CHAPITRE PREMIER
La période dont nous abordons l'histoire dépasse toutes les autres par sa durée et plus encore par l'importance des événements qu'elle a vus s'accomplir. Les sciences médicales ont pris une large part à ce mouvement prodigieux de faits et d'idées, et la chirurgie elle-même en a subi le contre-coup. La découverte de l'anesthésie lui a imposé une transformation à laquelle trois générations de savants ont travaillé tour à tour. Dans le cours de ces vingt-six années, les derniers représentants de l'école de Bichat sont descendus dans la tombe; la plupart des élèves de Dupuytren les y ont suivis, et sur les débris de ces deux écoles il s'en est élevé une autre qui, sans répudier leurs traditions, sans renier la science française, a su cependant comprendre que le progrès ne peut s'inféoder ni dans une nation ni dans une époque, et que, dans le courant commun qui emporte tous les peuples, celui qui s'isole ou qui s'arrête sombre et ne reparaît plus.
Cette école nouvelle n'était pas née lorsque la découverte de l'éthéri- «ation nous parvint à travers l'Atlantique. A ce moment, la plupart des chirurgiens dont nous avons esquissé la biographie au commencement de la période précédente, étaient encore dans toute la vigueur de leur talent. Les douze années qui venaient de s'écouler n'avaient pas notablement éclairci leurs rangs et le temps n'avait fait que mûrir leur expérience. Roux avait reconquis à l'Hôtel-Dieu sa juste popularité; Velpeau voyait la foule se presser autour de lui dans les salles de la Charité, et devait marcher pendant plus de vingt ans encore à la tête du progrès; Lisfranc était passé à l'état de souvenir et approchait de sa dernière heure, Blandin n'avait plus que deux ans à vivre, Jobert marchait à grands pas vers sa prodigieuse fortune, et S. Laugier ne faisait pas parler de lui. Le concours et l'enseignement privé avaient fait surgir à leurs côtés des réputations nouvelles; toute une pléiade de jeunes talents
avaiÊ eu le temps de se former et d'arriver à la maturité de la vie scientifique, et ceux-là sont devenus des maîtres à leur tour. La plupart d'entre eux sont encore à leur poste et guident aujourd'hui les jeunes générations dans les voies de l'avenir, mais leurs noms n'appartiennent pasà l'Iiistoire, et nous n'avons le droit de nous occuper que de ceux qui ne sont plus.
Malgaigne (1). — Dans cette liste déjà longue, le premier nom qui se rencontre est celui de Malgaigne, et ce n'est pas sans quelque appréhension que nous nous décidons à l'aborder. C'est assurément une des figures les plus difficiles à peindre, que celle de cet homme de génie jeté par les circonstances dans la carrière chirurgicale, pour laquelle il ne semblait pas né. La plupart des chirurgiens illustres dont nous avons raconté la vie avaient embrassé notre profession sous l'empire d'une vocation plus ou moins accentuée; Malgaigne, lui, n'avait pas eu le choix. Fils et petit-fils d'officiers de santé, il était destiné à végéter comme eux dans un chef-lieu de canton du département des Vosges, et l'ambition de son père n'allait pas, à son endroit, au delà du titre modeste qu'il avait honoré lui-même par son dévouement ; mais le sort en avait décidé au-^ trement. Nous ne dirons pas à la suite de quelles péripéties, au prix de quelles peines et de quels labeurs l'élève du petit collège de Charmes, l'étudiant de Féeole de Nancy put parvenir à se fixera Paris et à y vivre; comment, après avoir passé par l'Ecole pratique, l'internat des hôpitaux et l'hôpital d'instruction du Val-de-Grâce, il donna sa démission de chirurgien militaire, se fît recevoir docteur, et partit, en 1831, à la tète d'une ambulance militaire, pour aller offrir son dévouement à la Pologne, qui tentait, alors un sublime effort pour reconquérir sa liberté. Après la prise de Varsovie, Malgaigne revint à Paris, et c'est à partir de ce moment que commença sa carrière scientifique. Jusqu'alors il ne s'était fait connaître que par son mémoire sur la voix humaine ; ce n'était assurément pas un chefd'œuvre, mais il faisait déjà pressentir ce que l'auteur serait un jour (2). Reçu en 1835 agrégé et chirurgien du bureau central, attaché successivement à l'hôpital Saint-Louis et à la Charité, il prit part à tous les concours qui furent ouverts à la faculté pour des chaires de chirurgie, pendant un laps de dix années. La première fois, ce fut Blandin qui l'emporta ; à la seconde, ce fut Auguste Bérard; à la troisième, Laugier; à la quatrième, ce fut Malgaigne. Il s'agissait cette fois de remplacer Blandin dans sa chaire de médecine opératoire. Des candidats d'un mé-
(1) Malgaigne (Joseph-François), né à Charmes-sur-Moselle (Vosges), le 14 février 1806, mort à Paris le 17 octobre 1865. Voy. : 1° Éloge de .Malgaigne, prononcé par Jarjavay, le 3 novembre 1866, à la séance de rentrée de la faculté de médecine. {Gazette médicale de Paris, 1866, p. 721.) 2o Malgaigne, par Denonvilliers, discours prononcé à l'ouverture de son cours de médecine opératoire. {Union médicale, 1865, t. XXYIII,. p. 497.) 3° MALGAiGNE, DicHomiaire encyclopédique, 2= série, t. IV, p. 338.
(2) Nouvelle théorie de la voix, in Archives générales de médecine, 1831.
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rite éprouvé s'étaient inscrits pour la disputer (1), et Maigaigne eut le dessus, bien qu'il ne se fût pas maintenu dans toutes ses épreuves à la hauteur des espérances qu'il avait fait concevoir (2). Sa nomination n'en fut pas moins accueillie avec la plus grande faveur par la jeunesse de l'école, sympathique à cet homme de lutte, à cet orateur véhément qui avait le privilège de la passionner (3).
Lorsqu'il parvint au professorat, Maigaigne faisait depuis quatre ans partie de l'Académie de médecine; en 1865, elle le choisit pour président, et à la seconde séance, le 10 janvier, il fut frappé sur son fauteuil d'une attaque d'apoplexie aux suites de laquelle il succomba le 17 octobre de la même année.
Maigaigne n'était ni un clinicien ni un opérateur; c'était un homme de cabinet, un lettré, un érudit de premier ordre ; il était passé maître dans l'art de parler et d'écrire ; mais au lit du malade, mais à l'amphithéâtre, ce n'était plus qu'un praticien ordinaire. Son influence sur les progrès de la chirurgie n'en a pas été pour cela moins considérable, et il y a tout autant contribué parles travaux qu'il a provoqués que par ceux qu'il a produits lui-même. Homme de polémique avant tout, passionné pour la vérité scientifique, et passant souvent à côté d'elle sans la reconnaître, impatient de toute autorité traditionnelle, et porté vers le paradoxe parla nature même de son esprit, il a souvent abusé de ses facultés brillantes en les mettant au service de l'erreur, mais il l'a toujours fait avec bonne foi, et s'il s'est parfois servi d'arguments de contrebande, c'est que dans l'ardeur de la lutte il avait perdu la perception nette du vrai. Personne n'a remué plus d'idées et soulevé plus de problèmes, personne n'a remis en question plus de vérités démontrées et pressenti plus de vérités nouvelles que cet infatigable travailleur qui a porté la lumière dans tous les recoins de la chirurgie, sans se soucier des intérêts ni des amourspropres que sa clarté pouvait offenser.
Les explications à priori, les assertions sans preuves dont les autres s'étaient contentés, ne pouvaient pas satisfaire cet esprit indépendant et sévère. Pour aller jusqu'au fond des choses, il entreprit d'appliquer aux faits de la chirurgie les principes de la méthode numérique, et il fonda la statistique chirurgicale. Nous ne pouvons songer à passer en revue tous les points delà science qu'il a soumis à ce contrôle, ni analyser avec détail
(1) Chassaignac, Gosselin, Jarjavay, Lenoir, Maisonneuve, Malg-aigne, Nélaton, Richet, Robert, Sanson jeune.
(2) La troisième et la cinquième épreuve surtout lui furent défavorables. Sa leçon sur les opérations que l'on pratique pour les anévrijsmes des artères carotides fut faible dans le fond comme dans la forme. Dans son épreuve pratique, appelé à faire la résection du coude, et après avoir insisté sur le danger de léser le nerf cubital, il le coupa en travers, en dirigeant son incision trop en dedans. {Gazette des hôpitaux, 1850, p. 135.)
(3) 11 fut nommé le 23 mars 1850
tous les éléments de son œuvre personnelle; ce serait faire double emploi, car ils ont été déjà mentionnés dans le courant de cet ouvrage, et nous aurons l'occasion d'y revenir encore; nous nous bornerons en ce moment à envisager ses travaux dans leur ensemble.
C'est dans la presse médicale que Malgaigne commença sa carrière de critique. C'était là sa véritable vocation, et il s'y était déjà livré lorsqu'il n'était encore qu'étudiant à l'école de Nancy. ^Depuis son retour à Paris, à la suite de l'expédition de Pologne, il n'est guère de journal de médecine auquel il n'ait fourni des articles; il a rédigé presque seul, pendant quatre ans, le journal de chirurgie qui porte son nom, et lorsque ce recueil se transforma en 1847, il prit la direction de la Revue médico-chirurgicale, qui s'y était substituée. Le nombre des mémoires, des articles de critique qu'il a produits est trop considérable pour que leur énumération puisse trouver place dans ce travail (1), nous ne parlerons que de ses ouvrages de longue haleine.
Le premier en date est un manuel de médecine opératoire qui est arrivé à sa septième édition ; il a été traduit en anglais, en italien et en arabe (2); c'est laque nous avons tous puisé nos premières connaissances, et c'est encore lui que nous voyons entre les mains de nos élèves. Savant et concis, lucide, élégant et pratique, aussi remarquable dans la description que dans l'appréciation des procédés opératoires, on le dirait écrit par un homme rompu de longue main aux travaux de l'amphithéâtre et à la pratique des opérations. Il n'en est pas de même de son traité d'anatomie chirurgicale publié quatre ans après (3). C'est, ainsi que l'a dit Jarjavay, plutôt l'œuvre d'un chirurgien que celle d'un anatomisle; nous ajouterons que la partie descriptive laisse beaucoup à désirer. Il est évident pour tous ceux qui ont pris la peine de l'étudier le scalpel à la main, que ce livre a été écrit dans le cabinet, que l'auteur l'a composé à l'aide de lambeaux empruntés à d'autres ouvrages, et qui ne sont pas toujours très-habilement recousus. Son Traité des fraciures et des luxations (-i), qu'on regarde généralement comme son œuvre capitale, est admirable de recherches, d'érudition et de critique ; c'est un véritable monument qui sera toujours consulté avec fruit, mais ce n'est pas encore l'œuvre d'un praticien. Nous ne dirons rien de ses leçons sur les hernies et sur l'orthopédie, pour les motifs que nous avons déjà in-
(1) Voyez la liste de ses ouvrages à l'article Malgaigne du Dictionnaire encijclopédique, 2^^ série, t. IV, p. 341, et leur appréciation dans l'éloge prononcé par Jarjavay en 1866, p. 720.
(2) J.-F. Malgaigne, Manuel de médecine opératoire. Paris, 1834. En ce moment, Léon Le Fort en publie une huitième édition, avec des figures dans le texte et des additions importantes.
(3) J.-F. Malgaigne, Traité d'anatomie chirurgicale et de chirurgie expérimentale.
(4) J.-F. Malgaigne, Traité des fractures et des luxations. Paris, 184-7, 1854. 2 volumes in-8o avec atlas in-folio.
diqués. Tous ces ouvrages, malgré leur mérite, sont du nombre de ceux que d'autres auraient pu écrire; mais où Malgaigne est véritablement inimitable, les écrits dans lesquels il s'est élevé à une hauteur à laquelle il est donné à peu d'hommes d'atteindre, ceux qui le classent parmi les plus grands écrivains que la chirurgie ait comptés, ce sont ses études historiques, ce sont les pages splendides qu'il a consacrées au passé de notre art. Nous nous souvenons encore de l'enthousiasme que nous inspira son introduction aux œuvres d'Ambroise Paré (i) ; et plus tard, son Essai sur Vhistoire et la philosophie de la chirurgie ('2). C'est en lisant ces études magistrales, où la splendeur du style relève encore la profondeur de la pensée, que nous est venue pour la première fois l'idée téméraire de chercher à l'imiter. Ce n'était pourtant que le prélude d'une histoire générale de la chirurgie dont il avait tracé le plan, mais qu'il n'a malheureusement pas écrite. Dans les dernières années de son existence, il visait à l'Institut, et il savait qu'on n'en force pas les portes avec un travail historique.
