qu'il a vécu. A l'époque où il y fit modestement son entrée, cet hôpital était desservi par des moines séculiers, qui pratiquaient les opérations sous les yeux d'un chirurgien en chef. Son premier maître et son premier ami fut le frère Potentien, religieux quelque peu charlatan et dont on vantait l'habileté dans l'opération de la fistule à l'anus. Boyer lui conserva une reconnaissance sincère et ne manquait jamais de le citer lorsqu'il pratiquait son opération favorite. Nommé interne à la Charité en 1782, l'année même où Desault y entrait comme chirurgien en chef, il s'attacha à, cette personnalité brillante, malgré la différence profonde qui séparait leurs deux natures, et le suivit de loin sans songer à l'imiter. En 1788, il fut attaché à ce même hôpital en qualité de chirurgien gagnant maîtrise. Il ne devait occuper ce poste que pendant cinq ans; mais son emploi expirait en 1703, et les préoccupations du moment l'y tirent oublier. Plus tard il y fut nommé à vie, et continua à servir sous les ordres de Deschamps, dont il entoura la vieillesse d'attentions, de soins et de respect.

Il débuta dans l'enseignement, comme l'avait fait Desault, par l'anatomie. Ses cours n'eurent pas autant de succès que ceux de Dubois, mais le traité qu'il publia quelques années après fut accueilli avec faveur par les élèves et est demeuré longtemps classique. A la création des écoles de santé, il fut nommé adjoint de Sabatier pour la médecine opératoire. Il quitta bientôt cette chaire pour celle de pathologie externe, et c'est de cette époque que date sa réputation. Ce genre d'enseignement était cului qui convenait le mieux à ses aptitudes ; il n'avait aucune des qua-

H) Boyer (Alexis), né à Uzerches (Limous-in) en 1757, mort à l*aris en lo8o. On a de lui : Traité complet d'anatomie ou Description de toutes les parties du corps humain ; Paris, 1797-99, in-8o, 4 vol.- — Traité des maladies chirurgicales et des opératiotis qui leur conviennent ; 1814-1826, 11 vol. in-8''. La cinquième édition a été publiée par le baron Philippe Boyer, son fils, avec notes, en 1845-53, 7 vol. in-S". — Voir, pour la biographie de Boyer, son éloge par P,-J. Koux, lu à la séance de rentrée de la faculté de médecine, le 5 novembre 1851 ; l'appréciation de ses travaux par Malgaigne, dans la Reiue.médico-chirurgicale, 1853, t. XIV, et une Notice, historique, i>ar Réveillé-Parise, dans la Gazette médicale de 1837, n" 51, feuilleton.

J. RocHÂRB. — Chirurgie fianç. : 2

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lités brillantes qui attirent et passionnent la foule. Son air un peu lourd, sa contenance rés.ervée, son maintien sérieux et modeste, sa douceur et sa bonté, inspiraient l'affection et le respect sans lui concilier d'ardentes sympathies.

Comme professeur, il était loin de posséder l'érudition de Sabatier, la facilité d'élocution de Pelletan. Son éducation première avait été trop négligée. Sa diction lente, monotone et sans animation, était pourtant correcte, claire et méthodique. Ennemi des phrases à etfet, des digressions inutiles, il marchait droit à son but, et cherchait à instruire et à convaincre plutôt qu'à éblouir et qu'à charmer.

Opérateur sûr, prudent et réservé, mais sans originalité et sans hardiesse, il n'affichait aucune prétention à l'élégance; mais, au lit du malade, il apportait dans les moindres détails ces soins minutieux dont il avait appris l'importance à l'école des chirurgiens du xviii'' siècle. Infatigable au travail, consciencieux dans sa pratique comme dans son enseignement, d'une sincérité à toute épreuve, il était de ceux qu'on peut croire sur parole.

La pensée de faire école ne pouvait pas germer dans cet esprit modeste, ennemi des innovations et empreint d'une admiration religieuse pouf ses devanciers. A ses yeux, l'Académie de chirurgie et Desault avaient atteint les dernières limites de l'art. Après eux il n'y avait plus qu'à tirer l'échelle. Cette pensée l'a guidé dans toute sa carrière, et son grand traité des maladies chirurgicales, dont nous aurons plus tard à apprécier l'influence sur son époque, n'est guère que le développement de leurs doctrines et de leurs idées.

Quoi qu'il en soit, si Boyer n'a pas fait faire de grands pas à la chirurgie, il lui a pourtant payé son tribut, ainsi que nous le montrerons. S'il ne s'est fait remarquer ni par l'originalité ni par la profondeur de ses vues, il a eu du moins le mérite de féconder ce qui avait été fait avant lui, de coordonner les conquêtes du passé et de les mettre à la portée de tout le monde. Il a donné à de nombreuses générations d'élèves une instruction solide et des principes de droiture plus précieux encore, en leur montrant l'alliance trop rare d'une àme honnête, d'un beau talent et d'un beau caractère. De plus grands chirurgiens sont venus après lui qui n'ont pas laissé la même réputation de loyauté et de probité scientifique. Son défaut d'ambition, ses goûts retirés et sa modestie ne l'ont pas du reste entravé dans sa carrière. Les honneurs qu'il ne recherchait pas vinrent le trouver à la Charité. L'empereur le nomma son premier chirurgien et le fit baron de l'empire. Ces titres le forcèrent à le suivre pendant la campagne de Prusse, mais la vie des camps ne convenait guère à ses habitudes paisibles. Il se trouvait mal à l'aise sous la tente, au milieu de tous ces chirurgiens d'armée dont le champ de bataille était le véritable élément. Il se hâta de revenir près de ses élèves et de reprendre le cours de sa vie réguUère. Plus tard, il devint membre

