‹ Histoire de la chirurgie francaise au XIXe siècleChapitre 45 sur 83 · L'ÉCOI.E DE PARIS A LA MOUT DE DUPUÏTREN · texte numérisé non relu

L'ÉCOI.E DE PARIS A LA MOUT DE DUPUÏTREN

Laugier était conservateur en chirurgie, comme tous ceux qui font passer les intérêts de l'humanité avant ceux de leur amour-propre.

Ecrivain correct et didactique, il a rédigé presque seul le BuUelin chirurgical pendant les deux années de son existence (l),et fourni de nomhreux articles au Dictionnaire en trente volumes et au Nouveau Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques^ actuellement en cours de puhlication : ses quatre thèses de concours, la traduction du Traité des malndies des yeux, de Mackonsie, et YEloge de Jean-Louis Petit ("2), complètent son œuvra littéraire et donnent la mesure de savaleur^omme écrivain (3).

JoBERT (de Lamballe) (i). — La plupart des grands chirurgiens, nous l'avons déjà dit maintes fois, ont eu de rudes débuts; et depuis Boyer et Dubois jusqu'à Gerdy et Yelpeau, presque tous ceux dont nous avons retracé l'histoire ont commencé par la misère; mais les plus déshérités d'entre eux étaient encore des enfants gâtés de la fortune à côté de Jobert. Il est né littéralement sur la paille, et à vingt-huit ans, cet homme qui devait mourir trois fois millionnaire, en était encore à compter avec la faim. Son histoire est devenue légendaire àLamballe. Tout le monde y a connu le vénérable abbé Micault de Souleville et le docteur Bedel, ces deux prolecteurs de l'enfance de Jobert, qui eurent l'intelligence de comprendre ce qu'il pouvait devenir un jour et la générosité de lui venir en aide. C'est à ces deux hommes de cœur que Jobert a dû sa fortune. La petite somme que le digne abbé lui avaitléguée en mourantlui permit de venir à dix-neuf ans à Paris continuer ou, pour mieux dire, commencer ses études, et il s'y livra avec un tel acharnement, qu'en dépit de sa timidité et de son défaut d'élocntion, il enleva au concours une place d'interne à l'âge de vingt-deux ans. Mais quand sa période d'internat fut terminée, le petit capital qui l'avait soutenu jusqu'alors était complètement épuisé; il lui aurait fallu revenir végéter à Lamballe sans Alphée Cazenave, qui lui céda sa chambre d'interne à Saint-Louis, et sans les sœurs de l'hôpital, qui partagèrent leur nourriture avec lui. Cette situation précaire dura jusqu'en 18:27, époque à laquelle il fut nommé aide d'anatomte; à partir de ce moment, sa carrière se dessina brillante, rapide, inespérée. Chaque année fut marquée par un nouveau succès. Reçu docteur en 1X2S, chirurgien du bureau central en 18:20, agrégé en 1830, chirurgien

il) BuUetin chirurgical ou Examen îles méthodes et opérations chirurgicales. Paris, ] 839-1840, 2 Yol.in-S".

i2i Discours prononcé à. la séance de rentrée de la facullé de médecine, 1865.

(3) Voy., pour l'exposé complet de ses œuvres : Notes sur les travaux scientifiques de .1A. Laugier, jirofesseur de clinique chirurgicale. Paris, 1867, in-i" de 50 pages.

(il Jobert (Antoine-Joseph), né à Matignon (Côtes-du-Nord) le 17 décembre 171)9, mort à Passy le "25 avril 1867.

Voy. Eloge de M. le professeur Jobert (de Lamballe], prononcé à la faculté de médecine le li avril 1868, par le ])rofesseur Richet. (Union médicale, o^ série, t. VI. p. -250--265.J

de l'hôpital Saint-Louis et chirurgien consultant du roi en 1831, il vit en 1840 les portes de l'Académie de médecine s'ouvrir devant lui. Plus tard, il remplaça Roux à l'Hôtel-Dieu et Magendie à l'Académie des sciences ; l'empereur l'attacha à sa personne et le fit commandeur de la Légion d'iionneur. Il lui avait suffi de vingt-six ans pour conquérir toutes les distinctions scientifiques qu'un homme de notre profession puisse rêver, et si jamais destinée a dû paraître enviable, c'est assurément celle de cet homme parti de si bas et parvenu au faîte des honneurs par les seules forces de sa volonté, de sa persévérance et de son travail; et cependant il n'est pas de modeste praticien de campagne élevant sa famille à l'aide de son rude labeur, dont l'existence n'ait été cent fois plus heureuse que celle de notre infortuné compatriote.

Au début de sa carrière, il était bon, affectueux, cordial et confiant comme tous ceux qui n'ont pas encore pris part aux luttes de la vie; mais les rudes épreuves qu'il eut à subir ne tardèrent pas à aigrir son caractère. On ne saurait parcourir un chemin si brillant et si rapide sans froisser sur la route bien des intérêts et des amours-propres, sans exciter la jalousie, sans soulever des hostilités. Jobert, impressionnable à l'excès, sensible à la moindre critique, défiant de ses propres forces et cherchant à le dissimuler, gêné par son défaut d'éducation première et se sentant mal à l'aise dans le milieu que lui avait créé sa haute position, Jobert devint peu à peu sombre, défiant, taciturne; il aurait pu trouver un refuge dans la vie de famille, un appui dans une compagne digne de lui, mais une fatalité cruelle en avait décidé autrement, et lorsqu'il voulut entrer dans la vie sociale, il y fut accueilli par le plus affreux mécompte qui puisse frapper un homme de cœur. Condamné pour toujours à l'isolement, sevré des joies de la famille, il se rejeta dans les jouissances austères du travail et dans les calculs de l'ambition ; mais un changement profond, inexplicable, se manifesta dans son caractère, il devint plus ombrageux, plus fantasque et plus inégal que jamais. Sa brusquerie naturelle sembla s'exagérer encore et ses excentricités furent bientôt pour ses meilleurs amis l'objet d'un douloureux étoiinement. Ils ne tardèrent pas à en connaître le secret. La raison de Jobert n'avait pu résister à tant de travaux, de luttes et d'épreuves ; son caractère n'était pas aussi fortement trempé que sa constitution. Un jour enfin l'aliénation mentale devint évidente, et notre malheureux compatriote dut être relégué dans l'asile de Passy, où ses anciens élèves, les docteurs Blanche, Bouley et Malmené, l'ont entouré, jusqu'à sa dernière heure, des soins les plus touchants, de la soUicitude la plus filiale. C'est là qu'il s'est éteint lentement, le 25 avril 1867, à l'âge de soixante-deux ans (1).

(1) Jobert (de Lamballe), éloge prononcé par le professeur Ricliet, dans la séance de distribution des prix delà faculté de médecine, le 14 août 1863. (Union médicale, 3e série, t. VI, p. 250, 265.) Discours prononcés sur la tombe de Jobert par MM. Conneau, Gosselin, Arnal, Legouest. (Union médicale, 1867, 3c série, t. H, p. 176, 188, 205.)

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