CHAPITRE lïl
ARTICLE PREMIER
LA LIinOTRITIE.
g icr. ^ La thérapeutique des calculs au commencement du siècle. lo La taille.
La taille était, avons-nous dit, un des sujets de prédilection des chirurgiens à la fin du xviii° siècle. Ils en avaient perfectionné le manuel; ils étaient parvenus à la rendre moins meurtrière et à diminuer l'efïroi qu'elle inspirait aux malades. L'ouvrage de Deschamps, publié en 1797 (1), laissait peu de chose k désirer au sujet de cette opération, l'une des mieux réglées de la chirurgie, et A. Dubois semblait l'avoir portée dans la pratique à un point voisin de la perfection ; cependant, au commencement du siècle, on ne faisait guère que la taille latéralisée; la taille hypogastrique, créée par Franco en I5G1, ne s'était pas vulgarisée, et malgré les efforts faits pour la réhabiliter par les deux frères Douglas, par Morand, par Cheselden et par Heister, elle ne constituait qu'une méthode exceptionnelle réservée pour les cas où la pierre était trop volumineuse pour être extraite par le périnée (2).
Taille recto-véskale. — En 1816, L.-J. Sanson eut la pensée d'aller chercher les calculs par une voie à laquelle on n'avait pas encore songé, et de pénétrer dans la vessie par le rectum à travers la cloison qui les sépare. L'année suivante, il développa cette idée dans sa thèse inaugui^ale (3). Il proposait deux procédés bien différents sous le rapport de la
(1) Traité historique et dogmatique de la taille.
(2) Voy. D. Belmas, Traité de la cijstotomie sus-pubienne. Paris, 1827.
(3) L.-J. Sanson, Des moyens de parvenir à la vessie par le rectum, avantages et inconvénients de cette méthode pour tirer les pierres de la vessie, avec des observations à l'appui, in-4», Paris, 1817.
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gravité. Le premier consistait à inciser d'abord le sphincter et la partie inférieure du rectum, à pénétrer ensuite dans la vessie en arrière de la prostate, et à diviser le tiers postérieur de celle-ci; dans le second, après l'incision extérieure, qui était la même dans les deux cas, Sanson se bornait cà diviser, en suivant la cannelure du cathéter, la portion membraneuse de l'urètlire et le col de la vessie, c'est-à-dire l'ensemble des parties qu'on déchirait autrefois dans la taille par le grand appareil. Dans le premier cas, il pratiquait une taille vésicale; dans le second, une taille prostatique seulement. Cette méthode fut accueillie en France avec une extrême froideur. Dupuytren fut le seul h y recourir et ne l'employa qu'une fois; en Italie, au contraire, Yacca Berlinghieri adopta le second procédé et lui dut de nombreuses guérisons (1). Loin de songer à se l'approprier, il en restitua tout l'honneur à Sanson, et s'attacha même à relever l'inexactitude d'une citation de Jourdan et Bégin, qui, dans l'article Lithotomie du Bictionnaires des sciences médicales, avaient, sur la foi d'Haller, attribué la priorité de cette opération à un Italien du xvi'^ siècle (2). Scarpa ne partageait pas l'opinion de son compatriote au sujet des avantages de cette méthode : « Elle a fort peu de partisans en » Italie, écrivait-il à Maunoir, et je ne vois pas de raison pour la préférer » à la taille latérale (3). »
Taille bilatérale. — En France, on se rattachait à la taille bilatérale que Dupuytren venait de prendre sous son patronage. Cette opération n'était pas nouvelle ; elle avait été déjà inventée quatre fois au moins depuis Celse, dans le texte duquel on avait fmi par la retrouver, avec un peu de bonne volonté. En 1756, dans son Parallèle des différentes manières de tirer la pierre hors de la vessie, Ledran avait nettement signalé la double incision de la prostate; Morland (de Dijon), dans sa thèse inaugurale soutenue en 1805, rappelait les tentatives faites dans le même sens par Ribes et par Chaussier; Béclard en 1813, Turck (de Strasbourg) en 1818, avaient fait d'inutiles tentatives pour la faire revivre, lorsqu'en 1824 Dupuytren vint lui donner l'appui de son nom et l'autorité de son exemple. Il perfectionna les procédés proposés jusqu'alors, il adopta le lithotome double auquel on avait déjà songé, et cette opération fréquemment pratiquée à l'Hôtel-Dieu entra définitivement dans la pratique.
Taille quadrilatérale. — On avait ainsi coupé la prostate dans tous
(1) Yacca publia trois Mémoires sur la taille redo-vésieale. Pise, 1821, 18:22 et 1823.
(2j Mémoire sur la méthode d'extraire la pierre de la vessie urinaire par la voie du rectum, par André Yacca Berlinghieri, traduit de l'italien par L.-J.-E. Blaquière. Paris, 1821, p. 71. Yacca prouve dans ce travail que Yégétius n'était qu'un vétérinaire, qu'il n'a parlé de la pierre qu'au sujet des chevaux et des ânes et n'a donné le conseil d'extraire les calculs par le rectum que dans le cas de rupture de la vessie.
(S) Lettre de Scarpa a Maunoir sur la taille recfo-vésicale. (Revue médicale, 1822, t. IX, p. 231. j
les sens, mais il restait encore un pas à faire, et en 1828, Vidal (de Cassis) proposa de la diviser suivant tous ses diamètres à la fois. La taille quadrilatérale était le nec plus ultra des tailles périnéales (1). Il n'y avait pas moyen d'ouvrir à la pierre une route plus large sans franchir des limites qu'il est si dangereux de dépasser. Cependant cette incision cruciale suffisait à peine à l'extraction des gros calculs, et les sections multipliées n'étaient pas du goût de tout le monde. Les tailles périnéales allaient perdre leur suprématie en faveur de la cystotomie sus-pubienne, qui rachetait ses incontestables dangers par l'avantage de pouvoir s'appliquer à tous les cas. Or c'était là surtout ce qu'on allait demander à la taille, à laquelle l'avenir ne devait réserver que les cas graves, les vessies malades et les gros calculs. Souberbielle l'avait déjà remise en honneur en suivant le procédé de frère Côme, et en 1818 il présenta à la Société d'émulation de nombreuses observations tendant à faire revenir sur les préventions qu'elle inspirait. L'année précédente, Carpue, professeur d'anatomie et membre de la Société royale de Londres, avait été témoin d'une de ces opérations (2) et s'en était retourné convaincu de ses avantages et bien décidé à la faire revivre en Angleterre où on ne l'avait pas pratiquée depuis un siècle. Quelques années plus tard, Damourette, Drivon, Amussat, Belmas s'efforcèrent de la faire adopter comme méthode générale.
2" Dissolution des calculs.
En dépit de ces procédés et de ces méthodes, la taille n'en était pas moins une opération terrible, et depuis longtemps la science cherchait les moyens d'en affranchir les calculeux. Les progrès récents de la chimie, en indiquant la composition des calculs, avaient fait naître l'espérance de les dissoudre. Il ne s'agissait que de trouver un réactif susceptible de les attaquer, sans altérer les parois de la vessie. Fourcroy, qui avait si puissamment contribué à éclairer cette question, se mit à l'œuvre avec une ardeur enthousiaste et crut un moment qu'il allait toucher le but. Il reconnut que les calculs d'acide urique et d'urate d'ammoniaque sont solubles dans une lessive de potasse étendue, ceux de phosphate ammoniaco-raagnésien dans l'acide chlorhydrique très-affaibli, et les calculs muraux dans l'acide nitrique dilué; ces expériences de laboratoire échouèrent complètement dans la pratique, et les espérances de Fourcroy n'aboutirent qu'à une déception.
Les physiciens, de leur côté, encouragés par les brillantes promesses du galvanisme, alors fort en vogue, songèrent à se servir de cet agent
(1) Vidal (de Cassis), Nouveau procédé pour extraire les calculs de la vessie (taille quadrilatérale), thèse pour le doctorat, 28 août 1828, in-i».
(2) Cette opération avait été pratiquée en présence de Carpue et de Percy sur la personne de M. Walwille, administrateur de l'hôtel des Invalides, au mois d'août 1817.
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pour désagréger les concrétions vésicales. Mauduyt (de la Varenne) l'avait proposé longtemps auparavant à la Société royale de médecine, lorsque Prévost et Dumas y revinrent de nouveau en 1825. Plus tard, Bouvier, Leroy, Bonnet se laissèrent à leur tour séduire par cette idée que nous verrons se reproduire encore sous une forme nouvelle, en combinant l'action chimique avec le pouvoir de la pile et en les appliquant avec les instruments perfectionnés de la lithotritie (1).
Jules Cloquet tenta d'arriver au même résultat par un procédé plus simple. Ses recherches sur les calculs l'avaient conduit à constater leur solubilité dans l'urine dépouillée de principes salins, et il pensa qu'on pourrait imiter les procédés de la nature en faisant passer de grandes quantités d'eau par la vessie. Après avoir songé d'abord à la ponction sus-pubienne, il inventa sa sonde à double courant, et au mois de juin 1820, il commença ses expériences à l'hôpital Saint-Louis, en présence de ses élèves et de médecins étrangers. L'année suivante, il opéra sur des malades de son service, et au mois de mai 1821, il présenta à l'Académie de médecine un calculeux guéri par sa méthode (2). A peine l'eut-il fait connaître que les réclamations vinrent fondre sur lui de tous les points de l'horizon. Elles arrivèrent de Londres, où on l'accusa de l'avoir prise dans un article de journal (3) extrait du livre de James Arnott, lequel était d'un an postérieur aux recherches de J. Cloquet. lien vint de Genève où le docteur Gosse prétendit l'avoir imaginée, en 1818 et l'avoir communiquée à des médecins anglais et allemands. Un malade reconnaissant revendiqua la priorité de la sonde à double courant en faveur de Jurine, qui l'employait depuis 1808; enfin, pour les mettre tous d'accord, il se présenta quelqu'un qui, reprenant les choses de plus haut, vint leur démontrer qu'Etienne Haies avait décrit cet instrument dans un ouvrage qui a eu l'honneur d'être traduit par Sauvages et par Buffon (1). Tous ces essais eurent le sort des lithontriptiques, et pourtant ils n'ont pas été stériles, car c'est en marchant dans cette voie qu'on finit par trouver ce qu'on ne cherchait pas.
§ '2. — Invention de la lithotritie.
Pendant que les savants s'évertuaient à chercher la dissolution des
(1) Voy. le mémoire de Ch. Phillips à l'Académie des sciences, Sur la clécohésion des calculs à l'aide d'un courant galvanique uni à un courant chimique. {Archives générales de médecine, 184.7, t. XIV, p, 517.)
(2) Journal universel, t. XXXV, p. 369.
(3) The medico-chirurgical Review, mars 1821.
(4) Etienne Haies, Expériences hydrostatiques faites sur les animaux vivants avec un recueil de quelques expériences sur les pierres, traduit'de l'anglais par Sauvages, professeur royal de médecine en l'université de Montpellier, in-4o Genève, 1774. Haies avait fait passer des courants d'eau de chaux tiède avec sa sonde à douhle courant chez une chienne, mais il n'avait pas expérimenté sur l'homme.
calculs et que les maîtres de l'art multipliaient les procédés de taille, quelques jeunes gens à peine sortis des bancs de l'école préparaient en silence les éléments d'une réforme qui devait bientôt transformer cette branche de la chirurgie. Ce n'était assurément pas une idée neuve que celle qu'ils poursuivaient ainsi. Vingt fois reprise et vingt fois rejetée, elle avait fini par se voir reléguer au rang des chimères, et les esprits sérieux ne s'en occupaient plus; puis, lorsqu'elle eut fait son chemin, ceux-là même qui l'avaient dédaignée se mirent à remuer le passé pour en retrouver les traces. C'est l'histoire de plus d'une découverte. Lorsque vingt-cinq ans plus tard, cette autre chimère qui s'appelle aujourd'hui l'anesthésie chirurgicale nous revint du nouveau monde à l'état de réalité, l'Europe savante l'accueillit avec un sourire incrédule. Elle avait déjà vu s'évanouir tant de rêves semblables, il y avait si peu de temps que l'Académie de médecine avait de nouveau frappé cette recherche d'interdit ! Cette fois il ne s'agissait que de la constatation d'un fait physiologique; l'action de l'éther une fois démontrée, tout était dit, et les premières expériences faites, la défiance fit place à l'enthousiasme. Dans l'invention de la lilhotritie au contraire, l'idée première était sans valeur, la difficulté gisait tout entière dans l'application; celle-ci réclamait de la persévérance et devait traverser les phases d'un laborieux enfantement. La pensée d'aller chercher les calculs dans la vessie avait dû se présenter à l'esprit des premiers chirurgiens qui avaient été témoins de leur issue spontanée; celle de les réduire en fragments, lorsqu'ils étaient trop volumineux pour traverser l'urètre, en était la conséquence naturelle, mais l'étroitesse et les sinuosités du canal hérissaient cette tentative de difficultés sans nombre. Il fallait trouver des instruments assez ténus pour le parcourir et assez solides pour triompher de la résistance des calculs ; il fallait de plus que leur construction leur permît de se développer dans la cavité vésicale. Tant d'obstacles ne pouvaient être vaincus qu'à force de recherches, d'essais et de tâtonnements, à la faveur des progrès de l'industrie moderne. Aussi toutes les tentatives avaientelles échoué jusqu'au moment où la lithotrilie est enfin sortie de ses langes, grâce aux efforts patients de nos compatriotes. Son histoire dans les siècles passés ne se compose que d'assertions vagues et de faits invraisemblables; elle ne rentre pas dans le cadre que nous nous sommes tracé, et nous ne le regrettons guère, car ces anecdotes reproduites partout n'offrent en somme qu'un très-médiocre intérêt (1). Lorsqu'on a assisté aux débuts de la lithotritie, quand on a suivi toutes les phases que l'appareil instrumental a dû subir avant de devenir pratique, et lorsqu'on songe aux difficultés que présente encore aujourd'hui cette opération délicate, on a bien de la peine à croire qu'on ait pu l'exécuter au temps d'Albucasis. Du reste, si les Arabes y sont parvenus, ils ont gardé
(Ij Voy. Leroy d'EtiolIes, Histoire de la lHhoiriiie, deuxième édition. Paris, 1839.
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leur secret pour eux, et huit siècles d'oubli suffisent pour établir la prescription, même en matière scientifique. A. Paré, Franco, Fabrice de Hilden ne se sont jamais attaqués qu'aux calculs de l'urèthre, et depuis Alexander Benedictus jusqu'à nos jours, on ne trouve que des faits isolés rapportés par les auteurs à titre de cas rares. Le moine de Cîteaux, cité par Hoin, qui parvint à se débarrasser d'un calcul à l'aide d'une tige d'acier sur laquelle il frappait avec un marteau, avait affaire sans doute à une pierre bien friable ; le major anglais Martin, qui usait la sienne avec une espèce de lime, n'avait par réussi à la détruire complètement, puisqu'il est mort calculeux; et il faut une certaine bonne volonté pour voir dans le premier de ces faits une application prématurée de la percussion, et dans le second le germe de la pulvérisation. Nous ne dirons rien du gentilhomme irlandais cité par Th. Crampton, ni du malade auquel le chirurgien espagnol Rodriguez parvint à broyer un calcul dans la vessie en le frappant avec un cathéter, parce que ces faits sont également dénués de preuves et de vraisemblance. Tout ce passé ne peut offrir qu'un intérêt de curiosité, il était tombé dans l'oubli le plus complet à l'époque que nous avons prise pour point de départ de nos recherches.
La première indication réellement scientifique delà lithotritie remonte à 1813 ; elle appartient à Gruithuisen, médecin bavarois ; elle est contenue dans un mémoire publié au mois de mars de cette année (1). Ce travail est resté longtemps inconnu; il ne fit aucune sensation même en Allemagne, à l'époque de son apparition, et cependant on y trouve l'indication de toutes les routes qui ont été suivies depuis. La pensée qui préoccupait Gruithuisen était celle de son temps, il cherchait un moyen de dissoudre la pierre. La première condition pour résoudre le problème consistait, à ses yeux, dans la possibilité d'introduire dans la vessie une sonde droite de gros calibre. Cette possibilité avait été établie un siècle auparavant par Joseph Rameau ; Lieutaud, Thomassin, Santarelli, Lassus avaient tracé l'es règles dn cathétérisme rectiligne, mais ces précédents étaient perdus de vue, et Gruithuisen prouva de nouveau, par des expériences faites en public sur le cadavre et sur le vivant, que cette manœuvré ne présente pas de difficultés (2). Ce premier point établi, il en a déduit toutes les conséquences, en indiquant une série d'instruments destinés à agir sur les calculs par tous les moyens susceptibles d'en amener la destruction. A
(1) Ce mémoire a pour titre : Doit-on renoncer à Vespoir que l'on avait autrefois ■de pouvoir un jour détruire les pierres dans la vessie par des moijens soit mécaniques, soit chimiques? (Méd. chirurgische Zeitung. Salzburg.) Il est reproduit dans l'ouvrage de Heurteloup intitulé : De la lithotritie sans fragments. Paris, 1816, p. 3^9. Les instruments de Gruithuisen y sont représentés, ainsi que dans l'Arsenal de la chirurgie contemporaine de Gaujot et Spillmann, t. II. Il fait remonter ses essais à 1809.
(2) « J'ai introduit,, dit-il, des tubes de verre de trois à quatre lignes de diamètre » dans la vessie de deux hommes vivants, et je prétends qu'il est beaucoup plus aisé » de sonder la vessie d'un homme avec un cathéter droit qu'avec un courbe. » Heurteloup, loc. cit., p. o35.
J. PiOCHARD. — Chirurgie franc. 13
IM PROGRÈS EN CHIRURGIE : DEUXIÈME PÉRIODE [181i-
la faveur de sa sonde droite, il se propose de fairepénétrerdansla vessie : 1° un tube plus petit, pour y faire passer un courant d'eau chaude; 2" des fils de platine couverts de soie et de gomme laque pour attaquer la pierre par le galvanisme ; 3° des instruments pour agir mécaniquement sur elle et favoriser l'action des dissolvants chimiques en multipliant les points de contact. Cette partie de son arsenal renferme : une vrille en fer de lance pour perforer le calcul ; une petite couronne de trépan pour l'user ; un brisepierre en forme de bec de corbin pour broyer les débris ; un tranchepierre, agissant comme une paire de ciseaux, pour couper les pierres minces et lamelleuses. Tous ces instruments, hâtons-nous de le dire, étaient aussi défectueux dans leur principe que dans leur forme; ils n'ont jamais été exécutés et n'auraient pu être employés sans danger. Son travail lui-même, enfoui dans une gazette étrangère, y sommeillait depuis dix ans lorsque les jeunes chirurgiens français, qui n'en soupçonnaient même pas l'existence, se mirent à la recherche du problème à côté duquel avait passé le médecin bavarois, et en trouvèrent la solution. C'est grâce à leurs efforts que la lithotritie a passé du domaine de la théorie dans celui de la pratique et s'est constituée à l'état de méthode ; c'est à leur persévérance que la chirurgie française doit un de ses plus beaux titres de gloire. ;
Cette simultanéité de recherches et le succès qui est venu les couronner ne pouvaientpas manquer de faire, naître des rivalités ardentes et passionnées. Elles dépassèrent toute mesure, et le spectacle de ces scandaleux débats a longtemps attristé le public médical. La presse, les sociétés savantes, les plus grands noms de l'époque, les tribunaux eux-mêmes s'y trouvèrent nîêlés sans pouvoir mettre fin à cette interminable querelle. L'Institut est intervenu six fois entre les compétiteurs, et n'a jamais tranché la question de priorité d'une manière définitive. Les auteurs des traités classiques qui ont paru depuis se sont abstenus de se prononcer pour ne pas réveiller des souvenirs trop récents encore. Aujourd'hui qu'un demi-siècle a passé sur tout cela, il n'y a plus de susceptibilités à froisser; les adversaires et les juges sont tous descendus dans la tombe, et le moment est venu de reviser ce procès avec l'importance qu'd mérite. Son dossier se compose : 1° des rapports de l'Institut, qui ne concordent pas toujours entre eux; 2° des mémoires originaux insérés dans les journaux de l'époque ou adressés aux sociétés savantes; 3° des innombrables écrits des intéressés auxquels on ne peut accorder qu'une confiance très-limitée. On n'y trouve que démentis, accusations de plagiat, de mauvaise foi, de supercherie, le tout entremêlé d'injures et de provocations. Tout y est contesté, les dates, les faits, et jusqu'aux dessins des instruments eux-mêmes. L'étude patiente de tous ces documents, la comparaison des instruments et des textes permettent cependant d'élucider la question et d'assigner, à chacun des ayant cause la part qui hii revient dans cette grande découverte.
