L'ÉCOLE DE PARIS A LA MORT DE DUPUYTREN
chaque jour en lui confiant, huit élèves. Deux ans après, Velpeau enseignait l'anatomie, la physiologie et la médecine opératoire, il était lauréat de l'École pratique et aide d'anatomie à la faculté. Deux autres années s'étaient à peine écoulées qu'il avait conquis le diplôme de docteur, le titre d'agrégé et celui de chef de clinique. A force de travail, il avait en quatre ans rejoint ses camarades, et il ne devait pas tarder aies dépasser. Déjà sa position était assurée, il n'avait plus à compter avec le besoin, il pouvait songer à l'avenir et jeter les bases de sa réputation future. Son premier travail fut ce traité d'anatomie chirurgicale dont nous avons apprécié déjà l'importance et la portée et dont il avait recueilU les éléments, sous la direction de J. Cloquet, dans l'exercice de ses fonctions d'aide d'anatomie (1).
L'hôpital de la Faculté recevait alors des femmes en couches ; sa position de chef de clinique lui donna l'occasion de s'occuper d'obstétrique, et il fit paraître en 1829 son Traité élémentaire des accouchements, qui fut réédité en 1835 avec des développements considérables (2). Trois ans plus tard, il publia ses Nouveaux éléments de médecine opératoire, l'ouvrage le plus considérable qui eût encore paru sur ce sujet et qui a servi de guide à toutes les générations chirurgicales de cette période (3). C'était le troisième traité complet que Velpeau publiait en dix ans. L'année suivante vit sortir de ses mains un quatrième ouvrage, dont il rassemblait depuis longtemps les matériaux avec une prédilection toute particulière. Cette œuvre de science pure avait l'embryologie pour objet (4). Cette étude n'était pas encore tombée dans le domaine public. C'était un coin réservé de la physiologie que les vivisections aidées du microscope allaient bientôt éclairer d'un jour nouveau, mais qui se trouvait alors plongé dans les ténèbres, et dans lequel les hypothèses les plus étranges, les systèmes les plus fantastiques s'étaient donné carrière. Yelpeau entreprit d'y faire pénétrer l'observation. Il réunit un nombre considérable de produits et se mit à l'œuvre en portant surtout son attention sur les enveloppes; mais les œufs humains qu'il avait recueillis étaient déjà âgés, ils avaient parcouru les phases les plus intéressantes de leur évolution, et d'ailleurs il se borna à les examiner à l'œil nu. Pour faire progresser cette branche de la ]>hysiologie, il fallait entrer dans une tout autre voie et demander l'explication de ces grands mystères
(1) Le premier volume fut publié en 1825, le second en 1826. Une deuxième édition parut en 1835, la troisième en 1837.
(2) Traité élémentaire de l'art des accouchements, ou Principes d' embryologie et de tocologie. Paris, 1829, 2 vol. in-8o. Tocologie humaine, ou Traité technique et pratique de l'art des accouchements. Paris, 1835, 2 vol. in-S» avec planches.
(3) Nouveaux éléments de médecine opératoire. Paris, 1832, 3» vol. in-8oavec atlas; deuxième édition refondue et augmentée d'un traité de petite chirurg-ie. Paris, 183!), 4 vol. in-8o avec atlas.
(4) Embrijologie ou Ovologie humaine, contenant l'histoire descriptive et iconographique de l'œuf humain. Paris, 1833, in-folio avec planches.
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à la physiologie expérimeiilale. C'est ce que firent bienlôt Purkinje, Coste, Bernhardt, MûUer, BischoU, Pouchet, et leurs admirables travaux, leurs belles découvertes eurent bientôt fait oublier le consciencieux ouvrage de Yelpeau, qui allait du reste trouver définitivement sa voie et y marcher désormais sans hésitation.
