‹ Histoire de la chirurgie francaise au XIXe siècleChapitre 26 sur 83 · U| CHIRURGIE D'ARMÉE · texte numérisé non relu

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il ne s'agissait encore, dans sa pensée, que de suivre les corps à dislance, et c'est à Larrey et à Percy que revient le mérite d'avoir réalisé cette grande pensée de porter des secours aux blessés sur le champ de bataille même, d'aller les relever et les panser sous le feu de l'ennemi. Cette révolution qu'ils ont opérée eii chirurgie militaire a eu pour résultat de sauver la vie à des milliers d'hommes, de relever le moral des soldats en leur montrant le secours à côté du danger, enfin elle a ennobli la mission déjà si haute du médecin militaire, en l'appelant à partager les périls de ses compagnons d'armes.

Les noms de Larrey et de Percy, avons-nous dit, sont attachés à cette création; toutefois la priorité appartient incontestablemement à Larrey. C'est en 179:2, au siège de Spire, qu'il conçut la pensée de ses ambulances volantes, en présence de blessés qui avaient succombé faute de secours immédiats. C'est à la fin de cette année qu'il les fit adopter par le général en chef Houchard et par le commissaire général Villemansy; l'année ne s'était pas écoulée qu'elles fonctionnaient déjà dans les montagnes d'Oberuchel, près du fort de Kœnigstein, où Larrey eut pour la première fois le bonheur depanserles blessés sur le lieu de l'action et de les emmener avec lui. Au mois d'avril de l'année suivante, il fut envoyé à Paris par les généraux et les représentants du peuple pour organiser son système dans les autres armées de la république. Il ne lui donna toutefois ses derniers perfectionnements qu'en l'anV (1797). Il ne s'agissait plus alors, comme en 1792, de transporter quelques blessés sur des chevaux garnis de bâts et de paniers, et sur de petites voitures comme celles qu'il avait imaginées (1), il fallait créer un système complet de secours pour des armées nombreuses, et c'est ce qu'il fit à Milan, après la campagne d'Italie.

L'ambulance volante se composait de trois divisions et comprenait un personnel de trois cent quarante individus (!2). Chaque division comportait, indépendamment du personnel militaire et administratif, un chirurgienmajor, deux aides-majors et douze sous-aides, en tout cent treize employés. Elle avait à sa disposition douze voitures légères et bien suspendues pour le transport des blessés, et quatre voitures pesantes, semblables aux fourgons militaires, pour le matériel d'ambulances. Tous les officiers de santé étaient montés, ainsi que les soldats infirmiers; ils portaient dans leurs gibernes, dans leurs porte-manteaux, dans leurs fontes, les instruments, les objets de pansement et les médicaments de première nécessité. Lorsque l'armée s'engageait dans les montagnes, on se servait de mulets ou de chevaux de bât chargés de paniers à compartiments dans lesquels étaient enfermés les objets indispensables pour administrer les premiers secours.

(1) Voir le modèle de ces voitures dans le preniier volume des Mémoirea de clnriiV' ijie militaire. Planche lll.

(:2j Mémoires de chirurgie militaire, t. î, p. 150.

J. RoCHARD, — Chirurgie franc. 0

L'ambulaiice tout entière était placée sous les ordres immédiats du chirurgien en chef, les divisions d'ambulance étaient commandées par leurs chirurgiens- majors. Un conseil d'administration en tenait la comptabilité, un règlement spécial en avait déterminé le fonctionnement.

La première ambulance établie sur ces bases fut, nous l'avons dit, celle de l'armée d'Italie. Ce système ne fut pas appliqué d'une manière générale, mais sous l'empire il fut adopté pour la garde impériale, et Bégin, qui l'y a vu fonctionner pendant les quatre dernières campagnes de la grande guerre, en fait le plus grand éloge : « Jamais, dit-il, organi- » sation ne fut plus complète et ne donna des résultats plus satisfaisants. » Elle suffisait à toutes les indications, se portait partout avec célérité » et fonctionnait dans toutes les circonstances avec un ensemble et une ^) précision admirables (1). »

Corps mobiles de chirurgie. — Les ambulances volantes existaient depuis sept ans déjà, elles avaient reçu tout leur développement et fait leurs preuves, lorsque Percy imagina ses corps mobiles de chirurgie. L'armée du Rhin, la seule du reste qui ait bénéficié de cette institution, n'en a joui qu'en l'an YIII (2). Son matériel se composait de voitures à six chevaux, basses, arrondies supérieurement, assez longues et assez étroites pour que huit chirurgiens pussent se tenir à cheval sur le couvercle. Quatre infirmiers étaient assis sur des coffres placés devant et derrière, quatre autres étaient montés sur les chevaux de l'attelage. Ces Wrlz, c'est le nom qu'il leur avait donné, contenaient des moyens de pansement pour mille deux cents blessés. Au-dessous du chevalet se trouvaient des brancards destinés à transporter ceux qui ne pouvaient pas marcher (3). Ces voitures qui, au dire de Percy, rivalisaient de vitesse avec la mort, étaient en réalité assez pesantes et difficiles à conduire; les chirurgiens y occupaient une position aussi disgracieuse qu'incommode, et enfin elles ne contenaient pour tout moyen de transport que quelques brancards placés sous le chevalet.

