DUPUYTREN
de toute sa vie. Mais, s'il n'a su se concilier ni les sympathies, ni l'estime de ses contemporains, l'histoire, qui voit les choses de plus haut, ne peut lui refuser le titre qu'ils lui ont eux-mêmes décerné : Dupuytren fut le plus grand chirurgien des temps modernes (1). Il portait depuis vingt ans, sans faihlir, le poids de cette lourde tâche, lorsque sa vigoureuse constitution commença à plier sous le fardeau. Sa démarche était devenue plus pesante, sa physionomie si expressive avait perdu de sa vivacité; mais son intelligence ne semblait pas décliner encore, lorsque, le 15 novembre 1833, une légère attaque vint le surprendre au milieu d'une leçon qu'il ne voulut pas interrompre, et laissa après elle un peu de paralysie de la face et de difficulté à s'exprimer. A force d'instances et de prières, on parvint à le faire quitter son poste, et le 24 novembre il partit avec sa famille pour l'Italie. Ce voyage fut un véritable triomphe pour lui. Précédé dans chaque ville par son immense réputation, il y recevait partout l'accueil enthousiaste dont cette nation est quelque peu prodigue ; mais sa pensée était restée à Paris ; à Rome même il songeait à FHùtel-Dieu (2), et au printemps de 183i, il venait y reprendre ses fonctions efc^son service. Sa première leçon fut son dernier triomphe. Un immense auditoire l'attendait et salua le retour du maître qu'on craignait de ne plus revoir. Il se montra aussi brillant, aussi profond que par le passé, et l'on put croire que les beaux jours de l'Hôtel-Dieu allaient renaître, mais sa santé ne tarda pas à fléchir de nouveau. Une pleurésie causée par un refroidissement vint le forcer de suspendre encore son service, et ni les bains de mer du Tréport, ni les soins de Husson, de Broussais, de Cruveilhier, de Bouillaud ne purent arrêter la marche d'une maladie sur la terminaison de laquelle il était impossible de se faire illusion. Il lutta toutefois pendant six mois avec un calme et une force d'âme que rien ne put ébranler. Son caractère s'était transformé, il était devenu doux, patient et affable. Douze jours avant sa mort, il se décida à subir l'opération de l'empyème ; il avait même choisi Sanson pour la pratiquer; mais au moment d'agir, il renonça à cet expédient qui ne lui inspirait pas de confiance, et s'éteignit enfin le 8 février 1835, après quinze mois de maladie, en conservant jusqu'à ses derniers instants la plénitude de ses brillantes facultés et la froide énergie de son caractère (3). Sa dernière pensée fut encore un souvenir pour l'école qu'il avait illustrée et pour la partie de la science qu'il avait cultivée avec le
(I) Isidore Bourdon, celui de ses biographes qui l'a le moins ménagé, celui qui a mis à nu avec le plus de sévérité ses défauts et ses faiblesses, l'appelle le plus grand et le plus célèbre des chirurgiens de notre siècle, le plus zélé pour son art, etc.
{i) Pariset, Éloge de Dupuytren, loc. cit., p. 144..
(3) Son autopsie fut faite par Broussais, Cruveilhier, Bouillaud, Delmas et Marx. Le cerveau présentait dans son lobe droit des traces de l'ancien épanchement apoplectique. La cavité droite de la poitrine renfermait un épanchement. (Vidal de Cassis, Essai historique sur Dupmjtren. Paris, 1835.)
J. ROCHARD. — Chirurgie franc. 11
plus d'ardeur. Il léguait par son testament une partie de son immense fortune (l) cà la faculté, pour créer une chaire d'anatomie pathologique, en exprimant le désir que le ministre, usant de son droit de première nomination, fît choix pour l'occuper de Cruveilhier, son disciple et son ami. Sur l'avis d'Orfda, et par une décision ministérielle, la destination de ce legs de 200 000 francs fut changée : on le consacra à l'érection du musée d'anatomie pathologique qui porte son nom. La chaire n'en fut pas moins créée et le ministre sanctionna par son choix la dernière volonté du testateur.
Ses obsèques furent dignes et de sa haute position et de sa grande renommée. Des notabilités de tout genre, le corps médical tout entier, tinrent à honneur d'y assister, et toutes les sociétés savantes s'y firent représenter. L'église Saint-Eustache put à peine contenir l'assistance, et après le service, les étudiants portèrent le cercueil sur leurs épaules depuis le chœur jusque sur le char funèbre, et dételèrent les chevaux pour le traîner eux-mêmes jusqu'au Père-Lachaise. Orfda, Larrey, Pariset, Bouillaud, Royer-Collard, représentant la faculté, l'Institut, l'Académie et l'École de médecine prirent tour à tour la parole sur sa tombe, et tous les organes de la presse médicale s'empressèrent d'annoncer à la France la perte qu'elle venait de faire (2).
C'est ainsi que disparut de la scène chirurgicale la plus grande figure qui l'ait traversée. C'était la dernière qui dût poser ainsi devant l'admiration du monde. L'ère de ces grands acteurs était close, le titre même qui consacrait cette supériorité venait d'être aboli, et personne du reste n'était plus de taille à le porter.
ARTICLE II
"Malgré le soin jaloux que Dupuytren avait mis à annuler ses rivaux,, la chirurgie ne tenait pas tout entière dans les salles de l'Hôtel-Dieu. Elle comptait à Paris, en province, des représentants qui auraient suffi pour l'illustrer, et dont les travaux, pris dans leur ensemble, ont eu dIus d'influence sur ses progrès que ceux du maître qui les avait éclipsés. Les noms de plusieurs d'entre eux appartiennent à l'histoire et réclament leur place dans le travail que nous avons entrepris.
RiCHERAND (3). — ; De tous les chirurgiens que Dupuytren maintenait
(1) La fortune de Dupuytren a été estimée à 4 millions par les uns, à 7 millions par les autres. On dit qu'il avait offert, après la révolution de juillet, le tiers de sa fortune à Charles X exilé. Pariset a reproduit dans son éloge cette assertion qu'on n'a pas démentie.
(2) Baron Hippolyte Larrey. Discours cité, p. 32.
(3) RiCHERAND (Balthasar-Anthelme), né à Bellay (Ain) le 4 février 1779, mort à Paris le 25 janvier 1840. Voy. pour sa biographie : Dubois (d'Amiens), Éloges lus
ainsi dans sa pénombre, celui qui supportait le joug avec le plus d'impatience, c'était Riciierand. Bien qu'il fût plus jeune de dix-sept mois, il l'avait devancé dans sa carrière. Il s'était déjà fait un nom comme physiologiste, il était chirurgien en second de l'hôpital du Nord^ à l'époque où Dupuytren en était encore à disputer la place de chef des travaux anatomiques. Ses débuts avaient été plus brillants et surtout plus faciles. Né dans l'aisance, dans un milieu social plus élevé, il avait pu recevoir une instruction plus soignée, et tandis que Dupuytren demandait au travail le pain de chaque jour et joignait aux arides travaux de l'amphithéâtre les obscures fonctions de préparateur de Vauquelin et de Bouillon-Lagrange, Richerand, introduit par Cabanis dans la société d'Auteuil, se trouvait dès son arrivée à Paris en rapport avec les esprits les plus éminents, les plus grandes célébrités de l'époque, et puisait dans ce commerce intellectuel le goût de la littérature, les idées et les principes qu'il a depuis répandus dans ses écrits.
Doué d'ime imagination vive et brillante, d'une» grande facilité de style, habile à s'assimiler les idées des autres, il avait pris sa place dès le début parmi les écrivains distingués du commencement de ce siècle. Il n'avait encore que vingt et un ans lorsqu'il publia ses Nouveaux éléments de physiologie dont nous avons déjà raconté le prodigieux succès (1). Reproduit dans presque toutes les langues, cet ouvrage eut dix éditions dont les premières se succédaient d'année en année. C'est là que les médecins de notre génération ont tous puisé leurs premières notions de physiologie, connaissances bien superficielles sans doute, mais acquises à si peu de frais et rendues si attrayantes par le charme entraînant du style et par la clarté des descriptions. On lui reproche de n'y avoir rien mis du sien, et de s'être borné à vulgariser les idées de Bordeu, de Barthez, de Chaussier et de Bicliat, mais en vérité que voulait-on qu'y ajoutât un écrivain de vingt et un ans. Ce livre le mit en relief et le fit nommer très-peu de temps après, par la commission administrative des hôpitaux de Paris, chirurgien en second à l'hospice du N«rd (H). Il songea alors à se faire un nom en chirurgie, et commença par publier les leçons de Boyer sur les maladies des os (3). Ce n'était là pour lui qu'un essai; il avait déjà réuni les matériaux d'un ouvrage plus considérable, et la même année vit paraître la première édition de sa Nosographie chirurgicale. Cet ouvrage, que nous avons apprécié
dans la séance publique de l'Académie de médecine du 10 décembre 1850. {Mémoires
de l'Académie de médecine. Paris, 1851, t. XVI.)
' (1) B. A. Richerand, Nouveaux éléments de physiologie. Paris, an IX (1801), un
vol. in-8o.
■ (2) Aujourd'hui hôpital Saint-Louis. Il y fut attaché comme candidat désigné le
'IS frimaire an IX et définitivement maintenu en l'an X. i
(3) Leçons du citoyen Boyer sur les maladies des os, rédigées en un traité complet .de ces maladies, par Richerand. Paris, 1805, deux vol. in-S".
déjà (1), était en somme un résumé très-méthodique et très-complet de l'état de la science; il achevait de mettre Richerand en vue, et le 24 juillet 1806, il fut nommé chirurgien-major de la garde de Paris. Il ne lui manquait plus qu'un titre, celui de professeur de la faculté, et il ne devait pas l'attendre longtemps. L'année suivante, la mort de Lassus laissa vacante la chaire de pathologie chirurgicale, et Richerand, porté sur les trois listes de présentation, se vit nommé presque à l'unanimité des suffrages (2). D'autres succès l'attendaient encore. Nous avons parlé de sa brillante conduite à l'hôpital Saint-Louis au moment de> l'entrée des alliés, de son dévouement pendant l'épidémie de typhus qui en fut la suite. Comblé d'honneurs par les souverains étrangers pour les soins; qu'il avait donnés à leurs soldats, ennobh par le gouvernement français, nommé chirurgien en chef des trois premières légions de Paris, Richerand se vit arrivé à l'apogée de sa gloire. Tout jusque-là lui avait souri, mais à dater de ce moment les déceptions commencèrent.