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La question de priorité se compose de trois éléments qu'il importe d'isoler pour la résoudre : l'idée première; l'invention d'un instrument susceptible de la réaliser ; son application faite avec succès sur le malade.
L'idée première appartient h tout le monde, elle se perd dans la nuit des temps. La gloire d'avoir obtenu les premières guérisons revient tout entière à Civiale, personne n'a jamais songé à la lui contester. Le débat repose donc tout entier sur l'appareil mécanique; il s'agit de savoir quel est, parmi les compétiteurs, celui qui a réalisé la combinaison instrumentale à l'aide de laquelle ont été obtenus les premiers succès. Il suffit de poser ainsi la question pour que les dates et les faits se chargent de la résoudre, et nous allons reprendre notre exposé chronologique au point où nous l'avons laissé.
Al'époque oùGruithuisen se livraità ses recherches, en 1812, unmédecin français, Fournier (de Lempdes), faisait exécuter à Clermont-Ferrand un instrument destiné àbreyer les calculs, et se livraità des expériences sur le cadavre à l'Hôtel-Dieu de cette ville (1). Ces essais n'ont pas eu de suites, ils n'ont pas été livrés à la publicité, et ce n'est qu'en 1828 que Fournier (de Lempdes) les a fait connaître, alors que toutes les prétentions se donnaient carrière. Ils rentrent dans la catégorie des innombrables tentatives faites dans le même sens, et au point de vue où nous nous sommes placés, ils peuvent être considérés comme non avenus.
En 1818, Civiale, alors élève en médecine, adressa au ministre de l'intérieur un mémoire qui fut transmis par ce dernier à la Société de la faculté de médecine. Le compte rendu de la séance du 30 juillet mentionne ce fait, mais il parle seulement d"une notice descriptive et du dessin d'un instrument proposé pour Yopération de la taille. Ce mémoire, qui a été depuis l'objet de tant de commentaires et d'insinuations, eut le sort réservé à la plupart des communications de ce genre : la commission chargée de l'examiner ne fit pas de rapport, ce ne fut que six ans après, alors que la lithotritie avait déjà fait ses preuves, qu'il fut mentionné par Percy dans un rapport devenu célèbre par les attaques dont il a été l'objet. Il n'y est plus en effet question de la taille.. Percy, qui a^ait la note originale entre les mains (2), parle d'instruments propres à
(1) Le fait est établi par des certificats signés do l'armurier et de l'horloger qui ont exécuté les instruments, et par une attestation du docteur Chomet, qui a fourni à Fournier (de Lempdesj les cadavres sur lesquels il a expérimenté (voy. ces pièces dans YEtude historique de la UtliotriUe, par Leroy d'Étiolles, p. 10 et 11). D'autres certificats de Richèrand et de Biett attestent qu'en 1817 il essaya plusieurs fois ses instruments à l'hôpital Saint-Louis. (Voillemier, article Lithotritie du Dictionnaire encyclopédiqne des sciences médicales, 'i<^ série, t. II, p. 712.)
(2) On a soutenu depuis que la note de Civiale ne renfermait primitivement que le dessin d'un instrument à poche destiné à la dissolution des calculs, et que le lithontripteur qui se trouvait à côté avait été plus fraîchement dessiné. Si nous reproduisons de pareilles accusations de supercherie, c'est pour montrer jusqu'à quel point la passion peut égarer des liommes honorables.
détruire la pierre dans la vessie, et notamment d'un appareil que l'auteur désignait déjà sous le nom de lithontripteur; mais nous n'avons pas à nous préoccuper de concilier des assertions aussi opposées. Il nous importe peu que Civiale ait ou non présenté à l'Académie, en 1818, des instruments pour broyer la pierre, puisque ces instruments imparfaits n'ont jamais reçu d'application. En 1819, un chirurgien écossais, Elderton, publia dans VEdinburgh médical and surgica journal le dessin d'un instrument courbe s'ouvrant en deux parties pour saisir la pierre, et muni d'une râpe pour la détruire. Cet instrument, dont il avait déjà parlé deux ans auparavant, n'a jamais été employé, au dire de Brodie (1).
Les choses en étaient là lorsqu'au mois d'avril 1822 Amussat, alors aide d'anatomie à la faculté, fit paraître, dans le nouveau journal de médecine, une note « sur la possibilité de sonder l'urèthre de l'homme » avec une sonde tout à fait droite, d'extraire, les petits calculs urinaires » encore contenus dans la vessie et de broyer les gros avec la pince de )) Hunter modifiée. » Dans ce travail, Amussat annonçait qu'il avait plusieurs fois atteint ce double but sur le cadavre, en présence de nombreux élèves, et qu'il était parvenu à briser dans la vessie, au moyen de pinces faites exprès, des calculs du volume d'une noix (2). Ces faits nouveaux en France, où le travail de Gruithuisen n'était pas parvenu, excitèrent vivement l'attention. Ils résolvaient une deuxième fois la question du cathétérisme rectiligne regardé jusqu'alors comme la condition indispensable de toute tentative de lithotritie; ils ont eu sur son avenir une influence qu'on ne saurait méconnaître.
Le 13 juin de la même année, Amussat soumit à la section de chirurgie trois instruments, l'un pour le cathétérisme rectiligne, l'autre pour l'extraction des calculs vésicaux et uréthraux, et le troisième pour le broiement des calculs dans la vessie. Ce dernier, le seul qui nous intéresse, est décrit et figure dans l'ouvrage de Leroy d'Etiolles (3) et dans celui de Civiale (i). Informe et grossièrement exécuté, il n'a jamais été essayé sur le vivant (5), et se brisa dans un essai qu'on en fit devant les commissaires de l'Académie (G). L'attention d' Amussat se porta dès lors sur le perfectionnement des instruments à foret.
(1) Brodie, Leçons sur les maladies des organes urinaires. Paris, 1845, p. 424, traduction française.
(2) L'année suivante, Amussat développa les mêmes idées, en les appuyant sur d'intéressantes recherches anatomiques, dans un mémoire lu à l'Académie de médecine le 11 décembre 1823, et inséré dans les Archives de médecine, 1824, t. IV, p. 31 et
(3) Leroy d'Etiolles, De la lithotripsie. Paris, 1836; p. 127, Hg. 19.
(4) Civiale, Traite pratique et historique de la lithotritie. Paris, 1847, planche I, fig. 37.
(5) Leroy d'Etiolles, Delà lithotripsie, p. 127. (6j Civiale, loc. cit.. p. 406.
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Dans le cours de la même amiée, Leroy d'Etiolles soumifégalement au jugement de l'Académie son iithoprione, que nous ne citons aussi que pour mémoire, car il n'était susceptible d'aucune application. L'auteur ne le décrit même pas dans son ouvrage et le range de son propre mouvement dans la même catégorie que ceux de Gruithuisen et d'Elderton (1).
Il faut donc arriver à 1823 pour trouver quelque chose de réellement satisfaisant. Le 13 février de cette année, Civiale adressa à l'Académie de médecine une réclamation de priorité basée sur son mémoire de 1818. C'était la première publicité que recevaient ses idées, et pour baser ses prétentions , il fit imprimer son premier travail à la suite de ses nouvelles considérations sur la rétention d'urine, et donna la description du premier instrument qu'il avait proposé (2). Enfin, le 15 avril 1823, Leroy d'Etiolles présenta cà la section de chirurgie une pince lithoprione à trois branches élastiques, à gaîne et à foret, mue par un tour en l'air s'adaptant à l'instrument. Jusqu'alors les inventeurs, sans ce préoccuper de ce qui avait été fait avant eux, s'étaient évertués à imaginer des appareils informes, tandis qu'il leur aurait suffi de feuilleter le vieil arsenal de la chirurgie pour y découvrir ce qu'ils cherchaient. C'est ce que Leroy avait fini par comprendre, et il avait trouvé dans le tire-balle d'Alphonse Ferry un moyen simple et solide de fixer la pierre. Pour l'adapter à la lithotritie, il lui avait suffi de transformer en canule creuse la tige pleine qui porte les branches dans le tire-balle (3). Le nouveau lithoprione réalisait d'une manière à peu près complète toutes les données du problème. C'est sur cet instrument que Leroy basait ses droits à l'invention de la lithotritie. Il est certain qu'il offre une analogie frappante avec celui que Civiale employa le 13 janvier suivant et qui lui a servi pendant cinq ans pour traiter les calculeux. Si l'identité avait été complète, la question de priorité serait tranchée, et Civiale ne pourrait invoquer ni ses recherches antérieures, ni les essais auxquels il se livrait à la même époque, ni les perfectionnements qu'il y a apportés depuis. En matière scientifique, la priorité ne peut être établie que sur des publications ayant date certaine, et il resterait acquis à l'histoire que Leroy d'Etiolles est l'inventeur de l'instrument à l'aide duquel les premières guérisons ont été obtenues en France. Mais cet appareil avait encore besoin de
(1) Il est figuré et décrit dans le Ti'aité de la lithotritie, par Civiale, p. 406 et planche I, fig. 31.
(2) Cette publication fut à son tour l'objet de nouvelles attaques. On prétendit que Civiale n'avait présenté qu'une pince à branches articulées. Il est certain que par une contradiction qu'il attribue à son inhabileté dans l'art du dessin, la description est celle d'un instrument à quatre branches élastiques, et la figure représente très-fidèlement une pince à trois branches articulées et dentées. (Voy. Traité pratique et historique de la lithotritie, par le docteur Civiale, planche Y, p. 408. Paris, 1847.)
(3j Leroy d'Etiolles, Histoire de la lithotritie, p. 28
quelques perfectionnements, Leroy le reconnaissait lui-même, lorsqu'il écrivait à l'Académie des sciences, le 29 mars 1824-, deux mois après le premier succès de Civiale : « Si je n'ai point fait usage de cet instrument » sur le vivant, c'est que j'ai cru n'avoir point assez fait encore. » Il en eut du reste la preuve un mois après, lors de sa première tentative : « La pince, dit-il, s'ouvrit dans le col de la vessie, la membrane mu- » queuse fut pincée entre les branches, j'eus beaucoup de peine à la dé- » gager, ne pouvant, à cause de la situation, ni fermer ni ouvrir l'instru- )) ment (1). »
Leroy l'a donc déclaré avec une sincérité qui lui fait honneur et à laquelle du reste on a toujours rendu justice : Son instrument laissait à désirer, et son premier essai fut malheureux, alors que son rival avait complètement réussi trois mois avant. Civiale, s'il a emprunté son litholabe à Leroy d'EtioUes, y a donc apporté des perfectionnements de quelque importance, puisqu'il a réussi. C'est ce qui résulte, en effet, de la comparaison des deux instruments. Le litholabe de Civiale l'emporte sur le lithoprione de Leroy : 1° par l'addition d'une vis de pression à l'extrémité manuelle, disposition qui permet de fixer la pince sur la canule et prévient l'accident survenu à Leroy dans l'opération dont nous avons parlé; 2" par l'inégalité des branches et leur terminaison en petits crochets qui se recouvrent les uns les autres lorsque l'instrument est fermé, en formant une extrémité arrondie, et ont de plus l'avantage, lorsqu'il est ouvert, de maintenir solidement la pierre et de lui servir de pomi d'appui lorsqu'elle est poussée par la tête du lithotriteur (2); 3° enfin, par la forme de ce lithotriteur, dont la tête forte et dentée, tantôt droite, tantôt inclinée, permet de forer largement la pierre et de l'écraser ensuite en la pressant contre les crochets solides de la pince. Cette partie essentielle de l'instrument est de beaucoup supérieure aux îraises et aux limes de celui de Leroy (3). Cette opinion est partagée par un auteur aussi compétent que désintéressé dans la question : « Ces » deux appareils, dit Phillips, diffèrent complètement par la manière » de prendre, de fixer et de détruire la pierre. Leroy a entrevu le but, » et pendant qu'il se livrait à de continuelles réclamations, son imper- » turbable rival l'a atteint. »
Après cette revue longue, fatigante mais indispensable, il devient
(1) Voy. cette observation dans Leroy d'Étiolles : Exposé des divers procédés pour guérir de la pierre. Paris, 182.5, p. 157.
(2) Dans le lithoprione de Leroy, les trois branches sont plates et de longueur égale, ce qui diminue la surface et][la force des crochets placés sur un même plan, afin de conserver à cette extrémité de l'appareil un diamètre égal à celui de la canule extérieure; la faiblesse de ces crochets ne leur permet pas de maintenir une grosse pierre.
(3) Voy., pour les détails de cette comparaison, Ch. Phillips, Traité des maladies des voies nrinaires. Paris, 1860, p. 185.
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facile, ce nous semble, de faire la part de chacun des compétiteurs : Gruithuisen a eu le mérite d'appeler de nouveau l'attention sur la possibilité de faire parvenir dans la vessie des sondes droites d'un gros calibre ; il a signalé toutes les routes qui ont été suivies depuis, sans s'arrêter plus spécialement à aucune; mais ses instruments dangereux et inapplicables n'ont pas fait faire un pas à la question, et son travail, demeuré inconnu, n'a pas eu d'influence sur les destinées de la lithotritie.
Les titres d'Amussat sont de la même nature, mais ils sont plus sérieux. Comme Gruithuisen, et sans avoir connu son travail ni les faits antérieurs, il a démontré la possibilité du catbétérisme rectiligne, mais il y est arrivé par une route plus scientifique, en se basant sur des études anatomiques, et tandis que Gruithuisen s'égarait en suivant plusieurs routes à la fois, Amussat marchait droit au but et parvenait à broyer des calculs sur le cadavre avec des instruments très-défectueux, il est vrai. Les mémoires d'Amussat, publiés à une époque et dans un milieu où l'on s'occupait de Uthotritie, sont venus au moment opportun lever la plus grande des difficultés qu'elle présentait et ont exercé ainsi une influence réelle sur son avenir.
Leroy d'Étiolles est l'inventeur de l'appareil instrumental qui a permis à cette opération d'entrer dans la pratique, mais cet instrument, pour atteindre complètement le but, avait encore besoin de quelques modifications.
Civiale enfin a réalisé ces derniers perfectionnements, a complété l'œuvre, et en a recueilli les fruits, en pratiquant le premier avec succès la lithotritie sur l'homme (1). Ce dernier point a suffi pour lui faire attribuer, dans l'opinion générale, la plus large part dans cette belle conquête de la chirurgie. Le monde, qui ne voit que les résultats, a fini par associer son nom à celui de la découverte, et l'Institut, dans sa première décision avait fait de même. Percy et Chaussier, dans leur rapport, évidemment écrit sous l'impression produite par les succès dont Civiale les avait rendus témoins, ne parlaient que de lui, de sa méthode glorieuse pour la chirurgie française, honorable pour son auteur, consolante pour l'humanité... M. Civiale a bien mérité de sa noble profession, etc. En 1825, les choses ont quelque peu changé de face. La commission n'accorde plus de prix, elle s'abstient de décider positivement du droit de Vinvention, et se borne à citer honorablement les noms d'Amussat, Leroy d'Etiolles et Civiale. De nouveaux revirements se produisent encore
(1) Cette première opération fut pratiquée le 13 janvier 1824., sur un sujet âgé de trente-deux ans, porteur d'une pierre assez grosse et dure. Percy et Chaussier, membres de la commission de l'Académie des sciences, y assistaient en même temps que Larrey, Giraudy, ÎS'auche, Sue et Sédillot. La première séance dura 40 minutes. La seconde eut lieu le 24 du même mois, devant les mêmes personnes, auxquelles étaient venus se joindre Magendie, Serres et Aumont. Le 3 février, la guérison était complète. (Voy., pour les détails de cette observation, le rapport de Pei'cy et Chaussier.)-
dans le cours des années suivantes, et nous voyons l'Académie récompenser successivement tous les compétiteurs, sans parvenir à en contenter aucun. Mais il est temps d'en finir avec ce débat sur lequel nous n'avons que trop insisté. Lorsque les succès de Civiale eurent reçu de la commission de l'Institut une sorte de sanction officielle, la presse médicale, les journaux politiques s'en emparèrent et exaltèrent à l'envi le mérite de la découverte et la gloire de l'inventeur. L'accord fut d'abord unanime, mais les prétentions rivales, ainsi que nous l'avons vu, ne tardèrent pas à se produire, et pendant que les uns revendiquaient leur part du passé, d'autres cherchaient à se créer des titres pour l'avenir. Les perfectionnements, les modifications instrumentales se succédèrent de jour en jour et absorbèrent pendant quelque temps l'attention des chirurgiens et les ateliers des fabricants. Chacun voulut ajouter ou retrancher quelque chose. On avait eu bien de la peine à arriver à la pince à trois branches élastiques et au lithotriteur à tête conique. Cette combinaison réalisables conditions désirables, c'était le type le plus satisfaisant des instruments à foret, mais les innovateurs ne pensèrent pas ainsi ; le système des perforations successives allait lentement, il lui fallait plusieurs séances, on voulait aller plus vite et en finir en une fois. Ce désir, louable en luimême, fit naître de nouveaux systèmes, qui prirent les noms d'évidement, de grugement, d'éclatement. Ils exigeaient des instruments plus compliqués, et on vit paraître successivement des pinces à quatre, à six, à dix et jusqu'à douze branches, portant les uns un fil pour les assembler, d'autres un filet, une peau d'anguille pour retenir les calculs. Le hthorimeur parut enfin trop simple, et l'on créa des écopeurs, des évideurs et des perforateurs, des mandrins à virgule, des fraises simples, à développement, à charnière, des forets à couteau, à tête fenètrée, à double écartement, etc. — La plupart de ces modifications étaient inapplicables ou dangereuses et constituaient autant de pas faits en arrière. L'appareil de Civiale avait pour lui deux choses, la simplicité et la sécurité ; en s'écartant de ce modèle on renonçait à ces deux qualités si précieuses, la dernière surtout, lorsqu'il s'agit d'instruments appelés à s'ouvrir dans une cavité naturelle. Aussi presque toutes ces inventions sont demeurées stériles; quelques-unes cependant ont rendu des services dans la pratique et mérité des distinctions flatteuses. Nous citerons entre autres le procédé de l'évidement, dont Leroy avait eu la première idée et que Heurteloup exécuta avec deux instruments de son invention. Le premier, qu'il appelait pmc(?-/"orc(?ps, lui servait à creuser la pierre avec un forêt à virgule dont l'extrémité articulée s'inclinait de plus en plus sur sa tige ; le second, ou brise-coque, l'écrasait entre ses deux mors lorsqu'elle était amenée à l'état de coque mince (1). Ces instruments n'étaient pas
(1) Voy. le dessin de ces instruments dans Civiale, Traité pratique et historique de la Whotritie. Paris, 1847, planche VI.
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très-maniables, le second était exposé à se rompre, toutefois Heurteloup les a employés huit fois sur le vivant en Angleterre, et deux fois en France, et la commission de l'Institut, qui assista à l'une de ses dernières opérations, trouva le résultat assez satisfaisant pour lui accorder quelque temps après le prix de 5000 francs (1).
