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CHAPITRE PREMIER

l'héritage de dupuytren.

La période scientifique dont nous abordons l'histoire a été tout à la fois la plus courte et la moins féconde de toutes. Elle correspond à une phase de transition et d'anarchie; elle ne s'est signalée par aucune de ces grandes découvertes qui font époque dans la vie intellectuelle des nations. Elle n'a pas été complètement stérile, parce qu'aucune branche des connaissances humaines ne peut demeurer stationnaire pendant un laps de douze années ; mais si l'on dresse l'inventaire de ce qu'elle a produit et si on le compare à celui de la période précédente, on est bien forcé de reconnaître que ce fut une période de stagnation. C'est le moment où, comme nous l'avons dit dans notre préface, le niveau scientifique a commencé à s'abaisser en France, et tous les écrits du temps portent l'empreinte de cette sorte de découragement qui suit les époques d'agitation et de lutte. La médecine, fatiguée des orages soulevés par la doctrine de Broussais, dégoûtée des théories et des systèmes, se tourne vers les recherches expérimentales et s'abandonne au culte des faits particuliers. Chacun creuse son sillon à part, suit son idée, sa formule, va devant soi sans regasder à ses côtés, sans s'occuper des travaux des autres; chacun songe à se faire sa place au soleil à conquérir sa part de notoriété, et il en résulte un pêle-mêle général de recherches sans portée, de tâtonnements sans résultats, et de discussions passionnées dans lesquelles les questions de personnes semblent seules intéresser l'opinion, un mélange de doctrines flottantes et sans point d'appui, une foule de monographies et peu d'ouvrages de fond (1).

La chirurgie est débarrassée du joug de Dupuytren, mais elle a perdu en même temps sa suprématie nationale. Chacun sent le vide immense que cette mort a laissé après elle. La foule qui se pressait h Vï\ô-

il) Réveillé-Parise, fcuilletoii de la Gcr^elie médicale du 23 décemljre 18i3.

tel-Dieu pour entendre la parole du maître, ne sait plus où porter ses pas ; les médecins que sa renommée attirait de tous les points du globe ont désappris la route de Paris ; les généraux se sont partagé l'héritage d'Alexandre, mais l'empire de Macédoine n'existe plus (1).

ARTICLE PREMIER

l'école de paris a la >I0RT de DUPUYTREN

Les trois générations chirurgicales qui se trouvaient alors en présence renfermaient cependant assez d'hommes de valeur pour imprimer à la chirurgie une impulsion puissante. Jamais peut-être l'école de Paris n'avait été aussi riche sous ce rapport; ils ne devaient pas tarder à en fournir la preuve, mais au moment auquel nous nous reportons ils venaient d'être comprimés par un despotisme de vingt années, et il leur fallait le temps de se révéler à eux-mêmes et aux autres. Aucun d'eux n'était encore de taille à prendre la direction du mouvement et à se mettre franchement à la tète de l'école. Le seul qui aurait pu aspirer à ce rôle, J.-P. Fioux, n'avait ni la portée scientifique ni les qualités personnelles qu'il exige. Son habileté chirurgicale, sa loyauté chevaleresque, ne pouvaient compenser ce qui lui manquait comme professeur et comme chnicien ; sa bonhomie un peu vulgaire contrastait avec les manières superbes de son prédécesseur ; il ne savait ni convaincre ni dominer la jeunesse contenue jusqu'alors par l'attitude ferme et dédaigneuse de l'homme éminent qu'il allait remplacer. Aussi n'est-ce pas sans quelque hésitation qu'il accepta cet héritage. Il était alors arrivé au point culminant de sa carrière ; il avait obtenu tous les titres qu'il pouvait envier; toutes ses habitudes, tous ses souvenirs l'attachaient à cet hôpital de la Charité où sa réputation s'était formée, où il était sûr de ne rencontrer que des visages amis. Il allait trouvera l'Hôtel-Dieu des regrets unanimes, des comparaisons redoutables, et pour affronter cet écrasant parallèle, il fallait être bien sûr de soi. Roux comprit le danger et se décida pourtant à le braver. Ses premiers débuts furent pénibles, il eut à lutter contre le mouvais vouloir de son entourage et contre les calomnies intéressées; on exploita, pour l'amoindrir, jusqu'à ses bonnes qualités. Celte injustice le fit souffrir, mais elle ne l'abattit pas; il fit tête à l'orage, et parvint à reconquérir pied à pied sa popularité eompromise; il se vit bientôt entouré sur son nouveau théâtre d'autant de sympathie qu'il en inspirait à la Charité, et son incontestable supériorité ne tarda pas à s'y faire reconnaître. De tous les contemporains de Dupuytren, Roux était le seul qui pût venir occuper sa place ("2).

