LA CHIRURGIE AUX ARMÉES DE TERRE ET DE MER
persécutions, sollicita une commission de médecine militaire, et fut envoyé à Fécamp, où Cuvier reconnut l'élégant écrivain AeV Encyclopédie méthodique, à la suite d'un discours qu'il venait de prononcer à la Société d'agriculture.
La chirurgie militaire n'avait pas besoin, du reste, de ces éléments d'emprunt. Elle comptait parmi ses chefs Sabatier, Boizot, Benezeck, Dupont, Noël, Saucerotte, Lombard, Thomassin, Lagrésie, Heurteloup, Percy, et Larrey, le plus jeune de tous et qui promettait déjtà tout ce qu'il a tenu depuis. Tous ces chirurgiens, il est vrai, ne devaient pas fournir une longue carrière dans les armées de la. république. Sabatier, le plus éminent de tous, avait atteint sa soixantième année. Il dut bientôt quitter le service actif et abandonner l'armée du Nord.
Boizot et Benezeck ne tardèrent pas à l'imiter; ils étaient trop âgés pour de pareilles fonctions, et Boizot avait presque complètement perdu la vue. Envoyés tous deux à l'armée d'Espagne au début de la guerre, ils y furent remplacés par Larrey en 1701.
Saucerotte et Lombard, quoique plus jeunes (1), ne firent également qu'un petit nombre de campagnes. — Saucerotte comptait déjà trentequatre ans de service lorsqu'on 1794 il fut envoyé comme chirurgien en chef à l'armée du Nord. L'année suivante, il fut appelé à siéger au conseil de santé des armées, réorganisé par la loi du 12 pluviôse anlll, et il y représenta l'élément chirurgical, en compagnie de Yillars, Heurteloup, Groffein et Ruffin (2). Il prit sa retraite peu de temps après, et mourut en 1814 à Lunéville, où il s'était acquis une réputation brillante à l'époque où il y exerçait les fonctions de lithotomiste en chef des duchés de Lorraine et de Bar (1779) (3).
Lombard était chirurgien-major de l'hôpital militaire de Strasbourg lorsque la révolution éclata. Il fut envoyé à l'armée du Rhin en 1792, avec Percy, en qualité de chirurgien consultant; mais le mauvais état de sa santé ne lui permit pas de supporter longtemps les fatigues de la guerre ; il revint à Strasbourg, où il put se livrer à ses goûts littéraires (4), et mourut, en 1811, d'un ramolhssement cérébral.
Noël, plus jeune d'une douzaine d'années (5), abandonna le service
(1) Ils étaient nés tous les deux en 1741.
(2) L'élément médical y était représenté par Coste, Lépreux, Lorentz, Sabathier (de Rrest) et Reçu; la pharmacie par Rayen, Parraentier, llég'O, Pelletier, Brongniart; Biron et Vergés fils remplissaient les fonctions de secrétaires.
(3) Saucerotte avait été deux fois couronné par l'Académie dé chirurgie, en 1769 et en 1775. A la réorganisation des sociétés scientifiques, il fut nommé membre de l'Institut, des Sociétés médicales de PariSj de Bruxelles, de Strasbourg et de Nancy. Il a laissé des travaux intéressants sur l'obstétrique et sur l'hygiène, et publié en 1801 , sous le titre de Mélcmges de chirurfjie, un ouvrage en deux volumes.
(4) Il fit paraître en 1797 son Imlruclion sommaire sur l'art des pansements ^ et en 1798 sa Clinique chirurçjicale des plaies.
(5) Il était né le 6 janvier 1753.
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des armées actives à peu près à la même époque. Avant la révolution, il avait servi pendant six ans dans la marine, en qualité de chirurgienmajor des vaisseaux du roi, puis comme chirurgien en chef de l'armée de terre à la côte de Coromandel. Placé, en 1792, à la tête du service (le santé de l'armée des Alpes et du Jura, il fut appelé, en 1794, k remplir les mêmes fonctions à l'armée du Nord. Deux ans après, il quitta ce poste pour le service des hôpitaux; nommé successivement chirurgienmajor de l'hôpital de Dunkerque, professeur à l'école du Val-de-Gràce, puis directeur de l'école de Strasbourg, il mourut dans cette ville en 1808.
Heurteloup, Percy et Larrey, au contraire, ont suivi la fortune de nos armées , le premier jusqu'à Wagram , les deux autres jusqu'à Waterloo.
