CHAPITRE PREMIER
LE MOUVEBIENT SCIENTIFIQUE ET LES INSTITUTIONS MÉDICALES SOUS LA RESTAURATION
ARTICLE PREMIER
PROGRÉS SCIENTIFIQUES g 1er, — Rétablissement des relations internationales.
La paix désastreuse qui venait d'enlever à la France, avec son prestige militaire, toutes les conquêtes de la république et de l'empire, avait du moins rendu le calme à l'Europe, et l'essor scientifique, paralysé par vingt-deux années de guerre, allait enfin pouvoir se réveiller. Pendant les dernières années de latte, les forces vives des nations avaient été complètement absorbées par les événements militaires, et le mouvement intellectuel avait semblé partout suspendu . Quelques savants d'Allemagne, tels que Meckel,Piosenmuller, les deux Wenzel, Rudtorfer, avaient bien, il est vrai, continué leurs travaux au bruit du canon; l'Angleterre, tranquille dans son isolement géographique, et ne participant à la guerre que par ses escadres et quelques corps d'armée jetés sur le continent, avait profité de ses conditions exceptionnelles pour imprimer à la chimie, à la physiologie et à la médecine l'impulsion dont nous avons parlé (1); mais au milieu du fracas des batailles, leurs recherches n'eurent pas de retentissement et ne profitèrent à la science que plus tard. Les peuples, en retrouvant la liberté de penser et d'agir, allaient pouvoir enfin se livrer en commun aux études paisibles et marcher dans la voie du progrès.
La période que nous abordons commença sous ces heureux auspices;
(1) La découverte de la composition des alcalis fixes par Davy, ses expériences sur a température du sang, les travaux d'Everard Home, de Brodie, de Wilson Philip, remontent à cette époque.
elle a tenu toutes ses promesses, elle a été brillante surtout pour notre pays que la science consolait alors de ses malheurs. La découverte de rausciiltation, de la lithotritic, de l'iode et des alcaloïdes végétaux; l'impulsion donnée à l'anatomie chirurgicale, à la physiologie expérimentale, à la pathologie, tout, jusqu'cà l'éclat des doctrines qui l'ont un instant égarée, assure à la France, dans ce grand mouvement qui prit sa source en 1814, la première place qu'elle avait occupée jusqu'alors et qu'elle n'aurait jamais dû perdre.
La chirurgie fut la première à se ressentir du retour de la paix. Les médecins en chef des armées alliées, appelés par les devoirs de leur service et par un intérêt facile à concevoir dans les hôpitaux de Paris, où leurs blessés se trouvaient au milieu des nôtres, apprirent à connaître la chirurgie française qu'ils n'avaient pu jusqu'alors juger que sur les champs de bataille. Accueillis par nos sociétés savantes avec la distinction due cà leur mérite (1), avec cette affabilité qui chez nous survit aux plus grands revers, ils emportèrent dans leurs pays le souvenir le plus sympathique de ces relations confraternelles, et mirent depuis le plus grand soin à les entretenir. Les chirurgiens français ne montrèrent pas moins d'empressement à s'initier à la pratique de leurs confrères. Dès le mois d'août 1814, P.-.I. Pioux, réalisant un projet qu'il avait depuis longtemps conçu, se. rendit à Londres pour juger par ses propres yeux de la valeur de ces méthodes opératoires qui avaient acquis tant de célébrité; il y passa un mois et publia à son retour la relation de son voyage (2). Ce travail, d'une originalité saisissante, révélait des pratiques et des doctrines que nous ne soupçonnions pas, il faisait connaître des noms célèbres qui n'étaient pas encore parvenus jusqu'à nous. — L'Angleterre avait déjà reçu des visites semblables dans le siècle précédent. En 1729, Morand avait été envoyé à Londres par l'Académie de chirurgie pour y étudier le procédé de taille de Cheselden; un demi-siècle plus tard, Tenon s'y était rendu pour chercher, dans l'organisation des hôpitaux anglais, les éléments des améliorations qu'il projetait pour les nôtres; peu de temps après, Chopart avait traversé la Manche en compagnie d'Antoine Dubois, dont la carrière commençait à peine ; mais Morand ne s'était occupé que de la taille et du procédé de Cheselden, Tenon n'avait eu d'autre but que de compléter son beau travail sur les hôpitaux de Paris, et Chopart n'avait pas mis le public dans la confidence de ce qu'il avait pu voir à Londres (3). Le livre de Roux était donc le premier tract) Le chirurgien en chef de l'armée prussienne, G. -F. Graafe, dont la répulalion commençait à se répandre, vint lire à la Société d'émulation son traité de l'angieclasle présenté en 1807 comme thèse inaugurale à l'université de Leipsick.
(^) P. J. Roux, Relation d'un voyage fait à Londres en 1814, ou Parallèle de la chirurgie anglaise avec la chirurgie française, précédée de considérations sur les liôpitaux de Londres. Paris, 1815.
(3) Il s'était borné à communiquer à l'Académie de chirurgie ses observations sur
vail d'ensemble qui eût encore paru sur la chirurgie anglaise; il avait vu de près ces hommes éminents, élèves de l'école de Hunter, et qui s'appelaient Everard Home, Cline, Blizard, Lynn, Abernethy, A. Cooper; il était entré en relation avec la jeune génération chirurgicale qui venait après celle-là, avec Brodie, Travers, Lawrence, Ch. Bell et tant d'autres. Il avait pu apprécier leur chirurgie simplifiée et leurs opérations hardies. Ces grandes ligatures, ces résections qu'on ne connaissait en France que de nom, il les avait vu pratiquer sous ses yeux, et bien qu'il fût homme d'initiative et de progrès, il avait été quelque peu effrayé de tant de hardiesse. Partagé entre l'admiration et la défiance, il s-'était tenu en garde contre ses impressions, et cette réserve se trahissait dans son livre. Les excellentes conditions hygiéniques des hôpitaux anglais l'avaient moins frappé que certains vices d'organisation sans importance qui subsistent encore parce qu'ils ont leur source dans les mœurs et dans la constitution même de la société anglaise. Tout en rendant hommage à l'ardeur scientifique des chirurgiens attachés à ces établissements, tout en admirant la hardiesse de leurs procédés et de quelques-unes de leurs méthodes, il faisait ressortir avec une certaine complaisance les desiderata qu'il avait remarqués dans leur pratique. Enfin, l'amourpropre national aidant, il terminait ce long parallèle par une conclusion tout à fait en notre faveur : « L'Angleterre, disait-il, est le pays des con- » trastes. A côté des traits les plus brillants, la chirurgie anglaise offre )) les plus grandes imperfections. La chirurgie française est plus géné- » ralement bonne. » Malgré cette appréciation éminemment patriotique, malgré le soin que Roux avait mis à pallier tout ce qui eût pu froisser les susceptibilités de ses compatriotes, son livre n'eut pas d'abord le succès qu'il méritait; les sociétés savantes et la presse lui firent un accueil assez froid. Quelques journaux signalèrent même avec indignation son injuste prédilection pour rorgueilleuse Angleterre (1). Dieu sait pourtant s'il méritait ce reproche ; mais le moment n'était pas venu déjuger avec impartialité cette question internationale, et il eût été plus adroit de ne pas le tenter. Au lendemain de pareils revers, la nation qui les a subis ne peut pas applaudir à l'éloge du vainqueur; ce sentiment national parle trop douloureusement et trop haut pour ne pas couvrir la voix de l'équité scientifique; mais la vérité ne perd jamais ses droits, et l'ouvrage de Roux ne tarda pas à porter ses fruits. Tout en
quelques points particuliers. Elles avaient eu pour objet la méthode adoptée en Angleterre pour le traitement de la maladie vénérienne et des fractures de la rotule, un fait d'ostéomalacie recueilli à Londres et des renseignements intéressants sur un cas d'anévrysme artérioso-veineux observé dans la pratique de Hunter. Voyez , pour les ' détails relatifs à ce voyage de Chopart, le savant feuilleton inséré par J.-M. Guardia, dans la Galette médicale, sous ce titre : les Archives de l'Académie royale de chirurgie (Gazette médicale de Paris, 1868, p. 207-263). (i) Malgaigne, Eloge de P.-J. Roux [Gazette des hôpitaux, 1855, p. 543).
feignant de dédaigner les méthodes anglaises, on se mit à les expérimenter. Roux donna tout naturellement l'exemple à la Charité; il y modilia ses modes de pansement, il y introduisit les procédés de ligature usités, de l'autre côté de la Manche dans la cure des anévrysmes, il adopta les amputations à lambeau et la réunion par première intention.
L'introduction définitive de cette méthode dans la pratique fut le résultat le plus immédiat de cet essai de réforme. Alanson, John Bell, et A. Cooper l'avaient fait admettre comme règle en Angleterre, mais en France elle rencontrait encore une vive opposition, malgré l'exemple donné par Desault et suivi par tous les chirurgiens militaires pendant les guerres de la république et de l'empire. En 1810, Pelletan s'était élevé avec énergie contre leur manière de faire et avait trouvé de nombreux partisans (1). Uicherand, Antoine Dubois, Delpech, Viguerie, etc., s'étaient au contraire prononcés pour elle, et Maunoir, de Genève, dans un mémoire adressé à l'Institut en 1812, avait victorieusement réfuté toutes les objections de Pelletan. Les avis étaient donc partagés, lorsque le livre de Roux vint faire cesser les irrésolutions, et la réunion par première intention fut bientôt adoptée par tout le monde, sauf par quelques retardataires, comme Boyer, qui en 1826, à l'époque de la publication de son dernier volume, prenait encore parti pour l'ancienne méthode (2).
Si la chirurgie anglaise était peu connue et mal appréciée en France, la nôtre était encore moins favorablement jugée de l'autre côté du détroit. On s'y représentait les chirurgiens français marchant, le fer rouge à la main, dans des salles d'une insigne malpropreté, et pratiquant une chirurgie barbare et rétrograde. Roux fit revenir les Anglais de leurs injustes préventions; il leur fit connaître la méthode de Desault pour la ligature des polypes naso-pharyngiens, et ses appareils pour les fractures; il leur montra le procédé de Chopart pour la désarticulation médio-tarsienne, et les rendit témoins de son incomparable habileté dans l'extraction de la cataracte. C'était bien peu de choses sans doute en comparaison de ce qu'il avait vu à Londres. Cependant, lorsqu'il en partit, il y laissa cette conviction que, sous le rapport de la chirurgie comme sous tous les autres, les deux nations n'avaient qu'à gagner à leur rapprochement. Nos confrères d'outre-Manche ne tardèrent pas à entrer en relations plus intimes avec nous et à solliciter leur admission dans le sein de nos sociétés savantes. La Société de médecine, qui brillait alors de tout son éclat, s'empressa de leur ouvrir ses portes, et, parmi les vingt chirurgiens auxquels elle conféra le titre de correspon-
(1) Pelletan, Mémoire sur l'ampiUalion des membres, in Clinique chirurfjicale, l. Ut, p. 183.
(:2) Boyer, Traité des maladies chirurgicales, t. XI, p. 16i2.
Voy., pour l'historique de cette question : Serre (de Montpellier), Traité de la réunion immédiate et de son influence sur les progrés récents de la chirurgie. Paris, 1830.
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danls étrangers le 20 août 1817, dix appartenaient à l'Angleterre (1). Le goût de la littérature étrangère commençait également à se répandre -parmi nous; elle tenait chaque jour plus de place dans la presse périodique. Il s'était même fondé un journal spécial pour répandre en France les productions de l'étranger. Les traductions d'ouvrages anglais surtout se multipliaient chaque année (2); nos livres recevaient le même accueil de l'autre côté du détroit. Cet échange de travaux, ce commerce scientifique n'ont pas été étrangers sans doute à la direction que les études ont prises à cette époque; toutefois, ce n'est pas à l'étranger, c'est dans son propre sein que la chirurgie française a puisé les éléments de ses progrès, et c'est à l'impulsion donnée à l'anatomie et à la physiologie par l'école de Bichat qu'elle en est redevable. Tous les travaux du temps en portent l'empreinte, tous les hommes qui ont illustré cette période y avaient puisé leur ardeur et leurs principes. Il est donc indispensable, avant d'aborder son histoire chirurgicale, de jeter un rapide coup d'œil sur le mouvement scientifique qui l'a dirigée.
^ "1. — Essor de l'anatomie patholog-ique, naissance de l'anatomie chirurgicale.
1° Anatomie pathologique.
Les travaux de Bichat avaient porté l'anatomie descriptive au plus haut degré d'exactitude qui fût compatible avec les moyens d'investigation dont on disposait alors. Son Anatomie générale, malgré ses imperfections, représentait à ce moment le dernier mot de la science; elle attendait le microscope pour prendre un nouvel essor, et le livre de Béclard, publié en 1823, ne fut qu'un résumé de l'œuvre du maître (3); l'anatomie pathologique seule avait été réservée, Bichat, en mourant sans avoir eu le temps de publier son livre, avait, comme nous l'avons dit, laissé cet héritage à ses successeurs. Toutefois il avait formulé dans ses cours l'une des idées mères de l'anatomie pathologique; il avait séparé les altérations morbides en deux classes, celles qui peuvent affecter tous les tissus de l'économie et celles qui sont particulières à certains organes. Dans ses efïbrts de générahsalion hâtive, il avait distribué, sans nul doute un peu au hasard, les lésions pathologiques entre ces deux groupes, mais on n'en reconnaît pas moins dans ces rapprochements
(1) Brodie, Abernethy, A. Cooper, Ev. Home, Ch. Bell, Hey William, Carpue, Adams, Willoch et Baynton (de Bristol).
(2) L'analyse des travaux de A. Cooper, de Travers, de Hodgson, de Ho'vship, de Ch. Bell, d'Ev. Home, remplissait les colonnes des journaux de ce temps. Le Traité des hernies de Lawrence fut traduit par Béclard et J. Cloquet en 1818; le Traité des maladies de la prostate, par Ev. Home, en 1821, par Léon Marchant. Le Dictionnaire de Samuel Cooper, paru à Londres en 1809, ne fut traduit qu'en 1826.
(3) P. -A. Béclard, Eléments d'anatomie générale, ou Description'ule tous les orcjanès qui composent le corps humain. Ptaris, 1823, in-8".
laSSj PROGRÈS SCIENTIFIQUE. <95
ingénieux le coup d'œil de l'homme de génie (1). Trois de ses élèves s'altachèreut plus particulièrement à compléter son œuvre, Dupuytren, Laënnec et Bayle. Dupuytren commença le premier; sa position de chef des travaux anatomiques à la faculté de médecine le mettait déjà en relief, et il commença ses cours dès 1803. Nourri de la lecture de Morgagni et des leçons de Corvisart (^2), imbu des doctrines vitalistes de Bichat, il en fit l'application à cette étude nouvelle; il est le premier qui ait professé en France les généralités de la physiologie pathologique, et démontré que les mêmes lois président à l'évolution des productions morbides et à celle des tissus normaux. Toutefois c'est à Laënnec qu'appartient l'honneur d'avoir formulé la première classification rationnelle des produits de nouvelle formation dans l'organisme, et d'avoir développé nettement cette idée, que parmi ces produits, les uns ont leurs analogues dans l'économie, tandis que les autres sont de formation nouvelle. Cette division, adoptée depuis sous les noms de tissus homologues et hétérologues, de produits homœomorphes et hétéromorphes, est devenue classique aujourd'hui; mais en 180-4, à l'époque où Laënnec la produisit à la Société de l'école de médecine, sous le titre modeste de Xote sur Vanalomie pathologique (3), elle constituait une véritable découverte; elle était, suivant l'expression de Broca, le premier pas d'une science alors entièrement nouvelle, l'anatomie pathologique générale (4). Dupuytren, dont l'esprit jaloux commençait à se révéler déjà, disputa à Laënnec la priorité de cette idée; il l'accusa de l'avoir puisée dans ses cours. Laënnec se borna à répondre qu'il s'était inspiré de la pensée de Bichat. Il est possible que Dupuytren ait entrevu cette distinction le premier, qu'il l'ait émise même, mais il est certain qu'il ne l'a nulle part formulée avec cette netteté (5). Bayle enfin avait été le collaborateur de Dupuytren et se fit connaître plus tard par des recherches du plus haut intérêt sur la phthisie et le cancer (6).
L'anatomie pathologique en était encore à essayer ses premiers pas dans la voie de la généralisation et de la classification des faits, lorsqu'elle eut à subir l'assaut de la doctrine physiologique. Toutes les pro-
(1) H. Lebert, Traité (ranalomie pathologique générale et spéciale. Paris, 1857, t. I, p. 9.
("2) Nous avons omis de parler des travaux de Corvisart en raison de leur caractère absolument médical.
(3| Laënnec, Note sur i'anatomie pathologique, lue à la séance de la Société de l'école de médecine le 6 nivôse an XIII, par R.-T.-H. Laënnec, insérée in extenso dans le Journal de Corvisart, Le Roux et Boyerj t. 9, p. 360, et reproduite dans l'article Anatomie pathologique du Dictionnaire des sciences médicales.
(4-) P. Broca, Traité des tumeurs, t. I, p. M.
[h) Yoy. pour cette polémique le Journal de Corvisart, Le Roux et Boyer, an XIIJ, t. X.
(6) Bayle, Recherches sur la phthisie pulmonaire. Paris, 1810. Traité des maladies cancéreuses. Paris, 1834.
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diictions morbides, toutes les lésions de tissu durent alors, et bon gré mal gré, passer sous les Fourches Caudines du dogme de l'inflammation. Nous verrons plus tard quelle en fut la conséquence pour la thérapeutique chirurgicale; mais en ce qui concerne l'anatomie pathologique, si la doctrine de Broussais lui a fait faire un pas, c'est plutôt par les travaux de ses adversaires que par les siens, car les laborieuses et profondes recherches de Laënnec et de Louis ont été surtout provoquées par la réaction qui s'éleva contre ce système.
Pendant que cette doctrine captivait tous les regards, un jeune anatomiste encore inconnu, l'élève chéri de Dupuytren, publiait, à l'instigation de son maître, le premier traité d'anatomie pathologique qui ait paru en France (1). C'était l'ouvrage que Dupuytren avait rêvé de donner à la science, mais que ses occupations de plus en plus actives ne lui avaient pas permis de rédiger. Ce livre parut en 1816. Remarquable par l'abondance des faits, la clarté avec laquelle ils étaient exposés, le soin que l'auteur avait mis à les éclairer à l'aide de l'observation clinique, il se recommandait de plus par une classification simple et satisfaisante et par des vues d'ensemble que l'auteur a développées dans ses ouvrages ultérieurs (2). Pendant les treize années qui suivirent la publication de ce livre, l'anatomie pathologique fut l'objet de travaux sans nombre, elle devint une étude de prédilection, et la lecture des journaux du temps montre assez quelle importance elle avait acquise; mais aucun ouvrage d'ensemble n'était venu succédera celui de J. Cruveilhier, lorsqu'enl829 il en parut deux à la fois : le Précis d'anatomie pathologique d'Andral (3) et le Traité cl' ci/nalomie pathologique de Lobstein (-i). Le premier, tout en résumant les faits acquis à la science, depuis le commencement du siècle, sur les lésions des solides, et en cherchant, sans parti pris, les rapports qui les unissent aux symptômes, fait une large part aux altérations des liquides, et signale ainsi un premier retour vers les doctrines humorales que l'auteur devait rajeunir plus tard par ses belles études d'hématologie pathologique, mais qui, à cettte époque de solidisme exclusif, devaient passer pour une hérésie. — Le second, conçu d'après un plan et dans un cours d'idées différent, est un modèle de descriptions exactes, surtout dans la partie qui traite des maladies des os (5). Ces deux ouvrages
(1) Jean Cruveilhier, Essais sur l'anatomie paUiologique en général et sur les transformations et productions organiques en particulier. Paris, 1816.
(2) J. Cruveilhier, Anatomie pathologique du corps humain. Paris, 1830-1842, 2 vol. in-folio, avec 233 planches lithographiées et coloriées. Traité d'anatomie pathologique générale. Paris, 1849-1864, 5 vol.
(3) Paris, 1829, 3 vol. in-8o.
(4) Strasbourg-, 1829, 2 vol. ia-8«.
(5) Lobstein avait été nommé professeur d'anatomie pathologique à la faculté de Strasbourg lors de la création de cette chaire, la première qui ait été instituée en France. Il était en même temps directeur du musée anatomique de cette école, l'i.n
terminent la série des travaux de cette période; ce sont deux jalons plantés entre les deux grandes phases que l'anatomie pathologique a traversées depuis le commencement du siècle, et dont la première est représentée par l'école de Bichat, la seconde par l'école micrographique moderne, dont nous aurons plus tard à apprécier l'influence sur la marche de la chirurgie.
2o Anatomie chirurgicale.
La première période avait vu naître l'anatomie générale, la seconde vit se développer sur le même tronc une hranclie nouvelle à la croissance rapide de laquelle nous avons assisté. L'anatomie chirurgicale venait à son heure, elle répondait aux besoins du moment, elle porte le caractère essentiellement pratique des choses de notre temps. Les anciens anatomistes cultivaient la science pour elle-même, ils en faisaient le but de toute leur vie. Ils ne demandaient à leurs arides travaux que les jouissances austères que le travail procure et la gloire d'attacher leur nom à quelque particularité qui n'avait pas été reconnue avant eux. Ce culte désintéressé avalises fanatiques, il a même eu, dit-on, ses martyrs; de nos jours, il ne compte, plus que de rares adeptes, et c'est à peine si, dans l'espace d'un demi -siècle, la France a produit deux traités complets d'anatomie descriptive, escortés, il est vrai, par un nombre suffisant de manuels. L'anatomie topographique, au contraire, avec sa forme synthétique, ses applications immédiates à la pathologie et à la thérapeutique, rentre tout à fait dans les convenances d'une époque où le besoin d'utiliser ce qu'on a appris domine les études médicales ; elle est conforme à l'esprit positif et pratique de notre temps et de notre nation. Aussi est-ce en France qu'elle est née et qu'elle a été cultivée avec le plus d'ardeur.
Lesœjivres de Riolan, de Saint-Hiiaire, de Palfm, d'A. Petit, de Durand, qui représentent les premiers essais faits dans cette voie à la fin du xvii° siècle et dans le cours du xviii", ne peuvent être considérées que comme des tentatives avortées (1). Desault, que quelques auteurs considèrent comme le créateur de l'anatomie chirurgicale, n'a rien laissé qui lui soit relatif, et s'est borné, si l'on en croit ses élèves, à imaginer un certain nombre de coupes permettant d'étudier sur place, et à différentes hauteurs, les organes susceptibles d'être atteints dans les opérations. Malacarne est le premier qui ait cherché à se rendre compte, à l'aide de l'anatomie, d'un certain^nombre de faits pathologiques ; mais son ouvrage
des plus remarquables de l'Europe et qui doit surtout sa célébrité à ses préparations et à celles de Lauth.
(1) Voy., pour l'appréciation de ces ouvrages, Velpeau : Traité complet d'anatomie chirurgicale, générale et topographique du corps humain. 3^ édit. Paris, 1837. Introduction, p. 25.
