U] PATHOLOGIE EXTERNE, MÉDECINE OPÉRATOIRE
cier les avantages à ses collègues. Ajoutons qu'en 1806 un chirurgien de la marine, Saint-Hilaire, avait fait avec le plus grand succès la section de l'extrémité inférieure des deux os de l'avant-bras pour une luxation compliquée (1). Lorsque parut la thèse de Roux, les résections n'avaient encore été appliquées qu'aux os des membres, personne n'avait osé s'attaquer à ceux de la face, et pourtant, à cette époque de guerres continuelles, on avait eu maintes fois l'occasion de voir guérir d'horribles mutilations avec destruction des maxillaires. L'hôlel des Invalides en offrait des spécimens bien propres cà encourager la chirurgie, et d'une autre part il existait dans la science de nombreux faits de nécrose ou de carie dans lesquels la nature, aidée du secours de l'art, avait opéré la séparation de portions considérables du maxillaire inférieur; mais il fallait transporter ces résultats fortuits dans le domaine de la médecine opératoire, et remplacer cette intervention de circonstance par une action méthodique. C'est à Dupuytren qu'était réservé cet honneur. En 1809, il conçut pour la première fois la pensée de réséquer le maxillaire inférieur. Le malade, atteint d'un cancer de cet os, était résigné à tout souffrir pour sauver sa vie, et Dupuytren était disposé à l'opérer; mais il n'avait encore que trente- (Unix ans, il venait d'entrer à l'Hôtel-Dieu comme chirurgien en second, il ne voulut pas s'en rapporter à lui-même, et son avis ne fut pas partagé par les chirurgiens qu'il consulta. Trois années s'écoulèrent sans qu'une nouvelle occasion se présentât; mais cette fois Dupuytren, fort de son expérience, ne prit conseil que de lui-même, et le 30 novembre 1812 il pratiqua la résection de tout le corps de la nicàchoire inférieure. Deaderick avait déjà fait en 1810 une opération analogue, mais il ne l'avait pas publiée, La priorité revient donc incontestablement à Dupuytren. Son opération, devenue célèbre, fut^suivie d'un plein succès. Au bout d'un mois, le malade put reprendre ses occupations; il eut le bonheur, beaucoup plus rare, d'échapper à la récidive, bien qu'il s'agît d'un cancer de la màcboire, et de survivre au grand chirurgien qui lui avait sauvé la vie (2). Quelques années plus tard, Dupuytren pratiqua, comme nous le
(I) On attribue généralement cette opération à. Cléraot, sur la foi d'une citation inexacte de Bobe-Moreau (Journal général de médecine, t. XXVII, 1806, p. 349). C'est en réalité Théodore Saint-Hilaire, le chirurgien-major de l'Achille à Trafalgar, qui a pratiqué cette résection sur un mousse du vaisseau le Lion, apporté à l'hôpital de Rochefort le 19 septembre 1806, après avoir eu la main luxée avec issue des es par l'écoute d'un canot. Saint-Hilaire scia les deux os en présence de Clémot père, chirurgien en chef. La guérison ne fut complète qu'au bout de quatre mois et demi, mais l'enfant conserva les mouvements de la main et put continuer son état de marin. (Voy. l'observation détaillée dans la thèse inaugurale de Saint-Hilaire, soutenue à Montpellier le li juillet 1814-.) Heyfelder est tombé dans une erreur pins grave; il fait de cette seule opération deux observations distinctes, attribue l'une à Clémot, l'autre à Saint-Hilaire, et leur assigne des résultats différents.
