‹ Histoire de la chirurgie francaise au XIXe siècleChapitre 55 sur 83 · CHAPITRE ÏII · texte numérisé non relu

CHAPITRE ÏII

LE MOUVEMENT SCIENTIFIQUE, DANS SES RAPPORTS AYEC LA CHIRURGIE, PENDANT LA TROISIÈME PÉRIODE.

L'examen auquel nous venons de nous livrer ne serait pas complet, si nous ne passions rapidement en revue les progrès accomplis pendant cette période dans les sciences qui servent de fondement à la chirurgie €t dans celles qui lui prêtent leur concours. Nous risquerions surtout de ne pas être compris dans la dernière partie de notre travail, si nous passions sous silence les faits importants qui ont préparé les conquêtes de la chirurgie contemporaine et servi de prologue à l'évolution radicale dont nous aurons à raconter les péripéties.

A aucune époque de leur histoire, les différents éléments dont l'ensemble constitue l'art de guérir n'ont été plus étroitement liés et n'ont affirmé une tendance plus prononcée vers cette fusion qui en sera, nous n'en doutons pas, la dernière expression. L'anatomie et la physiologie surtout arrêteront notre attention d'une manière 'spéciale; elles sont entrées, pen dant le cours de la période à laquelle nous sommes parvenus, dans une voie nouvelle aux abords de laquelle nous avons dû jusqu'ici nous arrêter.

ARTICLE PREMIER

l'école MIGROGRAPHiaUE I 1er. — Histologie normale et pathologique.

L'anatomie a traversé deux grandes phases dans le courant de ce siècle. La première remonte à Bichat et à son école. Celle-là s'est accomplie sur notre sol, elle est incontestablement notre œuvre. La seconde appartient à la période que nous traversons ; cette fois le mouvement est parti de l'Allemagne; nous démontrerons toutefois que la France y a puissamment contribué. Nous avons dit comment Bichat avait du même coup créé l'anatomie générale et imprimé à l'anatomie pathologique une impulsion que ses élèves ont accentuée, et que les travaux de Bayle, de Laënnec, deDupuytren et de Cruveilhier ont poussée aussi loin que pouvait le permettre les moyens d'investigation dont ils disposaient. Cet essor, toutefois, s'était arrêté faute d'aliment. Un instant dévié de sa route par les mirages de la doctrine physiologique, il était rentré avec Cruveilhier (1) dans la voie que l'école anatomo-pathologique avait tracée au commencement du siècle, tandis que de l'autre côté de la Manche les successeurs de Hunter s'attachaient à poursuivre l'œuvre du maître sans parvenir à lui faire franchir un pas de plus. De part et d'autre on raisonnait sur des formes, sur des appareiices, on s'efforçait de poser à

(1) J. Cruveilhier, Anatomie pathologique du corps humain. Paris, 1830-1842^

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priori les lois générales de Forganisation, sans pouvoir en pénétrer le mystère, on était arrivé aux confins du monde visible, il fallait d'autres moyens pour soulever ce voile devant lequel s'arrêtait le regard.

Ce moyen, la science le possédait depuis deux siècles ; mais elle l'avait jusqu'alors dédaigné. Nous avons fait connaître l'opinion de Bichat sur le microscrope, elle était partagée par tous les anatomistes de son temps. L'imperfection des instruments ne permettait guère, il faut bien le dire, de s'en servir pour les observations délicates. Malpighi et Leeuwenhoeck avaient bien pu faire leurs immortelles découvertes avec le microscope simple, parce que les globules du sang, les animalcules spermatiques, les phénomènes de la circulation dans les capillaires sont visibles à un grossissement de 150 diamètres, et qu'ils pouvaient arriver jusque-là avec leurs lentilles bi-convexes (1); mais la structure intime des tissus réclame des appareils bien autrement puissants, et les microscopes composés ne donnaient alors que des images irisées sur les contours, dont la netteté ne pouvait s'obtenir qu'avec des grossissements peu considérables. Il n'y a pas encore un demi-siècle que l'invention des microscopes achromatiques a permis d'aller plus loin, et c'est en France que ce progrès s'est accompli. Euler avait, il est vrai, dès 1769, indiqué et tracé les règles de leur construction ;Frauenhofer (de Munich), en 1816, avait essayé d'en fabriquer, mais ses plus forts grossissements ne valaient pas une bonne loupe (2). C'est en ISSl seulement que Selligues fit construire par Chevalier et présenta à l'Académie des sciences le premier microscope achromatique à quatre lentilles superposées qui ait permis d'augmenter considérablement le pouvoir amplifiant sans altérer la netteté des images. Cet admirable instrument a été perfectionné depuis par Amici, par Goring, par Georges Oberhauser, Charles Chevalier, Nachet, etc. ; mais il constituait dès son apparition un progrès considérable, et c'est de cette époque que datent les progrès de la micrographie ,

« Les recherches microscopiques sont minutieuses et fatigantes, dit » Broca,etles premiers observateurs auraient été bientôt découragés s'ils )) n'eussent été soutenus dans cette étude ingrate et difficile par l'appât » puissant d'une brillante théorie (3). » Cette théorie fut la théorie cellulaire, et l'auteur des lignes précédentes a prouvé de la façon la plus irréfutable que le mérite de cette conception n'appartient pas à l'Allemagne. « Elle n'est fille, dit-il, ni de Schwann, ni de Schleiden, » elle n'est née ni en 1837, ni en 1838, elle est plus vieille de douze ans,

(1) Leeuwenhoeck a fait toutes ses recherches avec le microscoiDe simple, ainsi que le raconte Backer (the Microscope inade essay. London, 1743), qui avait chez lui les vingt-six microscopes légués par Leeuwenhoeck à la Société royale. (Mandl, Traité jyratique du microscope. Paris, 1839, p. 4.)

(2) Mandl, Trailé pratique du microscope, p. 10.

(3) P. Broca, Trailé des tumeurs, t. II, p. 29. Paris, 1866.

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» elle est française et appartient à Raspail. » Raspail Ta formulée de la faron la plus complète et de la manière la plus saisissante dans une série de travaux dont le premier remonte au mois d'octobre 1825 et dont le dernier parut en 1827 (1).

