CHIRURGIE MILITAIRE
Ji |«''. — Service de santé des armées pendant les grandes guerres,
Nous avons déjà signalé l'état de désorganisation profonde dansleqnol étaient tombés tons les grands services publics lorsque éclala la révolution. Des finances épuisées, des arsenaux vides, une armée sans unité, privée, par Témigration, de ses officiers et de ses généraux: telles étaient les ressources avec lesquelles la France s'apprêtait à lutter contre l'Europe lorsqu'elle lui jela le gant. Les 300000 volontaires qui s'étaient levés à son premier appel ne lui suffisaient plus pour tenir tète à la coalition qu'avait fait surgir la proclamation de la république ; elle leva du même coup tous les hommes en état de porter les armes, et lança sur ses Irontières envahies un million d'hommes et quatorze armées. Ce fut le premier acte de ce grand drame militaire qui commence à Yalmy ot finit à Waterloo. Pendant le cours de cette glorieuse épopée, l'art de la guerre devait subir une transl^ormation complète. Aux opérations méthodiques du grand siècle, à l'attaque régulière des places fortes, à la stratégie savante allaient succéder le choc des masses, les marches rapides, les mouvements imprévus. Le chiffre des combattants, le nombre, le calibre des bouches à feu, tout prenait à la fois des proportions jusqu'alors inconnues, et après ces batailles de l'empire, dont les guerres récentes n'ont pu effacer le souvenir, le sol, resté au pouvoir du vainqueur, était couvert de plus de morts et de blessés que les armées de Condé et de Turenne ne comptaient de soldats. Ce n'était pourtant pas là le dernier mot de cet art redoutable ; la fin de ce siècle si cruellement éprouvé devait assister à la mise en œuvre de moyens de destruction plus terribles encore; mais quand éclata la guerre, rien n'était prêt pour faire face à de pareilles éventualités. La république n'avait trouvé dans les arsenaux que le désordre, des approvisionnements à peu près nuls, un matériel d'un autre âge et une administration à l'avenant.
Le service de santé traversait à ce moment une phase de transition. L'ordonnance du 20 juillet 1788, en supprimant la plupart des hôpitaux
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militaires (1), avait licencié le plus grand nombre des chirurgiens appelés jusqu'alors à recruter l'armée active en temps de guerre; les hôpitaux régimentaircs n'étaient pas encore établis, et les huit hôpitaux conservés ne pouvaient fournir pour les besoins des armées en campagne qu'un effectif de 170 officiers de santé, dont 13 médecins, 9 chirurgiensmajors, 17 chirurgiens aides-majors, 5 sous-aides et 26 élèves. C'était à peine de quoi suffire aux ambulances d'un corps d'armée. Il fallait tout improviser à la fois; mais à cette époque on ne connaissait pas les demimesures, et ce n'était pas le moment d'hésiter sur le choix des moyens. Dès le début de la guerre, on avait fait appel aux débris de l'ancienne Académie de chirurgie et de la Société royale de médecine, on avait enrôlé les médecins et les chirurgiens récemment sortis des amphithéâtres et les élèves des hôpitaux auxiliaires. Le personnel médical avait pu s'élever en 1792 càl400 chirurgiens pour les quatre armées qui existaient alors, et dans les premiers mois de 1793, il avait atteint le chiffre de 2750; mais les ravages des épidémies, les fatigues du service eurent bientôt éclairci les rangs de cette phalange dévouée : il fallut songer à combler les vides et à augmenter encore un effectif que l'extension des armées rendait de plus en plus insuffisant. C'est alors que la Convention, en même temps qu'elle appelait la France entière sous les drapeaux, frappa (le réquisition tous les officiers de santé, médecins, chirurgiens et pharmaciens, depuis dix-huit ans jusqu'à quarante, en leur adjoignant ceux qui servaient déjà comme volontaires, lorsqu'ils en étaient jugés dignes par le conseil de santé des armées (2). Leur nombre s'éleva immédiatement à 4000; il fut porté à 8000 au commencement de l'année suivante, et à la fin de 1794, il était évalué par Fauvel (3) à 9 ou 10000, proportion qui dépassait la mesure de tous les besoins, comme elle excédait celle des ressources financières.
En ayant recours à ces moyens extrêmes pour parer aux nécessités du moment, la Convention ne se dissimulait pas que de pareils expédients n'offraient aucune garantie pour l'avenir et qu'il serait impossible de constituer de cette façon un corps régulier : aussi s'occupa-t-elle immédiatement d'assurer le recrutement du corps de santé militaire. Dès le 7 août 1793, elle décréta la création de quatre hôpitaux d'instruction, établis à Lille, à Metz, à Strasbourg et à Toulon; mais cette utile mesure ne put pas se réaliser, parce que tous les professeurs qui auraient pu prendre part à l'enseignement étaient occupés aux armées actives. Elle ne put recevoir son exécution complète que trois ans après.
(1) On n'en avait conservé que huit, sous la dénomination d'iiôpitaux auxiliaires, ceux de Metz, Lille, Strasbourg, Brest, Caen, Saint-Brieuc et Saint-Jean-d'Angély. (Bégin Etude sur le service de santé militaire en France. Paris, 1849, p. 70.)