Malgaigne, avons-nous dit, était également un maître de la parole. Son enseignement, plein de verve et d'originalité, riche de faits et d'érudition, entremêlé de saillies et d'épigrammes, attirait déjà la foule lorsqu'il n'était encore que professeur particulier à l'Ecole pratique et quand il faisait, au bureau central, ses savantes leçons sur les hernies; elle le suivit à la faculté, lorsqu'il y fut chargé d'un enseignement officiel; mais c'est à l'Académie de médecine surtout que son admirable talent se révélait dans toute sa puissance. C'était plutôt un tribun qu'un orateur. Ce petit homme sec, au teint bilieux, à l'œil ardent, n'avait rien de Mirabeau ni de Lamartine ; sa voix cassante et métallique, scandant les paroles comme pour les faire entrer plus avant, laissait fdtrer entre ses lèvres minces l'ironie, le sarcasme, l'apostrophe et même l'invective; elle s'élevait souvent jusqu'à la hauteur de l'éloquence, mais il ne sut jamais la maîtriser. Il s'enivrait au bruit de sa propre voix et, perdant toute mesure, il dépassait parfois le but qu'il s'était assigné. On a pu lui reprocher, comme à Gerdy, d'avoir été souvent le promoteur de scènes regrettables, mais on lui pardonnait ses écarts en faveur du mobile qui l'animait. Lorsqu'il apparaissait à la tribune pour y fulminer quelquesuns de ces réquisitoires qui sont demeurés célèbres, on sentait qu'il y faisait monter la justice avec lui, et dans ces tournois de paroles, l'assistance applaudissait à ce champion de la probité médicale, sans se demander s'il combattait ou non à armes courtoises.
Nous avons essayé de peindre Malgaigne tel qu'il nous est apparu dans
(1) J.-F. Malgaigne, Œuvres complètes d'Ambroise Paré, revues et collationnées, etc. Paris, 1840, 3 voL gr. in-8o.
(2) J.-F. Malgaigne, Essai sur l'histoire et la philosophie de la chirurgie. {Mémoires de l'Académie de médecine, 1847, t. XIII, p. 1.)
son enseignement et à la tribune de l'Académie, tel que ses œuvres nous l'ont représenté. Nous aurions mieux fait peut-être de nous borner à offrir au lecteur une réduction des portraits que Denonvilliers et Jarjavay en ont tracés, mais ils ne nous ont pas satisfait. Nous n'avons assurément pas la prétention de mieux connaître Malgaigne que les hommes qui ont vécu près de lui, mais nous l'avons compris d'une autre façon. Il avait, qu'on nous passe le mot, une autre envergure que celle que ses panégyristes lui ont donnée, et nous voudrions faire partager à ceux qui nous liront notre sympathie pour cet homme insaisissable, pour cet écrivain qui a remué notre art jusque dans ses fondements pour en faire sortir la lumière, et qui fut en somme une des plus grandes intelligences qui aient été mises au service de la chirurgie.
Nélaton (1). ■ — Du même âge que Malgaigne, à une année près, entré à la même époque dans la carrière chirurgicale, arrivé aussi jeune au professorat, Nélaton s'est élevé à la fin de sa carrière à une renommée plus haute encore, mais par- un chemin tout différent. Malgaigne n'a dû sa réputation qu'à la science; ses travaux de cabinet, ses écrits, ses discours académiques en ont été les seuls fondements; celle de Nélaton s'est plutôt faite en dehors de l'école, dont il s'est séparé sans effort à la fin de sa carrière. Malgaigne fut un savant, Nélaton a surtout été un grand praticien. Il appartenait aune famille plus aisée que son collègue et n'avait pas eu les mêmes épreuves à traverser pour faire son chemin. Fils d'un capitaine de la garde tué à Waterloo, il avait été élevé par sa mère dans une position d'aisance qui lui permit de choisir sa carrière, et à sa sortie du collège il se voua à la profession médicale, pour laquelle il avait toujours eu le goût le plus prononcé. C'était au lendemain de la révolution de 1830; Dupuytren était alors à l'apogée de sa gloire; et Nélaton subit comme Laugier la fascination de cette puissante nature. Dupuytren se montra bienveillant, presque cordial, à l'égard de son jeune interne, et pendant cinq années Nélaton put profiter des leçons de ce grand homme, pour lequel il avait conservé un véritable culte et qu'il s'est toujours efforcé de prendre pour modèle. Dupuytren mort, Nélaton dut songer à marcher seul dans sa voie, et l'année suivante il se fit recevoir docteur. C'est à cette occasion qu'il fit paraître son beau travail sur l'affection tuberculeuse des os (i2). En 1839, il concourut avec succès pour l'agrégation, mais ce ne fut que onze ans plus tard qu'il aborda pour la première fois les rudes épreuves du professorat. C'était à ce concours de 1850 dont nous avons parlé. Nélaton s'attaquait à ces vétérans des luttes publiques qui s'appelaient Alph. Robert et Lenoir; il s'attaquait à Malgaigne, dont la réputation était déjà faite, qui descendait dans l'arène pour la quatrième fois, soutenu par les acclamations de
(1) NÉLATON (Auguste), né le 17 juin 1807, mort le 21 septembre 1873.
(2j Nélaton, Recherches sur Vaffection tuberculeuse des os. Paris, 1837, in-8o.
l'école, et qui l'emporta sur lui en dépit de ses défaillances. L'année suivante, une chaire de clinique chirurgicale devint vacante par suite de la mort de Marjohn et de la permutation de Jules Cloquet ; le concours fut ouvert le 6 janvier 1851, et Nélaton se présenta de nouveau. Il eut une terrible lutte à soutenir. A ses compétiteurs de l'année précédente étaient venus s'enjoindre de plus jeunes; quinze candidats s'étaient inscrits, douze subirent les épreuves jusqu'au bout (1), et l'issue de la lutte demeura indécise jusqu'à la dernière heure. L'opinion se partageait entre trois des candidats, et Nélaton n'était pas du nombre (!2). Ce ne fut qu'au dernier tour de scrutin qu'il parvint à remporter,-et ce fut aussi le dernier concours qui s'ouvrit à la faculté de Paris pour une chaire de chirurgie. Cette institution dont nous ne nous lasserons pas de faire l'éloge, parce que le corps auquel nous avons l'honjieur d'appartenir lui doit, depuis plus d'an siècle, sa considération et son indépendance, ce mode de recrutement qui avait doté la faculté de Paris de toutes ses illustrations, allait succomber une fois encore sous le coup des mêmes passions et à l'abri des mêmes prétextes. Il était depuis quelque temps déjà battu en brèche lorsque le décret du 9 mars 1852 en prononça l'abolition, et depuis vingt-deux ans les hommes de talent et d'avenir, qui ne demandent le succès qu'au travail et au grand jour des épreuves publiques, attendent en vain qu'on le rétablisse.
Le dernier choix fait par la faculté ne répondait pas aux prévisions de l'école, mais l'avenir s'est chargé de le sanctionner. Le nouveau professeur a fait plus que de tenir les promesses du candidat. Nélaton, modeste et timide dans ses examens, ne tarda pas à prendre, avec les années, l'assurance que donne l'habitude de l'enseignement, et l'école compta un remarquable professeur de plus. Nous nous souvenons d'avoir suivi ses leçons quelques années plus tard, et nous en avons conservé l'impression la plus favorable. A cette époque, la foule, rebutée par les excentricités et les brusqueries de Jobert (de Lamballe), commençait à déserter l'Hôtel- Dieu; la vieille réputation de Velpeau ne l'attirait plus à la Charité, où le service manquait de variété et d'intérêt; elle se portait à l'hôpital des Cliniques, pour y assister aux leçons substantielles, savantes et pratiques du professeur bienveillant qui la charmait par sa douceur, son affabilité pleine de dignité et de réserve, qui la retenait par ses grandes qualités de praticien. L'attention soutenue, le soin minutieux, la convenance parfaite avec laquelle Nélaton observait ses malades, la sûreté de son coup d'œil et de son diagnostic, nous captivaient au même degré que la remarquable habileté de sa main, et il nous apparaît encore, à travers nos souvenirs.
(1) Gosselin, Bouisson, Chassaignac, Jarjavay, Nélaton, Robert, Voillemier, Michon, Giraldès, Morel-Lavallée, Richet, Sanson jeune.
(2j L'opinion plaçait en tète, et ex œquo, Robert et Michon, suivis de près par
Bouisson. (A. Yerneuil, Eloge de C Alph. Robert. Paris, 186i, p. 79.)
comme le type le plus complet du professeur de clinique chirurgicale. La réputation de Nélaton avait déjà franchi le seuil de l'école, il faisait partie de l'Académie de médecine depuis 1856, et la considération dont il jouissait dans le public ne laissait rien à désirer à un homme déjà comblé des dons de la fortune ; cependant il n'avait pas encore acquis un degré de notoriété hors ligne, lorsque le hasard, dont la main se retrouve au fond de toutes les destinées, vint tout à coup mettre son nom en relief et lui faire une réputation européenne. Garibaldi avait reçu au combat d'Aspromonte un coup de feu dans l'articulation tibio-tarsienne droite.* Les chirurgiens italiens réunis près de lui avaient déclaré d'un commun accord que le projectile était sorti de la plaie (1) ; Nélaton, appelé au cinquante -neuvième jour de la blessure, reconnut immédiatement la présence de la balle et en détermina la po'sition (2). Il aurait pu se procurer un triomphe facile en pratiquant l'extraction immédiate, mais plus soucieux des intérêts du blessé que de ceux de son amour-propre, et craignant de réveiller des accidents inflammatoires, il préféra laisser à la nature le soin d'expulser le corps étranger. Il annonça son issue prochaine en conseillant de dilater le trajet pour la faciliter (3). C'est à cette occasion qu'il imagina l'ingénieux moyen de diagnostic qui a conservé son nom, et son stylet à olive de porcelaine non vernie qu'il envoya à Zanetti dissipa le dernier doute des chirurgiens italiens, en ramenant une trace noirâtre qui fut chimiquement reconnue pour du plomb. Trois jours après sa visite, Partridge et Pirogoff confirmèrent son diagnostic (l), et un mois ne s'était pas écoulé depuis son départ, quand un télégramme du préfet de Pise vint lui annoncer que ses prévisions étaient confirmées et que le projectile avait été extrait en suivant ses indications (5). La presse se chargea d'annoncer cet événement à l'Europe, et Nélaton devint en un instant le chirurgien le plus populaire et le plus connu du monde entier. Sa réputation dépassa le
(1) Riboli, de Negri, Prandina, Zanetti, Rizzoli, Porta. Voyez le rapport de Porta traduit de la Gazetta meil. ital.-Iomb., par le docteur Antonin Martin, médecin aidemajor de première classe au secrétariat du conseil de santé des armées. (Gazette des hôpitaux, 1863, p. 445.)
(2) La balle, après avoir fracturé la malléole interne et ouvert l'articulation, s'était logée dans la dépression placée au devant de la poulie de l'astragale, sur le col de cet os.
(3) Relation chirurgicale de la visite de M. le professeur Nélaton au général Garibaldi. Lettre de Nélaton au rédacteur en chef de la Gazette des hôpitaux. (Gazette des hôpitaux, 1862, p. 516.)
(4) Consultation de MM. Partridge et Pirogoff. Spezzia, l"^ novembre 1862. (Gazette médicale de Paris, 1862, p. 691.)
(5) Il en fut informé par une dépêche télégraphique ainsi conçue : « Balle extraite » de la blessure de Garibaldi, d'après l'assurance de votre diagnostic, garanti par le » résultat de votre stylet. Honneur à vous. Le préfet de Pise, Torelli. » Il reçut quelques jours après une lettre de remercîment du général. (Voy. Galette des hôpitaux, 1862, p. 58 i.)