J. RocHARD. — Chirurgie franc. . 7
était trop incomplet pour prendre date, et passa inaperçu (1). Quelques années après, Boyer, en terminant son traité d'anatomie, consacra une quarantaine de pages à l'énumération des différentes couches qu'on trouve superposées dans chaque région; mais cette sorte de résumé n'était accompagnée de déductions d'aucune espèce, et n'avait pas d'autre prétention que de guider les élèves dans leurs dissections-
L'anatomie chirurgicale ne pouvait pas naître ainsi de toutes pièces. L'attention devait d'abord se porter sur quelques régions importantes, à propos des maladies dont elles sont le siège et comme moyen d'en élucider le diagnostic et le traitement. Les monographies devaient précéder les traités complets, et c'est ce qui est arrivé. Les magnifiques travaux de Scarpa sur les hernies sont le type de ce genre d'étude ; elles ouvrirent la voie, et A. Cooper s'empressa d'y eiitrer; Langenbeck l'y suivit, il adopta la même méthode pour le périnée, et A. Burns pour les régions de la tête et du cou (2). La même année, Colles fit paraître à Dublin un ouvrage plus complet, plus didactique, mais qui n'embrassait encore qu'une partie du sujet; c'était, comme le dit Velpeau, le premiei» essai d'une anatomie franchement chirurgicale, mais ce n'était qu'un essai (3). C'est en France que cette branche importante de l'anatomie devait recevoir son complet développement et qu'elle a été pour la première fois étudiée dans son ensemble.
Lorsque les disciples de Bichat se partagèrent son héritage, l'anatomie pathologique échut, comme nous l'avons vu, à Dupuytren, à Laënnec et à Bell; Roux et JBéclard s'emparèrent de l'anatomie topographique. Toutefois Dupuytren paraît être le premier qui se soit occupé dans ses cours de l'anatomie des régions. Brachet prétend y avoir assisté en 1810-1811 fet 1812, et il en parle avec enthousiasme (4). Velpeau, dfr son côté, considère la tlîèsè sur le périnée soutenue en 1812 par Dupuytren, comme le point de départ des études d'anatomie chirurgicale parmi nous. Roux ne commença ses leçons que dans les années qui suivirent; mais il n'en est pas moins constant qu'il a le premier fait en France un cours d'anatomie chirurgicale, et que, pour le plan comme pour le détail, il a laissé peu de chose à faire à ceux qui sont venus après lui. Malheu-reusement il ne publia pas ses leçons, et il ne nous en reste que l'ordonnance générale, sauvée de l'oubli par Velpeau (5).
En 1821, Béclard donna à l'anatomie chirurgicale une place dans son
(1) Malacame, Ricordi délia hnaiomia chiriirgica. Psidoiie, iSOl-iSQ'i.
(2) Burns, Observât, on tke Surgical anatomij of ihe Head and Netk. Glasgow, 1811, in-8o.
(3) Colles,; On Surgical anatoïnij.T>vib\m,\%\\, in-8o. -
(4) Pétrequin, Traité d'anatomie 7nédico-chirurgicale et topographiqne. Paris, 1844.- Préface, p. 7. • : " . , . -
. (5) Malgaigoe, Eloge de Roux, prononcé à la séance de rentrée de la faculté de' médecine en 1855. (G«s. des hôpitaux, 1855, p. 543.) '
€iiseignemenl officiel, et il fut bientôt imité parles proséctetirs de l'école, qui se nommaient alors Blandin, Gerdy, Velpeau. Mais pour que Tanatomie chirurgicale fût définitivement fondée, il fallait que l'enseignement oral fît place à l'enseignement écrit, il fallait qu'un livre fixât les notions éparses jusque-là dans les amphithéâtres, et fugitives comme la parole du professeur. C'est alors que parurent, à un an d'intervalle, les traités complets de Velpeau et de Blandin (1). Celui de Velpeau a fait époque. C'est à partir de sa publication que l'anatomie chirurgicale a vérilablement pris racine dans les écoles. Ce grand ouvrage, où l'érudition et les recherches personnelles occupent une place presque égale, ne laissait rien à désirer sous le rapport de l'ampleur et des développements donnés à tous les sujets. Il a même à nos yeux le défaut d'être trop complet; Velpeau, obéissant aux idées de l'époque, y a englobé l'anatomie générale, qui occupe le tiers de son premier volume et constitue un véritable horsd' œuvre. Il a eu le tort plus grave, cà notre sens, de s'engager à la suite de Thomson dans cette mauvaise voie de l'anatomie élémentaire qui, poussant l'analyse au dehà des bornes de la raison, et prenant des artifices de scalpel pour des réalités, découpe les aponévroses en bandelettes sans nombre qu'elle affuble de noms particuliers, qui décompose en dix-huit feuillets les enveloppes d'une hernie et découvre dix-sept couches dans le ligament de Gimbernat. Ces légères imperfections n'ôtent rien au mérite de cet important ouvrage, qui constituait un progrès considérable pour son époque et qui a eu le mérite de lui survivre.
Le Traité d'aiiatomie topographique de Blandin n'avait ni les mêmes qualités ni les mêmes défauts. Loin de donner trop d'extension à son sujet, l'auteur l'a réduit aux proportions d'un grand manuel. Guidé par les leçons de Béclard, il a disposé ses matériaux d'après le plan tracé par ce dernier. Il étudie les régions couche par couche, et fait suivre leur description des déductions pratiques quelle comporte. Ce livre, surtout fait pour guider la main des chirurgiens dans les opérations, n'a pas eu le même succès que celui de Velpeau et ne le méritait pas.
Depuis cette époque, les traités d'anatomie chirurgicale se sont multipliés, et leur utilité a été de plus en plus appréciée. Les ouvrages de Malgaigne (-2), de Pétrequin (3), de Jarjavay (4), de Richet (5), démon-
(1) Alf.-L.-M. Velpeau, Traité d'anatomie chirurgicale ou Analomie des régions dans ses rapports avec la chirurgie, faris, i8'25-18-26, 2 vol. iii-S». -r- Fréd. Blandin, Traité d'anatomie topographique ou Anatomique des régions du, corps humahii Paris, 1826, 1 vol. in-8o.
(2) J.'-F. Malgaigne, Traité d'anatomie chirurgicale et de chirurgie expérimentale. Paris, 1838,— 2e vol.
(3j J.-E. Pétrequin, Traité d'anatomie médico-chirilrgicale et typographique. Lyon, Paris, 18M, i vol., 2 édit. Paris, 1857. . (4-). J. F. Jarjavay, Traité d'anatomie chirurgicale. Paris, 1852.
(5) A. Richet, Traité pratique d'anatomie médico-cliirurgicale. Paris, 185o-18o7. :4e édit. Paris, 1873. " t:.".
Irent, par le succès qu'ils ont obtenu, l'importance que les professeurs et les élèves attachent à l'étude de cette branche de l'anatomie. Nous ne pouvons pas présenter ici l'analyse de ces ouvrages, qui appartiennent à une autre période ; nous rappellerons seulement que celui de Richet, le plus récent, le plus complet et le plus didactique de tous, est devenu promptement classique et est arrivé déjà à sa quatrième édition.
L'iconographie, de son côté, a contribué par ses progrès à la vulgarisation de l'anatomie chirurgicale. De nombreux atlas permettent aujourd'hui aux élèves d'en acquérir quelques notions sans pâlir sur les tables d'amphithéâtre, ils leur épargnent la perte de temps et les difficultés que connaissent tous ceux qui se sont livrés à ces préparations délicates sans lesquelles on ne saurait toutefois acquérir que des connaissances superficielles.
§ 3. — La physiologie expérimentale.
L'anatomie, en prenant plus d'extension, avait ouvert à la physiologie des perspectives nouvelles et lui avait préparé le terrain; mais, pour qu'elle pût y marcher avec assurance, il lui fallait d'abord changer d'allure, et substituer l'observation des faits au vague des raisonnements et des hypothèses ; il fallait, en un mot, qu'elle adoptât définitivement la méthode des sciences expérimentales.
La péi^ode à laquelle nous sommes parvenus a vu s'accomplir cette transformation, et c'est aux savants français qu'en revient le mérite.
1" Système nerveux.
En créant l'anatomie générale, Bichat avait sans nul doute apporté à la physiologie le point d'appui qui lui manquait, mais sa doctrine des propriétés vitales l'avait ramenée vers l'impasse des causes occultes. Toutefois, en réduisant toutes les fonctions à des phénomènes de sensibilité et de contractilité, et en faisant ainsi du système nerveux le pivot de la physiologie, elle avait eu pour avantage de l'assigner pour point de mire à tous les travailleurs. Il devint ainsi le premier objectif de la physiologie expérimentale, et c'est à partir de cette époque que les premières notions précises ont été recueillies sur les fonctions de l'encéphale, de la moelle, des nerfs cérébraux et rachidiens, ainsi que du grand sympathique.
Il nous est impossible de faire l'historique de toutes les questions qui s'y rattachent, mais il en est une sur laquelle nous devons insister, parce qu'elle soulève une question de priorité internationale. Nous voulons parler de la découverte des fonctions distinctes des deux ordres de racines des nerfs spinaux qu'on a pendant quarante ans rapportée à Ch. Bell, qu'une enquête récente a définitivement attribuée à Magendiè
On nous pardonnera d'entrer dans quelques détails sur un sujet qui intéresse si vivement la science française.
Fonciions des racines spinales. — L'idée d'attribuer des organes spéciaux à la sensibilité et au mouvement n'est pas nouvelle, puisqu'elle a été émise par Érasistrate et par Galien; mais sans remonter à l'école d'Alexandrie, on la trouve nettement formulée dans les écrits de Lamarck et de Walker, qui datent du commencement du siècle. Lamarck s'était borné à exprimer la pensée que les nerfs du sentiment et du mouvement ont probablement des foyers distincts (1), tandis que AYalker avait été plus loin et avait pressenti le rôle distinct des deux ordres de racines rachidiennes ; seulement il s'était complètement mépris en attribuant la sensibilité aux antérieures, et le mouvement aux postérieures, il n'avait apporté ni faits ni expériences à l'appui de sa théorie, et à cette époque il n'était déjà plus question de soupçonner ou d'entrevoir les faits physiologiques, il s'agissait de les démontrer. C'est ce que Ch. Bell essaya de faire pour les racines spinales. Ch. Bell était anatomiste; son école avait succédé à Londres à celle des Hanter, et pendant longtemps il se borna à étudier sur le cadavre le cerveau, le cervelet, la moelle et les nerfs qui en émanent. 11 se forma, d'après ses dissections, des idées préconçues sur les relations physiologiques et sur les usages de ces parties. Il admit, avec Willis, que le cerveau est l'organe de la sensibilité et du mouvement, et que le cervelet préside aux fonciions vitales organiques, et comme il avait cru reconnaître que les faisceaux antérieurs de la moelle sont la continuation des pédoncules du cerveau, et les faisceaux postérieurs le prolongement de ceux du cervelet, il supposa que les racines qui en émanent transmettent aux différentes parties du corps l'influence de la portion du centre nerveux avec lequel elles sont en relation par l'intermédiaire des faisceaux de la moelle, c'està-dire que la racine antérieure est chargée de porter aux parties la sensibilité et le mouvement, et la postérieure l'influx nerveux qui préside à la nutrition et à la vitalité. Ch. Bell fit sur des animaux récemment tués quelques expériences qui lui parurent confirmer son système, et en 1811 il le fit connaître dans un petit écrit intitulé An idea of a new Anatomy of llie Brain (!2).
Dix années après, toujours sous l'influence des mêmes idées, il essaya
(1) Lamarck, Philosophie zoologiqae, 1803, t. II, p. 260, in Longet, Anatomie et Physiologie du sijslème nerveux. Paris, IS-fâ.
(2) Cet opuscule, tiré à cerd exemplaires seulement et destiné à ses amis, est le •document capital sur lequel reposent tous les titres de Ch. Bell à la priorité de la découverte qui nous occupe. Là diflicultc de se le procurer, les extraits incomplet, •ou falsifiés qui en ont été publiés, ont long-temps égaré l'opinion; mais dans ces dernières années le texte original a pu être consulté par Vulpian, par Claude bernards par Austin Flint (de New-York), par Mac-Donnel (de Dublin), et justice pleine et entière a été rendue, comme nous le verrons, à Magendie, en France et à l'étranger.
d'en faire l'application aux nerfs de la face, et en 1821 il communiqua à la Société royale de Londres un nouveau mémoire dans lequel il représentait le trijumeau comme constituant à lui seul un nerf mixte qui, par son origine cérébrale, remplit les fonctions d'une racine antérieure et préside à la sensibilité et au m.ouvement volontaire, tandis que son origine cérébelleuse joue le rôle d'une racine postérieure et est affectée à la nutrition et aux sécrétions. Quant au nerf facial, il le rangea dans les nerfs qui président aux mouvements involontaires et qu'il avait appelés nerfs surajoutés^ et lui assigna pour unique fonction de déterminer les mouvements respiratoires et les mouvements expressifs. Les expériences plus nombreuses et plus concluantes auxquelles il s'était livré auraient dû lui ouvrir les yeux, mais il ne vit les faits qu'au travers du prisme de son système et il les interpréta faussement. Il dota le nerf facial d'une faculté chimérique, et accorda au trijumeau une influence motrice sur les lèvres et sur les narines, qui n'existe pas (1).
Dans le cours de cette même année, John Shaw, élève et parent de Bell, vint à Paris et répéta, à l'école d'Alfort, en présence de Magendie, de Dupuy et de Spurzheim, les expériences toutes récentes de son maître sur les nerfs de la face; Magendie en rendit compte dans son Journal de physiologie, et y donna quelque temps après l'analyse complète du mémoire de 1811 que Ch. Bell lui avait envoyé (2). Il se mit en même temps à l'œuvre, et institua une série d'expériences sur les animaux vivants, dont il donna le résultat, en 1822, dans ce même journal. Elles se terminaient par la conclusion suivante que nous reproduisons textuellement : c( Il me suffit de pouvoir avancer aujourd'hui comme » positif que les racines antérieures et postérieures des nerfs qui naissent » à la moelle épinière ont des fonctions différentes, que les postérieures » paraissent plus particulièrement destinées à la sensibilité, tandis que y> les antérieures sont plus spécialement liées avec le mouvement (3). » Si Magendie ne se montrait pas plus affirmatif, c'est qu'il était avant tout esclave des faits, et que les vestiges de sensibilité qu'il avait constatés dans les racines antérieures lui avaient laissé quelques doutes. C'est en cherchant à les dissiper qu'il découvrit, dix-sept ans plus tard, le phénomène si intéressant delà smsi&ilîïerecfWTenïe; mais, dès 1822,1a découverte des véritables fonctions des deux racines des nerfs spinaux était faite ; Ch. Bell l'avait préparée, mais elle lui avait échappé parce qu'il avait fait fausse route à travers ses systèmes ; elle a été réalisée et établie par Ma-
. (1) Claude Bernard, Rapport sur les progrès et la marche de la physiologie générale en France. Paris, 1867, p. 13.
(2) Journal de physiologie, de Magendie. Paris, 1821, t. I, p. 38i; et 1822, t. II, p. 66 et suivantes.
. . (3) F.. Magendie, Expériences sur les fonctions des racines des nerfs raiMIiens, iii Journal de physiologie expérimeniale et pathologique. Paris, 1822, t. II, p. 279.
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gendie. Elle appartient à la France (1). Pendant quarante ans on la lui a contestée. Dès qu'elle était apparue, Cli. Bell et ses partisans l'avaient revendiquée avec passion. Magendie n'avait pas mis d'insistance à défendre ses droits, et l'opinion égarée par des textes incomplets ou altérés en avait fait honneur à la physiologie anglaise. En Angleterre, en Allemagne, en France môme, on l'appelait l'immortelle découverte de Ch. Bell. Longet a surtout contribué par ses travaux à déposséder son compatriote (2). En 186-i, Yulpian, dans ses leçons sur la physiologie du système nerveux, entreprit de reviser ce procès; il élucida la question historique de la façon la plus claire et la plus convaincante, et rendit à Magendie la justice tardive qui lui était due (3). Claude Bernard, dans son rapport sur les progrès de la physiologie (-4), Kuss et Mathias Duval, dans leur cours justement classique (5), ont établi de la même manière les titres respectifs de Ch. Bell et de Magendie, et sont arrivés à la conclusion que nous avons formulée plus haut. En Angleterre, dans le pays même de Ch. Bell, et dès 1840, Elliotson avait démontré que Ch. Bell ne soupçonnait pas le rôle respectif des deux ordres de racines des nerfs rachidiens avant les expériences de Magendie; et plus récemment, au congrès scientifique d'Oxford, Mac-Donnel (de Dublin) a reconnu les droits de notre compatriote, après avoir soumis la question au jugement de personnes compétentes, qui n'ont rien pu trouver dans le mémoire de 1811 qui justifiât les prétentions de Ch. Bell et de ses défenseurs (6). Enfin, en Amérique, Austin Fhnt (de New-York) s'est Uvré à la même enquête^ et après avoir reproduit toutes les pièces du procès, il l'a jugé de la même manière et presque dans les mêmes termes (7). La question est donc bien définitivement tranchée, et elle l'a été avec assez d'éclat pour qu'on ait le droit d'être péniblement surpris qu'un physiologiste français, qu'un auteur dont le traité est parvenu à sa sixième édition, ait encore
(1) Claude Bernard, Rapport sur les progrès et la marche de la physiologie générale en France. Paris, 1867, note 16, p. 157.
■ (2) F.-A. Longet, Anatomie et physiologie du système nerveux de l'homme et des animaux vertébrés. Paris, 184-2, 2 vol. avec planches, t. I, p. 29 et suivantes.
(3) A. Yulpian, 6^ lei;on (18 juin 186i), in Leçons sur la jjhysiologie générale et comparée du système nerveux, faites au muséum d'histoire naturelle. Paris, 1866, p. 105. ■ " .
(4) Claude Bernard, Rapport sur les progrès et la marche de la physiologie générale en France. Paris, 1867, p. 10 et suivantes; notes 14 et 16, p, 153, 154 et suivantes.
(5i Cours de physiologie d'après l'enseignement du professeur Kuss, publié par Mathias Duval, 2e édition, 1873, p. 50.
(6j Congrès d'0-\ford, compte rendu par P. Lorain, in Revue des cours scientifiques , 6e année. Paris, 1868-1869, p. 24.
(7j Austin Flint lïls, de New-York, Considérations historiques sur les propriétés des racines des nerfs rachidiens, traduit par le docteur G. Clemenceau, in Journal de l'anatomie et de la physiologie normales et pathologiques de l'homme et des animaux,. publié par Charles Robin, 5^ année, Paris, 1868, p. 520-527.
reproduiten 1870 une erreur historique contre laquelle des protestations unanimes s'élevaient déjà depuis six ans (1).
Système de Gall. — A l'époque où les physiologistes se disputaient la priorité de cette grande idée, le système nerveux était le point de départ de travaux d'un tout autre genre. Ceux-là n'ont pas laissé de trace bien profonde dans la science, mais ils eurent bien plus de retentissement dans le monde extra-scientifique de l'Europe entière que les travaux sérieux de Charles Bell et de Magendie. Nous voulons parler de la. doctrine de Gall. Il la professait à Vienne depuis six ans déjà, lorsque la première mention en fut faite à la Société de médecine de Paris le 7 ventôse an X, par un rapport de Chaussier, Giraud et Duval, qui l'avaient jugée d'après un exposé fait par Bojanus à l'université d'Iéna, et ne s'y étaient pas montrés favorables (2).
En 1805, les cours de Gall furent défendus par les autorités de Vienne, et le novateur quitta cette ville pour parcourir l'Allemagne et y répandre sa doctrine. Elle y excita le plus vif intérêt et ne trouva partout que des admirateurs. Les sociétés savantes, les académies, les journaux de médecine s'en emparèrent, et ce fat le grand événement scientifique du jour. Il y avait en effet dans cette doctrine, qui touchait à la fois aux questions les plus ardues de la physiologie et de la métaphysique, de quoi séduire les imaginations ardentes et les esprits peu sévères; mais elle ne rencontra en France, dans le monde médical, qu'un accueil assez réservé. Dès 1806, Double en fit, dans le journal de Sédillot, une critique aussi modérée dans les termes que sévère dans le fond. La même année, dans le journal de Boyer, Laënnec fit paraître un long et important travail sur le même sujet (3). L'auteur de la doctrine n'avait rien publié, il avait laissé à ses élèves le soin de la faire connaître. Double et Laënnec la jugèrent sur les écrits de Willers, Walter, Loder, Reil,Fnedlander, Bischoff, Hufeland, et d'après les mémoires des médecins français Demangeon et Barbeguière, qui avaient suivi les leçons de Gall en Allemagne. Le travail de Laënnec est très-sérieux et très-complet, il envisage successivement la doctrine de Gall sous ses deux faces, sous le rapport de l'organisation du cerveau et sous celui des notions qu'on peut retirer de l'examen extérieur du crâne pour apprécier les dispositions et les penchants de chaque homme. Il conclut, sur le premier point, que les découvertes de Gall se bornent à quelques détails d'anatomie fine qui ne peuvent être d'aucune utilité dans la pratique ni fournir
(1; J. Béclard, Traité élémentaire de physiologie humaine, 6e édit. Paris, 1870,
(2) Rapport des citoyens Ciiaussier, Giraud et Duval sur un système de physionomie basé sur l'anatomie du cerveau, lu à la Société de médecine de Paris le 7 ventôse an X. [Recueil périodique de la Société de médecine de Paris, t. XIII, p. 400.)
(3) Exposition et Examen de la doctrine du docteur Gall. {Journal de médecine, chirurgie et pharmacie, t. XII, p. 185-284.)
aucune donnée pliysiologique plausible ; quant au second, il le rejette d'une manière absolue et s'étonne que la crânomancie, que son auteur lui-même considère comme un art très-imparfait, conjectural et de peu d'importance, ait pu foire tant de bruit en Europe et occuper aussi sérieusement les esprits en Allemagne.
C'est dans cette disposition peu favorable à son système que Gall trouva la France lorsque, après avoir parcouru l'Europe entière, il arriva à Paris au mois d'octobre 1807, accompagné de son élève et de son collaborateur Spurzheim. Il ouvrit à l'Athénée des cours publics qui obtinrent une grande vogue, et la crânomancie devint à la mode à Paris comme en Allemagne. Mais Gall visait à des succès plus sérieux. En 1808, il présenta à l'Institut national de France un mémoire sur l'anatomie du cerveau, rédigé en collaboration avec Spurzheim; une commission composée de Cuvier, Pinel, Portai, Tenon et Sabatier, fut chargée de l'apprécier et d'en rendre" compte. Les auteurs comparurent devant la commission, répétèrent devant elle leurs préparations anatomiques et ce fameux déplissement du cerveau, artifice anatomique dont Gall s'acquittait avec une rare habileté, et qui avait suffi pour enthousiasmer les esprits superficiels. Cuvier fut chargé du rapport. Prenant une à une chacune des propositions de Gall et de Spurzheim, il arrive à établir le bilan de leurs découvertes, et ce bilan se réduit à peu de chose. Ce rapport, dans lequel Cuvier n'aborde même pas la doctrine physiologique des auteurs, est un modèle de clarté, de méthode et de savoir: aussi Provençal, en en donnant l'analyse (1), arrive-t-il à cette conclusion, que le principal mérite de Gall et de Spurzheim consiste à avoir fourni à Cuvier l'occasion de faire connaître ses idées sur l'anatomie du cerveau. Nous n'avons ni à exposer ni k apprécier ce système, il ne nous intéresse qu'au point de vue de l'anatomie et de la physiologie du cerveau, et il est incontestable que tout le bruit qui s'est fait autour de cette doctrine, à laquelle son auteur a consacré sa vie entière, a contribué à porter l'attention des savants sur celte étude si ardue et si difficile; elle nous a valu plus tard les beaux travaux de Meckel, de Desmoulins, de Carus, de Tréviranus, de Flourens, de Serres, etc.
C'est à Paris que Gall avait rencontré le milieu le plus favorable au développement de ses idées, c'est là qu'il les a le plus longtemps professées, qu'il a rencontré ses disciples les plus distingués et publié tous ses ouvrages (2). La vogue de son système n'a pourtant duré en France
(1) Journal général de médecine, de chirurgie et de pharmacie, ou recueil périodioque de la Société de médecine de Paris, t. XXXIf, p. 123.
