‹ Histoire de la chirurgie francaise au XIXe siècleChapitre 16 sur 83 · LA CHIRURGIE AUX ARMÉES EE TERRE ET DE MER. |1?,)"J · texte numérisé non relu

LA CHIRURGIE AUX ARMÉES EE TERRE ET DE MER. |1?,)"J

Ces triomphes littéraires, h réputation qu'il s'était déjà acquise comme praticien, promettaient au jeune cliirurgien-majof du régiment de Berry les plus hautes destinées scientifiques : aussi n'avait-il pas hésité, en 1788 à sacrifier à cet avenir la hrillante fortune que l'amitié de Louis venait de lui offrir en lui proposant le poste de chirurgien en chef de l'armée russe placée sous le commandement du prince Potemkin (1). La révolution lui destinait bientôt le même emploi dans les armées françaises. En 1789, il avait été nommé chirurgien en chef de Flandre et d'Artois, et chargé par le conseil de guerre d'organiser ces infirmeries régimentaires dont la création devait faire naître une cause de désordre de plus lorsque la guerre allait embraser l'Europe. Dans ce moment d'entraînement général où tout le monde courait à la frontière, Percy reçut l'ordre de remplacer Sabatier à l'armée du Rhin. A partir de ce moment, la rude vie des camps succéda pour lui aux tranquilles loisirs de la vie de garnison, l'activité des ambulances aux travaux de cabinet.

Percy, qui, comme tous les esprits ardents de cette époque, avait accueilli la révolution avec enthousiasme, éprouva, en arrivant à son poste, un premier désenchantement. Les armées de la république, avec leurs soldats de la veille, leurs généraux et leurs officiers improvisés, ne ressemblaient guère au régiment de Berry et à son brillant état-major. Sorties du peuple, elles en reflétaient toutes les passions, l'ardent patriotisme comme les égarements coupables. Aune époque où toute supériorité était un crime, où les hommes les plus distingués affectaient d'emprunter à la populace ses allures et ses habitudes grossières, où le relâchement de la discipline, la confusion des rangs, les désordres administratifs étaient à leur comble, Percy eut à subir des froissements de toute nature comme médecin et comme chef de service. Les ambulances manquaient de tout, et les dilapidations, les malversations absorbaient le peu qu'on pouvait se procurer pour elles. Les chirurgiens militaires, témoins de ces abus, ne cessaient d'élever contre les commissaires des guerres des réclamations toujours inutiles et qui n'avaient d'autre efl'et que d'attirer sur eux les humiliations et les outrages. Percy, blessé dans ses meilleurs sentiments par le profond égoïsme et la cupidité barbare dont les malades étaient victimes, par l'injustice et l'ingratitude avec lesquelles on traitait ses confrères, se constitua le défenseur des uns et des autres, et mit au service de cette cause toute l'énergie de son caractère et toute l'habileté de sa plume. 11 ne recula ni devant la ligue qui se forma bientôt contre lui dans les bureaux du ministère de la guerre, ni devant le mécontentement du ministre lui-même. L'administration ne fut pas du reste l'unique source de ses ennuis. Il eut également cà se plaindre de ceux-

{[) Voil' la lettre si affectueuse et si toucliante qu'il écrivit à Louis à c<? sujel, in Laurent, Histoire de la vie et des travaux de Percy; toc. cit., p. 01.

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là même qui auraient dû le soutenir, de ses collègues du conseil de santé des armées, qui, lors de l'épuration des cadres de la chirurgie militaire, n'eurent pas la pudeur de lui épargner les humiliantes épreuves dont nous avons parlé. Percy se soumit pour ne pas donner l'exemple de l'insubordination, et l'on vit le vétéran de la chirugie supérieure des armées, le lauréat quatre fois couronné par l'Académie de chirurgie et seize fois par les sociétés savantes de l'Europe, réduit à rédiger, sous les yeux des membres de la municipalité de Bouzonville, des compositions qui devaient être jugées par des hommes dont la réputation et les talents étaient bien au-dessous des siens. Dès ce moment il s'établit entre eux une lutte ouverte, et Percy, en hostilité avec le conseil de santé des armées, l'administration et le ministre, contrecarré dans tout le bien qu'il voulait faire, abreuvé de dégoûts de toute nature, adressa au ministre Lacuée la demande de sa retraite le 27 vendémiaire an IX. Elle .ui fut refusée par une lettre pleine d'égards et conçue dans les termes les plus llatleurs.

Pour le soutenir au milieu de ces tristes débats, il avait pour lui la reconnaissance des soldats et de ses confrères, qui le trouvaient toujours prêt cà les aider de ses conseils et même de sa bourse; il avait l'appui des généraux, qui le voyaient à l'œuvre et qui pouvaient apprécier ses lares quahtés. Cependant, tout en rendant hommage à la noblesse des mobiles qui le faisaient agir, on ne peut s'empêcher de reconnaître qu'il apporta dans cette opposition trop de passion et parfois de violence. Celui qui tient en main les intérêts des faibles doit unir cà la fermeté qu'aucun obstacle ne déconcerte, à la patience qu'aucun échec ne dé courage, le calme et la modération, sans lesquels on compromet les meilleures causes, et Percy ne sut pas se tenir dans cette sage réserve : aussi, indépendamment des ennuis personnels que cette opposition lui causa, elle paralysa ses efforts pour le bien du service. Presque toutes les améliorations qu'il proposa vinrent échouer contre le mauvais vouloir d'une administration qu'il n'avait pas su ménager. Ses institutions les plus utiles n'ont eu qu'un succès du moment; leur existence, liée à celle des généraux d'armée, tombait avec leur appui. Tel fut le sort du corps mobile de chirurgie qu'il avait établi à l'armée du Rhin, et du projet de chirurgie de bataille qu'il soumit à l'empereur après la victoire de Friedland. A cette époque cependant, tous ses ennuis avaient depuis longtemps cessé. L'ordre et la discipline s'étaient rétablis sous la main de Napoléon, avec lequel il n'y avait plus de conflits possibles, et Percy, justement apprécié par le souverain, ne tarda pas à recevoir la récompense de ses services. Il fut nommé inspecteur général, en même temps que Heurteloup et Larrey, par l'arrêté du 9 brumaire an XII. En 1^07, la mort de Lassus ayant laissé une place vacante dans la première classe de l'Institut, Percy fut appelé à la remplir, et l'emporta sur Corvisart et Descharaps, ses compétiteurs. Après la paix de Tilsitt, il fut comblé

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d'iionneurs et de dislinctions, fait commandeur de la Légion d'honneur après Eylau, et plus tard baron de l'empire (1).