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niveau de toutes les illustrations contemporaines. Jamais, depuis Dupuytren, un médecin n'avait joui d'une pareille vogue, le disciple n'avait plus rien à envier au maître sous le rapport de la notoriété. Apprécié pour la distinction de ses manières, sa réserve et son tact dans les hautes sphères de la société, aimé de ses confrères pour sa bienveillance, son affabilité et sa modestie, chéri des malades pour sa sollicitude et sa douceur, il n'avait rien perdu de ses qualités aimables en s'élevant audessus de tous.
La sûreté de son diagnostic lui valut, en 1867, un nouveau succès dans la maison même de l'empereur, qui l'avait nommé son chirurgien ordinaire en 1866. Promu au grade de grand officier de la Légion d'honneur et nommé membre de l'Institut, il se vit bientôt débordé par la clientèle au point de ne plus pouvoir faire face à toutes ses obligations. C'est alors qu'il renonça à son enseignement, à son service d'hôpital, qu'il se démit de sa ciiaire de clinique chirurgicale pour prendre le titre de professeur honoraire, et qu'il se sépara de l'école, à laquelle il devait ses premiers triomphes et dont il était devenu l'un des plus illustres représentants.
Une dernière dignité lui manquait, et celle-là, pas un médecin n'y avait encore atteint. Double et Dupuytren s'étaient arrêtés sur le seuil de la chambre haute, parce qu'on leur avait imposé pour le franchir une condition humiliante à laquelle leur dignité s'était refusée. Plus heureux que ses devanciers, Nélaton ne fut pas mis en demeure de renier sa profession, et put s'asseoir sur les bancs du sénat sans renoncera l'exercice de son art (1). Il était arrivé à l'apogée de sa fortune et rien ne manquait à son bonheur, si ce n'est le temps d'en jouir. L'activité sans trêve et sans repos à laquelle il avait condamné sa vie ne lui laissait plus un instant pour les joies de la famille, pas une heure pour les doux loisirs de l'étude; elle dévorait son intelligence et ses forces, elle a fini par les épuiser et par hâter le terme de sa vie.
Les hommes meurent, en général, par l'organe dont ils ont le plus abusé; la plupart des chirurgiens meurent par la tête ou par le cœur; c'est à une affection de ce dernier viscère que Nélaton a succombé. Depuis longtemps déjà il avait dû renoncer à la vie active, et c'est à peine s'il se rendait encore aux séances dé l'Institut ; c'est là que nous l'avons vu pour la dernière fois au mois de février 1873. La mort, à laquelle il était depuis longtemps résigné, ne l'a pas surpris, et modeste à ses derniers moments, comme il l'avait été toute sa vie, il a témoigné le désir que ses obsèques se fissent sans pompe, qu'aucun discours ne fût prononcé sur sa tombe.
C'est ainsi que s'est éteinte la plus grande illustration chirurgicale de l'époque contemporaine. Nous avons indiqué déjà quels avaient été les fondements de cette haute renommée. La science, il faut en convenir,
(Il II fat nommé sénateur par décret du 4 août 1868.
n'y a eu que la plus faible part; Nélaton n'a pas eu le temps d'écrire. Sa thèse inaugurale sur les tubercules des os, celles qu'il a soutenues pour l'agrégation et le professorat (i), constituent, avec ses Eléments depathologie chirurgicale (2), le mince tribut qu'il a payé à la littérature médicale. Son nom se rattache toutefois à quelques-unes des conquêtes de la chirurgie contemporaine. Il a été, comme nous le verrons plus loin, l'un des premiers promoteurs de l'ovariotomie en France; il a contribué à y vulgariser l'électrolyse; la science lui doit d'ingénieux procédés d'autoplastie pour la restauration du nez, des paupières, du canal de l'urèthre, des indications opératoires importantes sur l'œsophagotomie, la gastrotomie, l'entérotomie ; il a démontré la possibilité et la nécessité de porter la ligature sur les deux bouts de l'artère divisée dans les hémorrhagies consécutives ; il a rajeuni la méthode de Manne pour l'ablation des polypes naso-pharyngiens, en y ajoutant la perforation de la voûte palatine ; enfin il a imaginé un nouveau procédé opératoire pour extraire les calculs de la vessie et lui a donné le nom de taille prérectale (3). Nous reviendrons en temps opportun sur la valeur et sur l'originalité de ces créations, niais il est évident qu'envisagées dans leur ensemble elles ne constituent pas des titres bien imposants à la reconnaissance de l'art qu'il pratiquait avec tant d'éclat. Dupuytren, auquel Sappey l'a comparé (i), n'a sans doute ni plus écrit ni plus innové que lui, mais Dupuytren a exercé sur les destinées de la chirurgie et sur les générations de son temps une bien autre influence. Nélaton n'a jamais cherché à dominer son époque ni à se poser en chef d'école. Dupuytren n'avait ni ses qualités de cœur ni sa loyauté; il aimait comme lui les distinctions et les honneurs et n'était pas indifférent à la prépondérance que donne une grande fortune, mais il faisait passer avant tout cela sa renommée scientifique, son ascendant sur la chirurgie européenne et l'admiration du monde savant. Du fond de l'ItaUe, ses regards se
(1) Nélaton, Thèse sur les tumeurs du sein (concours de l'agrégation, 1859); Thèse sur les diverses méthodes employées pour le traitement de la cataracte (concours pour la chaire de médecine opératoire, 1850).
Thèse sur la position dans les maladies chirurgicales (concours de clinique externe, 1851).
(2) 4. Nélaton, iJ/emenfs de pathologie chirurgicale, 1844-1858, 5 volumes in-8''. Les trois premiers volumes ont eu la collaboration anonyme de Sappey, Richet, Tavignot, Jamain. Les deux derniers volumes ont été rédigés par Jamain ; une seconde édition a été commencée en 1866; le premier volume est signé par Jamain, le deuxième et le troisième sont signés par Pean. Voyez pour ses autres travaux : Exposé des titres et des travaux scientifiques de M. A. Nélaton, professeur de clinique chirurgicale, etc., etc. Paris, 1867.
(3) Rappelons encore ses observations sur les hématocèles rétro-utérines, sur le mal perforant du pied, sur la résection et la suture des nerfs dans les cas de névrome, sur la luxation de la mâchoire inférieure, etc.
(4) Voyez le discours préparé par Sappey pour être prononcé, au nom de la faculté, sur la tombe de Tsélaton. {Ga&ette hebdomadaire, 1873, p. C18.)
portaient vers l'Hôtel-Dieu ; jusqu'à sa dernière heure il est resté sur la brèche de renseignement, et il eût renoncé à tout plutôt que d'abdiquer son titre de professeur, plutôt que de descendre de la chaire du haut de laquelle il dominait son époque. Nélaton, moins ambitieux, cherchant plutôt à s'efïacer qu'à se montrer au grand jour, s'est contenté de succès plus modestes; il a plutôt vécu pour l'heure présente que pour la postérité, et, sans chercher à éclipser personne, il a atteint le but de ses désirs : une immense fortune, tous les honneurs qu'un homme de notre profession puisse rêver, une notoriété sans égale, l'estime, l'affection et la sympathie de ses collègues.
Denonvilliers (1). — Pendant que Malgaigne et Nélaton déployaient leur infatigable activité, le premier dans les voies de la science et le second sur le terrain professionnel, Denonvilliers, parvenu au professorat à l'âge de trente-huit ans, s'endormait dans son triomphe, se laissait vivre sans souci du présent, sans préoccupation de l'avenir, et parcourait paisiblement une carrière dans laquelle il aurait trouvé le bonheur si d'affreux chagrins de famille n'étaient venus le détruire sans retour. — La majeure partie de sa carrière s'est passée dans l'enseignement de l'anatomie. Externe des hôpitaux de Paris en 1829, interne en 1830, agrégé en chirurgie en 1833, nommé chirurgien du bureau central en 1840, en même temps que Ghassaignac et Maisonneuve, Denonvilliers avait déjà occupé les fonctions d'aide d'anatomie et de prosecteur, lorsque, en 1842, il fut nommé chef des travaux anatomiques en remplacément de Blandin (2). A cette époque il s'était déjà fait connaître par d'importants travaux. Ses recherches sur la distribution des nerfs de la langue, sur les vaisseaux de l'œil et de l'orbite, sur la disposition des aponévroses du périnée surtout, l'avaient classé parmi les anatomistes, et son enseignement à l'école pratique justifia les espérances que sa nomination avaient inspirées à l'école. Fort de ses études antérieures, animé pour les poursuivre de toute l'ardeur des hommes de talent qui ne sont pas encore arrivés, il s'acquitta de cet enseignement avec un éclat qui fit oublier son prédécesseur. En 1846, lorsque la mort de Breschet rendit vacante la chaire d'anatomie, il semblait d'avance désigné pour l'occuper, l'issue du concours sanctionna le choix de l'école, et DenonvilUers l'emporta sur ses huit compétiteurs (3). Sa thèse sur la comparaison des deux systèmes musculaires, une note publiée la même
(1) Denonvilliers (Charles-Pierre), né le 4- février 1808, mort le 5 juillet 1872. Voyez pour sa bibliographie les discours prononcés sur sa tombe par Béhier (Bulletin de l'Académie de médecine, t. XXXVII, p. 594) et par Dolbeau {Gazette hebdomadaire, 187-2).
(2j II avait pour compétiteurs Chassaignac, Lenoir et Hug-uier; sa nomination eut lieu le 27 janvier 1842.
(3) Béclard, Bourgery, Ghassaignac, Desprès, Duméril, Giraldès, Gosselin et Alphonse Sanson. Denonvilliers en était à son dix-septième concours.
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année sur les corpuscules de Paccini, terminèrent la série de ses travaux en anatomie et signalèrent la lin de sa période d'activité scientifique. A partir de ce moment il délaissa le travail et négligea même cette o-rande entreprise commencée sous l'impulsion de Bérard, la rédaction de ce Compendium de chirurgie dont nous avons déjà raconté les péripéties et qui, trente-deux ans après l'apparition des premières livraisons, reste encore inachevé. Cet amour du repos, joint à des fonctions administratives qu'il se laissa imposer, le détournèrent bientôt du courant scientifique; il sentit alors que l'anatomie marchait sans lui, qu'elle se transformait d'année en année par les efforts de l'histologie; il comprit que son enseignement ne serait bientôt plus au niveau de la science (1), et c'est alors qu'il se tourna vers la chirurgie, dont les oscillations sont moins sensibles et plus faciles à suivre. Elle avait toujours été du reste son objectif de prédilection; il le déclara du moins en 1847, lorsqu'il posa sa candidature à l'Académie de médecine. Dans l'exposé de ses titres, il se flattait d'avoir toujours fait marcher de front l'étude de l'anatomie et celle de la chirurgie, et de ne s'être occupé de la seconde que pour la mettre au service de l'autre. Il donnait pour preuves de cette tendance ses cours d'anatomie chirurgicale, ses leçons de clinique à l'IIôtel-Dieu lorsqu'il avait reraplaoé Roux, et sa collaboration au Compendiuni de chirurgie.
L'Académie ne trouva pas ces titres suffisants, puisqu'elle ne se l'adjoignit que douze ans plus tard, mais la faculté se montra moins difficile, et, en 1856, elle l'autorisa à remplacer Gerdy dans sa chaire de pathologie externe (2).
Deux ans après, la mort de P. Bérard laissa vacante la place d'inspecteur général de l'enseignement, pour l'ordre- de la médecine, et Denonvilliers, qui avait depuis longtemps donné la mesure de sa valeur administrative, fut appelé à le remplacer dans cet emploi (3). Ses fonctions nouvelles achevèrent de le détourner des études médicales et l'empêchèrent de prendre goût à son nouvel enseignement; aussi, lorsque en 1865 la chaire de médecine opératoire devint à son tour vacante par la mort de Malgaigne, Denonvilliers fut pris d'un nouveau désir de changement; il sollicita une seconde permutation, et la faculté y consentit avec la même complaisance. Mais de pareilles évolutions ne sont pas faciles à cinquante-sept ans, surtout lorsqu'on a le cœur brisé par le chagrin, lorsque la santé commence à s'altérer. Malgré les plus louables efforts joints à une certaine somme de travail, bien qu'il eût conservé son élocution élégante et facile, il n'obtint pas plus de succès dans cet enseignement que dans le précédent. Son cours, très-travaillé, très-judicieux, très- didactique, valait bien au fond celui de son prédécesseur, mais il
(1) Discours de Dolbeau. (Gazette hebdomadaire, 1872, p. 463.)