Il avait eu la prétention de se placer au premier rang comme écrivain, comme physiologiste et surtout comme chirurgien. Il est rare que la nature réunisse dans un même homme un pareil assemblage de supériorités si différentes. Il ne s'était fait connaître encore que par ses travaux de cabinet. Ces études séduisantes, en lui procurant des succès prompts et faciles, l'avaient écarté des arides travaux de l'amphithéâtre, des longues et patientes recherches à la faveur desquelles s'acquièrent l'expérience et la connaissance des maladies. Son imagination vive, ardente, mobile, était incompatible avec le lent et froid travail de l'observation ; il n'avait ni le savoir profond, ni le coup d'œil pénétrant, ni le tact admirable de Dupuytren. Ce n'était qu'un professeur médiocre, qu'un opérateur maladroit. Cet écrivain facile, élégant, chaleureux, devenait lourd et fatigant lorsqu'il montait en chaire. Ce chirurgien si habile pour décrire un procédé opératoire, manquait de sang-froid et d'adresse lorsqu'il s'agissait de l'exécuter; sa main devenait hésitante, incertaine, il était trop impressionnable, trop peu maître de lui pour la guider avec assurance. Une seule de ses opérations a eu quelque retentissement, c'est cette résection des côtes accompagnées de l'excision de la plèvre qu'il pratiqua le 31 mars 1818 sur un officier de santé de Nemours, nommé Michelleau, et dont il lut l'observation à l'Académie des sciences le 27 avril suivant. Elle fut vivement critiquée et lui valut les attaques de Nicod, chirurgien de l'hôpital Beaujon (3).
(1) Première période, troisième chapitre, article premier.
(2) A cette époque les nominations étaient faites par l'empereur, qui avait à choisie entre trois candidats présentés, le premier par l'Institut, le deuxième par les inspecteurs généraux; le troisième, par les professeurs de l'École de médecine.
(3) Nicod, Danger de la résection des côtes et de l'excision de la plèvre dans les maladies cancéreuses. Paris 1818, in-8» analysé, in Journal général de médecine ou Recueil périodique de la Société de médecine, rédigé par Sédillot. Deuxième série, 1818, t. IV p. 385.,
Ces imperfections n'échappaient à personne, il les sentait lui-même, et cette conscience de son infériorité le rendait injuste et agressif enver? ceux que la nature avait plus heureusement doués. L'envie avait du reste été de tout temps le vice dominant de son caractère. Versatile comme tous les enthousiastes et ne sachant pas résister à la passion du moment, il brisait chaque jour ses idoles de la veille. Napoléon, dont il avait acclamé les triomphes à l'époque de sa splendeur, n'était plus, en 1815, qn'un misérable sycophante (1). Desault, dont il avait loué sans restriction les immenses qualités dans les prolégomènes de sa Nosographie chirurgicale, était devenu, vingt ans après, le fléau de la chirurgie française, et il s'accusait d'avoir été longtemps la dupe et l'écho des déplorables erreurs qu'il répandait sur la foule abusée (2). Il n'est pas de réputation à laquelle il ne se soit attaqué lorsqu'elle lui faisait ombrage. Bichat, Roux, Magendie (3), Dupuytren ont successivement servi de point de mire à ses traits sarcastiques, à ses apostrophes virulentes; mais c'est sur ce dernier surtout que se concentra sa haine, à partir du jour où il se vit éclipsé par ce rival qu'il avait dédaigné si longtemps. Dupuytren opposait à ces attaques le calme et la hauteur de son dédain; il calculait tout, ses démarches, ses insinuations et jusqu'à ses réticences; Richerand, incapable de se maîtriser, toujours vaincu dans ces luttes de paroles, s'en vengeait dans ses écrits (4). L'un des derniers en date, son Histoire des progrès récents de la chirurgie n'est qu'un long réquisitoire dirigé contre son rival.
Bien qu'elle n'eût pas été pour lui prodigue de ses faveurs, Richerand avait voué à la chirurgie un culte qui, pour être platonique, n'en était ni moins ardent ni moins exclusif; il ne laissait pas échapper une occasion de l'exalter et de proclamer sa supériorité sur la médecine. A ses yeux, l'unité de l'art de guérir était une chimère irréalisable dans la pratique, et tout au plus applicable à l'enseignement. La suprématie de l'art chirurgical résidait pour lui dans la sûreté et l'efficacité palpables de ses moyens d'action qu'il opposait avec orgueil à l'incertitude et à l'impuissance de ceux dont la médecine dispose. Il ne s'apercevait pas qu'en agissant ainsi il réduisait la chirurgie à la médecine opératoire, qu'il lui enlevait tout caractère scientifique et l'abaissait au niveau d'un art manuel.
(1) Histoire des progrès récents de la chirurgie. Paris, 18i2o, in-S», p. 3:22.
(r2l Histoire des progrès récents de la chirurgie. Paris, 1825, in-S», p. 66.
(3) Lorsque Bichat publia son traité des membranes, Riclaerand n'y vit que de la fausse monnaie, que le travail d'un plagiaire; il rangea ce livre parmi ceux qui grossissent le volume de la science sans en augmenter le trésor. Quand Magendie se lit connaître par ses travaux de physiologie expérimentale, il l'accusa de n'avoir fait que copier son livre en changeant l'ordre des matières et en y ajoutant quelques allégations sans valeur.
(■4) Dubois (d'Amiens), Eloge de Richerand {Mémoire de l'Académie de médecine, Paris, 1851, t. XVI.)
Nous avons vu comment ces prétentions se produisirent au sein de l'Académie de médecine, lors de la nomination de son secrétaire perpétuel; mais nous n'avons que trop insisté sur le côté intime de cette personnalité remuante, à laquelle la chirurgie n'est redevable d'aucun progrès. Il faut cependant ajouter, pour ne pas être injuste, que ces travers de caractère étaient rachetés chez Piicherand par des qualités précieuses. Dubois (d'Amiens), dont l'impartialité est suffisamment connue et qui ne l'a pas ménagé dans les belles pages qu'il lui a consacrées, lui rend à cet égard pleine et entière justice. Il était bon, loyal, fidèle à ses attachements, dévoué jusqu'au sacrifice, et tout aussi prompt à revenir de ses emportements qu'à s'y laisser entraîner. Ces contrastes ne sont pas rares chez ces natures faciles aux entraînements.
Roux (1). — Entre ces deux personnalités égarées l'une par son orgueil, l'autre par son envie, Roux était parvenu à se créer une place honorable, et bien que relégué au second rang il supportait sans trop d'impatience l'autocratie de Dupuytren, qui lui avait pourtant barré le passage depuis le commencement de sa carrière. Ses débuts avaient été presque aussi pénibles. Parti à quinze ans, le sac sur le dos, aVecune commission de sous-aide pour l'armée de Sambre-et-Meuse, il avait été dirigé sur Andernach, puis sur Aix-la-Chapelle, et après dix-huit mois de service dans les ambulances, il s'était vu congédié par suite du traité de Campo-Formio. C'est alors que son père, chirurgien en chef de l'Hôtel- Dieu d'Auxerre, l'envoya continuer à Paris ses études à peine ébauchées. Dès son arrivée, il eut le bonheur de se concilier l'affection de Bichat, alors dans toute sa gloire, et pour lequel il se prit d'un enthousiasme qui ne s'est jamais démenti. Bichat l'associa à ses travaux en même temps que Buisson ; mais le caractère de ce dernier ne lui était pas aussi sympathique, et malgré la différence d'âge, bien que Roux ne fût encore qu'un enfant, il devint l'ami de son maître, son compagnon d'études et même de plaisirs. Pendant quatre années il ne quitta pas Bichat un seul jour et put assister ainsi à la conception et au développement de ces grandes idées qui, d'une année h l'autre, se traduisaient en ouvrages immortels (2) ; puis, lorsque la mort lui eut enlevé coup sur coup son maître et son condisciple, Roux eut l'audace de songer à les rempla-
(1) Roux (Pîiiîif5erï-Ji.sr,pîi), né à Auxeire le 26 avril 1780, mort à Paris le 23 mars 1854. Yoy. pour sa biographie : 1» son Éloge prononcé à la faculté de médecine de Paris, le 3 novembre 1840, par Jules Cloquet. Paris, imprimerie Rignoux, in-i". Son Eloge par Dubois d'Amiens (Mémoires de l'Académie de médecine. Paris, 1851; t. XVI), et Eloges lus dans les séances publiques de l'Académie de médecine (1845- 1863j, par E.-Fréd. Dubois (d'Amiens). Paris, 1864, deux vol. in-8, t. II, p. 54. 2" Le discours prononcé par Malgaigne à la séance solennelle de rentrée de la faculté de médecine. (Galette des hôjntaux, Paris, 1855, p. 541.) 3» Éloge de M. le î)rofesseiir Roux à. la séance de la Société de chirurgie du 28 juin 1855, par René Marjolin,. secrétaire général. (Bulletin de la Société, t. YI, p. 1.)
(2i Malgaigne, Discours, loc. cit. (Galette des hôpitaux, 1855, p. 541.)
cer Tun et l'autre. Bichat laissait son Anatomie descriptive inachevée, Roux n'hésita pas à terminer ce monument et rédigea lui seul le cinquième volume (1). Bichat avait laissé un vide immense dans cet enseignement libre qui faisait alors si rude concurrence à celui de la faculté; pas un professeur n'aurait osé élever la voix dans cet amphithéâtre où celle du divin jeune homme semblait retentir encore. Roux, avec la témérité de son âge, ne recula pas devant cette tâche écrasante. Il se mit à continuer les cours de Bichat, et les élèves acceptèrent la substitution. Ses leçons d'anatomie et de médecine opératoire obtinrent même un succès auquel notre génération a de la peine à croire, n'ayant pu jugei du talent professoral de Roux que par ses leçons de clinique à l'Hôtel- Dieu.
La carrière des concours ne lui fut pas aussi favorable. S'il avait eu la bonne fortune de rencontrer Bichat à son premier pas dans la vie, au second il eut le malheur de trouver Dupuytren sur sa route, et à dater de ce moment il dut se résoudre à marcher après lui. Nous avons dit qu'il fut son plus redoutable adversaire en 1801, lorsqu'il lui disputa la place de chef des travaux anatomiques, ainsi qu'en 1812, quand il fut son compétiteur pour la chaire de Sabatier; il devait plus tard le retrouver encore devant lui à la porte de l'Institut. Mais ces échecs successifs n'abattirent ni son courage ni sa contiance, et ne firent que le grandir dans l'opinion de ses collègues et de ses juges; il avait d'ailleurs un long avenir devant lui, tandis que les jours de son rival étaient déjà comptés.
Nommé chirurgien de. l'hôpital Beaujon en 1807 (2), il obtint en 1810 la place de chirurgien en second de la Charité, â la sollicitation de Boyer, qui venait de lui accorder la main de sa fdle. C'est dans cet hôpital que Boyer avait passé sa vie tout entière, c'est là que son gendre devait voir à son tour s'écouler ses plus belles années, sous l'égide du sage et prudent chirurgien dont il ne sut cependant pas toujours supporter avec patience la tutelle scientifique. Il eût été difficile en effet de rencontrer deux natures plus dissemblables à tous les points de vue. C'était l'imagination, la fougue, le génie inventif et inquiet aux prises avec la circonspection, la sagesse et le bon sens. Malgré les liens qui les unissaient, la lutte était inévitable entre ce passé et cet avenir; la jeunesse se porta peu à peu vers l'esprit aventureux qui ne rêvait que conquêtes chirurgicales, et Roux finit par l'emporter. Triste et résigné, Boyer lui laissa le champ libre (3). A cette époque, du reste, Roux était depuis
fi) Ce cinquième volume parut en 1803. Quelques mois auparavant, il avait public la deuxième édition des Maladies des voies urinaires, que Bichat n'avait pas eu le temps déterminer. (Malgaigne, loc. cit., p. 541.)