(1) Roux remplaça Dupuytren dans son service à l'Hôtel-Dieu. Sanson lui succéda dans sa chaire de clinique, et Breschet hérita de son fauteuil à l'Institut.

(2) Éloge de Roux, par Malgaigne, loc. cit. {Gazette des Iwpitaux, 1855, p. 54i.)

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Richerand, malgré son ambition démesurée, n'avait pas pu parvenir à se faire un nom comme chirurgien; il vivait de son passé, dans l'amertume de ses espérances trompées. Marjolin, satisfait de sa riche clientèle, de sa belle fortune, de l'affection de sa famille et de ses amis, ne demandait qu'à en jouir en paix loin du bruit et de la grande pratique chirurgicale, pour laquelle il n'avait jamais eu de goût prononcé. Lisfranc voyait depuis quelque temps dcjcà le vide se faire autour de lui, son second échec pour le professorat lui avait fait perdre toute mesure, il n'avait plus la confiance des élèves, et son auditoire, plus restreint de jour en jour, ne répondait plus que par le silence à ses diatribes et à ses lazzis surannés. Sanson, modeste, timide jusqu'à l'embarras, consciencieux jusqu'au puritanisme, s'étaient tenu jusque-là digne et fier dans l'ombre de son illustre maître et n'avait aucun désir de sortir de ce rôle effacé. Jules Cloquet, arrivé au comble de ses vœux, riche, entouré de relations intelligentes et affectueuses, n'aspirait qu'à laisser de côté la pratique de la chirurgie, pour se consacrer tout entier à ses études scientifiques.

Aucun des chirurgiens de la génération avec laquelle nous allons faire connaissance ne pouvait se poser en chef d'école. Bien que parvenus à la maturité de la vie et déjà connus par d'importants travaux, ils avaient été maintenus jusqu'alors dans une position trop inférieure pour surgir ainsi tout à coup. Deux d'entre eux seulement étaient à cette époque arrivés au professorat : c'était Gerdy et Velpeau.

Gerdy (1). — Gerdy ne pouvait pas entrer en ligne de compte; c'est à peine s'il a laissé un nom en chirurgie. Ses aptitudes, ses goûts et ses travaux le dirigeaient vers l'enseignement de la physiologie ; des intrigues sans nom l'écartèrent de cette voie, une intrigue nouvelle le jeta dans la carrière chirurgicale pour laquelle il n'était pas né. — Paul Broca a raconté, avec autant de hardiesse que de talent, les souffrances et les déceptions qui accueillirent à son début cette nature austère et droite aux prises avec la misère, avec les injustices du sort comme avec celles des. hommes ; les turpitudes contre lesquelles il eut à lutter pendant toute sa carrière expliquent cette teinte d'amertume et d'aigreur qui empoisonna sa vie et le rendit défiant, haineux et injuste à son tour. Ces détails intimes ne rentrent pas dans notre sujet, nous n'avons à envisager Gerdy qu'au point de vue chirurgical, et ce n'est pas là le plus brillant de ses aspects.

Arrivé à force de travail, à travers des privations et des vicissitudes inouïes, au prosectorat d'anatomie en 1822, à l'agrégation en 182i, au Bureau central en 1825, et enfin à la place de chirurgien en second à

(1) Gerdy (Pierre-Nicolas), né à Loches lAube) le Icr mai 1797, mort à Paris le 18 mars 1856. ~ Voy. Éloge de P.-N. Gerdij, lu à la Société de chirurgie le 2 juillet 1856, par Paul Broca. Paris, 1856. — Eloge de Gerdij, prononcé à la séance annuelle dïi 11 décembre 1866, par Jules Béclard, secrétaire annuel de l'Académie de médecine. (Mémoires de l'Académie, t. XXVIIl, p. 18.)