(5) L'observation de Lésier est rapportée dans les Lpcon.i orales de clinique chintr- (jicnle dcDupnylrcn, t. II, p. 421.
verrons, la première résection un peu étendue de la mâchoire supérieure dont on n'avait encore enlevé que le rebord alvéolaire. Depuis lors d'autres opérateurs sont allés bien plus loin dans la route qu'il leur avait tracée; mais c'est incontestablement à lui que revient le mérite d'avoir fait entrer la résection des os de la face dans le domaine des opérations usuelles. C'est à nos yeux son plus beau titre de gloire. Nous n'hésitons pas à lui donner le pas sur toutes ses autres créations, sans même en excepter l'utérotomie, qu'il imagina en 1813. Cette opération ingénieuse et dont l'inspiration était née des travaux de Scarpa sur l'anus contre nature, ne trouve que rarement son application dans la pratique, bien qu'il l'ait mise en usage une vingtaine de fois, pendant le reste de sa carrière; elle ne remédie qu'à une infirmité, tandis que les résections de la face sont variées comme les lésions pathologiques qui les réclament, et fréquentes comme elles. C'est toute une série d'opérations dont le cadre successivement, élargi comprend aujourd'hui des indications sans nombre sur lesquelles nous aurons plus tard l'occasion de revenir.
Pendant que la ligature des gros troncs artériels et les résections osseuses prenaient ainsi racine en- Europe, une opération bien autrement effrayante faisait son apparition de l'autre côté de l'Atlantique. Un chirurgien de Dansville (Kentucky), Epliraim Mac-Dowell, y pratiquait les premières ovariotomies régulières que la médecine opératoire ait enregistrées, avec un succès qui ne cédait en rien à ceux qu'on a obtenus de nos jours. Nous nous bornons à signaler ces faits pouT leur assigner leur véritable place, mais nous réservons pour une autre période l'historique de cette conquête de la chirurgie contemporaine.
C'est également à cette époque que remonte la première amputation du col utérin. Cette opération avait été proposée par Lauvariol en 17<S0, préconisée par Wrisberg en 1787; mais c'est Osiander, professeur à Gœttingue, qui l'a pratiquée le premier en 1801. Encouragé par l'exemple d'une sage-femme qui avait retranché une partie de la matrice à la suite d'un prolapsus utérin survenu pendant l'extraction du placenta et n'avait pas eu à s'en repentir, Osiander eut la même hardiesse, obtint le même succès, et ne fut pas moins heureux dans les opérations qu'il fit les années suivantes (1). Lorsque ses observations furent connues en France, Dupuytren s'empressa de l'imiter, Récamier entra dans la même voie avec sa hardiesse habituelle, et en 1815 l'excision du col utérin était déjà une opération vulgaire ("2). Nous dirons plus tard qiiel abus Lisfranc devait faire de cette opération une dizaine d'années après.
(1) Journal de médecine, de Gurvisart, Leroux et lîoyer, 1(S08, (. XV, p. 357.
(2) Velpeaii, Médecine riperai ni re, deuxième édition, t. IV, p. ifll.
181 i] CHIRURGIE P'ARMÉi;. '71
ARTICLE m
CIIIUUUGIE d'armée.
Pour complétor l'invenlaire des conquêtes chirurgicales faites pendant cette période, il nous reste à f^iire la part des chirurgiens militaires. Nous avons signalé déjà les conditions toutes nouvelles dans lesquelles ils se trouvaient placés. La guerre, en éloignant son théâtre, en agrandissant ses proportions, posait à leur dévouement des problèmes dont leurs devanciers n'avaient pas eu à se préoccuper. A l'époque où des armées de vingt cà trente mille hommes manœuvraient pendant de longues années sur un échiquier de quelques centaines de lieues carrées, les engagements étaient rares et peu meurtriers, les mouvements stratégiques très-limités, et le rôle des chirurgiens se trouvait comparativement facile. Ils avaient le temps de réunir leurs blessés dans les villages, dans les châteaux, dans les couvents du voisinage, et de leur donner à loisir les soins nécessaires sans que les limites de leur activité se trouvassent dépassées. Les grandes guerres, avec leurs mouvements rapides et leurs sanglantes batailles, firent surgir d'autres exigences sur lesquelles les médecins de l'armée furent contraints de régler leur pratique. On vit naître alors une chirurgie nouvelle, toute d'opportunité, simple dans ses moyens, expéditive dans son action, soumise à des règles uniformes et appuyée sur un système d'ambulance basé sur les mêmes principes. C'est à ces différents points de vue que nous allons l'envisager.
^ l'-i', — - Blessures de guerre (1).