Ses services militaires furent entravés peu de temps après par une oplithalmie grave, qui l'empêcha de prendre part à la campagne de Russie et à celle de Saxe; il ne devait plus retrouver les armées françaises que sur le champ de bataille de Waterloo. Pendant les loisirs de ce repos forcé, Percy put se livrer de nouveau à ses goûts littéraires. Ses éloges historiques d'Anuce Foës et de Sabatier, ses mémoires sur les établissements hospitaliers dans l'antiquité, sur le degré de gravité des blessures de l'aine, sur la vaccination, datent de cette époque. C'est également alors qu'il commença à publier dans le Dictionnaire des sciences médicales, tantôt seul, tantôt en collaboration avec son neveu Laurent, cette série d'articles remarquables qu'on consulte encore aujourd'hui avec tant de fruit.

A l'époque de la première invasion, Percy trouva une occasion nouvelle de mettre à profit sa grande expérience et son dévouement à l'humanité. Les combats livrés sous Paris avaient encombré les hôpitaux, et 12000 soldats étrangers blessés se trouvaient sans asile. Percy vint à leur secours. Aidé du préfet de la Seine, il transforma en hôpitaux les vastes abattoirs de la capitale. En trente-six heures le service chirurgical et administratif y fut assuré. Ces éminents services ne le mirent pas à l'abri, quelques mois plus tard, des persécutions dirigées contre tous ceux qui avaient pris part à la gloire de nos armes, contre les^énéraux qui avaient prêté à Napoléon l'appui de leurs épées, contre les médecins qui n'avaient secouru que le malheur. Mis en retraite après les cent-jours, il rentra dans le calme de la vie privée, mais il ne lui fut pas donné ■ d'en goûter longtemps les douceurs. Une affection organique du cœur, dont il avait ressenti les premières atteintes en 1808, pendant la campagne d'Espagne, l'enleva bientôt à l'affection de sa famille, et il succomba le 18 février 1825.

Percy est un des hommes auxquels la chirurgie mihtaire doit le plus. Comme savant et comme écrivain, pas un de ses collègues ne peut lui êlre comparé. Il a fait entrer dans la pratique des ambulances plusieurs opérations qui n'y étaient pas connues avant lui. Nous citerons enlrc autres la résection de la tête de l'humérus substituée à la désarticulation scapulo-humérale lorsque l'état des parties molles permet la conservation du membre. Ses conseils sur l'extraction des esquilles, le débridement des plaies d'armes à feu et les cas d'amputation, ses travaux sur l'emploi de l'eau et du fer rouge en chirurgie, resteront comme des modèles de raison et de sagacité chirurgicale. Ses idées sur l'organi-

(Ij Ce titre lui tut eonféré en 1809, après la bataille de Wagram. Le uicme décret coulera le même titre et la même dotation de 3000 fr. à Desgenettes, Heurteloup et Larrev.

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.salion du service des ambulances coutenaieut le germe de la plupart des amélioralions ({ui ont été réalisées depuis ; jamais chef (5^ service n'a montré plus de zèle pour les intérêts de ses subordonnés. Sbn dévouement, son courage personnel étaient à la hauteur de ses autres mérites (1). Cependant, il faut le reconnaître, Percy était plus fait pour penser que pour agir, le savant l'emportait chez lui sur le praticien, et comme chirurgien en clref d'armée, il ne s'est pas élevé à la même hauteur que Larrey, cette personnification vivante de la chirurgie militaire dans tout ce. qu'elle a de plus nohle et de plus élevé.

Larrey (:2). — Larrey, avons-nous dit, appartenait à une autre génération et ses débuts avaient été bien autrement pénibles. A peine sorti des mains de son oncle (3), sous la direction duquel il avait fait à Toulouse ses études médicales, et arrivé à Paris pour les compléter, il apprend qu'un concours est ouvert pour des places de chirurgiens auxiliaires de la marine; il s'y présente, est admis, et part pour Brest, où il subit, sous les yeux de Billard, d'Elie de la Poterie et de Duret, des examens si brillants qu'il est nommé, à vingt et un ans, chirurgien-major des vaisseaux du roi et embarqué sur la Vigilafite, qui partait pour la station de Terre-Neuve. Au retour de cette courte campagne, et malgré les instances du conseil de santé et de l'intendant qui s'efforçaient de le

( 1 ) Il comptait quatre blessures reçues sur le champ de bataille. Oii l'a vu à Manrieim traverser un pont sur le Rhin sous le feu d'une batterie, en emportant sur ses épaules un officier du génie grièvement blessé. LauVent, loc. cit., p. 191.

• (2) Larkey (Dominique-Jean), né en 1766 à Baudéan (Haute.s-Pyrénées), nioit à Lyon le 2ô juillet 184:2. D. J. Larrey a publié :

l" Mémoire sur les amputations des membres à la suite des coups de feu. Paris, 1797; tlièse.

i" Relation historique et chirurgicale de l'armée d'Orient en Eijijpte et en Sijrie. Paris, 1803.

3» Mémoire sur la plique, in Mémoires de l'Institut. Paris, 1811, t. II.

4o Mémoires de médecine et de chirurgie et campagnes militaires. Paris, 18l:î-18; 4- vol.

5» Considérations sur la fièvre jaune. Paris, 1821.

6° Recueil de mémoires de chirurgie. Paris, 1821.

7° Mémoires sur les plaies pénétrantes de la poitrine, in Mémoires de l'Académie ■de médecine. Paris, 1828, t. I, p. 221.

H° Clinique chirurgicale exercée particulièrement dans les camps et les hôpiloAuv militaires depuis 1792-1826. Paris, 1829, 1832, 1836, 5 volumes.

9o Mémoire sur le choléra-morbus. Paris, 1831.