(2) 11 y fut adjoint à Lacaze, qui passa ainsi chirurgien en chef de «e petit hôpital dans lequel le service de chirurgie ne comptait que trente lits.
(3) Dubois (d'Amiens), loc. cit., p. 69. Boyer ne se retira définitivement qu'en 183-j.
longtemps devenu maître à son tour. Les progrès qu'il a fait faire à la chirurgie se rattachent tous à cette période de sa carrière, à ces vingtcinq années passées à la Charité et au début desquelles il nous faut revenir.
Nous avons parlé du succès qu'avait obtenu sa thèse sur les résections, et de l'effet qu'avait produit la publication de son voyage en Angleterre. Son mémoire sur l'extraction de la cataracte, présenté à l'Institut en 1817, donna bientôt la mesure de son habileté manuelle (1), et l'invention de la staphylorrhaphie vint mettre le sceau à sa réputation. Cette opération avait cependant des précédents. Des tentatives avaient été faites, un succès semble même avoir été obtenu vers la fin du xviii° siècle (2). En 1813, Colombe s'était livré sur le cadavre à des essais qu'il avait été sur le point de répéter sur le vivant; enfin de Grsefe, en 1816, avait fait une première opération qui n'avait pas réussi. Les premiers faits avaient passé complètement inaperçus; l'observation de de Graife elle-même, bien que publiée dans le journal d'Hufeland, n'avait éveillé l'attention, de personne; elle était complètement inconnue de Roux, lorsqu'en 1819 il pratiqua sa première opération sur un jeune médecin du Canada, le docteur Stephenson. Plus heureux que son émule de Berlin, il obtint un succès complet, et s'appropria cette conquête par la perfection de son procédé et le talent avec lequel il indiqua l'ensemble de soins et de précautions que cette opération réclame (3). C'est donc bien à lui que revient le mérite d'avoir introduit la staphylorrhaphie dans la pratique chirurgicale, et il a eu la satisfaction de l'entendre déclarer à Berlin par de Grœfe lui-même (4).
Cependant les portes de la faculté continuaient à lui être fermées. Vaincu par Dupuytren en 1812, il s'était vu préférer Marjolin en 1818, et ce ne fut que quatre ans plus tard que justice lui fut rendue. A cette époque, à la suite d'arrangements particuliers conclus entre eux, Percy se démit de sa chaire de pathologie externe ; Roux obtint l'unanimité des suffrages dans le sein de la faculté, fut présenté en première ligne à la commission d'instruction publique, et nommé le 8 mars 1820. Cette même année, il se vit compris dans les premières nominations de l'Aca-
(1) Mémoire et observations sur l'opération de la cataracte par extraction, in Journal général de médecine, 1818, t. I, p. 289.
(2) Robert, dans ses mémoires sur différents objets de médecine publiés en 1764, cite un dentiste, nommé Lemonnier, comme ayant pratiqué avec succès la suture du voile du palais. (Velpeau, Nouveaux éléments de médecine opératoire, t. III, p. 373.) Verneuil a, de son côté, découvert dans les archives de l'ancienne Académie de chirurg-ie, un mémoire daté de 1799, dans lequel un chirurgien français, Eustache (de Béziers), proposait à l'Académie la suture du voile du palais, en exposant un plan d'opération parfaitement 'conçu. (Dubois (d'Amiens), Éloges, loc. cit., t. II, p. 80.)
(3) Ph.-Jos. Roux, Mémoire sur l'opération de la staphylorrhaphie, ou suture du voile du palais. Paris, 1825; in-8o.
(4) Dubois (d'Amiens), Éloges, t. II, p. 80.
1835] LES CONTEMPOrxAlNS DE DUPUYTREN. 169
demie de médecine, quî*venaitde se fonder, et en devint un des membres les plus actifs et les plus assidus; nommé secrétaire de la section chirurgicale en 1825, il fut élu vice-président en 18:27, et président en 1828.11 ne fut pas aussi heureux à l'Académie des sciences, où Dupuytren remporta sur lui son dernier triomphe (1). Ce ne fut qu'en 1834 qu'il put s'asseoir à ses côtés sous la coupole de l'Institut. Il devait, l'année suivante, le remplacer à l'Hôtel-Dieu ; nous l'y retrouverons au début de la troisième période, commençant la seconde moitié de sa longue carrière; mais pour ne pas revenir sur sa biographie, il nous faut devancer le cours des événements, et nous allons tâcher d'apprécier dès ce moment la nature et la portée des services qu'il a rendus à notre art. C'est à la médecine opératoire qu'ils se rattachent presque exclusivement. Roux était avant tout un opérateur, il en avait le tempérament et les aptitudes. Nul n'a porté plus loin la dextérité chirurgicale, n'a été plus brillant l'instrument à la main. Nous avons été témoin de cette rare habileté à la fin de sa carrière, et nous avons pu juger de ce qu'il devait être avant que l'âge ne lui fît sentir son poids. Ingénieux dans ses procédés, fertile en ressources dans les cas imprévus, d'une audace, d'une témérité sans égale, il avait les défauts de ses qualités, il aimait à courir les aventures. Désireux de se montrer avec tous ses avantages, il n'attendait pas toujours le moment opportun ni l'indication bien établie, et nous l'avons vu plus d'une fois entreprendre des opérations dont un chirurgien plus circonspect se fût assurément abstenu. Ce n'était ni le désir de faire parler de lui, ni celui d'accroître une réputation qui n'avait rien à demander à des succès de ce genre : il était trop loyal pour recourir à de pareils moyens ; l'empressement qu'il mettait à faire connaître ses revers prouvait assez qu'il ne faisait qu'obéir aux entraînements d'une nature qui n'avait jamais su se maîtriser. Sa probité scientifique était aussi incontestée que son habileté manuelle. La chirurgie, du resie, a profité même de ses erreurs. Indépendamment de la staphylorrhaphie et de l'élan qu'il a donné à la chirurgie réparatrice par les belles opérations d'autoplastie dont nous parlerons plus loin, il a vulgarisé en France l'opération de l'anévrysme par la méthode de Hunter et la réunion par première intention ; il a été le plus ardent propagateur des résections osseuses ; il a réhabilité la suture du périnée, reprise et abandonnée tant de fois, en faisant ressortir la nécessité de rapprocher les parties profondes, et en combinant un double plan de suture qu'on devait plus tard appUquer à une autre opération bien autrement redoutable; enfin il a eu le mérite de résister à l'entraînement général dans le traitement de la cataracte et de défendre la méthode de l'extraction contre celle de l'abaissement que presque tous ses collègues avaient adoptée. Roux, qui ne connaissait pas les rivalités envieu-
(1) Dupuytren lui fut préféré en 1825 et Larrey en 1829; il ne fut nommé membre de l'Institut que cinq ans après, à la mort de Boyer.
170 DUPUYTREN ET LES CHIRUUGIENS GOiNTEMPORAINS. [1814-
ses, n'a jamais cherché à entraver les efforts àe ses jeunes confrères. Sympathique pour tous les progrès, il a été l'un des premiers à applaudir aux débuts de la lithotritie, et lorsque l'anesthésie vint à paraître, il s'en constitua sur-le-champ le plus ardent défenseur.
Nous avons déjà dit qu'il laissait beaucoup à désirer comme professeur. Diffus, verbeux, sans méthode, d'une volubilité pâteuse, prodiguant les épithètes, les synonymes et les répétitions, il était aussi fatigant à entendre qu'il était admirable l'instrument à la main. Cette intempérance de langage se retrouve, quoiqu'à un moindre degré, dans ses nombreux écrits; mais elle y est corrigée par une bonhomie, une originalité naïve qui leur donnent un charme tout particuHer, et on ne saurait sans injustice refuser le talent de l'écrivain à l'auteur des Lettres sur la chirurgie réparatrice, à Thomme qui a écrit ce touchant éloge de Bichat et de Boyer qui produisit une si vive sensation à la faculté de médecine, lorsqu'il en donna lecture le 5 novembre 1851.
Marjolin(I). — A côté de ces natures ardentes, amoureuses de lumière et de bruit, se dessinait, dans une sorte de demi-jour, la figure calme et bienveillante, modeste et joviale de Jean-Nicolas Marjolin. Son nom ne tient pas autant de place dans l'histoire de la chirurgie, son existence peu accidentée n'a pas brillé du même éclat, mais elle a été exempte des agitations et des rivalités qui ont empoisonné celle de ses brillants compétiteurs. Marjolin était du même âge que Roux et avait débuté comme lui. Après avoir été tour à tour clerc de notaire, dragon, étudiant à l'hôpital de Gommercy, il vint à Paris en 1 800 avec ses vingt ans, sa gaieté, ses espérances, une santé robuste et une pension annuelle de 900 francs. Nous avons maintes fois retracé déjà le milieu scientifique dans lequel venaient se précipiter ces jeunes hommes armés de leur intelligence et de leur ardeur pour le travail. Marjolin se lança comme eux dans la voie du concours, et obtint successivement une place d'interne à la Salpêtrière, de nombreux prix à l'École pratique, la place d'aide d'anatomie, puis celle de prosecteur (2); enfin, en 1812, il vint, comme nous l'avons dit, disputer à Dupuytren, à Roux et à Tartra la chaire laissée vacante par la mort de Sabatier. Dupuytren était plus âgé que lui de trois ans, il l'avait devancé dans la carrière, et lui avait même confié la direction de son amphithéâtre à l'époque de ses premiers succès à l'École pratique; la lutte était donc bien inégale et Dupuytren devait
(1) Marjolin (Jean-Nicolas), né le 6 décembre 1770 à Ray (Haute-Saône), mort à Paris le i mars 1849. Voy. pour sa biographie : 1" Eloge de Marjolin, prononcé par Velpeau à la séance de rentrée de la faculté de médecine le 4 novembre 1850. (Gazette des hôpitaux, 1850, p. 517, 521.) 2» Eloge de Marjolin par Monod, in Mémoires de la Société de chirurgie, t. III, p. 3. 3o Eloge de Marjolin par Demarquay, prononcé le 17 février 1851, à Ja Société anatomique, in Union médicale, 1851, p. 300.