Il n'en fut pas de même des systèmes du grugement et de l'éclate ment, et des instruments de Meyrieux, de Tanchou, et de Rigal (de Gaillac). Meyrieux avait commencé par déclarer qu'on ne ferait rien de bon en lithotritie en attaquant le calcul par le centre et qu'il fallait procéder en sens inverse (2). Il avait inventé pour cela l'appareil le plus fragile, le plus dangereux qu'on pût imaginer, et jamais on n'a pu l'employer, malgré les efforts faits en 1830 par Tanchou, son collaborateur et son ami, pour corriger ses irrémédiables défauts (3). Son idée avait pourtant fait des prosélytes. En 1829, Rigal (de Gaillac) la reprit sous une autre forme ; il conçut l'espoir de fixer le calcul sur le foret après l'avoir traversé, et de le faire tourner avec lui pour l'user contre les aspérités de la pince. On se ferait difficilement une idée des frais d'imagination que fit Rigal pour réaliser cette conception inapplicable ; il ne put jamais parvenir à emmancher solidement son calcul, et ne réussit qu'à le faire éclater. Il se décida alors à ériger cet accident en méthode, et inventa pour cela un autre appareil qui n'eut pas plus de succès que le premier, bien que les expériences faites devant la commission de l'Institut aient fourni des résultats assez satisfaisants (i).
Pendant que chacun s'évertuait à créer de nouveaux instruments, Civiale, demeuré fidèle au sien, poursuivait le cours de ses succès. Sa première opération avait eu lieu, comme nous l'avons dit, le 13 janvier 1824'; à la fin de l'année, il avait opéré douze calculeux et n'en avait perdu qu'un seul; sa méthode s'était promptement répandue en France, mais elle n'était pas aussi favorablement jugée à l'étranger, où les attaques de ses adversaires arrivaient en même temps que le récit de ses opérations, où l'on n'avait encore sous les yeux que des instruments imparfaits. Trois années s'écoulèrent avant qu'elle franchit la frontière. En 1827, l'occasion de la faire connaître en Italie vint s'offrir à Civiale. Le baron de Zach, atteint de la pierre, le fit appeler pour l'en débarrasser; le malade était fort âgé, et sa vessie paresseuse renfermait un grand nombre de calculs. Cependant Civiale fut assez heureux pour
(1) Rapport de 1828.
(2) Mémoire lu à l'Institut le 16 mars 1827.
(3j Tanchou, Nouvelle méthode pour détruire la pierre dans la vessie sans opération sanglante, etc. Paris, 1830, in-8o.
(ij Voy. le mémoire lu à l'Académie des sciences le 10 avril et le 14- septembre 1829; le rapport de Duméril (1(3 novembre 1829). Vo'y. aussi : De la destruction mécanique de la pierre dans la vessie, par J.-J.-A. Rigal, médecin en chef de l'hôpital de Gaillac, Paris, 1829; Arsenal de la chirurgie contemporaine, par Gaujot et Spillmann, t. II, p. 791.
réussir. Le baron, dans sa reconnaissance, fit annoncer sa ^érisbn dans toutes les î^azettes nationales et étrangères, et comme il était en correspondance avec tous les savants de l'Europe, elle contribua beaucoup à mettre la lithotritie en crédit (1).
En Autriche, la lithotritie rencontrait aussi des obstacles de la part des grands chirurgiens qui s'étaient fait une réputation dans l'opération de la taille, et entre autres du chevalier de Kern , premier chirurgien de l'empereur. La nouvelle méthode avait été introduite à Vienne par le docteur Eisenstein, qui était venu l'étudier à Paris. C'est le premier chirurgien qui l'ait pratiquée à l'étranger. Il eut la plus grande peine à se procurer quelques malades; mais il y parvint à force de persévérance, et la fit adopter par plusieurs de ses compatriotes, et notamment par Wattmann, qui, en 1827, obtint quelques succès.
En Prusse, deGrsefe s'y montra sur-le-champ favorable, et, dès 1856, il traduisait les premiers ouvrages de Civiale. En 1831, un chirurgien français, Sat Deggallières, transporta en Russie l'art de broyer la pierre. Il y fut accueilli avec faveur par Walther, Pirogoff, Kiéter, Pohl, etc., qui s'empressèrent de l'appliquer.
C'est à la même époque (1831) que la première opération fut pratiquée en Amérique par Depeyre. La Hthotritie trouva dans Randolph, (de Philadelphie) un ardent promoteur; c'est un des pays où elle a été le mieux accueillie. Yalentine Mott et Campbel Stewartlui prêtèrent plus tard leur appui. Malgré sa proximité, l'Angleterre restait en retard, et cinq années s'étaient écoulées depuis la première opération de Civiale sans que la nouvelle méthode eût traversé le détroit, lorsqu'on 1829 Heurteloup la transporta à Londres et vint s'y établir avec elle; tous deux y reçurent le meilleur accueil. Les journaux de médecine parlèrent avec le plus grand éloge des démonstrations que l'habile chirurgien fit dans les hôpitaux et dans plusieurs réunions particulières. La première opération eut lieu à l'hôpital de Westminster; elle fut suivie de plusieurs autres. Le docteur Costallat, de son côté, s'appliquait à la répandre, tant par ses démonstrations que par des opérations faites sur le vivant en ville et dans les hôpitaux. Cependant la lithotritie n'a pas été reçue en Angleterre avec autant d'empressement qu'ailleurs; pendant longtemps elle y fut maltraitée dans les ouvrages de chirurgie, et peu prisée des praticiens. Brodie, Liston, au début, ne s'y montrèrent pas favorables. A. Cooper, au contraire, la proclama une des découvertes les plus importantes de la chirurgie, et Crampton s'en fit l'ardent défenseur. Brodie
(1) Civiale ne voulut pas revenir en France sans avoir vu Scarpa, qui touchait alors à la fin de sa carrière. Il lui montra ses instruments et sa manière d'opérer, et n'eut .pas de peine à le faire revenir des préventions qu'il avait conçues. Quelques jours après, Scarpa fit insérer un article élogieux dans les Amiali urdversali di medicina d'Omodei. En 1830, Civiale revint de nouveau en Italie pour opérer avec succès le prince Corsini, dont la guérison fit grande sensation. (Civiale, hc. cit., p. 4-33 et -474..) ..
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du reste a modifié ses opinions par la suite; il s'est livré lui-même à l'application de la méthode et a rendu, il y a une dizaine d'années, le plus éclatant témoignage à la chirurgie française, lorsque après avoir constaté la présence d'un calcul chez le roi des Belges, il lui conseilla de rentrer dans ses États et de se remettre entre les mains de Civiale, qui ne parvint pas cependant à le débarrasser complètement (1). L'année même où la lithotritie fut introduite en Angleterre, elle remporta à Paris une éclatante victoire. Dubois, le grand lithotomiste, l'homme cjui s'était acquis le plus de réputation dans l'opération de la taille, Dubois, se sentant atteint de la pierre, se mit entre les mains de Civiale et en sortit guéri. On conçoit toute l'influence qu'un pareil témoignage et qu'une pareille guérison durent avoir sur les destinées de la nouvelle méthode. A partir de ce moment, elle ne^rencontra plus d'adversaire en France, et dans le cours de la même année l'administration des hôpitaux créa à Thùpital Necker, pour les calculeux, un service spécial dont elle confia la direction à Civiale (2), et plus tard à Félix Guyon.
§ 3. — Perfectionnements apportés à Ka lithotritie.
Cependant les instruments à foret n'étaient pas le dernier mot de la lithotritie; leur appareil un peu compliqué, la lenteur de leur action, la difficulté d'introduire dans la vessie des instruments droits de gros calibre, malgré tout ce qui avait été écrit à cet égard, tout cela nuisait à sa généralisation, et cette belle opération serait probablement restée à l'état de monopole entre les mains des spécialistes, si elle n'était pas parvenue à simplifier ses procédés en s'affranchissant de cette condition du cathétérisme rectiligne qui avait si longtemps arrêté son essor.
Instruments courbes. — Ce pas qui lui restait encore à faire, l'invention des instruments courbes allait lui permettre de le franchir. Plus d'une fois cette pensée s'était présentée à l'esprit des praticiens, mais le mouvement de rotation sur leur axe que nécessitaient les instruments à foret ne permettait pas de leur donner cette forme. Civiale était bien parvenu, dès 1829, à recourber légèrement l'extrémité vésicale du sien en déviant un peu de son axe la partie du trilabe qui n'était pas destinée à rentrer dans la gaîne (3). Plus tard, Benvenuti avait fait porter en même temps l'incurvation sur l'extrémité de la canule (4). Pravaz, deux ans auparavant, avait cru trouver la solution du problème,
(1) Civiale, trop pressé d'en finir, laissa dans la vessie un fragment assez volumineux qui fut ensuite broyé par Henri Thompson. (Dolbeau, De la lithotritie périnéale. Paris, 187^2, p. 126.) " =
(2) Civiale eut depuis le bonheur de guérir de nombreux confrères, et entre autres Lisfranc, Boisseau, Clever, Broussaud, et Edholm, premier médecin du roi de Suède.
(3) Civiale, Traité de la lithotritie, 1847, planche II. (4-) Benvenuli, Essai sur la lithotritie. Paris, 1833.
en substituant à la tige solide du lithotriteur une sorte de chaîne à la Vaucanson pouvant tourner dans une canule courbe et mise en mouvement par une roue dentée et une manivelle (1) ; son appareil avait mênie été essayé avec succès par Blandin sur un malade de l'hôpital Beaujon (2) ; mais toutes ces modifications tournaient dans un cercle vicieux. Pour faire franchir un nouveau pas à la'méthode, il fallait changer de direction. Cet honneur était réservé à un chirurgien danois, Jacobson (de Copenhague).
Jacobson. — Son brise-pierre articulé, adressé à l'Institut en 1831 (3), signale une phase nouvelle dans l'histoire de la lithotritie et ouvre la période de vulgarisation dans laquelle elle n'était pas encore entrée. Il ne s'agit plus en effet de perforations lentes, laborieuses, d'usure graduelle, d'évidement; il n'y a plus besoin de tour, d'archet ni de manivelle ; c'est une simple canule de laquelle se dégage une tige d'acier forte et résistante, courbée comme le canal et fendue dans toute sa longueur. De ces deux moitiés accolées, réunies par une charnière à leur extrémité vésicale, celle qui correspond à la concavité est d'une seule pièce, l'autre est terminée par trois segments articulés. La première est fixée à la canule et fait corps avec elle ; la seconde glisse dans son intérieur, dépasse son extrémité manuelle, et présente dans cette partie libre un pas de vis le long duquel se meut un écrou. Quand l'instrument est fermé, il a la forme et les dimensions d'une sonde de gros calibre, et s'introduit sans peine dans la vessie. Lorsqu'il y est entré, il suffît de pousser la branche articulée pour qu'elle s'écarte de l'autre par le jeu de ses segments, et qu'elle forme avec elle une anse solide dans laquelle on engage le calcul; en la tirant ensuite, on le saisit et on l'écrase en faisant agir sur le pas de vis l'écrou qui force les deux branches à se rapprocher jusqu'au contact. A peine cet instrument fut-il connu qu'on s'empressa de l'adopter en France en faisant disparaître ses imperfections. Dupuytren y ajouta un quatrième segment pour diminuer la saillie des angles, et l'employa sur un de ses malades (4). On remplaça l'écrou un peu primitif par une sorte de volant. Leroy d'Étiolles disposa les charnières de manière à pouvoir retirer l'instrument dans le cas où elles viendraient à se briser; il y ajouta une boîte de liège pour retenir le liquide, accessoire indispen-
(1) Pravaz, Mémoire lu à l'Académie de médecine le 26 janvier 1830, in Archives générales de médecine. Ire série, t. XXII, p. 256.
(2) Clinique des hôpitaux, t. IV, n. 12.
(3) Voy. Civiale, Traité de la lithotritie, p. 18, et Henry Thompson, Traité des maladies des voies urinaires, traduit de l'anglais par Martin, Labarraque et Campenon. Paris, 1874.
(4) Gazette des hôpitaux, t. V, p. 176. Dupuytren avait toujours échoué avec les instruments à foret, il dut son premier succès à celui de Jacobson, et lorsque Lisfranc fut atteint de la pierre, il lui offrit d'en faire l'application sur lui, mais Lisfranc préféra se confier à l'expérience de Civiale, qui continuait encore à se servir de son trjlabe.
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sable qu'avait oublié Jacobsoii, et le munit d'un petit râteau pour enlever le magma qui se formait entre les branches et les empêchait de se rapprocher complétemeni; il fit ressortir sa supériorité sur les instruments à foret dans un mémoire lu à l'Académie le 30 juillet 1833 et dans lequel il rapportait seize opérations pratiquées avec le brise -pierre de Jacobson, dont quinze avaient été suivies de succès (1). Trois mois après, l'Académie décernait à Jacobson un prix de 4000 francs. Son instrument fut accueilli en Amérique avec une rare faveur, et on l'y a conservé même alors qu'une combinaison plus avantageuse avait été adoptée sur le continent. Cet appareil avait en effet des inconvénients de plus d'un genre. Il ne pouvait pas embrasser les gros calculs et ne saisissait les fragments qu'avec une difficulté extrême ; il était sujet à s'engouer par l'accumulation du détritus entre ses branches, et cet accident avait eu souvent des conséquences fâcheuses. Malgré ces imperfections, il serait très-probablement resté dans la pratique si le percuteur d'Heurteloup n'était pas venu le remplacer.
Heurteloup. — C'est en 1831, l'année même où Jacobson fit connaître son brise-pierre, que le chirurgien français fit subir à la lithotritîe le dernier de ses perfectionnements., Il était depuis deux ans en Angleterre lorsqu'il réalisa cette réforme. Il la fit connaître le 20 février 1832 à l'Académie des sciences, à laquelle il avait adressé à la fin de l'année précédente un pli cacheté sur le même sujet. Cette méthode différait de toutes celles que nous avons exposées jusqu'ici par deux caractères principaux. Il proposait un nouvel instrument, qu'il désignait sous le nom de percuteur courbe à marteau, et qui, modifié dans une de ses dispositions, est entré définitivement dans la pratique et est adopté aujourd'hui par tous les chirurgiens ; il substituait la percussion à l'aide d'un marteau à la pression, aux perforations, à l'usure progressive qu'on avait employées jusqu'alors. Pour oser recourir à un moyen d'action aussi énergique, il fallait d'abord être certain de pouvoir immobiliser à la fois l'appareil et le malade. Heurteloup inventa pour cela un lit rectangle muni d'un point fixe dans lequel l'instrument était solidement maintenu à l'aide d'une vis. Le percuteur courbe à marteau, partie essentielle de ce système, la seule qui ait été conservée, est construit sur le modèle du podomètre. C'est un instrument en acier de trente-huit centimètres de longueur, formé de deux branches courbées à angle obtus à leur extrémité vésicale. De ces deux -branches, l'une, dite branche femelle, est creusée d'une gouttière en forme de queue d'aronde, dans laquelle glisse la branche mâle ; toutes deux sont dentées. Lorsqu'elles sont rapprochées, l'instrument représente une de ces sondes à courbure brusque qu'on utilise dans les cas d'hypertro-
(1) Leroy d'Etiolles, Etude historique de la lithotritie,' p, 29. Dans son livre sur la lithotritie (Paris, 1836), il a consigné vingt-quatre opérations faites avec cet instrument, dix-huit par lui, trois par Ségalas, une par Dupuytren, deux par Cloquet.
phie de la prostate ; on l'introduit ainsi dans la vessie, et lorsqu'on a reconnu et touché le calcul, on tire avec précaution sur la branche mâle ; elle glisse dans sa coulisse, mais sa partie coudée s'éloigne de celle de la branche femelle, et le calcul vient s'engager entre ces deux prolongements parallèles ; il suffit alors de pousser la branche mâle pour le serrer et le maintenir.
L'instrument ainsi chargé est placé dans le point fixe et immobilisé par la vis ; un coin, engagé entre le point fixe et la mortaise du lit rectangle, achève de donner à tout le système une solidité suffisante pour résister à l'action du marteau, dont les coups appliqués sur l'extrémité libre de la branche mobile font éclater la pierre sans que l'instrument, solidement maintenu, transmette ses vibrations à la vessie dans laquelle il est introduit (1).
Il n'y avait dans ce système rien qui fût absolument nouveau. En ce qui concerne l'instrument, il en avait été proposé d'analogues en Angleterre: à diverses époques (2). En France même, Leroy d'ÉtioUes et le mécanicien Rétoré avaient, en 1825, imaginé et exécuté un brise-pierre à mors recourbé qui se rompit dans les expériences sur le cadavre et auquel ils renoncèrent (3). Deux ans après, Leroy s'approcha plus près encore du but par l'invention de son litJiomèlre, dont la forme et le mécanisme sont les mêmes que ceux du percuteur d'Heurteloup, mais il n'eut pas l'idée de l'appliquer au broiement des calculs (4). La percussion n'était pas non plus complètement neuve; on y avait eu souvent recours dans la manœuvre des instruments à foret; il n'est pas enfin jusqu'au lit rectangle dont on ne puisse trouver l'analogue dans le lit pupitre de Rigal. Mais tout cela ne constituait que des tentatives avortées, des tâtonnements sans résultats, des manœuvres insignifiantes, et c'est à Heurteloup que revient l'honneur d'avoir combiné ces éléments pour en faire sortir un système complet, nouveau, pratique; c'est bien lui l'inventeur de l'in-
(1) Voy. la figure et la description de cet appareil dans Heurteloup, Delà litliotripsie sans fragments. Paris, 18-46, p. 169.
(2) Au commencement du siècle, un Anglais nommé Stodart fit exécuter un instrument courbe à deu.x branches et à coulisse pour broyer les calculs; en 1824, uii médecin du pays de Galles, cité par Costello, avait eu une idée semblable. En 1825, Haygarth fit faire par un mécanicien de Birmingham un instrument analogue qui fut essayé par Hodgson. (Voy. dans l'Histoire de la Hthotritie, de Leroy, p. 97 et fig. 60), et Thompson, Traité des maladies des voies urinaires, traduit par Martin, Labarrqque et Campenon. Paris, 1874.) On trouve enfin, dans le catalogue publié en 1825 par Weiss, le dessin d'un instrument à coulisse qui ressemble beaucoup à celui d'Heurteloup ; mais il est muni d'une petite scie, et ce n'est qu'un instrument à usure progressive. (Voy. ce dernier dans Vllisloire de la lithoiritie, de Leroy, p. 40, fig. 17 et 17 bis.)
(3) Voy. le dessin dans le même ouvrage, p. 50, 51, 52, fig. 21, 22, 23. Rétoré exécuta un autre instrument semblable et le prêta à Fisher, qui l'emporta à Vienne, oîi Costello le vit entre ses mains et crut qu'il était d'origine allemande.
(4) Voy. le dessin du lithomètre de Leroy dans son Histoire de la Hthotritie, p. 58, ils:. 27 et 28. .
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strumentqiii a servi de type à tous ceux dont on se sert aujourd'hui. Ses rivaux eux-mêmes se sont empressés de le reconnaître, et l'Académie des sciences a récompensé ce progrès important.