10^ Relation médicale de campagnes et voyages de 1815 à 1840. Paris, 1841.

Indépendamment de ces ouvrages, Larrey a publié un grand nombre de mémoires et d'articles dans les recueils périodiques. Voir, pour sa biographie, Eloge de J.-D. Larrey, par Pariset, in Mémoires de l'Académie de médecine, 1846, t. XII, p. 1. — Larrey, chirurgien en chef de la grande armée, étude par le docteur Leroy-Dupré. Paris, 1860.

(3) Alexis Larrey, chirurgien-major et professeur à l'hôpital général de la Grave, associé correspondant de l'Académie royale de chirurgie.

J. RoCHARD. — Chirurgie franc 3

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reteiiir au service de la marine, il quitta Brest pour retourner à Paris. Desault, comme nous l'avons dit, tenait alors le sceptre de la chirurgie; c'est à son école que Larrey compléta son instruction pratique. Après trois années d'études, il partit pour l'armée du Rhin, le 1"'^ avril 1792, en qualité d'aide-major, et à dater de ce moment commença pour lui cette vie sans trêve ni repos, cette course de vingt-deux ans à travers tous les champs de bataille de l'Europe, qui l'a conduit du Nil au Danube, de Boulogne à Austerlitz, de Madrid à Moscou, et de Leipsick à Waterloo.

Nommé aide-major principal, après la prise de Mayence par Custine, il suivit ce général dans son expédition de Franconie. C'est là qu'il conçut et fit accepter son système à' ambulances volantes, dont nous aurons plus tard à apprécier les avantages. A peine de retour en France, il fut dirigé sur Toulon avec le titre de chirurgien en chef de l'armée de Corse. Les années suivantes le virent déployer son infatigable activité à l'armée d'Espagne et à l'armée d'Italie. Il venait enfin de reprendre ses leçons d'analomie au Val-de-Gràce lorsqu'il reçut l'ordre de se rendre à Toulon pour diriger le service chirurgical de l'expédition de la Méditerranée. Rien n'était préparé pour la campagne mystérieuse qu'allait entreprendre le jeune vainqueur de Castiglione et de Lodi. Il s'agissait d'improviser le personnel médical et le matériel d'ambulance d'une armée de 30000 hommes. Larrey y parvint en quelques semaines, et tout était prêt lorsque l'ordre d'embarquement fut donné (1). Le 30 floréal au soir, l'escadre, avec ses convois, partit de Toulon sous la conduite du vaisseau VOrient, qui emportait avec lui le .général Bonaparte, l'amiral Brueys, l§s états-majors des deux armées, et la commission scientifique d'Egypte.; la population saluait de ses acclamations et de ses vœux celte flotte imposante qui devait, deux mois plus tard, s'ensevelir dans le désastre d'Aboukir.

Cette campagne, pleine d'imprévu, d'aventures et de périls, entreprise à trente-deux ang sous l'égide du jeune général auquel le monde entier semblait sourire, devait avoir un puissant attrait pour cette nature ardente, aussi tient-elle une large place dans les mémoires qu'il nous a laissés. A son retour à Paris il, entra en fonction comme chirurgien en chef de la garde consulaire (2). Promu au grade d'officier de la Légion d'honneur

[i) lin article de la commission d'armement avait autorisé les officiers de santé en chef de cette expédition à se procurer les collaborateurs et les objets de matériel nécessaires pour assurer leurs services respectifs. Larrey lit appel aux élèves des écoles de Montpellier et de Toulouse, et bientôt 108 chirurgiens^ en y comprenant ceux des divisions partant d'Italie, furent réunis sous ses ordres. Il les employa à la confection de trente caisses d'appareils susceptibles d'être portées sur des montures à la suite des divisions. Il fit faire une collection complète d'instruments de chirurgie et .un nombre suffisant de brancards, en même temps qu'il exerçait ses jeunes collaborateurs à la pratique des opérations dans l'hôpital militaire. Le 13 mai 1798, jour de l'embarquement, tous ses préparatifs étaient terminés.

(i) Il avait été nommé à cet emploi pemlaui son absence, le 10 mars 1803.

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à la création de l'ordre, nommé peu de temps après inspecteur général du service de santé des armées, il suivit l'empereur au camp de Boulogne et partit avec la garde impériale pour la campagne d'Autriche. Témoin de la prise d'Ulm et de Vienne, chargé de la direction générale du service de santé de l'armée à l'immortelle hataille d'Austerlitz (1), il entrait Tannée suivante, à la suite de l'empereur, à Berlin et à Varsovie, et as sistait, le 8 février 1807, à cette formidable journée d'Eylau, l'une des plus cruelles épreuves de sa vie. La victoire de Friedland, rentre\'ue de Tilsitt, l'insurrection de Madrid, passèrent comme des épisodes au milieu de cette existence si remplie, et la seconde campagne d'Autriche le retrouvait avec la garde à Essling, dans l'ile Lobau et à Wagram. Deux ans après, il suivait la grande armée, dont il était le chirurgien eu chef, dans les plaines de la Russie; il était à la prise de Smolensk, à la bataille de laMoskowa; il assistait à l'incendie de Moscou; il accompagnait la grande armée dans sa retraite, il passait avec elle sur le pont de la Bérésina, et lorsque les trois mille hommes qui représentaient les derniers restes de cette formidable armée pénétrèrent enfin sur le territoire de la vieille Prusse, Larrey était encore au milieu d'eux.

Infatigable comme le grand capitaine dont il suivait la fortune, Larrey était à ses côtés cinq mois après sur le champ de bataille de Lutzen, de Bautzen, de Dresde; il était à Leipsick, il était à Hanau, et lorsque l'empereur, disputant pied à pied le sol envahi de la France, livrait avec des poignées d'hommes ces glorieux combats qui s'appellent Cliampaubert et Montmirail, Larrey était toujours là. Enfin, à l'heure de la lutte suprême, le soir de Waterloo, pendant que les derniers carrés de la garde brûlaient leurs dernières cartouches, Larrey, inébranlable comme eux, tenait ferme encore dans ses ambulances encombrées, autour desquelles tournoyaient les escadrons ennemis. Il fallut que le torrent de la déroute vînt l'arracher à ce suprême devoir pour le jeter, frappé de deux coups de sabre, entre les mains des Prussiens (2).

