S14I CHIRURGIE D'ARMEE
trop de temps et d'habileté pour avoir pu s'acclimaler tacdenient dans un pareil milieu et avec le cours d'idées qui avait dû s'y établir; cependant c'est à celte époque qu'elles ont pris place dans la chirurgie d'armée sous le patronage de Percy. En 1789, il avait déjà présenté cà l'Académie de thirurgie un petit garçon de treize ans auquel il avait extirpé la tête de rhumérus affecté de carie ; trois ans après, lorsqu'il fut nommé chirurgien en chef de l'armée du Nord, il y importa cette opération, et en 1795, il montrait à Sabatier neuf militaires de différents grades qui lui avaient dû la conservation de leurs bras (l). Ses collèguessuivirent son exemple, et dans la campagne d'Egypte, Larrey pratiqua dix fois la résection de la tète de l'humérus et ne perdit que trois de ses opérés (i). « Enfin, dit » Briot, ces guérisons se sont tellement multipliées aux armées, le procédé ^) opératoire est devenu tellement familier aux chirurgiens militaires, ^) qu'il ne serait plus possible de compter les premières, et que l'autre » ne présente plus ni dangers ni difficultés (3). » Nous verrons toutefois que ce procédé laissait beaucoup à désirer sous le rapport de la conservation des mouvements de l'épaule, et qu'il a été heureusement modifié depuis.
Percy se flattait également d'avoir appris à ses confrères à préférer la résection du coude à l'amputation du bras. « Les armées, dit-il, ont été » témoins d'une muUitucle d'opérations semblables qui ont été pratiquées » avec un succès presque constant sur des militaires qui avaient eu l'ar- » ticulation huméro-cubitale comminuée par un gros projectile ou dé- )) sorganisée par une balle. » Nous avons vainement cherché à retrouver dans les écrits de Percy et dans ceux des chirurgiens militaires de celte époque la trace de cette muUUude de résections du coude si heureusement pratiquée; nous n'avons découvert que les trois opérations faites par Percy lui-même et mentionnées par Heyfelder dans son traité des résections. Briot, qui devait être beaucoup mieux renseigné que personne et qui a mis tant de soins à recueillir tous les faits qui se rapportent à celte période, n'a pas été plus heureux que nous. « Il s'est trouvé, dit-il, >) quelques chirurgiens assez entreprenants pour tenter la résection des » exlrémités osseuses dans les articulations du coude, du poignet, du » genou et du pied. Sans mettre en problème la vérité des résultats qu'on > nous annonce, je dirai d'abord qu'il n'est pas à ma connaissance que » dans tout le cours de la guerre actuelle on ait fait aucune de ces sin- )) gulières opérations (4). »
• 1) Ce fait est raconté d'une façon un peu différente dans l'iiistoire de la vie et des ouvrag-es de Percy par Laurent (p. 210). Nous avons préféré nous en rapporter au récit de Percy lui-mèrne, qui l'a consigné à l'article Réskction du Dictionnaire des sciences médicales. Paris, 18"20, t. -47, p. 5i5.
[-1} D.-J. Larrey, Relation historique et diinmjicale de l'expédition de l'armée d'Orient. Paris, 1803, p. 3U.
(3) Briot, mémoire cité, p. M"!.
(4) Briot, loc. cit., p. 325.
78 PROGRÈS EN OHIKUROIE : l'REMlÉI'.E l'ÉRlODE. [iVJi-
5" Le caractère éminemment actif de cette chirurgie d'armée- se révèle également dans le traitement des blessures des cavités splanchniques, et notamment dans celui des plaies de tête. Nous ne sommes plus habitués aujourd'hui à voir employer avec cette énergie les saignées copieuses, les applications répétées de sangsues, les drastiques, l'émélique, les révulsifs cutanés et même les vésicatoires appliqués sur la tête. — Bien que convertis à la pratique de Desault et revenus de l'aijus du trépan, les chirurgiens de cette époque n'hésitaient pas à y recourir dans des conditions et sur des points du crâne où il avait été jusqu'alors interdit. C'est ainsi que Larrey, le premier, a osé l'appliquer sur les sinus frontaux et même à l'angle antérieur et inférieur du pariétal, sans se soucier de la lésion de l'artère sphéno-épineuse, dont il suspendit l'hémorrliagie par l'application d'un stylet de fer rougi au feu. C'est à lui que revient aussi le mérite d'avoir posé le principe de l'occlusion immédiate dans les plaies de poitrine. Bellosle et Valentin s'étaient, il est vrai, élevés déjà contre l'habitude dangereuse de maintenir ces plaies ouvertes pour donner issue au sang et prévenir son épanchement dans la cavité pleurale, mais ces conseils formulés dans des ouvrages peu connus n'avaient converti personne, et Larrey lui-même n'en avait pas connaissance, lorsque la vue d'un grand nombre de soldats morts d'hémorrhagie à la suite de blessures semblables lui suggéra la pensée d'arrêter l'écoulement du sang sans se préoccuper de l'épanchenient, qui devenait ainsi un moyen hémostatique.