Lorsqu'il fit connaître sa méthode en France, elle n'était déjà plus à l'état d'essai ; il l'avait employée une dizaine de fois en Angleterre, avec un succès complet et devant les plus grands chirurgiens du pays. Sa supériorité consiste surtout dans la facilité et la rapidité de son exécution, et dans la possibilité de l'appliquer à des cas jusqu'alors réfractaires à la lithotritie. Le percuteur s'introduit presque aussi aisément qu'une sonde de gros calibre; sa manœuvre demande moins de place que celle des instruments k foret et s'applique mieux aux vessies contractiles ou racornies; la'préhension du calcul n'offre pas de difficultés, quel que soit son volume ou sa forme. La percussion, par son énergie, triomphe sans peine de la résistance des calculs les plus durs et les fait éclater en un instant. Les trois grandes difficultés de la lithotritie se troiivaient ainsi écartées, et ces avantages frappèrent immédiatement tous les yeux. Cependant la percussion par son énergie même effrayait quelques personnes, on craignait que l'instrument ne se brisât ou ne se faussât dans la vessie et que ses vibrations n'ébranlassent douloureusement ces organes délicats. Heurteloup répondait à la première objection en mettant au défi de briser ou de fausser son instrument, et à la seconde en faisant appliquer la main sur son extrémité vésicale pendant qu'il frappait à coups redoublés sur l'autre bout; mais cette solidité n'était obtenue qu'à l'aide du point fixe, du coin et du lit rectangle, et tout cet attirail enlevait à sa méthode le caractère de simplicité qui accompagne les perfectionnements durables. Ce lit est lourd, embarrassant, coûteux, incommode; on frémit à la pensée de ce qui adviendrait si le malade cloué sur cet appareil venait à faire un mouvement brusque. Ces observations, que Dupuytren présenta le premier à Heurteloup (i), s'offraient à l'esprit de tout le monde. On songea tout d'abord à supprimer le lit rectangle et ses accessoires, pour le remplacer par des supports mobiles tels que l'étau à main d'Amussat, auquel il était resté fidèle et que nous l'avons vu employer encore dans les derniers temps de sa vie; mais on finit par en venir à réaliser la pensée de Dupuytren et à substituer la pression à la percussion, malgré l'opposition véhémente d'Heurteloup, qui déclara que c'était faire rétrograder la lithotritie (2). On conserva son instrument, mais en le disposant de façon à ce qu'il pût agir à volonté de l'uije ou de l'autre manière. En 1832, Touzay lui fit subir cette transformation en adaptant à la
(1) Lettre sur l'avantage de préférer la percussion à la pression ponr mettre en usage l'instrument courbe présenté à l'Académie des sciences sous le nom de percuteur courbe à marteau, adressée à M. le baron Dupuytren par le baron Heurteloup, 17 août 1833. On y trouve consignée une conservation dans laquelle Dupuytren apprécie avec son jugement supérieur les avantages et les inconvénients de ce système.
(2) Leroy d'Étiolles, Histoire de la lithotritie, p. 70, 71, fig.. 39 et 40.
branche mobile une vis munie d'une poignée ; puis vinrent l'écrou ailé ou volant, qui porte le nom de Ségalas, et que Leroy revendique en faveur de sir Henry, et enfin les écrous brisés et les pignons à crémaillère, dont nous parlerons plus tard (i). En même temps qu'on changeait le mode d'action du percuteur, on en modifiait la forme. Heurteloup le premier fit disparaître la longue coulisse dans laquelle glissait la branche mâle, et la remplaça par une simple rainure; il modifia également les mors de son percuteur suivant les indications à remplir, et eut ainsi à sa disposition deux percuteurs courbes, l'un à dents, l'autre à cuillers; le premier, instrument d'attaque, réservé pour entamer les calculs gros et durs; le second, plus faible, destiné aux pierres friables et aux fragments. C'est autour de ces deux formes principales qu'ont roulé toutes les modifications qu'on a proposées depuis; nous les indiquerons plus tard, mais elles sont sans importance. A l'époque où s'achève cette période, la lithotritie était arrivée à sa maturité sous le rapport instrumental; il ne lui restait plus qu'à étendre sa sphère d'application, à mieux poser ses indications et à se faire accepter par les chirurgiens qui n'en avaient pas fait une spécialité.
Ce n'est pas sans peine qu'elle est parvenue à s'introduire dans la pratique usuelle, et les luttes qu'elle a dû soutenir ont causé presque autant d'agitation que les rivalités de ses inventeurs. C'est à l'Académie des sciences qu'ils s'étaient adressés d'abord ; cette imposante compagnie avait accordé à leurs efforts une attention patiente et soutenue, elle s'était montrée à leur égard d'une libéralité qui n'était pas dans ses habitudes. L'Académie de médecine, que cette question intéressait cependant d'une manière bien plus directe, avait affecté d'y demeurer complètement étrangère. Depuis quatre ans déjà Civiale avait obtenu ses premières guérisons, le rapport de Percy et de Chaussier avait donné à la méthode une existence officielle, les débats des compétiteurs avaient eu du retentissement dans le monde entier, et l'Académie persistait dans son silence systématique. A la séance publique du 28 février 1828, Ph.-Jos. Pioux, en rendant compte des travaux de la section de chirurgie pour les années 1825 et 1826, n'avait pas jugé convenable d'en parler. Cette attitude sévère au milieu de l'agitation des esprits lui semblait ja seule qui convînt à l'Académie en attendant que des faits plus nombreux eussent justifié les espérances que faisait concevoir le nouveau mode de traitement. C'est ainsi que cette compagnie comprenait son rôle et c'est à cela qu'elle borna son initiative. Cependant, en 1830, elle mit la question au concours (2), mais l'époque venue elle ne jugea pas à propos de décerner le
(1) Voy., pour toutes ces modifications, la notice publiée en 186^2 par Charrière, et les dessins qui l'accompagnent, p. 104 et suivantes.
(2) La question posée était celle-ci : Lorsque la présence d'un ou de plusieurs calculs dans la vessie exige le secours de la chirurgie, déterminer d'après des observa-
J,S'!5| LA LITHOTRITIE. 209
prix, elle se borna à accorder une mention honorable à Costello, dont b mémoire, écrit sous l'inspiration de Civiale et basé sur des faits empruntés à sa pratique, ne fut pas publié. La révolution de juil'et vint changer le cours des idées, et cjuatre années s'écoulèrent encore sans que ce sujet fût sérieusement abordé. En 1834, lors du concours qui s'ouvrit à la faculté pour remplacer Boyer dans sa chaire de clinique chirurgicale, Blandin, l'un des compétiteurs, eut à traiter, comme sujet, de llièse, le parallèle de la taille et de la lithotritie. Son travail, consciencieux, méthodique comme tout ce qu'il a écrit, est empreint du désir de se montrer impartial ; mais il se ressent des préventions que partageaient alors tous les chirurgiens étrangers à la nouvelle méthode. C'est ainsi qu'après avoir déclaré qu'elle constituait une heureuse conquête, il s'attachait à établir qu'elle était plus souvent mortelle que la taille, qu'on perdait plus de calculeux depuis son invention (1), et il en tirait celte conclusion imprévue, que la perforation et l'écrasement réunis ne valaient pas la lithotomie.
La lithotritie était destinée à devenir bientôt une pomme de discorde entre les chirurgiens. Le silence de l'Académie était bien loin d'être de l'indifférence; elle renfermait dans son sein des hommes dont l'art de broyer la pierre avait fait la réputation, comme Amussat et Ségalas; d'autres, comme Lisfranc, cjui lui devaient la vie, tandis que la majeure partie des opérateurs en renom lui était défavorable. Dupuytren, qui avait su prendre entre eux une position indépendante, et dont l'autorité aurait suffi pour maintenir le débat sur le terrain scientifique, Dupuytren venait de mourir, et les deux camps n'attendaient qu'une occasion pour mesurer leurs forces. Leroy la leur avait offerte, en adressant à l'Académie, le 15 septembre 1834, un travail sur la lithotritie chez les enfants en bas âge. Velpeau, nommé rapporteur, se chargea d'attacher le grelot; le :28 avril 1835, il lança contre la lithotritie un véritable réquisitoire, en prenant acte, devant la chirurgie française, d'une opposition au sujet de laquelle il en appelait au jugement de la postérité. Le gant fut relevé par Amussat, et la discussion engagée sur ce terrain se transforma en une lutte passionnée dont la statistique fit à peu près tous les frais, et qui se termina, après six orageuses séances, sans avoir convaincu personne, sans avoir fait faire un pas à la question. Nous la verrons se reproduire douze ans plus tard avec les mêmes hommes, les mêmes arguments et les mêmes exagérations, pour aboutir au même résultat négatif. Cette opposition n'a pas empêché la hthotritie de continuer sa route; elle n'a pas cessé de gagner du terrain sur sa rivale, mais en 1835 déjà sa cause était gagnée. Elle avait vaincu les principaux obstacles et comptait parmi
tions, des expériences authentiques, et d'après le raisonnement, quelle est, suivant le cas, l'opération préférable.
(1) Blandin, Parallèle enlre la taille et la lithotritie. Paris, 183i, p. 162. J. ROCHARD. — Chirurgie franc. 14
ses défenseurs quelques-uns des grands noms de la chirurgie; elle avait fait le tour du monde et s'était implantée dans tous les pays civilisés : c'était, en un mot, une conquête réalisée.
g -4. — Influence de la lithotritie sur la pathologie des voies urinaires.
La belle invention dont nous venons d'esquisser l'histoire n'a pas borné ses effets au traitement des calculeux; elle a imprimé à l'étude des maladies des voies urinaires une impulsion qui ne s'est pas arrêtée depuis. Il est peu de branches de la chirurgie qui aient été l'objet d'autant de travaux, qui aient fait autant de progrès depuis un demi-siècle ; il suffit pour s'en convaincre de comparer l'ouvrage de Boyer à ceux qui sont maintenant entre les mains de nos élèves. Ce mouvement date de l'invention de la lithotritie ; c'est à partir de cette époque que les recherches ont pris un caractère véritablement scientifique ;"que l'anatomie pathologique, que l'observation clinique ont éclairé les points obscurs du sujet; que le traitement, jusqu'alors empirique, est devenu rationnel et a pu profiter des ressources que l'industrie moderne lui a offertes. Ces études ont permis de distinguer les simples troubles fonctionnels, des lésions inflammatoires aiguës et chroniques, ainsi que des altérations organiques; elles ont fait connaître la nature, le mode de production, les différentes variétés des rétrécissements uréthraux et les altérations qu'ils amènent à la longue dans l'appareil urinaire tout entier. Les maladies de la prostate, l'inflammation, les abcès, les ulcérations, et surtout l'hypertrophie sénile de cette glande, ont été observés et décrits avec un soin qui laisse peu de choses à désirer. Les névralgies, les varices, les fongosités du col vésical, les différentes variétés de cystite, l'hypertrophie de la vessie, son inertie, l'influence qu'elle exerce sur la rétention d'urine, et les indications qui en découlent, tous ces points de pratique ont donné lieu à tant de travaux, de monographies, de traités ex-professo, qu'il nous est impossible de les indiquer et de suivre d'année en année les progrès que cette spécialité chirurgicale a faits depuis cinquante ans; nous ne pouvons que les indiquer d'une manière générale, et pourtant il est deux points sur lesquels nous nous arrêterons un instant, parce que l'un n'est que le complément de ce qui précède, une sorte de corollaire de l'invention que nous venons d'examiner; parce que l'autre se rapporte plus particulièrement à la période que nous traversons.
1" Corps étrangers dans la vessie.
La lithotritie avait à peine fait ses preuves qu'on songeait déjà à en faire l'application à l'extraction des corps étrangers de la vessie. On sait combien ils sont variés, les auteurs se sont plu à dresser ce triste cata-
;iS35l LA LITIIOTPJTIE. 211
logiie de la dépravation humaine (1). Toutefois il en est qu'on ne rencontre que d'une façon tout à fait exceptionnelle, et ceux que les chirurgiens ont le plus souvent l'occasion d'extraire sont des bouts de sonde, des tiges -métalliques ou des morceaux de bois minces et élastiques. C'est en vue de ces trois variétés principales que l'imagination des inventeurs s'est surtout donné carrière. Avant l'invention de la litholritie, les chirurgiens n'avaient à leur disj)Osilion que la pince de Fabrice de Hilden et celle de îlunter; mais ces instruments, destinés surtout à l'extraction des corps étrangers de l'urèthre, ne peuvent guère être utilisés que chez la femme, s'il s'agit de pénétrer dans la vessie. Desault a cependant réussi, dit Nélaton, cà extraire un fragment de bougie avec la pince de Hunter, mais elle a le plus souvent échoué en France comme en Angleterre. Mayo, après l'avoir inutilement essay.ée, fut obligé de recourir à la taille. Dupuytren a pratiqué quatre fois cette opération dans des circonstances semblables (^2). Roux l'a faite également, et dans la majorité des cas on y avait recours d'emblée; on laissait d'abord marcher les choses, puis lorsque les douleurs étaient devenues intolérables par l'altération croissante de la poche urinaire, lorsque le corps étranger était devenu le noyau d'un calcul, on se décidait à pratiquer la taille. Le livre de Chopart est plein de faits de ce genre, de bouts de sonde, d'aiguilles, de tuyaux de pipe, de morceaux de bois, ayant nécessité cette opération. Aujourd'hui, la chirurgie n'attend pas que les accidents soient arrivés; elle procède à l'extraction immédiate de ces corps, elle opère dans une vessie saine et réussit le pins souvent à débarrasser les malades sans accidents sérieux. Ségalas est le premier qui ait fait confectionner un instrument spécial pour le but qui nous occupe (3). C'était une simple modification de la pince de ïlunter. Giviale est resté longtemps fidèle à son trilabe; il est parvenu une douzaine de fois, à l'aide de cet instrument qu'il maniait avec une adresse exceptionnelle, à retirer de la vessie des corps étrangers, et entre autres un tube de baromètre de huit centimètres de long, qui se brisa sous la pression de la pince à trois branches, et qu'il fallut extraire par fragments (4). D'autres opérateurs ont réussi par le même moyen. Leroy d'Etiolles a imaginé à diverses époques cinq instruments différents dont deux seulement sont restés dans la pratique (5). Ces derniers sont destinés à
(1) Yoy. Denucé, Corps étrangers dans la vessie. {Journal de médecine de Bordeaux, 1856). L'auteur a réuni dans ce mémoire quatre cent vingt observations.
("2) Le forceps de Weiss n'a pas mieux réussi. En 1834., à l'hôpital de Norvvich, un fragment de cathéter long de cinq pouces fut retiré avec cet instrument, l'urèthre fut déchiré en plusieurs endroits et le malade succomba (Civiale, Traité de la lilliotrille, ISil, p. ^253.)
'3) Voy. Gaujotet Spillmann, Arsenal de la chirurgie contemporaine, t. II.
(i) Civiale, Traité de la lithotritie, 1847, p. 233, 252.
(5j Leroy d'Etiolles, Sur les moyens d'extraire de la vessie des corps étrangers so- ■lides, autres que des pierres ou leurs débris. Paris, 1843.
212 PROGRÈS EN CHIRURGIE : DEUXIÈME PÉRIODE. [I8l-i-
exlraire des corps flexibles tels que les bouts de sonde. C'est dans le même but qu'ont été imaginés plus tard les instruments de L.-Aug. Mercier (1), de Ségalas (2). La nécessité fréquente de retirer de la vessie des corps métalliques et flexibles, tels que les épingles à cheveux, eu ont fait imaginer d'autres, nous citerons notamment celui de Courty (de Montpellier) (3), le crochet du professeur Galli (de Lucques) (i), la pince de Nélaton (5), celle de Caudmont (0). Plusieurs de ces instruments reposent sur le même principe que les lithoclastes usités aujourd'liui pour broyer les calculs. Depuis l'invention de ces derniers, beaucoup de chirurgiens s'en sont servis pour l'extraction des corps étrangers. Un petit brise-pierre d'enfant suffit souvent po-ur atteindre ce but; Leroy d'Etiolles fils est parvenu, il y a une dizaine d'années, à extraire, avec le brise-pierre à cuillers, un bâton de cire à cacheter long de neuf centimètres; cette opération a nécessité trois séances et douze applications de l'instrument, qui ramenait à chaque fois une certaine quantité de cire pétrie et moulée dans la cavité circonscrite par ses 'cuillers concaves (7),
2" Rétrécissements.
Au commencement du siècle, on il'avait encore sur l'anatomie pathologique des rétrécissements que des idées fort imparfaites. On ne croyait plus, il est vrai, aux carnosités, mais on ne connaissait pas assez bien les causes et la structure des coarctations pour pouvoir les traiter autrement que d'une manière empirique. La dilatation au moyen des bougies était le seul traitement sur la valeur duquel tout le monde fût d'accord, mais on n'en avait que de très-grossières, ce qui enlevait à cette précieuse méthode une grande partie de son efficacité. Daran s'était pourtant acquis, cinquante ans auparavant, dans la fabrication des bougies emplastiques, une réputation qui avait fait oublier celles de Jean Le Français et d'Alphonse Ferry, et qu'on a quelque peine à comprendre quand on jette les yeux sur l'incroyable formule dont il se servait (8). En 1768, Macquer, ayant trouvé le moyen de dissoudre le caoutchouc, eut l'idée de s'en servir pour la confection des sondes (0), et en 1779, Bernard
(1) Gti. Pliillips, Traité des maladies des voies uriiudres,\^. G63.
(2) Catalogue Charrière. 1862, p. 114-, iig'. ^DS..
(3) Ch, Phillips, lococit., p. 665.
M) Catalogue Charrière. '1862, p. 115, fig. 294-.
(5) Id., p."^ il5, fig. 295.
(6) Id., p. 115, fig. 296.
(7) Leroy d'Etiolles fils, Traité pratique de la (jravelle et des calculs nriiudres. Paris, 1866, p. 516.
(8) Daran, Recueil d' observations chirurgicales sur les maladies de l'uréthre, traitées par une nouvelle méthode. Avignon, 1745; Paris, 1748, 50, 58, 68, ia-12.
(9) Mémoire de l'Académie des sciences, 1768.
I,S351 LA LlTllOrniTIE. "IVd
présenta à l'Académie de chirurgie des sondes flexibles bien supérieiu'es à celles deDaran. Elles se composaient d'un mandrin d'argent contourné en spirale, entouré de fils de soie et recouvert d'une couche de caoutchouc-, plus tard, il supprima le fil d'argent et remplaça le caoutchouc, dont il avait reconnu les inconvénients, par l'huile grasse bouillie avec la litharge et étendue sur un tissu de soie. C'est à peu de chose près le mode de tabrication qu'on emploie encore aujourd'hui. Ces bougies firent une sorte de révolution dans le traitement des rétrécissements. Desault un des premiers en proclama les avantages, et les perfectionnements qu'on y a apportés depuis n'ont fait que les confirmer. La dilatation progressive* est encore le meilleur de tous les modes de traitement qu'on peut opposer aux rétrécissements; mais à cette époque on ne savait pas fabriquer les bougies de petit calibre, et en présence des coarctations très-serrées, on n'avait plus d'autre ressource que le cathétérisme forcé ou la ponction de la vessie.
Le cathétérisme forcé, que Boyer fait remonter à A. Paré, et Civiale à Jean de Vigo, avait été, en 1784, l'objet d'un mémoire adressé par Coffinières à l'Académie de chirurgie et qu'on trouve décrit dans le traité »de la taille de Deschamps. Desault avait eu recours quelquefois à cette déplorable manœuvre (1), mais c'est Boyer qui a le plus contribué à la mettre en honneur, et Ph.-Jos. Roux est le seul parmi les modernes qui l'ail adoptée (2). Elle est aujourd'hui complètement bannie de la thérapeutique chirurgicale.
Cautérisation. — La cautérisation était à cette époque proscrite par la plupart des chirurgiens français, et en Angleterre même elle commençait à perdre de la vogue que Hunter lui avait donnée, en substituant le crayon de nitrate d'argent aux bougies escharotiques dont on se servait avant lui (3). Everard Home avait adopté cette méthode, qui s'était promptement répandue en Angleterre, aux Etats-Unis et en Russie, et dont on faisait à la fin du siècle dernier le plus incroyable abus. Benja
I 11 Desault pratiquait le cathétérisme forcé avec une algalie ordinaire de la grosseur de celles qui servent chez l'enfant, mais il n'employait pas la sonde conique, il déchirait les rétrécissements, il ne les ponctionnait pas.