Un autre savant français, Royer-Collard, exposait en 1826 à la Société anatomique une doctrine plus avancée que celle de Raspail et embrassant à la fois les tissus normaux et les tissus pathologiques. Les trois phases que subit la matière organique dans son travail d'évolution y sont nettement dessinées. C'est d'abord Vétat organique amorphe (\e blaslème des Allemands), puis Yélat globuleux (état cellulaire) permanent chez les animaux inférieurs, transitoire dans l'embryon des êtres d'une organisation plus élevée, mais se retrouvant encore dans quelques tissus adultes et dans certaines productions pathologiques; enfin, Vétat fibreux et laminaire, qui est l'état définitif des tissus composés (2). La théorie cellulaire tout entière se trouvait donc formulée depuis plus de dix ans dans les travaux de Raspail et de Royer-Collard, lorsque parurent ceux de Schwann et de Schleiden. Que restait-il donc à faire à ces savants d'outre-Rhin ? Il leur restait à accomplir leur besogne traditionnelle, à se parer des plumes du paon, pour nous servir de l'expression de Broca(3); hâtons-nous toutefois de faire observer avec cet auteur que Raspail et Royer-Collard n'avaient fait que poser des principes généraux. « Ils avaient indiqué l'origine des tissus, mais ils ne les avaient pas dé- » crits. Ils avaient créé l'hystogénèse, mais négligé l'histologie » ; peutêtre auraient-ils poursuivi leur œuvre si le temps et les événements le leur avaient permis, mais la révolution de 1830 vint les arracher tous deux à leurs études pour lancer le premier dans le tourbillon de la politique et pour enfermer le second dans le cercle étroit des préoccupations administratives. Pendant que l'essor de l'histologie se trouvait ainsi arrêté en France, il se développait en Allemagne et y donnait naissance à une série de travaux poursuivis avec la persévérance qui caractérise cette nation et sur lesquels se fondait peu à peu l'édifice, lent à construire, de l'anatomie de structure.

A cette époque, le nom de J. Millier commençait à retentir de l'autre côté du Rhin; il y jetait les fondements de sa juste et brillante re-

(1) Raspail, Recherclies physiologiques sur les graisses et le tissu adipeux. {Répertoire d'analomie et de physiologie de Brescliet, t. III, p. 17-1.. Paris, 18:27). C'est dans ce dernier travail qu'il résume sa pensée sous celte forme pittoresque qui lui était familière : a Le temps n'est pas éloigné où, sans être taxé d'orgueil et de témérité, » l'on pourra porter ce défi purement scientifique : Donnez-moi une vésicule dans le j) sein de laquelle puissent s'élaborer à mon gré d'autres vésicules, et je vous rendrai » le monde organisé. » (Broca, Traité des tumeurs, p. 30.)

("Ij Bulletin de la Société anatomique, année 1828, 2e édition, p. 141 et 192. Voyez aussi le compte rendu de Lenoir dans le même recueil, année 1826, 2^ édition, p. 216.

(o) p. Broca, Traité des tumeurs, t. II, loc. cit., p. 33. Nous ferons remarq-ier que cet ouvrage a été publié en 1866.

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nommée. Le Cuvier de l'Allemagne, ainsi que l'appelaient ses compatriotes, avait pressenti l'importance des recherches microscopiques. Son. remarquable mémoire sur la structure intime des glandes parut en 1830 (J) et fut suivi d'autres éludes du môme genre. Purkinge publia en 1831, àBreslau, son travail sur la structure intime du tissu osseux (^2); celui de Meckauer sur la structure intime des cartilages parut à Breslau en 1836, et l'anatomie microscopique de Berres fut publiée à Vienne en 1836 (3). Les recherches d'Emmert (4) et d'Ehremberg sur le système nerveux, de Reîzius sur la structure dentaire (5), d'Henle sur l'épiderme, se rapportent à la même époque, mais c'est surtout à partir de la réapparition de la théorie cellulaire que les études micrographiques acquirent en Allemagne la vogue qu'elles ont conservée depuis. Cette restauration s'opéra au commencement de 1838, sous les auspices de Schleiden, qui décrivit dans son premier travail (6) l'origine, le développement et les transformations des cellules végétales, et en fit le point de départ de la formation de tous les tissus végétaux. Quelques semaines après, Schwann soumit [à la même généralisation les cellules et les tissus des animaux. Enfin J. Mûller, la même année, dans son ouvrage sur la structure intime des tumeurs (7), fit rentrer les tissus pathologiques d?ais le cadre tracé par ses prédécesseurs* En moins d'un an, dit Broca, dans son savant historique de cette phase de l'histologie, la théorie cellulaire avait atteint l'apogée de sa gloire, elle régnait sans parlage, comme l'avait prédit Raspail, sur tout le monde organisé (8). Il est rare que les grandes lois qui régissent le monde organique se laissent ainsi pénétrer d'un seul coup, et ces généralisations prématurées dépassent ordinairement le but. C'est ce qui devait arriver pour la théorie

(1) John Mùller, De glanditlarum secenientium stnickira peniilori earumque prima formaiione. Lipsiœ, 1830, in-folio.

(2) Purkinge et Deutsch, De penitiori ossiiim structura. Breslau, 183 i,

(3) Berres, Anatoinie der mikroskopisclien Gebjlte des Menschlichen Kœrpers. Wicn, 1836, in-folio avec "vingt-quafre planches, texte latin et allemand.

(4) Emmert, Uher die Endigungs iveise der Nerven in den MusKeln. Bern, 1836.

(5) A. î\etziiis, Blikroskopisha Undersôkningar ofvsr idnderness sàrdeles tandbsnets striiklur. Stockholm, 1836, in-8o (Kongl. Vetensk. Açad. Handl. 1836, p. 52.) Reproduit dans Miiller's Arckiv., 1837.

(6) Ce travail passe généralement pour avoir été publié en 1837, mais Broca le rapporte à 1838. Voyez dans son Traité des tumeurs une note importante sur la date précise qu'il convient de donner au mémoire de Schleiden, loco cit., p. 32.

(7) J. Millier, Vber den feinen Ban iind die formen der krankhaften Gescinviilsle. Berlin, 1838.

(8) Quanta Raspail lui-même, il n'en était pas question. Schleiden avait déclaré que s'occuper du travail de Raspail n'était pas compalible avec la dignité de la science. (Broca, p. 32.) Henle, un peu plus juste, convenait qu'il avait exposé les lois du développement organique avec une grande hardiesse et une belle simplicité, mais que sa théorie, dépourvue d'observations, avait été frappée de stérilité et était restée inaperçue. D'ailleurs il n'avait pas vu le noyau! (Henle, Anatoinie générale, traduct.. Jourdan, t. I, p, 129.)