Ses campagnes de guerre étaient finies. La restauration le mit à l'écart, comme les autres débris de l'épopée impériale; cependant, plus juste envers lui qu'à l'égard de ses nobles compagnons d'infortune, elle lui rendit sa dotation et ses fonctions. Le gouvernement de Juillet lui restitua ses titres et le chargea d'importantes missions. C'est dans le cours de l'une d'elles que s'est terminée sa carrière. Chargé, en 1842, d'une inspection médicale en Algérie, il fut atteint, pendant le voyage de retour, d'une pneumonie qui fit de rapides progrès, et le 25 juillet 1842

(1) 11 réinplarait Percy, qui était resté à Vienne pour orijaaiser les hôpitaux.

{2) Larrey, fait prisonnier, allait être fusillé lorsqu'il fut reconnu par un chirurgiet^ qui avait suivi ses cours à Berlin. Conduit devant Bliicherj il dut la vie à la reconnaissance du feld-maréchal, dont il avait sauvé le fils pendant la campagne d'Autricln^ iLeroy-Oupré, loc. cil., p. 235. i

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il iijouiut à Lyon, dans les bras de son fils, qui l'avait accompagné en qualité de secrétaire.

Larrey était alors âgé de 70 ans. Peu d'existences ont été aussi largement, aussi noblement remplies que la sienne; peu d'hommes ont été témoins d'événements aussi grandioses ; pas un chirurgien d'armée n'a pris part à tant de campagnes de guerre, assisté à tant de batailles et vu passer sous ses yeux une aussi prodigieuse quantité de blessés (I). Pour supporter le poids d'une tâche semblable, il fallait unir à l'expérience, au talent du chirurgien consommé, le calme, la prévoyance et l'énergie du chef de service, il ftdlait une constitution de fer et une force d'àme que le malheur retrempe au lieu de l'abattre. Larrey possédait tout cela; mais la quaUté qui chez lui dominait toutes les autres, celle qui le fera vivre dans le souvenir des hommes, c'est cet oubli de soimême, cet amour de l'humanité qui en a fait l'idole de l'armée et auquel Napoléon a rendu un si éclatant hommage sur le rocher de Sainte-Hélène (^). Cette religion du devoir, qu'il poussait jusqu'au fanatisme, a été le mobile de toute sa vie ; elle se montre à chaque page dans les mémoires qu'il nous a laissés et qui le peignent si bien. Au milieu de ces grands drames militaires dont la lecture nous donne le frisson, Larrey, étranger à tout le reste, ne voyait que ses blessés, ne vivait que pour eux. Dans les longues marches sous le soleil de l'Egypte ou de la Syrie, à travers les grandes plaines de l'Allemagne ou de la Pologne, il était toujours à leurs côtés. A la veille d'une bataille, on le voyait à l'ambulance, au milieu de ses jeunes collaborateurs, préparant ses appareils et donnant ses dernières instructions; le lendemain, on le retrouvait à la même place, opérant, pansant lui-même toutes les blessures graves, et soutenant quelquefois pendant trente heures, comme àEylau, le poids de ce terrible labeur, les pieds dans la neige, les mains glacées par le froid, insensible à la fatigue comme à la faim, alors que ses jeunes confrères succombaient sous le fardeau, et ne songeant à ses propres besoins que quand son œuvre était terminée.

C'est surtout pendant la retraite de Russie que cet admirable dévouement s'est montré |dans tout son éclat. Après le désastre de Moscou, la grande armée se tramait à travers des steppes glacées qu'elle jonchait de ses morts ; le découragement avait gagné les plus fiers courages ; l'égoïsme, ce dernier fléau du malheur, courbait toutes les tètes sous son niveau; à cette heure où personne ne songeait plus qu'à soi, Larrey, lui, ne pensait qu'aux autres. Dans ces marches lugubres, dans ces mortelles nuits passées sur la neige, il était là, toujours à pied, veillant avec une

(1) Larrey comptait vingt-cinq campagnes de guerre, trois blessures reçues devant l'ennemi ; il avait assisté à soixante batailles rangées et à plus de quatre cents combats.

(2) Tout le monde connaît ce passage du testament de l'empereur : « Je lègue au » chirurgien en chef Larrey cent mille francs; c'est l'homme le plus ^•erlueux que '■> j'aie connu. »

isiii ciimrnciE militaire. n;

sollicitude paternelle sur ses innombrables convois de blessés, et lorsque Tannée arrivait enfin dans une de ces villes qu'elle avait traversées quelques mois auparavant dans tout l'éclat de sa force et de ses triomphes, pour y trouver une déception nouvelle, tandis que cliacun, dans cette courte halte, se ruait sur les magasins de vivres pour assouvir sa faim, Larrey, manquant de pain, dépourvu de tout, faisait taire ses propres douleurs pour ne songer qu'à ses malades, pour les mettre à l'abri dans les hôpitaux ou dans les maisons particulières, pour renouveler les pansements, pratiquer les opérations les plus urgentes, leur procurer quelque peu de nourriture, et préparer ses nouveaux convois. Enfin, lorsque la dissolution de l'armée fut arrivée à son comble, que tous les moyens de transport lui furent enlevés, qu'il se vit contraint de laisser ses blessés en arrière, il les confia tantôt à des sœurs de Charité comme à Wilna, lantùl à riiumanité du chirurgien en chef de l'armée ennemie; parfois enfin, comme à Kolotskoï, à la reconnaissance d'officiers russes dont il avait sauvé la vie (1).

Tant de fatigues dépassaient la mesure des forces humaines, et Larrey, quoique l'un des plus robustes de l'armée, avait failli plus d'une fois succomber dans la luUe. En arrivant à Gumbinen, avec les débris de la garde, il fut atteint de cette sorte de typhus qu'il a décrit sous le nom de fièvre calarrhale de congélation :i\ ne dut la vie qu'à la force de sa constitution et aux soins de son hôte et ami Jacobi. Le général Lariboissière et l'illustre Eblé, qui avait sauvé l'armée au passage de la Bérésina, venaient de mourir de cette maladie.