(2) 11 fut nommé interne en 1803, lauréat de l'École pratique en 1804, aide d'anatomie en 1805, et prosecteur en 180S.
remporter, mais Marjolin se fit remarquer par les qualités solides qui le distinguaient déjà, et dans Fargumentation de sa thèse il eut plus d'une fois l'avantage sur son redoutable adversaire. Il devait bientôt le retrouver sur un autre terrain. En 1816, la mort de Giraud laissa vacante la place de chirurgien en second de l'Hôtel-Dieu. Béclard et Marjolin se présentèrent seuls. C'était la onzième fois que ce dernier entrait en lice, et ce fut la dernière; il l'emporta sur son compétiteur, mais les épreuves avaient été si brillantes de part et d'autre, que Béclard fut nommé quelques mois après, et sans nouveau concours, chirurgien de la Pitié. Marjolin se trouvait ainsi placé de nouveau sous les ordres de Dupuytren. Il avait été son élève, son prosecteur, son collègue à la Société anatomique, son ami et plus tard son rival. Tous ces titres, joints à l'aménité et à la bienveillance de son caractère, devaient amener des rapports faciles entre deux hommes qui se connaissaient depuis si longtemps et dont l'un ne devait porter aucun ombrage à l'autre. Nous savons déjà qu'il n'en fut pas ainsi. Dupuytren ne voulait voir personne grandir à ses côtés; il accueillit son nouvel adjoint avec sahauteur habituelle, et prit à tâche d'amoindrir sa position en rendant ses fonctions illusoires. Dans cette situation difficile, Marjolin sut sauvegarder sa dignité, tout en évitant de fâcheux conflits ; mais il préféra se retirer que de supporter les dédains de son chef. Le 1 3 novembre 1818, il fut nommé professeur de pathologie externe par la commission d'instruction publique et sur la proposition de la faculté. Malgré les circonstances fâcheuses dans lesquelles cette nomination s'accomplit et que nous avons déjà racontées (1), elle fut accueillie avec transport par les élèves. Marjolin s'était fait depuis longtemps une réputation hors ligne dans l'enseignement privé. Il avait commencé par professer l'anatomie ; puis, voyant les étudiants affluer dans son amphithéâtre de la rue Saint-Julien le Pauvre, il avait ouvert un cours de chirurgie auquel il finit par se consacrer exclusivement à partir de 181:2. Ses leçons obtinrent un succès si éclatant et si soutenu, que les élèves s'habituèrent à considérer l'enseignement de la pathologie externe comme personnifié dans la personne de Marjolin, et qu'en le désignant pour cette chaire, la faculté ne fit que ratifier le choix de l'école. Sa vogue et sa popularité ne l'abandonnèrent pas sur son nouveau théâtre, il eut l'habileté de les entretenir pendant près de trente ans, et nous nous souvenons d'avoir assisté avec plaisir à ses leçons alors qu'il touchait à sa soixante-huitième année. Clair, correct, didactique, appréciant avec une rare sûreté de jugement la valeur des innovations et le côté pratique des choses, il avait plus que personne le don de vulgariser, de faire aimer la chirurgie prudente et de bon aloi (2).
En 1825, il fut nommé chirurgien de l'hôpital Beaujon et chargé cette
(1) Voy. Deuxième période, premier chapitre, article deuxième, p. 136.
(2) Yelpeau, Discours cité. (Gazette des hôpitaux, 1850, p. 521.)
fois de la direction d'un service. Il ne mit pas plus d'empressement à s'y faire remarquer qu'à l'Hôtel-Dieu. Loin d'imiter la conduite de Dupuytren, il s'appliqua à faire ressortir les jeunes talents qui vinrent se placer sous son égide, et c'est à son école que Blandin, Laugier, Michon et Lenoir se sont successivement formés. Marjolin, du reste, n'avait que peu de goût pour la pratique des opérations. Il était loin de manquer d'adresse, mais les cris des malades et la vue du sang l'affectaient péniblement; il ne s'est donc distingué ni par son talent comme opérateur ni par ses découvertes. Ses écrits ne sont pas non plus de nature à lui assigner une place importante dans l'histoire de la chirurgie. Un Manuel d'anatomie, dans lequel l'art des préparations est exposé avec beaucoup de talent et quia guidé, dans leurs dissections, bien des générations d'étudiants; de nombreux articles publiés d'abord dans le grand Dictionnaire des sciences médicales et plus tard dans le Dictionnaire en trente volumes, constituent à peu de chose près le bilan de ses œuvres littéraires. Ces travaux portent le même cachet que son enseignement; on y retrouve cette précision, cette méthode, ce caractère sage et pratique qui donnaient un si grand attrait à ses leçons ; mais on y chercherait vainement une personnalité chirurgicale nettement accusée. Il est resté, sous ce rapport, bien au-dessous des chirurgiens éminents près desquels sa carrière s'est écoulée. Une réputation sans tache, une vaste clientèle, une grande fortune loyalement acquise, l'estime et la sympathie de tout le monde, le contentement de soi-même et le bonheur domestique, l'ont amplement dédommagé de n'avoir pas laissé dans la science une trace plus brillante de son passage.
L'affectueuse bonhomie de Marjolin ne nuisait en rien à la dignité et à la fermeté de son caractère. Il donna une preuve de la première, en 1815, en refusant sans hésiter le titre de chirurgien en chef de la garde royale que le gouvernement de la restauration lui offrait pour l'enlever à Larrey ; il affirma la seconde par la rare force d'âme avec laquelle il accueilht la mort lorsqu'elle vint le frapper, le 4 mars 1850, dans les bras de son fils.
Les nominations successives de Dupuytren, de Marjolin et de Roux avaient renforcé l'enseignement chirurgical officiel et lui avaient donné une importance qu'il avait perdue depuis longtemps. Jamais il n'avait brillé d'un si vif éclat, et, pour assurer son avenir, il s'élevait derrière ces professeurs, déjà célèbres, une génération nouvelle qui se formait, comme ils l'avaient fait eux-mêmes, dans la pratique de l'enseignement privé. On commençait à connaître les noms de Lisfranc, de Sanson, de J. Cloquet, tous trois âgés de vingt- cinq ans au commencement de cette période.
Lisfranc (1). — Né, comme tous les grands chirurgiens dont nous avons
(Ij Lisfranc (Jacques), né à Saint-Paul, en Jarrest (Loire), le 2 avril 1790, mort à
déjà retracé l'histoire, dans une petite ville de province, Lisfranc avait commencé ses études àl'Hôtel-DieudeLyon; il y avait obtenu au concours le titre d'interne; mais, attiré par la réputation de l'Ecole de Paris, il vint bientôt se joindre aux élèves dont la foule se pressait autour de Dupuytren, et s'éprit pour lui d'un enthousiasme qui devait un jour se changer en une haine implacable. Reçu interne en 1810, et docteur en 1813, il prit pour principal sujet de sa thèse inaugurale cette résection de la mâchoire inférieure que le maître avait pratiquée l'année précédente et qui avait eu un si grand retentissement (l). A peine investi de ce nouveau titre, il partit pour l'armée comme tous les jeunes chirurgiens de l'époque, il fit la campagne de Saxe et fut ensuite attaché à l'hôpital de Metz en qualité de médecin de première classe. Il y contracta le typhus en 1813, fut licencié en 1814, et vint s'étabhr à Paris sous le nom de Lisfranc de Saint-Martin (3). A peine rentré dans le giron de l'école, il y signala son retour par la publication de deux mémoires importants présentés à l'institut et qui furent l'objet d'un rapport très-favorable de Percy et de Deschamps. Le premier, rédigé en collaboration avec J. de Champesme, avait pour objet le procédé de désarticulation scapulo-humérale par transfixion qui porte encore aujourd'hui le nom de Lisfranc (3); le second, dont il était le seul auteur, avait trait à l'amputation du pied dans son articulation tarso-métatarsienne (4). Cette opération avait été, comme nous le verrons, pratiquée avant lui; mais il se l'appropriait en indiquant, avec une précision jusqu'alors inconnue, les rapports et la direction des surfaces articulaires, en donnant des règles sûres pour pénétrer sans difficulté dans leur intervalle. Ce travail indiquait nettement la direction de son esprit et celle de ses travaux ; à dater de ce moment, il s'adonna à la médecine opératoire et s'attacha à perfectionner ses procédés en les basant sur l'anatomie chirurgicale, et surtout à la vulgariser. Admis au bureau central en 1818, nommé agrégé en chirurgie en 1823, il entra à la Pitié en 1825 en quaUté de chirurgien
Paris le 12 mai 1847. — Voy. pour sa biograptiie : i° Réveillé-Parise, Galerie médicale, no XYIII, in Gazette médicale. Paris, 1849, p. 255. 2° Discours prononcé aux funérailles de Lisfranc, le 15 mai 1847, par Pariset, in Histoire des membres de l'Académie de médecine. Paris, 1850, t. II, p. 609.
(1) Voy. Première période, troisième chapitre, deuxième article. Résections osseuses.
(2j 11 ne tarda pas à sentir le ridicule de ce nom d'emprunt qui ne figure que sur les deux premiers mémoires qu'il présenta à l'Institut en 1814 et 1815, et que Pariset lui donnait encore dans le discours qu'il prononça sur sa tombe.
(3) Lisfranc de Saint-Martin, et Jules de Champesme, Mémoire lu à l'Institut le 21 novembre 1814, sur un nouveau procédé pour l'amputation du bras dans l'article applicable à la résection de la tète de cet os. Paris, 1815, brochure in-8.
(4) Jacques Lisfranc de Saint-Martin, Nouvelle méthode opératoire pour l'amputation partielle du pied de son articulation tarso-métatarsienne, mémoire communiqué à la première classe de l'Institut. Paris, 1815, brochure in-80, 52 pages.
en second, et quelques mois après, à la mort de Béclard, il y devint chef de service. C'est sur ce théâtre qu'il a fait briller pendant vingt-deux ans ses grandes qualités chirurgicales et son beau talent de professeur ; mais c'est également là qu'il s'est discrédité par les emportements de son caractère envieux et agressif, dont il ne sut jamais maîtriser les écarts.
La carrière chirurgicale de Lisfranc a été signalée par une transformation étrange que Laborie et Amédée Forget ont fait habilement ressortir (1). Au début de sa pratique et de son enseignement, il se livra tout entier à la médecine opératoire en s' efforçant de lui donner une sûreté mathématique, une précision pour ainsi dire géométrique ; il entreprit de tracer à l'instrument une route invariable à l'aide de points de repère empruntés aux saillies osseuses, aux reliefs tendineux, aux plis cutanés, à la faveur de lignes fictives déterminant par leurs entrecroisements la direction des artères ou la situation des interlignes articulaires; puis, pour faire prévaloir ses principes et accepter ses procédés, il consacra quinze années de sa vie à les faire répéter sous ses yeux par de nombreuses générations d'élèves et de chirurgiens français et étrangers. Cette précision apportée dans le manuel opératoire, cette vulgarisation des pratiques chirugicales est, à nos yeux, son plus beau titre de gloire. Il a contribué sans doute à répandre ainsi le goût de cette chirurgie expéditive et prestidigitatrice si brillante à l'amphithéâtre et dont nous sommes si éloignés aujourd'hui ; mais si l'on a complètement renoncé à ces procédés d'escamotage, les données anatomiques et les préceptes sont restés, et c'est à Lisfranc que revient le mérite d'avoir introduit dans la pratique chirurgicale l'exactitude à laquelle la médecine elle-même a cherché plus tard à soumettre ses moyens d'investigation. Plusieurs de ces opérations ont conservé son nom, et la plupart des autres ont gardé son empreinte. Parmi les travaux qui se rapportent à cette période de sa vie, nous citerons ses mémoires sur les amputations partielles du pied, sur la désarticulation du poignet, de l'épaule et de la hanche, ses procédés pour la résection de la tête de l'humérus, du maxillaire inférieur, pour l'ablation séparée de quelques-uns des os du tarse, pour les ligatures d'artères, sa méthode pour l'excision des hémorrhoïdes, du rectum cancéreux, et enfin l'amputation du col de l'utérus, cette triste opération qui lui était devenue familière et dont il a tant abusé (2).