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cellulaire; mais en attendant l'heure des désillusions, l'histologie devint l'étude de prédilection de tous les savants d'Allemagne, et les recherches sur les dilTérents tissus de l'organisme se multiplièrent avec une telle rapidité, qu'il est impossible de les énumérer toutes (1). La France resta longtemps indifférente au mouvement scientifique auquel elle avait donné le branle. La théorie cellulaire y avait passé inaperçue, et les premières recherches d'histologie n'avaient rencontré que des sceptiques. Les organes les plus accrédités de la presse médicale daignaient cà peine les enregistrer à titre de nouveauté scientilique, en faisant ressortir le désaccord des expérimentateurs et le peu d'importance et d'utilité de pareilles investigations (2). Quant aux médecins, ils avaient adopté une expression qui les dispensait de tout examen, et, comme le dit Donné (3), le mot illusion microscopique, avec lequel ils accueillaient tout ce qu'on leur disait de cette science, était le seul qu'ils connussent de son vocabulaire. Cependant de louables efforts avaient été faits dans notre pays pour répandre et vulgariser le goût de ces études dédaignées, et l'auteur que naus venons de citer est un de ceux qui y ont le plus contribué. Dès l'année 1837, il avait fait paraître d'intéressantes recherches sur le lait, les animalcules sperraatiques, la nature du mucus, en même temps qu'il fondait un cours public de microscopie appliquée aux études médicales. Ces cours, d'un caractère essentiellement pratique, furent suivis par un grand nombre d'auditeurs de tous les pays. Ils commencèrent à dissiper les préventions entretenues par la routine, et en 1 846 l'Académie des sciences accorda une mention honorable à ses travaux (4). La faculté de Strasbourg, de son côté, s'efforçait d'introduire en France le goût des études microscopiques et d'y faire connaître les travaux qui se publiaient de l'autre côté du Rhin. Dès l'année 1839, Le Fieboullet avait fait de l'histologie humaine et comparée la partie essentielle et fondamentale de son cours de physiologie animale à la faculté des sciences. Kûss suivit son exemple, inspira un grand nombre de dissertations qui prouvent l'ascendant qu'il exerçait, et forma de brillants élèves parmi lesquels nous citerons seulement Mathias Duval et Beaunis. Plus tard, Morel attira par ses travaux l'attention des savants sur le progrès des études histologiques à Strasbourg (5). Toutefois ce n'est qu'à partir du moment où l'encyclo-

(1) Parmi ces innombrables productions, nous nous bornerons à citer les recherches de Bylandt sur 1 système cellulaire, et de Remak sur le système nerveux (1838), celles de Giesker, Rosenthal, Wagner (1839), de Gerber, Kôlliker, Pappenheim, Rosenmuller (1840), de Budge, de Vogel (1841), de Theile (1843), etc.

(i) Voyez le coup d'œil sur les travaux et les événements de l'année 1838. {Ga:iclle tnédicale de Paris, t. VI, n» 52, p. 817, feuilleton.)

(3) Donné, Cours de microscopie, 1844.

(4) Séance publique annuelle du 11 mars 1846.

(5) Jean Hœffel, Aperçu historique sur rancieime faculté de médecine. Strasbourg, 1872, p. U.

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pédie analomique (1) a été connue en France que les études microscopiques y ont réellement pris leur essor. Ce monument élevé par les Allemands à la mémoire de Sœmmering était déjà publié depuis trois ans lorsque Jourdan en entreprit la traduction, et les deux volumes consacrés par Henle à l'anatomie générale parurent en 1843 (2). Ce livre ne se recommandait assurément ni par la méthode, ni par la clarté, mais il contenait une masse énorme de faits et d'observations; c'était le résumé de tous les travaux accomplis depuis douze ans en Allemagne, il répondait à un besoin qui commençait cà se produire, et il fut accueilli avec faveur. Au même moment paraissait chez le même éditeur \e ManueUranatomie générale de Mandl (3), ouvrage basé sur les mêmes recherches, mais dont la forme plus classique se prêtait mieux aux études médicales. Enfin, l'année suivante parut le Cours de microscopie de Donné, dans lequel il avait réuni toutes ses recherches antérieures sur les fluides de l'économie.

En traversant le Rhin pour s'implanter sur notre sol, le goût des recherches microscopiques ne pouvait pas manquer de changer de direction. Nous n'avons aucune tendance pour le vague des théories, et les recherches purement spéculatives ne nous intéressent pas. La nature de notre esprit nous ramène invinciblement vers le côté pratique des choses, et l'histologie normale ne répondait pas à ce besoin ; aussi les recherches se tournèrent-elles immédiatement vers l'anatomie pathologique. On avait hâte de démander à ce nouveau moyen d'investigation la solution des grands problèmes soulevés depuis le commencement du siècle et devant lesquels tous les efforts étaient venus se briser. La grande discussion soulevée en 1841 à l'Académie de médecine par un mémoire de J. Cruveilhier sur les corps fibreux des mamelles et sur leur distinction d'avec le cancer, discussion qui s'était prolongée pendant onze séances (4), avait appelé plus vivement encore l'attention sur ces tissus de nouvelle formation, dont la chirurgie avait tant d'intérêt à connaître la nature, et à l'égard desquels il régnait une grande confusion. L'ouvrage de Muller, paru depuis cinq ans, n'avait fait qu'embrouiller le chaos, en ransfeant de vive force sous le ioug de la théorie cellulaire et

(1) Encyclopédie anatomique comprenant Vanatomie descriptive, Vanatomie générale, Vanatomie pathologique, l'histoire du développement, etc., par G. T. Bischoff, J. Henle, E. Huschke, S.-T. Sœmmering, F.-G. Theile, G. Valentin, J. Vogel, G. et E. Weber. Traduit de l'allemand par A.-J.-L. Jourdan. Paris, 1843-1847. J.-B. Baillière.

(2) J. Henle, Traité d'anatomie générale ou Histoire des tissus et de la composition chimique du corps humain. Traduit de l'allemand par A.-J.-L. Jourdan. Paris, 1813.

(3) Cet auteur avait publié en 1839 un Traité pratique du microscope auquel nous avons fait quelques emprunts.

(4) Cruveilhier, Bulletiii de l'Académie de médecine, t. IX.

(5) Voyez, pour l'exposition et l'application de cette doctrine, Broca, Traité des tumeurs, loco. cit., p. 33.