(2) Cette permutation s'effectua le 23 avril 1856.
(3) Il y fut nommé par décret du 7 décembre 1858.
manquait de cet attrait que Malgaigne savait donner à ses leçons par sa verve caustique, sa critique acerbe et spirituelle, et les anecdotes piquantes à l'aide desquelles il en dissimulait l'aridité.
Denonvilliers était sorti de sa voie depuis qu'il avait déserté l'anatomie; il comprenait l'impossibilité d'y rentrer et songeait encore à un nouveau changement. Quand la chaire de clinique chirurgicale devint vacante à la mort de Jarjavay, il vint demander à la faculté une troisième permutation. Cette fois ses collègues se montrèrent de moins bonne composition et mirent fin, par un vote négatif, aux évolutions de cet esprit versatile. Jamais l'inconvénient de ces changements, qui sacrifient les intérêts de l'enseignement à ceux des professeurs, n'avaient été mis en lumière avec plus d'évidence. Avec uu peu de travail, Denonvilliers aurait pu continuer à occuper avec distinction la chaire d'anatomie à laquelle l'avaient préparé les études de sa jeunesse; la condescendance de ses collègues lui fut fatale en le laissant se fourvoyer dans un enseignement auquel il était étranger. Son influence sur l'essor de la chirurgie contemporaine a été complètement nulle. Les innovations, du reste, lui inspiraient une répugnance instinctive; il était de ceux qui trouvent plus facile de les repousser que de s'attacher à les comprendre et à les féconder.
A l'Académie de médecine, dont il faisait partie depuis 1850, et qui lui fit plus tard l'honneur de le choisir pour président, il représentait, dit Béhier, « le calme, le goût des rapports agréables et l'aménité des » manières. Sa parole facile, son exposition claire et limpiile retraçaient » la neûeté de la pensée dans un esprit bien équilibré, solidement assis » et toujours maître de lui. Les idées un peu hardies le laissaient en » défiance; il était lent à saluer les nouveautés utiles, par crainte des » nouveautés aventureuses (1). » Il avait, pour repousser les propositions insolites, des façons originales et souvent plaisantes qui donnaient un tour spirituel à ses fins de non-recevoir, mais en somme cette disposition d'esprit prouve plus de paresse que de jugement.
Denonvilliers était atteint, comme Nélaton, d'une affcclion du cœur, mais il semblait encore avoir de longs jours à vivre, lorsqu'il mourut subitement le 5 juillet 1872, en laissant des regrets unanimes chez tous ceux qui avaient été à même d'apprécier sa nature élégante et spirituelle, la bienveillance et l'affabihté de ses manières, à la faculté et à l'Académie, ainsi que dans ses fonctions d'inspecteur général de l'enseignement supérieur.
Jarjavay (2). — Nous ne croyous pas devoir comprendre Jarjavay dans
(1) Béhier, Discours prononcé sur la tombe de Denonvilliers {BuUciln, de l'Aca-.léniie de médecine, t. XXXVII, p. 395.)
(2) Jarjavay (J.-F.), né en 1819 à Savignac-les-Êgiises (■Dordog'ao)..Docleur en i8iO, agrégé en chirurgie en 1847, professeur d'anatomie le 'li décembre 1858, professeur
J. RocH.ARD — Chirurgie franc 29
le nombre des professeurs de chirurgie que la faculté de médecine a perdus pendant cette période, parce qu'il n'a fait que traverser cet enseignement. Il y avait cinq mois à peine qu'il avait échangé sa chaire d'anatomie contre celle de clinique chirurgicale que venait d'abandonner Nélaton, lorsqu'il est mort dans sa terre de Lajarte, d'une affection des^ poumons et du cœur. Son passage dans l'enseignement clinique n'a donc été qu'une sorte d'intérim II n'a fait que recevoir sa chaire des mains de Nélaton pour la transmettre à Richet. Bien que connu par quelques travaux de pathologie chirurgicale qui ne sont pas sans intérêt (1), il appartient à l'enseignement anatomique comme chef des travaux de la faculté et comme professeur titulaire. Il a occupé cette chaire pendant neuf ans, il a collaboré à la troisième édition du Traité d'anatomie descriptive de J. Cruveilhier, 1851-1852, et a publié en 1852 un Traité d'anatomie chirurgicale (2). •
Après avoir donné le pas aux chirurgiens placés par le concours à la tête de l'enseignement officiel, il nous reste à parler de ceux qui n'ont pas pu parvenir à ce haut degré de la hiérarchie scientifique. La liste en est longue. A aucune époque peut-être la chirurgie n'a enregistré autant de pertes regrettables que pendant la période que nous traversons. Les uns appartenaient à. la même génération médicale que les professeurs dont nous venons de résumer la biographie ; élevés à la même école, ils avaient vécu de leur vie et pris part à leurs luttes ; les autres, entrés dans la carrière lorsque l'arène des concours était fermée, n'ont pas eu l'occasion de fournir les mêmes épreuves, et quelques-uns sont morts avant d'avoir accompli leur tâche.
Parmi les représentants de la première de ces générations, nous placerons au premier rang Robert, Lenoir, Michon et Huguier.
Robert (3), — Le plus âgé et le plus éminent de tous, celui que son mérite appelait à figurer dans la catégorie précédente, Robert, était un Marseillais transplanté dans son enfance sur le sol de l'Italie, puis de là dans les montagnes de l'Isère, et qui n'avait gardé de son origine
de clinique chirurgicale le 6 novembre 1867, mort le 22 avril 1868, à Lajarte, près de Périgueux.
(1) Jarjavny, De l'influence des efforts sur l-a production des maladies chirurgicales. Thèse do concours. Paris, 1847, in-S". Des opérations applicables aux corps fibreux de l'utérus. Thèse de concours. Paris, 1850, in-8o.
(2) Traité d'anatomie chirurgicale, ou De l'anatomie dans ses rapports avec la pathologie interne et la médecine opératoire. Paris, 1852.
(3) Robert (César-Alphonse), né à Marseille le 17 novembre 1801, mort à Paris le 4 décembre 1862. Voyez, pour sa biographie : 1" Eloge de C. Alphonse Robert, par le docteur Verneuil, lu à la séance annuelle de la Société de chirurgie le 20 janvier 1864. (Paris, 186 i, in-8o.)
2o Discours prononcé sur la tombe de Robert par le baron H'" Larrey. {Bulletin de l'Académie de médecine, t. XXVIII, p. 155.)
méridionale que le goût des arts et de la littérature, qui l'ont soutenu pendant les épreuves de sa rude carrière. Après une année d'études préliminaires faites à Grenoble, en compagnie de Berlioz (1), ils vinrent tous deux à Paris en 18:20, pour y poursuivre leur éducation médicale; mais Berlioz y renonça bientôt pour suivre une route plus attrayante,. et Robert marcha seul dans sa voie avec cette persévérance et cette suite dans les idées qui faisaient le fond de son caractère.
Arrivé le premier à l'externat, après deux ans de séjour à Paris, il ne tarda pas à conquérir l'internat dans des conditions qui lui permettaient de choisir sa place, et il n'hésita pas à s'imposer à Dupuytren, qui n'était pas disposé à l'accueillir parmi les siens. Pendant trois ans il supporta les froissements et les dédains de l'autocrate de la chirurgie plutôt que de renoncer aiix admirables ressources que ce service sans égal offrait alors à la jeunesse studieuse. Au bout de ce temps d'épreuves, il devint l'interne et bientôt l'ami de Sanson, alors second chirurgien de l'Hôtel- Dieu. Ces deux hommes étaient faits pour se comprendre, et leur liaison ne finit qu'à la mort de Sanson.
Lorsque Cruveilhier réorganisa la Société anatomique, Robert en devint membre fondateur et fit à deux reprises partie du bureau. Lauréat de l'École pratique pendant trois années consécutives (2), et admis à ce titre à la réception gratuite pour le doctorat, il subit sa thèse en 1831. Cette même année il fut nommé chirurgien du bureau central; l'année suivante il parvint à l'agrégation ; en 1 835 il fut promu chirurgien titulaire des hôpitaux.
En moins de quinze ans il avait acquis tous ces titres de haute lutte, mais il lui en restait un dernier à conquérir, et celui-là devait lui échapper à tout jamais. Il a perdu, pour le poursuivre, le repos, la santé, le bonheur et la fortune, il a fini par lui faire le sacrifice de sa vie. Verneuil a raconté, dans un discours qui est à la fois une belle page littéraire et une noble action (3), les angoisses, les déceptions, les douleurs de ce martyr du concours aux prises avec l'injustice des hommes ; nous n'insisterons pas sur ce triste sujet. Fiien n'a pu consoler Pvobert de ces
(1) Le père de Berlioz était médecin et cousin germain' de celui de Robert.
(2) Il remporta : i° le prix d'anatomie et de physiologie en 1826; 2° le prix de pathologie en 1827; le prix de clinique, de médecine légale et d'accouchement en 1828.
(3) Nous venons de relire, à tête reposée, l'éloge de Robert par Verneuil. Il nous a paru, comme il y a neuf ans, un peu vif dans sa forme insolite. Il ne rappelle en rien les éloges classiques de Pariset. Les faits dans toute leur nudité y remplacent les fleurs de rhétorique ; mais nous sommes de ceux qui pensent qu'il y a toujours plus d'avantage à dire la vérité qu'à la taire, mais il règne dans ce discours un tel accent de sincérité et de droiture, que nous nous associons sans réserve à l'appréciation qui en fut faite, sur le moment même, par Y Union médicale (1864, t. XXVII, p. 141), et nous dirons comme elle que ce n'est pas seulement L'œuvre d'un homme d'esprit et de cœur, mais que c'est l'œuvre d'un honnête homme, dans le sens le plus large de ce mot qui nous paraîtra toujours la plus belle épithète qu'on puisse accoler à son nom.
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échecs immérités, ni l'estime publique et la confiance des malades, ni l'affection enthousiaste de ses élèves, ni les distinctions dont il a été l'objet. La Société de chirurgie, qu'il avait contribué à fonder, l'avait choisi pour président en 1848; sa parole était écoutée avec autant de considération que de sympathie à l'Académie de médecine (1); il était rentré comme chef de service dans cet Hôtel-Dieu témoin de ses premiers débuts (2); l'École des beaux-arts l'avait choisi pour professeur d'a,natomie à la mort d'Emery, dont il avait été longtemps le préparateur (3)-, il était officier de la Légion d'honneur depuis 1860; la clientèle lui avait assuré une belle aisance; il ne lui manquait que ce titre de professeur si ardemment convoité, mais rien ne put lui faire oublier la déception qui avait empoisonné sa vie. Son dernier échec acheva de l'accabler; c'était la cinquième fois qu'il sortait vaincu de l'arène, c'était son dernier rêve qui s'évanouissait. Brisé au physique comme au moral, il en vint à douter de tout, même de la puissance du travail. Cette crise de découragement ne dura pas, mais elle porta le dernier coup à sa santé déjà fortement ébranlée. Il était atteint depuis longtemps d'une affection organique du cœur, d'origine rhumatismale, que cette vie d'émotions avait aggravée et qui le contraignit, au mois de juin 1862, à s'occuper enfin d'un état qu'il avait négligé jusqu'alors. Il était trop tard; une cure intempestive aux eaux du Mont-Dore ne fit qu'empirer sa situation, et après une amélioration apparente, qui ne trompa ni le malade ni ses médecins, après une longue agonie supportée avec un calme et une résignation qu'il puisait dans les sentiments religieux les plus élevés, il s'éteignit le A décembre, au milieu de sa famille et des amis les plus dévoués qui se soient jamais assis au chevet d'un mourant. Malgré le labeur incessant dont nous avons parlé, Robert n'a laissé que peu de chose après lui. La partie la plus productive de son existence a été absorbée par les travaux arides que lui imposaient les concours et les formalités qu'ils entraînaient. Quelques mémoires, dont la chirurgie classique lui a fourni les sujets (4), ses nombreuses thèses (5)
(1) 11 avait élé nommé membre de l'Académie de médecine en 18i-9, en remplacement de Lisfranc.