Heurteloup (1 ) s'était fait une r^éputation en Corse, où il pratiquait la chirurgie depuis l'âge de vingt ans, lorsqu'il fut nommé chirurgien-major de l'hôpital de Toulon, en 1786. Au début de la guerre il quitta ce poste pour prendre la direction du service de santé des armées du Midi et des côtes, avec le titre de médecin consultant. Lorsque la loi du 1"2 pluviôse an III réorganisa le conseil de santé, il fut, comme nous l'avons dit, appelé à y prendre place, et continua jusqu'à sa mort à en faire parlie. Promu, en 1800, au grade de chirurgien en chef, il fut nommé inspecteur général en 1814 (:2), en même temps que Percy et Larrey, et fait, comme eux, baron de l'empire. En 1808, il remplaça Percy à la grande armée et fut chargé d'organiser les hôpitaux de Vienne et d'Ebersdorf, sur lesquels furent dirigés les nombreux blessés d'Essling et de Wagram. Comblé de témoignages d'estime et de reconnaissance par ses confrères (3), par Napoléon et par l'empereur d'Autriche, Heurteloup revint à Paris et ne tarda pas à y être atteint par une paralysie générale à laquelle il succomba le 27 mars 1812. Plus heureux que ses collègues, il avait pris part aux triomphes de nos armes, et ne fut pas comme eux témoin de nos revers.
Heurteloup n'a pas laissé dans l'armée la réputation d'un chirurgien
(1) Heurteloup (Nicolas), né à Tours le 26 novembre 1750, mort à Paris le 27 mars 1812. On a de lui les ouvrages suivants :
|o Précis sur le télanos des adulles. Paris, 1792.
2" Notice sur Manne, cltirurgien de la marine. Berlin, 1808.
3° Rapport de la commission médico-chirurgicale instituée à Mikin, sur l'inoculation de la vaccine, traduit de l'italien. Paris, 1802.
A" De la nature des fièvres et de la meilleure manière de les Iraiter, traduit de l'italien du D'' Giannini, avec notes et additions. Paris, .1808, 2 vol.
(2) Les six premiers inspecteurs généraux nommés en exécution de l'arrêté du 'J frimaire an XII furent : Coste et Desgenettes pour la médecine: Hciu'teloup, Percy et Larrey pour la chirurgie ; Parmentier pour la pharmacie.
(3) Les chirurgiens des armées d'Allemagne, d'Italie et de Dalmatie se réunirent à Vienne pour faire frapper une médaille en l'honneur de leur chef
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remarquable, mais c'est, au dire de Bégin, un des meilleurs inspecteurs généraux qu'ait possédés le service de santé militaire. « Des talents » administratifs d'un ordre supérieur, une connaissance approfondie » de l'organisation et de Ions les détails du service des hôpilaux milii> laires, une justice tempérée par la douceur et la bienveillance, une » ardente philanthropie : telles sont les qualités qui le distinguaient >) et qui en firent un homme remarquable dans le poste élevé qu'il » occupait. »
Malgré les fatigues de la guerre et les travaux de l'inspection, Heurteloup a laissé après lui quelques ouvrages qui ne sont pas sans valeur, bien qu'on y trouve plus d'érudition que de méthode.
« Il a mieux réussi, dit Bégin, dans les notes isolées dont il a enri - )) chi ses traductions que dans les ouvrages de longue haleine qu'il a » lui-même composés (I). »
Percy et Larrey ont laissé des traces bien autrement profondes dans la science et dans le souvenir de nos armées, dont ils ont suivi le sort depuis le commencement jusqu'à la fin. Tous deux sont arrivés aux positions les plus élevées de la hiérarchie médicale, tous deux ont fait preuve du même dévouement pour leurs blessés, de la même sollicitude pour leurs confrères et du même amour pour leur art ; mais là s'arrêtent les ressemblances, car il serait difficile de rencontrer deux natures plus profondément dissemblables unies aux mêmes qualités fondamentales.