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de runité d'origine, les tissus les plus dissemblables par leurs caractères apparents ainsi que par leurs propriétés. Il fallait, pour aborder le problème, répudier toute théorie préconçue, faille entrer à la fois en ligne de compte les caractères apparents des tumeurs, leur structure intime et leur mode d'évolution observé au lit des malades; il fallait, en un mot, être à. la fois micrographe et clinicien, et cette dernière qualité avait manqué à J. Muller. L'honneur d'ouvrir à l'histologie pathologique cette voie nouvelle était réservé k Lebert. C'est en 1845, l'année même où parut le Traité d'anatomie pathologique de Vogel, qu'il publia sa Physiologie pathologique (1), et nous nous souvenons encore de l'impression que ce livre produisit dans nos écoles. On n'y était pas, nous l'avons déjà dit, familiarisé avec les études micrographiques, et les travaux de Lebert y semblèrent une révélation. Bien que les recherches microscopiques de Wilson Phillips (1801), de Thomson (1809), sur l'inflammation, remontassent au commencement du siècle, bien que celles de Kaltenbrunner (1826), de Gluge (1835), d'Emmert (1836), eussent préparé le terrain, jamais ce grand phénomène pathologique n'avait été soumis à une analyse aussi complète, traité avec cette clarté dans l'exposition, celte richesse défaits et d'observations; c'était un traité complet et qui semblait n'avoir plus rien à attendre de l'avenir. Ses recherches sur la tuberculisation, quoique précédées d'une foule d'autres, produisirent une impression analogue, mais ce fut surtout la partie consacrée à l'étude des tumeurs qui fixa l'attention des chirurgiens et des anatomistes. La lumière se faisait pour la première fois sur cette grave question, et le microscope, d'accord avec la clinique, venait ranger tous ces produits de nouvelle formation dans les groupes naturels d'une classification lucide et simple comme la vérité. Lebert reprenait, pour lui donner la sanction du nouveau mode d'investigation anatomique, la grande division formulée depuis quarante ans par Laënnec, et classait tous les tissus accidentels en deux groupes : les uns, formés par les éléments normaux existant dans l'économie à l'état permanent, transitoire ou embryonal, constituaient les tumeurs homœomorphes ou bénignes; les autres, composées d'éléments de formation nouvelle et sans analogue dans l'économie, donnaient naissance aux tumeurs hétéromorphes ou malignes, à la grande famille des cancers, ayant pour base commune une cellule spécifique à caractères bien tranchés et ne différant entre eux que par la proportion variable des éléments accidentels qui entraient dans leur composition. L'encéphaloïde représentait le type des cancers par la prépondérance de l'élément spécifique, le squirrhe devait ses propriétés apparentes à la prédominance de l'élé-

(1) H. Lebert, Phijsiologie pathologique ou Recherches cliniques, expérimentales et microscopiques sur l'inflammation, la tuberculisation, les tumeurs, la formation llu cal, etc. Paris, 1845.

rnent fibreux, la mélanose à la présence de cellules pigmentaires, le fongus liématode à la richesse de sa vascularisation.

C'était, on le voit, la négation de cette unité de composition sur laquelle se reposait la doctrine allemande; c'était la répudiation de la théorie cellulaire, acceptable à la rigueur pour les bonatistes, déjà plus difficile à concilier avec les faits de l'anatomie normale, complètement en désaccord avec l'anatomie pathologique, et hautement répudiée par la pathologie et la clinique. En faisant rentrer la micrographie dans le Cadre de l'anatomie pathologique, à titre de moyen d'investigation complémentaire, en la donnant pour auxiliaire à l'étude clinique, Lebert faisait tomber les préventions qu'elle inspirait encore et mettait les médecins et les chirurgiens en demeure de le suivre sur un terrain qui ne pouvait plus s'écrouler sous leurs pas. Cet appel fut entendu, Lebert vit se presser autour de lui la jeune génération chirurgicale ; c'est à son école que s'est formé Ch. Robin, dont la réputation n'a pas tardé à égaler celle de son maître, et n'a rien à envier à celle des savants d'Allemagne. C'est sous sa direction que Broca, Follin, Verneuil entreprirent leurs premiers travaux, et c'est depuis lors que dans les écoles de province l'emploi du microscope est devenu le complément obligé de toutes les études anatomiques. Ses doctrines simples et séduisanles exercèrent sur les esprits français une séduction analogue à celle que la théorie cellulaire avait produite en Allemagne, mais elles furent aussi suivies d'une déception. Lebert s'était gardé d'établir entre les tissus homœomorphes et les tissus hétéromorphes une distinction absolue basée sur la bénignité des premiers et sur la malignité des autres. Il admettait que les tumeurs de la première espèce étaient susceptibles de se ramollir et de s'ulcérer, que les tumeurs graisseuses, enkystées, mélaniques, pouvaient être constitutionnelles et même héréditaires; enfin il ne considérait pas la tendance à récidiver, à envahir les tissus environnants, comme des caractères exclusivement propres aux cancers (1). C'était là sans doute de sages rectrictions, mais on n'en tint pas compte, et d'ailleurs la pente était si insensible, que Lebert lui-même s'y laissa glisser plus d'une fois. Le point capital de sa doctrine, le fait pratique qui la dominait, résidait tout entier dans cette distinction fondamentale. Qu'importe en effet au chirurgien, et surtout au malade, que le tissu morbide ne soit composé que d'éléments ayant leurs analogues dans l'économie, si ce tissu repullule comme les autres et se généralise comme eux, s'il infecte l'économie tout entière et finit par déterminer la mort? Le microscope aura beau se porter garant de sa nature bénigne, le clinicien n'y verra qu'un cancer. Ce qu'il demande à l'histologie pathologique, c'est précisément de lui indiquer parmi ces tumeurs, dont les caractères apparents olïrent tant de ressemblance, celles qu'il peut enlever sans

(1) H. Lebert, Physiologie pathologique, lac. cit., t. II, p. 2.