Cette phase de son existence a été, comme on le voit, la plus productive. Plus tard, arrivé à cette période de la vie où l'expérience rend les chirurgiens de plus en plus conservateurs, il imprima à ses travaux et à sa pratique une direction tout à fait opposée. « Il s'attacha de toutes ses
(1) Revue clinique des hôpitaux et hospices, chirurgie, hôpital de la Pitié. (Lisfranc, Union médicale, 1847, p. 261, 265.)
{-> Voy. pour l'indicatioa détaillée de ses travaux la Notice anahjtique qu'il a publiée à l'époque de sa candidature à l'Institut.
18351 LES CONTEMPORAINS DE DUPi;\ TUEN. 175 ^
7> forces à désarmer la chirurgie qu'il avait si bien armée, el ses efforts )) n'eurent d'autre but que d'éviter l'emploi de l'instrument tran- )) chant (i). » La cure des maladies chroniques par le régime et par les moyens médicaux devint son objectif constant. C'est de cette époque que datent ses leçons substantielles sur le traitement des ulcères, des tumeurs blanches, des maladies des os, ses travaux sur les abcès, les cancers, sur la fistule et la tumeur lacrymale, et sur les maladies de la matrice (2). S'il n'a pas fait faire plus de progrès à la thérapeutique chirurgicale, c'est que l'heure de celle-ci n'était pas venue, c'est que les agents énergiques dont nous disposons aujourd'hui faisaient défaut; c'est surtout parce qu'il manquait des connaissances premières qu'exige l'emploi de ces moyens et qu'il avait passé l'âge de les acquérir. Il n'en a pas moins à nos yeux le mérite d'avoir entrevu le progrès qu'il était possible de faire dans cette voie qui nous paraît être celle de l'avenir (3).
Lisfranc, placé tout jeune encore à la tête d'un grand service chirurgical, arrivé de bonne heure à la renommée et à la fortune, entouré de la sympathie et de l'affection de ses "élèves, n'avait pas à se plaindre de la destinée; il se serait trouvé heureux s'il avait eu la douce philosophie et la haute raison de Marjolin ; mais la supériorité écrasante de Dupuytren lui semblait intolérable, la réputation naissante de Velpeau même lui portait ombrage,' et son double échec à la faculté de médecine avait achevé d'aigrir son caractère envieux et emporté. Repoussé en 1820, lorsque Roux obtint, comme nous l'avons dit, l'unanimité des suffrages, il s'était retiré de la lice, et n'y rentra qu'en 1834, lors du concours ouvert pour la chaire de clinique chirurgicale laissée vacante par la mort de Boyer; le sort des examens ne lui fut pas plus favorable que ne l'avait été l'élection, et il eut le désespoir de voir triompher Velpeau. Cette dernière blessure fut la plus cruelle. N'ayant pas assez d'empire sur lui-même pour faire taire ses sentiments, ou du moins pour les dissimuler, il s'abandonna à toute leur violence et ses attaques perdirent toute mesure. Il vit alors le vide se faire peu à peu autour de sapersonne ; ses partisans les plus dévoués, après lui avoir longtemps pardonné sa brusquerie et sa rudesse, en faveur de sa bonté et de sa sollicitude pour les malades, finirent par s'éloigner de lui. Les élèves qui se pressaient jadis à la Pitié pour écouter ses leçons pleines de verve et d'intérêt, se lassèrent d'entendre cette grande voix sonore tonner sans trêve et sans dignité contre tous ceux qui
(1) Laborie, Union médicale, 1847, p. 261.
(■2) Notice analytique des travaux de M. Lisfranc, loc. cit.
(3) Ses idées se trouvent exposées dans des notes adressées à l'Académie des sciences ou insérées dans les journaux de médecine du lemps, ainsi que dans les deux ouvrages qu'il nous a laissés et dont le dernier n'a pas été terminé.
Clinique chirurgicale de l'hôpital de la Pitié, par J. Lisfranc. Paris, novembre 184-1, mai 18i3, trois vol., in-S».
Précis de médecine opératoire, par J. Lisfranc. Paris, 1845-1847.
lui portaient ombrage, en abandonnant le noble langage de la science pour le jargon des balles et des tréteaux. Lisfranc, se sentant de jour en jour plus isolé, mécontent de lui-même et des autres, épuisé par le travail et par les soins de son immense clientèle, sentit faiblir sa constitution si robuste et s'éteignit avant l'âge, le 13 mai 1847.
Sanson (1). — A côté de cet énergumène, la figure calme, digne et modeste de Sanson formait un saisissant contraste. Sanson s'était associé dès le début de sa carrière à la fortune de Dupuytren, auquel il avait été recommandé par Richerand, et dont il est resté le collaborateur désintéressé, le compagnon fidèle et l'ami de la dernière beure. C'est le seul élève de Dupuytren que n'ait pas atteint la jalousie soupçonneuse du maître, le seul qui se soit maintenu dans de bons rapports avec lui, sans rien perdre de sa dignité et sans jamais descendre jusqu'à la flatterie. Attacbé à sa personne par la voie du concours en qualité d'élève externe en 1805, puis d'interne en 1807, il dut le quitter en 1812 pour payer sa dette à l'armée. Employé d'abord comme sous-aide à l'bôpital du Gros-Caillou, il reçut en février 18'13 l'ordre de rejoindre à la grande armée les ambulances de la garde impériale, et assista aux victoires de Lutzen et de Bautzen^ ainsi qu'à la défaite de Leipsick. Licencié une première fois en 1814, il reprit l'année suivante sa place dans l'ambulance de la garde, et après Waterloo, il suivit, derrière la Loire, les derniers débris de nos armées. Plus tard, dans ses leçons de clinique, lorsque tous ces drames militaires venaient à traverser son esprit, sa parole, ordinairement calme et grave, s'écbaulïait à ces grands souvenirs, et l'âme du patriote passait tout entière dans la voix du cbirurgien.
De retour à Paris, il reprit le cours de ses études et soutint en 1817, pour le doctorat en chirurgie, une thèse sur la taille reclo-vésicale qui lui assigna immédiatement sa place parmi les jeunes chirurgiens d'avenir. Appelé en 1825 à occuper le poste de cbirurgien en second de l'Hôtel - Dieu, il se trouva de nouveau placé sous les ordres directs de Dupuytren, qui ne l'avait jamais perdu de vue. Il fut nommé agrégé en 1830 et membre de l'Académie en 1833 ; mais il ne devait arriver au professorat qu'en 1836, après la mort de son maître qu'il était destiné à remplacer dans sa chaire de clinique chirurgicale. Jusqu'à cette époque Sanson fut complètement effacé par cette personnalité absorbante à laquelle il sacrifiait, avec une abnégation sans égale, son temps, ses opinions et ses travaux. Tant que Dupuytren vécut, il se résigna à n'être que son reflet; attristé, sans être aigri, par cette situation dépendante, par la lutte incessante qu'il avait à soutenir contre le besoin, l'intrigue et les injustices, Sanson souffrait sans jamais le laisser paraître, en voyant grandir autour
(1) Sanson (Louis-Joseph), né à Paris le 2i janvier 1790, mort à Paris le l^r août 1841. Pour sa biographie, voy. : Discours prononcé sur la tombe du professeur Sanson par M. Régin {Mémoires de l'Académie de médecine, t. IX, p. 65).
de lui des médiocrités dont il avait pu jauger l'insuffisance. Ces déceptions avaient imprimé à son caractère noble et généreux une teinte de mélancolie, une gravité stoïque qui le rendait intraitable pour tout ce qui s'écartait des principes de délicatesse rigide dont il s'était fait une religion. Pauvre, mais trop fier pour aller au-devant de la fortune, il se voyait contraint, pour soutenir l'austère simplicité de sa vie, de chercher des ressources en dehors de ses revenus professionnels, et de consacrer son temps à des ouvrages élémentaires qui ne donnaient pas la mesure de sa valeur et le détournaient de travaux plus importants. Il n'a laissé après lui aucun de ces ouvrages qui fondent la réputation d'un savant. Ses additions à la Médecine opératoire de Sabatier, publiées en collaboration avec Bégin, les Nouveaux élémenls de pathologie médico-chirurgicale qu'il fit paraître avec Roche (i), les nombreux articles qu'il a insérés dans \e Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques, QiXo, Mémoire sur la taille bi-latérale, que Dupuytren mourant le chargea de terminer, conjointement avec Bégin (2), sont les seuls ouvrages qui nous permettent d'apprécier son profond savoir et cette rectitude de jugement, cette droiture qui lui avaient concilié l'estime et la sympathie de tous ses collègues (3).
Son enseignement se distinguait par les mêmes qualités. Grave, réfléchi, dogmatique, il était clair et concis sans être brillant; jamais la pensée d'attirer l'attention sur lui ne dérida ce front sévère; les petits artifices, les moyens détournés qui procurent un succès facile, lui inspirèrent toujours le plus profond dédain. Observateur pénétrant, d'une sûreté de diagnostic à laquelle Dupuytren lui-même faisait parfois appel, Sanson était un opérateur remarquable par son sang-froid et par l'habileté réfléchie de sa main. Sous ce calme inébranlable qu'il puisait dans la conscience de sa mission, on sentait un cœur profondément compatissant, mais ceux-là seuls qui ont vécu dans son intimité ont pu apprécier la bonté touchante, la générosité et le désintéressement de cette âme d'élite. Le sort ne devait lui sourire qu'à la fin de sa vie. Arrivé de haute lutte au professorat, après un dernier concours dans lequel il l'emporta sur ses sept compétiteurs, appelé à recueillir la succession de Dupuytren que l'école tout entière lui adjugeait par avance, il n'eut pas le temps de jouir de ce retour de la fortune, et après quelques années d'enseignement, cet homme dont toute la vie avait été faite de dévouement et de travail, mourut comme il avait su vivre, et ne laissa pas de quoi se faire enterrer (4).
(1) Première éclit., 1825-18:28, quatre vol. 111-8"; quatrième édition, 48M, cinq vol. in-8o.
(2) 1836, un vol. gr. in fol., avec dix planches.
