L'ÉCOLE DE PARIS A LA 3I0RT DE DUPUYTREIS
Il n'est pcas d'homme qui ait été plus diversement apprécié que Jobert, qui ait été l'objet d'amitiés plus ardentes et d'inimitiés plus injustes; on lui a tout contesté, jusqu'à cette habileté opératoire qui nous a si souvent émerveillé; on l'a accusé d'aimer l'argent, lui dont la bourse s'ouvrait si facilement aux malheureux; on l'a traité de mauvais fils, lui qui soutenait sa mère avec ses appointements d'interne, lui dont nous avons vu la douleur sombre, farouche, navrante, lorsqu'il apprit le terrible accident qui venait de la lui ravir. C'était une nature inculte, mais un noble cœur; il poussait presque jusqu'à la grossièreté le défaut de savoir-vivre, sa rudesse frisait la brutalité ; mais il était bon, compatissant et sensible; il avait dans ses amitiés cette constance qui tient à la race. Ses défauts étaient le résultat de son origine et de son manque complet d'éducation; ses bizarreries, ses excentricités furent le prélude de l'aliénation mentale qui avait étendu sa main sur lui bien longtemps avant que sa folie fût confirmée.
Quant à ses titres scientifiques, si les contemporains les ont contestés, si les hommes d'aujourd'hui se demandent, comme nous l'avons fait parfois nous-même, quelle fut la justification de cette incroyable fortune, et comment cet homme, si complètement illettré et d'une élocution si difficile, a pu devenir professeur à la faculté, président de l'Académie de médecine et membre de l'Institut, l'histoire leur répondra, comme à nous, que sa nomination de professeur fut une faute dont la suppression des concours est seule justiciable, mais que sa place était marquée au sein de nos sociétés savantes par le nombre et par l'importance de ses travaux (1). Elle ajoutera que Jobert fut un des plus grands chirurgiens de notre époque. Il n'en est guère, même parmi les plus illustres, qui aient autant créé que lui, et ses découvertes n'ont pas porté sur des points de détail, elles n'ont pas consisté dans quelques bonnes fortunes opératoires, c'est aux sources véritables de la science qu'il les a puisées, et quelques-unes ont été des éclairs de génie. Il y avait du Hunter dans ce paysan du Danube. Son Mémoire sur les plaies et sur les sutures du canal iuteslinal, basé sur des principes de physiologie pathologique qui étaient toute une révélation, l'avait fait connaître du monde savant alors^ qu'il n'était encore qu'interne. Son Traité des plaies d'armes à feu, ses travaux sur la réunion en chirurgie, ses Recherches sur le système nerveuXy. sur Vappareil électrique des poissons, son beau Traité de chirurgie plastique enfin, resteront dans la science, malgré quelques côtés défectueux, comme les preuves évidentes de l'esprit le plus ingénieux, le plus pénétrant qui ait été mis au service de la chirurgie. Mais ses titres les plus sérieux à la reconnaissance de notre art consistent dans l'impulsion qu'il
(1) Yoy. : Exposé des titres et notice sur les travaux de M. Jobert {de Lamballe)., lauréat de l'Institut de France, professeur à la faculté de médecine. Paris, janvier
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a donnée à la lliérapeulique des affections de l'ulérus et de ses annexes. C'est lui qui a vulgarisé l'emploi du fer rouge dans les affections utérines; cette innovation hardie, devant laquelle reculèrent d'abord les chirurgiens et les malades, est passée aujourd'hui dans la pratique journalière, et on a quelque peine à comprendre qu'elle ait pu soulever de pareilles tempêtes. Dans les dernières années de sa carrière, Jobert en a fait, il est vrai, le plus déplorable abus, mais à cette époque de sa vie, sa belle intelligence commençait à l'abandonner, et scientifiquement il n'était plus responsable de ses actes. Enfin nous arrivons à son véritable titre de gloire. C'est à lui que nous devons l'une des conquêtes les plus précieuses de notre époque, la cure radicale des fistules vésico-vaginales, cette opération réparatrice qui remédie aujourd'hui à la plus horrible, à la plus dégoûtante des infirmités qui puissent affliger les femmes. Avant Jobert, on les regardait comme incurables et on ne s'en occupait même plus. De loin en loin, quelque tentative de suture, quelque instrument nouveau, comme la sonde érigne de Lallemand, venaient témoigner du bon vouloir de la chirurgie, faisaient concevoir quelques espérances, et allaient ensuite rejoindre dans l'oubli les essais infructueux du passé. Jobert, avec sa ténacité bretonne, se mit en tête de réagir contre le découragement universel; un premier procédé d'autoplastie par la méthode indienne lui donna deux succès qui ne convainquirent personne, qui ne le satisfirent même pas, mais qui l'engagèrent à persévérer et à choisir une autre voie. C'est alors que, se basant sur des recherches anatomiques multipliées, sur des données précises de physiologie pathologique, il créa la cystoplastie par glissement, cette opération toute française qui a fini par lui donner quatre-vingt-deux succès sur cent trentesept opérations dans une affection regardée comme incurable jusqu'à lui. Ce n'était assurément pas le dernier mot de la science, les chirurgiens américains se sont chargés de nous le prouver depuis. Ils sont arrivés par des perfectionnements successifs à créer un procédé bien supérieur à celui de la méthode française ; mais l'idée première, mais les premiers succès appartiennent incontestablement à Jobert, et ce sont eux qui ont probablement servi de base aux recherche de la chirurgie américaine.
L'enseignement officiel était alors trop fortement représenté pour que celui des professeurs libres put briller du même éclat qu'au commencement du siècle. Cepenrlant il a fait surgir quelques noms que nous ne pouvons passer sous silence, et nous citerons en première ligne ceux d'Amussat et de Vidal (de Cassis).
A l'époque où nous nous repérions, l'invention de la lithotritie, qui s'était accomplie en dehors de la science officielle et presque malgré elle, avait fait naître le goût des spécialités. De jeunes médecins, entraînés par une vocation particulière, ou séduits par Tattrait d'une route plus facile, étaient entrés dans cette voie collatérale on la notoriété s'acquiert