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de l'Académie de médecine et de l'Institut, chirurgien consultant de Louis XYIII, de Charles X et de Louis-Philippe; il s'est éteint en 1833, dans sa soixante-dix-septième année, après avoir traversé toutes les phases de nos révolutions sans en ressentir le contre-coup.

A. Dubois (1). — La carrière de Duhois a été plus accidentée. L'époque à laquelle ils appartenaient tous deux laissait le champ libre à toutes les ambitions, se prêtait au développement de toutes les aptitudes ; les siennes le portaient en avant et l'entraînèrent dans ce grand mouvement de faits et d'idées auquel Boyer demeura toujours étranger. Esprit ardent et ferme, passionné pour l'indépendance, il salua l'avènement de la république avec enthousiasme, et fut de ceux qui demeurèrent fidèles aux principes qu'elle avait promulgués. Cependant lorsque la révolution éclata, il avait franchi la période la plus difficile de sa carrière et n'avait plus rien à demander aux événements. Ce n'était pas sans peine que cet enfant du peuple était parvenu à tracer son sillon à travers, cette société si exclusive du xviii° siècle. Il était arrivé à Paris à l'âge de vingt anSj à pied, sans appui, sans ressources; il avait commencé, pour vivre, par donner des leçons de lecture et par copier pour un huissier des pièces de procédure, tout en fréquentant les amphithéâtres et les hôpitaux. Desault était encore à cette époque professeur d'anatomie à l'Ecole pratique, c'est là que Dubois lui fut présenté par Peyrilhe; le nouvel élève ne tarda pas à se faire remarquer par son assiduité et par son zèle, et avant la fin de la première année, le maître en fit son prévôt : ce fut là le premier échelon de sa fortune scientifique. A vingt-cinq ans il professait déjà l'anatomie dans un amphithéâtre à lui; quelques années plus tard^ il adjoignait à cet enseignement celui de la médecine opératoire et des accouchements; en 1786, il fut nommé prévôt et suppléant de Bandelocque; l'Académie l'admit au nombre de ses membres en 1790, el l'année suivante, Louis XVI le nomma professeur d'anatomie à l'École de chirurgie. Dubois n'eut pas longtemps à en exercer les fonctions. Après un an d'exercice, il fut envoyé comme chirurgien-major à l'hôpital militaire de Melun ; puis il entra dans le conseil de santé des arméesj et fut chargé d'aller inspecter les hôpitaux des Pyrénées.

A la création des écoles de santé, sa chaire d'anatomie lui fut rendue^ il fut nommé adjoint de Chaussier. C'est là que Berthollet vint le cher cher en 1798, pour faire partie de la société de savants qui devait accompagner Bonaparte en Egypte. Dubois ne consentit qu'après de vives instances à suivre le jeune général dans une expédition dont le but était

(1) Dlbois (Antoine;, né à Gramat (Quercy) le 19 juin 1756, mort à Paris le 30 mars 1837. On n'a de lui que quelques écrits peu importants. — Voir pour sa biograpliie . Eloge d'Antoine Duhois, par Fr. Dubois (d'Amiens), in Mémoires de l'Académie de médecine, t. XV, p. 1.— Coup d'œil historique et critique sur la médecine et la chirurfiie françaises au xix" siècle, in Union médicale, 1856, p. 433. — Discours prononcé sur sa tombe, in Ga'.etle médicale, 1837, n" H, fouilldo-.i. ■

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encore inconnu, et ne tarda pas à s'en repentir. Après avoir donné ses soins à Kléber, blessé d'un coup de feu à la tête en escaladant les murs d'Alexandrie, après avoir aidé de ses conseils les chirurgiens de la marine échappés, avec les débris de leurs équipages, au désastre d'Aboukir, Dubois, atteint d'une dysenterie grave, en proie à une nostalgie profonde, obtint l'autorisation de revenir en France et reprit le cours de ses travaux. Il fut nommé, trois ans après, chirurgien de cette maison de santé qu'on venait de créer, et à laquelle la reconnaissance populaire a conservé son nom.