Ce talent d'organisateur dont il avait fait preuve dans la création des ambulances volantes, et plus lard à Toulon et au camp de Boulogne, cet esprit de ressource qui n'est jamais pris au dépourvu, Larrey le portait dans toutes les parties de son service. En dépit de toutes les prévisions, dans ces guerres à évolutions rapides, les chirurgiens et les blessés manquaient souvent des choses les plus indispensables; Larrey, au lieu de se plaindre et de récriminer, s'apphquaità y suppléer. Lorsque les moyens de transport lui faisaient défaut, il se servait des ressources du pays, des trahieaux en Russie, des brouettes en Saxe (2), des chameaux en

\l) Le chirurgien Larrey, dans sa bonté inépuisable, était accouru à l'avance, « pour >' donner aux blessés de Kolotskoï les soins qu'un séjour rapide lui permettait do » leur consacrer. Il lit enlever ceux qui étaient transportables, prodigua aux antres ') -les secours de son art, et trouvant là des ofiiciers russes qui lui devaient la vie et ') qui lui témoignaient leur gratitude, il en exigea pour unique récompense leur pa- » rolo d'honneur que libres et maîtres, sous quelques heures, de leurs compagnons > d'infortune, ils leur rendraient le bien qu'ils avaient reçu du chirurgien en chef » de l'armée française. Tous le promirent, et Dieu seul a pu savoir s'il payèrent celle •' dette contractée envers le meilleur des hommes. » (Thiers, Histoire du coitsiilal et lie l'empire, t. XIV, p. 495.1

i'2\ Après la bataille de Baulzen, les deux tiers des blessés furent transportés à Diê^ih^ sur des brouettes fort commodes, qui servaient aux habitants du pays à porter

;i8 \A cnmvnv.K aux armées de terre et de mrr. i 171)2-

Syrie; il avait même fait confectionner, pour utiliser ce genre de montures, des paniers fort ingénieux qui se plaçaient de chaque côté dé letir . bosse. Pour nourrir ses malades, il utilisait tantôt la chair du chameau, comme en Syrie, tantôt la viande de cheval, comme dans les campagnes d'Allemagne et de Russie. C'est ainsi que dans l'île Lobau, où tout manquait, il leur fit faire du bouillon de cheval dans des cuirasses, en l'assaisonnant avec de la poudre à canon (1). A Smolensk, 6000 blessés se trouvaient réunis dans les bâtiments des archives de la ville, mais les objets de pansement faisaient défaut; Larrey se servit de ce qu'il avait sous la main : le papier remplaça le linge, l'étoupe et le coton de bouleau la charpie, les parchemins servirent à confectionner des attelles.

Larrey était l'idole des soldats; ce culte qu'ils lui avaient voué, nous en retrouvons la trace dans nos souvenirs personnels comme dans ses biographies. Il nous semble encore entendre ces vieux soldats de nos grandes guerres, au milieu desquels notre enfance s'est écoulée, parler avec enthousiasme, avec vénération, de ce chirurgien devenu légendaire, de cet homme bon et brave comme eux, toujours prêt à les secourir, qui savait au besoin se mettre à leur tête pour repousser l'ennemi, comme à Madrid et à Graone, et qui n'hésitait pas, lorsqu'il le fallait, à s'interposer entre eux et le courroux de l'empereur, comme il le fit après Leipsick. Eux aussi étaient prêts à se dévouer pour lui : ils lui en donnèrent une preuve éclatante au passage de la Bérésina (^).

L'affection respectueuse qu'il inspirait à ses jeunes collaborateurs, ainsi qu'il se plaisait à les appeler, égalait celle de l'armée. Sa sollicitude pour eux était sans égale. Cet esprit, dont l'infatigable activité ne connaissait aucun repos, saisissait toutes les occasions de les instruire. Partout où sur son passage il trouvait un hôpital, quelques officiers de santé réunis, il improvisait Une école; en campagne même, lorsque l^ârmée faisait une halte de quelques jours, il en profitait pour réunir

leurs denrées et leurs marchandises; on en voyait cent ou cent cinquante descendre à la file la pente douce qui mène du champ de bataille à la ville.

(1) C'e^st dans cette circonstance qu'il fit abattre les chevaux de luxe, en commençant par les siens. Les généraux se plaignirent à l'empereur, qui fit appeler le chirurgien en chef et lui dit, en présence de son état-major, en prenant un visage sévère : « Eh quoi, de votre propre autorité, vous avez osé disposer des chevaux des officiers, et cela pour donner du bouillon à vos blessés! — Oui, » répondit Larrey. Quelque temps après, il était nommé baron de Tempire. (Leroy-Dupré, loc. cit., p. 122.)

(2) Larrey avait traversé le lïeuve avec la garde impériale, lorsqu'il s'aiperçut qu'on avait oublié sur l'autre rive ses caisses de chirurgie. Il n'hésita pas à retourner sur ses pas pour aller à leur recherche, mais on ne passait pas deux fois la Bérénisa. Pressé par une foule en délire, il allait périr lorsqu'il fut reconnu, et ces hommes dont les i-angs ne s'étaient pas écartés devant l'empereur lui-même, cédant à un sentiment de reconnaissance plus fort que la terreur, enlevèrent Larrey dans leurs bras et le transportèrent sur l'autre rive. Ce témoignage d'attachement me fit bientôt oublier, dit-il, et les dangers que j'avais courus et la perte que je venais de faire de mes équipage?.

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ses jeunes confrères et leur faire des cours pratiques sur les blessures par armes de guerre et sur les maladies qu'ils étaient appelés à observer. Les chirurgiens étrangers s'empressaient d'assister à ses leçons (1), et dans toutes les villes où le conduisait son existence errante, il s'attachait à se mettre en rapport avec les illustrations scientifiques qu'elles renfermaient. C'est ainsi qu'il a été en relation, pendant sa longue carrière, avec Sœmmering et Strack à Mayence, avec Malacarne, Spallarizani et Scarpa en Italie, en Allemagne avec deHumboldt, Walther, Herman, Goerke, Hufeland, Grœfe, Webel, Rudolphi, Franck, etc.