(2; Gall, Anatomie et physiologie du système nerveux en général et du cerveau en particulier, avec des observations sur la possibilité de reconnaître plusieurs dispositions intellectuelles et morales de l'homme et des animaux par la configuration de leurs tètes. 4 vol. avec atlas. Paris, 1810-1820. Sur les fonctions du cerveau et sur celles de chacune de ses parties, avec des observations. Paris, 1822-1825, 6 vol. in-S".
d06 MOUVEMENT SCIENTIFIQUE, INSTITUTIONS MÉDICALES. [1814-
qu'une dizaine d'années. Lorsqu'il rouvrit en 1825 son cours annuel de crânioscopie dans rampliithéàtre de la rue Saint-Yictor, il n'y trouva plus l'affluence des anciens jours, ses séances annuelles se passèrent dans le vide, et lorsqu'il mourut, son rôle de systématique était fini depuis longtemps (1). Son journal n'avait pas de lecteurs, la société qu'il avait fondée n'existait plus que de nom, elle manifeste qu'elle publia en 1835 réussit à peine à rappeler au monde savant qu'elle vivait encore (2).
2o Théories physico-chimiques.
Le vitalisme pouvait à la rigueur se défendre encore sur le terrain mystérieux de l'innervation, mais il lui était impossible de maintenir plus longtemps son autocratie dans le domaine des fonctions organiques. Plusieurs fois déjà la physique et la chimie avaient tenté de l'envahir, mais ces prétentions prématurées n'avaient abouti qu'à d'infructueuses tentatives, et les doctrines de Sylvius, de Willis ei de Boerhaave étaient restées à l'état de roman historique, pour attester l'impuissance des sciences physiques au xvii" siècle. Ces dernières avaient marché depuis cette époque, et le moment était venu pour elles de conquérir leur place dans l'interprétation des phénomènes de la vie. Lavoisier avait planté un premier jalon en 1789. En démontrant que la respiration n'est qu'une combustion lente de carbone et d'hydrogène, il avait établi en principe que les corps vivants n'échappent pas aux lois générales qui régissent la matière, et malgré l'opposition qu'il avait rencontrée dans le camp tout-puissant des vitalistes, cette vérité n'en avait pas moins fait son chemin. Trente ans plus tard, Magendie vint l'affirmer d'une manière bien autrement exclusive, et posa en principe qu'un seul et même ordre de propriétés pouvait suffire à l'explication de tous les phénomènes, aussi bien dans le règne organique que dans le règne inorganique.
Magendie n'était cependant pas un systématique, il avait horreur des idées préconçues et des explications hypothétiques ; il gardait pour les faits un respect absolu. C'est avec cette tendance qu'il aborda l'étude de la physiologie, et c'est par un esprit de réaction contre l'abus des raisonnements qu'il adopta pour méthode l'expérimentation empirique et la constatation brutale du fait en dehors de toute interprétation. C'est ainsi qu'il a fondé en France la physiologie expérimentale. Bien d'autres sans doute avaient fait avant lui des expériences sur les animaux vivants; Harvey, Haller, Bichat, Legallois, etc., y avaient eu recours, mais avec une extrême réserve, pour découvrir ou pour constater quel-
(1) Gall (François-Joseph), était né à Ticfenbrunn (grand-duclié de Bade) le 9 mars 1750. Il mourut à Montrouge le 22 août 1828. .:
(2) Manifeste de la Société physiologique de Paris. [Gazette médicale de Paris, 1835, no 33, feuilleton.) , .
que fait important. Magendie, au contraire, en fit un moyen habituel d'étude et même de démonstration. Il les transporta du laboratoire dans ramphitliéàtre, il se servit des animaux comme les chimistes se servent des réactifs, il institua, en un mot, un véritable cours de vivisections. Cet enseignement, alors unique en Europe, fut fréquenté par des élèves et par des savants de tous les pays, qui transportèrent dans leurs écoles le germe de la nouvelle physiologie expérimentale qui venait de naître à Paris (1). C'est en procédant ainsi, en faisant ces recherches au jour le jour, un peu au hasard, en public, et, pour ainsi dire, de concert avec les assistants, qu'il a accompli la plupart des travaux qui ont fondé sa réputation. Nous n'avons pas à soulever ici les graves questions que les vivisections soulèvent. Si Magendie en a abusé, s'il n'a pas tiré de ses sanglantes hécatombes du collège de France (2) tout le parti qu'il en attendait, ce genre d'investigation n'a pas moins produit entre ses mains d'importants résultats, et son successeur, son illustre élève, Claude Bernard, leur a dû de belles découvertes et une moisson de faits imprévus qu'aucun autre genre de recherches n'aurait pu lui fournir.
Le premier point de physiologie sur lequel Magendie porta son attention fut la théorie de l'absorption. On sait quelles étaient alors les doctrines régnantes. Bichat avait appliqué aux absorbants son système d'explications faciles. Les lymphatiques munis de bouches absorbantes^ avait-il dit, jouissent d'une sensibilité spéciale et d'une contractilité en vertu desquelles ils admettent certaines substances et repoussent les autres. Bichat, comme le fait observer Bérard (3), n'avait point inventé cela, Cruikshank et Hunier l'avaient trouvé avant lui, mais il ne fallait pas être difficile pour se contenter de pareilles explications, et Magendie avait bien le droit de penser et de diïe que c'étaient là des subterfuges derrière lesquels se cachait l'ignorance. Il ne lui fut pas difficile de prendre en défaut celte sagacité si gratuitement prêtée aux organes de l'absorption, mais il s'agissait de mettre quelque chose à la place, et Magendie leur substitua l'imbibilion (4). Dans une série d'expériences aussi ingénieuses que multipUées, il entreprit de démontrer que -les tissus sont perméables puisqu'ils sont poreux, et se laissent traverser parles liquides sur le vivant comme sur le cadavre; que les parois des vaisseaux sanguins sont dans le même cas et laissent entrer les liquides
(1) Cl. Bernard, Rapport sur les progrès de la physiologie, p. 7. .. (2) Magendie avait commencé ses recherches en 1809, et c'est en 1830 seulement qu'il fut nommé professeur au Collège de France. La plupart de ses travaux ont été faits dans l'intervalle qui sépare ces deux dates.
(3) P. Bérard, Cours de j)hijsiologie fait à la faculté de médecine de Paris. Paris, 1849, t. II, p. 665.
(4j Magendie, Mémoire sur le mécanisme de l'absorption chei les animaux à sang rouge et c/taî/rf, lu à l'Académie de médecine de Paris en octobre 1820, in Journal de physiologie expérimentale, t. I, p. 10.
aussi bien que les lymphaliques ; que le même phénomène s'exerce en sens inverse en vertu des mêmes lois, et que ce sont là de simples phénomènes d'imbibilion. « Ces deux grandes fonctions, dit-il, auxquelles )) on a donné le nom d'absorption et d'exhalation, ne sont autre chose » pour nous que l'imbibition s'effectuant tantôt du dehors au dedans, » tantôt du dedans au dehors (1). »
Une fois entrées dans le vaisseau, les substances absorbées se mêlent aux liquides qu'il renferme et se mettent à cheminer avec lui sous l'influence toute-puissante du moteur central de la circulation. Telle fut la seconde application que fit Magendie des lois de la physique à l'interprétation des phénomènes de la vie.
Bichat avait professé que l'action du cœur s'arrête aux dernières ramifications artérielles, et que le sang, pourtraverser les capillaires, obéit à une action toute vitale. Magendie entreprit de prouver que la circulation n'est qu'un phénomène d'hydraulique ; que dans cet appareil, le cœur représente la pompe et les vaisseaux sanguins les tuyaux ; que ces derniers, en vertu de leur élasticité, réagissent sur la colonne des liquide qu'ils charrient et transforment en un mouvement continu l'impulsion saccadée que le sang a reçue du cœur; qu'en dehors de contractions de ce viscère tout se passe en un mot en vertu des lois physiques qui n'ont rien à revoir avec les propriétés vitales (2).
Nous ne pousserons pas plus loin l'examen des idées de Magendie ; ce que nous avons dit suffit pour exposer sa méthode et sa façon de raisonner. Il y a sans doute dans ces théories bien des exagérations et bien des erreurs ; il a pris plus d'une fois les conditions des phénomènes pour leur cause, mais ces erreurs sont de celles qui se rectifient, et la physiologie expérimentale s'est chargée elle-même de les corriger, tandis que les explications vitalistes, en décourageant les recherches, étaient la négation même du progrès. Magendie n'était pas, du reste, le seul physiologiste de cette époque qui réagit contre ces doctrines. Pendant qu'il se livrait à ses expériences sur l'imbibition, Fodéra arrivait de son côté à des résultats analogues par des moyens du même genre (3), et quelques années plus tard, Dutrochet, par la découverte de Yendosmose, donnait une interprétation nouvelle aux faits constatés par ses prédécesseurs, et faisait faire un pas de plus à la question (4).
Les sociétés savantes entraient de leur côté dans cette voie nouvelle et
(1) Magendie, Leçons sur les phénomèms physiques de la vie, 2e leçon. De la porosité et de l'imbibition, t. 1, p. 8i.
(2) Magendie, Leçons sur les phénomènes physiques de la vie, 4-e leçon. Hydraulique vitale, t. II, p. 50.
(3) Fodéra, Recherches expérimentales sur l'absorption et l'exhalation. Paris, 1824, in-80.
(4) Dutrochet, l'Agent immédiat du mouvement vital dévoilé dans sa nature et dans son mode d'action chez, les végétaux et chen, les animaux. Paris, 1826, in-S".
y appelaient les expérimentateurs. En 1821, l'Académie des sciences mit au concours, pour l'année 18:23, la délerminalion des causes, soit chimiques, soit physiologiques, de la chaleur animale; en 4823, elle proposa, pour sujet du prix à donner en 1825, l'étude des mêmes problèmes appliqués aux phénomènes de la digestion, et les deux mémoires qui lui furent adressés, l'un par Leuret et Lassaigue (1), l'autre par Tiedemann et Gmelin (2), représentent les premiers travaux sérieux qui aient été faits sur les phénomènes intimes de cette importante fonction, et sont encore consultés avec fruit par les physiologistes de nos jours.
L'étude du sang occupait à son tour les chimistes et les physiologistes. Vogel et Brandt y constataient la présence des gaz déjà signalés par Mayow au xvii'' siècle, et par Humphry Davy en 1 799, mais qui ne devait être mise complètement hors de doute qu'en 1837, par les travaux de Magnus. Prévost et Dumas, en 1823, démontraient la présence de l'urée dans le torrent circulatoire chez les animaux auxquels ils avaient extirpé les reins (3). Magendie déterminait des maladies artificielles en modifiant par des injections la composition du sang, et Leuret, en 1826, démontrait que le sang des animaux charbonneux est un poison pour les animaux de la même espèce, et qu'on peut produire des accidents analogues par l'injection sous la peau de la matière charbonneuse. Il entrevoyait déjà la possibilité d'expliquer par une altération analogue la production des maladies pestilentielles (i).
Ces premières observations d'hématologie pathologique étaient un grand pas fait déjà vers cet humorisme expérimental auquel le microscope et les procédés plus perfectionnés de la chimie contemporaine devaient plus tard prêter leur appui, et que nous verrons se développer dans les périodes suivantes.
3° Ovolog-ie.
Il nous reste à enregistrer une dernière conquête physiologique dont l'importance peut être mise sur la même ligne que les précédentes. C'est la découverte de l'œuf humain, faite, en 1827, par Charles-Ernest Baër. L'histoire de l'œuf chez l'homme et chez les mammifères ne compte encore que deux siècles , elle remonte aux travaux de Régnier de Graaf. Il a le premier compris la signification des vésicules ovariques qui portent
(1) Leuret et Lassaigne, Recherches physiologiques et chimiques pour servir à l'histoire de la digestion. Paris, 18"25.
(2) Tiedemann et Gmelin, Recherches expérimentales physiologiques et chimiques sur la digestion, traduit par Jourdan. Paris, 1826-1827, 2 vol. in-S".
(3) Annales de physique et de chimie, 1823, t. XXIII, p. 90.
(4) Leuret, Recherches et expériences sur l'altération du sang. {Archives générales de médecine, A« année, t. XI, p. 98.)
son nom, et démontré expérimentalement que ce sont elles qui fournissent l'élément femelle de la procréation (1). Jusqu'alors tout le monde les avait prises pour des hydatides, à l'exception toutefois de Van Horne, qui avait soupçonné que c'était peut-être de véritables œufs. De Graaf tomba dans la même erreur, et cette erreur recula d'un siècle et demi la découverte qu'il avait été si près de faire. En 1797, Cruikshank, pour là première fois, trouva des œufs dans les trompes de la lapine (2). En 1825, Prévost et Dumas en rencontrèrent tout près du pavillon, et comme ils reconnurent que ces œufs étaient quatre fois plus petits que la vésicule de de Graaf, ils émirent la pensée que ces dernières contenaient, très-probablement dans, leur intérieur les petits ovules des cornes environnés d'un liquide destiné à faciliter leur arrivée dans l'utérus. Ils allèrent plus loin et, à deux reprises différentes, en ouvrant des vésicules très-avanCées, ils y rencontrèrent un petit corps sphérique, d'un millimètre de diamètre, mais différent des ovules trouvés dans les cornes par sa transparence beaucoup moindre (3). Il était impossible de toucher de plus près à une découverte sans la réaliser. Ils avaient vu l'œuf et ne l'avaient pas reconnu. Cette gloire était réservée à Baër, que ses travaux sur le développement de l'oiseau avaient déjà illustré, et qui a eu de plus le mérite de saisir les phases les plus importantes de son développement ultérieur. Toutefois Baër commit aussi une méprise; au lieu de reconnaître l'œuf tout entier dans le corps qu'il avait sous les yeux, il ne vit en lui qu'une vésicule [analogue à cell^ que Purkinje (4) avait découverte deux ans auparavant dans l'œuf de l'oiseau, et c'est pour cela qu'il lui donna le nom d'o!)«?e et qu'il continua à considérer la vésicule de de Graaf tout entière comme l'analogue de l'œuf de l'oiseau. La découverte n'était donc encore qu'ébauchée, elle n'a été définitive qu'en 1831, lorsque Coste a démontré l'existence d'une vésicule germinative dans l'œuf de l'homme et des mammifères, et assimilé complètement ce dernier à l'œuf des oiseaux et des autres vertébrés (5). On a revendiqué la priorité de cette découverte en faveur de Bernhard et de Warthon Jones, or tous deux ont reconnu de la façon la plus formelle les titres de notre compatriote, et le travail de Warthon Jones est postérieur au sien de toute une année (6). L'année suivante, Wagner découvrit la tache germinative à laquelle on a donné son nom, et qui n'a pas, à beaucoup près, l'importance qu'on lui a donnée. Depuis cette époque, les travaux de Bischoff, de Raciborsky, de Négrier, de Pouchet, de Valentin, ont fait faire à cette
(1) De Graaf, /)emîiZterHm organis generaUoni inservientlbus, 1672. Lugduni Batavorum.
(2) ê. Cniikshhnk, Phil'osophical Transactions, 1797, t. I, p. 197.
(3) Prévost et Dumas, Annales des sciences naturelles, 1" série, t. III, p. 135.
(4) Purkinje, Sijmbolœ ad ovi avium historiam ante incubationem. Liim^s, 1830.
(5) Coste, Recherches siir la génération des mammifères. Paris, 183i, p. "29. (G) Yoy. Longet, Traité de physiologie. Paris, 1869, t. TU, p. 738.
ÎDranche de la physiologie de tels progrès qu'il n'en est pas aujourd'hui de plus avancée.
^ i. — L'auscultation, les doctrines médicales et la thérapeutique.
Pour terminer notre excursion sur les confins de la chirurgie, il nous reste à combler quelques lacunes, et nous nous trouvons tout d'abord en présence des deux noms et des deux faits médicaux les plus considérables du xix'' siècle, de VauscuUation et de la Doctrine physiologique, de Laënnec et de Broussais, de ces deux Bretons si différents de caractère et de tendances, qui ont exercé tant d'influence sur les destinées du monde médical. Loin de nous la pensée de placer sur la même ligne leurs titres à la reconnaissance des hommes, La doctrine physiologique, après avoir excité, dès son apparition, un enthousiasme dont nous ne pouvons aujourd'hui nous rendre compte, s'est évanouie avec la généraration médicale qu'elle avait passionnée, et en suscitant après elle une réaction qu'il faut combattre à son tour. L'auscultation, accueillie d'abord avec une froideur, une indifférence tout aussi inexplicable, n'a fait que grandir en subissant l'épreuve du temps. L'histoire a relégué le nom d& Broussais dans la classe des faux prophètes, elle a rangé Laënnec parmiles bienfaiteurs de l'humanité. C'est ainsi que la postérité fait justice des entraînements trop faciles et des jugements précipités.
1» Découverte de l'auscultation.
Laënnec appartenait, nous l'avons dit, à l'école de Bichat, il avait au début de sa carrière suivi l'impulsion du maître, et l'anatomie pathologique avait été l'objet de ses premiers travaux; mais au lieu de l'envisager au point de vue purement spéculatif et d'étudier les altérations organiques comme des objets d'histoire naturelle, il s'était appliqué tout d'abord à saisir le côté pratique de son sujet, à établir entre les symptômes observés au lit du malade et les lésions trouvées à l'autopsie une relation qui pût profiter tout à la fois au diagnostic et au traitement. Par une prédilection de malade, -il avait surtout porté son attention sur les affections de poitrine, et en particulier sur la phthisie, que. les recherches de Bayle venaient d'éclairer d'un jour tout nouveau. A cette époque, leur diagnostic était encore aussi obscur qu'au temps d'Hippocrate, de Baglivi et de Pierre Franck. Cependant, un demi-siècle auparavant, Âvenbrugger avait fait connaître un précieux moyen d'explorer la poitrine (1). « Après avoir mûri cette découverte pendant sept ans dans le 3) silence, il l'avait fait connaître dans une brochure de cent pages qui
(I) Aveiibrugger (Léopoldi, Inventum novum ex percussione thoracis humani ut signo ohtnisos intenù pecioris morbos detegendi. y'mdohonce, ilGo, in-S", traduit en français par Rosière de la Chassagne en 1770, et par Cprvisart en 1808.
» n'obtint qu'une mention de Van Swieten et de Stoll et ne fixa pas sur lui )) l'attention de ses contemporains. Avenbrugger était mort sans se douter » peut-être de l'importance que devaient acquérir ses recherches. Corvisart » les tira de l'oubli, et après trente ans les fit connaître à l'Europe et à » la patrie même de l'auteur (1). »
Entre les mains de Corvisart, la percussion prit une importance réelle et introduisit dans le diagnostic des maladies de poitrine un premier degré de précision. Laënnec en fit l'essai, mais elle ne répondit pas à ses espérances. Bien qu'il ait indiqué, avec plus de soin et de méthode que ses devanciers, les précautions qu'elle exige et les renseignements qu'elle fournit, il arriva à cette conviction qu'elle peut souvent conduire à des erreurs de diagnostic, et que son application est forcément res' Ireinte à un très-petit nombre de cas. C'est alors que l'idée lui vint de se frayer une route nouvelle, d'utiliser le sens de l'ouïe d'une manière plus directe, d'écouter en un mot ce qui se passait dans la poitrine au lieu d'interroger sa sonorité. Un passage d'Hippocrate, jusqu'alors inaperçu, lui avait suggéré cette idée, un hasard lui fit trouver le stéthoscope, et c'est alors que, muni de cet instrument et guidé par cette lumière, il se mit à la recherche des faits sans nombre qu'ils allaient lui révéler, avec une ardeur et une ténacité sans égales (2). Ce labeur dura trois années, dont chaque jour fut marqué par quelque découverte nouvelle saisissante d'originalité, et pendant trois ans Laënnec, avec la patience des hommes de sa race, garda le secret de sa découverte, sans craindre qu'une main étrangère ne vînt lui ravir son trésor. Ce ne fut qu'en 1819 que le traité de l'auscultation médiate vint faire connaître au public médical le nouveau mode d'investigation et les résultats considérables qu'il avait déjà produits (3). Cet admirable ouvrage, où la science est versée à pleines mains, où tout est exposé avec une lucidité, une méthode, une abondance de faits incroyables, ce livre auquel un demi-siècle d'études et de recherches n'a presque rien ajouté, fut accueilli avec plus de surprise que d'enthousiasme. On affecta de ne voir dans la méthode nouvelle que le stéthoscope, et d'abaisser la découverte de l'auscultation au niveau d'une invention instrumentale. Laënnec, du reste, avait prêté lui-même les mains à cette erreur en attachant trop d'importance à ce cylindre, et en exagérant les inconvénients de l'auscultation immédiate. On a peine à comprendre aujourd'hui l'indifférence
(1) R.-T.-H. Laënnec, Traité de Vauscultation médiale, 4e édit., t. I, p. 33. Le livre d'Avenbugger, traduit en 1770, était pourtant connu des médecins de cette époque et notamment de Grimaud et de Fouquet, qui en parlaient dans leurs cours.
(2) C'est en 181 G que Laënnec commença ses recherches à l'hôpital Necker. {Traité de l'auscultation, 4e édit., 1836, p. 11.)
(3) R.-T.-H. Laënnec, De l'auscultation médiate, ou Traité du diagnostic des maladies des poumons et du cœur, fondé principalement sur ce nouveau mode d'exploration. Paris, 1819, 2 vol. in-8°.
avec laquelle les meilleurs esprits de l'époque accueillirent le magnifique ouvrage de Laënnec et les étranges objections qu'ils lui adressèrent. Rostan, qui lui consacra deux longs articles dans le journal qu'il rédigeait alors en collaboration avec Béclard, Cliomel, les deux Cloquet et Orfda, Piostan le trouvait trop long : « Il serait indispensable, disait-il, )) d'en faire une analyse pour les praticiens qui n'ont pas le loisir de )) lire ces deux gros volumes. Tout d'ailleurs n'était pas bon dans ce )) livre, et quant à la valeur du nouveau mode d'exploration, il croyait )) devoir suspendre son jugement et répéter à. loisir, avant de se pro- )) noncer, les expériences de l'auteur, ce qui devait demander un temps » fort long. » C'est ainsi que Rostan appréciait l'œuvre de Laënnec. Sans doute il eût fallu du temps pour vérifier un à un tous ces faits conquis à l'aide de trois années d'ardentes recherches; mais pour être fixé sur la valeur de la méthode, pour la proclamer la plus grande découverte médicale du siècle, il suffisait d'une heure passée dans une salle de malades ; mais il aurait fallu de plus un esprit élevé et dégagé de préventions; or cette époque n'en renfermait guère, et lorsque, sept ans après, Laënnec s'éteignit au fond de la Bretagne (1), c'est ta peine si la génération médicale à laquelle il appartenait put pardonner à l'inventeur de l'auscultation l'opposition ferme et vigoureuse qu'il n'avait pas cessé de faire à la doctrine de Broussais. Hâtons-nous de dire qu'en dépit de ces injustices sa découverte avait fait rapidement le tour du monde. Des médecins partis d'Allemagne, d'Angleterre, des États-Unis, étaient venus à Paris se placer sous la direction du maître. Son livre fut traduit en plusieurs langues; en France même les éditions se succédèrent rapidement, et lorsque, après une absence de deux ans nécessitée par le mauvais état de sa santé, il reparut à Paris en 1822, sur la foi d'une amélioration apparente, il y fut promu à des emplois éminents à la cour, à la faculté et au collège de France. La postérité lui a rendu une justice éclatante, et sa statue se dresse aujourd'hui sur la place Saint-Corentin, au pied de la cathédrale gothique de Quimper. C'est là que la génération médicale à laquelle nous appartenons tous est venue, le 15 août 1868, rendre un tardif hommage à la mémoire de notre immortel compatriote (2).