Depuis longtemps il s'était adonné avec prédilection à l'enseignement et à la pratique des accouchements. Sur ce terrain, sa réputation balançait celle de Baudelocque, et la mort de ce dernier le laissa bientôt sans rival. Le 16 janvier 1810, il fut appelé à lui succéder comme accoucheur en chef à l'hospice de la Maternité. Un héritage plus périlleux l'attendait aux Tuileries. C'est à lui qu'allait incomber l'honneur de recevoir le roi de Rome. Dubois (d'Amiens) a raconté, avec le talent qui lui est propre, les circonstances émouvantes qui accompagnèrent la naissance de cet enfant sur la tête duquel reposaient tant d'espérances, l'inquiétude qu'éprouva l'accoucheur en reconnaissant ung présentation de la hanche, le sang-froid avec lequel il pratiqua coup sur coup la version, puis l'application du forceps, ses angoisses pendant les sept minutes qui s'écoulèrent avant que le nouveau-né ne donnât signe de vie, et l'émotion profonde qui gagna tous les assistants lorsque l'empereur, soulevant son fils dans ses bras, le présenta à ses grands dignitaires pendant que le canon des Invalides annonçait au peuple de Paris qu'il veiiait de naître un héritier de la couronne (1).

Après la chute du gouvernement impérial, Dubois se tint à l'écart. Banni de la faculté de médecine avec dix de ses collègues, à la suite de la séance orageuse du 18 novembre 1822, il fut remis en possession de sa chaire en 1829 et nommé doyen après la révolution de juillet 1830; mais ces fonctions actives ne convenaient plus à son âge avancé. Il donna sa démission de doyen en 1831, renonça à ses fonctions de professeur en 1833, et mourut le 31 mars 1837, à l'âge de quatre-vingt-un ans.

Il nous reste peu de choses à dire de la vie scientifique de Dubois; elle se résume tout entière dans ses actes, et nous venons de les passer en revue. « C'était, dit son panégyriste, un de ces hommes d'action » peu soucieux de leur gloire future, oublieux de la postérité, ne peii- » sant qu'aux choses présentes et ne s'occupant que de leurs contempo-

fl) « Alors Napoléon, obéissant à une de ces inspirations poétiques qui lui étaient » familières, saisit son (ils dans ses bras, le soulève dans ses mains puissantes, et » s'avanoant vers la porte du salon où se trouvaient réunis tous les grands de Pempire : )) Messieurs, c'est le roi de Rome ! » puis revenant sur ses pas et remettant à Dubois son précieux fardeau : « Baron Dubois, dit-il, voilà votre enfant. » (Dubois, (d'Amiens), éloge cité, Mémoires de l'Académie, t. XV, p. 17.}

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» rains. » Il n'a rien écrit et n'a laissé que peu de choses après lui. Opérateur d'une rare habileté, d'une présence d'esprit peu commune, il a porté dans l'exercice de la chirurgie ce sens droit, cet esprit d'indépendance qui faisaient le fond de son caractère. Appréciant avec une admirable sagacité le côté pratique des choses, acceptant toutes les innovations qui lui semblaient utiles, peu soucieux d'attacher son nom à un procédé ou à un instrument spécial, il s'est surtout attaché à simplifier l'arsenal si compliqué des chirurgiens de sou temps.

Son enseignement se distinguait par les mêmes qualités et ne visait pas aux succès oratoires. Clair, original, souvent spirituel, parfois trivial, toujours sympathi(jue et plein de bonhomie, il procédait par propositions et se répétait souvent en soulignant ses phrases. 11 a passé pour un novateur hardi; mais c'est surtout par opposition, parce qu'il n'était pas, comme Boyer, l'admirateur quand même du passé, et qu'il admettait volontiers qu'il pouvait rester encore quelque chose àfaire après l'Académie de chirurgie; mais, en fin de compte, les progrès qu'il a réalisés se réduisent à peu de choses. Des procédés de taille qui sont allés rejoindre les autres, l'adoption de la méthode d'Anel pour ranévrysme, la réunion par première intention après les amputations, l'aiiaissement dans l'opération de la cataracte, méthode dont l'adoption constituait plutôt un pas rétrograde, la vulgarisatiou de l'emploi de la belladone dans les maladies des yeux: tel est, à peu de choses près, le bilan de ses hardiesses. Il y avait à réaliser en chirurgie des progrès bien autrement importants, mais ce n'était pas à cette génération qu'il était réservé de les accomplir. Celle qui allait lui succéder avait grandi dans une autre atmosphère, elle était parvenue à la maturité de la vie scientifique, et déjà quelques noms commençaient à surgir qui devaient bientôt éclipser ces vieilles renommées. Celui de Piicherand était devenu populaire à la suite de la publication de ses éléments de physiologie et de sa nosographie chirurgicale. Roux venait de se faire connaître par ses mélanges de chirurgie et surtout par sa thèse sur les résections, sujet complètement nouveau pour les chirurgiens français de cette époque; enfin, Dupuytren préparait en silence les éléments de son élévation prochaine, et n'attendait qu'un théâtre digne de lui pour s'emparer du sceptre de la chirurgie qu'il devait porter pendant vingt ans.

Nous aurons à dire plus tard ce que ces hommes ont fait pour la science; mais avant d'aborder cette brillante période, il faut faire un pas en arrière et porter nos regards vers les armées, où d'autres noms glorie\ix surgissaient sur les champs de bataille.

LA CHIPvURGlR AUX ARMÉES DE TERRE ET OE MER. |1792-

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