(2) Robert fut nommé chirm'gien de Lourcine en 1835, de Bcaujon en 1839 et de l'Hôtel-Dieu en 1858.
(3) 11 présida l'École des beaux-arts en 1861.
(-i) Robert, Mémoire sur des fractures du col du fémur accompagnées de pénélralion dans le tissu spongieux du trochanter. {Mémoires de l'Académie de médecine, 18-18, t. XIII.)
(5) 1° Comidérations générales sur les plaies d'armes à feu. 'Thèse pour le doctorat. Paris, 1831. 2» Examen comparatif des diverses méthodes proposées et employées pour le traitement des fractures du col du fémur. Thèse pour l'agrégation. Paris, 1832. 3» Des offections cancéreuses. Thèse pour le professorat (chaire de médecine opératoire). Paris, 18 il. 4*» Des anévrijsmes de la région sus-claviculaire (chaire de clinique chirurgicale). Paris, 1843. 5° Des amputations partielles et de la démrliculation du pied
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et ses rapports à l'Académie de médecine, constituent la meilleure part de son bagage littéraire. Quelques-unes de ses thèses dépassent la valeur habituelle de ces compositions imposées et rédigées à la hâte; celle qui a trait aux amputations partielles du pied, notamment, est une excellente monographie que nous avons eu plusieurs fois déjà l'occasion de citer. Ses rapports académiques, très-travaillés, très-consciencieux, sont également des œuvres de fond qu'on ne peut se dispenser de consulter lorsqu'on désire connaître l'état de la science au moment où ils ont été rédigés (1). Il n'est guère de discussion chirurgicale à laquelle il n'ait pris une part considérable, et on se souvient encore de ses discours sur les kystes de l'ovaire ("2), l'ostéomyélite (3), les déviations utérines (1) et les plaies d'armes à feu.
Bien qu'exclu de l'enseignement officiel, Piobert a pendant quinze ans professé la médecine opératoire à l'École pratique. Lisfranc s'en était fait un monopole h la Pitié, et Robert entreprit, quoique tout jeune encore, de lui faire concurrence, en donnant à ses leçons un caractère moins mécanique et plus chirurgical. Dès 1830, il commença, dans les pavillons de l'école, des cours dont on a longtemps gardé le souvenir (5). Plus tard, lorsqu'il remplaça Ph. Boyer à l'Hôtel-Dieu, il y professa la clinique chirurgicale avec un talent de premier ordre. Ses leçons, recueillies et publiées par un de ses élèves, ont donné la mesure de sa valeur comme clinicien (6). Sa diction sobre, correcte, d'une netteté et d'une clarté sans égales, faisait ressortir, sans recherche et sans prétention, l'étendue de ses connaissances et la solidité desonjugement.il était toujours prêt à accueillir, avec cette bonne foi et ce désintéressement qui formaient le fond de son caractère, les découvertes et les progrès de la chirurgie, mais il se donnait auparavant la peine de les étudier. Lorsque le microscope fit son apparition sur la scène chirurgicale, il consacra trois mois de sa vie à se familiariser avec un moyen d'investigation dont il avait compris la portée. Bien convaincu qu'on ne déroge jamais lorsqu'il s'agit de s'instruire, il acceptait sans fausse honte les leçons de ceux qui pouvaient l'éclairer. C'est ainsi qu'il accueillit l'ophthalmoscope et le laryngoscope, et lorsque Bozeman vint à Paris pour y montrer aux chirurgiens français les perfectionnements apportés par leurs confrères d'Amérique à l'opération de la fistule vésico-vaginale, c'est
(chaire de médecine opératoire). Paris, 1850. 6° Des vices congéniaiix de conformation des articulations (chaire de clinique chirurgicale). Paris, 1851.
(1) Son rapport sur l'uréthrotomie, qui fit décerner à Rejbard le prix d'Argenteuil, lui avait coûté deux ans de recherches cliniques. (Verneuil, Eloge, loc. cit., p. 88.)
(2) Bulletin de l'Académie de médecine, séance du 11 octobre 1856, t. XXII, p. 125.
(3) Bulletin de l'Académie de médecine, séance du 8 mai 1860, t. XXV, p. 638. (4j Bulletin de l'Académie de médecine, séance du 25 juillet 1854, t. XIX, p. 930.
(5) Rroca, Éloge de Lenoir. Paris, 1861.
(6) C.-A. Robert, Conférences de clinique chirurgicale faites à l'Hôtel-Dicu pendant l'année 1858-1859.
dans le service de Robert que fut reçu cet opérateur encore inconnu parmi nous'; c'est là qu'il put faire l'application de son ingénieuse méthode, et Robert, avec le désintéressement des hommes sûrs d'euxmêmes, assista devant ses élèves à une leçon de médecine opératoire, en se bornant au rôle de répétiteur pour les en faire profiter.
Entraîné par son brillant panégyriste, nous nous sommes laissé aller à retracer avec trop de complaisance peut-être cette figure que quelques souvenirs personnels nous rendent chère, mais cette sympathie pour un des hommes qui ont le plus .honoré notre profession ne doit pas nous porter à exagérer sa valeur. En dehors de ses qualités privées, dont le prix est immense à nos yeux, mais dont l'appréciation ne rentre pas dans le cadre de cette étude, Robert s'est, comme nous l'avons dit, surtout fait remarquer par l'étendue de ses connaissances et la solidité de son jugement. 11 aurait fait, et il en a fourni la preuve, un excellent professeur de clinique, il a été un admirable praticien, mais son nom ne se rattache à aucune des découvertes de la chirurgie contemporaine. Il s'est borné à se les assimiler et à les répandre; son œuvre a été modeste, sage, restreinte, mais s'il n'a pas révolutionné la chirurgie, il est des questions modernes qu'il a, pour ainsi dire, épuisées à lui seul. Nous citerons dans ce nombre l'anesthésie chirurgicale, les varices artérielles du cuir chevelu, l'hypertrophie de la parotide et celle des amygdales chez les enfants, la diphthérie des plaies, l'écoulement de sérosité qui se fait par l'oreille dans les fractures du rocher. Il a, en un mot, comme le dit Verneuil, fourni à la science son contingent de vérités utiles, mais ce fut évidemment un petit prophète. Laissons-lui cette qualification, puisqu'elle émane de l'homme qui l'a le mieux connu et qui l'a le plus aimé,
Lenoir (1). — L'existence de Lenoir n'a été ni plus longue ni plus heureuse, mais ce sont les souffrances physiques plutôt que les émotions des concours qui l'ont assombrie et abrégée. Doué des mêmes qualités, esclave des mêmes devoirs, mûri par les mêmes études, il a laissé, lui aussi, sa trace modeste dans la chirurgie et les plus honorables souvenirs dans sa profession. Il avait aussi commencé ses études en province; c'est dans le petit Hôtel-Dieu de Meaux qu'il fit ses premières armes sous la direction d'Houzelot. Après un an de cette sorte d'apprentissage, il vint à Paris en compagnie du fils de son premier maître. Jouissant de quelque aisance et n'étant pas aiguillonné par le besoin, il laissa s'écouler plusieurs années sans songer à concourir pour les hôpitaux, et s'a-
(1) Lenoir^ (Adolphe), né à Meaux le 6 août 1802, mort à Paris le 17 juin 1860. Voyez : 1° Eloge d'Adolphe Lenoir, lu à la Société de chirurgie dans la séance solennelle du 9 janvier 1861, par M. Paul Broca, professeur agrégé de la faculté de Paris, 1861. 2° Discours prononcés sur sa tombe par Marjolin, Hte Larrey et Voillemier. [Union médicale, 1860, t, VI, p. 54.8.) Z" Lenoir, Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, t. II, p. 155.
donna complètement à l'élude de l'anatomie. Il s'était déjà acquis à l'école pratique un certain renom d'habileté, lorsque Cruveilhier fit renaître la société anatomique, et il fut un des douze jeunes gens que ce dernier s'adjoignit pour la fonder. Au bout de six mois, ses collègues, devenus plus nombreux, le nommèrent secrétaire annuel, et c'est dans le bulletin de la société que figurent ses premiers travaux. Ils portent l'empreinte d'un esprit élevé et d'une maturité de jugement peu commune à cet âge de la vie (1).
Son ardeur pour l'anatomie l'avait quelque peu éloigné des études pathologiques, et lorsqu'il aborda les épreuves de l'internat, deux échecs successifs vinrent le contraindre à changer de direction. Au mois de novembre 18^7, il prit une revanche éclatante, et fut nommé le premier de sa promotion. Ses tendances naturelles, ainsi que ses premiers travaux, le portaient invinciblement vers la chirurgie. Après avoir été l'élève et le préparateur deLisfranc, il vint terminer son internat àBeaujon, sous la direction de Marjolin et de Blandin; avec Lisfranc il était devenu un opérateur habile, avec Marjolin et Blandin il acquit les qualités pratiques, le tact, la prudence et la science qui font les véritables chirurgiens (^2). Marjolin le traitait avec cette bienveillance paternelle qui lui était particulière; Blandin, plus rapproché de lui par son âge, le regardait comme un ami. Grâce à l'habileté qu'il avait acquise à l'École pratique, il atteignit sans effort les positions d'aide d'anatomie et de prosecteur; la place d'agrégé en chirurgie et celle de chirurgien du bureau ■central ne lui coûtèrent pas beaucoup plus de peine; en quatre ans il s'était mis en possession de tous ces titres, sans les avoir achetés au prix de travaux écrasants (3).
Jusqu'alors tout lui avait réussi, mais à partir de ce moment la fortune lui devint contraire. La réputation qu'il s'était faite dans l'école, ses talents reconnus, ne lui permettaient pas de s'arrêter en chemin. Le succès qu'avaient obtenu ses cours particuliers de médecine opératoire, alors qu'il était venu, à la suite de Robert, inaugurer à l'École pratique l'enseignement dont nous avons parlé, semblait le désigner par avance pour occuper cette chaire à la faculté; mais Lenoir n'avait ni les aptitudes spéciales ni la ténacité qu'exigent les concours. Le labeur ingrat et monotone du candidat répugnait à son esprit indépendant ; il n'aimait
(1) Lenoir n'avait que vingt-cinq ans lorsqu'il rédigea le premier compte rendu de la Société. C'est dans ce travail qu'on trouve formulées pour la première fois les opinions de Royer-CoUard sur la formation des éléments organisés, et ces vues élevées contiennent, comme nous l'avons établi plus haut, la première expression de cette ■théorie cellulaire que les Allemands se sont appropriée depuis. (Voyez période 3, ch. m,
art. ier, g ler^ p. 401.)
(2) Broca, Éloge cité, p. 10.
(3) Il fut nommé aide d'anatomie en 1831, prosecteur en 1833, agrégé et chirurgien du bureau central en 1835, chirurgien de Lourcine le 18 mars 1840, et le 12 août 1842 il passa à l'hôpital Necker, oîi il est resté jusqu'à sa mort.
que le travail libre, et deux fois, malgré son savoir, il échoua sur le terrain qui lui était pourtant le plus favorable. En 1841, il disputa sans succès à Blandin la chaire de médecine opératoire laissée vacante par la mort de Richerand, et neuf ans après, quand Blandin mourut à son tour, il entra de nouveau en lice, et cette fois, comme nous l'avons vu, ce fut Malgaigne qui l'emporta. Dans l'intervalle il avait éprouvé un nouvel échec; il s'était vu enlever par Denonvilliers la place de chef des travaux anatomiques (1).
L'année suivante, il fut tout aussi malheureux dans sa candidature à l'Académie de médecine. Une place était devenue vacante dans la section d'accouchements; Lenoir avait fait, en remplacement de Moreau, un cours d'obstétrique aux sages-femmes, et commencé à cette occasion la publication d'un atlas dont les planches furent justement appréciées (2). Il pensa que ces titres suffisaient pour balancer ceux de Depaul, mais l'Académie ne fut pas de son avis.
Depuis quelque temps déjà sa santé laissait beaucoup à désirer, lorsqu'une phlébite de la veine axillaire le mit à deux doigts de sa perte. A partir de ce moment, sa vie ne fut plus qu'un combat contre la douleur et la maladie; elle s'est éteinte après quinze années d'une lutte supportée avec une résignation sans espoir et un courage sans illusions. Cette existence de valétudinaire n'était pas compatible avec les œuvres de longue haleine ; la seule qu'il ait entreprise et que la mort l'empêcha de terminer, c'est cet atlas obstétrical dont nous avons parlé et auquel Marc Sée et S. Tarnier ont mis la dernière main.