Depuis que le rétablissement du concours avait ouvert la iice à tous les travailleurs, il y était descendu avec celte constance inébranlable qu'il apportait en toute chose. En 1831, il avait disputé la chaire de pathologie externe à J. Cloquel, et celle de physiologie à P. Gérard; en 1833, il avait échoué de nouveau contre Gerdy et Blandin, et avait disputé sans succès la chaire d'accouchements à Paul Dubois; en 183i, il se présenta de nouveau, et cette fois il l'emporta de haute lutte. Le G août, il fut nommé professeur de clinique chirurgicale en remplacement du vénérable Boyer, mort le ^5 novembre précédent. Le nouveau professeur, sympathiqiw^ à l'école qui l'avait acclamé lors de sa première épreuve, déjà co-nnu dans le monde savant par d'importants ouvrages, membre de l'Académie de médecine depuis trois ans, arrivait d'emblée à l'enseignement qui sert d'habitude de couronnement aux carrières chirurgicales, et vit bientôt la foule se presser à ses leçons. Elle lui resta fidèle jusqu'à sa dernière heure, et pendant trente-quatre ans Velpeau a été le professeur de clinique externe le plus suivi et le mieux apprécié. Toutes les générations de médecins qui ont passé sur les bancs de l'école pendant cette longue période sont venues puiser à la Charité les principes d'une chirurgie à la fois savante et pratique, ouverte à toutes les idées nouvelles, sympathique à tous les progrès, mais hostile aux excentricités dangereuses, et repoussant avec énergie les périlleuses aventures dans les([uelles d'autres ont tenté de l'entrahier. Simple, accessible, obligeant, aimant la jeunesse et ne craignant pas de s'en approcher de trop près, animé par-dessus tout du désir de convaincre et d'instruire les autres, Velpeau n'avait ni la dextérité manuelle de quelques-uns de ses collègues, ni l'élégante et brillante élocution de son émule de l'hôpital de Tours, mais il apportait dans l'expression de ses idées une précision et une netteté qui entraînaient la conviction. Sa vaste expérience, son érudition sans limite, le tour original de son espi'it bienveillant et narquois, donnaient à ses leçons un charme tout particulier, et jamais on ne sortait de son amphithéâtre sans y avoir appris quelque chose. Son tact chirurgical et son habileté dans le diagnostic sont connus de tous ceux f|ui l'ont fréquenté. Sa prudence et son implacable bon sens donnaient à ses décisions une autorité que tout le monde acceptait sans conteste. A l'Académie de médecine, comme à l'Institut, où il eut l'honneur de remplacer Larrey en 18i-:2, il était de ceux dont la parole se faisait toujours écouter; on le voyait intervenir dans toutes les discussions chirurgicales, pour y porter l'autorité de son expérience et la rectitude de son jugement.
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Pour dresser l'iiiveiilaire de ce que lui doit la chirurgie, il faudrait en parcourir le cadre tout entier; sou nom se représentera de lui-môme à l'occasion de chacune des grandes questions qui se sont agitées pendant sa longue carrière. Pas un progrès auquel il n'ait contribué, pas une innovation qu'il n'ait expérimentée, avec une bonne foi et un entrain bien rares .à cet âge où la plupart des hommes ne demandent qu'à s'arrêter et à arrêter le mouvement avec eux. Le nombre de ses publications est considérable; on a de la peine cà comprendre comment il a pu concilier les exigences de sa position avec une fécondité pareille (1). Quelquesunes de ses œuvres ont été, il est vrai, un peu trop hâtives, trop empressées à se produire, mais elles ont toutes un cachet d'originalité marquée et de sincérité irréprochable. Son dernier ouvrage, le plus neuf et le plus personnel de tous, est le traité des maladies du sein qu'il a publié en 1854 et qui fut réimprimé en 1858 (i).
En résumé, Velpeau, par son enseignement et par ses écrits, est le chirurgien de son temps qui a rendu le plus de services à la science, et s'il fallait de toute nécessité assigner un successeur à la grande personnalité chirurgicale qui a rempli la période précédente, c'est à Velpeau que ce titre nous semblerait devoir se rapporter. Mais à l'époque où s'ouvrit cet héritage, il n'était pas encore en état de le recueillir. Bien qu'âgé de quarante ans, il ne faisait que débuter dans l'enseignement clinique, il y avait à peine six mois qu'il avait remplacé Boyer à la Charité.
La consécration qu'une longue suite d'années donne à la réputation d'un savant, ce sceau de maternité qu'elle imprime à ses œuvres, ont fait défaut aux deux professeurs dont l'ordre de nomination nous appelle maintenant à parler.
