TENDANCES SCIENTIFIQUES, LITTÉRATURE CHIRURGICALE
L'essor scientifique qui a signalé le commencement de ce siècle n'a pas exercé tout d'abord une influence bien marquée sur les progrès de la chirurgie. Pendant que se fondait l'école de Bichat, que l'introduction récente de la vaccine passionnait la France médicale tout entière, les chirurgiens continuaient à se mouvoir dans le cercle rétréci que leur avait légué l'Académie de chirurgie. Les mêmes ciuestions rebattues étaient encore à l'ordre du jour. Le traitement des anévrysmes, la prééminence de la-méthode d'Anel sur l'ancienne méthode, conservaient le premier rang; les plaies de tête et les indications du trépan, les fractures et les maladies des os venaient ensuite; les calculs et l'opération de la taille, les hernies et le tétanos, les grandes désarticulations et l'opération césarienne complétaient cet horizon borné au delà duquel les esprits les plus avancés de l'époque ne portaient guère leurs regards, et lorsque, à la fin de 1796, la Société de médecine chargea Desgenettes, Léveillé, Pelletier et Lafisse de lui présenter un plan d'études, ils ne trouvèrent rien de plus nouveau et de plus important à lui signaler parmi les desiderata de la chirurgie (2).
La même stérilité se fait sentir dans les recueils périodiques du temps. On n'y trouve guère que des observations incomplètes, des dissertations dans lesquelles les sujets ne sont qu'effleurés, des faits vulgaires présentés comme des découvertes, et ce goût des cas rares qui signale l'enfance
(1) TuFFET (Pierre-Louis-Ag'athe),né à Saint-Maixent (Deux-Sèvres) le 22 juillet 1769, entré au service en 1790, second chirurgien en chef en 1808, premier chirurgien en chef en 1813, mort le 7 avril 1828 à Rochefort.
(2) Plan de travail présenté à la Société de médecine de Paris le 2 nivôse an V (22 décembre 1796j, in Recueil périoditjii'' de la Société de médecine, t. II, p. 3.
5!) l'IÎOGliivS K-N CIIIIIUKGIE : PlîKMlÈKE PÉUlODK. 1 17'J-2-
des sociétés savantes. Les ouvrages publiés à cette époque reilèlent les mêmes tendances. La médecine opératoire de Sabatier (1), lorsqu'elle parut, n'était déjà plus qu'un monument historique; elle aurait eu besoin d'être rajeunie, comme elle le fut vingt-cinq ans plus tard par Sanson et parBégin; celle de Lassus, publiée à son retour de l'émigration, était également surannée, et comme Lassus n'avait ni l'expérience ni la sûreté de jugement de Sabatier, son livre est plutôt l'œuvre d'un écrivain érudit et spirituel que celle d'un praticien (i). Son traité de pathologie chirurgicale, qui parut dix ans après, mérite le même reproche (3). On y trouve des expressions vieillies et une absence complète de méthode. Les différents sujets qu'il traite sont répartis en cent dix-huit articles qui n'oni entre eux ni lien ni coordination. Il est vrai qu'il ne doime son livre que comme un résumé de ses leçons à l'Ecole de médecine. Ces ouvrages avaient fait leur temps : aussi la Nosographie-chinirgicale de Uicherand ( i), qui parut à la même époque, fut-elle acccueillio avec autant d'enthousiasme que l'avaient été, cinq ans auparavant, ses nouveaux éléments de physiologie. Cette fois encore Richerand avait eu la bonne fortune d'entrer le premier dans une route féconde et d'appliquer à la chirurgie la méthode scientifique qui réunissait alors tous les suffrages. Son livre, destiné à servir de pendant à la nosographie méthodique de Pinel, était conçu sur le même plan. Les maladies chirurgicales y étaient soumises à une classification raisonnée dans laquelle l'auteur avait adopté les divisions usitées en histoire naturelle. Cet ouvrage, écrit avec une verve, une clarté, une élégance sans égales, n'était pas aussi parfait dans le fond que dans la forme, et se ressentait un peu de l'extrême jeunesse de l'auteur (5). Il n'en obtint pas moins un succès exceptionnel; son livre était arrivé, en I81I, à sa troisième édition; il est parvenu à la cinquième en 1821. Pendant qu'elles se succédaient ainsi, l'école de Bichat poursuivait son Œ'uvre, et son influence s'accusait plus nettement chaque jour. La presse périodique de l'époque traduit de la façon Ja plus nette ce mouvement progressif; là mesure que les années se passent, on voit le cercle des questions s'élargir et les sujets d'études se multiplier. Les travaux qui paraissent prennent un caractère de plus en pius scientifique, et l'attention des chirurgiens se porte davantage vers ce qui se fait à l'étranger. Parmi les traités généraux qui ont paru à la fin de cette période, celui qui reflète le plus fortement ses tendances, c'est la Nouvelle doctrine chirurgicale de Léveillé (G). Ce grand ouvrage, trop peu connu et qui lui
(1) Sabatier, De la médecine opératoire. Paris, 1796, 3 vol. in-8«. (•2) Lassus, De la médecine opératoire ou Traité élémentaire des opérations de cliiritrqie. Paris, 1794., 2 vol. in-S».