Nous ne parlerons pas de son habileté hors ligne comme opérateur, ni des progrès qu'il a fait faire à la chirurgie d'armée, parce que nous aurons l'occasion de revenir plus lard sur ce sujet; mais il nous reste a dire un mot des ouvrages qu'il nous a laissés. On comprend à peine comment, dans le cours d'une vie aussi càctive, il ait eu le temps et la liberté d'esprit nécessaires pour rédiger des travaux aussi nombreux et aussi variés. Indépendamment de la relation de ses campagnes, où la chirurgie militaire tient naturellement la première place, il nous a légué sous forme de mémoires, d'instructions à ses collaborateurs, une foule de monographies intéressantes sur les maladies des armées, sur les affections endémiques des pays qu'il traversait, parfois même sur des sujets étrangers à la médecine. Tous ces écrits n'ont assurément pas la même valeur, on y chercherait vainement la précision dans les faits, l'abondance dans les détails qu'on est en droit d'exiger des travaux de notre époque; on demanderait en vain à ces productions improvisées sous la tente, à la lueur du bivouac, la richesse d'érudition et l'élégance du style de Percy; il ne serait pas difficile d'y signaler des erreurs et des lacunes ; mais si l'on pense à la promptitude avec laquelle elles ont été rédigées, à l'importance, à la multiplicité des préoccupations auxquelles il fallait imposer silence pour prendre la plume ; si l'on songe surtout que tout cela a été écrit de verve, sans ressources bibliographiques, avec les souvenirs d'une éducation médicale si brusquement interrompue, on oubliera ces imperfections légères pour ne plus y apercevoir qu'un talent d'observation, qu'une sûreté de coup d'œil remarquables; on y verra surtout l'absence de toute prétention littéraire, on y découvrira enfin la pensée dominante de l'auteur, celle qui a été le mobile unique de sa noble existence : Être utile et faire le bien.

On nous pardonnera de nous être arrêté avec quelque complaisance sur cette mâle figure. Les souvenirs de cette époque ont quelque chose

(Il A Berlin, il réunissait les chirurgiens français et prussiens; à Dresde, après Lutzen, il montra aux chirurgiens saxons les méthodes d'amputation modernes. Ceuxci en élaient encore aux procédés du moyen âge. Après avoir comprimé le membre, ils coupaient en un seul temps la peau et les muscles, avec un couteau courbe, sciaient l'os à peu près au même niveau, et cousaient la plaie du moignon sans s'occuper des vaisseaux. (D. Larrey. Mémnirp!} de chirur(jie miJllivre, t. IV, p. 1(W, 1817. i

40 LA CHIRURGIE AUX ARMÉES DE TERRE ET DE MER. |i79'2-

d'entraînant pour les hommes de notre génération. C'est la grande page de notre histoire, et le nom de Larrey s'y rencontre à chaque ligne; lorsque nous nous reportons vers ce passé si splendide et si lugubre tout à la t'ois, vers ces champs de bataille d'Eylau, de Wagram , de Friedland, d'Austerlitz, d'Iéna, notre œil se repose avec bonheur sur cette nobie tête qui n'apparaît au milieu du carnage que pour secourir el consoler. Nous n'avons pas cherché d'ailleurs à nous tenir en garde coutre un sentiment de sympathie toute personnelle; Larrey fut uu des nôtres, et si c'est aux armées qu'il s'est acquis sa haute renommée, c'est dans la marine qu'il a fait ses premières armes, et jamais il n'en perdit le souvenir. Il aimait à se rappeler, au décliu de sa vie, cette première étape de sa longue carrière, ce voyage fait à pied de Paris à Brest, en compagiùe de son ami Lescot, l'accueil bienveillant qu'il reçut de Durel , d'Elie de la Poterie et de Billard, et cette campagne de la VigUanlc, ces premières impressions de la vie de marin qui devaient agir si puissaminent sur une imagination comme la sienne. Les chirurgiens de la marine trouvèrent partout eu lui un protecteur et un ami. A Toulon, à Vienne, à Aboukir, il les aida de ses conseils et de son appui, et sou nom était aussi populaire dans la marine que dans l'armée.

Larrey n'a pas eu à se plaindre de la destinée : il a pris part à toutes nos gloires sans qu'une pensée amère ait pu. troubler au déclin de sa vie le charme de ces grands souvenirs. L'âge avait respecté cette nature d'élite, il n'a connu ni les infirmités ni les déchéances de la vieillesse, et la mort l'a surpris dans la plénitude de ses facultés et dans l'exercice de ses importantes fonctions. Toutes les sociétés savantes de l'Europe lui avaient ouvert leurs portes. Napoléon l'avait fait commandeur de la Légion d'bonneur et baron de l'empire. La France lui a élevé trois statues (1). La Providence enfin a fait pour lui plus encore : elle lui a donné son (Ils.

ARTICLE 11

CHIRURGIE NAVALE g loi-. — Le service de sanlé à la mer et dans les hôpilanx.

Pendant cette longue période de guerres la marine avait aussi traversé de terribles épreuves et n'avait pas eu pour compensation des iriomplies semblables à ceux de l'armée. Son dévouement, ses sacrifices n'avaient abouti qu'cà des revers. Lorsque après onze ans de paix maritime, la Franco déclara la guerre àrAngleterre et à la Hollande (2), elle possédait encore une marine imposante : elle avait dans ses arsenaux soixante vaisseaux

(1) La première a été élevée dans la cour du Val-de-Gràce, la seconde dans la salle d'attente de l'Académie de médecine, la troisième à Tarbes, 'i) Le I" février 1793.