Ses thèses de concours, quelques mémoires sur des points particuliers d'anatomie et de médecine opératoire, des articles de biographie et de critique publiés dans les journaux de médecine, et en particulier dans la Presse médicale et les Archives générales de médecine, sa collaboration au Dictionnaire des éludes médicales pratiques et à la quatrième édition des Nouveaux Eléments de pathologie médico-chirurgicale deRoche et Sanson (3), constituent son apport à la littérature chirurgicale contemporaine (i). Ses écrits se' recommandent par les mêmes qualités que son enseignement et que sa pratique. On y reconnaît un jugement sûr, un esprit juste, ferme et consciencieux. Bien qu'il se fût surtout adonné à la médecine opératoire et qu'elle lui doive quelques procédés trèsingénieux (5), il ne s'est jamais abandonné à ses entraînements; malgré
(1) Denonvilliers fut nommé le 27 janvier 1842.
(2) Atlas complémentaire de tous les traités d' accouchements. Vav'n, 1860-1865, grand in-8^, par A. Lenoir, rédigé pour la plus grande partie par Marc Sée et S. Tarnier.
(3) Il fut beaucoup aidé dans ce travail par Voillemier.
(4) Voyez, pour l'énumération de ses travaux, la notice biographique qui lui est consacrée dans le Dictionnaire encyclopédique, 2^ série, t. II, p. 154, et pour leur. apréciation, l'Eloge historique, de Broca, loco cit., p. 16 et suiv.
(5) Nous citerons entre autres son procédé pour l'amputation sus-malléolaire, qu'il a puissamment contribué à réhabiliter.
187il LES CHIRURGIENS DE LA PÉRIODE CONTEMPORAINE. 4.57
l'élégance et la sûreté avec laquelle il maniait les instruments, il s'est toujours montré l'ennemi de la chirurgie d'aventure, des opérations extravagantes, et l'adversaire déterminé de ceux qui les préconisaient. Doux et humain pour les malades, il les traitait comme il eût voulu qu'on le traitât lui-même; affable et bienveillant pour les élèves, il se croyait tenu de leur donner l'exemple, et ne voulait pas les rendre témoins d'une chirurgie de mauvais aloi. A la Société de chirurgie, dont il avait été l'un des fondateurs, et à laquelle il a donné sa dernière pensée (1), il soutenait les mêmes principes et mettait à leur service toute l'ardeur, toute la vivacité de sa nature impressionnable. /, Dans le cours de son existence maladive faite de souffrances et de chagrins, Lenoir a montré comme Robert l'alliance d'un noble caractère, d'un grand savoir et d'un beau talent chirurgical, et s'il n'a pas marqué son passage dans la science par d'importantes découvertes, il y a laissé quelques travaux utiles et a donné de bons conseils appuyés sur un bon exemple. C'est un témoignage dont tout homme sage doit savoir se contenter.
MiCHON C^). — La destinée de Michon a ressemblé de tout point à celle de Robert et de Lenoir. Les trois amis ont marché dans la même voie et éprouvé les mêmes mécomptes. Michon était arrivé à Paris au même âge et dans les mêmes conditions que les deux autres. Issu d'une famille qui comptait déjà quatre générations de médecins, il était destiné à continuer la tradition, et après une enfance passée en grande partie à la campagne, il vint â Paris avec une santé débile, des ressources modiques, une vive intelligence et un grand désir de parvenir. Il s'y éprit tout d'abord d'un grand amour pour la chirurgie et d'un enthousiasme plus grand encore pour la personne de Dupuytren ; il est resté fidèle à ces deux passions de sa jeunesse. En dépit du malaise que lui causait l'amphithéâtre, il a persisté dans la ligne qu'il avait choisie, et son admiration pour l'homme de génie qui trônait àl'Hôtel-Dieu ne s'est pas affaiblie un instant : a Nous ne sommes, disait-il souvent en parlant de ses contemporains, que la monnaie de Dupuytren (3). » Être son interne fut sa
(1) Lenoir a légué ses Instruments de chirurgie au premier interne de la promotion de 1861, ses livres d'anatomie à la Société anatomique ; il a réservé pour la Société de chirurgie ses journaux, ses collections et ses ouvrages de chirurgie, formant un total de douze cents volumes. (Broca, loc. cit., p. 19.)
(2) Michon (Louis-Marie), né à Blangy le 2 novembre 1802, mort à Paris le 6 mai 1866. Montanier, dans un article biographique du Dictionnaire encijclopédique des sciences médicales, t. VII, p. 565, le fait naître à Montcenis (Saône-et-Loire), en 1803. Nous avons préféré nous en rapporter à Félix Guyon : Eloge de Michon et Guersant, prononcé le 8 janvier 1873, à la séance annuelle de la Société de chirurgie, par le docteur Félix Guyon, secrétaire général. {Union médicale, 1873, p. iO, 61, 97 et suiv.) C'est là que nous avons puisé la plupart des renseignements relatifs à Michon.
(3) Guyon, Eloge de Michon. {Union médicale, iSlo,Tp. 57, et Mémoires de la Société de chirurgie.)
ibS LES CHIRURGIENS DE LA PÉRIODE CONTEMPORAINE. [1847-
première ambition, et celle-là du moins ne fut pas trompée. Lors de sa nomination, et bien que son rang de promotion ne dût pas l'appeler à un pareil honneur, il fut agréé par le maître et passa trois ans sous sa direction. Il eut le mérite plus difficile de conquérir ses bonnes grâces et de lui laisser un regret. Sa simplicité, sa modestie, sa douceur, Fintelligence et la bonté dont sa physionomie portait l'empreinte, lui avaient déjà concilié des affections plus durables; Andral, Breschet, Sanson, Moreau, J. Cloquet, étaient devenus ses protecteurs dévoués. Le trait le plus caractéristique de cette nature franche et loyale, c'était cette sympathie qu'il inspirait de prime abord et qui ne tardait pas à se changer en un sentiment plus solide. Il était de ceux, dit Jules Guérin, dont on est l'ami sans avoir eu d'autre commerce avec eux que celui des rencontres fortuites (1). Il s'était lié avec Piobert etLenoir d'une amitié qui ne s'est pas démentie un instant, et qui, dans les concours, s'est manifestée plus d'une fois par un dévouement chevaleresque. Ils les suivit à l'Ecole pratique lorsqu'ils y fondèrent ces cours de médecine opératoire qui rivalisaient avec celui de Lisfranc (2). L'enseignement était du reste sa passion dominante ; il savait captiver les élèves par sa bienveillance, et il éprouvait une joie infinie à se sentir aimé de la jeunesse, sans que cette popularité de bon aloi ait jamais rien coûté à la dignité de son caractère. Ses leçons de clinique chirurgicale faites à Cochin, et plus tard à la Pitié, étaient suivies par un auditoire aussi nombreux que celles de la Charité et de l'Hôtel-Dieu; aussi, lorsque son tour d'ancienneté l'appela à figurer sur ce dernier théâtre, Michon renonça sans peine à cet honneur pour rester au milieu du groupe d'étudiants qu'il avait réunis autour de lui et dont il avait fait une petite école.
Pour lui, comme pour ses deux amis, le professorat était l'ambition suprême ; comme eux il a lutté sans relâche et sans succès, et le concours est tombé avant leur courage (3). De 1836 à 1852, il est descendu quatre fois dans l'arène, et deux fois il a failli toucher le but (4).
Michon était membre fondateur de la Société de chirurgie, et dès la seconde année de sa création, il fut appelé au fauteuil de la présidence (5). C'est là, dans ces discussions sans apprêt, qu'il a pu donner la mesure de sa valeur, car l'Académie ne l'a reçu dans son sein qu'à un âge trop avancé pour qu'il pût prendre à ses travaux une part bien active; mais dans les rares occasions où il s'y fit entendre, elle l'écouta avec une attention et une déférence dont s'étonnait sa modestie.
(1) Jules Guérin, Gamtte médicale. Revue hebdomadaire, 19 mai 1866, p. 335.
(2) Il y professa pendant douze ans l'anatomie, la chirurgie et la médecine opératoire.
(3) F. Guyon, Eloge de Michon, loc. cit., p. 62.
(4) En 1848 et en 1851, Michon obtint le plus de voix après le candidat qui fut nommé.
(5) Il succéda immédiatement à A. Bérard, 1844-1845.
Michon était plus porté par la naliire de son esprit vers la pratique et l'enseignement oral que vers les recherches scientifiques. Débordé par les soins d'une nombreuse clientèle que les qualités séduisantes de son caractère lui avaient promptement acquise, il a fort peu écrit, et il le regrettait sur la fin de sa carrière. Il n'était pas doué de l'esprit d'invention, il n'a rien créé, et son œuvre littéraire ne se compose guère que de ses thèses de concours. On consulte encore avec fruit c(îlle qu'il rédigea en 1841 sur les opérations que nécessitent les fistules vaginales, et celle de 1851 sur les tumeurs synoviales de la partie inférieure de l'avant-bras, de la face palmaire du poignet et de la main (1).
Son nom, comme celui de beaucoup d'hommes utiles, vivra surtout dans le souvenir de ses amis et de ses élèves. Ils n'oubheront jamais la bonté intelligente de son cœur, sa modestie, sa simplicité et son rare bon sens rehaussé par toutes les perfections du caractère (2).
HuGUiER (3). — Bien qu'il n'ait pas occupé dans l'enseignement particulier une place aussi importante que les trois chirurgiens que nous venons de passer en revue, Huguier a laissé plus de travaux originaux après lui. Ses débuts furent les mêmes. Toutes ces carrières, nous l'avons dit déjà, se ressemblent au point de départ. Interne en 1828, il obtenait en 1830 le prix des hôpitaux et la place d'aide d'anatomie. Prosecteur en 1833, agrégé en anatomie en 1835, il était chirurgien des hôpitaux en 1837; il disputait en 1841 à Denonvilliers la place de chef des travaux anatomiques, et prenait part à deux reprises à ces grandes luttes pour le professorat, qui tiennent une si large place dans l'histoire de la faculté^ et dont le souvenir vient se placer pour la dernière fois sous notre plume. Plus modeste ou moins persévérant que les autres, Huguier ne s'acharna pas à poursuivre ce but qui fuyait toujours devant eux; il renonça au professorat et revint à ses études favorites. En 1848, l'Académie de médecine se l'adjoignit comme membre de la section de pathologie chirurgicale, et la Société de chirurgie, dont il avait été, lui aussi, un des membres fondateurs, lui décerna la présidence en 1855. Lorsque la mort de Robert laissa vacante la place de professeur d'anatomie à l'Ecole des beaux-arts, c'est sur lui que se fixa le choix de l'autorité, bien qu'il eût alors plus de soixante ans (4).
Dans ces positions diverses, Huguier montra cet esprit original, cet
(1) On lui doit ég-alement un bon travail sur la texture et le développement de la moelle épiniére (Paris, 1836, in-S") et un autre sur le cancer cutané (Paris, 1848, in-8° avec deux planches).
(2) Jules Guérin, Gazette médicale de Paris, 1866, p. 635.
(3) Huguier (Pierre-Charles), né en 1804 à Sézanne (Marne), mort à Paris le 13 janvier 1873. Voyez les discours prononcés sur sa tombe par Félix Guyon {Bulletin de la Société de chirurgie, 3e série, t. II, p. 1, 1873), par Cruveilhier fils et Guillaume. {Union médicale, 1873, p. 90.)
(4) Cet enseignement a depuis été confié à M. Mathias Duval, professeur agrégé à la faculté de médecine de Paris.
amour des recherches, ce désir de mieux faire qui n'aboutissent pas toujours à de grandes découvertes, mais qui ne manquent jamais de porter leurs fruits lorsqu'ils sont associés au bon sens et à la bonne foi. Adonné dès le début de sa vie scientifique aux études anatomiques, il a enrichi celte science d'intéressants travaux sur les organes de l'ouïe, sur le grand sympathique, sur certaines dispositions des systèmes veineux et lymphatiques, et sur les appareils sécréteurs des organes génitaux externes de la femme (1). Dans le mémoire qu'il a publié sur ce dernier sujet (2), à côté de particularités toutes nouvelles, se trouve la description de cette glande à laquelle il a donné son nom, et qui, déjà décrite par Bartholin, était tombée dans l'oubli depuis près d'un demi-siècle.