En retraçant rapidement l'histoire de cette découverte, nous avons éprouvé, nous ne le dissimulons pas, xC plaisir qu'on ressent à parler des grandes choses, mais nous ne nous accusons pas d'avoir commis un hors-d'œuvre. L'auscultation appartient à la chirurgie comme à la médecine. Est-il besoin de parler des services qu'elle a rendus au dia-
(1) René-Théodore-Hyacinthe L/Sennec était né à Quimper le 17 février 1781, il mourut à Kerlouarnec (Finistère) le 13 août 1826.
(2) Voyez les détails de cette imposante cérémonie et les discours qui y ont été prononcés dans le compte rendu fait par A. Latour dans V Union médicale, 1868, 3e série, t. VI, p. 249.
J. ROCHARD. — Chinircie franc. 8
iU MOUVEMENT SCIENTIFIQUE, INSTITUTIONS MÉDICALES. [18U-
gnostic des blessures des poumons et du cœur, à celui des tumeurs intrathoraciques, des corps étrangers et des polypes du larynx et de la trachée, du degré de précision avec lequel elle permet d'apprécier l'étendue et l'importance des épanchemenls de sang et de pus dans la cavité des plèvres, de la délicatesse des bruits qu'elle nous révèle dans les tumeurs anévrysmales dont le signe pathognomonique est de son fessort exclusif? Nous ne mentionnerons que pour mémoire et pour ne pas être incomplet l'application du stéthoscope faite par Lisfranc au diagnostic de la crépitation dans les fractures, le parti quïl croyait pouvoir en tirer pour la constatation des calculs et que Laënnec avait indiqué le premier (1), le signe stéthoscopique signalé par Desprès, Béarty et Corrigan, et qui permet de reconnaître, dès son début, la péritonite traumatique (2). Les services rendus à la chirurgie par la découverte de Laënnec sont bien peu de chose sans doute lorsqu'on les compare à ceux qu'elle a rendus à la médecine, mais ils suffisent pour nous justifier de lui avoir accordé quelques lignes dans un livre dont le principal but est de consacrer l'union indissoluble de toutes les branches de l'art de guérir.
2o Doctrine physiologique.
Le système de Broussais nous appartient au même titre. Bien que la chirurgie puisse à la rigueur se tenir en dehors des doctrines régnantes, elle en subit le joug à son insu et en garde souvent l'empreinte plus longtemps que la médecine elle-même. L'humorisme galénique avait déjà disparu de la scène médicale qu'on en trouvait encore la trace dans l'enseignement et dans la pratique de la chirurgie, il en a été de même de la doctrine physiologique; elle a bouleversé profondément toutes les idées sur la nature des maladies chirurgicales et leur a imposé ses dogmes liérapeutiques et sa médication exclusive. Le médecin qui devait remuer ainsi l'édifice médical jusque dans ses fondements n'était autre que ce chirurgien de la marine que nous avons vu, dans la période précédente, passer de la corvette V Hirondelle sur le corsaire le Boiigainville, et quitter le service en 1799, pour venir achever ses études à Paris. C'était à cette époque de rénovation splendide où le xix" siècle allait naître, où toutes les sciences prenaient leur essort. Bichat était alors dans toute sa gloire, Broussais suivit ses leçons et adopta ses principes. Reçu docteur après quatre ans d'études (3), il s'établit à Paris, où il végétait
(1) Lisfranc prétendait également avoir tiré un parti avantageux du stéthoscope pour reconnaître les calculs biliaires, la tympanite, l'hydarthrose et les corps étrangers des articulations. {Mémoire snr de nouvelles applications du stéthoscope. Paris, août 1823, chez Gabon.)
(2) Gompendium de chirurgie, t. I, p. 25.
(3) La thèse inaugurale de Broussais portait un titre qui n'était guère en rapport
depuis quelque temps, lorsque Desgenettes lui tendit la main et le fit entrer dans le service de l'armée. C'est pendant le cours de ses campagnes qu'il recueillit les matériaux de son Traité des phlegmasies chroniques, où perce pour la première fois cette pensée que l'inllammation joue le plus grand rôle dans les maladies, et que c'est par elle que survient le plus grand nombre des décès. Ce livre fit peu de bruit et ne fut guère apprécié que par Pinel, Chaussier et Desgenettes. En ISli, Broussais revint d'Espagne; il fut nommé second professeur au Yal-de- Gràce et ouvrit un cours de médecine pradque. Timide et embarrassé à ses premières leçons, il ne tarda pas à s'enhardir en présence des nombreux auditeurs qu'attirait sa réputation naissante. Son amphithéâtre de la rue du Foin devint bientôt insuffisant; il se transporta d'abord à l'École pratique, puis dans ce local de la rue des Grès qui est demeuré célèbre, et où il donna carrière à toute la fougue de son tempérament, à toute la hardiesse de ses idées.
Le moment était propice. La faculté -était à peu près abandonnée, l'enseignement libre dans tout son éclat. La jeunesse ardente de la restauration accourait partout où elle sentait un germe d'opposition, et Broussais s'attaquait à tout, aux hommes comme aux doctrines. Il n'avait rien de remarquable comme orateur, il avait même l'habitude de lire ses leçons, mais il interrompait à chaque instant sa lecture pour donner un libre cours à sa verve, à son ironie, à ses sarcasmes. Il savait au plus haut point passionner son auditoire et lui faire partager les sentiments qui l'agitaient. Sa voix puissante faisait retentir les murs de son amphithéâtre et allait remuer au dehors les auditeurs impatients qui n'avaient pu trouver place sur ses gradins. « Parfois même, dit » Dubois (d'Amiens), auquel nous empruntons la plupart de ces dé- )) tails, on le voyait, à l'issue de ses leçons, s'arrêter sur la place de )) l'Ecole-de-Médecine, entouré d'élèves fanatisés, menaçant du geste » l'orgueilleux édifice, apostrophant les professeurs et tonnant tout â la » fois contre leurs fausses doctrines, contre leur pourpre et leur her- » mine. Il n'était encore que le tribun de la science, il allait bientôt en ^) devenir le dictateur (1). »
C'est en 1816 qu'il publia son fameux Examen de la doctrine médicale généralement adoptée (2). Ce livre eut un retentissement prodigieux;
avec la doctrine qu'il devait professer plus tard : Recherches sur la fièvre hectique considérée comme dépendante d'une lésion d'action des différents systèmes, sans vice organique. Paris, an XII, in-S» de 130 pages.
(1) Fréd. Dubois (d'Amiens), Eloge de F.-J. Broussais, lu dans la séance publique annuelle du 5 décembre 1848 de l'Académie de médecine.
(2) Broussais, Examen de la doctrine médicale généralement adoptée et des systèmes de nosologie dans lesquels on détermine par les faits et par le raisonnement leur influence sur le traitement et la terminaison des maladies. Paris, 1816, in-S". Une seconde édition refondue a paru en 1821. 2 vol. in-S". Une troisième en 1829-1834. 4 vol. in-8o, avec des modifications importantes.
c'était comme un formidable cri de guerre parti du Val-de-Grâce. Il y attaquait ouvertement les plus hautes réputations, sans ménagement comme sans faiblesse, et toute la jeune génération médicale applaudissait à outrance aux grands coups qu'il leur portait.
La doctrine de l'irritation vit chaque jour s'augmenter le nombre de ses prosélytes, et chaque publication nouvelle lui créa de nouveaux adhérents. Elle se répandit en France avec une incroyable rapidité, et fut acclamée comme une religion médicale nouvelle. Quelques bons esprits, au nombre desquels nous avons vu figurer Laënnec, tentèrent seuls d'opposer une digue au torrent, mais leurs efforts furent impuissants à combattre cet esprit de vertige; il ftiUut vingt années de triomphes pour répuiser, il fallut que la terrible épidémie de choléra de 1832 vînt lui porter le dernier coup.
Bichat avait eu le rare bonheur de mourir avant de voir s'écrouler sa doctrine, Broussais eut le malheur de survivre à la sienne. Lorsqu'on 1831 le gouvernement de Juillet institua pour lui la chaire de pathologie et de thérapeutique générales (1), il crut voir refleurir les beaux jours de la rue des Grès, mais son heure était passée ; il eut beau chercher à passionner comme autrefois son auditoire, il vit peu à peu ses bancs se dégarnir et la foule se porter vers ses collègues. L'attrait de la lutte, les passions qui s'y étaient mêlées n'existaient plus; l'évidence commençait à dessiller les yeux les moins prévenus, et la doctrine physiologique allait se trouver en présence d'une dernière épreuve dont elle ne devait pas se relever.
Depuis, quelques années, des maladies nouvelles étaient venues étonner l'Europe et absorber l'attention des médecins. En 1828, ils avaient vu survenir à Paris une épidémie étrange, plus douloureuse que grave, dont la nature et les causes avaient échappé à toutes leurs investigations, et qui, après un règne de deux ans, avait disparu sans raison apparente et sans avoir laissé découvrir son secret. Désignée, en désespoir de cause, par un de ses symptômes, Yacrodynie est restée à l'état d'énigme. L'année même de son apparition, la fièvre jaune éclata de nouveau sur les côtes d'Espagne, et vint raviver la discussion à laquelle avait donné lieu l'épidémie de Barcelone survenue sept ans auparavant. La question de la contagion s'était dressée devant l'opinion médicale avec une énergie nouvelle. Le vieil édifice sanitaire avait été attaqué dans ses bases 'par un médecin qui avait mis au service de cette cause une puissance de conviction, une ardeur de prosélytisme et un courage qui firent l'admiration de ses adversaires eux-mêmes. Chervin niait la contagion des maladies erra-
(I) Elle fut créée par ordonnance du 16 février 1831. Des cinq chaires demandées par la commission de 1830, ce fut la seule que le gouvernement consentit à instituer, et ce fut évidemment en vue de Broussais. Sa nomination souleva pourtant dans l'école une protestation que la faculté appuya près du ministre, mais celui-ci n'en tint pas compte.
tiques et demandait la suspension des quarantaines, des lazarets, des cordons sanitaires, de tous ces vieux engins de la prophylaxie sanitaire, qui ne servaient, disait-il, qu'à augmenter l'intensité des épidémies en concentrant leur action. Il avait parcouru le monde pour chercher, dans tous les foyers d'épidémie, des arguments et des preuves, et cent fois il avait jeté sa propre vie comme enjeu dans cette terrible partie. Une lutte des plus vives s'était produite dans les sociétés savantes et dans la presse. L'opinion publique s'était abandonnée au courant le plus facile en inclinant vers les idées rassurantes de Chervin, et cette fois encore les principes de la doctrine physiologique avaient remporté la victoire; mais pendant qu'on agitait ainsi des questions théoriques et que la maladie qui avait traversé l'Atlantique s'éteignait sur le rocher de Gibraltar, un fléau bien autrement effrayant allait fondre sur l'Europe et donner à ces problèmes une terrible actualité. Celui-là venait de l'Orient, il suivait la grande route des épidémies du moyen âge; depuis quinze ans il ravageait le monde, et l'opinion médicale ne commença à s'en émouvoir que lorsqu'il fut à nos portes (1). On se souvient encore de la brusquerie de son apparition. Au mois de février 1832, on apprit que le choléra était à Londres; le 15 mars on le signalait à Calais, le 26 il éclatait à Paris, où il s'était élancé d'un seul bond; le l'"^ avril il avait envahi tous les quartiers de cette immense cité, quinze jours après il avait fait 7000 victimes, et à la fin de l'épidémie, qui dura près de six mois, on en comptait 18 402. Dans aucune des grandes villes qu'il avait ravagées il n'avait déployé une semblable violence (2). La population fut comme affolée de terreur. L'étrangeté du mal, sa foudroyante rapidité, l'aspect des cadavres, tout donnait au fléau quelque chose de mystérieux et d'horrible qui frappait l'imagination. La désertion fut générale (3). Le peuple, se voyant abandonné, fut pris de désespoir et de fureur. Des rumeurs sinistres, des bruits d'empoisonnement circulèrent comme à Saint-Pétersbourg et à Moscou, et on s'en prit aux médecins eux-mêmes.
(1) Le choléra avait éclaté au mois de mai 1817 sur les bords du Brahmapoutra; pendant quatre ans il ravagea les contrées orientales de l'Asie ; puis, marchant à l'ouest, il envahit ses régions occidentales, et entra en Europe en 1830. Il parcourut la Russie, la Pologne, tout le littoral de la Baltique, et parut en Angleterre en 1831 ; il ravagea la France en 1832, l'Espagne et le nord de l'Afrique en 1833 et 1834, reparut dans le midi de la France en 1835, se répandit dans toute l'Italie, et rentra dans son foyer après cette course de vingt années, pour en sortir de nouveau au bout de douze ans et commencer cette série de débordements périodiques auxquels il nous a habitués.
(2) Saint-Pétersbourg avait perdu 9258 habitants sur une population de 430 000. Soit 21,53 sur 1000. — Berlin avait perdu 1407 habitants sur une population de 225 000. Soit 6,25 sur 1000. — Vienne avait perdu 2000 habitants sur une population de 300 000. Soit 6,66 sur 1000. — Londres avait perdu 1445 habitants sur son immense population. Paris avait perdu 18 402 sur 785 862. Soit 23,44 sur 1000.
(3) Les voitures pubbques emportaient sept cents personnes par jour. La famille royale et les ministres restèrent à leur poste.
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qu'on accusait de complicité avec le gouvernement et la police. L'aspect de la ville était effrayant, la nuit surtout; les tombereaux chargés de cadavres parcouraient les rues désertes, à la lueur de grands feux allumés pour purifier l'atmosphère, les hôpitaux regorgeaient de malades, et. les mourants venaient prendre la place des morts. Les médecins, surpris eux-mêmes par une invasion aussi brusque, se trouvèrent complètement débordés. Leur dévouement fut à la hauteur de leur tâche; l'ingratitude avec laquelle leurs services furent reçus nel'ébranla même pas. Devant cet horrible fléau, toutes les distinctions de spécialité ou de position disparurent. Les chirurgiens tinrent à honneur d'ouvrir leurs salles aux cholériques et de les soigner eux-mêmes (1); ils n'obtinrent pas de plus mauvais résultats que leurs confrères , car toutes les médications étaient d'une impuissance égale. Aucun traitement efficace n'avait été découvert, aucun spécifique n'avait surgi et ne devait surgir plus tard.
Broussais, dont ce drame pathologique nous a quelque peu écarté, voulut élever la voix en faveur de sa doctrine. Il déclara que le choléra était une gastro-entérite intense, et rien de plus ; que tous les phénomènes généraux n'étaient que des réactions sympathiques, et qu'il fallait les combattre par les émoUients elles émissions sanguines. Des amis imprudents proclamèrent dans les journaux politiques qu'il sauvait treize malades sur vingt, à une époque où les autres en perdaient deux sur cinq. Ces annonces fastueuses vinrent échouer devant le bon sens du public et l'évidence des faits. La médication antiphlogistique n'était pas seulement absurde, elle était inappUcable. Pour faire prendre les sangsues, on était obhgé de pratiquer des incisions préalables ; les saignées ne donnaient pas de sang, et les fanatiques qui allèrent jusqu'à ouvrir la temporale n'en obtinrent pas davantage. En France, on s'en tint là, et pourtant les chirurgiens de BerUn avaient été plus loin encore. Ils avaient ouvert la brachiale, la crurale; ils avaient été jusqu'à couper la carotide pour introduire un stylet dans le cœur et tâcher d'en réveiller les contractions. Ces excentricités, du reste, ne durèrent qu'un instant; la doctrine physiologique, à son déclin, rencontrant sur sa route la maladie qui devait lui donner le plus éclatant démenti, ne survécut pas à cette épreuve. Il ne restait plus au réformateur qu'à disparaître de la scène, mais il n'en eut pas le courage; il voulut tenter un dernier effort pour reconquérir la popularité, et désespérant d'y réussir sur un terrain qui n'était plustenable, il se jeta dans la phrénologie, que Gall avait, comme nous l'avons dit, mise à la mode une vingtaine d'années auparavant. Cette singulière désertion lui valut un regain de popularité. On avait répandu le bruit que
(1) Dupuytrcn, Breschet, Sanson, à l'Hôtel-Dieu ; Lisfranc, Velpeau, Gerdy, Bérard, Guersant, Ricord, dans leurs liôpitaux respectifs, se consacrèrent tout entiers à leur traitement.
le tribun des anciens jours, après avoir renversé les idoles, allait monter plus haut encore et s'attaquer, avec un redoublement d'audace, à ces deux grands dogmes fondamentaux de toute société humaine : le spiritualisme de Tàme et l'existence de Dieu. On promettait en son nom des doctrines incendiaires, et la foule accourut. Les portes de l'amphithéâtre lurent assiégées, des scènes de désordre eurent lieu, Broussais se crut un instant rajeuni de vingt années; mais la police intervint et son cours fut fermé (1). 11 n'avait plus d'ailleurs que peu de temps à vivre; c'est en 1836 qu'il avait inauguré son enseignement phrénologique, il mourut le 16 novembre 1838. Son règne avait duré dix-huit ans. Commencé en 1816, avec la première édition de Y Examen des cloclrines, il a fini en 1834, avec le dernier numéro des Annales de la médecine physiologique, dans lequel le réformateur jetait encore au monde médical un dernier défi et une dernière menace.
Nous n'avons pas à faire ici l'exposé de ce système. Tout le monde connait ce dualisme physiologique qu'on peut faire remonter d'âge en Age, jusqu'à la secte des méthodistes; que Thémison (de Laodicée), que Tessalus (de Tralles), que Soranus (d'Éphèse), ont professé dans l'antiquité ; qui, repris plus tard par Sylvius, Hecquet, Frédéric Hoffmann et par Brown, venait de subir en Italie sa dernière transformation entre les mains de Rasori et de Tomassini. Chacun sait à quel point cette doctrine, qui n'était en fin de compte que le brownisme retourné, prêtait le liane à la critique et à ce terrible reproche d'ontologie que son auteur jetait sans cesse au visage de ses adversaires. Convenons toutefois qu'on n'a pas toujours été complètement juste à son égard, et que la réaction quelle a suscitée a quelque peu dépassé le but. Il faut, pour la bien juger, se reporter à l'époque qui l'a précédée; il faut se représenter l'étal d'anarchie dans lequel la médecine était plongée, et que nous avons essayé de dépeindre au commencement de ce travail ('2). La doctrine physiologique a passé comme un torrent au milieu de ce chaos et l'a emporté dans sa course. Elle n'a sans doute rien fondé de solide sur ces ruines, mais elle a donné aux études une impulsion pratique, elle a ramené les esprits à l'observation des lésions organiques, à la recherche du diagnostic local, à la véritable interprétation des symptômes, et c'est dans cette voie que se sont accomplis les progrès dont nous nous enor gueillissons aujourd'hui.
Son influence sur la chirurgie a été toute différente. La doctrine des localisations morbides n'avait pas de conversion à opérer dans un milieu qui n'a jamais été suspect d'ontologie, et le réformateur comprit que, loin d'engager les chirurgiens à s'absorber dans la contemplation de la
Çl) Voyez Dubois d'Amiens, Eloge de Broussais, loco cit. in : Élo(jes lus dans les séances publiques de l'Académie de médecine. Paris, ISGi, t. 1er, p. 97. (2) Première période, cli. i", art. 4, p, 11.
partie malade, il fallait les conduire à porter leurs regards sur l'ensemble de l'organisme et à se préoccuper davantage des rapports qui existent entre les lésions externes et les lésions internes. Broussais reprochait vertement à A. Paré de les avoir méconnus : « Sa science, dit-il, n'allait » pas au delà de la lésion extérieure et des procédés mécaniques. De- » puis, il est vrai, la chirurgie s'est beaucoup perfectionnée, le chirur- » gien est devenu plus médecin. Mais les choses en sont encore, dans » plusieurs Etats voisins de la France, au point où elles étaient du temps y> d Ambroise Paré (1). » « Rappelez-vous, disait-il ailleurs, qu'on ne » meurt jamais par les lésions extérieures. »
En 1823, Bégin se chargea de faire l'application de ces idées dans un ouvrage qui reproduit fidèlement les tendances de l'époque (2). « Les » praticiens qui cultivent spécialement la chirurgie, disait-il, ne sauraient » évidemment demeurer étrangers aux progrès de la médecine, sans » compromettre incessamment l'honneur de l'art et sans exposer les ma- » lades aux accidents les plus graves. Ils ne doivent pas oublier que les » affections appelées chirurgicales sont constamment ou compliquées » de dérangement dans le rhythme et l'intensité des mouvements orgay> niques, ou le résultat plus ou moins tardif de modifications apportées ))à l'exercice de ces mouvements. Le chirurgien qui se bornerait à » l'opération ne serait qu'un ouvrier ignorant et grossier. » Puis il s'étonne que ces vérités ne soient pas plus connues, que la chirurgie n'ait pas participé aux progrès que la doctrine physiologique avait imprimés à la médecine, et il entreprend de la porter à la même hauteur. Ces principes sont trop complètement d'accord avec les nôtres pour que nous ne tenions pas compte à l'école de Broussais d'avoir combattu pour les faire prévaloir, mais l'application qu'elle en a faite n'était pas propre à leur assurer l'avenir. Le dogme de l'irritation a pu trouver une sanction apparente dans l'appréciation des phénomènes locaux qui accompagnent les lésions traumatiques, et l'inflammation y joue un assez grand rôle pour que la médication antiphlogistique quand même n'y ait pas donné de trop mauvais résultats. Ses adeptes ont exagéré le danger de la réaction inflammatoire, ils ont abusé pour la combattre de la diète et des sangsues, mais ils ont eu le mérite de contribuer à en finir avec les applications irritantes, les stimulants, les détersifs et tout le vieux bagage du XVIII'' siècle, que les bons esprits avaient du reste abandonné déjà sans avoir eu besoin pour cela d'être guidés par l'esprit de système. Ils ont attaché une importance légitime aux complications inflammatoires qui se manifestent à la suite des blessures des cavités splanchniques, des
(1) F.-F.-V. Broussais, Cours de pathologie et de thérapeutique générales, professé à la Faculté de médecine de Paris, 2« leçon, 9 novembre 1831, t. I, p. 29.
(2) L.-J. Bégin, Application de la doctrine 2yhysiologique à la chirurgie. Paris, avril 1823. Discours préliminaire.
plaies de tête surtout, et démontré l'efficacité des applications de sangsues répétées pour les prévenir ou en triompher; sur le terrain du ti'auniatisme, en un mot, la doctrine physiologique a pu aller trop loin, mais elle n'a pas fait fausse route; il n'en a plus été de même lorsqu'elle a voulu étendre ses principes à l'interprétation et au traitement des accidents généraux qu'elle avait la prétention de révéler à la chirurgie, en lui donnant les moyens d'en triompher. L'aveuglement causé par l'esprit de système leur montrait dans la réaction de l'organisme tout entier, dans les complrcations viscérales, une conséquence naturelle de l'irritation locale 'transportée sur les organes intérieurs par le jeu complaisant des sympathies. A travers ce mirage, la fièvre traumatique leur apparaissait sous les traits d'-une gastro-entérite qu'il fallait combattre à l'aide des saignées, des sangsues à l'épigastre, des fomentations sur le ventre; la fièvre hectique n'était autre chose que cette même gastroentérite passée à l'état chronique et qui s'était propagée peu à peu à la fin de l'intestin grêle et du gros intestin; il fallait insister sur les mêmes moyens thérapeutiques, maintenir le malade à la diète et réitérer les applications de sangsues aussi souvent que le permettaient les forces du malade. L'infection purulente enfin, cette intoxication meurtrière, n'était autre chose pour eux qu'un enchaînement de phlegmasies sympalhique- . ment excitées dans le foie, les poumons,, les plèvres, le cerveau, et l'on promenait les sangsues d'une cavité à l'autre, afin de les combattre tour à tour. La médecine opératoire elle-même s'était conformée à cette doctrine. '( Si les opérations, avait dit le maître, malgré l'habileté incontes- )) table des chirurgiens français, sont fréquemment suivies de revers, » c'est que l'on n'apporte pas assez d'attention à prévenir les inflamma- » tiens qui doivent leur succéder, et que l'on ne met pas assez de per- )) sévérance et de vigueur dans le traitement débilitant et dans les évay> cuations sanguines qu'il convient de leur opposer (1). » Il citait pour exemple l'insuccès du trépan, de l'opération de la taille, et ses adeptes, pour ne plus éprouver de revers, appliquaient ces redoutables principes aux résections, à la section du col utérin, à l'empyème, à la paracentèse, à la hernie étranglée, et couvraient de sangsues les moignons de leur amputés.