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crainte, en garantissant anx malades une guérison radicale, et celles qu il doit respecter, parce qu'elles sont condamnées après l'ablation à des récidives infaillibles. Cette détermination, la doctrine de Lebert, sans l'avouer ouvertement, avait la prétention d'en doter la clinique, et la clinique ne tarda pas h lui donner de nombreux démentis. Ce furent les tumeurs épithéliales qu'on vit récidiver les premières en dépit des promesses; le microscope commença par accuser le scalpel de n'avoir pas tout enlevé, puis il concéda la récidive sur place, il fut plus tard conduit à admettre la propagation jusqu'aux ganglions voisins et de proche en proche, en face de faits de généralisation incontestables, il fallut admettre la répullulation des épithélioraas. Le tour des tumeurs fibro-plastiques vint ensuite ; on en vit récidiver jusqu'à dix fois sur le même sujet (1), et infecter l'économie à l'égal des plus affreux cancers. Les enchondromes donnèrent lieu plus tard aux mêmes observations, et Lebert, après avoir nié sucessivement la généralisation de chacune de ces variétés pathologiques, fut contraint dans son dernier ouvrage de l'admettre pour toutes les trois (2). La spécificité de la cellule cancéreuse fut attaquée à son tour par le microscope lui-même entre les mains de Mandl, Forster, Delafond, Rokitansky, et lorsqu'à la suite de la célèbre discussion de 1854, qui ne dura pas moins de treize séances, l'Académie de médecine mit la question au concours, le mémoire qu'elle couronna deux ans plus tard, celui de Michel (de Strasbourg), concluait à la négation de l'unité du cancer, en établissant qu'au point de vue histologique il fallait en admettre au moins six variétés, dont quatre constituées par des éléments existant à l'état normal dans l'économie (3). La doctrine de Lebert a donc succombé devant l'observation clinique, comme la théorie unitaire plus générale et plus absolue de Virchow devait succomber plus tard. En faut-il conclure que ses travaux ont été stériles et que l'essor qu'ils ont imprimé n'a pas fourni de résultats? Nous sommes loin de le croire. Nous avons eu maintes fois l'occasion de démontrer dans ce travail que, sur le terrain de l'observation, il n'y a jamais d'effort perdu; la polémique elle-même porte des fruits parce que la discussion éclaire. Si les recherches des micrographes modernes n'ont pas encore tranché cette terrible question du cancer, elles l'ont du moins approfondie; mais en dehors de cette énigme pathologique, que de services rendus par le microscope à l'histoire des tissus morbides. La découverte des tumeurs

(1) Sédillot, Recherches surle cancer. Strasbourg, 184-6, p. 99; et Conirihutions à ht chirurgie. Paris, 1866, t. I, p. 518.

(i) H. Lebert, Traité d'analomie pathologique générale et spéciale. Paris, 1857, t. I, p. 133.

(3) Jîichel, professeur de médcciae opératoire à la faculté de médecine de Strasbourg-. Du microscope, de ses applications à l'anatomie pathologique, au diagnostic et au traitement des maladies. Mémoire couronné par l'Académie de médecine le 16 décembre 1856. [Mémoires de l'Académie, t. XXI, p. 241.)

épithéliales, que Lebert partage avec Isaac Mayor; celle des tumeurs fibro -plastiques, qui n'appartient qu'à lui seul la démonstration; microscopique de la nature glanduleuse des tumeurs mammaires chroniques, qui est encore son œuvre ; l'histoire des tumeurs d'origine crypteuse, celle des kystes, de leur structure et de leur contenu, des lipomes, des enchondromes, des tumeurs mélaniques ; la connaissance précise du phénomène de l'inflammation, de la cicatrisation, de la régénération observée dans tous les tissus de l'économie : tels sont, pour ne nous arrêter qu'aux choses les plus saillantes, les résultats des travaux patients de cette école dontl'impulsion continue encore à s'exercer aujourd'hui. Mais ce ne serait assurément pas les comprendre que de les envisager sous ce seul point de vue. L'étude des solides a été sans doute la direction principale que les micrographes ont suivie, mais ce n'est peut-être pas celle qui a produit le plus de résultats pratiques, et ce n'est pas assurément celle qui a le plus d'avenir.

C'est le microscope qui a soulevé cette grande question du parasitisme qui est peut-être appelée à transformer un jour la pathologie tout entière. C'est par le microscope enfin qu'a commencé cette étude des altérations du sang et des liquides de l'économie, point de départ de l'humorisme scientifique devant lequel on voit reculer peu à peu le solidisme exclusif de la fin du xviii''^ siècle, auquel l'école anatomo-pathologique avait prêté un si puissant appui. Il nous est impossible de passer à côté de ces deux questions sans les aborder.

§ 2. — Les parasites microscopiques.

Avant que le microscope vînt leur prêter son concours, l'histoire des maladies vermineuses se bornait à l'étude des phénomènes apparents déterminés par quelques entozoaires de grande dimension, dont on ignorait les transformations et les mœurs, et parmi les parasites cutanés on ne connaissait guère que les insectes aptères du genre Pediculus, et les diptères du genre Pulex. Les maladies du cuir chevelu étaient livrées à l'empirisme; une foule de maladies endémiques étaient ou complètement inconnues, ou rattachées à des causes hypothétiques qui ne permettaient ni de les prévenir ni de les combattre avec efficacité. Depuis cette époque, celte partie si importante de la pathologie s'est transformée; chaque jour la question du parasitisme gagne du terrain, et chaque pas fait dans cette voie se traduit par un progrès définitif.

C'est la découverte de l'acarus de la gale qui a ouvert la route. En 1835, un chirurgien auxiliaire de la marine, originaire de la Corse, Rennucci, montra aux médecins qui suivaient la clinique d'Alibert comment les femmes de son pays s'y prenaient pour extraire l'acarus de son sillon. Jusqu'alors la gale avait été considérée comme une maladie de cause interne dont les manifestations cutanées n'étaient que le reflet, et qui

1847] L'ÉCOLE MICIIOGP.APHIQUE. 4.0!)

jouait en pathologie un rôle analogue à celui que Therpétisme y remplit aujourd'hui. On redoutait ses répercussions, on discutait sur l'influence des tempéraments, des races, des climats, etc. La découverte du sarcopte vint réduire cette maladie à ses véritables proportions; il ne s'agissait plus que de détruire un para:site un peu plus petit que les autres, et de simples frictions suffisaient pour atteindre ce but. Mais ce traitement lui-même se trouva de beaucoup simplifié lorsqu'on eut connaissance du mode de reproduction, de la ponte quotidienne, des pérégrinations nocturnes de l'acarus (1); on comprit alors que des frictions locales ne servaient qu'à le déplacer, et que pour le détruire d'un seul coup il suffisait de deux ou trois grands bains savonneux, suivis de frictions sulfureuses étendues à toute la surface du corps. Dès lors la guérison de la gale ne fut plus que Fafl'aire de quelques jours, et l'on put fermer les salles consacrées au traitement de celte maladie qui formait toute une division dans les hôpitaux militaires.