Percy (2). — Ces contrastes s'expliquent du reste parla différence de leur point de départ. La révolution surprit Percy dans tout l'éclat d'une carrière déjà faite et d'une réputation établie ; Larrey, né pour ainsi dire avec elle, grandit avec les événements et se laissa aller à leur penle, sans lutte et sans effort. C'est dans la première moitié de la vie que se forment les caractères, et la jeunesse de Percy n'avait été qu'une suite de succès. De brillantes études commencées sur les bancs du collège de Besanron, continuées à la faculté de médecine de cette ville, qui lui confia le titre de docteur à l'âge de vingt et un ans (1775), l'avaient préparé aux luttes plus sérieuses que l'Académie de chirurgie devait bientôt lui offrir. A son arrivée à Paris, il eut la rare bonne fortune de trouver tout à la fois un guide, un protecteur et nn ami dans la plus grande illustration
(1) Notice hio(jraplii(iue, par Bégin, dans la Diographip médirnlc du Diclionnain' îles sciences médicales, iHi"!, t. V, p. 181.
(2) Percy (Pierre-François), né le 28 octobre 1754, à Monlagney (Haute-Saône), mort à Paris le 18 février 1825. On a de lui : Mémoire sur les ciseaux à incision; Paris, 1785, in-8o; Manuel du chirurgien d'armée; ibid., 1792, in-12-, Pyrotechnie chirurgicale ou l'Art d'appliquer le feu en chirurgie; Metz, \Tdi, in-8o; des articles dans le Magasin encgcl pédiqne, le Diclionnaire des sciences médicales. — Voyez Cb. Laurent, Uisloire de la ie et des ouvrages de Perdj, composée sur les manuscrits originaa.r. Versailles, 1827, l vol. in-8".
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chirurgicale de l'époque. Louis sut deviner tout ce qu'il y avait d'avenir dans cette riche organisation, il s'appliqua à lui imprimer une direction sérieuse, et lui ouvrit les portes de ce monde scientifique si brillant encore à la fin du xviir siècle. Son peu de fortune ne lui permit pas de faire un long séjour dans la capitale, et le décida à prendre du service dans l'armée. En 1770, il fut attaché en qualité d'aide-major à la compagnie écossaise de la petite gendarmerie de Lunéville. Il quitta ce poste en 1782, pour rejoindre àBétliune le régiment de Berry (cavalerie), dont il venait d'être nommé chirurgien-major. L'éloignementdes centres intellectuels, l'action dépressive de la vie de garnison, ne l'empêchèrent pas de continuer à se livrer à l'étude et à marcher dans la voie que son illustre protecteur lui avait tracée.
L'Académie de chirurgie n'était plus au temps de sa première splendeur, cependant sa réputation attirait encore des compétiteurs nombreux. Ce genre de luttes était plus propre que tout autre à faire ressortir les brillantes qualités de Percy, qui ne tarda pas à devenir le héros de ces tournois académiques et le candidat favori de la savante compagnie. Après l'avoir couronné quatre fois et l'avoir proposé pour modèle aux concurrents à venir, elle le pria de ne plus entrer en lice, pour ne pas décourager ses compétiteurs, et lui donna le titre d'associé libre.
Malgré le caractère un peu futile des sujets imposés par l'Académie, les mémoires de Percy resteront comme un modèle d'élégance, de saine érudition et de bon sens chirurgical. Le style nous en semblerait aujourd'hui trop fleuri et trop prétentieux; mais c'était la forme de l'époque, et les grands orateurs qui devaient bientôt se disputer la tribune révolutionnaire n'ont pas toujours su se prémunir contre cette mode emphatique;, malgré l'élévation des sujets qu'ils avaient à traiter. Nous ne sommes plus habitués aujourd'hui à voir un auteur remonter à la guerre de Troie pour traiter une question de chirurgie instrumentale; nous nous soucions assez peu de savoir comment s'y prit Machaon pour débarrasser Philoctète de son javelot empoisonné, et la question de savoir si les fils d'Esculape avaient des instruments spéciaux pour l'extraction des corps étrangers ne nous inspire qu'un médiocre intérêt ; mais à cette époque où les anciens étaient l'objet d'un véritable culte, où les sciences marchaient en regardant en arrière, tous ces détails avaient leur prix, et on ne saurait refuser à Percy le mérite difficile d'avoir su donner de l'attrait à des sujets qui n'en offraient guère par eux-mêmes. Hâtons-nous d'ajouter qu'un mérite plus sérieux est venu se joindre à celui-là dans ses derniers mémoires; que son Manuel du chirurgien d'armée, pubhé en 1792, peut être encore aujourd'hui consulté avec fruit; que sa Pijrolechnie chirurgicale, couronnée par acclamation à la suite du concours de 1792, et publiée en 1810, est encore une des meilleures monographies que nous possédions sur l'emploi du feu en chirurgie.