(2) Dupuytren n'avait recours au cathétérisme forcé, dans la rétention d'urine, qu'en présence d'accidents graves et imminents. Dans les autres circonslances, il préférait la dilatation mécanique lente et progressive, qu'il opérait avec des hougies coniques, la dilatation qu'il appelait vitale, et qui consistait à présenter la bougie ou rétrécissement et à l'y maintenir jusqu'à ce que cette légère compression triomphât de l'ob- -stacle Clinique chirurgicale recueillie par Michon. (Archives générales de médecine, 1827, t. XIV, p. :j8o.)
(3| Au dire d'Everard Home, Wisemann avait eu l'idée d'employer le nitrate d'argent longtemps avant Hunter, et Hunter l'a déclaré lui-même dans son Traité des maladies vénériennes, traduit par Audiberti. Paris, 1787. Voy. Hunter, Œuvres complètes, trad. par G. Richelot. Paris, 181-3, t. II. Sédillot attribue cette pratique à François Roncohs, qui la proposa en 17'20.
min Bell pourtant s'était déjà élevé contre elle (1), et malgré les efforts faits par Arnott, en 1819 (2), pour la remettre en honneur, elle était tombée, en Angleterre même, dans le discrédit le plus complet. En France, A. Petit avait essayé de la faire revivre en 1811, en y apportant une modification légère (3), mais cette tentative n'avait pas réussi. L'action aveugle du caustique, le nombre des applications qu'il nécessite, la crainte de le voir se détacher, les hémorrhagies, l'inflammation vive qu'il suscite parfois (i), toutes ces raisons ont empêché la cautérisation directe, ou d'avant en arrière, de se vulgariser parmi nous, et les tentatives faites par Leroy d'Étiolles en 1845 ne sont pas parvenues à la ressusciter (5). '
Les choses en étaient là lorsqu'en 1822 Ducarap vint changer la face de la question en préconisant une méthode dans laquelle la cautérisation latérale était substituée à la cautérisation directe et ne constituait qu'un des moyens, qu'un des. temps de l'opération. Celle-ci se composait de trois actions successives : i" l'exploration du rétrécissement, qu'il pratiquait à l'aide d'une houg'ie poi^te-emjjreinte, dont l'extrémité malléable sô moulait sur ses inégalités et en rapportait le moule; 2° la cautérisation latérale, qu'il opérait avec iin porle-caustique assez analogue à celui de Hunter, mais dont le mandrin, au lieu de se terminer par un portecrayon, était muni à son extrémité d'un cylindre de platine creusé d'une rainure latérale destinée à recevoir le nitrate d'argent; 3° enfin, de la dilatation consécutive, qu'il produisait par l'usage alternatif de ses dilataieurs à insufflation et de ses bougies à ventre (6). Cette méthode, séduisante par son apparence de rigueur, reçut de l'Académie des sciences l'accueil le plus flatteur (7), et fut acceptée par les chirurgiens avec un& sorte d'enthousiasme. Elle semblait remplir toutes les conditions si longtemps et si vainement cherchées, mais on ne tarda pas à s'apercevoir qu'elle était plus brillante en théorie que facile dans son application; ses inconvénients frappèrent ses admirateurs eux-mêmes, et ils cherchèrent à les atténuer. Lallemand, le plus zélé d'entre eux, substitua au principal instrument de Du camp sa sonde porte -caustique^ constituée
(1) Cours complet de cliirurgie théorique et pratique, par Benjamin Bell, traduit de l'anglais par Bosquillon. Paris, 1796, t. II, p, 121.
(2) Arnott (Jean), Treatise on structure of tJie Uretlira. London, 1819, in-8''.
(3) Journal de Sédillot, t. XLII, p. 275, 361.
(4) Everard Home cite un cas dans lequel le nombre des cautérisations a dû s'élever à 1258; plusieurs fois la rétention d'urine est survenue à la suite de cette petite opération et il a fallu faire la ponction de la vessie.
(5) Leroy d'Étiolles, Traité des angusties ou rétrécissements de l'urétlire et de' leur traitement rationnel. Paris, 1845.
(6) Théodore Ducamp, Traité des rétentions d'urine causées par le rétrécissement: de l'urèthre. Paris, 1822.
(7) Voy. le rapport de Percy en date du 6 mai 1822 dans l'ouvrage précédemment cité.
1835] LA LITIIOTRITIE. 215
par un tube en platine ouvert au deux bouts et muni d'un mandrin de même métal dont l'extrémité vésicale présente une cuvette destinée à contenir le nitrate d'argent et se termine par un bouton qui sert d'obturateur à la canule lorsque l'instrument est fermé. Quand celui-ci a pénétré, il suffît de tirer à soi la canule pour mettre à nu la cuvette du mandrin et faire agir le caustique. Lallemand se servait de sondes de deux formes principales, l'une droite pour la portion pénienne, l'autre courbe pour les parties profondes, et comme il était impossible de faire tourner le mandrin dans celle-ci pour présenter le caustique à tous les points de la circonférence du canal, la sonde courbe était pourvue de quatre mandrins portant leur cuvette sur quatre points différents de leur pourtour. Lallemand faisait suivre la cautérisation de la dilatation, mais il n'avait adopté ni les dilatateurs à insufflation ni les bougies à ventre de Ducamp. Il se servait de bougies courbes (l). Cette méthode, ainsi rajeunie, présentée avec le talent d'exposition que l'auteur possédait à un si haut degré, fut accueillie avec plus de faveur encore que ne l'avait été celle de Ducamp, surtout par les chirurgiens du Midi. Ils en abusèrent à tel point que Lallemand sévit obligé de protester contre dg pareilles exagérations. Ils y restèrent longtemps fidèles et ont cherché à la faire revivre alors qu'on l'avait depuis longtemps abandonnée. La cautérisation latérale, quoique supérieure à la cautérisation directe, était au fond passible des mêmes reproches ; î'anatomie pathologique ne tarda pas à montrer qu'elle était irrationnelle en théorie, et l'expérience prouva qu'elle était, dans la pratique, dangereuse et inefficace. Lorsqu'on attribuait les rétrécissements à des fongosités ou à des ulcérations, il était permis d'espérer de détruire les premières et de faire cicatriser les secondes à l'aide du nitrate d'argent; mais lorsqu'une étude plus approfondie eut établi que, dans l'immense majorité des cas, la muqueuse de l'urèthre est étrangère à la coarctation, que celle-ci est déterminée par l'épaississement et l'induration du tissu sous-muqueux (2), on comprit que la cautérisation superficielle du nitrate d'argent ne pouvait pas modifier un état semblable; on constata de plus que ces applications répétées engendraient un tissu inodulaire par l'effet duquel le rétrécissement devenait plus dense et plus inextensible qu'il ne l'était auparavant. L'abus qu'on avait fait de ce traitement à l'époque où Ducaaip et Lallemand le remirent en honneur donna, quelques années après^ des occasions si fréquentes de constater ce résultat, que la cautérisation latérale tomba bientôt dans un discrédit aussi complet que la cautérisation directe, en France comme en Angleterre. A l'époque à laquelle se termine cette période, elle ne comptait pks dans les deux pays que de très-rares
(1) Lallemand, Observations sur les maladies des organes génito-urinaires, 1825, 1827. ,
(2 Cette question a été élucidée au début par les travaux de Lallemand et de Jules Guério, et depuis par ceux d'Alph. Guérin, de Reybard et d'Henry Thompson.
216 PUOGUÈS EN CUmUHCIE : DEUXIÈME PÉP.IODE. [1814-
partisans (1). Une méthode nouvelle et presque exclusivement française venait de naître et avait déjà acquis une importance qui n'a fait que s'accroître depuis.
Uréthrolomie. — Nous considérons celte opération comme de date moderne, parce que c'est de nos jours seulement qu'elle a acquis un caractère de précision et d'exactitude suffisant pour la faire entrer dans la pratique. Comme idée première, elle est plus vieille encore que la cautérisation. L'uréthrotomie externe était connue des Arabes. Avicenne en parle comme d'une opération usuelle; Tolet et CoUot y avaient souvent recours, et la boutonnière a été décrite de tout temps dans les livres classiques. L'uréthrotomie interne remonte à A. Paré, dans les œuvres duquel on trouve les procédés modernes de la résection et de la ràpure tels qu'Amussat et Desruelles les ont indiqués depuis; m.ais les trois instruments qu'il décrit pour couper et comminuer les carnosités (2), la sonde courbe que Francisco Diaz imagina dans le même but en 1576, l'uréthrotome, reposant sur le même principe que Physick proposa en 1 795 (3), ne constituaient que des tentatives avortées comme celles qu'on retrouve toujours dans l'histoire de l'art chirurgical lorsqu'on veut prendre la peine de les chercher, que des essais sans retentissement, inconnus de ceux-là même qui ont plus tard fécondé la méthode. C'est au commencement du siècle qu'elle est née. En 1819, Arnott eut le premier l'idée de diviser les rétrécissements d'arrière en avant, après les avo:r ponctionnés, et proposa dans ce but un instrument à deux lames qui s'écartaient après avoir franchi l'obstacle; il en avait imaginé un autre à tranchant circulaire, agissant comme une couronne de trépan. — En 1823, Mac Ghie fit connaîre un uréthrotome assez semblable à ceux de Francisco Diaz et de Physick, mais muni de plus d'un petit conducteur destiné à précéder et à guider la lame dans le rétrécissement. C'est la même année queCiî^iale inventa son uréthrotome à lame cachée pour débrider le méat urinaire et les rétrécissements voisins de lafosse naviculaire, et à la même époque Ashmead, Despiney, Dieffenbach, Horner, etc., proposèrent dans le même but des instruments analogues.
En 1824, Amussat présenta à l'Académie trois instruments : un coupebride, ressemblant à s'y méprendre à celui que A. Paré a décrit pour pincer et comminuer les carnosités (4), et deux scarificateurs; le pre-
(1) Les modifications apportées plus tard par Ség-alas et par Leroy à la soude de Lallemand ne l'ont pas réhabilitée. On ne l'emploie guère aujourd'hui que lorsqu'il s'agit de combattre un reste d'inflammation ou de tarir un écoulement persistant, encore y parvient-on aussi bien par la dilatation progressive.
(2) A. Paré, Œuvres complètes, édition de 1664', De la grosse vérole, livre XlXf, p. 458, édit. Malgaigne. Paris, 1840, t. II.
(3) Dorsey, Eléments de chirurgie, 1813, t. II, p. 140.
(4) Il y a pourtant entre eux cette différence que, dans l'instrument d'A. Paré, c'est le bouton terminal qui est tranchant, et dans celui d'Amussat, c'est le bout de la canule.
ISOf)] LA LITIIOTRITIE. 217
mier en date était constitué par une canule munie à son extrémité d'un ren- Hement olivaire en acier armé de huit petites crêtes tranchantes, et par un mandrin boutonné destiné à leur servir de guide; dans le second, la section était opérée par un mandi'in armé d'une petite lame cachée dans la canule quand l'instrument était fermé, et venant se présenter à une Li^iiancrure lorsqu'on voulait le faire agir. Ces instruments étaient encore très-imparfaits, mais l'élan était donné et la méthode crée. Il né s'agissait plus que de perfectionner ces moyens d'action, et nous avons montré déjà à quel point l'esprit des chirurgiens était fertile en pareille matière. Leroy d'Étiolles, Civiale, Ségalas, Guillon, PJcord, Phillips et une foule d'autres, imaginèrent des uréthrotomes des formes les plus variées (1), et publièrent des observations favorables à la nouvelle méthode. A leurs yeux cependant elle ne constituait encore qu'une opération préliminaire qui réclamait le concours ultérieur de la dilatation ou de la cautérisation. Leurs instruments n'agissaient sur les rétrécissements qu'avec la plus grande réserve ; ils se bornaient à. les scarifier comme pour préparer la voie et hâter la guérison. Amussat regardait l'association des trois méthodes comme indispensable, et Leroy d'Étiolles trouvait beaucoup plus sûr de faire suivre les scarifications par la cautérisation ou par une dilatation de quelques jours, afin de prévenir la réunion des lambeaux de la plaie (:2). Piéduite à un pareil rôle, l'uréthrotomie ne pouvait pas conque- . rir un grand nombre de partisans. La plupart des chirurgiens et des spécialistes s'y iPxOntrèrent opposés. L'incision de l'urèthre était trop souvent suivie d'accidents graves pour qu'il leur parût prudent de faire courir aux malades de pareils dangers en vue d'un résultat incomplet. Aussi la méthode nouvelle, malgré les efforts de ses promoteurs, perdait-elle chaque jour du terrain, lorsqu'en 1833 Reybard lui fit faire un pas considérable et la remit de nouveau en faveur. Après avoir longtemps hésité entre l'insuffisance des scarifications et le danger des incisions profondes, il finit par se rassurer sur les conséquences de celles-ci. Des études anatomiques suivies d'expériences sur les animaux confirmèrent à cet égard les faits de sa pratique et lui prouvèrent que si les scarifications supertieielles étaient inoffensives en elles-mêmes, la dilatation, qu'il fallait employer immédiatement après, n'était pas dans le même cas; que les sondes, ne rencontrant plus de résistance après la section de la bride, déchiraient, décollaient, contusionnaient la muqueuse de Furèthre, et que c'était à ces violences qu'il fallait attribuer les accidents observés après l'opération.
(Il La plupart de ces instruments sont décrits et figurés dans l'Arsenal de la chirurgie contemporaine, de Gaujot et Spillmann, dans les Traités des maladies des voies iirinaires, de Yoillemier, t. I, p. 552 et suivantes, et d'Henry Thompson, traduit par Martin Labarraque et Campenon, 1864-. Les autres sont reproduits dans l'atlas de Bourgery et Jacob, t. VI, planche SI, et dans les catalogues de Charrière.
(2) Leroy d'Étiolles, Traité des angusties, 1845, p. 54-6.
Il pensa qu'on y échapperait d'une manière à peu près constante en incisant franchement le rétrécissement dans toute son épaisseur, de manière à rejidre inutile l'intervenlion hrutale de la dilatation. Pour atteindre ce but, il inventa un uréthrotome composé d'une canule dans laqueileglisse un mandrin pourvu à son extrémité d'un petit précurseur en baleine assez mince et assez flexible pour pénétrer dans le rétrécissement, et de deux lames qui le suivent et qui, cachées dans l'intérieur de la canule, s'en dégagent latéralement lorsqu'on pousse le mandrin. Le rétrécissement se trouve ainsi divisé sur deux points opposés et dans une étendue limitée à l'avance (1). Cet instrument, dont il s'est servi pendant longtemps, a depuis fait place entre ses mains à d'autres plus compliqués et ayant une sphère d'action beaucoup plus étendue; mais ils appartiennent à une autre phase de l'histoire de l'uréthrotomie et nous aurons à y revenir plus tard. Bornons-nous à constater pour le moment ce premier pas fait dans la voie des incisions uréthrales. Il eut une influence décisive sur les destinées de la méthode. Les scarifications furent abandonnées, et, en France comme à l'étranger, les chirurgiens modifièrent à l'envi leurs uréthrotomes de manière à agir à de plus. grandes profondeurs. A des craintes exagérées succéda bientôt une audaceaveugle, et Reybard fut le premier à tomber dans ces exagérations.
ARTICLE II
Pendant que la lithotritie se traçait sa route en dehors des voies officielles, une autre branche de la chirurgie se constituait par des moyens analogues, sous l'impulsion du même courant d'idées, et rompait sur un autre point le cercle étroit dans lequel le xyiii*^ siècle avait enfermé notre art. C'est pendant le cours de la période que nous traversons que la chirurgie réparatrice s'est établie sur des bases scientifiques. Jusqu'alors le traitement des difformités congénitales ou accidentelles n'avait guère été exploité qu'au point de vue industriel. De loin en loin des médecins peu connus s'étaient consacrés à cette branche lucrative, maisils n'avaient guère fait que perfectionner les pratiques traditionnelles- Quelques machines usitées dans le traitement des déviations de l'épine et des pieds bots constituaient tout le bagage de l'orthopédie; la ténotomie était à peine née et la chirurgie plastique n'allait pas au delà de la restauration du nez; encore cette triste opération figurait-elle plutôt dans la science à titre de curiosité que comme méthode consacrée.
(1) On trouvera la description de cet instrument dans un mémoire de l'auteur inséré dans la Gazette médicale de Paris, 1839, p. 561; dans le Traité pratique des rétrécissements du canal de l'urèlhre, par Reybard, p. 2, fig. 4, 7, 8; dans Guujot et Spillmann, Arsenal de la chirurgie contemporaine, t. II.
1835J LA CllIRUHGIE RÉt>ARATRICE. 219
jJ lor. — Orthopédie.
Bien que rorthopédie raisonnée n'ait véritablement pris naissance que de nos jours, nous devons convenir toutefois, pour être juste envers les temps comme envers les hommes, qu'elle avait été l'objet de quelques travaux sérieux pendant la seconde moitié du xviii'^ siècle. Andry lui a donné la première impulsion, en 1741, par la publication d'un ouvrage dans lequel il passait en revue toutes les difformités, toutes les imperfections physiques qui peuvent affliger l'enfance (I). Andry était professeur de médecine au collège royal de France depuis quarante ans, il avait été appelé en 17:24 au décanat de la faculté de Montpellier, c'était par conséquent un homme considérable, et son livre fut accueilli avec une faveur qu'il méritait du reste par lui-même; c'était le premier ouvrage qui embrassât l'orthopédie dans son ensemble, et il devait s'écouler de longues années avant qu'il en parût un second.
En 17G8, Levacher présenta à l'Académie royale de chirurgie une machine de son invention qu'il employait depuis quatre ans, avec laquelle il avait la prétention de guérir toutes les courbures de l'épine chez les enfants de douze à treize ans, et d'améliorer la situation de ceux qui avaient dépassé cet àg€(2). Il prenait à témoin de ses guérisons merveilleuses les membres les plus illustres de la compagnie, Louis, Ruffel, Lamartinière, etc. L'Académie accueillit cette communication avec d'autant plus d'empressement que l'art manquait de moyens pour atteindre ce but, et que c'était la première appMcation raisonnable des forces mécaniques au traitement des difformités. Quelques années après. Portai fit paraître son livre (3). A peu près à la même époque, un chirurgien suisse, Venel, faisait faire à l'orthopédie un pas plus important. Yenel était un élève de Cabanis et de Tronchin ; en 17G9, il avait ouvert à Yverdun une école de sages-femmes et avait composé pour elles un ouvrage classique; en 1779, il retourna à Montpellier pour y compléter ses études sur les difformités, et revint cà Orbe (canton de Vaux), où il forma un établissement orthopédique dans lequel accoururent les malades de tous les pays voisins. Yenel s'était surtout rendu célèbre dans le traitement des pieds bots. Il avait guéri, après vingt-deux mois de traitement, le docteur AYantzel, qui fit connaître sa méthode en 1708, et l'appareil dont il se servait fit un grand bruit à cette époque sous le nom de
(1) Andry, conseiller du roy, l'Orthopédie ou l'Art de prévenir et de corriger dans les enfants les difformités du corps, le tout par des moyens à la portée des pères et des mères, et des personnes qui ont des enfants à élever. Paris, 1741, 2 vol. in-12.
(2i Levacher, Nouveaux moyens de prévenir et de cjuérir les courbures de l'épine. {Mémoires de l'Académie royale de cliirurgie, dixième volume in-12, p. 37, deuxième partie.)
(3) Portai, Sur la nature et le traitement du rachitisme ou des courbures de la colonne vertébrale et de celles des extrémités supérieures et mférieures. Paris, 1779, in-S".