Ce n'était cependant pas là le côté le plus dangereux des applications de la doctrine physiologique à la chirurgie. C'est sur le terrain des affections spontanées, des maladies chroniques surtout, qu'elle a produit les résultats les plus désastreux et conduit à la thérapeutique la plus insensée. Toutes les dermatoses, pour employer le vieux mot d'Alibert, étaient devenues des phlegmasies cutanées, L'érysipèle, les dartres, l'herpès tonsurant, la teigne même n'étaient plus que des irritations de la peau entretenues par la malpropreté et par les topiques irritants. Les ulcères
(1) Bégin, loco cit., p. 18.
de tout genre, les engorgements ganglionnaires, les manifestations les plus graves de la scrofule et toutes les variétés de cancers apparaissaient à ces esprits dévoyés, sous le faux jour de leur système, comme de simples inflammations locales aggravées par un détestable ré^ gime et par un traitement incendiaire. Il suffisait de les attaquer de bonne beure par la médication antipblogistique pour en triompher, et toutes les subtilités de la doctrine pbysiologique étaient mises en œuvre pour expliquer, d'après ses principes, la marche fatale des affections cancéreuses, leur généralisation inévitable, et la cachexie si caractéristique qui les termine. Broussais avait créé, pour toutes ces affections organiques, une classe particulière, celle des siib-inflammations : « Ce sont, » dit-il, desirritationsvasculairesqui, prolongées, perdentle caractère san- » guin, ou qui ne l'ont jamais eu, ou qui agissent principalement mais » non uniquement sur les fluides blancs (1). » Malgré les termes embarrassés de cette définition, le mot fit fortune et tout fut expliqué. Les irritations, au lieu d'accumuler le sang dans les parties, y retenaient les fluides blancs, la lymphe, la gélatine, la fibrine, l'albumine, etc., puis le mouvement sub-intlammatoire et l'inflammatoire se combinaient suivant la constitution. Nous ne nous enfoncerons pas plus longtemps dans ce pathos, nous ne suivrons pas Broussais dans les déductions qu'il en tire au point de vue de chac{ue altération organique en particulier; il nous suffit d'avoir montré avec quelle facilité on se payait de mots vides de sens dans cette école qui reprochait si amèrement aux autres l'abus du raisonnement et de l'hypothèse. Nous n'avons pas besoin de nous arrêter davantage sur les conséquences pratiques qui en découlaient : chacun se figure ce que devaient devenir la scrofule et le cancer sous les coups répétés de la médication antipblogistique. Le temps a fait justice de ces erreurs; mais, comme nous le disions en commençant, cette thérapeutique a survécu pendant longtemps à la doctrine qui Favait inaugurée, et il ne serait pas difficile d'en signaler la trace dans des ouvrages qui sont encore classiques aujourd'hui. Hâtons-nous d'ajouter, du reste, que Broussais n'était pas aussi absolu et n'a pas poussé l'aveuglement aussi loin que ses élèves, et que nous sommes aujourd'hui dans de mauvaises conditions pour juger ce système. Les hommes et les choses ont changé depuis cinquante ans ; nous n'avons plus sous les yeux les mêmes malades que nos pères; la débilité, l'anémie sont au fond de toutes les constitutions, elles dominent l'état pathologique, elles imposent le traitement. Sans esprit de système, sans idée préconçue, nous tournons au brownisme, et plus d'un médecm serait aujourd'hui tenté de formuler le fameux aphorisme qui le résume. Le quinquina, le fer, l'alcool, l'huile de foie de morue, la viande crue ont remplacé dans nos mains la lancette,
(1) Broussais, Cours de pathologie et de thérapeutique générales, des sub-inflammalions en général, t. IV, p. 8-18.
les ventouses et les sangsues, et ce n'est pas nous assurément qui dépeuplerons les marais de la Hongrie; mais si nous n'y prenons garde, si nous nous laissons trop aller à cette pente, nous serons un jour passibles des mêmes reproches, et l'on pourra nous accuser d'être devenus aveugles à notre tour.
3^ Homœopathic.
Ces considérations nous ramènent à une autre forme de l'aberration médicale, à un autre système qu'on vit poindre en France à l'époque où rétoile de Broussais commençait à décliner. Celui-là ne s'appuyait ni sur une théorie brillante, ni sur l'ascendant d'un homme de génie, mais il avait pour lui son mysticisme etsoninvraisemblance, mais il pouvait compter sur le charlatanisme et sur la crédulité, ces deux parrains que toute idée saugrenue est toujours sûre de rencontrer à son entrée dans le monde. Née comme le magnétisme de Mesmer, comme la craniostopie de Gali, dans la pairie des rêveurs et des utopistes, éclose dans le cerveau d"un illuminé, Vliomœnpathie n'avait pas fait sa route avec la même rapidité que ses sœurs de Germanie. Elle était déjà quelque peu sur le retour lorsqu'elle passa le pont du.Rliin, vers l'année 1832, pour se glisser timidement dans la capitale. Les premières observations de son inventeur remontaient à 1790; elles avaient eu pour objet les propriétés pathogéniques du quinquina. C'est de là que naquit la médecine des semblables, et le fameux axiome qui en forme la base s'appliqua de la façon la plus imprévue à l'action thérapeutique de tous les grands médicaments connus, tels que le mercure, le soufre, le plomb, l'or et l'anlimoine. Toutefois ces brillants résultats ne frappèrent pas tout d'abord d'admiration les esprits vulgaires; le plus grand nombre n'y vit que les produits d'une imagination fantastique. Le nouveau prophète fut même l'objet de quelques persécutions, et se vit forcé de quitter le théâtre de ses premiers exploits. Après d'assez longues pérégrinations, il vint à Leipzig en 1810 et y publia son fameux Organon, le catéchisme de la doctrine homœopathique (1).
Tout le monde aujourd'hui connaît cette sorte de roman mystique qui part en pathologie des abstractions les plus nébuleuses du vitalisme, pour aboutir en thérapeutique à la doctrine des semblables et à la posologie infini tésimale (2). Nous n'avons ni à l'exposer ni à l'apprécier, nous ne nous en occupons qu'à titre de fait historique et parce que les
(1) s. Hahnemann, Organon der Heilkiinde. Leipzig, 1810. Exposition de la doctrine Iwinœopathique ou Organon de l'art de guérir. Traduit de l'allemand sur la 4^ édition, par Jourdan. Paris, 1832, 5e édition, augmentée de commentaires par Léon Simon. Paris, 1873.
(:2) On trouve un exposé très-concis et très-lucide de la doctrine d'Hahnemann dans h Dictionnaire de médecine de Littré et Ch. Robin, 13e édition. Paris 1873, p. 736. ,
maladies chirurgicales lui payent leur tribut comme les autres. Après être restée confinée pendant une trentaine d'années dans son pays natal, l'homœopathie se répandit peu à peu en Italie, en Russie, en Angleterre et en France. Elle y rencontra partout la même réprobation de la part du corps médical et des sociétés savantes, mais elle y fut accueillie avec faveur par les hautes classes de la société, que les choses étranges et nouvelles ont le privilège de séduire, et qui avaient fait dans le cours du siècle précédent la fortune de Mesmer. Forte de la protection de quelques grands personnages, elle voulut partout s'imposer à la médecine. Ses adeptes, jetant le gant aux médecins allopathes, réclamèrent le grand jour de la discussion et des expériences publiques, et, partout où cette faveur leur fut accordée, ils en furent pour leurs frais. A Naples, où l'homœopathie pénétra tout d'abord en 1829, sous le patronage du docteur Nicolas Lasaga, l'autorité dut révoquer au bout de quarante-cinq jours l'autorisation qu'elle avait donnée au docteur Cosme de Horatiis de faire à l'hôpital clinique des essais auxquels ce médecin dut lui-même renoncer (i). En Prusse, le ministre chargé de l'instruction publique et des affaires médicales fit parvenir à toutes les administrations provinciales une circulaire (2) par laquelle il les engageait à veiller à ce que les médecins homœopathes ne vendissent plus de médicaments. A Saint- Pétersbourg, le conseil médical, après avoir expérimenté ce traitement, le déclara inutile ou dangereux, et proposa de le défendre dans tous les établissements sanitaires du gouvernement (3).
La doctrine d'Hahnemann ne fut pas beaucoup mieux accueillie en France. La première mention qui en ait été faite dans notre pays se trouve dans une thèse soutenue en 1826, à la faculté de Strasbourg, par Théodore Boeckel. Ce travail n'avait eu aucun retentissement et l'homœopathie était parfaitement inconnue, lorsqu'elle franchit la frontière en passant par la Suisse et l'Alsace, et s'implanta à Lyon, où elle fit de nombreux prosélytes. Le docteur Guérard, un des nouveaux convertis, obtint du professeur Pointe une salle de tr-ente lits avec liberté de choisir lui-même ses malades et de les traiter à sa guise. Au bout de dixsept jours, il renonça de lui-même à l'expérience, ce qui n'empêcha pas la nouvelle méthode de faire son chemin, et bientôt les journaux de Paris en célébrèrent à l'envi les brillants succès. Trois traductions françaises de VOrganou parurent en moins de deux ans (4). L'homœopathie eut sa société d'adeptes, son journal spécial, et se crut en mesure de se produire au grand jour. Elle s'adressa d'abord aux médecins des
(1) Gazette médicale de Paris, 1835, page 191, article Bibliographie.
(2) Gazette médicale de Paris, 1853, p. 572.
(3) Circulaire du 31 mars 1832. Berlin.
(4) Deux d'entre-elles furent publiées à Paris (celle de Jourdan déjà citée, et celle d'Ernest-Georges Brminow). La troisième, celle du docteur Bigel, de la faculté de Strasbourg, parut à Lyon en 1833.
hôpitaux. En 183i, Curie et Léon Simon leur firent parvenir une circulaire dans laquelle ils exprimaient le désir de soumettre leur mode de traitement à. des épreuves publiques. Bailly mit des malades à leur disposition dans son service de l'Hôtel-Dieu, mais au bout de cinq mois ils renoncèrent à poursuivre l'expérience : les résultats avaient été complètement négatifs. Il en fut de même des essais faits par Andral avec la persévérance consciencieuse qu'on lui connaît. Ces échecs ne découragèrent pas les disciples d'Hahnemann, mais ils les décidèrent à frapper à une autre porte. Au mois de janvier 1835, la Société homœopathique demanda au ministre de l'instruction publique l'autorisation sans laquelle elle ne pouvait pas exister légalement; elle manifestait l'intention d'établir un dispensaire où tous les malades seraient traités gratuitement par la doctrine homœopathique, et l'espoir de fonder plus tard un hôpital de clinique pour perfectionner l'enseignement. Le ministre demanda l'avis de rAcadémie de médecine. Celle-ci nomma une commission (1), dont le rapport fut complètement négatif, et après une discussion qui remplit plusieurs séances, elle adopta les propositions de Double, et fit au ministre une réponse qui se terminait par les conclusions suivantes : « Pour ces considérations et pour ces motifs, l'Académie estime que le » gouvernement doit refuser de faire droit à la demande qui lui est » adressée en faveur de l'homœopathie (2). »
A l'époque où la doctrine d'Hahnemann se livrait en France à cette levée de boucliers, elle était tombée en Allemagne dans un tel discrédit, qu'un professeur de Berlin, auquel Marc avait demandé des renseignements à ce sujet, lui répondit qu'il n'y avait plus dans la capitale de la Prusse que trois hpmœopathes, dont un fripon et deux ignorants (3). Nous ne rangerons Hahnemann ni dans l'une ni dans l'autre de ces deux catégories. Lorsqu'on s'impose la tâche pénible de lire ses livres, on ne peut y voir que l'œuvre d'un illuminé. C'est de bonne foi qu'il croit à sa mission providentielle, qu'il se regarde comme un envoyé de Dieu sur la terre pour y faire tout le bien que ses facultés lui permettent, et pour révéler au monde, avec l'art dont il est en possession, l'immense profit que l'humanité doit en retirer. Dieu, l'humanité, les dilutions et les globules, tout cela se mêle dans un fatras incompréhensible comme toutes les notions se brouillaient dans le cerveau de ce rêveur qui s'éteignit à Paris en 1843, loin de son pays natal qui ne se souvenait plus de lui, au moment même où l'on inaugurait à Bourg la statue de Bichat (4).
(1) La commission proposée par le bureau se composait de Husson, Renauldin, Gueneau de Mussy, Lherminier, Roulay, de Lens et Lisfranc, auxquels on adjoignit Andral père et fils, et Adelon. (Séance du 27 janvier 1835, Gazette médicale de Paris, 1835, p. 76).
(2) Séance du 2i mars 1835, Gazette médicale de Paris, 1835, p. 202.
. (3) Séance de l'Académie de médecine du 27 janvier 1835, Gazette médicale, p. 76. (4) Kéveillé-Parise, feuilleton de la Gazette médicale de Paris, 1843, p. 575.
On sait que l'homœopathie n'est pas morte avec lui. Tandis que le système de Broussais, soutenu par ce terrible athlète avec l'appui enthousiaste du corps médical tout entier, n'a pu résister à la force de l'évidence, la doctrine vague et incompréhensible d'Hahneraann, sans l'intervention bien active de son auteur et malgré l'opposition des médecins de tous les pays, s'est maintenue jusqu'à nos jours dans le milieu tout spécial qu'elle a su se créer. Ce succès tient à des causes diverses, et nous ne résisterons pas au désir de les énumérer, sans justifier pour cela ce qu'elles ont de déshonnête.
L'homœopathie a pour elle : 1° la bénignité séduisante de ses moyens d'action; à côté de la médication antiphlogistique à outrance, elle ne constitue qu'une innocente mystification thérapeutique; 2° l'incontestable talent de ceux qui l'exercent; ce ne sont pas les incapables qui jettent leur bonnet de docteur par-dessus les moulins, ce sont les impatients et les avides; 3° l'ascendant irrésistible qu'ils savent prendre sur le personnel névropathique et crédule qui forme leur clientèle; 4° l'habileté avec laquelle ils utilisent les moyens tout-puissants de l'hygiène que les allopathes vulgaires ne savent pas manier comme eux; 5° enfin, les ressources très-réelles d'un arsenal médicamenteux qui n'est pas aussi inoffensif que ses petites dimensions le feraient croire. La découverte de la morphine, de l'atropine, de la digitaline, etc., a prêté un puissant concours à la pharmacopée globulaire, en permettant de sauver les apparences, et quant à la doctrine elle-même, il est bien entendu qu'ils n'en ont plus conservé que l'enseigne.
Ce jugement paraîtra peut-être un peu sommaire, et les lecteurs sévères le trouveront sans doute déplacé dans une histoire de la chirurgie, mais en fin de compte, puisque les homœopathes prétendent guérir le cancer et toutes les affections que nous considérons, nous, comme incurables, il nous est bien permis de rechercher de quelle façon ils s'y prennent.
§ 4. — Découverte de l'iode et des alcaloïdes végétaux.
A côté de ces conceptions théoriques, nous devons placer, pour compléter notre cadre, les conquêtes plus modestes que la thérapeutique a réalisées pendant cette période, grâce aux progrès de la chimie. La découverte de l'iode et des alcaloïdes végétaux, leur introduction dans la thérapeutique intéresse la chirurgie au même titre que la médecine, et réclame leur place dans son histoire. Personne ne nous contestera que ces agents si précieux lui ont rendu plus de services que maint procédé opératoire, que plus d'un instrument spécial dont on se croirait coupable de ne pas parler.
Uiode. — En 1811, un salpêtrier de Paris, Courtois, trouva dans les eaux mères des soudes de varech une substance étrange qu'il alla porter à Gay-Lussac. Ce chimiste se livra sur ce produit à une série de recherches qui le conduisirent à la découverte d'un corps nouveau ap-
pelé à jouer un grand rôle en chimie, dans les arts et en thérapeutique. II lui donna le nom d'iode, et dans une série de mémoires publiés en 1813 et en 181i, il en fit connaître toutes les propriétés. C'est à cette même époque (181-4). qu'il découvrit le cyanogène, ce radical composé qui se comporte dans ses combinaisons comme un corps simple, comme le chlore, l'iode, le brome, etc., et qui devint le type d'une série de corps découverts plus tard et qui ont métamorphosé la chimie. Ce n'est pas le moindre des services qui lui ont été rendus par ce savant de premier ordre dont la modestie égalait le désintéressement et le savoir, qui s'est laissé dépouiller sans daigner se plaindre, et dont le nom, demeuré pur de tout compromis avec l'industrialisme, restera comme une des gloires de la science française. Il est bon de remettre ces noms-là en lumière, à une époque où on en voit de tout aussi illustres traîner au bas d'affiches commerciales.
Les propriétés chimiques de l'iode étaient connues depuis plusieurs années déjà lorsqu'il fit son entrée dans la thérapeutique. C'est au docteur Coindet (de Genève) que revient l'honneur de l'y avoir intropuit. Les médecins administraient depuis des siècles l'éponge, quelques tucus, des eaux minérales particulières, dans le traitement du goitre, mais d'une façon purement empirique. Coindet eut le premier la pensée que ces substances pouvaient devoir leurs propriétés résolutives à la présence de l'iode, et qu'on pourrait l'employer avec le même avantage. Les essais qu'il fit dans ce sens furent suivis de succès, et le 25 juillet 4820 il en communiqua les résultats à la Société helvétique des sciences naturelles. Deux autres mémoires de Coindet vinrent peu de temps après démontrer que l'iode était le véritable spécifique du goitre, et qu'il pouvait rendre les plus grands services dans le traitement de la scrofule. Ces heureux résultats furent confirmés en Autriche par Jean de Carro, en Prusse par le professeur Formey, à Padoue par Brera, et en France par Gimelle (1). Mais c'est à Lugol que revient l'honneur d'avoir fixé d'une manière toute particulière l'attention des médecins sur l'emploi de l'iode dans les affections scrofuleuses en général. Les succès qu'il obtint à l'hôpital Saint-Louis, les mémoires qu'il présenta à l'Académie des sciences, et les rapports éiogieux dont ils furent l'objet de la part de Duméril et de Magendie, chargés de suivre et de contrôler le traitement (2), vulgarisèrent l'emploi de l'iode dans ces
(1) Voir pour l'historique de l'emploi thérapeutique de l'iode : A.. Bomet : lodothéj'apie, ou de l'emploi médico-chirurgical de l'iode et de ses composés, et particulièrement des iniections iodées. Paris, 1855
(2) J.-G.-4. Lugol, médecin de l'hôpital Saint-Louis :
1" Mémoire sur l'emploi de l'iode dans les maladies scrofuleuses, 1829. S"! do sur l'emploi des bains iodurés dans les maladies scrofuleuses, 1830. 30 do sur l'emploi de l'iode dans les maladies scrofuleuses, suivi d'un précis sur l'art de formuler les préparations iodurées, 1831. Recherches et Observations sur les causes des maladies scrofuleuses. Paris, 18 i4, in-S».
malaclies si fréquentes et si graves, et firent naître des espérances qui ne devaient pas se réaliser. L'analogie conduisit les médecins par une pente naturelle à essayer les préparations iodurées dans le traitement des maladies de la peau, des ulcères, des hydropis.ies, des engorgements viscéraux, et du cancer. Tout le cortège des maladies incurables vint subir l'épreuve du nouveau remède, qui passa pour un moment à l'état de panacée; cet engouement a depuis longtemps cessé, mais les applications utiles sont restées, et l'emploi de l'iodure de potassium dans le traitement des accidents tertiaires de la syphilis peut être mis au nombre des plus belles conquêtes de la thérapeutique moderne. Un grand nombre de praticiens, et notamment Biett (18:21), Brera (de Padoue (IS^'^), Richond, des Brus (18:23), avaient déjcà eu recours à l'iode dans le traitement des accidents vénériens; mais leurs observations avaient passé inaperçues, lorsqu'en 1836, dans une leçon devenue célèbre, Wallace (de Dublin) vint signaler aux médecins l'admirable efficacité de l'iodure de potassium dans la syphilis, en apportant à l'appui, de ses assertions un nombre considérable de faits recueillis dans une pratique de quatre années (1). Des essais faits en Angleterre et en Allemagne, d'après ses indications, donnèrent les mêmes résultats, et Ricord, après avoir à son tour expérimenté ce traitement, en posa les indications spéciales, en régla le mode d'administration et le fit passer dans la pratique. C'est à lui qu'on doit d'avoir bien fait ressortir son action héroïque dans le traitement des accidents tertiaires, et d'avoir appris aux médecins à l'administrer aux doses relativement élevées qu'il faut employer pour réussir.
Pour bien comprendre les services que l'iodure de potassium a rendus à la thérapeutique de la syphihs, il faut se rappeler l'impuissance radicale à laquelle la médecine se trouvait réduite en présence des manifestations tardives de cette maladie. Elle était sans ressources contre les périostoses, les exostoses, les caries syphilitiques, contre les tumeurs gommeuses, les rétractions musculaires, les syphilides ulcéreuses, etc., et lorsqu'on avait, de guerre lasse, renoncé au mercure qui ne fait que les aggraver, quand on avait employé sans résultats les sudorifiques, les préparations d'or, la tisane de Feltz et tous ces tristes agents d'une médication en laquelle personne n'avait foi, il fallait se résoudre à abandonner la maladie à sa marche fatale, et les médecins dont la carrière remonte à une quarantaine d'années se souviennent encore de l'aspect hideux qu'offraient alors les salles de vénériens réservées aux incurables dans les grands hôpitaux. La syphilis tertiaire a trouvé son spéci-
(1) M. Wallace, professeur à l'hôpital de Jervis-Street, à Dublin, Leçons cliniques sur le traitement de la maladie vénérienne par l'Iiijdriodate de potasse ou iodure de potassium, première leçon, in The Lancet, mars 1836, traduite dans le Journal des connaissances médico-clii7'urgicales, t. IV, p. 157.
lîque dans l'iodure de potassium. Il s'y montre tout aussi héroïque que le mercure dans les accidents secondaires. Il est plus rapide et aussi constant dans son action, et son innocuité est complète. La spécificité d'un médicament n'a jamais été plus authentiquemént démontrée, et, nous le répétons, c'est une des plus belles conquêtes de la thérapeutique moderne.
L'iode était appelé à rendre plus tard, et sous une autre forme, des services non moins signalés à la chirurgie; mais la grande méthode thérapeutique dont il constitue la base était encore à naître au moment où se termina la période que nous retraçons. Vingt-cinq ans devaient s'écouler entre les premiers essais de Coindet et l'apparition des injections iodées dont nous nous occuperons en temps opportun (1).