(3) Lassus, Pathologie clnrurçjicale, 1805-1806. 2 vol. in-8o.
(4) Rieherand-Aiitlielme, A'^o.so^rap/ife chirurgicale. Paris, 1805-1806.
(5) Lorsque parut la première édition Richerand n'avait encore que vingt-six ans.
(6) Nouvelle doctrine chirurgicale ou Traité complet de pathologie, de thérapeutique ,
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avait demandé seize années de recherches, n'a rien de commun avec ceux qui précèdent. La chirurgie y est envisagée sous un aspect plus élevé, plus scientifique, nous voudrions pouvoir dire plus médical. L'auteur, élève de Desault et de Pelletan, ami de Scarpa, qu'il avait eu l'occasion de fréquenter à Pavie et dont il avait traduit les œuvres, a mis tout à la fois à contribution les travaux faits à l'étranger et ceux de l'école anatomopathologique. Le plan de son livre est complètement nouveau; mais en basant sa classification sur les propriétés physiques, vitales et organiques des tissus, il s'est résigné à des répétitions sans nombre et à un désordre apparent qui ont évidemment contribué au peu de succès de son ouvrage (1), Richerand, lui aussi, avait adopté cette division;. mais il avait eu la sagesse de la reléguer au second plan et de prendre les appareils pour fondement de ses grandes classes.
La Clinique clmurgicale de Pelletan publiée deux ans auparavant, n'est qu'un recueil de mémoires et d'observations particulières dans lesquelles on retrouve les qualités et les défauts que nous avons signalés dans son enseignement (•2).
P.-J. Roux, dont les Mélanges de chirurgie et de physiologie avaient été accueillis avec faveur en 1809, fit paraître, en 1813, la première partie d'un traité de médecine opératoire beaucoup plus en harmonie avec l'état de la science que ceux de Sabatier et de Lassus, mais ce livre n'a pas été terminé (3). Tous ces ouvrages furent bien vile oubliés lorsque parut le grand Traité des maladies chirurgicales de Royer (4). C'est en 1811 qu'il entreprit de réunir en un corps de doctrine les matériaux amassés pendant sa longue carrière et qui faisaient depuis longtemps la base de ses cours. Les quatre premiers volumes parurent en 1814, les autres se succédèrent à deux ou trois ans d'intervalle, le onzième et dernier ne vit le jour qu'en 1826. Royer avait atteint sa cinquante-septième année quand il entreprit cet immense travail, il en avait soixanteneuf lorsqu'il le termina.
La littérature chirurgicale ne possédait encore rien de semblable. Pour rencontrer parmi les auteurs français une œuvre de cette importance,
et d'opérations chirurgicales, d'après la connaissance de l'état présent des parties malades, des guérisons spontanées et l'uniformité des méthodes euratlves, par J.-B.-F. Léveillé. Paris, 1872, 4. vol. in-S".
ri) Léveillé range foutes les maladies chirurgicales eu ciuq classes : 1» Lésions physiques des tissus; 2'^ lésions des propriétés vitales des tissus; 3° corps étrangers; 4-" lésions organiques des tissus; 5» adynamie et mort des tissus.
(2) Clinique chirurgicale ou Mémoires et Observations de chirurgie clinique et sur d'autres objets relatifs à l'art de guérir, par Ph.-.f. Pelletan. Paris, 1810.
i:l) Nouveaux éléments de médecine opératoire, par Ph.-J. P.oux. Paris, 1813.
Ci) Traité des maladies chirurgicales et des opérations qui leur conviennent, par le baron Boyer. Paris, 1814-18215. Une cinquième édition a été publiée par son fils en 1845-1853, avec des additions considérables qui n'ont pas notablement accru la valeur de l'ouvTage.
