L'ÉCOLE DE PARIS A LA MORT I)E DUPUYTREN
la vie tourmentée de Jobert de Lamballe un de ces contrastes que nous avons eu si souvent l'occasion de signaler. Il a marché lentement, mais d'un pas sûr et tranquille, dans la carrière de l'enseignement; il n'a pas soulevé de tempêtes et n'a point traversé d'orages; il a laissé dans la science un nom modeste mais honorable, et dans l'école de Paris, le souvenir d'un homme de bien. Issu d'une famille de savants (1), il était voué comme son frère, par son origine et par ses goûts, à l'étude des sciences -exactes, mais les circonstances le rejetèrent dans la carrière médicale, et le hasard le plaça sous la direction de Dupuytren. Il fut séduit par le prestige de ce maître qu'il suivit pendant quatre années, et s'adonna à la chirurgie. Des travaux consciencieux, des concours estimables dans lesquels il se fit plutôt remarquer par ses qualités solides que par des dehors brillants, le conduisirent doucementjusqu'à la porte du professorat, qui ne s'ouvrait alors qu'à la suite de luttes répétées (2). Il avait trentesept ans déjà lorsqu'il entra pour la première fois en lice dans le concours ouvert pour remplacer Dupuytren. Après avoir échoué de nouveau en 1811 et 184-2, il fut nommé professeur de clinique externe (1848) en remplacement d'Auguste Bérard, qui, plus jeune de quelques années, l'avait cependant devancé. Depuis quatre ans déjà il faisait partie de l'Académie de médecine, mais il avait assigné un autre but à son ambition. C'est à l'Institut qu'il brûlait de s'asseoir, à côté des hommes illustres dans le commerce desquels ses relations de famille l'avaient appelé à vivre; c'est à l'Académie des sciences qu'il faisait hommage de ses travaux, et cette compagnie reconnaissante finit par récompenser sa persévérance en l'admettant dans son sein le 11 février 1868, pour y occuper la place de Velpeau. Ce dernier succès couronnait dignement une carrière bien remplie, et Laugier put jouir quatre ans encore d'un honneur qu'il avait si ardemment convoité. C'était là le milieu paisible qui convenait à ses aptitudes et à son caractère. Porté par ses goûts vers les recherches spéculatives plutôt que vers la pratique militante, aimant mieux travailler en silence que de briller .en public, il avait horreur de la lutte, des conflits, des émotions de la tribune, et cette timidité native, qu'il n'a jamais cherché à vaincre, l'a. condamné à une sorte de stérilité. Renfermé dans son isolement scientifique, il a laissé le silence se faire autour de lui. Les circonstances l'avaient cependant placé dans les conditions les plus favorables pour mettre en relief ses qualités réelles d'opérateur et de clinicien. En 1854, à la mort de Ph. -Joseph Roux, il fut
ges), par Broca et Félix Guyon {Union médicale, 1872, 3^ série, t. XIII, p. 241), Veriieuil (Gazette hebdomadaire, 1872, p. 125).
(1) Il était fils d'un professeur de chimie générale au muséum, filleul de Fourcroy, parent d'Arago, et frère de l'astronome éminent dont la science regrette la perte récente.
(2) Il remporta la médaille d'or des internes en 1825, fut nommé agrégé en 1830, chirurgien du bureau central en 183J.
appelé à le remplacer dans le grand service où planait encore l'ombre de Dupuytren, et pendant dix-huit ans il occupa la place de ce maître qui avait dirigé ses premiers pas dans la carrière et dont il conservait pieusement le souvenir. Au lieu de suivre ce grand exemple, Laugier ne sembla préoccupé que du désir de s'efTacer. Poursuivant sa tâche paisiblement et sans bruit, il donnait à ceux qui l'entouraient de sages conseils et de bons exemples, mais il ne cherchait ni à attirer ni à convaincre personne; sa physionomie douce, bienveillante, spirituelle, mais un peu^ apathique, l'air d'indifférence et d'ennui avec lequel ilexposait ses idées, sa diction correcte, facile, mais monotone, tout cela éloignait la foule, qui demande plus d'animation et de bruit. Laugier a formé de bons élèves, il n'a pas eu d'influence marquée sur la chirurgie de son temps. Ami des recherches patientes, il s'est surtout occupé des faits de détail. Son procédé pour la pupille artificielle (1), son traitement pour la fistule lacrymale, pour le symblépharon, sa méthode de succion pour la cataracte (2), son traitement de l'ostéite et des fongosités synoviales par la saignée locale des os (3), donnent la mesure de cet esprit ingénieux, mais enclin à ne considérer que le petit côté des choses. Ses travaux de physiologie pathologique portent la même empreinte (4). Rappelons toutefois qu'il a le premier signalé l'écoulement séreux qui se produit par l'oreille à la suite de certaines fractures du crâne (5), et que s'il a mal interprété ce phénomène, il ne lui reste pas moins le mérite d'avoir appelé l'attention sur un signe qui n'est pas sans valeur; qu'il a eu le premier la pensée de réunir par la suture les plaies des gros cordons nerveux, et de remettre en honneur la suture des os après la résection dans les fractures non consolidées, méthode qu'on avait oubliée depuis Flaubert et qui tend aujourd'hui à s'introduire dans la pratique (6). Enfin, quelques jours avant sa mort, il avait imaginé et mis à exécution, dans un cas d'anus contre nature, un procédé très-ingénieux d'anastomose intestinale qui n'a malheureusement pas réussi.
Ces recherches, ces essais, ces innovations offrent le même caractère. C'est l'indice d'un esprit positif, préoccupé des applications utiles et pratiques. Prudent et sobre d'opérations, quoiqu'il fût doué d'une habileté manuelle qu'il a conservée jusqu'à la fin de sa longue carrière,
(1) Gazette médicale de Paris, 1835., p. .406.
(2) Revue médico-chirurgicale, janvier 1817.
(3) Union médicale, 1851, p. 359.
(4) Nous citerons parmi les plus importants : ses reclierclies sur la membrane des bourgeons cbarnus, sur les hernies et notamment sur la hernie crurale, qui s'effectue à travers le ligament de Gimbernat et qu'il a décrite le premier (Archives de médecine, 1833); ses études sur les anus contre nature, son pansement des plaies par la solution de gomme arabique et la baudruche, son traitement de la gangrène spontanée par les bains d'oxygène. (Académie des sciences, séance du 28 avril 1862.)
(5) Comptes rendus . de V Académie des sciences, (séance du 18 février J839.
(6) Comptes rendus de l'Académie des sciences, 1855, p. 5!)8.