îa Pitié en 18'28, Gerdy, l)ien que la voie du concours lui eût été douloureuse, fut un de ceux qui en réclamèrent avec le plus d'ardeur le rétablissement en 1829; il fut un des premiers à entrer en lice lorsque la révolution de 1830 eut réparé la faute commise par la restauration, •Au mois d'avril 1831, il posa sa candidature h la chaire de physiologie; c'était la partie de la science qu'il avait le plus spécialement cultivée^ celle à laquelle il devait ses premiers succès. Dès 1821, à peine âgé de vingt-quatre ans, il s'était fait connaître par son Essai d'analyse des phénomènes de la vie, qui inaugurait, pour ainsi dire, une physiologie nouvelle placée entre le vitalisme exagéré des doctrinaires et les théories tout aussi exclusives des novateurs de l'école physico-chimique. Ce travail avait fait sensation; des études ultérieures dirigées dans le même sens semblaient lui avoir aplani la voie, mais cette fois encore le sort des concours lui fut défavorable et la bienveillance des juges lui fit défaut. Le mérite de ses compétiteurs (1), l'éclat inusité de ces épreuves, dont on se souvient encore à la faculté, étaient de nature à pallier l'amertume de cet échec, mais il l'éloignait pour toujours de l'enseignement de la physiologie; mais il le contraignait à une lutte nouvelle, et sa santé depuis longtemps ébranlée ne pouvait plus supporter de pareils efforts. Gerdy n'était cependant pas habitué à compter avec elle, et lorsqu'un nouveau concours s'ouvrit au mois de juillet 1833 pour la chaire de pathologie externe (2), il entra en lice comme pour jeter un défi à la morf, Soutîrant, insuffisamment préparé à la lutte, il ne combattait guère que pour l'honneur de son drapeau. La liberté d'esprit que lui assurait cette sorte de désintéressement doubla ses forces, il grandit à chaque épreuve, et profitant à son insu de rivalités jalouses qui dispersèrent les voix des juges entre ses compétiteurs, il l'emporta à sa grande surprise sur Sanson, sur Velpeau, sur Blandin : il fut nommé le 17 août 1833. Il n'avait encore que trente-six ans, et c'était le douzième concours qu'il subissait. Cette nomination fut accueillie avec enthousiasme par la jeunesse toujours sympathique aux hommes d'opposition et pour laquelle les injustices dont Gerdy avait été la victime n'étaient pas un secret. Il faut avouer pourtant que le nouveau professeur se trouvait quelque peu fourvoyé dans la ligne chirurgicale, et que sous le rapport pratique il n'avait pas la maturité de ses compétiteurs. Ce n'était pas à la Pitié-, où Lisfranc l'avait annulé avec son sans-façon ordinaire, qu'il avait pu acquérir cette habitude de l'observation, ce tact chirurgical qui font les grands praticiens. Il voulut y suppléer par le travail, et déploy;i, pour s'élever à la hauteur de sa tache, cette volonté passionnée qui formait le côté saillant de son caractère. — C'est à cette époque que remontent ses travaux sur

(1) P. Bùrard, Bouillaml, Vclpeaii, P)Ouvier, Trousseau et Piorry. Ce fut P. Hérartl qui l'emporta.

(2) Celait la chaire de J. ('.loquet que ce dernier abandonnait pour celle de cliniqii? chirurgicale laissée vacante par la démission de Dubois.

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la position dans le traitoment des maladies chirurgicales, sur les frac lures de la clavicule et du col du fémur, sur la luxation de la hanche, et enfin la méthode d'invagination pour la cure radicale des hernies à laquelle il a attaché son nom. Ses deux mémoires sur la structure des os et sur l'état anatomique des os malades sont à peu près de la même date (l). Peu de temps après, il puhlia une seconde édition de son Traité des bandages, paru en 18'27, et le fit suivre d'un second volume intitulé Traité des pansements ci). Cet ouvrage est resté longtemps classique et méritait de Fètre. Pour un homme de la valeur de (îerdy, il était plus facile de se faire un nom en littérature chirurgicale que de devenir un praticien. L'expérience clinique ne s'improvise pas, elle lui a toujours lait délaut. Alors que dans les longues salles de la Giiarité où les différents services n'étaient séparés que par une harrière, on voyait Velpeau entraîner à sa suite une foule d'étudiants et de médecins étrangers, à l'autre extrémité, (jcrdy, suivi de ses aides, faisait sa visite en silence, sans paraître même s'apercevoir du mouvement qui se passait autour de son collègue. Il n'en était plus de même à l'Académie de médecine. C'est là qu'il se révélait dans toute la plénitude de ses qualités et de ses défauts, ciue sa nature agressive et hatailleuse trouvait son aliment. Passionné pour la justice jusqu'à l'intolérance, incapable de laisser passer une erreur sans la combattre, une intrigue sans la déjouer, il intervenait dans toutes les discussions avec une fougue que ne contenait pas toujours le sentiment des convenances; il ne ménageait pas plus les hommes que les doctrines, et fut plus d'une fois le provocateur de ces scènes regrettables qui ont à cette époque compromis à diverses reprises la dignité de l'Académie, On se souvient encore des séances orageuses du 13 février et du 10 août I8il, que le président se vit obligé de suspendre. Dans la première, Gerdy s'adressait à Amussat, à l'occasion du hégaien^ent et de la section des génio-glosses; dans la seconde, c'est contre Orfila, son ennemi personnel, qu'il dirigeait ses attaques. Elles furent si peu parlementaires, le désordre qui en résulta fut tel, que l'assistance elle-même y prit part et qu'à la séance suivante il fut sérieusement question de continuer la discussion en comité secret (8). Gerdy

il) Mémoire sur la slrnclure des os, in Bulletin clinique, t. I, p. 123 (juin IHo.")!. — Mémoire sur Vélat anatomique des os malades, ia Archives générales de médecine (février 1830), -le série, t. X, p. 129.