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il fallait remonter jusqu'à Ambroise Paré. Boyer déploya dans celte grande entreprise les quTilités qui le distinguaient : une ténacité à toute épreuve, une puissance de travail sans égale, et cet esprit juste et méthodique auquel il devait le succès de son enseignement.
Sans se jeter, comme Léveillé, dans les difficultés d'un plan original, il adopta tout simplement l'ordre anatomique, et passa successivement eu revue les maladies chirurgicales, d'abord par appareils, puis par régions, en commençant par la tête pour finir par les membres. Cette façon de procéder n'avait rien de brillant comme conception, mais elle était essentiellement pratic[ue, facile à saisir et à suivre, et en somme c'est elle qui a prévalu depuis. Le Traité des maladies chirurgicales eut un immense succès; il a servi de code à plusieurs générations de praticiens et d'élèves. Ils y trouvaient ce que l'auteur avait voulu y mettre : un exposé fidèle et complet de la science telle qu'il l'avait comprise, la réunion dans un seul ouvrage de connaissances jusqu'alors éparses dans des monographies et des mémoires qu'il leur aurait fallu trop de temps pour consulter. Ils n'en demandaient pas davantage, et dans l'isolement scientifique que les circonstances avaient fait naître, personne en France ne pouvait s'apercevoir que le livre de Boyer n'était déjà plus de son temps : c'était le testament de l'Académie de chirurgie recueilli par le plus fervent de ses admirateurs. Boyer était persuadé, comme nous l'avons déjà dit, qu'il n'y avait rien à y ajouter. Il le déclare avec une conviction naïve dès les premières lignes de sa préface : « La chirurgie, dit-il, a » fait de nos jours les plus grands progrès et semble avoir atteint le plus )) haut degré de perfection dont elle paraisse susceptible. » Cet enthousiasme, qui nous fait aujourd'hui sourire, a soutenu dans son immense labeur le vénérable chirurgien de la Charité. Il s'est identifié avec les hommes illustres dont il faisait revivre les travaux ; il en a si bien pris la manière et le style, il a mis tant d'art à réunir les matériaux qu'il leur empruntait, qu'on n'y saisit pas d'interruption, que tout coule de source et comme d'un seul jet. « L'Académie de chirurgie, dit Malgai- » gne, revit tout entière dans l'œuvre de Boyer : elle ne pouvait trouver y> de successeur plus digne et de plus fidèle représentant (1). » Mais on 1814, et surtout en 1826, il y avait autre chose à faire que de réédifier ce vieux monument. L'Italie, l'Angleterre, la France même avaient vu naître, au commencement du siècle, des travaux d'un intérêt capital, et Boyer n'en avait pas eu connaissance ou avait négligé de s'en occuper (2). Ajoutons toutefois que son livre n'est pas une œuvre de pure compilation. On y trouve à chaque page l'expression de son opinion personnelle, e( si, comme le dit Malgaigne, \e-moi y tient peu de place, il ne fautcepen-
(1) Malg'aigne, Analyse de la cinquième édition du Traité des maladies chirurgicales, in Revue médico-chirurgicale de Paris, 1853, t. XIV, p. '18i.
(2) Les travaux de Scarpa sont les seuls qu'il ait mis à contiibulion.
liSlil TENDANCES SCIE.NTll'igUES, LITTÉRATURE "CHIRURGICALE, 5H
daut pas méconnaître le modeste tribut qu'il y a payé aux. progrès de la chirurgie. C'est lui qui a signalé le premier la transparence comme moyen de diagnostic de l'hydrocèle, et fait adopter en France la méthode des injections dans le traitement de cette atïection. C'est lui qui a décrit pour la première fois les tumeurs fongueuses sanguines, la crépitalion douloureuse des tendons; qui a tracé l'histoire de la fissure à l'anus et fait abandonner la ligature pour l'incision dans le traitement de la fistule anale. Il a puissamment contribué cà faire rentrer les maladies des yeux dans la pratique chirurgicale, et à vulgariser l'extension continue dans le traitement des fractures. Il a enfin doté la thérapeutique des maladies des voies urinaires de procédés dont les avantages sont, il est vrai, beaucoup plus contestables (1) ; ce ne sont assurément pas là des découvertes de premier ordre, il eût cependant été injuste de n'en pas tenir compte.
Nous nous sommes longuement appesanti sur l'œuvre de Boyer, parce qu'elle constitue un jalon qui nous servira plus tard à mesurer l'espace parcouru; il faut maintenant que nous remontions de quelques années en arrière pour retrouver les traces de ces conquêtes, chirurgicales qui auraient dû trouver leur place dans le livre que nous venons d'analvser.
ARTICLE II