Les alcaloïdes végétaux. — Presque tous les principes immédiats qui sont aujourd'hui d'un usage vulgaire et qui ont remplacé dans la pratique les substances dont ils sont extraits, ont été découverts pendant la période à laquelle nous sommes parvenus. Il faut en excepter toutefois ceux de l'opium. Dès 1803, Derosne y avait trouvé la narcotine, qui a longtemps porté son nom; en 1805, Sertûerner avait reconnu la nature basique d'un autre principe cristallisable de l'opium, mais sa découverte passa inaperçue jusqu'en 1817, époque à laquelle il fit paraître son beau travail sur la morphine. Cette découverte donna l'impulsion à ce genre de recherches, et parmi les chimistes qui s'y livrèrent avec le plus de succès. Pelletier et Caventou se placent en première ligne. En 1818, ils découvrirent la strychnine dans la fève de Saint-Ignace, la noix vomique et le bois de couleuvre; l'année suivante, ils obtinrent un nouvel alcaloïde en traitant l'écorce de fausse angusture, et lui donnèrent le nom de brucine ; en 1819, ils retirèrent de l'ellébore blanc la vératrine, que Meissner avait trouvée l'année précédente dans les graines de cévadille; enfin, en 1820, ils découvrirent la quinine, que Fourcroy et Vauquelin avaient vainement cherchée avant eux. Il fut bientôt reconnu qu'elle possédait toutes les propriétés fébrifuges du quinquina, mais elle céda presque immédiatement la place à son sulfate, que Double introduisit dans la thérapeutique. — Un an après, les mêmes chimistes démontrèrent la nature alcaline de la cinchonine, que Labillardière n'avait pas reconnue. Enfin c'est encore à eux qu'on doit la découverte de la caféine, qu'ils firent en 1821, concurremment avec Robiquet et Runge. A côté de ces noms devenus célèbres, nous devons citer ceux de Rrandes, qui découvrit la solanine en 1821 ; de Giseke, qui trouva la conicine en 1827; de Reimann et de Posselt, qui isolèrent la nicotine en 1828, et enfin ceux de Geiger et Hesse, auxquels nous devons l'atropine, que Rrandes avait entrevue en 1819 et que les deux chimistes que nous venons de nommer découvrirent et étudièrent en 1833.
(Ij Voyez troisième période, cliap. ii, art. '2.
J. RocHARD. — Chirurgie franr. 9
Tous ces alcaloïdes ne sont pas usités en chirurgie, mais il est possible qu'ils le soient un jour, et certains d'entre eux lui rendent déjà de trop grands services pour que nous ayons besoin de nous justifier d'en avoir dit quelques mots. Est-il nécessaire de rappeler que le sulfate de quinine nous est aussi utile qu'aux médecins ? que nous employons comme eux les sels de morphine et de strychnine, et que l'atropine est devenue un des agents les plus précieux de la thérapeutique des maladies oculaires?
ARTICLE II
LES INSTITUTIONS MÉDICALES g 1er, — Réformes dans l'enseignement et dans la pratique.
Le mouvement d'expansion, à la faveur duquel les brillants résultats que nous venons d'indiquer s'étaient produits dans la sphère scientilîque, se traduisait par une agitation d'un autre genre sur le théâtre des intérêts professionnels. Les changements de gouvernement ont toujours pour effet de faire naître des illusions et de réveiller les intérêts en souffrance. Le corps médical, en voyant s'établir un ordre de choses qui offrait des garanties de stabilité et de paix durable, crut le moment opportun pour faire entendre ses justes réclamations et pour dénoncer au pouvoir les vices de ses institutions. Nous avons indiqué l'état de désordre dans lequel la révolution les avait surprises; le décret du 14 frimaire an III, en créant les écoles de santé, avait reconstitué l'enseignement, mais sans réglementer l'exercice de la médecine. Tout le monde pouvait se livrer à la pratique de l'art de guérir moyennant une patente qu'on délivrait au premier venu. Pour obvier à de pareils abus, quelques préfets instituèrent des jurys médicaux qui par leur extrême indulgence ne firent que régulariser le désordre, en conférant à des hommes incapables une sorte de titre légal. Le ministre de l'intérieur fut même obligé d'annuler quelques-unes de ces admissions. L'école de Montpellier proposa la première de procéder à des réceptions provisoires qui furent autorisées par un arrêté ministériel (1). En 1799, l'attention de l'assemblée des cinq-cents fut appelée sur cet état de choses, mais elle avait d'autres sujets de préoccupation et elle ne daigna pas s'en occuper. L'année suivante, à l'occasion des adresses provoquées par l'attentat du 24 décembre, le corps médical fit entendre ses plaintes au premier consul, et la Société de médecine se chargea de les lui transmettre, par l'organe de Bourdois de Lamotte, son président. Le premier consul l'autorisa à formuler ses désirs, et la Société, par une aberration trop commune à ces époques de désordre, ne vit de remède au mal que dans
(1) Arrêîé du 3 frimaire an YI (:2i novembre 1797.)
un retour vers le passé. Elle demanda le rétablissement de ces corporations qui avaient fait tant de mal à l'art de guérir par leur résistance au progrès et par leur despotisme inquisitorial, et comme correctif de cette mesure par trop radicale, la création d'un conseil placé près du ministre de Fintérieur pour le diriger dans la répression des abus professionnels. Cliapta], comprenant le danger de ces vœux rétrogrades, s'y opposa avec fermeté, et promit de s'occuper d'un projet qui ne fut réalisé que deux ans plus tard. C'est alors que parut la loi du 10 ventôse an XI (10 mars 1803). Cette loi, qui subsiste encore et à laquelle remontent presque toutes les dispositions qui régissent aujourd'hui l'enseignement et l'exercice de la médecine, était de nature à satisfaire le corps médical en faisant cesser une partie des abus qui compromettaient tout à la fois la dignité de la science et la santé publique (1). Mais il en est que les lois ne sauraient atteindre, et celle du 19 ventôse ne réussit pas à débarrasser la France du fléau des charlatans et des guérisseurs. Soixante-dix années se sont écoulées depuis cette époque, et les efforts du corps médical n'ont pas eu plus de succès que les lois répressives. Cet aperçu rétrospectif était indispensable pour comprendre l'agitation qui se produisit en 1814 dans le monde médical.
I" Projels d'organisation.
L'éternelle lutte du passé et de l'avenir, qui se reproduit plus ardente et plus vive à toutes les époques de perturbations, agitait alors profondément les sphères politiques; elle eut son retentissement dans le cercle plus modeste de l'enseignement et de la pratique médicale ; elle se traduisit par une violente réaction contre les institutions que la république avait fait éclore. L'ancienne faculté de médecine vivait avec la nouvelle, comme des partis politiques comprimés d'un côté par l'autorité et de l'autre par la bienséance. L'ancien corps se cramponnait à ses statuts, àses privilèges, et tenait encore les chirurgiens à distance. L'école de Bichat, forte, indépendante et fière, appuyée sur ses travaux et sur le nombre croissant de ses élèves, se riait de ses rivaux surannés et des doctrines qu'ils professaient dans l'amphithéâtre désert de la rue de la Bûcherie. Entre ces deux âges s'interposaient comme médiateurs les professeurs de la nouvelle faculté, suspects aux uns, reniés par les autres. Cette
(I) La loi du 19 ventôse an XI fut complétée par un arrêté du 20 prairial de la même année (9 juin 1803), qui, en établissant deux nouvelles écoles, l'une à Turin, l'autre à Mayence, fixait en même temps les conditions à remplir pour être admis comme élève dans les écoles de médecine, la forme et la nature des examens à subir, et le mode de formation des jurys destinés à l'examen des ofliciers de santé. Une circulaire du ministre de l'intérieur en date de fructidor an XI (août 1803), fixait le mode d'admission dans les écoles et la forme des examens, et réglementait la réception des médecins ou chirurgiens exerçant sans titre légal [Recherches historiques sur la faculté de médecine de Paris, par J.-C. Sabatier, d'Orléans. Paris 1837, p. 130.)
institution, due à un régime contre lequel tout le monde s'acharnait alors, fut attaquée dans son principe, dans son mode d'enseignement et son personnel. Un écrit anonyme (1) répandu dans le public eut un retentissement tel que la faculté s'en émut, et le 22 novembre 181i, les professeurs s'assemblèrent pour recevoir communication des démarches faites par leur doyen près du ministre de l'intérieur. Plusieurs d'entre eux, et entre autres Désormaux, Dupuytren, Le Roux, Richerand, Royer-Collard, Prunelle, répondirent aux attaques dirigées contre la faculté par des mémoires et par des articles publiés dans les recueils périodiques, et surent mettre dans leurs réponses autant de dignité qu'il régnait d'âcreté et d'inconvenance dans les écrits qu'ils réfutaient. La réaction ne se bornait pas du reste à battre en brèche les écoles sorties de la révolution; elle s'en prenait également, dans un but tout aussi personnel, à un principe d'un ordre plus élevé, remontant à la même source, à l'unité de l'art de guérir. Nous avons peine à concevoir aujourd'hui qu'après vingt ans d'expérience, ses avantages pussent encore être contestés, et cependant il se produisit à cette époque une véritable croisade contre l'union de la médecine et de la chirurgie. Ce furent les chirurgiens de Paris qui donnèrent le signal de l'attaque en revendiquant la jouissance de leurs privilèges et de leurs dotations, ainsi que le rétablissement des anciens collèges et Académies de chirurgie. Pour entreprendre cette campagne, ils se groupèrent autour d'un singulier personnage qui venait d'apparaître sur la scène. Louis XVIII avait ramené de l'émigration un ancien frère de l'hôpital de la Charité, le père Elysée, qui lui avait été recommandé en Angleterre par le prince régent, et qui le suivit à son retour en France avec le titre de premier chirurgien du roi (2). Ce religieux, d'un physique agréable, habile, ambitieux, de mœurs faciles et peu scrupuleux sur le choix des moyens, avait le désir bien naturel d'entrer en possession des anciens privilèges attachés à son titre. La délivrance des brevets, les autorisations de remèdes étaient choses bien rétribuées , et le père Elysée ne l'ignorait pas : mais
. (1) Observations présentées au roi sur la faculté de médecine, in-A-o de 36 pages. Imprimerie de Didot jeune.
(2) On ne comprend pas aujourd'hui qu'à une époque si rapprocliée de nous, un souverain, dont le tact et l'intelligence n'ont jamais été contestés, ait pu élever à une pareille position un homme qui n'avait aucun titre scientifique et dont les connaissances se bornaient à une certaine habileté manuelle dans l'exercice de la petite chirurgie. On est encore plus surpris de voir figurer, quelques années après (1821), dans la maison du roi, à côté de toutes les illustrations médicales et chirurgicales de l'époque, un renoueur du nom de Valdajou. C'était un défi porté aux idées modernes, mais il fallait revenir aux anciens us. Depuis François l''^, les renoueurs et les rhabillenrs figuraient officiellement parmi les commensaux de la couronne, ils partageaient les privilèges et les bénéfices des chirurgiens. Louis XVI avait eu ses renoueurs, il fallait bien que Louis XVIII eût le sien. (Voy. les Renoueurs et les Rhabilleurs de la cour de Francf, feuilleton de l'Union médicale du 26 février 1863.)
1835] LES nSTiTUTiONS MÉDICALES. 133
pour se voir investi de ces attributions lucratives, il fallait d'abord que la médecine et la chirurgie fussent séparées, comme elles l'étaient sous l'ancienne faculté," et c'est aussi ce que demandaient les chirurgiens de Paris. Entre gens réunis par un même intérêt, l'entente est facile, et Ton avisa d'un commun accord aux moyens de renverser l'école, de séparer de nouveau les deux professions et même de rétablir l'honorable corporation des chirurgiens barbiers. On alla jusqu'à composer la maison de leur chef, à lui choisir ses lieutenants et ses prévôts. Les chirurgiens rédigèrent dans ce sens une adresse au roi, et le père Elysée se chargea de la transmettre et de l'appuyer de son crédit. Cette coalition de bas étage ne dépassa pas les antichambres des Tuileries. Le roi avait trop de pénétration et de prudence pour se laisser si promptement entraîner dans l'ornière du passé. Le père Elysée conserva sa charge, mais il n'eut ni lieutenants ni prévôts, et les chirurgiens de Paris furent déboutés de leurs prétentions. Il fallait des raisons d'une autre nature et des adversaires plus puissants pour triompher de la faculté. Elle devait, comme nous le verrons, les rencontrer plus tard, mais pour le moment elle résista à ces attaques. Après la seconde restauration, eljes se reproduisirent avec plus de violence, et la séparation de la médecine et de la chirurgie trouva cette fois dans la presse médicale des défenseurs désintéressés et convaincus. Sédillot, dans son journal (1), appela sur ce sujet le concours de toutes les lumières, et présenta un plan complet de réorganisation médicale dans lequel l'institution des écoles de médecine et l'unité de l'art de guérir étaient sacrifiées à la fois. Nacquart, dans le même recueil, défendit les mêmes idées. Les facultés sentirent le danger , elles comprirent que les articles de journaux n'étaient que les avant-coureurs d'attaques plus sérieuses, et que derrière leurs rédacteurs il y avait la Société de médecine, qui s'intitulait Société académique, et prenait parfois même le titre d'académie. Composée des hommes les plus éminents de la profession, résumant par son activité et par son ardeur le mouvement scientifique de l'époque, elle jalousait la faculté et ne pouvait laisser passer une aussi belle occasion de la battre en brèche. Celle-ci chargea Halle de prendre sa défense, et, à la séance solennelle de rentrée, l'éminent hygiéniste, au lieu de se borner à rendre compte des travaux de ses collègues et à leur décerner des éloges, s'efforça de démontrer dans un long discours l'importance .de l'unité hippocratique et le danger de désunir le faisceau des connaissances médicales.
La faculté de Montpellier s'était déjà prononcée dans le même sens. Dès le 30 novembre ISM, elle avait adressé au gouvernement un mémoire signé par treize professeurs, riche de faits et d'arguments empruntés à l'histoire ainsi qu'aux institutions des autres nations de l'Eu-
(1) Journal général de médecine, de chirurgie et de pharmacie., 1814, t. LI, p. 109.
13i- MOUVEMENT. SCIENTIFIQUE, INSTITUTIONS MÉDICALES. [18U-
rope, et remarquable par la justesse des raisonnements et le talent avec lequel ils étaient présentés (1).
Cette polémique eut assez de retentissement pour que le roi crût devoir en tenir compte, et par ordonnance du 9 novembre 1815, il réunit une commission chargée de le renseigner sur l'état actuel de l'enseignement dans les écoles de médecine et de chirurgie du royaume, et de lui proposer les modifications dont ces établissements pourraient être susceptibles. Cette mesure ne fit que donner à la discussion un redoublement d'activité. Vingt jours après, Lugol lut à la Société académique de Paris un discours dans lequel il réfutait les opinions d'Halle. La société, dont ce travail reproduisait toutes les idées, en écouta la lecture avec un vif intérêt et le fit insérer dans le Journal de médecine. Non contente de lui donner ainsi l'appui de son autorité, elle prit elle-même en main la défense de cette cause, et adressa le mois suivant au gouvernement un mémoire dans le même sens. Toutes ces notes furent renvoyées à la commission qui se trouva bientôt aussi divisée que le corps médical dont elle discutait les intérêts. Les deux partis y étaient représentés dans des proportions à peu près égales, et il s'en était formé un troisième qui s'efforçait d'arriver à une conciliation impossible, en empruntant à chacun de ces deux systèmes ce qu'il pouvait avoir de bon, sans s'attacher exclusivement à aucun. Léveillé, secrétaire de la commission, appartenait à cette fraction éclectique. Son rapport, qui parut en 1816, était la reproduction fidèle de toutes les discussions, l'analyse impartiale de tous les documents, le reflet de toutes les irrésolutions de la commission dont il était l'organe, et comme il n'arrivait à aucune conclusion pratique, qu'il ne formulait aucun plan, aucun projet d'organisation, il ne pouvait apporter au.cun secours aux intentions bienveillantes du gouvernementC^). Ce rapport fut aussi stérile que l'agitation qui l'avait provoqué et dont il fut le dernier acte. Le mouvement s'arrêta de lui-même; le bon sens général l'emporta, l'unité de l'art de guérir fut maintenue, et la faculté sortit victorieuse de cette lutte, parce qu'elle avait pour elle la justice et la raison. Elle avait cependant reçu pendant le cours de ces débats une atteinte profonde par la suppression du concours pour la nomination des professeurs.
2» Abolition du concours.
Le concours est une institution d'origine moderne ; on le voit à toutes les époques apparaître avec les idées libérales et disparaître avec elles.
(1) Réflexions sur la séparation de la médecine et de la chirurgie dans l'enseignement et la pratique de l'art de guérir, présentées au gouvernement par la faculté de médecine de Montpellier.
(2) Léveillé, D. M. P., secrétaire de la commission nommée par le roi; Blémoire sur l'état actuel de la médecine et de la chirurgie en France. Paris, in-8o, 100 pages.
Proposé par la Société de médecine dans le projet qu'elle soumit en 1790 à l'Assemblée nationale (1), il y était signalé comme le seul mode qu'on pût adopter pour la nomination des professeurs, et tes motifs en étaient déduits en vingt lignes auxquelles il n'y a rien à ajouter ni rien à répondre. Ce projet n'eut pas de suite, ainsi que nous l'avons dit au commencement de cet ouvrage, mais les idées justes et vraies ont une puissance de vitalité qui résiste à toutes les épreuves, et lorsque l'université impériale fut créée, la loi qui organisait le corps enseignant institua le concours pour la nomination des doyens et des professeurs de la faculté (2). Le conseil de l'université en régla les conditions par des statuts ultérieurs (3), et l'application en fut faite pour la première fois en 1811. Elle amena la nomination de Vauquelin et de Désormeaux aux chaires de chimie et d'accouchements, devenues vacantes parla mort de Fourcroy et de Baudelocque. L'année suivante eut lieu ce mémorable concours dont nous aurons bientôt l'occasion de parler, et à la suite duquel Dupuytren fut appelé à remplacer Sabatier.
De pareils résultats, des acquisitions semblables étaient de natui'e à légitimer, s'il y en avait eu besoin, l'adoption de cet admirable mode de recrutement ; dans le cours de la polémique que nous venons de raconter, le concours avait trouvé des défenseurs ardents dans les trois facultés du royaume et au sein de la commission nommée par le roi; Le Roux et Dupuytren lui avaient prêté l'appui le plus énergique, mais toutes ces raisons ne pouvaient pas prévaloir contre un parti pris, et, un mois avant les cent-jours, on vit paraître l'ordonnance du 17 février 1815, qui plaçait les facultés sous l'autorité d'un conseil royal d'instruction publique, et décidait qu'à l'avenir les professeurs seraient choisis parmi quatre candidats, dont deux présentés par la faculté et deux par le conseil de l'université. Le retour de Napoléon ne permit pas d'exécuter cette ordonnance; mais après la seconde restauration, le 15 août 1815, il en parut une seconde qui modifiait les dispositions de la précédente et conférait à une commission composée de cinq membres les pouvoirs attribués au grand maître, conseil, chancelier et trésorier de l'université (4).
([) Nouveau plan pour la constitution de la médecine en France. Paris, 1790, in-4o, 201 pages. Le mode de concours proposé était peu applicable et par trop démocratique, puisqu'il invoquait jusqu'au suffrage des étudiants. (Sabatier, Recherches historiques, loc. cit., p. 305.)
(i) L'université impériale fut créée par la loi du 10 mai 1806, l'organisation du corps enseignant fut décrétée par celle du 17 mai 1808, qui instituait cinq ordres de facultés (théologie, droit, médecine, sciences mathématiques et physiques, lettres) et décidait que les doyens et professeurs, autres que ceux de théologie, seraient pour la première fois nommés par le grand maître, mais qu'après la première formation, les places vacantes seraient données au concours (titre 2, art. 6).
(3) Statuts du 31 octobre 1809 et du 21 juillet 1810.
(4) Cette commission d'instruction publique fut composée de Royer-Collard, Cuvier, Sylvestre de Sacy, Frayssinous, Gueneau de Mussy, et Petitot, secrétaire. Elle reprit plus
Trois années s'écoulèrent sans qu'il y eût lieu de faire l'application de cette ordonnance ; mais, en 1818, deux chaires devinrent vacantes à la faculté, celle de clinique de perfectionnement, par la mort de Petit- Radel, et celle d'accouchements, par le décès d'Alphonse Leroy. Quatre professeurs demandaient à permuter, et l'on s'arrangea de façon à ce que les désignations à faire portassent sur la chaire d'anatomie et sur celle de pathologie externe (1). En soumettant ces permutations à l'approbation de la commission d'instruction publique, la faculté demandait en même temps que les deux places fussent mises au concours suivant les formes établies par le statut du 31 juillet 1810. La commission consentit aux permutations, mais elle repoussa le principe du concours, sous le prétexte si souvent reproduit depuis, que les hommes d'un mérite éprouvé craindraient de livrer leur réputation aux hasards des épreuves. Les faits que nous avons cités donnaient un démenti formel à ces appréhensions, mais la faculté était la plus faible et dut se résigner. Elle présenta une liste de quatre candidats pour chacune des deux chaires (2). Béclard fut porté en "première ligne pour l'anatomie, Marjolin pour la pathologie externe, et le 13 novembre 1818, la commission d'instruction publique sanctionna ces deux choix. Les vacances qui eurent lieu les années suivantes furent remplies de la même manière ; c'est ainsi qu'Orfda fut nommé professeur de médecine légale en 1819, Fouquier et Roux furent appelés à occuper, l'année suivante, le premier la chaire de Bourdier et le second celle de Percy (3). Enfin, en 1821, il fut pourvu de même au remplacement de Richard et de Corvisart par Alibert et par Récamier. La faculté saisit cette dernière occasion pour revenir à la charge, sans plus de succès. L'année suivante, sur l'instance de douze professeurs, elle se décida à faire un nouvel appel en faveur du concours auprès du conseil royal; elle nomma même, le 12 mars 1822, une commission de cinq membres pour rédiger dans ce sens un projet de statut, mais tous ses efforts échouèrent; le gouvernement était moins disposé que jamais à lui faire des concessions, et le moment approchait où elle allait subir une atteinte bien autrement grave.
tard, par ordonnance royale du U'' novembre 18:20, son premier titre de conseil royal d'instruction publique. De Fontanes, grand maître de l'université, avait été mis en retraite dès le mois de février 1815.
(1) Ces permutations furent arrêtées à la séance extraordinaire du 11 juillet 1818. Bourdier prit la chaire de clinique de perfectionnement. Duméril le remplaça dans celle de pathologie interne ; Pelletan se chargea du cours d'Alphonse Leroy à la condition de ne pas le faire, et fut suppléé par Desormeaux; Richerand remplaça Pelletan dans la chaire d'opérations.
(2) Les deux listes étaient composées de la manière suivante : pour l'anatomie, Béclard, Roux, Cloquet, Magendie; pour la pathologie externe, Marjolin, Roux, Breschet et Larrey.
(3) Orfila fut nommé le 1" mars 1819; Fouquier et Roux, le 2G février 1820.
1835] LES LN'STITUTIONS iMÉDIGALES. 131
3» Suppression et rétablissement de la faculté de Paris.
Les étudiants représentaient à cette époque la partie la plus remuante de l'opposition libérale, et les écoles fermentaient déjà depuis quelques années lorsqu'en 1810 les premières manifestations se produisirent à l'Ecole de droit. Elles amenèrent la destitution du professeur qui les avait provoquées et la fermeture de l'école. Celle de médecine ne tarda pas à suivre cet exemple. Une pétition adressée cà la chambre des députés, au sujet de la loi électorale, fut lue au cours de Richerand; Le Roux, doyen de la faculté, fut prévenu assez à temps pour interrompre la lecture et rappeler aux étudiants que l'École de médecine n'était pas un lieu de rassemblement; mais cette scène, à laquelle le Journal des Débals donna plus d'importance qu'elle n'en méritait, devint le point de départ d'une série de mesures répressives qui aigrirent encore les esprits. L'École de droit et celle de médecine surtout étaient fort mal notées à la cour; bon nombre d'étudiants faisaient partie d'associations politiques; on profita de l'occasion pour en expulser un certain nombre, d'autres furent privés d'une année ou deux d'inscriptions; la police redoubla de surveillance à leur égard, et la commission d'instruction publique prit à leur endroit des arrêtés sévèi'es qui furent consacrés par l'ordonnance royale du 5 juillet 1820. Des étudiants, les marques de suspicion s'étendirent aux professeurs, qui n'étaient pas mieux vus que leurs élèves ; il leur fut défendu de prononcer un discours en public sans l'autorisation préalable du recteur de l'académie; enfin le nouveau grand maître de Funiversité, l'abbé Frayssinous, élevé à celte dignité par ordonnance du 1" juin 1822, adressa, à son entrée en fonctions, aux recteurs, aux facultés et aux corps enseignants une circulaire qui contenait à la fois un avertissement et une menace.