Le personnel était représenté par une compagnie de cent vingt infirmiers pris parmi les hommes de bonne volonté, mais cette organisation ne dura guère, et, comme il le dit avec amertume, «;^ la paix, quoique )) d'un courte durée, qui se fit quelques années après, dispersa à la l'ois » les chirurgiens si vantés, les infirmiers si excellents, et les Wriz si % utiles ». Plus tard, à l'armée d'Espagne, il créa de nouveau un corps régulier de soldats infirmiers auxquels il donna un uniforme particulier, des adjudants, des sous-officiers et des caporaux pour les commander. II en équipa ainsi plusieurs centaines qu'il utilisa sur-le-champ ; mais Percy, toujours en lutte avec l'administration, avait cru pouvoir se

(1) Bégin, Etudes sur le service dé santé militaire, p. 180.

(2) Laurent, Histoire de Percy, toc. cit., p. 162.

(3) Laurent, Histoire de Percy, 112. Le Wrtz est figuré à l'article Chirurgie mii.ï- TAîRE du Diclionnaire des sciences médicales, t. V.

ISlil CHlRUnC.lE D'ARMÉE. «3

passer de son asseulimeiit, et les bureaux lui intligèrent un blâme sévère en licenciant son corps d'infirmiers (1).

Il fut plus heureux dans une autre de ses créations; cette t'ois il eut le mérite d'émettre une idée juste et féconde, et la satisfaction de la faire accepter. C'est lui qui a proposé le premier d'attacher aux compagnies d'ambulances des brancardiers chargés spécialement de relever et de transporter les blessés sur le champ de bataille, recevant à cet effet une instruction spéciale et faisant ensuite le service d'infirmiers dans les hôpitaux d'avant-garde ou de première ligne. Cette institution, qui a reçu depuis, comme nous le verrons, de grands développements, avait eu un commencement d'exécution à l'armée d'Allemagne; elle fut adoptée en principe par un décret impérial en décembre 1813 (2). Percy avail également institué pour les grandes aiïaires, sous le nom de cuirurgie DE BATAILLE, uue réserve de chirurgiens placés sous ses ordres, embrigadés et prêts à se transporter avec lui sur tous les points, avec les Wr'a et les infirmiers nécessaires. Cette réserve, dans une grande armée, comme celle que commandait l'empereur à Eylau ou à Friedland, devait être composée de cent chirurgiens (3).

Ce système un peu compliqué, dispendieux, dépourvu d'unité, n'a jamais fonctionné dans son ensemble. Ses dilférents éléments n'ont eu qu'une existence éphémère liée à celle des généraux cpii leur avaient prêté leur appui, tandis que les ambulances volantes de Larrey, favorablement accueillies par tout le monde et adoptées sans effort, ont fonctionné jusqu'à la dernière heure et satisfait à toutes les exigences de la situation.

Fonclionnement des ambulances. — L'habitude du champ de bataille avait perfectionné tous les rouages de cette grande machine de guerre^ et le service chirurgical fonctionnait avec la même unité, la même précision que tous les autres. L'inspecteur général, investi du titre de chirurgien en chef et résidant au quartier général, en surveillait et en gouvernait l'ensemble. Il donnait ses ordres aux chirurgiens principaux des corps d'armée, et par leur entremise aux chirurgiens-majors des divisions. Le matériel d'ambulance suivait l'armée avec le reste des approvisionnements. Lorsque venait le jour de la bataille, lorsque l'empereur avait fixé la place de son quartier général, assigné à chaque corps d'armée celle qu'il occuperait le lendemain, et désigné la ville ou le village sur lequel des blessés devaient être évacués après l'affaire, le

(Ij Percy et Laurent, article iNflRMiEU du Dictionnaire des sciences médicales. Pai'ls, 1818, t. XXIV, p. 511.

(-) ^oy-j pour les détails de cette institution et de son fonctionnement, l'article Despotats du Dictionnaire des sciences. médicales. Paris, 1814 t. YIjI, p. 569. Une série de dessins représenté le modèle de brancard qu'il propose, avec la manière de s'en servir.