En 1842, Schœnlein découvrit le cryptogame de la teigne {Anhorion Schœnleinii, Remak); en 1843, Gruby signala pour la première fois le champignon de l'herpès tonsurant {Tnjcophyton tonsurans de Malinsten), et Ton sait k quel degré de simplicité se trouve aujourd'hui réduit le traitement de cette affection, si souvent suivie de calvitie lorsqu'on en ignorait la cause. Les champignons de la mentagre {Microsporon mentagrophites, Gruby), dnpoîTigo decalvans {Microsporon Audotiini, Gruby), du pityriasis versicolor {Microsporon fur fur, Ch. Robin), Le mycoderme des ulcères {Tricophyton ulcerum, Gh. Robin), de la plique polonaise, le champignon du muguet, etc., furent successivement découverts.

En même temps, l'étude des entozoaires faisait de rapides progrès. En 1842, un naturaliste danois, Steenstrup, découvrit les lois si curieuses et si imprévues de la génération alternante, et quelques années après Van Beneden en faisait l'application à l'histoire du plus intéressant de nos helminthes, du tœnia, et le suivait pas à pas à travers ses migrations et ses transformations étranges.

C'est le même mode d'investigation qui a permis à Griesinger et à Bilharz de découvrir la nature de cette maladie si commune sur les bords du Nd, et que nous avons proposé de nommer la cystite verminetise endémique de VEgypte (2). Ces deux savants ont pu suivre toutes les phases du développement du Distomum hœmatobium, qui en est le point de départ. Le premier de ces savants, Griesinger, a démontré également

(1) Jusqu'en 18i6, on n'a connu que l'acarus femelle. C'est à cette époque que Eichstedt a signalé l'acarus mâle [Frorieps Noti&en), qui a été surtout bien décrit, en 1851, par Eug. Lanquetin dans les Atinales des maladies de la peau et de la syphilis. Les travaux intéressants de Bourguignon remontent également à 1846-1847. (Mémoire présenté à l'Académie des sciences.)

(2) Jules Rochard, Etude synthétique sur les maladies endémiques. [Archives de médecine navale. Paris, 1871, et tirage à part.)

qu'une autre maladie particulière à ce pays, la chlorose égyptienne, était causée par la présence dans l'intestin grêle d'une quantité innombrable (le petits vers appartenant à cette espèce de nématoïde découverte en 1838 par Dubini (de Milan) et décrite sous le nom à" ankylostomc duodénal. Les médecins de la marine ont reconnu depuis que l'étrange maladie connue dans les régions intertropicales sous le nom de mal de cœur oumal d'estomac des nègres, de cachexie africaine, à'opilation, dliypohémie inter tropicale, n'était pas autre chose que la chlorose égyptienne, et qu'elle reconnaissait également pour cause la présence de Vankylostome duodénal. Grenet l'a trouvé à Mayotte (1), Riou-Kerangal à la Guyane (2) ; Wucherer l'a également rencontré au Brésil, où le même médecin a pu rattacher plus tard à une cause semblable la production d'une maladie endémique de cause jusqu'alors inconnue, Vhématurie chyleuse des régions intertropicales (3). Le nématoïde découvert au Brésil par Wucherer a été retrouvé depuis par un médecin de la marine, le docteur Crevaux, chez un créole de la Guadeloupe également atteint d'hématurie chyleuse (4).

Enfin quelque désir que nous ayons de terminer cette revue un peu étrangère à notre sujet, nous ne pouvons passer sous silence une découverte pathologique qui a eu un bien autre retentissement dans le monde scientifique, et dont les résultats pratiques ont été bien plus sérieux. On comprend que nous voulons parler de la trichinose. Les recherches dont elle a été l'objet remontent à plus de trente ans, mais ce n'est qu'à partir de la découverte de Zenker (1860) que date véritablement son histoire. Nous n'aurons pas à y revenir, parce que la chirurgie n'a rien à revoir dans un pareil sujet, mais nous avons tenu à le signaler comme un des plus grands services que la science de nos jours ait rendus à l'hygiène, en faisant tout à la fois connaître la maladie et les moyens de la prévenir, et comme un des plus beaux titres de gloire que le microscope puisse revendiquer.

Il en est d'autres dont nous aurons à parler plus tard, mais ceux-là ne sont encore qu'à l'état de promesses, et nous ne devons pas d'ailleurs anticiper sur le cours des événements.

ARTICLE II

l'hématologie et l'humorisme moderne.

La doctrine des humeurs, telle que Galien l'avait comprise, n'était qu'une intuition vague de faits et de principes qu'aucune sanction expé-

(1) Grenet, Archives de médecine navale, t. VIII.

('2) Riou-Kerangal, Archives de médecine navale, t. X.

(3) Wucherer (de Bahia), De VJiématurie intertropicale au Brésil. Traduction du ■docteur Le Roy de Méricourt. (Archives de médecine navale, 1810, t. XIII, p. 141.)

(4) Jules Crevau.x, De l'hématurie chyleuse ou graisseuse des pays cliauds. Thèse de Paris, 1872.

mil] L'HÉMATOLOGIE ET L'HUMORISME MODERNE. 411

rimentale, qu'aucune observation ne venaient appuyer. En songeant au rôle que joue dans l'éconouiie ces liquides si complexes dont la composition et les mouvements leur échappaient tout à la fois, les anciens se trouvaient conduits par une pente logique à en exagérer le rôle dans la production des maladies, et par leurs habitudes intellectuelles à se payer d'hypothèses et de suppositions auxquelles leur dogmatisme complaisant donnait facilement un corps et l'autorité de la chose prouvée. Leur humorisme toutefois n'était pas exclusif, et Galien lui-même reprochait à ses contemporains d'avoir perdu de vue les dogmes de l'école de Cos, qui, pour expliquer les phénomènes de la santé et de la maladie, faisait entrer également en ligne de compte les solides qui constituent la base du corps humain, les liquides qui l'abreuvent et les forces qui l'animent.