Les rigueurs déployées contre les étudiants, d'une part, les progrès de l'esprit d'opposition dans les écoles, de l'autre, ne pouvaient pas manquer d'amener prochainement un éclat et de fournir à l'autorité l'occasion d'adopter un de ces partis violents vers lesquels on se laisse si facilement entraîner. Malgré ses protestations et ses assurances de dévouement (1), la faculté de médecine n'était pas en odeur de sainteté près de la congrégation, et le parti dominant n'attendait qu'un prétexte pour provoquer une série de destitutions. Les étudiants, avec l'imprévoyance de leur âge, se chargèrent de le lui fournir. Le 18 novembre 1822, à la séance solennelle de rentrée et pendant que Desgenettes prononçait l'éloge d'Halle, il se produisit dans le grand amphithécâtre de l'école une de ces scènes de tumulte dont nous avons eu si souvent depuis
(1) Yoy. dans le Moniteur du 19 mai t814 le discours adressé au roi par le doyen Le Roux, lors de la réception du 18 mai.
le déplorable spectacle (1). L'occasion de procéder à l'épuration de la faculté et d'en expulser les professeurs suspects de libéralisme était trop favorable pour qu'on la laissât échapper, et trois jours après, sans avoir consulté le conseil d'instruction publique, le roi signait une ordonnance qui supprimait la faculté. Le 23 novembre, des affiches placardées sur les colonnes extérieures de l'école annonçaient aux étudiants que les cours étaient fermés; mille deux cents d'entre eux signèrent une protestation dont on ne tint pas compte.
Après deux mois de pourparlers et d'intrigues, on vit paraître l'ordonnance du 2 février 1823, qui destituait onze des plus anciens professeurs de l'école, et dans ce nombre figuraient deux chirurgiens, A. Dubois et Pelletan (2). La faculté perdit ainsi l'une de ses gloires, l'un de ses professeurs les plus éminents, A. Dubois, qui, bien que dans sa soixante-septième année, n'avait rien perdu de son activité. Ses cours de clinique étaient toujours aussi remarquables et aussi suivis que par le passé (3). Dans son zèle infatigable, il avait de plus ouvert à la Maternité un cours d'accouchements pour les étudiants en médecine. C'était de plus une des illustrations delà chirurgie française qu'on mettait ainsi à l'écart pour lui substituer un inconnu. Cette injustice fut si bien comprise qu'on la répara quelques années plus tard, et le 15 mai 1829 A. Dubois fut remis en possession de sa chaire. La destitution de Pelletan fut moins regrettable. Depuis que Dupuytren l'avait écarté de l'Hôtel-Dieu, son enseignement avait été à peu près nul. Après avoir, en 1815, changé sa chaire de clinique contre celle d'opérations, il avait, comme nous l'avons dit, permuté de nouveau en 1818 pour celle d'accouchements, mais à la condition qu'il serait dispensé de toute espèce de cours sur un sujet qui lui était complètement étranger.
4o Création des ag-régés.
Il n'est guère de mauvaise mesure qui n'ait son bon côté ; il est rare qu'une réorganisation, quels qu'en soient les motifs, ne réahse pas un progrès. La faculté fut redevable à l'ordonnance du 2 février 1823 d'une institution qui allait la rajeunir et renforcer puissamment son enseignement. La création des agrégés et le principe du concours appliqué à leur nomination vint compenser l'acte d'arbitraire qui l'avait privée de onze de ses membres. Aux vingt-trois professeurs qui composaient la faculté nouvelle allaient s'adjoindre trente-six agrégés, dont vingt-quatre en exercice et douze en stage. La durée du stage fut fixée à trois ans et celle de l'exercice à six; au bout de ce temps ils devaient passer à l'état
(1) Voy. le récit de cette séance dans Sabatier, Recherches historiques, loco. cit. p. 215.
(2) A. Dubois fut remplacé par Bougon, et Pelletan par Deneux.
(3) Voy., pour l'appréciation des cours de clinique chirurgicale de cette époque lettres médicales. {Revue médicale, 1820, t. I, p. 178; t. III, p. 138; t. V, p. 328.)
d'agrégés libres dont le nombre était indéterminé. Les agrégés en exercice étaient destinés à remplir les mêmes fonctions que celles des suppléants dtms les écoles de droit. Ils devaient remplacer les professeurs titulaires en cas d'empêchement, les assister pour les appels et faire partie des jurys d'examen et de thèse.
Pour la première formation, les professeurs furent nommés par le roi, et les agrégés par le grand maître de l'université ; mais l'ordonnance établissait qu'à l'avenir, lorsqu'une chaire de professeur deviendrait vacante, il y serait pourvu par voie d'élection, et que le grand maître de l'université serait appelé à choisir entra six candidats dont trois seraient présentés par la faculté et trois par le conseil académique, les uns et les autres étant pris parmi les agrégés (1); quant à ceux-ci, ils devaient à l'avenir être nommés au concours, et il fut décidé qu'il serait pourvu de cette façon, avant la fin de l'année scolaire, à la nomination des douze stagiaires destinés à remplacer, au bout de trois ans, douze des agrégés en exercice que le grand maître venait de nommer.
Les autres titres de celte ordonnance fixaient la distribution des cours, les conditions pour l'admission des élèves, la forme des examens et des réceptions, et la police de l'école; des mesures extrêmement sévères y étaient prescrites pour empêcher le retour des désordres qui avaient provoqué la suppression de la faculté (2).
Ce ne fut qu'un mois après la promulgation de cette ordonnance qu'eut lieu la cérémonie de l'installation. Elle se fit avec une grande solennité. Le 10 mars, les professeurs et les agrégés, convoqués par le grand maître et réunis dans le salon d'Apollon, reçurent successivement les autres facultés et le conseil académique, en grand costume et précédés de leurs massiers respectifs. Ces corps furent conduits en grande pompe dans la salle de la bibliothèque, disposée à cet effet et déjà occupée par le public. Le grand maître ouvrit la séance par un discours tout à fait orthodoxe. Cuvier, faisant fonction de chancelier de l'université, donna lecture des ordonnances ; les professeurs prêtèrent serment dans l'ordre de leurs chaires, les agrégés dans l'ordre alphabétique de leurs noms, et le tout se termina par une allocution du doyen, Landré-Beauvais, nommé parle grand maître. Les jours suivants, la faculté se réunit pour élire ses fonctionnaires et pour procéder à la répartition des agrégés entre les différentes chaires. Le mode de concours qui devait leur être appliqué fut déterminé un mois après par un arrêté du conseil royal qui portait en même temps règlement pour la faculté (3). Plus tard, les dis-
(1) Ce conseil, qui intervenait pour la première fois dans le fonctionnement de la faculté, avait été constitué trois ans auparavant, lors de la création de l'Académie dont nous parlerons bientôt.
(2) Voy. le te.Kte de cette ordonnance dans la Revue médicale française et étrangère, 18-23, t. X, p. 224.
(3) Arrêté du conseil royal d'instruction publique en date du 12 avril 1823.
positions relatives à la discipline et à la police intérieure furent réunies en un statut (1) qui renchérissait encore sur les sévérités de l'ordonnance de 1823, et ces mesures d'une rigueur croissante rendirent aux écoles cette tranquillité factice sous laquelle couvent les orages et qui précède les révolutions.
§ 2. — Fondation de l'Académie de médecine.
Pendant que les événements qui précèdent s'accomplissaient au sein de la faculté, un fait d'une plus haute importance s'était produit dans le domaine scientifique. L'Académie royale de médecine avait été créée par ordonnance du 20 décembre 1820. Jusqu'alors il n'avait existé en France que des sociétés libres. Il s'en était, comme nous l'avons dit, formé un grand nombre à la fm du siècle précédent; la plupart subsistaient encore, et de plus récentes s'y étaient jointes. Cette dissémination du travail intellectuel, les rivalités qu'une communauté de but et d'origine ne pouvait manquer de faire naître, paralysaient les efforts de tous et arrêtaient l'essor du progrès médical. Tout le monde sentait le besoin de se grouper autour d'un centre commun, sous la tutelle du gouvernement. Jamais cette nécessité ne s'était traduite avec, plus d'unanimité qu'à l'époque de la polémique soulevée en 1815. Tous les projets relatifs à la réorganisation médicale, ceux qui émanaient de la faculté comme ceux qui venaient de ses adversaires, en avaient fait une condition de leur programme (2) ; mais la même divergence s'était produite dans les opinions exprimées sur la manière de la réahser. Ainsi, tandis que la Société de médecine, par l'organe de Sédillot, demandait la formation d'une académie de médecine et d'un collège de chirurgie, la faculté, fidèle à ses principes, réclamait la réunion en une seule assemblée des deux branches de l'art de guérir. Derrière la question de principe se cachait une question de prépondérance. Il s'agissait de savoir laquelle de ces deux compagnies l'emporterait au sein de celle qu'on allait constituer et qui devait inévitablement absorber les deux autres. La Société de médecine avait pris depuis sa fondation une importance considérable. Elle avait vu se grouper autour d'elle les praticiens les plus éminents de la capitale et tous les jeunes talents empressés de se produire. Son journal, rédigé par Sédillot avec un rare talent, éclipsait sans peine les maigres bulletins de la faculté de médecine. Elle voyait chaque année quatre ou cinq mille malades se presser à ses consultations gratuites (3); la municipalité, qui n'avait pas eu d'autre conseil
[l] statut du 9 avril 1825.
(2) Les membres de la commission nommée par le ministre, divisés d'opinion sur tous les autres points, s'étaient montrés d'accord sur la nécessité de rétablir les anciens corps académiques.
(3) Ces consultations avaient lieu le dimanche, de midi à quatre heures; il s'y présen-
depuis 1804, lui conservait sa confiance, et tout récemment cette réunion venait d'étendre ses relations scientifiques en s'adjoignant des correspondants dans tous les départements de la France ainsi qu'à l'étranger (1). Elle avait ainsi concentré dans ses mains toutes les attributions de l'académie qu'il s'agissait de fonder, et nourrissait l'espoir de les conserver au sem de celle-ci. La Société de la faculté de médecine, au contraire, n'avait rien produit de saillant et n'avait tiré aucun parti des précieuses archives dont la publication lui avait été confiée, mais elle avait pour elle son attache officielle, ses rapports avec l'administration centrale, la subvention qu'elle en recevait; elle jouissait en un mot de cette puissance que les fonctions publiques donnent en France à tous ceux qui en sont investis. En 18i4, le ministre de l'intérieur avait déjà songé à la transformer en une compagnie susceptible de remplacer l'ancienne Société royale de médecine et l'ancienne Académie de chirurgie; elle avait même nommé une commission pour s'occuper de ce travail auquel, les événements politiques ne permirent pas de donner suite. Lorsque six ans plus tard le projet fut repris, elle se crut maîtresse de la situation. Disposant de la majorité dans la commission nommée par le ministre (2), elle ne cacha ni ses prétentions ni ses visées, et se fit la part si large que des réclamations s'élevèrent dô toutes parts, et que le ministre se vit contraint de rejeter le travail qu'on lui soumettait. Enfin, après bien des hésitations et des intrigues, on se fit quelques concessions réciproques, le ministre adressa son rapport au roi, et l'Académie royale de médecine fut constituée par ordonnance du 20 décembre 1820 (3).
Cette compagnie savante, destinée, comme le disait le préambule, à faire revivre le souvenir et l'utilité de ses illustres devancières dont tous les registres et papiers devaient lui être remis, était appelée à continuer leurs travaux et à s'occuper de tous les objets d'étude et de recherches susceptibles de contribuer aux progrès des différentes branches de l'art de guérir. Elle avait de plus pour attributions spéciales de répondre aux
tait de trois à cinq mille malades par an. (Rapport de Nacquart au préfet delà Seine, Journal de Sédillot, t. LXIV, p. 152.
(1) A la séance du 15 décembre 1818, elle avait décidé qu'indépendamment de ses associés nationaux et étrangers, elle s'adjoindrait im nombre de correspondants spéciaux en nombre égal à celui des départements, choisis dans le chef-lieu et destinés à la renseigner exactement sur tous les faits de son ressort, et qu'elle aurait également des correspondants spéciaux à l'étranger. (Journal général de médecine, etc., loc. cit., 1819.)
(2) Cette commission éiait composée de Cuvier, de Gerando, Hély d'Oissel, conseillers d'État, et de MM. Portai, Ahbert, Bourdois de la Motte, Cliaussier, . Coutanceau, Desgenettes, Dupuytren, J.-J. Leroux, Richerand et Royer-Collard, docteurs en médecine et en chirurgie.
(3) Yoy. cette ordonnance, celle qui nomme les membres de l'Académie, le règlement du ministre de l'intérieur et la liste générale des académiciens, dans le premier yolume des Mémoires de l'Académie de médecine. Paris, 1828.
demandes du gouvernement sur tout ce qui intéresse la santé publique, et principalement [sur les épidémies, les maladies particulières à certains pays, les épizooties, les différents cas de médecine légale, la propagation de la vaccine, Vexamen des remèdes nouveaux et des remèdes secrets, tant internes qu'externes, les eaux minérales naturelles ou factices. C'était, on le voit, le programme presque textuel que s'était imposé la Société de médecine vingt-cinq ans auparavant et qu'elle avait réalisé avec une remarquable persévérance.
L'Académie était divisée en trois sections, une de médecine, une de chirurgie, une de pharmacie; elle était composée d'honoraires, de titulaires, d'associés libres et d'associés étrangers, d'adjoints résidants et d'adjoints correspondants, tous nommés par voie d'élection, les uns par la section à laquelle ils devaient appartenir, les autres par l'Académie tout entière. Leurs attributions, leur nombre, leur mode de recrutement étaient déterminés par une série d'articles qu'il serait trop long de reproduire.
Le bureau de l'Académie se composait d'un président d'honneur perpétuel, d'un président temporaire, d'un secrétaire et d'un trésorier. Le premier médecin du roi était de droit président perpétuel de l'Académie. C'est cette clause, tombée en désuétude, qu'on a voulu faire revivre de nos jours en faveur de Conneau, qui a eu assez de tact pour refuser le titre qui lui était si maladroitement offert. Le roi s'était réservé les premières nominations ; elles furent faites sous l'inspiration de Portai, son premier médecin, et, à ce titre, président d'honneur, et sanctionnées par l'ordonnance du 27 décembre 1820. Elles comprirent quarante-cinq titulaires, vingt-cinq honoraires, dix associés libres et trente-deux associés non-résidants. La section de chirurgie se composa de quatorze titulaires et de cinq honoraires (i).
Cette organisation un peu comphquée se ressentait des tiraillements qui avaient précédé son laborieux enfantement et des compromis qui en avaient été la conséquence. Elle consacrait l'unité fondamentale de l'art de guérir en réunissant toutes ses branches dans une même compagnie et en y faisant entrer toutes les illustrations, à quelque spécialité qu'elles appartinssent (2); mais elle faisait en même temps une concession à l'opinion opposée, en partageant la Société en trois sections, ayant chacune son président, son vice-président et son secrétaire, s'assemblant séparément tous les quinze jours pour s'occuper de leurs études spéciales, et ne devant se réunir que tous les trois mois pour traiter deis questions d'administration et des sujets d'intérêt commun. Cet isolement, qui détruisait les avantages de l'unité et exposait à des rivalités
(1) Voy. leurs noms dans les Mémoires de l'Académie de médecine, t. I, p. 8.
(2) La médecine vétérinaire, par une juste innovation, fut représentée au sein de la nouvelle compagnie par cinq membres titulaires affectés à la section de médecine.
1835] LES INSTITUTIONS BlÉDiCALES. 143
fâcheuses, devait disparaître quelques années plus tard devant l'évidence et la force des choses.
Le même esprit de conciliation avait présidé aux questions de personnes, et tout en faisant la part la plus large à la faculté, on avait introduit dans la nouvelle Académie un tiers environ des membres de la Société de médecine. Ces choix amenèrent des récriminations qui n'ont plus aujourd'hui d'intérêt, et en dépit desquelles la nouvelle Académie, appuyée sur le patronage de l'État et de tous les corps savants qui s'y trouvaient représentés, forte de son prestige et de la valeur individuelle de chacun de ses membres, prit immédiatement dans le monde scientifique la position éminente qui lui revenait, et chacun sait que depuis cette époque elle n'a pas cessé d'être à la hauteur de sa mission.
Cependant la société, établie au sein de la faculté de médecine, n'avait plus sa raison d'être. Ses attributions officielles, l'héritage des compagnies du XVIII'' siècle, avaient passé de ses mains dans celles de l'Académie de médecine dont presque tous ses membres faisaient partie; il ne lui restait plus qu'à clore ses registres, et c'est ce qu'elle fit le 1"' mars 1821, sur l'invitation qui lui en fut adressée par le ministre de l'intérieur (1).
L'année suivante, l'Académie soumit à l'approbation du ministre un règlement intérieur très-détaillé, comprenant dans ses quatre-vingt-dixneuf articles toutes les dispositions relatives à l'ordre et à la tenue des séances, à la formation des commissions, aux élections, à l'administration, à la comptabilité de la compagnie, à la conservation de ses archives, à la pubhcation de ses travaux ainsi qu'à la distribution des prix annuels (2). Ce règlement établissait que l'Académie aurait à l'avenir un secrétaire perpétuel, rendant ainsi obligatoire la disposition facultative créée par le deuxième paragraphe de l'article 15 de l'ordonnance de 1820. Pariset fut nommé à cet emploi par une ordonnance en date du 21 ventôse 1822. Cette mesure amenait un rapprochement de plus entre les trois sections dont les travaux devaient faire chaque année l'objet d'un rapport d'ensemble. C'était un premier pas vers une solution définitive, aussi soulevat-elle de vives réclamations de la part de ceux qui s'étaient posés en adversaires de l'unité. La section de chirurgie, qui aurait dû se montrer satisfaite en se voyant placée sur la même ligne que sa rivale, prit l'initiative de ces protestations. Elle avait pour secrétaire perpétuel Richerand, dont le caractère remuant et envieux commençait à se donner carrière et qui rêvait alors la fondation d'une académie royale de chirurgie dont il avait la prétention de devenir le secrétaire perpétuel. îl forma
(1) Voy. au bulletin de la dernière séance (I't n^ars 1821) la lettre adressée à Duméril par le ministre secrétaire d'État au département de l'intérieur, et la réponse de Duméril. {Nouveau journal de médecine, chirurgie et pharmacie, 1821, t. X, p. 518.)
(2j Règlement de l'Académie de médecine, approuvé par S. Ek. le ministre de l'intérieur le 3 juillet 1822. [Mémoires de l'Académie, t. I, p. 17.)
avec ses collègaes un petit conciliabule qui se réunit chez Distel, premier chirurgien du roi, et qui rédigea séance tenante une supplique à l'adresse du ministre de l'intérieur (1). Cette manifestation n'eut pas de suites. Le ministre en référa à l'Académie, qui maintint sa décision, et Richerand se trouva réduit à se venger par des épigrammes. .
Cependant la nécessité de confondre les trois sections en un seul groupe devenait chaque jour plus évidente, et les chirurgiens, qui n'avaient pas pu parvenir à s'entendre, finirent eux-mêmes par réclamer, en 1826, une réunion contre laquelle ils s'étaient d'abord insurgés. Elle ne fut cependant réalisée que par l'ordonnance du 28 octobre 1829 (2). Celle-ci supprima les assemblées de sections et les remplaça par des réunions générales hebdomadaires. L'Académie, ne se réunissant plus qu'en corps, fut divisée, comme l'Académie des sciences, en onze sections correspondant aux spécialités essentielles des sciences médicales (3). Le nombre de ses membres fut en même temps réduit d'une manière notable. 11 avait pris des proportions véritablement démesurées, et le titre de correspondant, beaucoup trop prodigué, était devenu quelque peu banal (4).
L'expérience avait également fait reconnaître l'inconvénient des distinctions trop multipliées que l'ordonnance de 1820 avait établies entre les académiciens. Les titres d'honoraires et d'associés résidants furent supprimés, les adjoints non résidants prirent celui de correspondants, et la composition de l'Académie fut ramenée aux proportions suivantes : soixante titulaires, quarante adjoints, quarante correspondants, vingt associés étrangers et dix associés libres (5).
Six mois après la promulgation de cette ordonnance, l'Académie fit paraître un nouveau règlement approprié à ces dispositions nouvelles. Son bubget annuel fut fixé à 40 000 francs, et une ordonnance du 15 septembre 1833 conféra à ses membres le droit de porter dans les cérémonies l'uniforme qu'on leur voit encore aujourd'hui ((5). Enfin l'ordonnance royale du 20 janvier 1835 vint simpUfier encore la constitution de
(1) Voy. le texte de cette adresse dans l'Histoire des progrès récents de la chirurgie, par le chevalier Richerand. Paris, 1825, p. 277.
(2) Voy. le rapport au roi sur l'Académie de médecine, en date du J8 octobre 1829, et l'ordonnance de la môme date, in Mémoires de l'Académie de médecine, t. II, p. 61-63.
(3) 1. Anatomie et physiologie; 2. pathologie médicale; 3. pathologie chirurgicale; -i. thérapeutique et histoire naturelle médicale; 5, médecine opératoire; 6. anatomie pathologique ; 7. accouchements; 8. hygiène publique, médecine légale, police médicale ; ^ 'J. médecine vétérinaire; 10. physique et chimie médicales; 11. pharmacie.
(4) En 1825, on avait nommé 46i correspondants en trois promotions.
(5) Il fut décidé qu'en attendant le moment où la compagnie serait rentrée dans ses limites, il ne serait fait qu'une nomination sur trois extinctions.
(6) Us reçurent en même temps une médaille leur donnant droit d'entrée dans tous les établissements publics.
1S1,-,1 LES INSTITITIONS MÉDICALES. 115
rAoaiK'mie en supprimant la classe des adjoints et en les réunissant aux titulaires (1).
L'Académie de médecine était fondée depuis six ans; elle avait absorbé ou éclipsé toutes les compagnies qui l'avaient précédée, lorsqu'on vit se fonder sans bruit à l'Ecole pratique une société beaucoup plus modeste, qui avait essayé plus d'une fois déjà de se constituer. A la mort de Bichat, ses élèves s'étaient groupés autour deDupuytren, pour continuer l'oHivre du maître, et avaient fondé la Société anatomtque (i2); mais Dupuytren n'était pas l'homme qu'il fallait pour diriger une réunion semblable. Son caractère impérieux et jaloux fit bientôt naître des dissentiments et une opposition qui aboutirent, au bout de quatre ans, à la dissolution de la société. A deux reprises, au commencement et à la fm de I814., quelques-uns de ses membres tentèrent de la relever, mais les éléments de discorde existaient encore, et ils furent contraints de se séparer avant même d'avoir réussi à rédiger un règlement. Douze ans plus tard, Cruveilhier enîreprit à son tour de la faire revivre et de l'asseoir sur des bases plus solides. Au lieu de faire appel à des noms déjà célèbres, il recruta ses collaborateurs à l'école pratique, et le '12 janvier 1826, il ouvrit la première séance, au milieu de douze jeunes gens qu'il avait choisis parmi les élèves les plus laborieux et les plus distingués (3). Grâce à son esprit conciliant et sympathique, cette petite phalange ne tarda pas à s'accroître, et depuis lors la Sociélé anatomique n'a pas cessé de prospérer. Elle compte aujourd'hui quarante-sept ans d'existence, et ses bulletins constituent un recueil que savent apprécier tous ceux qui s'occupent d'anatomie.