ISlil CHiniRClE NAVALE. 41

et soixaiite-dix-sept frégalés; la flotte armée comptait vingt-deux vaisseaux, trente-deux frégates, dix-huit corvettes et trente-six bâtiments de flottille. Ce n'était pas assez sans doute pour tenir tête îx l'Angleterre, i|ui disposait de cent cinquante-trois vaisseaux, et à la Hollande, qui en avait quarante-neuf; mais l'insuffisance du matériel n'était pas la principale cause de notre infériorité. L'émigration avait privé la marine de la majeure partie de ses officiers supérieurs, appartenant tous à l'aristocratie; il avait fallu reconstituer les cadres, et les nominations, faites sous la pression des sociétés populaires, avaient appelé au commandement de nos vaisseaux et de nos escadres des officiers subalternes sur le courage, sur le patriotisme desquels on pouvait compter à l'heure du danger, mais qui n'avaient ni l'autorité ni l'habitude du commandement de ces brillants états-majors formés à l'école du comte d'Estaing et du bailli de Suffren. Dans la marine, le personnel s'improvise encore plus difficilement que les vaisseaux, La nôtre ne tarda pas à en faire l'épreuve : elle l'a payée de tout son sang. Son histoire pendant ces glorieuses années n'est qu'une longue suite de désastres dans lesquels elle a sombré tout entière et n'a pu sauver du naufrage que l'honneur de son pavillon.

Au moment de la déclaration de guerre, les Anglais menaçaient Brest et les côtes de la Manche, les Russes, la Corse et le Midi, la lutte s'annonçait partout inégale et terrible. Pour y faire face, il fallait tout créer. Le savant que la république avait arraché à ses travaux pour le mettre à la tête de la marine (1) se montra à la hauteur d'une tâche si nouvelle pour lui. La Convention venait de voter 30 millions pour l'armement de trente vaisseaux et de vingt-deux frégates; Monge fit donner aux constructions navales les bois des émigrés; les vieilles matières furent livrées aux fonderies pour faire des canons, et la levée en masse fournit les équipages.

Son attention se portait en même temps sur le service de santé. Il n'avait pas subi les mêmes bouleversements que celui de l'armée. Ses trois écoles, fondées depuis plus d'un demi-siècle, avaient sans doute traversé bien des vicissit\ides; les guerres, les épidémies y avaient plus d'une fois suspendu l'enseignement, mais elles n'avaient pas cessé d'exister, et le règlement de 1768, rédigé par Poissonnier, en établissant entre elles une uniformité indispensable, leur avait donné une impulsion nouvelle. Le concours y avait été solidement maintenu, e,t le personnel, malgré son insuffisance, avait pu faire face à toutes les exigences de la navigation. Toutefois il s'était encore amoindri pendant les di\ années de paix qui venaient de s'écouler, et le 19 janvier 1703, lorsque le ministre donna l'ordre de lui faire connaître le nombre des officiers de santé en état de prendre la mer, la réponse des ports décela mie

il) Gaspard Monge, iioiiimé ministre de la marine le 10 août 1793.

42 LA CHIRURGIE ATlX AÏIMÉES DE TERRE ET DE MER, [179-2-

insuffisance radicale. Les chirurgiens-majors ordinaires étaient vieux, infirmes, incapables de naviguer, et leurs jeunes confrères étaient découragés par le défaut d'avancement. La Convention décréta une augmentation de cadres et porta le chiffre dés chirurgiens à cent quatre-vingtquinze (1). Il en aurait fallu trois fois davantage pour fournir aux cent quatre vaisseaux ou frégates en armement : aussi le décret, reconnaissant cette insuffisance, autorisait-il la nomination provisoire d'auxiliaires dont le nombre atteignit bientôt des proportions considérables, en raison des besoins rapidement croissants du service. Mais le recrutement des auxiliaires eux-mêmes ne pouvait se faire sur une échelle suffisante. Avant la suppression de l'Académie de chirurgie, c'était elle qui se chargeait le plus souvent d'y pourvoir. Elle faisait appel aux élèves des écoles, leur faisait subir un examen sommaire, et les dirigeait sur les ports, où ils subissaient une nouvelle épreuve avant d'être embarqués; mais cette source de recrutement était tarie, et d'ailleurs elle n'aurait pas pu suffire. Le 25 aoiit 1793, la Convention mit, comme nous l'avons dit, à la réquisition du ministre de la guerre, tous les médecins, chirurgiens et pharmaciens de France, depuis dix-huit ans jusqu'à quarante ; le 25 du même mois, ce décret fut appliqué à la marine, en lui assignant de préférence les chirurgiens des villes maritimes et ceux qui avaient déjà navigué à bord des navires de commerce. L'année suivante, un arrêté du 10 floréal an II permit de disposer de tous les officiers de santé servant comme, volontaires dans les différents corps de la marine; on leur imposa les mêmes épreuves qu'aux chirurgiens de l'armée, et plus tard le même mode d'épuration leur fut appliqué. A leur arrivée dans les ports, ils étaient examinés, classés par ordre de mérite dans les différents grades, et embarqués sur-le-champ. Le service des hôpitaux, de son côté, en réclamait un nombre considérable. Le chitTre des malades y avait atteint d'effrayantes proportions par suite des rassemblements occasionnés par la réquisition. Les marins du commerce et les volontaires levés à la hâte pour compléter les équipages des navires, les ouvriers accumulés dans les arsenaux par l'étendue des armements et l'importance des constructions navales, les concentrations de troupes destinées aux expéditions d'outre-mer, avaient porté la population flottante des ports à des chiffres jusqu'alors inconnus. Cet encombrement provoquait partout l'explosion d'épidémies qu'aggravaient encore l'insalubrité des casernes, la mauvaise tenue des navires, la malpropreté et l'indiscipline des équipages.

(1) Décret du 26 janvier 1793.

En 1767, le corps se composait de cent cinquante-quatre officiers de santé, dont vingt affectés à l'enseignement et au service des hôpitaux, et cent trente-quatre disponibles pour la navigation.

(Voy. Histoire du service de santé de ht marine militaire, et des écoles de médecine navale, depuis le règne de Louis XIV jusqu'à nos jours, 1666-1867, par A. Lefèvre in Archives de médecine navale et tirage à part et Paris, 1867. )

18141 ('-HIRIÎRGIË NAVALE. in

A Brest, le nombre des malades s'était élevé à 58 548 en 1793, et avait atteint, pendant le cours de l'année suivante, lé chitTre énorme de 08 832, parmi lesquels on en avait perdu 4907. Les hôpitaux, les églises ne suffisaient plus pour les contenir, il fallait les loger dans des maisons particulières, les camper sous des tentes (l), les évacuer sur les hospices, sur les couvents abandonnés des petites villes voisines. Le personnel médical se trouvait complètement débordé et, le 19 frimaire an III, le comité de salubrité du port de Brest écrivait à la commission de santé à Paris que les six cents chirurgiens dont il disposait ne suffisaient pas, qu'il en aurait fallu huit ou neuf cents au moins pour assurer le service.