Simplifier la chirurgie était déjà dans les tendances de l'époque et ce fut l'une des préoccupations de l'Académie de chirurgie à son déclin. Dans les dernières années de son existence, elle s'était attachée à ramener à des proportions plus modestes l'arsenal exubérant que les générations précédentes lui avaient légué, et à affranchir la pratique de cette multitude d'onguents, de baumes et d'emplâtres que les préjugés populaires et le charlatanisme lui avaient jusqu'alors imposés. Les chirurgiens militaires, souvent dépourvus des objets de première nécessité, durent pousser plus loin encore cette utile simplification. Les instruments compliqués, les tire-balles, les tribulcons, les sondes de tout genre furent rapidement abandonnés par des hommes qui n'avaient souvent à leur disposition que leur trousse de campagne. Le doigt, le bis-
(l) Voyez, pour les progrès faits en chirurgie d'armée pendant les guerres de la république et de l'empire, le mémoire de Briot, couronné dans la séance générale de la Société médicale d'émulation du 6 décembre 18ir>, in Mémn'irps rie la Société médicale d'émulation. Paris, IS17, t, VJIf, p, 24-4,
touri, la pince à anneaux suffisaient à ces mains exercées pour explorer les trajets parcourus par les projectiles, pour pratiquer les incisions nécessaires et extraire les corps étrangers.
1° Pansements,
Ils en vinrent également à ne plus employer pour les pansements d'autre topique que l'eau pure ou additionnée, dans quelques cas particuliers, d'alcool ou d'extrait de saturne. L'eau pure a de tout temps joué un grand rôle dans la thérapeutique des lésions chirurgicales, les anciens en avaient compris les avantages; au moyen âge, elle faisait la base de ces panacées, de ces remèdes mystérieux accompagnés de paroles magiques ou de pratiques superstitieuses dont A, Paré avait déjà démasqué le charlatanisme. Percy a raconté, avec ce charme qui n'appartenait qu'à lui, l'histoire de ces eaux miraculeuses dont les siècles d'ignorance n'ont malheureusement pas gardé le secret. Il nous a également appris par quel hasard Lombard et lui avaient été conduits à adopter l'usage exclusif de l'eau froide dans le traitement des plaies d'armes à feu et à débarrasser les pharmacies des hôpitaux de l'armée de tous ces topiques qui y figuraient encore sous le nom d'eau d'arquehusade, d'Aliboiir, de Theclen, de Plenck, etc. (1). C'est en 1785 qu'ils furent mis sur la voie de ce traitement si simple, en assistant à la guérison rapide de plusieurs canonniers blessés à Strasbourg, dans un essai d'artillerie, et que l'intendant de la province avait pris sur lui de confier à un meunier alsacien qui se vantait d'avoir un secret infaillible pour la guérison de ces sortes de blessures. Lombard et Percy s'assurèrent que ce remède n'était autre chose que de l'eau de rivière additionnée d'un peu d'alun, de paroles sacrées et de gestes mystérieux. Édifiés, dès ce moment, sur les avantages de l'eau froide, ils s'empressèrent d'y recourir dans les cas analogues que la continuation des essais d'artillerie ne tarda pas à leur offrir; ils obtinrent les mêmes succès en présence des chirurgiens réunis à Strasbourg; Lombard en rendit compte au ministre de la guerre et en fit l'objet d'un important mémoire publié en 1780 dans ses Opuscules de chirurgie. Un mode de traitement qui joignait à des avantages incontestables le mérite delà simplicité, dont les éléments se trouvaient toujours sous la main, devait faire fortune aux armées.. Percy s'en montrait si enthousiaste, qu'à l'exemple de Sydenham, qui ne comprenait pas la médecine sans l'opium, il aurait abandonné, disaitil, la chirurgie d'armée si on lui avait interdit l'usage de l'eau. Ses confrères, les uns par conviction, les autres par nécessité, adoptèrent la même pratique et renoncèrent à l'alcool camphré dont on faisait aupa-
(I) Voyez, pour l'historique de l'eau en chirurgie, l'excellente nionoc:rnphie de Percy, article Eau du Dictionnaire des sciences médicales, t. X, p. i^d.