±20 PROGRÈS EN CHIRURGIE : DEUXIÈME PÉRIODE. Jlbli-
sabot de Vend. Son élève Jaccard, qui lui avait succédé en 1793, modifia cet appareil et le fit connaître à d'Ivernois, qui, vingt-deux ans après, l'employa avec grand succès à Paris (1). Venel ne s'était pas borné au traitement des pieds bots. A l'époque où Levacher présentait sa machine à l'Académie de chirurgie, le médecin suisse appliquait le premier l'extension horizontale aux déviations de la taille, et inventait ces lits mécaniques qui devaientjouir, trente ans plus tard, d'une si prodigieuse faveur ('2). L'orthopédie, du reste, devenait partout à la mode ; Typhaine et Verdier Texploilaient à Paris, Jakson à Londres, Bruckner en Allemagne; enfin le travail de Scarpa sur les pieds bots vint lui donner le caractère scientique qui lui avait jusqu'alors fait défaut (3). C'était la première fois que l'anatomie et la physiologie pathologiques étaient appliquées d'une manière sérieuse au traitement des difformités. Ce mémoire fit époque dans leur histoire, et pourtant, sous le rapport du traitement, Scarpa n'avait pas fait avancer la question. Son appareil lourd et compliqué était bien inférieur au sabot de Yenel; mais celui-ci ne fut connu en France qu'en 1813, époque àlaquelle d'Ivernois le rapporta do Suisse, ainsi que nous Pavons dit. Le lit à extension du chirurgien suisse mit bien plus de temps encore à nous parvenir, et c'est d'Allemagne qu'il nous arriva. La brochure publiée en 1788 par Venel (i) tomba par hasard entre les mains d'un coutelier de Wurzbourg, Heine, qui, séduit par la description de son lit mécanique, entreprit d'en construire de semblables. L'usage s'en répandit en Allemagne, il pénétra en Angleterre où il fit concurrence au lit de Darwin, et la vogue de ces appareils devint bientôt telle qu'ils passèrent des établissements orthopédiques dans les pensionnats, dont ils devinrent le meuble indispensable. Chaque chef d'institution voulut avoir le sien, et, bon gré mal gré, tous les enfants atteints de déviations du rachis y furent étendus sans pitié. La Société de médecine de Londres finit par s'émouvoir de cet excès de zèle orthopédique, et en 18'22 elle mit au concours, pour le prix fondé par Hunter, la question du traitement des ditïormités de l'épine par les lits mécaniques. Bampfield remporta le prix et publia en 18:24 un iv?i\[Q cx-professo ; (5)
(Ij D'Ivernois le fit connaître à la Société du cercle médical et le publia dans son Essai sur Ut torsion des pieds Paris, 1817, in-S". Cette même année, Jaccard adressa à Léveillé, pour les collections delà faculté, le véritable sabot de Venel, en réclamant comme sa propriété celui que d'Ivernois avait employé à Paris.
(2) Venel fit connaître son lit mécanique en 1788. On en trouve la description et le dessin dans le Manuel pratique d'orthopédie publié par Mellet. Paris, 1835, p. 169, fig. 6.
(3) Antonio Scarpa, Memoria chirurgica sut piedi torti congeniti dei fanciulli et sulla maniera di correrjgere questa difformita, in-i». Pavia, 1803.
(4) Venel (André-Josepb), Description de plusieurs nouveaux moyens mécaniques propres à prévenir, borner et même corriger les courbures latérales et la torsion de l'épine du dos. Lausanne, 1788, in-S".
(5) Bampfield, Essay on Car ratures and Diseuses of the 5/i/.s(e. London, 1824.
18ar>l LA CHIRURGIE RÉPARATRICE. 221
sur k-s courbures anléro-postérieures et latérales du rachis , Jolin Sha^v(l), de son côté, fit paraître une excellente monographie sur les distorsions de l'épine et des autres parties du système osseux. D'autres auteurs anglais, Charles Bell, Jarrold, Dodds, Ward, s'occupèrent du même sujet dans des écrits qui contribuèrent à l'éclairer et à diminuer la confiance aveugle que ces machines inspiraient dans leur pays et sur le continent. Elles jouissaient en France de la même faveur et s'y étaient également introduites par une voie extra-scientifique. En 1820, un commerçant nommé Milly vint consulter d'Ivernois pour une courbure antéro-postérieure du rachis; d'Ivernois, qui ne s'occupait pas des dilïormiîés de la taille, lui indiqua l'établissement de Wurzbourg comme spécialement destiné au traitement de ce genre d'aflfections. Milly s'y rendit, il rapporta à son retour le dessin du lit de Heise, et en 1823 il créa à Chaillot une maison analogue à celle qu'il venait de quitter. Il existait déjà en France un établissement semblable fondé par Humbert à Morlay, petit village de la Meuse, mais on n'y admettait que des jeunes filles, et il ne pouvait eu recevoir que 35 (2). Humbert joignait le massage, les bains de vapeur, les douches, et l'usage continu des crosses, à l'emploi de son fauteuil et de son lit mécaniques (3). Ce dernier reposait sur les mêmes principes que celui de Venel, mais il lui était inférieur dans l'application. Ces deux établissements se firent quelque temps concurrence, mais il ne tarda pas à s'en former d'autres, et quelques années après on comptait à Paris sept ou huit maisons de santé consacrées au traitement spécial des difformités de la taille, sans compter les pension-* nats que les institutrices, dans leur émulation, avaient transformés en infirmerie. Les mécaniciens, stimulés par cette vogue, se mirent en frais d'imagination et se joignirent aux chirurgiens pour inventer des appareils de plus en plus perfectionnés ; aux lits de Humbert et de Heine succédèrent ceux de Jalade-Lafond, de Maisonabe, et plus tard ceux do Pravaz et de Jules Guérin. Les premiers reposaient sur un même principe, l'extension horizontale s'exerçant sur la totalité du rachis et d'une façon indirecte (4). John Shaw le premier comprit l'inconvénient de cette
(1) John Shaw, On the nature and irealment of the Distortions to luhich the spine imd Boues of the cliest are subjest, 1823.
(2j Cet établissement avait été fondé en 1821. Scoutetten, Mémoire sur les dévialions de la colonne vertébrale. {Archives générales de médecine, 183i, t. VI, p. 204.)
lo) F. Humbert, Traité des difformités du système osseux ou de l'emploi des moyens mécaniques et gymnastiques dans le traitement de ces affections. Paris, 1838, quatre vol. in-8o et atlas de 174- planches.
(4) Elle s'opérait à l'aide d'un levier dans le lit de Humbert, par des ressorts dans <elui de Heine, par des poids dans celui de Maisonabe, et par un mécanisme analogue au tourne-broche dans le lit de Jalade-Lafond. (Pour la description de ces machines, voy. C.-A. Maisonabe, Orthopédie clinique sur les difformités de Vespèce humaine. l^aris, 18S4, p. 53 à 92.)
5^22 PROGRÈS EN CHlUrUGlE : DEUXIÈME PÉRIODE. [1814-
méthode et chercha à faire porter la puissance extensive sur le point déformé seulement; il composa son appareil de plateaux mobiles susceptibles de s'écarter en entraînant dans leur mouvement le segment du corps qui s'y trouvait fixé; il fit de plus, à l'exemple de Darw^in, concourir le poids du corps à l'extension en donnant de l'inclinaison au plan sur lequel il reposait. Pravaz adopta ce principe dans son établissement gymnastico-orthopédique, et fit construire des lits à deux compartiments ou plans susceptibles de s'écarter (i). Jules Guérin a perfectionné depuis cette méthode en créant son lit à extension sigmoïde, dans leque on peut faire varier à volonté sur un même plan l'inclinaison réciproque de chaque plateau, de façon à corriger les inclinaisons latérales (2).
Cependant l'abus des lits orthopédiques rencontrait une vive opposition de la part des médecins. Lachaise s'attacha à les combattre en leur opposant les avantages de la gymnastique (3) ; Pravaz, beaucoup moins absolu que ses collègues, démontra par des raisonnements et par des faits les dangers de leur application empirique au traitement de toutes les déviations ; il prouva que l'extension passive de la colonne vertébrale ne devait être qu'un moyen accessoire, et revenant aux sages préceptes d'Andry, aux excellentes vues de Portai, il fit de la gymnastique et de son application au traitement de chaque difformité en particulier la base de ses traitements (î). Cette doctrine se concilia l'esprit de tous les médecins désintéressés, et l'Académie de médecine s'y rallia à son tour; c'est du moins ce qu'on peut conclure du rapport fait par Thillaye sur les lits de Lafond et Maisonabe (5).
L'orthopédie était complètement entrée dans cette voie, lorsque en 1825, Delpech, qui s'occupait depuis douze ans du traitement des difformités, et qui avait été frappé, comme les écrivains anglais, des inconvénients et de l'insuffisance des appareils mécaniques, conçut et réalisa la pensée de faire concourir tous les moyens dont Thygiène et la médecine disposent au traitement des déviations organiques. Il fonda, aux portes de Montpellier, l'établissement orthopédique le plus vaste et le plus complet qui existât en France. Tous les modes de traitement y furent réunis; mais Delpech, comme Lachaise, avait une prédilection marquée pour la gymnastique, qui venait d'être mise à la mode par le
(1) Voy. le feuilleton delà Gazette médicale de Paris du 8 mars 183i, n. 10. (Visite ■à V établissement gijmnastico-orthoédique du docteur Pravaz, par Rcveillé-Parisc.)
(2) Guérin (Jules), Mémoire sur l'extension sigmoïde et la flexi-on dans le traitement des déviations latérales de l'épine. Paris, 1839, in- 8".
(3) Lachaise, Précis physiologique sur les courbures de la colonne vertébrale. Paris, 1827, in-8o.
(■4) Pravaz, Méthode nouvelle pour le traitement des déviations de la colonne vertébrale. Paris, 1827, in-S».
(5) Ce rapport se terminait ainsi : « Les lits mécaniques, pour le redressement du » rachis, ne doivent jamais être considérés que comme moyens accessoires et compléj) ment d'un traitement médical bien dirigé. » (Séance du 6 septembre 1825.)
JX:jr)| LA CHIRURGIE RÉPARATRICE. 223
colonel Anioros. Il emprunta à ce dernier la plupart de ses appareils; il en inventa d'autres pour des indications spéciales; il établit un gymnase d'été, un gymnase d'hiver, une école de natation, et sûr de pouvoir contre-balancer par ces exercices puissants les inconvénients d'un repos trop prolongé et les dangers des appareils mécaniques, il put utiliser avec sécurité les machines à extension verticale, les lits de différentes formes, les chars orthopédiques, etc. Il fit connaître le résultat de ses travaux et de son expérience dans son Traité de Vorlhomorphie, dont nous avons déjà parlé. C'était, depuis le livre d'Andry, le premier ouvrage scientifique et complet qui eût encore paru sur les causes, la nature et le traitement des difformités, il y avait entre eux toute la différence que près d'un siècle d'études avait pu y apporter. Le Traité de VorlJiomorpJiie eut en France et à l'étranger un retentissement considérable, il ne fut probablement pas sans influence sur la décision que prit deux ans après l'Académie des sciences, lorsqu'elle mit au concours, pour l'un des grands prix fondés par Monlhyon, la question du traitement des difformités par la gymnastique et les appareils mécaniques (1). Le prix devait être décerné en 1832; mais sur les cinq candidats qui se présentèrent, pas un ne remplit les conditions du programme, la plupart même ne le comprirent pas; la question fut remise au concours pour 1834, et le résultat fut le même, les neuf compétiteurs qui entrèrent en lice n'ayant pu mettre l'Académie à même de vérifier l'authenticité des faits qu'ils avaient allégués. En 1836, elle ne se montra pas encore satisfaite, et ce ne fut qu'en 1837 que le prix fut décerné; mais cette fois les conditions du programme avaient été largement remplies, et sur les douze mémoires qui lui avaient été adressés, elle crut devoir en récompenser deux. Elle adjugea le grand prix de 10000 francs à Jules Guérin et un second prix de 6000 francs à Bouvier (2). Nous aurons l'occasion de retenir plus lard sur les points de doctrine soulevés dans cette lutte remarquable; nous aurons à rendre compte des débats orageux que ce sujet fit éclore quelques années plus tard ; bornons-nous à constater qu'à l'époque où ces prix furent décernés, les ressources de l'orthopédie se bornaient encore à l'application des appareils et de la gymnastique. Il n'est question que de ces deux ordres de moyens thérapeutiques dans le
(I) La question posée à la séance publique du 19 juillet 1830 était celle-ci : « Dé- » terminer par une série de faits et d'observations authentiques quels sont les avan- » tages et les inconvénients des moyens mécaniques et gymnastiques appliqués à la » cure des difformités du système osseux. »
d) La commission, composée de Dulong, Savart, Magendie, Serres, Larroy, Roux, Double, rapporteur, avait eu à dépouiller vingt-cinq gros in-folio manuscrits (seize volumes pour J. Guérin et neuf pour Botivierj. Elle avait consacré soixante et quelques séances aux démonstrations, aux expériences, aux discussions préalables, et Double, en terminant son long rapport, déclarait qu'on trouverait difficilement dans les fastes académiques un exemple de concours supérieur à celui dont il rendait compte (ce rapport est publié in extenso dans la Gazette médicale de Paris, 1837, n" 34-, p. 528 et suiV.).
programme proposé par l'Académie et dans les mémoires des deux concurrenls couronnés. La ténotomie,qui devait bientôt occuper une si large place dans le traitement des difformités, y est à peine mentionnée. Jules Ciuérin, qui devait la pousser plus tard jusqu'à ses dernières limites, n'en parle pas encore (i); le long rapport de Double ne lui consacre que trois lignes, et c'est pour rappeler les observations nouvelles faites par M. Bouvier sur les effets de la section du tendon d'Achille que Vauteur a pratiq^iéc nn des premiers à Paris et pour laquelle il a imaginé cV ingénieux, et d'utiles procédés. Ldi iëwoiomie sous-cutanée comptait pourtant déjà plus de vingt ans d'existence; elle avait réalisé ses plus importantes applications, elle reposait déjà sur des faits assez nombreux et assez probants pour qu'il fût permis dès ce moment d'entrevoir l'avenir de cette métbode dont nous allons maintenant retracer les premiers pas.
g 2. — Ténotomie sons-cutanée.
C'est en France que la ténotomie a pris naissance; c'est à Delpech et à Dupuytren qu'il faut la faire remonter; l'Allemagne n'a fait qu'en féconder les germes, Stromeyer et Dieffenbacb ne sont venus qu'en second lieu. Assurément on avait avant eux coupé des tendons et des muscles;" Lorenz en 1784 (2), Sartorius en 1806 (3), Micbaëlis en 1809 (-4) avaient sectionné le tendon d'Achille, avant Delpech, pour redresser des pieds bots, et cent quatre-vingts ans avant Dupuytren, en lGil,lsaciusMinius, cité par Tulpius, avait coupé le sterno-mastoidien pour redresser un torticolis, il avait été imité par Job à Meckren, Blasius, Roonhuysen, Tenbaaf, etc. Richler avait décrit avec soin celte opération et le traitement consécutif qu'elle exige, mais toutes ces sections avaient été faites à ciel ouvert, et personne n'avait encore songé à la ténotomie sous-cutanée. Les dangers de la pénétration de l'air étaient pourtant un article de foi pour les chirurgiens du xviii'' siècle. Desault, B<?11 et Bromlield avaient proposé et mis à exécution des procédés opératoires pour s'en garantir
(1) Il faisait alors assez peu de cas de cette méthode, puisqu'il a écrit que de 1830 à 1837 on ne peut citer de remarquable que la section du tendon d'Achille remise en honneur et mieux précisée par Stromeyer. (Beitràge zur operativen Oiiliopadih. Hannover, 1838.)
[-2) Thillenius (de Francfort), consulté pour une jeune fille de dix-sept ans, lui fit sectionner le tendon d'Achille par Lorenz; l'opération fut faite le 26 mars 1784, et le traitement dura jusqu'au 12 mai.
(3) Sartorius fit cette opération de la même manière en 1806. La date de 1812 assignée par les auteurs est celle de la publication de l'observation.
(4) Michaëlis en 1809, et non en 1811, coupa le tendon d'Acliillc dans le tiers de son diamètre, et répéta plusieurs fois cette opération depuis; mais, d'après Stromeyer s'il a sectionné le tendon en entier, c'est sans le savoir.
JSous avons emprunté ces tro's citations à Ch. Phillips : De la lênoionvie sous-cutanée. Paris, 18il, p. i5.
1805) LA CiiillLUGIK RÉPAKATRSCK. !225
dans rextirpatioii des corps;^élrangers du genoU; Abeniethy et lioyer s'étaient également préoccupés d'éviter son action dans l'ouverture des abcès par congestion ; ils conseillaient tous deux de faire la ponction avec un instrument très-étroit, de le plonger très-obliquement en tendant fortement la peau de manière à détruire le parallélisme (1), mais on n'avait pas encore réuni les deux éléments de la ténotomie sous-cutanée, et c'est à Delpech que revient cet honneur. C'est à tort, comme nous l'avons dit, que les Allemands le revendiquent en faveur de Stromeyer, dont la première section tendineuse est de quinze ans postérieure à celle de Delpech. îl serait plus juste d'en faire remonter la première pensée à Hunter. Hunter s'était rompu le tendon d'Achille en dansant; ("et accident étrange le conduisit à réfléchir sur le mécanisme de la consolidation de ce tendon, et en 1767 il entreprit des expériences sur les chiens pour l'étudier à fond {^). Il le coupait à l'aide d'une aiguille à cataracte qu'il introduisait sous la peau à quelque distance du tendon. Les aiguilles à cataracte d'alors se terminaient par un fer de lance fort et solide; c'était donc bien une ténotomie sous-cutanée qu'il exécutait ainsi, mais ce n'était à ses yeux qu'une expérimentation scientifique, il n'avait pas la pensée d'en faire sortir une méthode thérapeutique. îl est extrêmement douteux que Delpech ait eu connaissance de ces précédents, toujours est-il qu'il ne les mentionne pas et que ce n'est pas là ce qui le guidait lorsqu'il pratiqua sa première opération, le 19 mai 1816. Il est facile de s'en convaincre en lisant la longue et intéressante observation qu'il a consignée in extenso dans sa Chirurgie clinique (o). Il s'agissait d'un pied équin des plus prononcés chez un enfant de neuf ans. L'âge du sujet, la gravité du vice de conformation ne laissaient aucune chance de réussir à l'aide des appareils; Delpech, se souvenant des faits de rupture du tendon d'Achille qu'il avait observés et dans lesquels la réunion s'était opérée avec l'intermédiaire d'un tissu accidentel, pensa qu'on pomTait dans ce cas imiter la nature et couper Je tendon dans son entier, en laissant subsister la peau qui le recouvre, et par conséquent sans le laisser exposé au contact de Vair et des pièces d' appareil. Après avoir mûrement pesé toutes les chances, en homme pénétré de l'importance de ce qu'il va tenter, il en fit la proposition aux parents. Ceux-ci consultèrent un grand nombre de médecins, qui traitèrent le projet de folie, et cependant, au bout d'un mois, ils se décidèrent. Delpech plongea un bis-
il) John Albernethy décrit ce procédé dans un mémoire sur les abcès lombaires qu'on trouvé inséré dans ses œuvres chirurgicales à la fin du xvnF siècle. (Bouvier, BuUdin de l'Académie de médecine, 1857, t. XXII, p. 637.)
("2} John Hunter, Œuvres complètes, traduites par G. lîicheijt. Paris, IS13, t. L, leçons sur les principes de la chirurgie, p. 492.
(3; J. Delpech, Chirurgie clinique de Montpellier, etc. Paris, 1<8:23-182:S, deux volumes in-i», t. I, p. 177, observation n. VII. Celte observation n'a pas mains de quinze pages in-i". C'est un modèle d'exposition et de discussion cliniques.
J. RocHARD. — Chirurgie franc. 15
touri droit en avant du tendon, il le (it passer d'outre en outre, de manière à diviser la peau des deux côtés dans une étendue d'un pouce et le tissu cellulaire en même temps; puis, s'armant d'un bistouri convexe, il coupa le tendon d'avant en arrière, sans toucher à la peau. Delpech mit le membre dans l'extension pour rapprocher les deux bouts divisés, et ne réunit pas les lèvres de la plaie; elles suppurèrent, il y eut une exfoliation superficielle, mais au bout de vingt-huit jours on put fléchir le pied, et en fin de compte le succès fut complet et la guérison définitive, ainsi que Bouvier à pu le constater vingt ans après, par l'examen du malade.