§ 3. — Les événements de 1830, leurs conséquences au point de vue médicaL
En parlant des troubles survenus à l'Ecole de médecine, nous avons signalé les tendances de l'esprit public dans les années qui suivirent la restauration. La fermentation qui agitait les masses, les rancunes et les éléments de discorde n'avaient fait que s'accroître avec les années, et la nation, sentant revenir ses forces, réagissait avec une énergie croissante contre un gouvernement dans lequel elle personnifiait ses humiliations et ses revers. Ce régime était cependant moins oppresseur et plus libéral que celui qui l'avait précédé; il avait donné à la France la paix et la prospérité matérielle. Pendant cette ère de sécurité, l'industrie, le commerce, les sciences et les arts avaient repris leur essor; mais ces éléments de bonheur sont ceux que notre nation sait le moins apprécier;
11) Voy. le texte de cette ordonnance dans la Gazette médicale de Paris, 1835, p. 91.
(2) Elle tint sa première séance le 1^2 frimaire an XII, {Journal de Leroux, Corvisart et Boyer, t. II, p. 219.)
(3) Paul Broca, Eloge d'Adolptie Lenoir, lu à la Société de chirurgie, le 9 janvier 1861. Paris, 1861, p. 5.
J. ROCHARD. — Chirurgie franc. 10
Uë MOUVEMENT SCIEMIFIQUE, INSTITUTIONS MÉDICALES. llXil-
elle ne pouvait pardonner son origine au gouvernement de la restauration. Il avait eu le malheur de venir à la suite de nos revers et n'avait fait aucun effort pour atténuer cette cause d'impopularité. Il n'avait ni la prudence nécessaire pour ménageries sentiments d'un peuple si cruellement froissé, ni la force suffisante pour braver ses ressentiments. La révolution grondait depuis quinze ans au fond de cette tranquillité apparente et n'attendait qu'une occasion pour éclater ; le ministère Polignac ne tarda pas à la lui offrir. L'expédition d'Alger, rapidement et brillamment conduite, avait rendu quelque éclat à nos armes; elle avait affranchi l'Europe du tribut honteux qu'elle continuait à payer à la régence ;. elle ouvrait à tous les pavillons la Méditerranée, libre enfin des pirates barbaresques, et faisait entrer l'Afrique dans le mouvement de la civilisation. Ces résultats, obtenus à la faveur d'une campagne de dix-huit jours (i), étaient de nature à faire taire pendant quelque temps les sentiments hostiles de la population, et le roi crut le moment favorable pour ressaisir ce qu'il appelait les prérogatives de la couronne. Les fameuses ordonnances furent rapidement préparées, le roi les signa le 25 juillet, elles furent publiées le lendemain. On sait quelles en furent les conséquences. Des protestations s'élevèrent de toutes parts, des groupes se formèrent, et dès le lendemain la lutte commença par quelques coups de fusil tirés contre les troupes sur laplace du Palais-Royal et dans les rues adjacentes. Pendant la nuit, les préparatifs de combat s'achevèrent de part et d'autre, et le 28 on se battit sur tous les points de Paris. La journée du lendemain fut encore plus meurtrière, mais elle fut décisive ; les troupes, refoulées sur le Louvre et les Tuileries, se virent forcées, malgré le courage de la garde royale et l'acharnement des Suisses, de battre en retraite sur le bois de Boulogne, pendant que le drapeau tricolore flottait sur le dôme des Tuileries.
1« Les hôpitaux de Paris, en 1830, 1832.
Les premiers blessés furent admis à l'Hôtel-Dieu, le 27 au soir. Cet hôpital, placé au centre des quartiers populeux où la lutte avait été le plus acharnée, devait en recevoir le plus grand nombre, et pendant les deux jours suivants ils y arrivèrent en foule (2). Dupuytren, dont les
. (1) L'escadre mouilla le 12 juin dans la baie do Sidi-Ferrucli; le débarquement eut lieu le 13, et la prise d'Alger le 30. L'armée eut 2400 hommes tués ou blessés. Deux mois après, les hôpitaux contenaient plus de lOOOO malades, et nos confrères de l'armée se trouvaient pour la première fois en présence de ces redoutables endémie^des pays chauds sur lesquelles leurs remarquables travaux ont répandu une si vivo lumière.
(2) L'Hôtel-Dieu contenait, le 26 au soir, 001 malades; le 27, on en évacua 302, qui furent remplacés par 386 blessés. Le nombre total des admissions pendant les trois journées fut de 500 environ, indépendamment de 300 autres qui furent pansés et renvoyés» domicile. (Breschet, Cmmminkationf^ à l'Académie de médecine, aéixncc dn 3 août 1830,)
1835J LES INSTITUTIONS MÉDICALES. u^
opinions politiques se transformaient d'heure en heure, les recevait avec ses aides sur les marches de l'Hôtel-Dieu, et après un premier pansement, on les renvoyait chez eux ou on les transportait dans les salles. Les autres hôpitaux furent relativement épargnés ; la Charité ne reçut que 170hlessés, et les hôpitaux de la rive droite moins encore; 500 soldats furent dirigés sur le Gros-Caillou. Le nomhre total des entrées ne s'éleva pas à plus de 4500 pendant les trois journées (1), mais il augmenta rapidement pendant le mois d'août, et dans les premiers jours de septemhre, après une visite ûiiteà l'Hôtel-Dieu, le préfet de la Seine, Odilon Barrot, fit établir à Saint-Cloud une maison de convalescence dans le grand local des gardes du corps. Cet établissement, qui fut ouvert le i septembre, était placé dans des conditions hygiéniques si favorables, que sur 425 blessés qui y furent admis, il n'en mourut que deux. La mortalité fut du reste extrêmement faible dans les hôpitaux de Paris à la suite des journées de juillet, et ce résultat contraste avec ceux que nous avons signalés en 1815 et ceux qui y ont été observés depuis à la suite des collisions sanglantes dont Paris a été le théâtre. L'Hôtel-Dieu fit pourtant exception et perdit environ le cinquième de ses hlessés, mais cela s'explique par son insalubrité bien connue et par sa position centrale, qui le condamnait à recevoir les cas les plus graves. C'est là que les hémorrhagies consécutives, les érysipèles et l'infection purulente firent le plus de victimes, et c'est le seul hôpital où la pourriture d'hôpital se soit montrée. A la Charité, Roux n'en observa qu'un seul cas; et ne compta que vingt-trois décès. Il en fut de même dans les hôpitaux de la rive droite, mais au Gros-Caillou les résultats furent bien plus favorables encore; Larrey n'y perdit que cinq blessés sur 500, et deux amputés sur vingt. L'héroïque chirurgien en chef de la grande armée avait retrouvé sur ce nouveau champ de bataille toute l'ardeur de sa jeunesse ; il défendit ses blessés contre la populace ameutée, comme il les avait défendus, vingt- six ans auparavant, contre la population de Madrid. Il mit en œuvre celte chirurgie éminemment active que nous avons déjà fait connaître, et lui dut les mêmes succès. Dans sa modestie, il voulut en reporter le mérite sur ses collaborateurs et sur les excellentes conditions hygiéniques de son hôpital, mais nous ne sommes pas tenu à la même réserve, et il nous est permis d'en attribuer la plus grande part à son habileté et à son expérience.
Ces combats n'étaient, on le sait, que le prélude de collisions plus sanglantes. En 1831, des troubles graves éclatèrent à Nîmes, à Toulouse, à Marseille, et à Lyon, où une insurrection formidable de la population ouvrière fut maîtresse de la ville pendant dix jours et ne put être comprimée que par une armée de 30 000 hommes. Le grand Hôtel-Dieu de
(1) Le nombre total des blessés s'éleva à 5989, dont 55:08 pour la popiilalion civile t 781 pour l'armée.
Lyon fut à son tour transformé en ambulance et reçut 2i4 blessés, dont 51 succombèrent (i).
L'année suivante, Paris vit de nouveau le sang couler dans ses rues. Pendant les sinistres journées des 5 et 6 juin, 413 blessés furent reçus dans les bôpitaux, où l'infection purulente et le tétanos en enlevèrent un grand nombre. Ces émeutes d'autrefois nous semblent bien peu de chose après les épouvantables désordres dont nous avons été les témoins, et nous ne serions pas revenus sur ces tristes détails si cette insurrection ■ de juin 1832 n'avait pas fourni aux chirurgiens de Paris l'occasion de faire preuve d'un courage et d'une dignité professionnelle dont le souvenir ne doit pas être perdu. Le préfet de police Gisquet, par une ordonnance en date du 9 juin, avait enjoint à tous les médecins, chirurgiens, officiers de santé et pharmaciens de Paris et de la banlieue appelés à soigner des blessés depuis le i du mois, d'en faire la déclaration à la police dans les vingt-quatre heures, sous peine d'amende. Cette ordonnance, réprouvée par la conscience publique, souleva l'indignation du corps médical tout entier. Des protestations s'élevèrent de toutes parts, pas un chirurgien des hôpitaux ne consentit à s'y conformer, et le grave Dupuytren lui-même, à sa leçon du 12 juin, qualifia comme elle le méritait cette atteinte portée à la dignité du corps médical. Le préfet de police n'insista pas, et les journaux officiels annoncèrent au bout de quelques jours que son ordonnance ne serait pas exécutée.
2" Reformes nouvelles.
La faculté avait été trop vivement froissée par le gouvernement de la restauration pour ne pas applaudira sa chute; aussi attendit-elle à peine que le nouveau régime fût reconnu par les chambres pour aller saluer au Palais-Royal le roi et sa famille. Quelques jours après, elle demanda une audience du ministre de l'instruction publique pour lui faire entendre ses vœux. Le duc de Broglie, accablé de pétitions, de demandes et de propositions sur le même objet, se décida à nommer une commission de huit membres à l'effet de lui adresser, avant le 15 septemlare (2), uu rapport sur toutes les questions relatives à l'organisation de la faculté de médecine de Paris. Ce rapport, conforme aux vœux de l'école et de l'opinion publique, fut adopté en principe par le duc de Broglie, et l'ordonnance du 5 octobre 1830 vint donner satisfaction au corps médical (3). Elle révoquait celles des 21 décembre 1822 et 2 février 1823, en
(i) Note sur les blessés reçus à VHôtel-Dieu de Lyon pendant les troubles de 1831, lue à l'Académie de médecine par Gensoul, chirurgien en chef de cet hôpital. {Gazelle médicale de Paris, 1832, p. 297. j
(2) Cuvier, président; Dubois, Duméril, Landré-Beauvais, Andral, Hnsson, .Jules CIoquet, et J. Guérin, secrétaire, Landré-Beauvais et Dubois ('tant absents, furent remplacés par Richerand.
(3j Voy. le texte de cette ordonnance et le rapport qui la précède. {Ga~^elle médiacle de Paris, 1830, p. 375.)
18;)r>) LES INSTITUTIONS MÉDICALES. 149
réintégrant dans leurs chaires les professeurs qui en avaient été dépossédés, et en maintenant ceux qui avaient été nommés postérieurement à des places régulièrement vacantes. Elle décidait en môme temps que les places qui viendraient cà vaquer par suite de décès, de démission ou de permutation, seraient à l'avenir données au concours, et que tous les docteurs en médecine ou eu chirurgie, âgés de vingt-cinq ans accomplis, seraient admis à y prendre part. Ainsi se trouvait aboli ce privilège des agrégés dont ils avaient été les premiers à demander la suppression. Tout récemment encore, à l'occasion de la mort de Desormeaux, ils avaient adressé une pétition à la faculté pour demander le rétablissement du concours. Leur demande, transmise à l'autorité universitaire avec l'appui le plus favorable, avait été accueillie comme les précédentes, et la faculté, mise en demeure de se conformer aux ordonnances, avait proposé Moreau, qui fut nommé parle ministre le 14 juillet 1830. Cette nomination au choix fut la dernière.
3» Rétablissement du concours.
Le G novembre 1830 parut un règlement qui déterminait la composition du jury de concours pour les places de professeurs à la faculté, les conditions de ia candidature, le nombre et la nature des épreuves, ainsi que la forme suivant laquelle les votes devaient être exprimés (1).
Le rétablissement de cette institution si regrettée ne tarda pas à porter ses fruits. A la suite de démissions et. de permutations qui se produisirent à la fm de l'année, trois cbaires se trouvèrent vacantes et furent mises au concours au mois de février 1831; deux nouvelles vacances s'étant produites peu de temps après, il y fut pourvu de la même manière, et pendant cette seule année le concours ouvrit à cinq professeurs les portes de la faculté (i). On comprend à quel point ces luttes répétées dont l'école avait perdu le souvenir durent exciter l'émulation des candidats, l'ardeur et l'enthousiasme des élèves. C'était l'élite et la réserve des générations précédentes qui venaient demander à la lutte au grand jour, aux épreuves publiques, la consécration de réputations déjà faites et la récompense de titres laborieusement acquis. « Il faut avoir vécu, » dit Denonvilliers, à cette époque de rénovation et de ferveur pour se » faire une idée de la sensation produite dans le monde médical par le » spectacle émouvant de ces batailles intellectuelles où se trouvaient )) engagés à la fois tant d'hommes célèbres par leurs études, leurs tra-
(1) Voy. le texte de ce règlement. (Gazette médicale de Paris, 1830, p. 440.)
(2) 1er concours (3 février 1831), chaire de physique. Pelletan nommé.
"2e do — (26 d" 1831) d'' de pathologie externe. Jules Cloquet.
3° — do — (;2 avril 1831) d'^ d'histoire naturelle médicale. Richard.
4e — do — (30 do 1831) do de physiologie. P. Bérard.
5= — do — (9 août 1831 1 do de clinique externe. Bouillaud.
» vaux, leurs services, leurs talents et leur renommée (1). » Chacun s'animait au contact de ces luttes passionnées, et prenait parti pour un candidat, et cette émulation, cet entraînement faisaient circuler une vie nouvelle dans le corps médical tout entier.
La chaire de pathologie externe, la seule qui intéresse directement notre sujet, fut bravement disputée. Onze candidats étaient entrés en lice ('2), mais la lutte se concentra de bonne heure entre Jules Cloquet, Blandin et Velpeau. Jules Cloquet fut nommé par onze voix] sur douze, mais ses deux rivaux conquirent par avance dans l'opinion publique la place qu'ils devaient bientôt occuper à la faculté. Chacun d'eux montra dans cette épreuve le caractère particulier de son talent et y fit briller ses qualités personnelles. La nature des questions posées et la manière dont ils les envisagèrent marquaient déjà un progrès considérable, et prouvaient combien la science avait marché pendant les quinze années qui 'séparaient cette génération chirurgicale de celle qui avait pris part aux luttes d'autrefois.
L'année suivante, le concours pour l'agrégation en chirurgie fournit à de nouveaux talents l'occasion de se produire (3); en 1833, deux nouvelles chaires de chirurgie devinrent vacantes, et les épreuves furent aussi brillantes, la lutte aussi vive que la première fois. Elle se passait du reste entre les candidats qui s'étaient rencontrés déjà deux ans aup'aravant et qui allaient de nouveau mesurer deux fois leurs forces, à six mois d'intervalle. La chaire de pathologie externe, mise au concours le i juillet 1833, fut disputée par sept compétiteurs (4) et enlevée de haute lutte par Gerdy. Celle de clinique externe ne fut mise au concours que l'année suivante. On vit reparaître dans l'arène les mêmes compétiteurs, et les épreuves furent soutenues avec un talent tel que les résultats restèrent un moment indécis. Velpeau, Sanson, Blandin et Lisfranc se partagèrent d'abord les suffrages, et ce ne fut qu'au troisième tour de scrutin que Velpeau l'emporta définitivement (5). Ce vétéran des concours qui avait pris part à toutes les luttes ouvertes depuis le rétablissement de l'institution, venait de disputer quelques mois auparavant la chaire d'accouchements à Paul Dubois. Le sort, qui lui avait été contraire, le réservait pour celle de clinique chirurgicale ; il allait y remplacer le vénérable Boyer, avec lequel il présentait quelques traits de ressemblance.
(1) Denonv'ûliers, Eloge du professeur Auguste Gérard, prononcé à la Société de chirurgie dans la séance du 21 octobre 1852. [Mémoires de la Société de chirurgie, t. IV, p. 7.
(2) Jules Cloquet, Louis Sanson, Norgeu, Velpeau, Blandin, Bérard aine, Gerdy, Dubled, Alphonse Sanson, Thierry et Alexandre Petit.
(3j Treize candidats se présentèrent, et dans le nombre Robert, R'.cord, Malgaigne, Guersant, Danyau, Michon, Sédillot.
(4-) Gerdy, A. Bérard, Velpeau, Sanson, Blandin, Lepelletier, Dubltà (5) 11 fut nommé le 6 août 1834.
La révolation de 1830 produisit un autre changement que nous ne pouvons passer sous silence. Le courant d'idées qui ramenait le concours devait emporter en même temps le titre de chirurgien en chef. En 1829 <léjà le conseil général des hôpitaux avait eu la pensée d'abolir ce privilège, mais avant d'adopter un parti aussi grave, il avait voulu consulter les intéressés, et tous les chirurgiens des hôpitaux avaient été invités à se réunir pour délibérer à cet etîet. Dupuytren et Richerand s'élevèrent avec énergie contre la mesure proposée. Les jeunes gens, intimidés par la présence de leurs supérieurs, n'osèrent pas élever la voix; Gerdy seul tenta de le faire, mais il ne fut pas écouté, et l'assemblée décida qu'il ii'y avait pas lieu de modifier un état de choses qui donnait les meilleurs résultats. N'ayant pas pu prendre la parole, Gerdy adressa sa réclamation par écrit au conseil général; sa lettre fut imprimée, distribuée, reproduite dans les journaux; le conseil général goûta ses raisons (i), il lui donna gain de cause, et le règlement sur les hôpitaux qui parut à la lîn de 1830 abolit définitivement les privilèges des chirurgiens en clief en assurant aux seconds l'indépendance dans leurs salles et en plaçant tous les médecins et tous les chirurgiens sur la même ligne. Dupuytren fut vivement froissé de se voir contraint de partager un service dont il avait eu jusqu'alors la direction suprême, et l'administration la lui rendit bientôt, ainsi qu'à ceux de ses collègues qui se trouvaient comme Jui placés depuis longtemps à la tête des principaux hôpitaux de Paris ; mais ils ne conservèrent que le titre dépourvu de l'autorité qui y était jadis attachée (2).
Nouveaux projets de réorganisation médicale. — Pendant que la faculté renaissait à la vie scientifique, que l'école voyait affluer les élèves attirés par des perspectives d'avenir plus brillantes, le corps médical tout entier faisait un nouvel effort pour obtenir enfin la protection de lois plus libérales. Les malheurs publics sont la pierre de touche des institutions. L'épidémie terrible qui venait de ravager Paris avait fait ressortir pour les yeux les moins clairvoyants les vices sans nombre de l'organisation médicale. Depuis les tentatives de réforme faites en 1815 et dont nous avons précédemment parlé, les médecins n'avaient pas cessé de récriminer contre les abus dont l'enseignement et l'exercice de l'art étaient entachés. A diverses reprises le gouvernement de la restauration s'était ému de ces plaintes, des projets de loi avaient été présentés aux chambres et n'avaient pas abouti; enfin, en 1828, M. de Marlignac, ministre de l'instruction publique, avait consulté derechef l'Académie de médecine sur un projet de réorganisation, et lui avait posé une série de questions qu'elle confia à l'étude d'une commission de neuf membres
(1) Paul Broca, Eloge historique de Gerdy, lu à la Société de cliirurgie le 2 juillet
(2) Dupuytren, par de Reitfeiiberg. {Biographie universelle, t. LXIII, p. 2! 8.)
doiit Double fut nommé rapporteur (i). Les événements politiques avaient entravé ces bonnes dispositions, mais la révolution de juillet raviva toutes les espérances; l'agitation se produisit aussi vive qu'après la restauralion, et en 1833, l'opinion publique se manifesta d'une manière si impérieuse que le gouvernement crut devoir essayer encore de lui donner satisfaction. On procéda de la même manière que par le passé. L'Académie et la Société de médecine furent de nouveau et simultanément convoquées. Double n'eut qu'à revoir son travail de iSil\), mais la Société consacra à la discussion les derniers mois de l'année, et ce fut le 22 mars suivant qu'elle en adopia les conclusions et que le minisire put recevoir la réponse. La faculté de médecine se livra au même travail d'ensemble, et par l'organe de Pelletan, rapporteur de la commission préparatoire, elle arriva à formuler les mêmes propositions. Nous n'insisterons pas sur ce long travail, parce qu'il n'aboutit à aucun résultat. Après avoir passionné les esprits, soulevé des problèmes dont tout le monde sentait l'importance et réclamait la solution, tout ce mouvement s'éteignit comme celui qui l'avait précédé dix-buitans auparavant, comme celui qui devait naitre quatorze ans plus tard. Cette fois pourtant l'agitation ne demeura pas complètement stérile. Une généreuse pensée sortit de l'entente du corps médical de Paris, et c'est à cette époque que germa la première idée de l'association puissante qui devait réunir un jour tous les médecins de France autour de son drapeau.
C'est à Orfila que revient le mérite d'avoir songé à assurer aux désbérités du corps médical une ressource pour leur vieillesse. Le 6 mai 1833, les médecins de Paris, convoqués par une circulaire, se réunirent sous sa présidence dans le grand ampbitbéàtre de la faculté, dans le but de fonder une société de secours mutuels destinée à venir en aide à ceux que l'âge ou les infirmités mettaient dans l'impossibilité de pourvoir à leurs besoins, et aux familles des médecins morts sans leur avoir assuré le nécessaire (2). Cette pensée fut accueillie comme elle méritait de l'être. Une commission de vingt-cinq membres fut nommée au scrutin, séance tenante; elle cboisit son bureau (3) et désigna une sous-commission pour rédiger les statuts ; ceux-ci furent discutés et approuvés en assemblée générale au mois de juillet (i), et la société entra en fonction. Un an après, lorsque l'assemblée générale se réunit de nouveau pour entendre le compte rendu des opérations de l'année, sa caisse était dans un état
(1) Voy. le texte des questions posées par le ministre et les noms des membres de la commission. {Archives générales de médecine, 1828, t. XVIII, p. 448.)
(2) Yoy. le compte rendu de cette séance dans la Ga&ette médicale de Paris, 1833, p. 375.
(3) Orfila, présitlent ; Alard, \ice-président; Jules Guérin, secrétaire; Iloyer-Collard, Baron, Cruveilhier, Louyer-Yillermay, membres d'une sous-commission chargée de rédiger un projet de statuts. [Gazelte médicale, Paris, 1833, p. 398.)
'4) Gazette médicale, Paris, 1833, p. 519.
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prospère et avait pu iléjà soulager de nombreuses infortunes. L'associalion lies médecins de Paris ne borna pas son action à cette créalioîi philautbropique, elle voulut intervenir aussi dans le débat soulevé au sein lie la l'acuité et de Tacadémic parles propositions ministérielles, et prendre eu main le soin de ses propres intérêts. Une commission spéciale l'ut nommée. Joly présenta son rapport eu assemblée générale, il y fut adopté après cinq séances de discussion, et alla grossir le nombre de ces projets avortés dont nous avons fatigué Tattention du lecteur (1).