(^3) Parmi les inventions de Percy, nous avons omis de parler de son carquois chirurgical, parce que cet instrument mythologique, confectionné sous sa direetio:; pat Sir Henry, n'a pas eu de succès.

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chirurgien en chef établissait rambulance du grand quartier général à proximité de celui-ci. Il s'installait dans un hameau, dans un couvent, dans des fermes ou dans des granges, il y faisait déballer ses réserves et il en prenait la direction. Les ambulances des corps d'armée se portaient avec leur matériel sur les points qu'il leur désignait et qui avaient été fixés par l'ordre du jour; elles y prenaient les mêmes dispositions. Les ambulances divisionnaires, avec leur matériel et leur personnel au complet, se portaient en avant et s'établissaient dans un pli de terrain, ou derrière un abri quelconque; elles se subdivisaient au besoin par fractions pour accompagner les brigades, et celles-ci se faisaient suivre d'un fourgon, d'une ou deux voitures légères. Les chirurgiens des corps de troupe allaient au feu avec leurs régiments et leurs bataillons.

Au moment de l'action, les caissons étaient déballés, les voitures s'avançaient avec les chirurgiens détachés des ambulances; ceux des corps de troupe donnaient les premiers soins aux blessés, les faisaient placer sur les voitures, et celles-ci les emportaient vers les ambulances divisionnaires, où les opérations les plus urgentes étaient immédiatement pratiquées. Pour éviter l'encombrement, celles-ci s'évacuaient au fur et à mesure sur les ambulances des corps d'armée, puis sur celle du grand quartier général, où se trouvait le chirurgien en chef avec un personnel important et toutes les réserves. C'est là que convergeaient tous les blessés après la bataille, et que se pratiquaient toutes les opérations graves et délicates. A la Moskowa, sur neuf mille cinq cents blessés français, il en passa plus de six mille dans l'ambulance dirigée par Larrey, qui, le premier jour seulement, pratiqua à lui seul deux cents amputations. Il resta trois jours en arrière pour achever son œuvre, et pour installer ses blessés dans les villages voisins et dans l'abbaye de-KoUos- . koï. Il en avait été de même à Friedland, à Austerlitz, à Eylau; il en fut de même pendant la dernière campagne de Saxe.

Lorsque, par suite des mouvements de l'armée, il s'agissait de transporter les blessés à de plus grandes distances, ou que l'encombrement rendait cette évacuation indispensable, les voitures des ambulances ne suffisant plus, celles du train des équipages, les fourgons d'artillerie étaient mis à la disposition du service de santé ; il réquisitionnait les charrettes, les voitures, les chevaux des localités environnantes; on les garnissait de paille, de foin, de jonc, d'herbe, de feuilles, sur lesquels on étendait les blessés en les préservant le mieux possible contre le froid et la pluie. Ces grands convois se mettaient en roule sous la direction des médecins, et franchissaient lentement, par étapes, les distances, souvent fort grandes, qui les séparaient des hôpitaux sédentaires où les blessés achevaient leur guérison. Ces évacuations, dont Larrey avait pu apprécier les avantages en Egypte et dont il était grand partisan, ne s'accomplissaient pas sans de grandes difficultés et de vives souffrances pour

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les malades. 11 fallait les déposer chaque soir dans les locaux improvisés par radministration de la guerre, et les recharger le matin sur les voitures, après avoir renouvelé, tant hien que mal, les pansements. Mais ces inconvénients étaient hien moins graves que ceux de l'encomhrement, et Tair pur des grandes routes était pour les hlessés préférahle à l'atmosphère empestée des hôpitaux.

Les chirurgiens de cette époque avaient du reste affaire à des hommes tl'une énergie peu commune. Ces soldats que l'empereur menait avec lui depuis quinze ans à travers l'Europe, qui l'avaient suivi depuis le Caire jusqu'à Moscou, étaient habitués à tout endurer. Nous rencontrerions difficilement aujourd'hui des hommes de la trempe de ce chef de bataillon auquel Larrey désarticula l'épaule à la bataille de la Moskowa, et qui, à peine pansé, remonta sur son cheval et partit pour la France. Le cheval mourut en route, mais le cavalier arriva guéri trois mois et demi après son départ (1).