Lorsque l'anatomie pathologique eut pour la première fois fixé l'attention sur les altérations des tissus et des organes, les médecins se trouvant en présence de faits tangibles, démontrés, rejetèrent bien vite les fables humorales pour s'en tenir à ce qu'ils avaient sous les yeux, et se rattachèrent au solidisme radical que Pinel a surtout contribué à faire prévaloir en France, et dont l'empreinte se retrouve dans tous les travaux de la fin du xviii" siècle et du commencement de celui-ci. Il faut pourtant en excepter ceux de Bichal, qui n'hésita pas à proclamer qu'une théorie exclusive de solidisme ou d'humorisme était un contresens pathologique. « On a sans doute exagéré la médecine humorale », disait-il dans son anatomie générale, « mais elle a des fondements réels, » et dans une foule de cas on ne peut disconvenir que tout doit se rap- » porter au vice des humeurs. » Cette protestation ne fut pas entendue, et la doctrine physiologique porta le dernier coup à ces idées. Le maître n'avait-il pas déclaré qu'un médecin purement humoriste était un fléau pour l'humanité? Cependant, à l'époque même où ses opinions régnaient sans opposition dans les écoles, des recherches sérieuses sur la composition des liquides de l'économie et sur leurs altérations se • poursuivaient dans les laboratoires et dans les amphithéâtres, et devaient bientôt porter leurs fruits.

La chimie et le microscope avaient à prendre leur revanche et à racheter les égarements dans lesquels ils avaient poussé la médecine à l'époque de leurs premiers débuts. La chimie, à son aurore, avait fait naître les étranges systèmes de Sylvius et de Van Helmont; plus tard, lorsqu'elle s'était constituée, les immortelles découvertes de Lavoisier avaient produit l'incroyable nosographie de Baumes. Le microscope avait de son côté donné naissance à des illusions analogues, et la découverte des globules du sang avait eu pour premier résultat cette célèbre théorie de Verrenr de lieu qui rappelle le grand nom de Boerhaave. Le moment était venu où ces deux puissants moyens d'investigation allaient fournir à la pathologie leur tribut de faits et d'observations positives.

412 MOUVEME^'T SClEINTIFiQUE : TROISlfcME PÉRIODE. [1835-

Le mémoire de Deyeux et Parmentier, publié en 1791, avait, été le premier pas fait dans cette voie nouvelte (1).' Cette étude avait été reprise, trente ans après, par Prévost et Dumas, à un autre point de vue. Ils avaient démontré la présence de l'urée dans le sang des animaux néplirotomisés, et l'influence de la saignée sur la proportion relative du sérum et des globules. Ghevreul avait porté son attention sur le sang des nouveau-nés affectés d'ictère, et Magendie avait prouvé qu'en injectant dans le sang des animaux des substances alcalines, on faisait naître chez eux une sorte cle scorbut artificiel, tandis que l'injection des matières putrides donnait naissance à des phénomènes analogues à ceux qui caractérisent le typhus. En 1830, Denis (de Commercy) publia un travail intéressant sur les applications de la chimie à l'étude du sang; enfin, en 1837, Lecanu fit paraître ses études chimiques sur le sang humain (2). Ce travail, plus complet que les précédents, fut accueilli avec une grande faveur par le public médical. Toutefois ces recherches récentes n'avaient guère porté que sur l'étude du sang normal; Lecanu lui-même ne s'était occupé de l'état pathologique que d'une manière accessoire, et ne l'avait examiné que dans l'ictère, le choléra, la chlorose et les affections du cœur.

Les choses en étaient là lorsque Andral et Gavarret entreprirent de fonder V hématologie pathologique sur de nouvelles bases, en faisant concourir tous les modes d'exploration, en tenant compte à la fois des altérations subies par les propriétés physiques, par la composition chimique et la constitution microscopique de ce liquide, et en appliquant ces données à la séméiologie et à la pathogénie. Leurs premières recherches furent communiquées à l'Académie des sciences, le 27 juillet 1840; elles furent l'objet de deux mémoires insérés dans les Annales de chimie et de phijsiqiie (3); plus tard, Andral leur donna un plus grand développement dans son essai d'hématologie pathologique publié en 18-43. Ces auteurs avaient suivi le procédé indiqué par Prévost et Dumas, et s'étaient surtout proposé pour but de déterminer la variation que les principaux éléments subissent dans leurs proportions sous l'influence des différents états pathologiques. C'était donc à une analyse quantitative

(1) Deyeux et Parmentier, Mémoire sur le sang, dans lequel on répond à cette question : Déterminer, d'après les découvertes modernes chimiques et par des expériences exactes, quelle est la nature des altérations que le sang éprouve dans les maladies inflammatoires, dans les maladies fébriles et dans le scorbut. Paris, 1791, in-4o.

(2) Etudes chimiques sur le sang humain, par M. Lecanu (Louis-René), docteur médecin, thèse. Paris, 1837, in-^o.

(3) Andral et Gavarret, Recherches sur les modifications de proportion de quelques principes du sang (fibrines, globules, matériaux solides du sérum et eau), dans les maladies. {Annales de chimie et de physique, 2^ série, t. LXXV.)

Andral, Gavarret et Delafond, Recherches sur la composition du sang de quelques animaux domestiques dans l'état de santé et de maladie. [Anîiales de chimie et de physique, 3<= série, t. V.)

lUl] L'HÉMATOLOGIE ET L'IIUMOPJSME MODERNE. 413

qu'ils s'étaient livrés, et elle les avait conduits à des résultats d'une importance incontestable; elle leur avait permis de rangera ce point de vue les principales maladies dans quatre grandes classes : celles qui s'accompagnent d'une élévation constante dans le chiffre de la fibrine, et dont les phlegmasies sont le type; celles dans lesquelles la fibrine n'augmente jamais et diminue souvent, ce sont les pyrexies; les affections dans lesquelles le chiffre des globules est constamment diminué, et dont la chlorose est le type; enfin les étals morbides dans lesquels l'altération fondamentale du sang consiste dans une diminution de l'albumine, tel est le cas de la maladie de Bright. Ces faits principaux, les seuls que nous puissions mentionner dans cet aperçu sommaire, étaient de nature à produire une vive sensation. Pour la première fois l'analyse permettait d'établir entre les deux plus importantes classes de maladies une distinction qu'on n'avait fait que pressentir, et de substituer des chiffres aux données incertaines que les caractères physiques avaient offertes jusqu'alors. Le nom des expérimentateurs, le chiffre imposant de leurs expériences et la constance de leurs résultats ne laissaient pas de place au doute : aussi leurs travaux furent-ils accueillis avec un empressement que justifiaient les tendances pathologiques de réj)oque. Ils devinrent le point de départ d'une série de recherches de même nature qui ont confirmé les principaux résultats obtenus par Andral et Gavarret, en ont infirmé quelques-uns, et en ont fait connaître de nouveaux. Dans l'impossibilité de les mentionner tous, nous nous bornerons à citer en première ligne les deux mémoires présentés en 1844 et en 1846 à l'Académie des sciences par Becquerel et Rodier, et récompensés par elle (1). Indépendamment des recherches originales faites par ces auteurs, on y trouve le résumé de tous les faits acquis jusqu'alors à la science au sujet de l'hématologie. Le dernier de ces deux mémoires termine la période à laquelle nous nous arrêtons en ce moment (2).