A Toulon, qui venait à quatre mois d'intervalle de subir les horreurs de deux sièges, les mêmes besoins, la même pénurie se faisaient sentir. L'agglomération et la misère des ouvriers avaient causé parmi eiîx une mortalité effrayante; on avait eu recours aux mêmes expédients, multiplié les succursales, évacué les malades sur les localités environnantes, et cependant beaucoup de ces malheureux moururent sans secours. Les officiers de santé partageaient leur sort et succombaient comme eux sous les atteintes de la maladie. Le matériel même faisait défaut, et les hôpitaux d'Aix et d'Avignon durent partager avec Toulon le peu de ressources dont ils disposaient.

Le même encombrement s'était produit à Rôchefort, et le typhus était venu joindre ses ravages à ceux des fièvres épidémiques; plusieurs officiers de santé en avaient été victimes (:2), et le chiffre de la mortalité s'était élevé, en 1794, à 2115 décès.

A ces fatigues, à ces dangers venaient se joindre, pour les chirurgiens de la marine, tous les ennuis d'une position mal définie et sans cesse compromise. Les conseils de salubrité des ports rivalisaient d'activité, de dévouement et d'énergie pour faire face à toutes ces difficultés. Ils ne cessaient de signaler à l'autorité militaire les causes de cet accroissement menaçant dans le chiffre de leurs malades, et de réclamer contre les abus et les désordres qui l'entretenaient. Leurs plaintes venaient échouer contre l'impuissance de l'administration et contre la force des choses. A diverses reprises, la Convention avait porté son attention sur le service de santé de la marine, mais ces tentatives de réorganisation n'a~

(1) Le 2 nivôse an II, on en comptait quatre ou cinq mille qui n'avaient d'autre abri que ces tentes improvisées, et aux craintes que faisait naître ce mode de campement sous le climat humide et froid de la Bretagne, se joignaient les appréhensions de l'aVehir. L'armée navale de l'Océan, commandée par le vice-amiral Morard de Galles, croisait entre Croix et Belle-Ile, elle était attendue d'un jour à l'autre, et allait ajouter son contingent de malades à ceux qu'on ne savait où placer.

(Voy. Lefèvre, Ilixloirc du service de santé de la marine miUlfiire. Paris, 1867, p. -206. 1 . i'2) Le second chirurgien en chef., Vives, était de ce nombie.

U LA CHIRURGIE AUX ARMÉES DE TERRE ET DE MER. |17fl2-

vaient pas été lieureuses. Les décrets succédaient aux décrets et restaient le plus souvent à l'état de lettre morte. Le corps des officiers de santé, ballotté entre le département de la guerre et celui de la marine (1), passait par une série de désillusions qui ne parvenaient pourtant pas à le décourager. Enfin, en 1707, Coulomb, promu au grade d'inspecteur général, parvint, <à force d'babileté, de patience et d'énergie, à faire accepter un projet qui devint plus tard la base du règlement du 19 pluviôse an YI, et qui donna un commencement de satisfaction à ce corps qui devait traverser encore bien dos vicissitudes avant d'arriver à une constitution définitive.

Pendant que les médecins des ports soutenaient ainsi le poids de faligues qui dépassaient la mesure de leurs forces, leurs confrères embarqués se trouvaient aux prises avec les mêmes difficultés aggravées par les risques de la mer et des batailles. Des épidémies meurtrières, des engagements partielr:. soutenus contre des forces supérieures, le désastre d'Aboukir (^) avaient déjà éclairci leurs rangs, lorsque l'expédition de Saint- Domingue vint leur infliger de nouvelles pertes (3). On n'en licencia pas moins les auxiliaires par suite des espérances de paix qu'avait fait naître le traité d'Amiens. A la reprise des hostilités, il fallut les rappeler dans les ports et en augmenter le nombre pour faire face au prodigieux armement qui se préparait sur les côtes de la Manche.

Celait au moment où Napoléon s'apprêtait à attaquer l'Angleterre sur son propre sol et à passer le détroit à la tête d'une armée de 160000 hommes montés sur 2343 bâtiments. Jamais dispositions plus admirables n'avaient été prises pour assurer le succès d'une expédition plus hardie. Tout avait été prévu : en quelques heures le matériel et le personnel pouvaient être embarqués; l'ordre le plus parfait régnait dans toutes les parties de ce vaste ensemble, et le service de santé avait été organisé avec

(1) Le décret du C ventôse an II, rendu applicable à la marine par arrêté dn -Il brumaire an III, avait placé le service de santé de la marine et de l'armée sous la direction de la commission de santé composée de dolizc membres, dont pas un n'appartenait à la marine. Cette confusion, si regrettable à tous les points de vue, ne cessa que le 24 juillet 1797, à. la nomination de Coulomb.

(2) Sur treize vaisseaux dont se composait notre escadre, cinq furent brûlés et six capturés dans la nuit du 1'=^' août 1798. Après la bataille, neuf cent blessés furent recueillis à l'hôpital maritime d'Alexandrie, dirigé par Lecle-rc, qui fut plus lard chirurgien en chef à Toulon. Parmi les chirurgiens de l'escadre, l'un (Régnier) sau(n avec le vaisseau YOrient; deux autres furent tués pendant le siège du fort Marabout, un quatrième eut une jambe emportée et l'autre fracassée. ( Lefèvre, Uisloire du spvrice de santé de la marive, 1867, p. 321).

(3) L'expédition se composait de trente-trois vaisseaux, de vingt et une frégates et d'un grand nombre de transports portant une armée de trente mille hommes. La fièvre jaune éclata presque immédiatement dans ses rangs. En moins de deux mois, quinze mille hommes et vingt généraux succombèrent, et au bout de quinze mois, on ne comptait plus que sept à Inu't mille survivants. Les chirurgiens de la marine qui faisaient partie de l'expédition subirent des perles proporlionnelles.

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