(3) Pour rénumération complète des travaux de Sanson, voy. la note qui fait suite à son Eloge par Bégin, in Mémoires de l'Académie de médecine. Paris, 1811, t. IX, p. 72.
(4) Les frais de son tombeau furent couverts par une souscription à laquelle l'école et tous les médecins de Paris s'empressèrent de contribuer. {Gcneile médicale de
J. ROCHARD. — Chirurgie franc. 12
]78 DUPL'YTREN ET LES CHIRURGIENS CONTEMPORAINS. [1814-
JuLES Cloquet (1). — Nous nous étions promis de ne parler que des morts, mais l'illustre doyen de la chirurgie française nous pardonnera, nous l'espérons, de nous être départi de cette règle à son égard et de n'avoir pas pu nous résoudre à laisser vide une place qu'il a si glorieusement occupée. C'est le dernier survivant de cette génération chirurgicale si hrillante et si nombreuse. Tous ses contemporains, la plupart de ses élèves sont descendus dans la tombe, il reste seul au milieu de nous, comme pour nous consoler de leur perle. L'âge a respecté sa belle intelligence comme il a respecté sa santé et ses forces; les sociétés savantes qui s'honorent de le compter dans leurs rangs depuis un demi-siècle, le voient comme autrefois assister à leurs séances, moins actif, mais aussi assidu qu'aux plus beaux jours de sa longue carrière, et nous saluons en lui l'un des plus dignes représentants d'une époque que l'éloignement grandit encore à nos yeux, le dernier dépositaire des grandes traditions de l'école de Bichat.
Jules Cloquet avait à peine seize ans lorsqu'il fut nommé par le ministre de l'intérieur élève de l'école d'anatomie artificielle établie à Rouen. Il y obtint en 1819 le prix de botanique; deux ans après, il était interne des hôpitaux de Paris et préparateur d'anatomie artificielle. Dispensé du service militaire en 1812, sur la demande des professeurs de l'Ecole de médecine, il partageait l'année suivante, avec Rayer, le premier prix d'anatomie et de physiologie de l'École pratique; à partir de ce moment, il n'est pas de concours ouvert à la faculté dans lequel il n'ait paru avec avantage.
A cette époque d'émulation et de travail où les moindres positions étaient ardemment disputées, il n'était pas facile de se frayer sa voie au milieu de tant d'hommes de valeur; mais le jeune Cloquet unissait à une intelligence hors ligne une force de volonté que rien ne pouvait abattre et une puissance de travail qui triomphe de tous les obstacles. Toujours sur la brèche, doué d'une activité infatigable, il multipliait et variait ses recherches, et pendant cette période de sa vie, il n'est guère d'année où il n'ait produit quelque étude intéressante.
Après avoir emporté de haute lutte la place de prosecteur de la faculté en 1815, il disputa à Breschet, en 1819, celle de chef des travaux anatomiques, laissée vacante par la nomination de Béclard au grade de professeur, et Breschet ne l'emporta que grâce à l'habileté manuelle de Bogros, qui lui prépara ses pièces (2). Cette même année, J. Cloquet fut nommé au
Paris, 184.1, p. 720.) Nous devons ces détails intimes sur Sanson à l'obligeance de M. Noël Gueneau de Mussy. Il nous a fait l'honneur de nous adresser une note que. nous avons reproduite presque textuellement.
(1) Cloquet (Germain-Jules), né à Paris le 18 décembre 1790. Voy. Vapereau, Dictionnaire des contemporains.
(2) Eloge historique de P.-N. Gerdij, lu à la Société de chirurgie le 2 juillet 1856, par Paul Broca, p. li.
concours chirurgien en chef adjoint de l'iiôpital Saint-Louis, et deux ans après, étant à peine âgé detrenteet unans, il entrai ta l'Académie de médecine. Lors du premier concours ouvert pour l'agrégation, en exécution de l'arrêté du 12 avril 1823, J. Cloquet obtint la première des quatre places qui furent données dans la section de chirurgie. L'année suivante, il fut porté en troisième ligne sur la liste de propositions dressée par la faculté pour la chaire d'anatomiede Béclard (1). Enfin, quand le concours eut été rétabli pour le professorat, il descendit une dernière fois dans cette arène .où il avait conquis tous ses titres, et fut nommé, le 2i mars 1831 , professeur de pathologie externe à la presque unanimité des suffrages (2). Deux ans après, il quitta cette chaire pour celle de clinique externe qu'A. Dubois venait d'abandonner et qu'il a occupée jusqu'en 1850, époque à laquelle il revint à son premier enseignement.
Il lui manquait un dernier titre. L'Académie des sciences, qui avait accueilli ses premiers travaux avec tant de faveur et qui lui avait dans sa jeunesse décerné deux couronnes (3), ne lui avait pas encore ouvert ses portes. Cette omission fut réparée en 1855, et J. Cloquet vint occuper la place où s'était assis Lallemand. En dépit du travail incessant que nécessitaient ces luttes répétées, malgré les soins de son enseignement et de sa riche clientèle, J. Cloquet n'a jamais cessé de se livrer à son penchant pour les recherches scientifiques, et bien qu'il n'ait produit, en fait d'ouvrages de longue haleine, que son bel atlas sur l'anatomie de l'homme, qui lui demanda près de vingt ans de travail, et qui est resté comme un modèle d'exactitude et de perfection iconographique, il est peu de chirurgiens qui aient autant écrit et qui aient abordé autant de sujets différents. L'anatomie et la physiologie normales, l'anatomie pathologique, l'histoire naturelle, la pathologie, la clinique chirurgicale, la médecine opératoire, ont été tour tour l'objet de ses travaux. Dans l'impossibilité de les énumérer tous, nous nous bornerons à signaler ceux qui ont eu le plus de retentissement (4). A ce titre nous citerons d'abord, en anatomie, ses trois mémoires sur l'appareil de la vision, ses recherches sur le crémaster, les ligaments ronds, les fibro-cartilages; en histoire naturelle, ses mémoires sur les vers intestinaux, et sur les voies lacrymales des serpents ; en anatomie pathologique, ses travaux sur les hernies, sur le
(i) La liste se composait de Cruveilhicr, Breschet et J. Cloquet. Cruveilhier fut nommé le 21 mai 1825.
(2) Il avait pour compétiteurs : Louis-Joseph Sanson, Norgeu, Velpeau, Blandin. Bérard aîné, Gerdy, Bubled, Alphonse Sanson, Thierry et Alexis Petit.
(3) La première, en 1818, pour son Mémoire sur l'anatomie des vers intestinaux; la seconde, en 1822, pour son Mémoire sur les calculs urinaires.
(4| La liste des publications scientifiques de J. Cloquet, depuis 1818 jusqu'en ISSi, a été dressée par lui-même. Elle ne comprend pas moins de quatre-vij;igts articles différents et forme une brochure in-i" de 72 p., sous ce titre : Notice analytique des travaux de M. Jules Cloquet à l'appui de sa candidature à l'Académie des sciences (section de médecine et de chirurgie). Paris, 185i.
180 DUPUYTREN ET LES ClIini'RGIENS CONTEMPORAINS. [1814-
pliénomène de l'effort; en médecine opératoire, ses procédés pour les amputations, pour l'ablation des loupes, pour la ligature de la langue, sa thèse d'agrégation sur l'extraction de la cataracte, sa méthode de cautérisation pour l'oblitération des ouvertures fistuleuses. Nous passons sous silence les nombreux articles qu'il a insérés dans le Dictionnaire de médecine en vingt et un volumes et les instruments dont il a doté la chirurgie. Un cerlain nombre d'entre eux, tels que sa sonde a double courant, sa pince porle-ligature et sa pince œsophagienne, sont restés dans la pratique; quelques autres, comme son sécateur pour l'excision des amygdales, ont servi de point de départ à des perfectionnements utiles.
Presque tous ses travaux appartiennent à la période ascendante de sa carrière et sont antérieurs à son arrivée au professorat. A partir du jour où il parvint à cette position, conquise au prix de tant d'efforts, Jules Cloquet sentit son ambition satisfaite. Le désir de se placer au premier rang ne le porta jamais à y sacrifier le bonheur de sa vie. La profondeur et l'étendue de ses connaissances, son talent comme professeur, la sympathie qu'excitaient autour de lui son aménité, son tact exquis et la distinction de ses manières, auraient pu lui permettre de se poser en chef d école; mais ses goûts simples et modestes, son amour pour rétude,'un certain éloignement pour le côté pratique de la chirurgie le préservèrent de ce danger. La longue carrière de J. Cloquet n'est pas seulement un témoignage éclatant de ce que peuvent faire l'intelligence et le travail réunis, elle est un exemple rare de la somme de bonheur que peut comporter une existence médicale bien remplie, lorsqu'on a le cœur assez noble et la raison assez haute pour le chercher à sa véritable source : l'estime et l'affection de ses confrères et les joies tranquilles de l'étude.
Nous n'avons pas cité Béclard parmi les illustrations que l'école de Paris renfermait à cette époque, parce qu'il appartient plutôt à l'anatomie qu'à la chirurgie. C'est par l'anatomie qu'il s'est fait un nom, c'est elle qu'il a enseignée avec un talent sans égal comme chef des travaux anatomiques, puis comme professeur (1). Cependant il s'est également livré à la pratique de la chirurgie.
Après avoir échoué contre Marjolin pour la place de second chirurgien de l'Hôtel-Dieu, il fut nommé chirurgien de l'hôpital de la Pitié et s'y fit remarquer par son érudition et par un talent d'exposition remarquable. Nous avons déjà parlé des recherches qu'il fil, en 1817, sur les blessures des artères, pour contrôler les expériences de Jones; il est également l'auteur de quelques procédés ingénieux pour le traitement des fistules salivaires, pour l'amputation partielle du pied, pour celle
(1) BÉCLARD (Pierre-Auguslin), né à Angers le 12 octobre 1785, mort à Paris le IG, mars 1825. En 1821, il fit paraître un volume d'additions à YAnatomie générale de Bichat, et en 1823, il publia ses Eléments (l'anatomie générale, qui sont demeurés classiques jusqu'à l'époque oîi l'histologie a envahi ce domaine.
(le la jambe, pour la désarticulation de la hanche et de l'épaule; enfin, il est un des premiers qui aient pratiqué l'extirpation complète de la parotide; mais, en somme, ce n'est pas parmi les chirurgiens célèbres du xix" siècle qu'il convient de le ranger, l'anatomie le réclame comme le continuateur et le meilleur élève de Bichat (l).