Parmi ses œuvres chirurgicales, nous citerons ses travaux sur les diverses méthodes de traitement des varices (1835), sur le diagnostic différentiel des maladies du coude (1842), sur les luxations du pied (ISiS), sur l'esthiomène de la vulve (1849), son important mémoire sur les allongements hypertrophiques du col de l'utérus (3), enfin nous verrons plus tard que c'est lui qui a inventé Yhystéromèlre, et qui a introduit en France le cathétérisme utérin (i). A l'occasion de l'extirpation des polypes naso-pharyngiens, nous parlerons également d'un procédé de résection ostéoplastique du maxillaire supérieur, auquel il dut, en 1860, un des plus beaux succès qui aient été obtenus par cette méthode (5).
Huguier était un opérateur d'une grande hardiesse, mais il était en même temps un chirurgien sincère et convaincu. Il avait acquis une rare habileté manuelle par ses longs travaux en anatomie, et il y puisait une confiance inébranlable dans les ressources de l'art. Apprécié comme il méritait de l'être par ses collègues, écouté avec attention à la Société de chirurgie, ainsi qu'à l'Académie de médecine dans les discussions auxquelles il prenait souvent part, il s'était concilié l'affection et l'estime de tout le monde par sa droiture, par son humeur enjouée et communicative, ainsi que par son abandon plein de bonhomie. Affectueux et dévoué pour les malades, il savait mettre en œuvre, pour les soulager, toutes les ressources de son esprit ingénieux et patient.
Il eut l'occasion de donner une dernière preuve de cette activité et de cette abnégation pendant le siège de Paris. Il avait organisé une ambulance à l'École des beaux-arts, et il vil immédiatement se grouper autour de lui des médecins et des gens du monde émerveillés de son habileté et de son ardeur juvénile. Il y obtint des résultats exceptionnellement
(1) Voyez, pour l'appréciation de ses travaux en anatomie, le discours prononcé sur sa tombe par Cruveilhier fils. {Union médicale, 1873, p. 91.)
(2) Mémoire sur les appareils sécréteurs des organes génitaux de la femme. {Mémoires de l'Académie de médecine, 1850, t. XV, p. 527.)
(3) Mémoires de l'Académie de médecine, t. XXIII, p. 279.
(4) De l'hijstéromètre et du cathétérisme utérin. Paris, 1865, in-S».
(5) Bulletin de la Société de chirurgie, 2" série, t. III, p. 509.
favorables (1). Lorsque vint la Commune, il reprit du service dans les hôpitaux et remplaça à la Charité Denonvilliers, dont la santé déclinait déjà d'une manière sensible.
Ce fut le dernier acte de sa vie chirurgicale. Les soucis, les fatigues, les souffrances de ces dernières épreuves accélérèrent la marche d'un cancer du maxillaire supérieur dont il souffrait depuis quelque temps. Il ne se méprit pas un instant sur la nature et les conséquences de sa maladie, mais il ne recula pas devant elle, et n'hésita pas à accepter les douloureuses ressources de l'art auquel il avait voué son culte. II supporta avec un courage stoïque de nombreuses applications de caustiques, et mourut brusquement au moment où il se pansait lui-même. Huguier a vécu et est mort en chirurgien.
Il serait injuste de clore la liste des hommes de cette génération sans donner un souvenir à Philippe Boyer et à Guersant, bien que le premier n'ait pas laissé dans la science de traces bien profondes, et que le second, parla spécialité de ses travaux, se soit placé en dehors du cercle dans lequel nous avons dû nous maintenir.
Boyer (Philippe) (2). — Le poids d'un grand nom accable souvent celui qui le porte ; l'opinion publique se montre exigeante à l'égard des fils dont les pères se sont illustrés, et leur demande un compte parfois trop sévère de l'héritage qu'ils en ont reçu. Philippe Boyer en a fait l'épreuve pendant toute sa carrière. Malgré des quali'cs réelles, une instruction solide et quelques travaux qui ne sont pas saas mérite, il n'a jamais joui parmi ses contemporains de la considération qu'il aurait peut-être acquise s'il avait été tout simplement le fds de ses œuvres. Enchaîné à la tradition paternelle, il s'est plutôt appliqué à la faire revivre, même dans ce qu'elle avait de rétrograde, qu'cà prendre part au mouvement qui devait l'emporter. Les innovations l'ont trouvé défiant et prévenu comme son père, et son nom ne se rattache à aucune des conquêtes de l'art contemporain. Sa carrière était tracée d'avance, il l'a parcourue sans grand effortcomme sans grand éclat . Reçu agrégé en 1830, il se présenta trois fois au concours pour le professorat, et en subit honorablement les épreuves (3). A la fin de sa carrière, il était chirurgien de THôtel-Dieu, et c'est là qu'il s'est fait connaître. Bien que ce ne fût
(1) Voyez l'histoire de cet épisode dans le discours prononcé à ses obsèques par M. Guillaume, directeur de l'École des beaux-arts. {Union médicale, 1873, p. 92.)
(2j Rover (Philippe), né à Paris en 1801, mort à Paris le 9 avril 1858. Voyez, pour sa biographie :
1° Article Rover (Pliilippe) du Diclionnaira encijdopédique des sciences médicales, i. X, p. 426;
2° Notice nécrologique. {Archives génirales de médecine, 1858, 5c série, t. II, p. 632.)
(3) Il prit part au concours de 1841 pour la chaire de médecine opératoire, et à ceux de 1842 et de I84S pour celle de cliniquo chirurgicale.
pas un novateur, son service n'était pas dépourvu d'enseignements utiles. Ainsi, à une époque où la plupart des chirurgiens imposaient à leurs blessés une diète rigoureuse, P. Boyer fut un des premiers à faire ressortir les dangers de cette pratique, et à soumettre ses opérés à une alimentation réparatrice. C'est également lui qui a remis en honneur le traitement des hémorrhoïdes par le cautère actuel, et qui a vulgarisé en France la méthode de Baynton dans le traitement des ulcères. Il en fit en 4831 l'objet d'un rapport remarquable qu'il adressa au bureau central. Ce travail, ses thèses de concours (1), un Traité pratique de la syphilis qui n'a pas fait beaucoup de bruit, et ses additions à la dernière édition du Traité des maladies chirurgicales, qui furent son œuvre capitale et au sujet desquelles nous avons déjà exprimé notre opinion, représentent le total de ses productions scientifiques (2), la part qu'il a prise au mouvement chirurgical de son temps. Né au commencement du siècle, Ph. Boyer est mort à cinquante-huit ans, le 8 avril 1858, et cet événement a passé presque inaperçu dans le monde médical.
GuERSÂNT (3). — Il en a été tout autrement du sympathique chirurgien de l'hôpital des Enfants, dont il nous reste à esquisser la carrière. Il appartenait, lui aussi, à la grande famille médicale, mais son père y avait occupé une place plus modeste qu'Alexis Boyer, et Guersant n'eut d'autre ambition que de suivre cette trace honorable en se consacrant à la même spécialité.
Après avoir passé quelques années comme interne dans le service de Dupuytren, il s'empressa de revenir se placer sous l'égide de son père. Docteur en médecine et en chirurgie dès 1828, et nommé chef de clinique à l'hôpital des Enfants, il revint en 1839, après quelques pérégrinations (-i), occuper dans ce même hôpital la place de chirurgien titulaire entre son père et son beau-frère, Blache, qui venait d'y être attaché. Dès ce moment, son ambition fut satisfaite et il n'eut plus d'autre désir que de continuer les traditions de sa famille. C'est là que pendant vingt
(1) Elles sont au nombre de 4 : 1° De fistulis vesieo-vaginalibus, earumque modela (agrégation de chirurgie. Paris, 1830, in-4o) ;
2» Des opérations que réclament, les plaies de l'estomac et des intestins (concours de 1841, chaire de médecine opératoire); 3° Du pansement des plaies (concours de 1842, chaire de médecine opératoire); 4° Des ankyloses (concours de 1848, chaire de médecine opératoire).
(2) Ph. Royer avait entrepris d'importantes recherches sur l'anatomie pathologique et le traitement des hémorrhoïdes ; il a fourni au magnifique Traité d'anatomie pathologique de Lebert les dessins des planches cxxxiv et cxxxv, qui furent exécutés avec le concours d'un de ses élèves, M. E.-Q. Legendre.
(3) Guersant (Paul-Louis-Renoît), né à Rouen le 18 mars 1800, mort à Paris le 14 octobre 1869.)
Yoyez Éloge de Michon et Guersant, par Félix Guyon. {Union médicale et Mémoires de la Société de chirurgie, 1873, p. 100 et 109.)
(4) Il fut nommé chirurgien du bureau central en 1833, et titulaire du service de Bicètre en 1838.
ans les étudiants et les médecins étrangers sont venus s'instruire à son école et s'initier à cette chirurgie toute spéciale qui n'avait été jusque-là l'objet d'aucun enseignement régulier. Guersant, dans sa longue pratique, avait acquis une connaissance approfondie des maladies si graves et souvent si obscures qui s'observent à cet âge de la vie. Il était passé maître dans l'art difficile d'explorer ces petits malades, d'interpréter l'expression de leurs physionomies, leurs plaintes, leurs cris, leurs attitudes, et d'y puiser les éléments d'un diagnostic précis. Il avait acquis une rare habileté dans la pratique des opérations que leurs maladies nécessitent ; l'ablation des amygdales, la taille et la trachéotomie surtout lui étaient devenues tellement familières, qu'il émerveillait les assistants par la dextérité avec laquelle il les pratiquait. Ses leçons cliniques, substantielles, originales, et surtout pratiques, jouissaient d'une grande notoriété, et pour donner à cet enseignement, qu'il avait fondé, une consécration plus durable, il en a consigné les résultats dans un ouvrage publié par fascicules, de 1861 à 1867, sous le titre modeste de Notices sur la chirurgie des enfants... On sait que ces traditions ont été continuées avec talent par Giraldès jusqu'au jour où l'heure de la retraite sonna pour lui.
Guersant avait participé à la fondation de la Société de chirurgie; il en fut le président en 1852 et en a toujours été le membre le plus assidu (1). « Il a, dit Félix Guyon, partagé sa vie professionnelle entre l'hôpital des Enfants et la Société de chirurgie ; quant à son existence privée, elle s'est écoulée doucement au foyer de la famille, entre sa mère, aux soins de laquelle il s'était consacré, et les enfants de ses sœurs, qu'il considérait comme les siens. »
La génération chirurgicale qui a remplacé celle dont nous venons de saluer les derniers représentants compte déjà dans ses rangs des vides nombreux. Parmi ces savants prématurément ravis à la science, celui qui y a laissé l'empreinte la plus profonde, c'est FolHn.
FoLLiN (2). — Né vingt ans plus tard que les chirurgiens dont nous avons parlé jusqu'ici, il était entré dans la carrière au moment où s'accomplissait cette révolution profonde dont la découverte de l'anesthésie a donné le signal. L'école de Dupuytren avait porté tous ses fruits; la chirurgie française commençait à s'attarder dans la contemplation de son passé et restait trop étrangère au mouvement scientifique qui depuis vingt ans poussait la science étrangère dans des voies nouvelles; le
(1) II a légué en mourant à la Société de chirurgie la plus grande partie des livres de sa bibliothèque, en même temps qu'une somme assez importante.