Si nous sommes entré dans quelques détails au sujet de cette opération justement célèbre, c'est parce qu'il n'y manque rien pour établir les droits de Delpech à la priorité. Des données scientifiques positives et admirablement déduites l'ont conduit à l'entreprendre; il s'est proposé le but que poursuit la ténotomie moderne, celui de soustraire la section tendineuse au contact de l'air et d'obtenir la réunion à l'aide d'un tissu fibreux de formation nouvelle, enfin il a complètement réussi. Que ses incisions aient été trop longues, qu'il ait omis de les réunir par première intention, qu'il ait mis le pied dans l'extension au lieu d'opérer le redresse-' ment immédiat, on n'en trouve pas moins dans ce fait les trois éléments de toute découverte chirurgicale : l'idée scientifique qui guide l'opéraîieur, le moyen qui la réalise et le succès qui la consacre. Lorsque, quinze ans après, Stromeyer ressuscita cette opération, que Delpech avait abandonnée parce qu'il n'avait pas su résister à l'opposition qu'il avait rencontrée à Montpellier et à Paris, Stromeyer, lui aussi, fit deux ouvertures (1); il les fit plus petites, il est vrai, et il en obtint la cicatrisation immédiate. C'était un progrès, mais ce progrès en attendait d'autres; il mit le membre dans l'extension, comme l'avait fait Delpech, et ce ne fut que plus tard qu'on reconnut l'avantage de le redresser immédiatement.
Si l'on a contesté à Delpech la priorité de son opération, on n'a jamais songé à disputer à Dupuytren celle de la myolomie sous- cutanée. Les chirurgiens qui avaient avant lui coupé le sterno-mastoïdien l'avaient fait à l'air libre et n'avaient pas respecté la peau (2). Minius avait même commencé par la diviser avec un caustique, et Boyer, dans le septième volume de son Traité des maladies chirurgicales, publié en 1821, conseille encore de couper les tissus couche par couche, en y comprenant le muscle. Dupuytren, en 1822, en fit le premier la section souscutanée; il pratiqua près de son bord interne une incision par laquelle il introduisit sous la face pos.térieure du muscle un bistouri boutonné dont il conduisit l'extrémité jusqu'au bord externe ; puis, tournant le tranchant vers le muscle, il le coupa d'arrière en avant sans diviser la peau. C'est
(1) Ch. Phillips, Ténotomie sous-cutanée. Paris, ISM, p. 4-6.
(2) Roonhuysen souleva la peau et le muscle et les coupa de dedans en dehors, riorian fit sa section avec des ciseaux.
exactement ainsi qu'on procède aujourd'hui, et cependant cette opération si nouvelle fut à peine remarquée en France. Dupuytren, qui d'ordinaire attachait tant de prix à ses moindres créations, ne parut pas prendre intérêt à celle-là, bien qu'il fût arrivé du premier coup à la perfection dans le procédé opératoire, et son entourage fit comme lui. Il n'en fut pas de même à l'étranger. A peine Animon eut-il publié l'observation à Leipzig (1), qu'elle fut traduite en anglais par Avril, reproduite la même année (18^3) par Froriep (de Weimar) dans ses Notices, et insérée en 18:21, par Michaëlis (de Berlin), dans le Journal de de Grsefe et de Walther. Il est peu de faits chirurgicaux qui aient reçu une publicité plus rapide et plus éclatante. Elle reçut en Allemagne le nom d'opération de Dupuytren. Cette méthode, aussi simple qu'avantageuse, disait Dieffenbach en 1830, rend désormais toutes les autres inutiles.
L'année même où Dupuytren inaugura la section sous-cutanée du sterno-mastoïdien, celle des brides de l'aponévrose palmaire et de l'aponévrose plantaire fut conseillée par Astley Cooper, et cette dernière fut exécutée par son neveu Bransby Cooper : « Les doigts se rétractent » quelquefois, dit A. Cooper, par suite de l'inflammation chronique de ■» leurs gaines et de l'aponévrose palmaire, à la suite des travaux excessifs » de la main soit avec le marteau, soit avec la rame ou la charrue. » Quand les gaines sont rétractées, il n'y arien à faire pour le soulage- » ment du malade ; mais quand la rétraction est due à l'aponévrose et » que la bandelette contractée est étroite, on peut avec avantage en )) faire la division avec un bistouri étroit à travers une plaie très-pet y> étendue des téguments, et placer le doigt sur une attelle pour le main » tenir dans l'extension. Mon neveu, M. Bransby Cooper, a pratique » avec succès cette opération sur un fermier qui, par suite d'une ré- » traction semblable, ne pouvait pas se livrer à ses occupations ordi- )> naires (2). »
Nous avons reproduit textuellement ce passage si souvent cité, pour prouver qu'il n'y est nullement question de section sous-cutanée; qu'A. Cooper ne parle pas de glisser un bistouri sous la peau ni de respecter celle-ci dans les points où elle recouvre la bride, ainsi que le lui fait dire Gogrand (d'Aix) (3),
Quoi qu'il en soit, la section orthopédique des tendons est née en 1816, et celle des muscles en 182:2. Toutes deux ont vu le jour en France ;^elles sont l'œuvre des deux plus grands chirurgiens de l'époque;
(1) Ammon, Parallèle der Franz, und Deutschen.
(■2) Astley Cooper, Œuvres chirurgicales. Traité des luxations, chapitre de la luxation des doigts et des orteils. Traduction de Chassaignac et Richelot. Paris, 1837, p. 122.
(3) Goyrand (d'Aix), De la rétraction permanente des doigts. Nouvelles recherches sur la nature, les causes et le traitement prophylactique et curatlf de cette infirmité. {Galette médicale de Paris, 1835, p. 4-85.)
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toutes deux y sont demeurées stériles, et il a fallu qu'elles allassent se faire naturaliser en Allemagne pour nous revenir neuf ans après comme une nouveauté. Hâtons-nous de dire toutefois que les vétérinaires franrais, plus avisés que les chirurgiens, s'en emparèrent dès 1820, et que leurs expériences multipliées avaient démontré depuis longtemps les avantages et l'innocuité de la ténotomie, lorsqu'elle opéra son retour parmi nous.
Stromeyer, avons-nous dit, ressuscita la section du tendon d'Acbilie en 1831, en perfectionnant notablement le procédé opératoire; mais son opération ne fut publiée qu'en 1833. A peine DiefTenbach en eut-il connaissance, qu'il porta sur ce sujet son activité dévorante. II avait, dès Î830, pratiqué plusieurs sections sous-cutanées du muscle sterno -mastoïdien, dont il avait rendu compte dans le Mamid de chirurgie de Kust (1), mais les pieds bots sont beaucoup plus communs que les tortiîolis, e! en quelques années il en redressa plus de trois cents. (jCs résultats remarquables éveillèrent enfin l'attention, et leur publication dans les Archives générales de médecine de 1835 excita en France une émulation sans égale. En moins de deux ans, les opérations de ténotomie se comptèrent par milliers; c'est V. Duval qui fit la première section sous-cutanée du tendon d'Achille à Paris, en 1835 (2). Au mois de janvier de l'année suivante, Bouvier la pratiqua à son tour, et ses travaux contribuèrent puissamment à la perfectionner et à la répandre parmi nous. V. Duval avait exécuté le procédé de Stromeyer sans y rien changer ; Bouvier posa la règle de supprimer l'une des deux ouvertures et de se servir d'un ténotome mousse pour ne pas blesser la peau (3). La même année 1836, ce savant orthopédiste fit connaître les recherches qu'il avait commencées l'année précédente sur la cicatrisation des tendons divisés, et le premier en France, depuis Dupuytren, il pratiqua îa section sous-cutanée du muscle sterno-mastoïdien, que Jules Guérin répéta l'année suivante. A partir de ce moment, l'avenir de cette méthode était assuré; nous aurons à mentionner bientôt les regrettables exagérations dans lesquelles elle est tombée; mais nous ne devons pas empiéter sur l'avenir, et il nous suffit d'avoir établi que c'est dans le cours de cette période, déjcà si riche de découvertes, que cette conquête de la chirurgie moderne a pris naissance et que ses applications les plus importantes ont été réalisées.
§ 3. ^ Autoplastie
C'est k la mêm.e époque que l'autoplastic est née et qu'elle s'est constituée -cà l'état de méthode avec ses règles, ses principes basés sur la
(i) 3 -N. Rusl's Handhudt der Cliinirgie.
(2) Lettre de V. Duval à l'Acadéiiiic de médecine, en dalo do li janvier 1836
(3) Bouvier, Section du tendon d'Acl/ille; pied-éqiiiu. liuUeiinde FAcridémie de médecive, 1836, t. I, p. 32, 199.1
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physiologie, ses indications et ses procédés sans nombre. Jusqu'alors l'art de réparer les perles de substance s'était borné à la restauration du nez. C'était, il est vrai, la plus hardie et la plus difticile de ses applications; mais cette pratique, originaire de l'Inde, se bornait à des procédés empiriques transmis de génération en génération et de famille en famille, passant des Branca aux Bojani, des Bojani à Tagiiacozzi, et qui, servilement reproduits pendant un certain nombre- d'années, retombaient ensuite dans l'oubli. Les indications nettes et précises de Celse, qui s'est montré presque prolixe dans le chapitre de son livre où il indique les moyens de rajuster les oreilles, les lèvres et le nez (1); la belle opération de génoplastie pratiquée par Franco, qui parait s'être inspiré du texte même de l'auteur latin, bien qu'il n'en fasse pas mention ; le procédé de Chopart pour la restauration de la lèvre inférieure, qui repose sur le même principe, représentaient à la fin du siècle dernier tout le passé scientifique de l'autoplastie. Deux cents ans s'étaient écoulés depuis la mort de Tagiiacozzi (2), et malgré ses succès et l'enthousiasme de ses compatriotes, la rhinoplastie était morte avec lui. A. Paré, qui avait eu l'occasion de voir un de ces nez raccoutrés en Italie, ne s'était pas montré fanatique de cette opération, dont il avait apprécié les difficultés et les imperfections avec une rare sagacité (3). Dionis regardait toutes les histoires de nez remis en place qu'on racontait de son temps comme des comptes faits à plaisir (i). Delamotte allait plus loin et traitait d'imaginaires les rhinoplasties pratiquées en Italie (5). On sait enfin ce qu'il en coula à Garengeot pour avoir appuyé de l'autorité de son nom un fait dont il avait été témoin et qui n'avait rien de plus merveilleux que les autres (G). Heister, la Faye, Morand, Winslow, Petit, n'eurent pas assez de plaisanteries et de sarcasmes pour le tourner en ridicule. L'Académie de chirurgie s'était prononcée et personne ne pensait plus à tout cela, lorsqu'on 1793 une gazette de Madras, VHircarrha, rapporta le fait d'un paria auquel Typoo-Saëb avait fait couper le nez et qui était allé se faire raccoutrer à Kumar par un habile
(1) Ccise, Traité de la médecine, livre VII, section ix. Traduction de Fouquier et Ratier, 1821, p. 118.
{i) Tagiiacozzi mourut en 1599. Ses compatriotes lui élevèrent dans ramphilhéàtre de Bologne une statue où il est représenté tenant un nez dans la main droite. Il a laissé l'indication de sa méthode dans un ouvrage intitulé De ciirtorum cJdrurgia per imitioneni, seii de naz-iiim et aurium defectti per insiiionem, a rie hactenus ignota, .'^arciendo, etc. Venetiis, 1597.
(3) A. Paré, Œuvres complètes, XXIII^ livre, chap. i). Le moijoi île conlrefaire un ne^ par artifice, édition de 166i, p. 574.
(-1) Dionis, Cours d'opérations de chirurgie, 7e édition revue par la Faye. Paris, 1773, p. .589.
(5) Mauqnest de la Motte, Traité complet de chirunjie, 3^ édition. Paiis, 1771, p. 71-2.
(6) Garengeot, Traité des opérations de chirurgie, :2e édition, t. lil, p. 55, sixième observation.
nasifeoc du pays. Quelque temps après, Thomas Gruso et James Studlay, médecins à Bombay, furent témoins de deux opérations semblables, et en 1798, Pennaut fit connaître le procédé des Koomas. En 1800, Lucas, chirurgien en chef de l'armée anglaise dans l'Inde, se procura des renseignements plus exacts et appliqua lui-même'avec un plein succès la méthode indienne. Il se hâta d'en faire part à ses confrères de Londres, mais quelques insuccès discréditèrent cette pratique, et ce ne fut qu'en 1813 que Lynx la réhabilita par les heureux résultats qu'il en obtint (1). Sutelisse et Carpue l'imitèrent. Ce dernier rassembla tous les documents relatifs à la rhinoplastie indienne, il l'essaya sur le cadavre et l'appliqua pour la première fois sur un officier dont le nez avait été détruit par la syphihs, et quelque temps après sur un capitaine, auquel il avait élé enlevé par un coup de sabre. Ces opérations faites à Londres y eurent le plus grand retentissement (2).
A partir de ce moment, l'attention ne cessa plus d'être attirée sur cet intéressant sujet. En 1816, de Grsefe, qui ne pouvait pas connaître encore les observations de Carpue (3), revint à la méthode italienne; il exécuta tant bien que mal une première fois le procédé de Tagliacozzi, mais le résultat ne fut pas brillant, bien qu'il eut été acheté au prix d'une année de souffrance. Il modifia alors le procédé itaUen, en appliquant le lambeau du bras immédiatement après l'avoir taillé, au lieu de le laisser suppurer comme le faisait le chirurgien de Bologne. Cette fois le succès fut complet, l'opération avait eu lieu le 11 septembre 1817, et le 26 octobre la guérison était achevée.
A cette même époque (1816), de Grsefe fit faire un nouveau pas à l'autoplastie en pratiquant sa première opération de blépharoplastie chez un malade auquel un érysipèle gangreneux avait enlevé la paupière inférieure. Il s'etïorça de remplacer la partie détruite avec la peau de la joue; il le fit timidement, en hésitant parce qu'il n'avait pas de précédents pour se guider, et cependant il réussit (i) ; un autre chirurgien allemand, Dzondi, en parla deux ans après dans le journal d'Hufeland ; cependant ce ne fut qu'en 1829 que cette opération prit rang dans la pratique, à la suite du succès obtenu par Fricke (de Hambourg) et de la publication de son mémoire sur la blépharoplastie (5).
(1) L. Labat, De la rhinoplastie. Paris, 1834, p. 55.
(2) La première rhinoplastie de Carpue fut pratiquée le 23 octobre 1814-; il l'a consignée, ainsi que la seconde, dans un ouvrage intitulé An accountoftwo succesfnl opérations for restmirincj a lost nose, etc., London, 1816.
(3) Le livre de Carpue ne parut qu'en 1816, et c'est le 8 mars de la même année que de Grsefe fit sa première opération sur un soldat prussien qui avait perdu le nez en 1814., sous les murs de Paris.
fi) C'est dans le cours de cette même année qu'il échoua, comme nous l'avons dit,, dans une tentative de staphylorrhaphie.
(5) J.-C.-G. Fricke, Die BiUhing neuer AugenUeder {Blepharoplastih). Um-ihow^,.
L'autoplastie n'avait encore été appliquée qu'à la réparation des difformités de la face, lorsque Werneck et Astley Cooper, chacun de leur côté, la firent entrer dans une voie nouvelle en l'appliquant pour la première fois au rétablissement de deux fonctions importantes. En 1817, Werneck fut appelé à traiter un homme de trente-cinq ans chez lequel l'ouverture buccale avait été convertie en un trou calleux par des adhérences cicatricielles résultant d'ulcères syphilitiques. Tous les effortstentes pour dilater cette ouverture avaient été inutiles. AVerneck la débrida des deux côtés pour pouvoir introduire le doigt et abaisser la mâchoire; il coupa ensuite la peau à droite et à gauche en forme d'elhpse,. enleva la portion circonscrite, en ménageant avec soin la muqueuse qu'il disséqua ensuite et qu'il rabattit sur les bords de la division où il la fixa par des points de suture ; la réunion se fit très-bien et la guérison fut parfaite au bout de dix jours (1). On a attribué cet ingénieux procédé de stomatoplastie à Dieffenbach; mais il suffit de lire l'observavation que ce dernier fit connaître en 1830 (:2) pour s'assurer de l'identité presque complète des deux modes opératoires. L'année suivante, A. Cooper atteignit par une autre voie un résultat plus important encore. Il ne s'agissait plus de rétablir une ouverture naturelle, mais d'oblitérer une fistule périnéale longue d'un pouce, assez large pour admettre une sonde du plus gros calibre et par laquelle les urines s'écoulaient en totalité. Après avoir vainement cherché à l'oblitérer par la cautérisation, désespérant de pouvoir rapprocher et réunir les bords d'une si large perte de substance, il eut la pensée de combler la brèche en taillant un lambeau dans la peau du scrotum et en le renversant sur lui-même pour le fixer à l'aide de la suture sur les bords de l'ouverture préalablement ravivés. Le succès couronna cette ingénieuse entreprise (3). L'auteur en avait compris toute la portée, et c'est en suivant celte direction que Dieffenbach, Ségalas, Alliot, Ricord, Jobert, etc., ont créé les nombreux procédés d'uréthroplastie que l'art possède aujourd'hui.
On ne se hâtait pas en France de suivre l'exemple des Anglais et des- Allemands. L'école de Paris se contentait d'applaudir à la conquête chirurgicale que J.-P. Pioux venait de réaliser en donnant le jour à la staphylorrhaphie (4) ; elle laissait les étrangers s'aventurer dans une route
(Il Rigaud, thèse de concours sur l'anaplastie, ISil, p. 100.
(2) Galette médicale de Paris, 1830, t. I, p. 85.
(3) A. Cooper, Œuvres chirurgicales complètes, traduction de Richelot et Cliassaignac. Paris, 1837, p. 577, observation 524. Deux ans après, Earle réussit par le même moyen à oblitérer une fistule périnéale de cause traumatique et de dimensions semblables. Il ne^s'était pas laissé décourager par deux tentatives infructueuses, il revint une troisième fois à la charge, et le malade guérit après deux ans de traitement. (Jobert (de Lamballe], Traité de chirurgie plastique. Paris, 1849, t. II, p. 204, observation 70.)
(4) Voy. deuxième période, ch H, art. 2, p. 168.
232 PROCHES EN CHIRURGIE : DEUXIÈME PÉRIODE. (I81i-
dont les avantages ne lui semblaient pas démontrés. Delpech fut le premier à les comprendre, c'est à lui que revient l'honneur d'avoir fait rentrer l'autoplastie dans le domaine de la chirurgie française. Ses premières tentatives remontent à 1819; elles eurent aussi la rhinoplastie pour objet (1), mais il ne se borna pas à suivre servilement l'exemple de ses devanciers; avant d'opter entre les deux méthodes qui se partageaient alors les suffrages, il les soumit à un contrôle sévère, et étudia, avec le rare esprit d'observation qui le distinguait, les phénomènes physiologiques dont les tissus transplantés sont le siège. Ses travaux sur la formation et la contraction du tissu inodulaire, ainsi que sur le rôle que joue la suppuration dans la production de ces phénomènes, lui avaient fait pressentir l'obstacle le plus redoutable, le point faible de l'autoplastie, et il fut le premier à signaler les conséquences fâcheuses de la rétraction consécutives des lambeaux que Tagliacozzi n'avait fait qu'entrevoir. Il modifia, en vue de ce travail ultérieur, les procédés de rhinoplastie usités avant lui, et après avoir expérimenté tour à tour la méthode sicilienne et la méthode indienne, il finit par s'en tenir à celle-ci et lui dut ses plus beaux succès. Dans sa première opération, faite le 2 juin 1820, il répara du même coup la moitié gauche du nez, le sac lacrymal et la paupière correspondante. Six mois après, il pratiqua cette opération d'oschéoplastie devenue célèbre et dans laquelle, après avoir retiré la verge et les testicules du sein d'un énorme éléphantiasis descendant au-dessous du mollet et pesant cinquante livres, il refit un scrotum et reconstitua le fourreau de la verge avec des lambeaux taillés sur le pédicule de cette énorme tumeur (2). C'est à lui qu'on doit les premières tentatives- de chéiloplastie avec torsion du pédicule et doublement du lambeau, idée à laquelle l'avaient conduit ses observations sur la transformation des tissus dont les conditions physiologiques sont changées (3). Delpech avait basé sur la méthode indienne l'avenir de l'autoplastie, c'était le courant des idées • de l'époque; la méthode sicilienne tendait à disparaître, et l'on avait oublié les indications de Gelse et les opérations de Franco et de Chopart. Il était réservé à un de nos plus illustres compatriotes de faire revivre cette méthode à laquelle appartenait l'avenir et qui devait bientôt prendre le premier rang en autoplastie, sous le nom de méthode française. En 1820, le docteur Zinck, chirurgien-major de l'hôpital de Givet,
(1) La première rhinoplastie qu'il a consignée dans sa Chirurgie clinique porte la date du "2\ janvier 18r20; mais Labat dit lui en avoir vu pratiquer une en 1819. Dans le cours des années suivantes, il eut douze fois l'occasion d'y recourir. C'est le cliirurgien de cette époque qui l'a faite le plus souvent, et depuis il n'a été dépassé que par Dietfenbach.