Delpecii (2). — Pendant que l'école de Paris marchait dans cette voie de prospérité et de progrès, deux chirurgiens sortis de son sein allaient rajeunir la faculté de Montpellier et faire germer le goût des connaissances positives dans ce sol qui n'était pas habitué à porter de pareils fruits. Il restait encore à cette doyenne des sciences médicales un reste de son ancienne splendeur, mais la chirurgie n'avait pas pu vivre dans cette atmosphère métaphysique. Elle y tenait un rang tout à fait secondaire, lorsque la mort d'un professeur complètement inconnu rendit vacante la chaire de pathologie externe et vint ouvrir les portes de la docte faculté à celui qui devait pendant vingt ans la faire briller d'un si vif éclat. Delpech ne faisait du reste que rentrer au berceau de ses premières éludes. C'était un enfant de Toulouse, dont la vie se serait probablement écoulée dans l'imprimerie de son père, si le hasard ne l'avait placé sur la route d'un homme auquel était réservée la gloire de pressentir les destinées de deux des plus grands chirurgiens du xix" siècle et de diriger leurs premières études. Alexis Larrey, alors chirurgien major et professeur à l'hôpital général de Toulouse, fit pour Delpech ce qu'il avait fait pour Jean-Dominique Larrey, son neveu. Frappé de son intelligence et de son aptitude, il le prit sous sa direction à l'hôpital de la Grave et lui donna ses premières leçons. Quelques années après, Delpech, lauréat de l'école de chirurgie de Toulouse, subissait à Montpellier ses examens de docteur (3), et revenait dans sa ville natale avec l'intention de s'y fixer; mais bientôt, sentant la nécessité de compléter ses études, rêvant peut-être un plus brillant avenir, il quitta Toulouse et vint à Paris pour mener cette existence de labeur et de privations
(1) Yoy. Notice sur la vie et les ouvrages de Béclard, par Ollivier (d'Angers), dans la troisième édition des Eléments d'anatomie générale.
(2) Delpech (Jacques-Mathurin), ne à Tonlouse le ^2 octobre 1777, mort à Montpellier le 29 octobre 1832. La plupart des biographes de Delpech se sont trompés sur la date de sa naissance. Ils le font naître en 1772. Dézeimeris {Dictionnaire historique de la médecine ancienne et moderne), Renauldin [Biographie- universelle), la Gazette médicale (dans son article nécrologique, 1832, t. III, p. 747), commettent cette erreur de cinq années. V. Duval (Dictionnaire de la conversation) assigne la date du 2 octobre 1777, Béclard l'a adoptée dans son Éloge académique (i1/e»iozre del' Académie de médecine, tome XXVII, p. 1), et c'est en effet la date véritable, ainsi que le constate l'acte de naissance de Delpech dont M. le maire de Toulouse a eu l'obligeance de nous adresser un extrait, sur la demande que nous lui en avons faite.
(3) Sa thès3 inaugurale, soutenue le 28 juillet 1801, a pour titre : Possibilité et degrés d'utilité de la sijmphiséotomie. Essai inaugural. Montpellier, an IX (1801), in 4.0, 30 p.
dont nous avons déjà si souvent signalé, dans la vie des grands chirurgiens, les rudes mais salutaires épreuves.— Delpech fit comme eux deux parts de sa vie :.la nuit, il travaillait pour s'instruire, et le jour il enseignait pour vivre. Les élèves du midi de la France se pressaient autour de lui, charmés d'entendre le langage de la science dans le doux idiome de leur pays. Il n'était encore connu dans le monde médical que par sa traduction du hvre de Scarpa sur l'anévrysme, lorsque la chaire de Poutingon devint vacante à Montpellier. Fages, Maunoir (de Genève) et Delpech s'inscrivirent sur la liste des candidats. La lutte fut vive, mais Delpech l'emporta par la facilité et la richesse de son élocution, et surtout par son habileté opératoire. Nommé professeur de pathologie externe le 27 avril. 1812, il imprima sur-le-champ à cet enseignement une impulsion qui le mij presqu'au niveau de celui de l'Hôtel-Dieu de Paris. L'école de Montpellier devint, dans le midi de la France, un centre d'instruction bien précieux pour ces provinces éloignées de la capitale par la distance et par la difficulté des communications.
Delpech possédait au plus haut degré les qualités qui font les grands professeurs et les grands chirurgiens. Son élocution vive, chaleureuse, entraînante, sa riche mémoire, l'abondance et la puissance de ses idées, faisaient oublier ce qui lui manquait sous le rapport de la méthode; l'attrait de ses leçons substantielles lui faisait pardonner les digressions et les explications hasardeuses auxquelles son imagination méridionale l'entraînait souvent. Comme opérateur, Delpech ne le cédait à personne, « sa main, habile entre toutes, exécutait avec une élégance merveilleuse, » une précision bien rare à cette époque, les opérations les plus difficiles » et les plus hardies (1). » Comme tous les hommes que la nature a doués de cette faculté brillante, il était au début de sa carrière quelque peu enclin à en abuser; il s'en est accusé plus tard, alors que les années lui eurent apporté l'expérience et la prudente réserve des vieux chirurgiens. Il n'est pas d'homme qui réunisse tous les genres de supériorité, nous l'avons déjà dit. Delpech, bien qu'il ait beaucoup écrit, est resté sous ce rapport au-dessous de sa réputation de professeur. Les défauts, qui nuisaient à peine au charme de ses leçons, déparaient ses ouvrages. L'absence de méthode, le défaut d'enchaînement, le style lâche et diffus qu'on y remarque, expliquent la froideur avec laquelle ils ont été accueillis. Il en est deux cependant qui ont fait exception. Son mémoire sur la pourriture d'hôpital obtint la faveur qu'il méritait (2). Portai et Deschamps déclarèrent, dans leur rapporta l'Institut, que c'était l'ouvrage le plus étendu et le plus parfait qui eût été produit sur ce sujet. Le précis élémentaire des maladies réputées chirurgicales qu'il fit pa-
(1) Broca, Éloge de Lallemand. Paris, 1862, p. l'J.
(2) Mémoire sur la complication des plaies et des ulcères connue sotis le nom de pourrihire d'hôpital. Paris, 1815, in-8".
railre un an après n'eut pas le même sort (1). En 18i23-1828, il publia sa Chirurgie clinique de Monipellier (2), et en 1829, son Trailé de l'ortkoniorphie (3), qui est encore aujourd'hui considéré comme un des ouvrages les plus savants et les plus originaux qui aient été écrits sur cette brandie si intéressante de la pathologie. Le traitement des ditîormités était du reste de sa part un objet de prédilection. Il avait fondé aux portes de Montpellier un vaste établissement orthopédique auquel il consacrait sa fortune.
L'analyse de ses ouvrages ne saurait prendre place dans notre cadre. Nous nous bornerons à en extraire les idées fondamentales qui sont la propriété de Delpech et qui ont contribué, avec l'éclat de son enseignement et de sa pratique, à lui faire donner le nom de restaurateur de la chirurgie dans le midi de la France. Il faut noter en première ligne ses travaux sur l'inflammation, la suppuration, la formation du tissu cicatriciel, auquel il donna le nom de tissu inodulaire, la rétractilité de ce tissu fibreux accidentel et des tissus fibreux en général, et l'application de ces principes à l'étude et au traitement des difformités ; ses observations sur les tubercules des os, qu'il considéra le premier comme le point de départ de la maladie de Pott, et les progrès qu'il a fait faire à la lénotomie eu France. C'est lui qui a pratiqué le premier, en 1816, la section du tendon d'Achille par la méthode sous-cutanée, ainsi que nous le prouverons plus loin. A ces titres nous devons en ajouter un autre qui n'a pas moins de prix à nos yeux, c'est l'esprit essentiellement médical qui règne dans quelques-uns des écrits de Delpech, et notamment dans son Précis des maladies réputées chirurgicales. Ce caractère, diÀ sans doute au milieu dans lequel il a été écrit, le distingue des productions sorties à la même époque de l'école de Paris et rachète en partie ses nombreux défauts. Delpech a donc été, sous tous les points de vue, une des illustrations chirurgicales les plus saillantes de son temps. La réputation de Dupuytren a seule éclipsé la sienne, et si les succès de ce rival, si l'ambition de briller aussi sur ce grand théâtre ont été l'un des tourments de sa vie, plus d'une fois le bruit qui se faisait autour de son nom est venu troubler le repos du maître de la chirurgie. Ces deux hommes si différents par le caractère, l'un calme, froid, réfléchi, circonspect; l'autre ardent^ impétueux, plein de fougue et de spontanéité, ont souffert
(1) Précis des maladies réputées chirurgicales. Paris, 1816, trois vol. in-S».
{i) Clinique chirurgicale de Montpellier ou Observations et réflexions tirées des travaux de chirurgie clinique de cette école. Paris, 1823-1828, deux vol. in-S" avec figures.
(3) De rOrthomorphie par rapport à l'espèce humaine ou RechercJtes anatomicopathologiques sur les causes, les r)ioijens de. prévenir et de guérir les principales difformités, et sur les -véritahles fondements de l'art appelé orthomorphie. Paris, 1828-1829, in-S" avec atlas.
Il faut joindre à cette liste le Mémorial des hôpitaux du Midi et de la clinique de Montpellier, qu'il rédigea presque seul pendant deux ans.
des mêmes passions, l'orgueil et l'ambition. Tous deux ont eu plus 'd'admirateurs que d'amis, surtout parmi leurs confrères. Tous deux enfin sont morts dans réclat de leur réputation, dans la maturité de leur talent (1). Delpech est descendu le premier dans la tombe ; il n'avait que cinquante- cinq ans lorsqu'il mourut victime d'un assassinat dont les incidents dramatiques ont laissé à Montpellier des souvenirs que le temps n'a pas encore etîacés. Le 29 octobre 1832, il se rendait à son établissement ortbopédique, lorsqu'un de ses anciens malades se croyant, à tort, victime d'une indiscrétion, l'attendit au passage et l'atteignit à bout portant d'un coup de fusil dont la balle, fracturant une côte, traversa le sommet du poumon gauche, déchira la crosse de l'aorte, le sommet du poumon droit, et sortit en fracturant l'humérus au-dessus de l'insertion deltoïdienne. La mort fut instantanée; maisDemptos, craignant de l'avoir manqué, fit feu de son second coup, et blessa mortellement le domestique qui soutenait Delpech dans ses bras. Le cheval, etîrayé par cette double détonation, prit le galop, emportant les deux cadavres, et ne s'arrêta qu'au seuil de l'établissement où il avait l'habitude de se rendre chaque matin.
Lallemand (2). — Depuis sept ans déjà, Delpech tenait à Montpellier le sceptre de la chirurgie, lorsque les circonstances y amenèrent un jeune professeur dont la réputation ne devait pas éclipser la sienne, mais qui était digne de figurer à ses côtés. Au mois de février 1819, le calme habituel de la savante faculté fut troublé par des désordres assez sérieux pour que la commission de l'instruction publique, présidée par Royer- CoUard, se crût dans l'obligation d'en remanier le personnel. En quelques mois plusieurs chaires devinrent vacantes, celle de clinique chirurgicale fut de ce nombre, et Royer-Collard résolut d'y envoyer un chirurgien de Paris, afin que le nouveau venu fût complètement étranger aux dissensions locales qui s'y étaient produites. Marjolin et Dupuytren lui désignèrent pour occuper cet emploi un jeune homme dont ils avaient pu tous deux apprécier la valeur, et qui justifia complètement plus tard le choix dont il avait été l'objet (3).