(2) Décret de la Convention nationale du l'^r août 1793.
|3) Rapport de Fauvel au conseil des cinq-cents,, lîl brumaire an VI,
ti LA CHim RGIE Al'\ ARMEES DE TERRE ET DE MER. |1792-
Lorsqiie Fourcruy etTourot, en s'appuyaul sur les intérêts de la défense nationale, eurent obtenu de la Convention la création des écoles de santé de Paris, de Montpellier et de Strasbourg, on ne tarda pas à reconnaître qu'elles ne pouvaient suflirc à la fois aux besoins de la population et à ceux de l'armée, et qu'elles n'oIVraient pas un caractère assez spécial et assez pratique pour former des médecins militaires; on en revint à la décision de 171)3, et les cours furent institués de nouveau dans les établissements précédemment indiqués. Cet enseignement ne fut toutefois organisé d'une manière définitive qu'en l'an Y. Un règlement, en date du 5 vendémiaire, approuvé le 3 brumaire par le Directoire exécutif, fonda de nouveau les bôpitaux d'instruction de Lille, de Metz, de Strasbourg et: de Toulon, auxquels on adjoignit le Yal-de-Gràce. Cette école, qui devait fournir à la médecine un si grand nombre d'illustrations, compta à son début huit professeurs. La cbirurgie y fut représentée par Dufouart, cliirurgien en chef, par Barbier et par Larrey. Ces établissements prospérèrent d'abord au delà de toute espérance; mais les exigences chaque jour croissantes de la guerre entraînèrent bientôt les professeurs et les élèves, et lorsque l'arrêté du 9 frimaire an XII les supprima de nouveau, ils avaient cessé d'exister de fait depuis longtemps. Celte perte regrettable ne fut pas réparée, les bôpitaux d'instruction ne furent rétabhs qu'tà la paix (i).
On n'avait pas attendu que la création des écoles de santé militaires eussent porté leurs fruits pour revenir sur les mesures trop radicales de 1793. Une épuration était devenue indispensable; à la faveur du désordre inséparable de pareilles perturbations, et malgré le contrôle du conseil de santé, on avait vu se glisser dans les rangs de la chirurgie un grand nombre de sujets incapables dont il importait de se débarrasser. Le comité de salut public licencia d'un trait de plume tous les officiers de santé qui n'étaient pas au service avant 1789, ;i l'exception de ceux qui avaient été nommés ou confirmés dans leur grade soit par le pouvoir exécutif, soit par le comité lui-même, sur la présentation de la commission ou du conseil de santé {il).
Cette réforme, exécutée sous la direction de ce conseil et des chefs du service de santé des armées, produisit rapidement une réduction considérable dans le personnel. En moins de trois ans, le chiffre total des officiers de santé militaires tomba à 2i00. On reconnut alors qu'on avait dépassé le but et compromis le recrutement d'un corps dont on appréciait cependant le dévouement et les services. Il était temps encore d'assurer son avenir à l'aide d'une organisation solide qui n'aurait pas tardé à porter ses fruits, mais on n'y songea même pas, et l'insuffisance
(1) L'ordonnance du HO décembre i8l4. érigea de nouveau en hôpitaux d'instruction les liùpitaux militaires du Yal-de-Gràce, de Metz, de Lille et de Strasbourg. (i) Arrêté du 24 messidor au 111. (Bégin, hc. cit., p. lÔ8.i
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du personnel médical continua jusqu'à la paix à faire sentir ses tristes conséquences. En l'an XIII cependant, la pénurie devint telle qu'il fallut recourir à de nouveaux palliatifs. Le ministre de la guerre rappela sous les drapeaux les médecins licenciés depuis dix ans, et fit appel aux élèves des écoles, qui, pour échapper aux rigueurs de la conscription, s'empressaient d'accepter une commission d'officier de santé militaire.
Enfin, dans les dernières années de l'empire, lorsque toutes les ressources furent épuisées, on en vint à frapper de réquisition les praticiens des villes et des campagnes, et à charger les préfets de désigner dans chaque département un médecin et quatre chirurgiens ))our le service'des armées.
C'est à l'aide de pareils expédients que le service de santé de l'armée a pu se maintenir pendant nos longues guerres et combler les vides que la mort faisait dans ses rangs. Malgré les vices de son recrutement, en dépit des injustices dont il a été si souvent la victime, ce corps, composé d'éléments hétérogènes rapprochés par le hasard, a su s'élever au plus haut degré d'estime dans l'opinion de nos armées et des armées étrangères, sous l'influence salutaire de la vie des camps, de la discipline militaire et des bons exemples.
La considération dont jouit un corps dont tous les membres assujettis aux mêmes devoirs sont solidaires les uns des autres, se compose de deux éléments. Le premier, qui en forme le fond, réside dans cet apport commun d'honorabilité, de dévouement et de sacrifice qui est l'œuvre de tout le monde; le second consiste dans l'éclat que projettent sur le corps tout entier quelques illustrations brillantes, quelques individualités hors ligne que les lois de la hiérarchie ont placées h sa tête, ou que les circonstances ont fait sortir de la foule. Nous avons dit avec quel dévouement le service de santé de l'armée s'était acquitté de sa lâche collective, il nous reste à parler maintenant des hommes qui l'ont illustré.
§ 'J. — Los chirurgiens militaif(3S de la république el de l'empire.
Pendant ces vingt-deux années de guerre, la plupart des chirurgiens déjà célèbres, et presque tous ceux qui étaient destinés à le devenir un jour, passèrent successivement sous les drapeaux. Les premiers, comme Pelletan et Dubois, furent dès le début placés à la tête d'un important service, les autres, comme Roux, Piécamier, Broussais, Lisfranc, etc., vinrent y faire leurs premières armes; enfin Boyer lui-même se vit contraint, comme nous l'avons dit, de payer aussi son tribut à la chirurgie militaire, en accompagnant l'empereur pendant la campagne de Prusse.
Des illustrations d'un autre genre y trouvèrent un refuge pendant la période révolutionnaire. En 4794, l'abbé Tessier, pour échapper aux