('2) Gerdy^ Traité des bandages et des pansements, 1837-1839, 2 vol. iii-8°.

(3) Tous les journaux de l'époque expriment la même opinion sur l'inconvenance de ces séances académiques. La savante compagnie reconnut elle-même qu'elle avait quelque peu manque à sa dignité. Double, répondant, au nom du conseil d'administration, à la demande de comité secret faite par Husson, s'exprimait ainsi : « Dans la dernière » séance, tout le monde a manqué à ses devoirs, le public, les orateurs, et nous- » mêmes, messieurs, nous aussi nous avons eu tort en n'arrêtant pas le scandale » alors qu'il était encore temps. » (Séance extraordinaire du 1 i août, Gaz. niéd. de Paris, 1811, p. 5-10.)

J. RoCHARD. — Cliirnr"ie franc. • 18

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est un des chirurgiens qui ont le plus écrit, mais la plupart de ses travaux sont étrangers à la pratique de notre art (1). Les quelques mémoires que nous avons indiqués déjà, son Traité des bandages et des pansements et sa Chirurgie pratique, qu'il commença au déclin de sa vie et que sa mort ne lui laissa pas le temps de terminer (2), forment le tribut qu'il a payé à la spécialité qu'il avait embrassée trop tard et comme à regret.

Velpeau (3). — Il n'en a pas été de même de Velpeau. Par son enseignement, par ses écrits, par l'iniluence qu'il a exercée sur les progrès de la chirurgie contemporaine, il s'est placé, de l'aveu de tous, à la tête des chirurgiens de son temps. Son point de départ avait été le même que celui de Gerdy ; le maréchal ferrant de Brèche n'était pas plus en état de venir en aide à son fds que le paysan de Loches. Ils rencontrèrent sur leur chemin les mêmes obstacles et les mêmes hommes, mais Velpeau sut aplanir les uns et se concilier les autres au lieu de venir se briser contre eux. Tous les médecins de notre génération connaissent les débuts de cette existence austère; c'est l'histoire éternelle de l'intelligence et de la volonté aux prises avec les nécessités de la vie, c'est le spectacle le plus consolant, le plus bel exemple qu'on puisse offrir à ces déshérités de la fortune qui n'ont pour eux que l'espérance elle travail. Ce qu'il a fallu à Velpeau d'efforts, de persévérance et de courage pour s'élever des derniers rangs de la foule à la fortune et à la renommée, pour atteindre le sommet de la hiérarchie scientifique, ses panégyristes lions l'ont appris, ses amis nous l'ont raconté sur sa tombe. Il avait, lui aussi, rencontré dans sa route un protecteur auquel il dut de franchir le premier pas; il avait été distingué par un des médecins les plus illustres du XIX'' siècle, par Bretonneau, ce praticien de province qui n'a jamais voulu quitter sa chère Touraine, mais qui a payé sa dette à la capitale en lui envoyant deux de ses élèves destinés l'un et l'autre à s'élever au premier rang par les qualités les plus opposées, et à mourir à la même époque en laissant dans la médecine et dans la chirurgie françaises des vides qui ne sont pas encore comblés, Bretonneau vint en aide à son pauvre compatriote; .1. Cloquet, qui n'avait que cinq ans de plus que lui, se l'adjoignit pour les préparations de son cours, et lui assura le pain de

(1) On trouve la liste complète de ses publications dans l'éloge prononcé par Broca {loc. cit., p. 155.) Elles sont au nombre de 117.

(2) Cet ouvrage est divisé en sept monograpliies, dont les (rois premières ont seules paru.

(8) Vklpeau (Alfred-Armand-Louis-Marie), né à Brèche le 18 mai 1795, mort à Paiis le 24 août 1868. Voy. pour sa biographie : Eloge de Velpeau, prononcé à la séance annuelle de l'Académie de médecine le 15 décembre 1868, par J. Béclard, secrétaire annuel, membre de l'Académie de médecine. (Mémoires de l'Académie de médecine t. XXIX, p. 19.) — Eloge de Trélut à a Société de chirurgie. {Gazelle hebdomadaire , 1868, p. 801.)Discours de Nélalon, Richet, Longet, Husson, Guyou. (Gazelle Itebdomadaire, Gazette médicale. Union médicale, 1867.)

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