(2) Voy. cette observation et les dessins qui l'accompagnent dans sa Chirurgie clinique de Montpellier. Paris, 1823.
(3) Ces essais eurent lieu en 1823. C'est à la même époque qu'il tenta, mais sans succès, d'appliquer la méthode indienne à la réparation d'\mp fistule uréthro-pénienno en prenant un lamlicau cutané dans l'aine gauche.
1835] LA CH!RUR(ilF. RÉl'ARATr.K'.E. t^^^ '
adressa à Larrey un sous-oftîcier qui dix-huit mois auparavant avait tenté de se suicider en se tirant un coup de pistolet dans la bouche, La partie antérieure de la voûte palatine et le nez avaient été emportés et remplacés par une énorme échancrure de l'aspect le plus repoussant. Larrey détacha les téguments adhérents et rétractés dans tout le pourtour de cette horrible ouverture, il sépara les ailes du nez et la lèvre supérieure de leurs adhérences anormales aux bords de l'échancrure palatine, et après avoir ainsi isolé toutes les parties qui appartenaient primitivement au nez, il en rafraîchit les bords avec des ciseaux bien évidés et les rapprocha par la suture. Le succès fut complet, et le :22 février 1 82 1 , Larrey présenta le sujet à la Société de la faculté de médecine, où Velpeau se souvenait de l'avoir examiné (I). On a voulu depuis faire honneur de ce procédé à Dieffenbach, et, comme dans le fait relatif au procédé de chéiloplastie dont nous avons parlé plus haut, on lui a attribué ce qui ne lui appartenait pas. Dieiïenbach est assez riche de son propre fonds en matière d'autoplastie pour qu'il soit inutile de dépouiller les autres à son profit. Or il suffit de rapprocher l'observation que nous vejions de résumer de l'opération pratiquée dix ans plus tard par le chirurgien de Berlin et qui fut l'objet de tant d'éloges de la part de la presse française lorsqu'il la fit connaître dans un mémoire adressé, à l'Institut de France en 1830 (:2), pour constater entre elles une identité presque complète et assurer la priorité au chirurgien en chef de la grande armée. Dieffenbach, dans ses nombreuses opérations de rhinoplastie, a modifié, amélioré le procédé de Larrey, il l'a adapté aux cas si variés de mutilations qu'on rencontre dans la pratique, mais il ne l'a pas créé, et ce mérite revient tout entier à Larrey, qui l'a précédé de dix ans.
Quelques années plus tard, un chirurgien de province. Roux (de Sainl- Maximin), appliqua la méthode française à la restauration des lèvres. S'emparant du procédé de Chopart à peu près tombé en désuétude, il le perfectionna de façon à se l'approprier, et obtint cinq succès remarquables (3). Ses opérations furent signalées à l'attention des chirurgiens par Serres (de Montpellier), dans son traité de la réunion immédiate, et devinrent le point de départ de celles que pratiquèrent plus tard Lisfranc et Gensoul. On n'a peut-être pas rendu k Roux (de Saint-Maximin) toute la justice qui lui est due; Serres, qui a cependant beaucoup contribué à mettre ses travaux en relief, les représente comme une application des idées qu'il avait puisées à l'école de Montpellier. Or Delpech, à cette époque, avait exclusivement recours à la méthode indienne; il avait échoué, comme nous l'avons dit, dans les deux tentatives de chéiloplastie qu'il avait faites par cette méthode, et Roux (de Saint-Maximin)
(1) Voy. cette observation dans la Clinique ciiirurgicale de Larrey, t. If, p. 1:2.
(2) Voy., pour la comparaison de ces deux opérations, Serres, loco cit., p. ioô, 2il, observations 18 et 19.
(3) Roux (de Saint-Maximin), Revue médicale, janvier 1828.
a suivi une tout autre voie. Les deux opérations de Delpech sont de 18^3,. et le premier succès de Roux remonte au 16 décembre 1822. Jobert (deLamballe) nous semble avoir commis une erreur analogue en attribuant l'idée de son procédé à la lecture de l'observation de Lallemand, L'opération pratiquée par ce dernier sur Rosine Martin, le 8 septembre 1823, ne fut publiée qu'au mois de février 182i (1). Or, à cette époque, Roux (de Saint-Maximin) avait déjà pratiqué deux de ses cinq opérations (2). Il ne s'était donc inspiré ni de l'exemple de Delpech ni de la lecture de Lallemand, et n'avait rien emprunté à personne.
Cette opération de Lallemand occupe, du reste, une place également honorable dans l'histoire de l'autoplastie. C'est, depuis l'opération de Franco, la première génoplastie qui ait été suivie de succès, et de plus elle signale l'apparition d'une méthode nouvelle, intermédiaire à la méthode italienne et à la méthode française, le déplacement et l'inclinaison du lambeau sans torsion du pédicule (3).
Trois rhinoplasties qui ont eu un certain retentissement furent pratiqués en 1825; l'une par Lisfranc, sur un soldat qui avait eu le nez gelé en Russie. C'était la première rhinoplastie exécutée à Paris. Lisfranc eut recours à la méthode indienne et obtint un succès complet (4). La seconde fut pratiquée par Reck (de Fribourg), le 8 juin 1825, par la même méthode, et réussit également. La troisième fut faite par de Grsefe; c'est une des dernières applications de la méthode sicilienne. Elle se compose de six opérations successives comprenant entre elles un espace de seize mois (5). On ne sait ce qu'on doit le plus admirer en pareille occurrence, de la persévérance du chirurgien ou du courage du malade ; et cependant J. -P. Roux devait aller plus loin encore. Roux s'était lancé un des premiers dans la voie nouvelle et s'y était déjà signalé par l'invention d'un procédé dont la première idée appartient à Chopart, et qui porte le nom d'autoplastie en tiroir. l\ venait de faire rentrer la staphylorrhaphie dans ce domaine en y ajoutant les deux incisions latérales que l'on connaît, lorsqu'en 1826 le hasard vint lui offrir coup sur coup l'occasion de pratiquer plusieurs génoplasties dont l'une a acquis une célébrité méritée et suffirait à elle seule, au dire de Serres, pour faire la gloire d'un chirurgien. Elle montre tout ce que peut réaliser un esprit fécond en ressources, servi par une main habile et par une persévérance que les échecs ne rebutent pas; elle prouve, comme le disait Roux,
(1) Archives de médecine.
(2) La première avait eu lieu, comme nous venons de le dire, le 16 décembre 1822; la seconde, le 21 septembre 1823.
(3) Voy. celte longue et intéressante observation dans les Archives générales de médecine, deuxième année, t. IV, p. 242.
(4) Thèse de Rousset. Paris, ■ 1828. L'observation ne porte pas de date, Labat la rapporte à 1826, Velpeau à 1825.
(5) Ph.-Fréd. Rlandin, thèse de concours. De l'autoplastie, 1836, p. 15.
que rien n'est impossible en fait d'autoplastie faciale. Il s'agissait d'une jeune fille de vingt-deux ans qui avait perdu la joue gauche tout entière à la suite d'un anthrax malin survenu dans le cours d'une fièvre typhoïde. Roux entreprit de combler cette énorme brèche; il eut recours successivement à la méthode indienne, à la méthode sicilienne, au dédoublement et à la migration d'un lambeau qui, parti de la lèvre inférieure, finit par arriver jusqu'au point le plus élevé de la joue. Enfin, aprèssept opérations successives et après un an d'efforts, la réussite fut complète, et cette courageuse malade sortit de l'hôpital de la Charité très-satisfaite de son état (1).
A partir de ce moment, l'autoplastie fit en France de rapides progrès. Dupuytren pratiqua plusieurs opérations qui eurent leur retentissement habituel; les premières blépharoplaslies furent faites en 1830; deux ans après, Yelpeau créa son procédé d'autoplastie par roulement du lambeau et l'appliqua avec succès dans deux cas de fistule laryngienne, dont l'un avait été traité sans résultat par Dupuytren l'année précédente, à l'aide de la suture. En 1834, Alliot fit connaître son procédé d'uréthroplasLie ; enfin c'est dans le cours de cette même année que Jobert (de Lamballe) fit sa première tentative pour appliquer à la cure des fistules vésico- vaginales les ressources de l'autoplastie. Ce premier essai ne lui donna que des résultats imparfaits, aussi nous nous bornons à le mentionner pour prendre date, nous réservant de traiter plus longuement cet important sujet dans la période suivante.
La même émulation se faisait remarquer dans l'Europe entière. L'autoplastie se répandait en Angleterre par les soins de Syme, Daviès, d'A. Cooper, de Travers, de Liston, de Green; Baroni (de Rome), Signoroni (de Padoue), Riberi (de Turin), Pecchioli (de Sienne), la popularisaient en Italie ; en Allemagne elle était l'objet d'une vogue bien plus grande encore. Tous les chirurgiens y rivalisaient d'ardeur pour découvrir des apphcations nouvelles, et l'un d'eux s'est acquis dans ce genre d'opérations une réputation hors ligne. Le nom de Dieffenbach est lié d'une manière inséparable à l'histoire de l'autoplastie. Cette branche nouvelle de la chirurgie réparatrice lui inspira le même enthousiasme que la ténotomie sous-cutanée, et il s'en est fait une véritable spécialité par le nombre et la variété des opérations qu'il a pratiquées, par les procédés qu'il a créés, et par les perfectionnements ingénieux qu'il a apportés à ceux qui existaient déjà. Cependant, tout en rendant justice aux progrès que l'habile opérateur de Berlin a fait faire à l'autoplastie, il faut reconnaître que ses élèves en ont exagéré l'importance. Zéis et Ch. Phillips ont prétendu qu'elle était à peu près inconnue en France
(1) Cette opération avait eu lieu en 1826. Roux en fit l'objet d'une note qu'il lut à l'Aadémie des sciences le 2 novembre 1829. L'observation a été reproduite dans la Revue médicale de 1830, t. I, p. 1.
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loïs des premiers Iravaux de Dieffenbach ; que c'est à dater du voyayc qu'il fit à Paris en 1834 qu'on commença à s'en occuper d'une manière un peu sérieuse. L'historique qui précède montre assez ce qu'il faut penser de cette assertion; c'est pour en faire justice que nous avons reproduit dans l'ordre chronologique la plupart des opérations pratiquées à Paris et en province avant 1830, époque à laquelle les premiers travaux de Dieffenbach y furent connus. Ce relevé prouve que les chirurgiens français avaient peu de chose à apprendre lorsqu'ils eurent la bonne fortune de recevoir la visite de Dieffenbach ; qu'ils n'avaient pas besoin d'être rassurés sur les conséquences des grands déplacements de peau, et qu'ils n'en avaient point été effrayés jusqu'alors (1). La science a gagné sans doute à ce rapprochement; beaucoup de modifications ingénieuses, appliquées par le chirurgien de Berlin sous les yeux de ses confrères de Paris, ont contribué à répandre parmi eux le goût des opérations autoplastiques, mais là s'est bornée son intervention, et si l'au- (oplastie a été cultivée en France un peu plus tard qu'en Angleterre et en Allemagne, elle n'a pas tardé à y vivre de ses propres ressources et à regagner le terrain perdu.
Quelque temps après le voyage de Dieffenbach, et au moment où les chirurgiens de Paris étaient encore sous l'impression qu'il leur avait laissée, Martinet (de la Creuse) vint leur présenter l'autoplastie sous un jour tout nouveau. Il ne s'agissait plus de corriger tant bien que mal des difformités, de rétablir une fonction troublée : Martinet se flattait d'avoir atteint un but bien autrement élevé, il croyait avoir trouvé dans l'autoplastie le moyen de prévenir la récidive des cancers après leur ablation. Partant de ce fait que la récidive est d'autant plus à craindre que la perte de substance est plus considérable et la cicatrice plus lente à se former, il avait pensé qu'il serait possible de la prévenir en comblant la brèche faite par l'opération à l'aide de lambeaux constitués par des tissus parfaitement sains. Cette transplantation, en hâtant la guérison, avait de plus l'avantage d'éviter les tiraillements -que nécessite une réunion difficile et de transporter les phénomènes de la cicatrisation loin du siège primitif du mal, en dehors de l'atmosphère cancéreuse; ces vues théoriques assez plausibles avaient déjà subi le contrôle des faits : Martinet apportait à l'appui de son opinion quatre opérations suivies d'un succès que le temps avait déjà confirmé, puisque l'une d'entre elles remontait à six ans et que les autres comptaient plusieurs années de date. Il n'y avait pas à douter de la nature des affections qu'il avait été appelé à traiter, puisque trois de ses malades étaient atteints de cancers récidives. On conçoit la sensation que durent produire de pareils faits. Si l'autoplastie avait tenu la promesse qu'on faisait en son nom, elle eût incontestablement
(1) Ch. Phillips (de Liégei, Lellre chirurgicale à M. Dipfj>nharh, pi'oiesscur à Vun\versilé de Uerlirt. Rruvelle?, 18:}'.).
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été la plus belle coiiquète de la chirurgie moderne. Un moyen assuré de prévenir le retour de cette inexorable maladie aurait ouvert à la médecine opératoire une perspective nouvelle. Puclie de ses ressources récentes et ne connaissant plus de limites dans ses hardiesses, elle aurait pu tout se permettre en fait d'extirpations de tumeurs; son essor n'aurait pas été arrêté comme il l'est encore par cette menace perpétuelle qui décourage l'opérateur au milieu de ses plus brillants succès.
Ce n'était malheureusement qu'une illusion un instant partagée par quelques chirurgiens, par Blandin, qui ne l'accepta pourtant que sous bénéfice d'inventaire (1), par Phillips (de Liège), qui fit connaître quelques faits confirmatifs dans une lettre qu'il adressa k Dieffenbach à ce sujet; elle ne put subir le contrôle de l'expérience, et le cancer continua à faire comme par le passé le désespoir de notre art. îl y avait cependant quelque chose de vrai au fond de cette théorie de Martinet. Si l'autoplastie ne peut pas plus que les traitements internes triompher de la diathèse cancéreuse, elle peut, dans une certaine mesure et dans certains cas particuliers, en retarder l'évolution, et toutes les fois qu'il est possible, sans causer de trop grands désordres, de réparer sur-le-champ, par un emprunt fait au voisinage, la brèche que vient de produire l'ablation d'un cancer, il y a avantage à le tenter. Dans les opérations qu'il a pratiquées en suivant les idées de Martinet, Jobert (de Lamballe) a vu le plus souvent survenir la récidive, mais il a remarqué que la lésion organique semblait fuir la cicatrice et s'éloigner du lambeau. Il pense que l'autoplastie s'oppose au retour local de l'affection en modifiant la circulation et par suite la nutrition de la partie opérée. Michon a émis depuis une opinion semblable au sujet des tumeurs épithéliales, et ce fait paraît susceptible d'une certaine généralisation (5). Cette déception est le dernier fait de quelque importance que présente l'histoire de l'autoplastie pendant la période qui l'a vue naître en France et parvenir à son apogée. Depuis lors elle a perdu lieaucoup de sa vogue, ou plutôt ses tendances ont changé de direction. Aii début, ainsi que nous l'avons vu, elle s'attachait surtout à la restauration de la forme; ce n'est que peu à peu qu'elle a élargi son domaine en se proposant un but plus élevé, celui de rélablir des fonctions troublées, de remédiera de cruelles infirmités. Avec le temps, on est un peu revenu de l'admiration enthousiaste qu'excitaient les raccoutrements. On n'a pas tardé à s'apercevoir que les nez refaits avec la peau du front finissaient par se transformer en moignons informes, mollasses, ressemblant à des morilles, suivant l'expression deVelpeau, et inférieurs sous le rapport du coup d'oeil aux nez artificiels que l'industrie confectionne aujourd'hui avec tant d'art. On a reconnu qu'un morceau de peau, quelque habilement taillé qu'il soit,
(Il Blandin, De VauiopJasiie ou Restauration des par lies du corps qui oui été détruites, ù la faveur d'un emprunt fait à d'autres parties plvfi ou r.wius éloignées. Paris,
17 ai;.
['1} ?iiiclion, Piei'ue méd.-ch., f. IX, p. 119, 217. -
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ne représentera jamais une paupière avec sa double enveloppe muqueuse et cutanée, son cartilage tarse, son muscle orbiculaire et ses cils ; qu'on peut en dire autant des lèvres rapportées. A la longue, toutes ces parties transplantées se déforment, se recroquevillent sous l'influence de ce tissu cicatriciel si bien étudié par Delpech, et laissent souvent à nu les organes qu'elles étaient destinées à recouvrir. En somme, l'autoplastie laisse beaucoup à désirer au point de vue artistique, ses œuvres les mieux réussies ne sont que de grossières ébauches quand on les compare à celles de la nature ; mais lorsqu'elle permet de sauver "^un organe compromis, de faire disparaître une infirmité, elle reprend tous ses droits à la reconnaissance de la chirurgie. Une paupière refaite, quoique difforme, peut, en protégeant le globe oculaire, en prévenir la destruction ; une lèvre, une joue mal restaurées, empêchent l'écoulement incessant de la salive, permettent la mastication, et protègent les dents et les mâchoires. Enfin, dans les parties du corps qui ne sont pas exposées au regard, la régularité de la forme perd toute son importance et l'autoplastie retrouve tous ses avantages.
C'est dans celte direction sage et pratique qu'elle a marché depuis cette époque.
ARTICLE III
AMPUTATIONS, TORSION DES ARTÈRES § lor. — Amputations
Sur le terrain des amputations, les chirurgiens militaires de la république et de l'empire avaient laissé peu de choses à faire à leurs successeurs. Ils avaient atteint la limite des hardiesses permises; il n'y avait plus à étendre sous ce rapport le domaine de la chirurgie, il y avait plutôt lieu de le restreindre, et ce mouvement de réaction ne tarda pas à se produire. Tout le monde comprit que des sacrifices indispensables sur les champs de bataille peuvent être évités dans les hôpitaux et dans la pratique civile; on s'attacha à réduire autant que possible 1(? nombre et l'importance des mutilations, ainsi qu'à introduire plus de précision et de rigueur dans le manuel opératoire.
i° AmputaLions partielles du pied
L'attention se porta surtout sur les désarticulations, et en particulier sur celles du pied, qui avaient été jusqu'alors négligées. La plupart des chirurgiens du xviii'' siècle conseillaient l'amputation de la jambe dans les maladies graves des os du tarse ou du métatarse, et comme cette opération ne se faisait alors qu'au lieu d'élection, on comprend sans peine l'importance du progrès qu'il s'agissait de réaUser. Garengeot, Sharp,