François Lallemand avait alors vingt-neuf ans; né dans une place forte de la frontière, il avait vu passer sous ses yeux toutes les grandes armées qui s'en allaient au delà du Rhin; ces premières impressions le vouaient aux
(1) Voy. Parallèle de Delpech et de Dupuijtren, prononcé à l'ouvertiu'e du cours do pathologie externe (avril 1841) par le professeur Bouisson, reproduit in Tribut à la chirurgie. Paris, 1861, t. II.
(2) Lallemand (Claude-François), né à Metz le '^6 janvier 1790, mort à Marseille le 23 juillet 1853. Voy. Eloge de François Lallemand, lu à la Société de chirurgie, le 22 janvier 1862, par Paul Broca, et V Eloge de Lallemand, prononcé par le professeur Courty, à la séance de rentrée de la faculté de Montpellier, en 1861. (Gazette des hôpitaux, samedi 13 décembre 1862.)
(3) Lallemand fut proposé par Royer-Collard à la commission d'instruction publique et nommé professeur de clinique chirurgicale le 19 juillet 1819.
carrières militaires, et, après une année de noviciat à l'hôpital de Metz, il partit pour Tarmée d'Espagne avec une commission de sous-aide. Rentré en France en 1810, réformé en 1811, il vint à Paris compléter son éducation médicale. Il subit en y arrivant cette fièvre du travail, cette contagion de l'étude qu'on respire avec l'air de cette école et dont nous avons éprouvé nous-même les entraînantes séductions, lorsque nous y sommes entré pour la première fois au même âge et dans des circonstances à peu près semblables. A la paresse du collégien, à l'insouciance, du médecin militaire succéda l'ardeur impatiente de l'homme qui a tout à la fois la conscience de son infériorité et celle de ses forces. Il luifallait, tout en enseignant pour vivre, refaire son éducation littéraire et compléter son instruction médicale; mais il avait pour lui la santé, la jeunesse et la foi dans l'avenir. Préparateur de Dupuytren, auquel il avait osé s'offrir alors que tout le monde déclinait ces périlleuses fonctions, externe en 181^2, interne à l'Hôtel-Dieu en 1813, il y avait successivement servi sous les ordres de Récamier, de Dupuytren et de Marjolin, et lors des dissentiments qui s'étaient élevés entre eux il avait été assez loyal pour embrasser la cause du plus faible et assez heureux pour ne pas se faire un ennemi du plus fort. Il en reçut à la fois la preuve et la récompense à l'époque dont nous avons .parlé. Lorsqu'il fut désigné au choix du gouvernement pour la chaire de clinique chirurgicale de Montpellier, il était à peine docteur depuis un an, il ne s'était guère occupé que d'anatomie pathologique et de physiologie, et s'était assigné pour but de chercher à éclairer l'une par l'autre. Chargé par Dupuylren du service des autopsies, il avait réuni une masse imposante de matériaux qu'il utilisa d'abord pour la rédaction de sa thèse inaugurale (1). Elle obtint un succès hors ligne qui l'engagea à persévérer dans cette voie et à faire servir les documents si laborieusement amassés à la conception d'un ouvrage plus important. Ce fut la première pensée qu'il mit à exécution en arrivant à Montpellier. Il ne pouvait songer à se poser en rival de Delpech, dont k réputation était, déjà solidement établie, et comprenant qu'en chirurgie il ne pouvait occuper qu'un rang secondaire, il poursuivit le cours de ses études favorites, et commença la publication de ses Lettres sur l'encéphale qui devinrent le fondement de sa réputation et lui amenèrent des malades de tous les points de l'Europe.
La direction de son esprit ne le portait pas d'une manière exclusive ^ers la chirurgie et vers la pratique des opérations. Il y déployait plus •de prudence et de fermeté que d'élégance, et sous ce rapport il était bien inférieur à son collègue. Cependant, lorsque la mort de Delpech vint le placer à la tète de l'école- chirurgicale de Montpellier, treize ans de travail et
(1) Observalions pathologiques propres à éclaire^' plusieurs points de pliijsiologie. Cette thèse, soutenue le 20 janvier 1818, fut traduite en anglais et en allemand, et réimprimée à Paris en 1825.
tle pratique l'avaient rais à la hauteur de sa nouvelle position. Ce qui le caractérisait surtout, c'était roriginalité puissante de ses idées. Il était lui, dit Courty, plus qu'aucun autre chirurgien de son époque. Confiant dans les données de la physiologie et de l'anatomie pathologique, il en appliquait les conséquences avec une rare audace et ne reculait pas devant les entreprises les plus hardies lorsque son esprit éminemment inventif et créateur lui avait fait entrevoir la possibilité d'un succès. Son , adresse, dit Courty, n'était pas dans sa main, elle était dans son esprit. Sous ce rapport, il présentait un contraste remarquable avec le successeur que le concours avait donné à Delpech. Setres était un modèle de prudence, de réserve, de timidité et de patience. Il ne se serait permis de rien inventer, le plus souvent même il préférait abandonner le malade à la nature que de lui faire courir la chance d'une opération douteuse, et lorsqu'il s'y était décidé, il n'est pas de précautions qu'il ne prît pour en assurer le résultat. Lallemand, aventureux, mais un peu dénué de persévérance, montrait tout ce que le génie appliqué aux soins du malade perd à n'être pas secondé par la patience; Serres, tout ce que la patience, sans être le génie, peut encore pour le salut des opérés (Courty). L'enseignement de Lallemand portait la même empreinte et s'inspirait des mêmes qualités; il n'avait pas la faconde un peu gasconne de Delpech, son débit était froid, sa parole lente et embarrassée, mais il rachetait ses défauts par une précision, une rigueur dans les déductions qui forçaient l'auditeur à le suivre et à se rallier à son opinion. Logicien implacable, il maniait l'analyse avec autant de sûreté dans ses leçons que dans ses écrits. C'était le type accompli du professeur de chnique (Courty), et sur ce terrain personne ne l'a surpassé; c'est un des écrivains les plus remarquables dont puisse se glorifier la chirurgie, et sous ce rapport il s'est montré bien supérieur à Delpech.
Nous avons parlé de l'accueil fait à ses Lettres sur V encéphale ; son Traité des pertes séminales eut le même sort. Tous deux resteront dans la science comme des modèles d'observation, d'originaiïté et de profondeur. Ce dernier ouvrage surtout peut être mis au rang des œuvres les plus remarquables que la littérature médicale ait produites. On lui a reproché à juste titre d'avoir exagéré la fréquence et la gravité de cette affection qu'il décrivait le premier, ainsi que les avantages du mode de traitement qu'il lui opposait; mais quelle exactitude dans la description, quel esprit pilosophique, quelle variété, quelle profondeur de connaissance, quelle vigueur et quelle richesse de style ! Indépendamment de ces deux livres, qui suffisaient pour établir sa réputation, il a publié, de 1822 à 1838, plus de vingt mémoires de chirurgie ou d'anatomie pathologique; deux volumes, l'un sur les rétrécissements de l'urèthre, l'autre sur les maladies des organes génito-urinaires, et plusieurs articles en collaboration avec Bégin pour le Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques. Bien qu'il n'ait jamais atteint, comme chirurgien, à la
répulalion de Delpecli, Lallemand a contribué presque autant que lui aux progrès de notre art. C'est à lui qu'on doit le procédé d'autoplaslie par inclinaison du lambeau sans torsion du pédicule, dont on a fait honneur a Lisfranc (1). C'est lui qui a eu le premier l'idée de transformer les tumeurs érectiles et de les guérir sans les détruire, en les traversant avec des aiguilles. Il a perfectionné la méthode de Ducamp pour la cautérisation des rétrécissements de l'urèthre; son porte-caustique s'est trouvé dans toutes les mains jusqu'au moment où l'uréthrotomie a remplacé la cautérisation, c'est-à-dire pendant un quart de siècle. A une époque où les fistules vésico-vaginales étaient abandonnées à la nature, Lallemand entreprit de les traiter, et obtint plusieurs guérisons à l'aide de sa sonde érigne, qui maintenant n'appartient plus qu'à l'histoire de l'art.
Ce sont là les principaux titres de Lallemand à la reconnaissance de la chirurgie. Ses écrits et ses ingénieux procédés lui ont valu la renommée la plus étendue qu'un chirurgien puisse ambitionner. Les malades traversaient l'Atlantique et la Méditerranée pour venir le consulter. En 1815, Méhémet-Ali lui confia la santé de son fils Ibrahim pacha; la même année, l'Académie des sciences lui ouvrit ses portes, l'Académie de médecine se l'était associé depuis longtemps déjà (2).
Bienveillant et accessible pour les élèves, bon et affectueux pour les nialades, à l'égard desquels il déployait une inépuisable générosité, sincère et immuable dans ses convictions, incapable de les faire plier devant son intérêt, et ne reculant devant aucun sacrifice pour sauvegarder sa loyauté, Lallemand a montré pendant le cours de sa longue carrière, au milieu des agitations de ces temps difficiles, l'alliance d'un grand talent et d'un noble caractère (3).
Cette époque, avons-nous dit, a été, sous le rapport chirurgicale, une époque privilégiée entre toutes. Aux illustrations de la chirurgie française l'Angleterre pouvait opposer avec un juste orgueil une phalange de chirurgiens du même âge, dignes de marcher à leurs côtés. Aux vieilles réputations des Home, des Blizard, des Abernethy allaient succéder celles de Lawrence, de Brodie, de Travers, de Liston, et entre ces deux générations s'élevait, comme un trait d'union, la renommée du rival de Dupuytren, du grand Astley Cooper. La Prusse avait de Grœfe; la Suisse, Maunoir (de Genève), dont nous avons déjà cité les travaux, et Mathias '
(1) Yoy. Broca, Eloge de Lallemand, p. 29.
(2j Lallemand avait été nommé doyen de la faculté de Montpellier en 1830.
(3) Nous n'avons rien dit des chirurgiens distingués qui se trouvaient placés à cette époque à la tête des hôpitaux des grandes villes de province, parce que la plupart de ceux qui s'y sont fait un nom appartiennent à la période suivante. C'est dans cette partie de notre travail que nous parlerons de Gensoul, de Pravaz, de Reybard (de Lyon), de Goyrand (d'Aix), de Flaubert (de Rouen), etc., etc., ainsi que des chirurgiens de l'armée et de la marine qui se sont fait remarquer depuis l'époque des grandes guerres.
Mayor (de Lausanne), le plus excentrique et le plus révolutionnaire des chirurgiens du xix'' siècle; l'Amérique enfin, Valentine Mott, l'émule, presque le rival d'A. Cooper, le plus entreprenant, le plus audacieux des opérateurs de ce pays de toutes les hardiesses. Avec de pareils hommes, en présence de l'essor nouveau qu'allait prendre la civilisation, la chirurgie devait marcher d'un pas rapide dans la voie des progrès, et nous allons voir que cette espérance n'a pas été trompée.