LA CHIRURGIE AUX ARMÉES DE TERRE ET DE MEH
la haute estime qu'il s'était acquise dans le corps, sa réputation de savoir et de probité le désignaient depuis longtemps déjà au suffrage du gouvernement, et lorsque, le 1"' janvier 1777, la place de chirurgien en chef devint vacante, Billard fut appelé à l'occuper. 11 porta dans l'enseignement l'esprit de précision et de méthode qui l'avait dirige dans ses études et qui suppléait chez lui au talent de la parole. Calme, recueilli, modeste, d'une sincérité à toute épreuve, il se faisait remarquer au Ht des malades par la sûreté de son diagnostic et par son sang-froid dans les opérations. Fidèle aux doctrines de l'Académie de chirurgie qui avait encouragé ses premiers travaux, Billard ne s'est guère écarté des règles qu'elle avait tracées. Toutefois il est un de ceux qui ont employé avec le plus d'habileté et de succès la compression directe et concentrique dans le traitement des anévrysmes. Eu 177:2, il obtint une première guérison chez un canonnier de marine atteint d'anévrysme variqueux du pli du bras à la suite d'une saignée malheureuse. Quelque temps après, il réussit également dans un cas d'anévrysme traumatique de l'axillaire causé par un coup de fleuret qu'un chirurgien de la marine avait reçu en duel. Plus tard, il obtint encore un troisième succès. Enfin il est le premier qui ait pratiqué la gastrotomie pour un renversement en dedans de l'appendice xyphoïde. Cet accident était survenu chez un matelot de dix-neuf ans, tombé , le "âS fructidor an XII, sur un banc de canot. La région épigastrique seule avait supporté le choc, des vomissements incoercibles étaient immédiatement survenus, et à dater de ce moment l'estomac ne put plus garder une parcelle de liquide. Au bout de vingt jours, l'amaigrissemenl, la faiblesse étaient tellement menaçants, que Billard se décida à l'opérer. Il fit à la région épigastrique une incision cruciale, fendit la ligne blanche au côté droit de l'appendice, le saisit avec un crochet mousse et le ramena à sa direction naturelle. Le soulagement fut immédiat, les vomissements cessèrent comme par enchantement. Il fallut réduire une portion de l'estomac qui se présenta entre les lèvres de la plaie, arrêter une petite hémorrhagie ; mais les vomissements ne reparurent plus et la guérison fut rapide (1).
DuRET (2). — Lorsque Billard mourut en 1808, il comptait soixanlc années de service et occupait depuis trente ans le poste de chirurgien en chef. Duret, qui lui avait été adjoint depuis de longues années, le remplaça dans ses fonctions et dans son grade, et mit au service de l'euseignement des talents hors ligne et une expérience consommée. Au profes-
(1) Cette observation extraordinaire est consignée in extenso dans la notice sur Billard rédigée par Delaporte. Les dessins coloriési exécutés d'après nature, figurent dans la collection de l'école de médecine navale de Brest.
(2) Duret (Pierre), né à Montreuil-Bellay le 15 novembre 1745, entré au service tlo la marine en 1768, vice-démonstrateur d'anatomie en 1780, chirurgien en chef adjoint en 1795, deuxième chirurgien en chef en 1799, fremier chirurgien en chef le 15 février 1808, retraité le 1" juillet 18U, mort le ^27 juillet 1825.
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seiir consciencieux, solide, mais peu brillant, que l'école venait de perdre, allait succéder un homme qui joignait à ces qualités le talent de la parole, une érudition profonde et une ardeur sans égale pour le travail. Sous son inlluence l'école se transforma. Il inaugura les conférences au lit du malade, les consultations gratuites, les épreuves pratiques à l'amphithéâtre; il y fit naître le goût des études anatomiques et de la médecine opératoire, et cette impulsion s'est conlinuée jusqu'à nous.