Blandin et Auguste Bérard appartiennent en propre à cette période, puisque ce dernier n'en a pas atteint la limite et que l'autre ne l'a guère dépassée. Tous deux ont suivi cette route pénible que nous avons déjà retracée tant de fois et ont conquis successivement, par la voie du concours, les positions d'interne, d'aide d'anatomie, de prosecleur, d'agrégé, de chirurgien du bureau central; tous deux ont fait partie de cette phalange de candidats infatigables qu'on vit pendant dix ans se disputer les chaires de la faculté; tous deux sont arrivés au but de leur ambition à un an de distance, pour succomber après l'épreuve, sans avoir eu le temps de jouir du fruit de leurs efforts.
Blandin (3). — Plus heureux que Velpeau et que Gerdy, Blandin avait
(1) Yoy. rénumération de toutes les publications de Velpeau à la suite de son éluge par Béclard. {Mémoires de rAcadémie de médecine, t. X\IX, p. 36.)
(2) Traité des maladies du sein et de la région mammaire. Paris, 1854, in-8"; deuxième édition, Paris, 1858.
(3i Blandin (Philippe-Frédéric;, né à Aubilly (Clierj le 3 décembre 1798, mort à Paris le 16 avril 1849. Yoy., Eloge de Blandin par Denoiivilliers, prononcé le 5 no-
abordé la carrière médicale dans des conditions bien plus favorables. Son instruction première avait élé dirigée avec intelligence par saûimille, qui jouissait d'une aisance relative. Arrivé à Paris en 1816, il prit pour maîtres Roux, Béclard et Marjolin, entra sous leur direction dans la voie que nous venons d'indiquer, et vingt-six ans après il remplaçait Richerand dans sa chaire de médecine opératoire.
Les individualités ne se dessinent guère avec leurs caractères propres que quand le but est une fois atteint. Au début, toutes les natures se ressemblent à peu de choses près ; l'influence du milieu, l'entraînement qu'excitent l'émulation et les études en commun, l'assistance réciproque, donnent à tous les travailleurs une sorte de valeur banale. Dans cette association intellectuelle, chacun apporte sa quote-part et bénéficie du fonds commun. Des hommes ordinaires peuvent, à force de travail, arriver ainsi à un niveau qu'ils n'auraient jamais atteint s'ils avaient été livrés à leurs propres ressources. Il faut avoir parcouru sa carrière dans l'isolement scientifique que crée la vie de province, pour se rendre compte .de l'influence du milieu, si vivifiante dans les grands centres, si dépressive dans les petites localités. Loin de nous la pensée de diminuer le mérite de ceux qui ont pu bénéficier de pareils avantages, nous nous bornons à constater un fait auquel le souvenir de Blandin nous ramène involontairèftient. Nous avons suivi ses leçons et sa pratique, nous avons étudié ses ouvages avec soin, et l'impression qui nous en est restée nous met en défiance contre les éloges de ses panégyristes. Ils nous paraissent l'avoir un peu surfait. Blandin ne nous a jamais semblé un homme hors ligne. Praticien expérimenté, opérateur habile, c'était un professeur médiocre, vn écrivain méthodique, consciencieux, mais sans originalité ; un de ces 'lommes utiles, en un mot, qui remplissent dignement leur rôle dans la vie, mais qui traversent leur époque sans en modifier le cours et sans y laisser des traces durables de leur passage. Ses travaux en anatomie ne sont pas sans mérite, ses recherches sur la distribution des nerfs laryngés, sur le volume relatif des deux ordres de racines des nerfs rachidiens, sur la structure de la langue, sur les aponévrysmes du périnée, sont l'œuvre d'un préparateur habile et d'un bon observateur. Son traité d'anatomie chirurgicale, bien qu'inférieur à celui de Velpeau qui l'avait pourtant précédé, a été un livre utile. On retrouve le même caractère dans ses œuvres chirurgicales, dans ses articles du Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques, dans ses études sur la phlébite et l'angioleucite, sur les amputations partielles du pied, dans sa thèse sur Vautoplastie, qui a eu un certain retentissement, dû surtout à la nouveauté du sujet, et qui
vembre, à la séance de rentrée de la faculté de médecine, in Gazette des hôpitaux, 1849, n» 129, p. 515. Discours prononcés par Laugier et Isidore Bourdon sur la tombe de Blandin, le 19 avril 1849. (Gawtte des hôpitatix, 1849, n" 46, p. 183.)