Cette revue sommaire ne peut donner qu'une idée très-imparfaite des principes et de la pratique de nos illustres devanciers, mais elle suffit pour assigner à leur chirurgie son véritable caractère. Elle n'a pas été cosiservatrice dans le sens qu'on devail plus tard attacher à ce mot, elle a été essentiellement active et leur adonné d'excellents résultats. Les méthodes plus ingénieuses, plus savantes, que la science moderne a fait naître et que nous aurons à apprécier plus tard, n'ont pas, sous ce dernier rapport, réalisé de progrès sensibles. Cet hommage a de tout temps été rendu aux chirurgiens militaires de la république et de l'empire. Les étrangers eux-mêmes s'inclinaient alors devant notre supériorité. Partout où nos confrères se trouvaient en rapport avec les médecins des armées ennemies, ceux-ci s'empressaient- d'observer leur pratique et de leur demander des conseils. Les Allemands surtout, c{ui en étaient encore à l'enfance de l'art, accouraient aux leçons de Larrey lorsqu'il les réunissait autour do lui dans ces conférences pratiques dont nous avons déjà parlé, et s'ils en ont perdu la mémoire, c'est à nous k conserver pieusement ces souvenirs de noire glorieux passé.
§ ïJ. — Service des amliLilances.
Il nous reste à dire un moi de cet élément spécial de la chirurgie
1811J ClllUL'KOIE D'AllMÉE. 7Q
d'aniiéo s;iiis la bonne organisation duquel tout le dévouement et toute riiabdcté du corps médical demeurent stérdes.
Lorsque la guerre éclata, ce service était encore à l'état rudimentaîre. Les premières dispositions prises pour venir en aide aux blessés ne remontaient pas à deux siècles. Elles dataient du règne de Hem'i IV. Jusqu'alors ils avaient été abandonnés à la commisération publique. On les laissait dans les villes et dans les villages, le long des routes, parfois même sur le champ de bataille, et ils ne trouvaient d'asile que dans les couvents ou dans des hospices promplement encombrés. Les chirurgiens qui suivaient les armées n'y avaient aucun titre olficiel, ils étaient attachés à la personne des grands seigneurs qui y exerçaient le commandement, et ne donnaient leurs soins aux blessés vulgaires que par humanité ou moyennant salaire. Ces derniers étaient la proie d'une nuée de médicaslres, de charlatans qui leur faisaient payer fort cher leurs élixirs et leurs baumes (1). Les choses se passaient ainsi sous les Valois; A. Paré a fait toutes ses campagnes en qualité de chirurgien de M. de Montijean d'abord, puis de M. de Rohan, et Pigrey, qui lui succéda aux armées, accompagnait M. de Lavauguyon (^). On se fait difficilement une idée aujourd'hui des scènes qui se passaient sous leurs yeux. A. Paré, dans ses voyages, raconte avec sa rondeur et sa bonhomie habituelles des choses qui donnent le frisson. Sully fit un premier effort pour remédier à ce déplorable état de choses. En 1597, à l'occasion du siège d'Amiens, il créa les premiers hôpitaux militaires que nous ayons possédés, et les divisa, comme on l'a toujours fait depuis, en ambulances et en hôpitaux sédentaires. Richelieu donna plus d'extension à ce système qui acquit tout son développement sous Louis XIV. Les plus grands chirurgiens se faisaient alors honneur d'appartenir au service de santé des armées. Ces traditions se continuèrent sous le règne de ses successeurs (3), et lorsque le grand Frédéric organisa sa puissance militaire, il s'empressa de les suivre et de confier la direction de ce service spécial à deux chirurgiens français.