Les titres scientifiques de Duret ne s'arrêtent pas là. Il a attaché son nom à l'une des conquêtes chirurgicales de la fin du siècle dernier. C'est lui qui a le premier pratiqué avec succès l'opération de l'anus artificiel pour un imperi'oration congénitale; c'est lui, pour être plus exact, qui l'a créée. Littre avait, il est vrai, proposé en termes assez vagues de remédier à ce vice de conformation. « Il faudrait, avait-il dit, faire une incision au y> ventre et recoudre ensemble les deux parties de l'intestin, après les avoir )) ouvertes, ou du moins faire venir la partie supérieure de l'intestin à la » plaie du ventre que l'on ne refermerait jamais et qui ferait fonction « d'anus (1). » Il est évident qu'il n'attachait aucune importance à cette légère idée, qui a suffi cependant pour faire attacher son nom à l'opération si bien conçue et si habilement pratiquée par Duret. En 1770, Pillore de Rouen avait été plus loin, il avait pratiqué cette opération hardie sur un adulte atteint d'un squirrhe du rectum qui s'opposait complètement à l'issue des matières fécales, mais c'est le cœcum qu'il avait ouvert, et le malade n'avait survécu que vingt-huit jours ("2). En 1783 enfin, Antoine Dubois avait tenté de réaliser l'idée de Littre sur un enfant imperforé dont la naissance remontait à trois jours, mais le sujet avait succombé dix jours après.
Duret ignorait ces précédents lorsqu'il pratiqua, le 18 octobre 1793, l'opération si justement célèbre qui a illustré son nom. Nous l'avons entendu affirmer à Delaporte, et ce qui le prouve d'ailleurs, c'est que Duret songea d'abord à suivre une autre voie. 11 eut, comme CalUsen, la pensée d'aller chercher le côlon descendant dans la région lombaire; il fit, comme lui, un essai sur le cadavre d'un nouveau-né, et, comme lui, il ouvrit le péritoine. C'est alors que, se souvenant des réfiexions d'Hévin sur la gastrotomie, il prit le parti d'ouvrir l'abdomen dans la région iliaque gauche; il en fit sortir l'S du colon et l'incisa après avoir passé un double fil dans le mésentère, pour l'empêcher de rentrer dans le ventre. Ce procédé opératoire, auquel ses nombreux imitateurs n'ont
(I) Extrait de Vlli.^lctire de l'Académie des sciencen pour rannée 1710, p. 'iû, lu Mémoire sur la posailrilité d'établir un anus artificiel dans la rétjiuii lomJiaire, sanspénétrer dans le péritoine; lu à l'Académie de médecine, le l^^'' octobre 18o'J, par S.-Z. Amussat.
f^i Cette observation curieuse est reproduite dans le même memone d'Amussat, p. 85,
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rien changé, fut suivi d'un succès si complet que Fopéré a vécu jusqu'à i'àge de quarante-lrois ans (1). Cette opération eut, on le croit sans peine, un très-grand retentissement; pendant quelques années, les cas du même genre se présentèrent en foule à l'hôpital de Brest, et les succès s'y multiplièrent à tel point que J. Miriel, gendre de Duret, a pu compter à la même époque cinq de ses opérés tous vivants et jouissant d'une santé parfaite (2).
Delaporte (3). — Le successeur de Duret, celui qui le remplaça dans sa chaire de clinique et dans son service, lors de son admission à la retraite en 181-4, Louis Delaporte, avait eu, comme son prédécesseur, une de ces bonnes fortunes chirurgicales qui suffisent pour tirer un nom de l'oubli. C'est lui qui le 'premier en France, en 1810, a pratiqué la ligature de l'artère iliaque externe. Cette opération, tentée pour la première fois par Abernethy en 1796, comptait déjà cinq succès en Angleterre (4); mais à cette époque, la guerre allumée depuis dix-huit ans avait élevé entre les deux nations une barrière que les nouvelles scientifiques parvenaient bien difficilement à franchir. Les tentatives audacieuses des Anglais dans la voie des grandes ligatures n'étaient connues en France que par des comptes rendus extrêmement incomplets que Deschamps fils communiquait de temps en temps à la Société de médecine. Elles y inspiraient plus de défiance que d'enthousiame, et pour imiter les Anglais il fallait une hardiesse peu commune à cette époque. Le succès obtenu en 1808 par A. Cooper ne fut connu en France que l'année suivante par le Journal de Gorvisart (5). En lisant cette observation, Delaporte conçut le projet d'employer cette dernière ressource sur un malade de son service, atteint d'un anévrysme inguinal dont la rupture paraissait prochaine. Après avoir fait sur le cadavre plusieurs essais qui lui prouvèrent que l'exécution ne présentait pas de difficulté, il pratiqua son opération le 3 janvier 1810. Son malade, âgé de soixante ans, extrêmement affaibli, ne put pas y résister; la gangrène s'empara du
(i) Voy. celte observation dans le recueil périodique de la Société de médecine de Paris, t. XLI, p. 45, et dans le Traité de pathologie externe de Vidal de Cassis, î^ édit., t. IV, p. 433. Nous l'avons complétée dans un travail adressé à l'Académie de médecine et inséré dans le t. XXIIl de ses Mémoires, p. 95.