Pendant que la chimie poursuivait son œuvre, le microscope, de son côté, accomplissait la sienne. C'est à Donné, comme nous l'avons déjà

(1) A. Becquerel et A. Rodier, Recherches sur la composition du sang dans l'état de santé et dans l'état de maladie, mémoire présenté à l'Académie des sciences dans la séance du 18 novembre 1844. (Galette médicale de Paris, t. XII, p. 751, 765, 781, 797, 813.) A la fin de ce mémo'.re, les auteurs présentent un résumé concis des faits acquis à la science sur l'hématologie. — Nouvelles recherches sur la composition du sang dans l'état de santé et dans l'état de maladie, mémoire présenté à l'Académie des sciences le 18 mai 1846. (Gflz-. méd., 1846, t. XXVIH, p. 503, 523, 614, 695.) Voy. pour les nouveaux résultats les conclusions générales du travail, p. 699.

(2) Parmi les travaux qui se rapportent à cette période et qu'on peut consulter avec fruit, nous citerons : Monneret, Quelques remarques sur les altérations du sang (Gazette médicale de Paris, 1841) Lhéritier ; Traité de chimie pathologique ou Rectierches sur les solides et les liquides du corps humain, dans leurs rapports avec la physiologie et avec la pathologie. Paris, 1843, in-8o, 735 pages.

iU MOUVEMENT SCIENTIFIQUE : TROISIÈME PÉRIODE. ] 1835-

dit, que revient le mérite de l'avoir appliqué le premier à l'élude des altérations du sang. Au début de ses études il avait cru remarquer une déformation particulière des globules sanguins cbez les malades atteints de fièvre typhoïde, mais il a reconnu depuis qu'il avait été dupe d'illusions cadavériques, et il s'est empressé de le déclarer (1). A diverses reprises, des déformations analogues ont été signalées dans cet élément principal du sang, mais les observations ultérieures les ont infirmées, et jusqu'ici on n'a pu saisir aucune altération constante dans la forme des globules rouges sous l'influence des états pathologiques les plus variés. C'est la conclusion à laquelle Andral avait été conduit dans ses recherches (2), et c'est également celle que formule Michel de (Strasbourg), dans son mémoire couronné (3).

Si Donné s'était fait illusion dans ses premières recherches, il n'en a pas été de même depuis, et c'est bien réellement à lui que revient le mérite d'avoir signalé le premier l'augmentation considérable des globules du sang dans cet état pathologique que Virchow a décrit depuis sous le nom de leucémie. Il suffit de lire l'article qu'il consacre à l'altération des globules blancs (4), pour se convaincre que c'est lui qui a découvert cette maladie dont le microscope seul pouvait dévoiler la nature, dont les causes sont complètement inconnues, la terminaison toujours funeste, et dont le traitement est encore à trouver. Depuis cette époque, Bennett (d'Edimbourg) et Virchow se sont disputé la priorité Je cette découverte, mais leurs premières publications remontent à 184-5, et le Cours de microscopie de Donné a été publié à Paris en 1 841 ; en réalité, ces deux savants n'ont fait qu'appeler plus vivement l'attention sur celte alîection, signaler la diminution corrélative des globules rouges, décrire avec plus de soin les lésions anatomo.-pathologiques concomitantes, l'hypertrophie plus ou moins considérable des glandes vasculaires, du foie ou des ganglions lymphatiques, et enfin lui donner un nom (5). Le microscope a permis de constater également la présence dans le sang d'éléments étrangers à sa constitution, et notamment de l'urée; il a expliqué le mécanisme de la mort si rapide qui succède à l'entrée de l'air dans les veines (6), celui de la formation des caillots dans l'appareil circulatoire, enfin, à une époque plus rapprochée de nous, il y a constaté la présence de ces infusoires microscopiques qui sont appelés dans l'avenir à jouer un si grand rôle en pathogénie (7).

(1) Sous aucun rapport, dit-il, les globules du sang d'individus affectés de fièvre typhoïde au plus haut degré ne me paraissent en définitive différer de ceux du sang normal. (A, Donné, Coiirs de microscopie. Paris, 1841, p. 132.)

(2) Andral, Essai d'héinatliologie, p. 31.

(3) Michel, mémoire cité, p. 256.

(■i) Donné, Cours de microscopie. Paris, 1844, p. 135. [ (5) Virchow l'appelle leucémie, et Bennett leucocythémie.

(6) Voyez Michel, mémoire cité, p. 266.

(7) Dès 1843, Gruby avait signalé la présence de filaires vivants dans le sang d'un

18i7] PHYSIOLOGIE. 4:15

Les reclierches dont nous venons de rendre compte avaient produit des résultats assez satisfaisants pour encourager les expérimentateurs à soumettre les autres liquides de l'économie aux mêmes observaiions. L'école de Montpellier elle-même entra dans cette voie, et l'un de ses professeurs les plus jeunes et les plus distingués, le docteur Bouisson, entreprit de faire pour le cliyle ce que Lecanu, Andral et Gavarret avaient fait pour le sang. En 1844, il publia dans la Gazelle médicale un travail très-important sur ce liquide étudié dans ses propriétés physiques, chimiques et microscopiques, ainsi qu'au point de vue de son origine, de son mode de progression, de ses usages et de ses altérations pathologiques. Dans celte dernière partie de son étude, le savant professeur de Montpellier résume avec le soin le plus consciencieux tout ce que la science possédait sur ce sujet, mais cet inventaire se réduit à peu de chose, et ses observations personnelles n'y ont rien ajouté (1). Les produits de sécrétion, et en particulier la bile, l'urine, la salive, le sperme, les liquider pathologiques, ont été l'objet de recherches analogues. Leur énumération nous entraînerait trop loin; nous nous bornerons à rappeler les services rendus h la chirurgie par la chimie et le microscope dans leurs applications à l'étude du pus et des sédiments urinaires.

ARTICLE III

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