Les dispositions matérielles n'étaient pas alors à la hauteur du mé'rite des chirurgiens qui les mettaient en œuvre. Elles laissaient beaucoup à désirer, surtout en ce qui concerne la pratique des champs de bataille. Ravaton nous a laissé un inventaire très-exact de tout ce que comportait, en 1768, un hôpital ambulant pour une armée de vingt mille hommes. On estimait alors que le chiffre des malades devait atteindre le dixième de l'effectif, et les prévisions réglementaires étaient basées sur cette éva-
I il L.-J. Bégin, Etudes sur le service de santé mililaire en France. Paris, 1849, p. 2, {"i) Fourniei', article Chir orgie militaire du Dictionnaire des sciences médicales,
[oj J.-L. Petit complaît huit campagnes de guerre, et son fils en avait fait quatre
lorscpi'il mourut jeune encore. Le Dran, Arnaud, Beissier, Lapeyronie, Lamartinière,
Morand, ont successivorrent passe sous les drapeaux.
luation. Le personnel se composail de cenl trente-quatre employés, dont quarante et un chirurgiens ou élèves et trente et un intirmiers ; le matériel, surchargé d'une foule de médicaments, d'instruments et d'ohjets complètement inutiles, devait trouver place dans dix caissons couverts d'osier et de toile cirée, auxquels étaient attelés quarante chevaux conduits par treize charretiers que dirigeaient un capitaine d'équipage et deux conducteurs (1). Il n'est pas besoin de faire ressortir toute la difficulté qu'on devait trouver à faire passer ces pesants fourgons sur des routes aussi mal entretenues que celles qui servaient alors aux communications ] il est vrai que l'hôpital ambulant n'était pas destiné à suivre les troupes en marche. L'ordonnance de 1788(2) avait quelque peu amélioré cet état de choses, au moins sur le papier. En réglant d'une façon plus précise les attributions respectives de l'administration et du service de santé, elle avait pourvu à l'approvisionnement des ambulances, déterminé le mode de transport des malades, réglé leur évacuation sur les hôpitaux sédentaires et sur ceux de l'intérieur, et substitué aux lourds caissonsjusqu'alors en usage des voitures plus commodes pour le transport du matériel. Elle avait adopté enfin un modèle de chariot suspendu, à quatre roues, percé de châssis, et pouvant contenir trois malades sur chaque rang. Il devait y en avoir un pour mille hommes d'effectif. Cette réglementation très-sage ne put produire immédiatement ses effets, mais elle servit de guide et de point de départ pour tous les perfectionnements qu'il devint nécessaire d'y apporter lorsque la guerre embrasa l'Europe (3).
Ambulances volanles. — Il manquait toutefois à ce système un complément indispensable. « Les ambulances, en vertu des règlements mi- » litaires, devaient se tenir à une lieue de l'armée. On laissait les blessés » sur le champ de bataille jusqu'après le combat, puis on les réunissait » dans un local favorable où l'ambulance se rendait aussi promptement que )) possible; mais la quantité d'équipages interposés entre elle et l'armée, )) des difficultés de toute nature, entravaient la marche à tel point qu'elle )) n'arrivaitjamais avant vingt-quatre heures et même davantage, en sorte » que la plupart des blessés périssaient faute de soins (4). » Ravaton avait déjà signalé cet inconvénient (5). Il avait proposé de diviser les employés de l'hôpital ambulant en brigades destinées à suivre les gros détachements de l'armée, afin qu'en cas d'affaire les troupes pussent avoir des secours prompts et assurés. Il avait même indiqué l'organisation à donner à ces brigades, tant pour le matériel que pour le personnel, mais
(I) Observations sur les hôpitaux ambulants des armées, in Chirurgie d'armée ou Traité des plaies d'armes à feu et d'armes blanches, par Ravaton. Paris, 17C8, p. 635.
(^) Ordonnance du 20 juillet 1788 sur la constitution et l'administration générale des hôpitaux militaires, titre IV.
(3) L.-J. Bégiu, Etude sur le service de santé militaire. Paris, 1810, p. 71).
(i) Larrey, Mémoires de chirurgie mililaii'e, t. I, p. 57.
(5) l\-àya.[on,Chirurgle d'armée, loc. cit. p. 065.