Anus contre nature
Longtemps avant que les travaux de Scarpa eussent fait connaître la physiologie pathologique de cette déplorable infirmité, le-s chirurgiens avaient essayé d'y porter remède par une opération chirurgicale. En 1739, Lecat avait tenté d'oblitérer l'ouverture anormale en rafraîchissant ses bords et en les réunissant par la suture, mais il avait échoué, ainsi que ceux qui, comme Burns, essayèrent de l'imiter (H). Desault avait obtenu quelques guérisons en repoussant vers le mésentère le bord saillant de l'éperon, à l'aide de longues mèches de charpie introduites dans les deux bouts de l'intestin, retenues au dehors par un fil et soutenues par un tampon de charpie placé sur l'ouverture même. Enfin, en 1798, Schmalkalden , inspiré peut-être par la pratique des chirurgiens de l'Hùtel-Dieu, réalisa la même pensée d'une manière plus hardie, et au lieu de refouler la cloison, il prit le parti de la couper avec le bistouri conduit sur la sonde cannelée (3). En 1809, Physick atteignit le même but en traversant préalablement la cloison par une ligature qu'il laissa en place pendant une semaine (4). Ces précédents étaient inconnus de Dupuytren lorsqu'il créa la méthode dont nous avons parlé déjà (5). Il
ili Yoy., pour les appareils et bandages usités de nos jours, l'Arsenal cidrurgical de Gaujotet Spillraann. Paris, 187:2, t. II.
{H.) Laugier cite pourtant quelques cas de succès obtenus à l'aide de ce moyen. (Nouveau Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques. Paris, 1865, t. II, p. 701.)
i3) Schmalkalden, Dissertatio nova metliodus inteslina uniendi. Wittemberg, 1798.
(4) John Syng Dorsev, Elément of surgenj, t. II, artificial anus, p. 67. Philadelphia,
(5i Dupuytren l'a déclaré lui-même en reconnaissant la priorité de Schmalkalden dans son Mémoire sur une méthode nouvelle pour traiter les anus accidentels, lu à l'Académie des sciences en janvier t8'2i. (Mémoires de l'Académie de médecine., t 1, V. riOO, 18-28.1
commença d'abord par suivre les errements de Desault en rem plaçant les mèches par un croissant métallique porté sur une tige et destiné à repousser dans le ventre le bord saillant de la cloison. Cet appareil, maintenu par des liens passés autour du bassin, détermina des coliques, des nausées, et ne put être supporté. Il eut alors la pensée de traverser la cloison avec une aiguille entraînant à sa suite un fd dont la présence devait exciter une inflammation sur son trajet, produire des adhérences et permettre plus lard d'introduire des mèches de plus en plus volumineuses. Après avoir expérimenté sur des chiens, il eut recours à ce moyen sur un malade le 17 mai 1813; les choses se passèrent comme il l'espérait : les mèches dilatèrent assez facilement le trajet artificiel, quelques petites incisions faites à l'aide des ciseaux l'agrandirent encore, mais, à la suite d'une de ces opéralions complémentaires, il survint une péritonite qui enleva le malade. Dupuytren renonça dès lors à un procédé qui lui avait été si fatal; il comprit que pour éviter le retoui' d'accidents semblables, il fallait trouver un moyen qui mît les parties en contact avant de les diviser, et qui ne les divisât qu'après les avoir fait adhérer entre elles. Il crut pouvoir atteindre ce but en pinçant l'éperon dans toute sa longueur et en le serrant peu à peu pour laisser aux adhérences le temps de s'établir. C'est alors qu'il inventa son enlérotome, longue pince à deux branches ondulées et à em.boîtement réciproque, dont les bords mousses se rapprochent par le jeu d'une vis de pression (1). Lorsque l'instrument est engagé dans les deux bouts de l'intestin, les branches en se fermant augmentent le parallélisme des deux parties adossées, saisissent, retiennent et compriment les feuillets dont cette cloison se compose, et la coupent en huit ou dix, jours, en laissant au fond de la gouttière de la branche femelle une eschare brune et sèche en forme de lanière très- mince qui représente la perte de substance de l'intestin. Après l'avoir essayé sur des chiens avec un succès complet, Dupuytren l'appliqua pour la première fois, en 1816, chez un malade dont l'infirmité remontait à un an, et qu'il présenta quatre mois après, radicalement guéri, à la faculté de médecine. Enhardi par ce succès, satisfait de son invention, Dupuytren continua à s'en servir sans y apporter de modifications; un grand nombre de chirurgiens l'imitèrent, et lorsqu'au mois de janvier 1824 il lut à l'Académie des sciences l'important mémoire auquel nous avons emprunté ce qui précède, il avait déjn pu réunir quarante et une observations, dont vingt et une lui étaient personnelles. Sur ces quarante et un cas, il comptait vingt-neuf guérisons radicales, neuf demi-succès représentés par des sujets qui avaient conservé une fistule stercorale, et trois morts causées par la péritonite (2).
(1) Voy. la description et le dessin de l'entérotome dans les Mémoires de l'Académie de médecine, t. 1, et dans le Nouveau Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques. Paris, 1865, lig-. 89, t. 11, p. 703.
(2) Dupuytren, Mémoire cité, p. 313.