(2) MmiEL (J.-L.-M.-H.), De quelques vices conrjéniau.c de conformation de l'extrémité inférieure du tube digestif et des moijens d'y remédier, thèse pour le doctorat, Paris, 1835. Nous avons donné la suite de ces observations, avec les dessins à l'appui, dans notre mémoire à l'Académie. Deux des femmes opérées à cette époque vivent encore, l'une a soixante ans, l'autre cinquante-sept ans.
(3) DELAroRTE (Pierre-Louis), né à. Brest le 16 juin 1773, élève de l'École navale en 1790, chirurgien de première classe en 1796, professeur en 1802, second chirurgien en chef en 1808, premier chirurgien en chef en 1814, retraité en 1820, mort à Brest le 19 février 1853.
(4) Abernethy, 1806; Freer (de Birminghami, 1808; Tolimson, 1807 ; A. Cooper, 1808; Abernethy, 1809.
(/>) Numéro du 21 août 1809.
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membre et la mort survint le treizième jour (1). A la suite de cet insuccès, Delaporte eut à soutenir une polémique des plus vives (2), mais il avait démontré la possibilité de l'opération sur le sol français où personne n'avait encore osé lier de si gros vaisseaux, et la Société médicale d'émulation lui décerna en récompense une médaille d'or, qui décore aujourd'hui le bel arsenal d'instruments de chirurgie dont il avait doté notre école en 1823 (3). Delaporte dut renoncer de bonne heure à l'exercice de la chirurgie. En 1820, ses infirmités le forcèrent à quitter le service. Il le remit entre les mains de Foullioy, dont nous aurons l'occasion de parler plus tard.
Ces trois illustrations chirurgicales ne sont pas les seules que le corps de santé ait comptées pendant cette période; l'école de Toulon, au moment de la révolution, avait pour chirurgien en chef un savant qui s'était déjà fait un nom dans la science par ses études sur les maladies des os.
3Ianne (4), qui s'intitulait alors maître es arts, professeur démonstrateur royal du collège de chirurgie de Toulon, était depuis longtemps membre correspondant de l'Académie de chirurgie, à laquelle il avait adressé deux mémoires : l'un sur la formation du cal, l'autre sur les extensions et les contre-extensions, pour la réduction des fractures et des luxations. Les encouragements qu'il reçut à cette occasion de la savante compagnie le déterminèrent, en 1789, à publier son Traité des maladies des os, ouvrage considérable et qui fit sensation à l'époque de sa publication (5).Léveillé en rendit compte à la Société de santé dans les termes les plus élogieux, et alla jusqu'à dire que Desault et Manne étaient les seuls qui eussent bien compris les avantages de l'extension continuelle. Opérateur distingué, modeste, et mettant, suivant l'expression d'Heurleloup, les mêmes soins à se cacher que d'autres en mettent à se produire (6), Manne a rendu des services signalés à la science et à la marine, et sa mort, survenue le 19 mars 1806, causa à Toulon un deuil général.
Il fut remplacé dans ses fonctions par Leclerc (1), l'ancien chirurgien en chef de l'hôpital d'Alexandrie.
>\) Mémoire sur la ligature de l'artère iliaque externe dans les anévrijsmes delà fi'morale au pli de l'aine, par Delaporte, second médecin en chef de la marine. Mémoires de la Société médicale d'émulation, t. VII.
(2j Yoy. Réponse de M. Delaporte aux réflexions théoriques et pratiques de M. le docteur Miriel sur l'anévrijsme inguinal. Brest, 1811.
(3) A la mort de son oncle, M. Louis Delaporte, médecin principal de la marine, a oftert cette médaille à l'école, au nom de sa famille.
(4) Manne (Mathieu-Laurent-Michel), né à Gap (lîasses-Alpes) le 10 août 1731, mort à Toulon le 19 mars 180G.
(ô) Manne, Traité élémentaire des maladies des os. Toulon, 1789. C'est dans cet ouvrage que se trouve formulé pour la première fois en Franco le conseil de réséquer les extrémités des os dans les luxations avec plaies, lorsqu'il est impossible d'en opérer la réduction, p. 267.
(6j Notice nécrologique lue par Heurteloup à la séance publique do la .Société de médecine de Paris, le l'"'" novembre 1807.