Le mâle courage de ces gens de guerre se faisait admirer même de leurs ennemis. Après la bataille de Waterloo, Charles Bell, qui venait d'assister à l'installation de nos blessés dans les hôpitaux de Bruxelles, encore tout ému de ce spectacle, écrivait à son ami Walter Scott : « Je » ne puis m'empêcher de vous dire l'impression que produisaient sur » mon esprit ces formidables types de la race française. C'est un éloge y> qu'ils m'arrachent malgré moi (2). » Avec de pareils hommes, la tâche de nos confrères se trouvait simplifiée. Leur système de secours était loin d'atteindre à la perfection; il était, comme aujourd'hui, d'une radicale insuffisance les jours de grandes batailles, mais ces inconvénients étaient palliés par son admirable organisation et par l'habileté avec laquelle il était mis en œuvre. Dans ces splendides armées où personne ne .quittait les drapeaux, les traditions et les vertus militaires se transmettaient sans interruption des vieux soldats aux conscrits de la veille, chacun savait ce qu'il avait à faire, el tout le monde obéissait à un seul. Il en résultait un ensem.ble, une unité dans la direction qui donnait à ces grandes masses d'hommes une cohésion et une puissance irrésistibles.

On sait comment cette formidable machine de guerre éclata entre les mains de l'homme prodigieux qui l'avait montée. Elle reçut une première atteinte dans la retraite de Moscou. Le matériel des ambulances s'engloutit dans les neiges de la Russie avec la grande armée et avec les immenses approvisionnements qu'elle avait emportés. On s'em- ' pressa de le rétablir à la hâte, et la campagne de Saxe ne trouva pas les chirurgiens militaires au dépourvu; mais après la fatale journée de Leipsick, lorsque l'armée en retraite, harcelée par l'ennemi, eut

(1) Mémoires de chirurgie militaire, t. IV, p. 49 ■ li) Le Roy Dupré,

8fi ]>R0ORÈS EN CHIRURGIE : PREMIERE PÉRIOnE. |t792~

fait sauter l'unique pont qui pût lui livrer passage, tous les équipages, tout le matt'riel crambulance resta de l'autre côté avec une partie de l'artillerie, et quand, à Hanau, l'armée passa sur le corps de la division austro-bavaroise qui voulait l'arrêter sur les bords du Mein, Larrey, n'avait plus à sa disposition, pour panser les blessés, que ses instruments qui ne le quittaient jamais et le linge que ses confrères et lui portaient dans leurs porte-manteaux. Ce n'était pourtant que le commencement de leur suprême épreuve, la dernière et la plus terrible que le corps de santé militaire ait jamais traversée.

L'armée française, en se repliant sur le Rhin, laissait cent quatre-vingtdix mille hommes bloqués dans les places dont la ligne s'étendait depuis ce fleuve jusqu'à la Yistule. Ces garnisons, séparées de ia France par la masse des armées coalisées, résistaient, sans espoir de secours, pour garder à l'empire une dernière chance de salut, ou pour retarder sa chute. Bientôt, aux souffrances inséparables des sièges vint se joindre un fléau plus terrible. Le typhus, qui régnait déjà en Saxe lors de la retraite de l'armée, éclata dans les hôpitaux de Dresde et de Leipsick encombrés de malades et de blessés (1). Il entra dans les places bloquées et y fit d'affreux ravages; sur une garnison de 26 000 hommes, la petite ville de Torgau, à elle seule, en perdit 13 4-48 en moins de trois mois (2). La dysenterie avait pénétré avec le typhus dans les places de l'Elbe, elle en sortit avec lui pour gagner les bords du Rhin; ces deux fléaux réunis marchaient avec les convois de blessés, ils suivaient à la trace les débris de notre armée, et lorsqu'elle entra à Mayence avec son sinistre cortège, elle n'y trouva que le désordre et le démîment le plus complet. Rien n'avait été disposé dans la prévision d'une catastrophe semblable. La ligne du Rhin paraissait tellement inattaquable qu'on ne s'était pas préoccupé de la défendre; tous les approvisionnements avaient été dirigés sur les places fortes de l'Elbe et de l'Oder. Mayence, le point de ralliement de tous nos débris, se trouvait sans 'ressources en présence de ces innombrables convois de malades et de blessés, et offrit bientôt un aspect semblable à celui de Torgau. Son hôpital de 600 lits était déjà plein; bientôt toutes les églises, tous les établissements publics regorgèrent de mourants étendus sur le sol, sans abri, sans fournitures, sans remèdes et sans vivres, et les médecins, réduits à l'impuissance, ne pouvant plus rien pour leurs malades, n'eu- ^ rent plus que la ressource de mourir à leurs côtés (3). Larrey, chargé

(i) L'arixée avait laissé 11000 malade.3 à Leipsik et GOOO à Dresde.

(2) Rapport du clievalierMesiiou, médecin ordinaire des armées, à Desgeneltes. {Journal fie Corvisart, Leroux et Boyer, t. XXX.VI, p. 961.)

(3) Du IfT novembre 1813 au 30 avril 1814, les hôpitaux de Mayence reçurent i5 617 malades; il en mourut 12803, [Aperçu sur le service de santé des hôpitaux militaires de la plane et garnison de Qassel et Maijence, par M, Bartolli, médecin prin-

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