(2) FoLLiN (Eugène), né à Harfleur le 25 novembre 1823, mort cà Paris le 21 mai 1867. Toyez Éloge de Follin par Yerneuil. {Gazette hebdomadaire, 1868, p. 142, 158 et 189.) i)(SCO « rs pro.noncés à ses obsèques par Broca, Le Fort et Yerneuil. {Archives générales
de médecine, 1867, t, IX, p. 750.)
iU LES CHIRURGIENS DE LA PÉRIODE CONTEMPORAINE. [1847-
moment était venu de la faire sortir de cet isolement volontaire, de profiter des découvertes et des travaux de nos voisins, en les étudiant aux sources originales, de familiariser la jeunesse des écoles avec les nouveaux moyens d'investigation, avec les méthodes qui s'étaient déjà vulgarisées à l'étranger. Celte nécessité, qui avait depuis quelque temps déjà frappé les yeux des médecins que leur vie errante met chaque jour en contact avec les savants des autres nations, celte nécessité, l'école de Paris ne semblait pas s'empresser de la reconnaître, et la jeune école, dont Follin a été un des plus dignes représentants, se chargea de la lui faire toucher du doigt. Les deux amis qui formèrent avec lui ce triumvirat si sympathique et qui ont eu la douleur (le lui fermer les yeux, ont continué sans lui l'œuvre commune et peuvent se féliciter aujourd'hui d'avoir atteint le but qu'ils s'étaient tous trois proposé. Cette joie, Follin ne l'a pas connue; il est mort en touchant à peine à la maturité de la vie scientifique, après l'existence la plus fructueuse et la mieux remplie; il est mort comme A. Bérard, sans avoir pu accomplir sa destinée, sans avoir terminé le grand ouvrage qui devait, en résumant ses travaux, donner la mesure de son savoir et de son talent.
Après avoir suivi cette voie pénible que nous avons déjà tant de fois racontée, et conquis successivement les positions d'externe et d'interne des hôpitaux, d'aide d'anatoraie et de prosecteur de la faculté, Follin était à trente ans agrégé et chirurgien du bureau central (1). Il lui restait encore un dernier échelon à franchir, mais le concours avait été supprimé, les vacances étaient lentes à se produire, et la mort le surprit au moment où les vœux unanimes des professeurs, d'accord avec l'opinion pubUque, le désignaient irrésistiblement pour remplir la plus prochaine vacance. La faculté le regardait déjà comme l'un des siens; la Société de chirurgie, dont il faisait partie depuis i 852, venait de le choisir pour président, et l'Académie de médecine, le 6 novembre précédent, lui avait ouvert ses portes qu'il ne devait franchir qu'une seule fois (2), lorsqu'une affection des centres nerveux, dont il ressentait depuis un an les atteintes, vint l'enlever à la science, à sa famille et à ses amis.
Doué d'une vigueur peu commune, d'une santé qui semblait braver toutes les fatigues, Follin, comme tant d'autres, avait trop compté sur ses orces; il avait voulu mener de front les labeurs de l'enseignement,
(1) Externe et interne des hôpitaux (I8i5-1851). Lauréat des hôpitaux (médaille d'argent, concours de 184-7, médaille au concours do 18i8). — Aide d'anatomie de la faculté (18i7), prosecteur (1850). — Agrégé en chirurgie (concours de 1853), chirurgien du bureau central (1853), de la Salpètrière, de l'hôpital du Midi, de Cochin, (1865). — Président de la Société de chirurgie (1807), membre de l'Académie de médecine, 1867.
(2) Il avait pour compétiteurs Legouest, Damarquay, Alpli. Guérin et Yerncuil. {Bnllelin (le l'Académie de médecine, 1866, t. 32, p. 161.)
les soucis de la pratique et les longues veilles qu'imposent les recherches scientifiques ; mais, nous l'avons dit déjà, cette triple tâche, dans ce milieu dévorant, dépasse la mesure des forces humaines, et FoUin le sentit trop tard. Il avait escompté l'avenir, et l'avenir s'est dérobé sous lui; mais si sou œuvre n'a pas été terminée, il a laissé du moins en mourant assez de travaux sérieux pour lui faire une réputation hors ligne, et son nom tient plus de place dans l'histoire de la chirurgie contemporaine que celui de beaucoup de ses collègues arrivés pleins de jours aux plus hautes distinctions de la carrière médicale.
L'œuvre deFollin est considérable. Par son active collaboration à l'un des recueils les plus sérieux et les mieux appréciés de la littérature médicale (1), il a fait connaître aux médecins français presque tous les travaux publiés à l'étranger, en en donnant des résumés qui équivalent à des études originales. Il n'est pas une conquête de la chirurgie moderne, pas un procédé de quelque valeur qu'il n'ait fait ainsi passer au creuset de son esprit lucide et pratique, de son imperturbable bon sens. Ses recherches personnelles ne sont ni moins nombreuses ni moins importantes (2).
Élève de Lebert de Robin, et comme eux fondateur de la Société de chirui'gie, il fut un des premiers à introduire dans l'étude de la pathologie externe l'usage du microscope, à une époque où les chirurgiens affectaient encore de le dédaigner. C'est lui qui a inauguré en France les nouvelles méthodes d'exploration de l'œil; il a perfectionné l'instrument d'Helmholtz et imprimé une direction nouvelle à cette étude si délicate. Lorsque en 1865 les cours complémentaires furent organisés à la faculté, c'est à lui que fut confié le cours d'ophthalmoscopie; ses leçons, suivies avec le plus grand intérêt pendant trois années et reproduites plus tard dans un ouvrage qu'on trouve aujourd'hui dans toutes les bibliothèques, ont mis ce mode d'investigation à la portée de tout le monde (3). Follin, dont les recherches sur l'ophthalmoscopie ont fait époque, aurait pu se consacrer à celte spécialité lucrative, mais il n'était pas homme à s'enfermer ainsi dans le cercle restreint d'une pratique exclusive et à déserter la science à laquelle il avait donné tant de gages. Après trois années d'enseignement, il se démit de son cours pour se consacrer tout entier à la rédaction de son Traité de pathologie externe. C'était l'œuvre capitale à laquelle il avait voué sa vie ; il y avait apporté l'esprit consciencieux, le profond savoir, la rectitude du jugement et la
(1) Follin a dirigé pendant quinze ans, avec Cli. Lasègue, les Archives générales de médecine.
(i) Voyez la liste de ses publications dans les Archives générales de médecine, 1867, t. IX, p." 645.
(3) Leçons sur l'exploration de l'œil et sur les applications de l'ophthalmoscope Paris, 1863.
J. ROCHARD. — Chirurgie franc. 30
modestie désintéressée qui ont été la caractéristique de tous ses travaux (1). Il n'a pu rédiger que les deux premiers volumes, mais ils suffisent pour permettre de juger de la valeur de l'ouvrage tout entier. C'est la science avec tous les trésors du passé, complétée par les découvertes modernes, et quelques-uns de ses chapitres sont de véritables monographies.
Follin possédait toutes les qualités qui font le chirurgien accompli. II avait acquis à l'école de Velpeau, dont il fut l'élève de prédilection, la sûreté du diagnostic et l'amour du progrès uni à la réserve prudente qui n'accepte les innovations que sous bénéfice d'inventaire et ne les patronne qu'après les avoir expérimentées. Mûri de bonne heure par la méditation et par l'étude, réservé et circonspect à l'âge des épanchements et des enthousiasmes, il avait acquis tout jeune encore, dans une école qui l'avait vu naître, une considération que les maîtres n'obtiennent en général qu'au déclin de leur carrière. Il la devait à sa loyauté presque austère, à sa rare fermeté jointe à une bienveillance modeste et affectueuse, à son dévouement sans bornes pour les élèves dont il était chéri, pour les malades qui se pressaient à ses consultations et dont la confiance était venue le chercher sans qu'il fît un pas pour aller au-devant d'elle. Sa mort, comme celle de A. Bérard, a été pour l'école de Paris une perte qu'elle a vivement sentie ; il y a laissé le même vide et les mêmes regrets,
Morel-Lavallée (2) l'avait précédé de près de dix ans dans la carrière chirurgicale, et n'y a pas laissé de traces aussi durables. C'était, comme le dit Legouest, « un de ces hommes modestes qui, sans sortir » des bornes des choses connues, s'occupent du soin de présenter sous » un jour nouveau ce que leurs prédécesseurs n'ignoraient pas, et le » font avec un talent qui leur donne un rang distingué dans la science. » Né à la campagne, il avait commencé tard ses études; il avait trouvé la vie rude, le labeur pénible et les obstacles multipliés. Il était âgé de trentesix ans lorsqu'il obtint au concours la première place de chirurgien du bureau central. Après avoir traversé les hôpitaux de Lourcine, de Cochin, de Necker et de Saint-Antoine, il arriva enfin à l'hôpital Beaujon, qu'il avait toujours ambitionné. Il avait un instant songé au professorat; mais, après avoir échoué au dernier concours de la faculté (3), il se borna à satisfaire son goût pour l'enseignement en faisant des cours de clinique dans les hôpitaux auxquels il était attaché, et des leçons de pathologie chirurgicale dans les amphithéâtres.
(1) E. Follin, Traité élémentaire de pathologie externe. Paris, 1861. Les deux premiers volumes sont de Follin, les suivants de Simon Duplay.
(2) Morel-Lavallée, né à Bion (Manche) le 24 août 1811, mort à Paris le 28avr^il 1865. Voyez Notice sur la vie et les travaux de M. le docteur Morel-Lavallée, membre de la Société de chirurgie, lu, en séance annuelle, le 9 janvier 1867, par Legouest, secrétaire général. {Mémoires de la Société de chirurgie, t. VII, p. 7.)
(3) Il prit |iart, en 1851, au dernier concours ouvert pour une chaire de chirurgie, et qui se termina par la nomination de Nélaton.
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• La Société de chirurgie le comptait au nombre de ses membres les plus assidus, de ses orateurs les plus ardents et les plus convaincus; elle le choisit pour président en 186"2. Il était rare qu'il s'élevât une discussion sans qu'il y fît entendre sa parole brève, rapide, animée, et qu'il y apportât quelque aperçu, souvent original et presque toujours juste. JMorel-Lavallée n'était pas un généralisateur ; il était surtout attiré parle côté pratique des choses, et, dans ses écrits comme dans ses discours, il n'est jamais sorti de l'exposition et de l'interprétation des faits cliniques. Tous ses travaux portent ce caractère, et quelques-uns ne sont pas sans mérite. Tout le monde connaît ses études sur la cystite cantharidienne, sur les hernies du poumon, les luxations de la clavicule, et ses deux mémoires sur les épanchements traumatiques de sérosité qui avaient été, il est vrai, déjà signalés par Pelletan et par Jules Cloquet, mais dont personne n'avait encore retracé l'histoire (1). Enfin, il n'est guère de chirurgien qui n'ait eu l'occasion d'utiliser son ingénieux appareil en gutta-percha pour les fractures de la mâchoire inférieure. A force de travail et d'énergie, il était arrivé à conquérir une position des plus honorables parmi les chirurgiens de la capitale, mais il n'a pas eu le temps d'en jouir. Atteint depuis longtemps d'une maladie organique du cœur, il est mort le 28 avril 1865, à la suite d'une longue et douloureuse agonie.
Bauchet (2). — Trois mois s'étaient à peine écoulés quand une perte nouvelle vint attrister la Société de chirurgie. La mort avait frappé cette fois l'un des plus jeunes parmi ses membres. C'était l'élève chéri de Velpeau, celui qu'il avait conduit parla main, à travers les rudes épreuves du début, jusqu'à l'agrégation et à la pratique des hôpitaux; c'était Bauchet qui succombait ainsi àl'âge de trente-neuf ans. Jusqu'alors la vie lui avait été douce et facile ; laborieux, doué d'un rare esprit d'observation, d'une grande habileté manuelle et d'une prodigieuse mémoire, il avait facilement franchi les degrés inférieurs de la hiérarchie (3). Deux fois l'Académie de médecine avait récompensé ses efforts; il s'était fait connaître par des travaux recommandables en anatomie pathologique (4); enfin, à
(1) Voyez, pour rénumération et l'appréciation des travaux de Morel-Lavallée, la Notice déjà citée de Legouest, p. 9, 10 et 11.
(H) Dauchet (Louis-Joseph), né à "Violaisnes (Pas-de-Calais) le 4 mai 1826, mort à Paris le 13 juillet 1865. Voyez, pour sa biographie. Notice sur la vie et les travaux -de Bauchet, membre de la Société de chirurgie, lue en séance annuelle le 9 janvier 1867, par Legouest, secrétaire général. [Mémoires de la Société de chirurgie, t. XII, p. 1.)
(3) Reçu le premier au concours de l'externat en 1848, interne en 1849, il obtint en 1853 la deuxième mention honorable pour le concours de l'internat.
(4) Nous citerons entre autres sa thèse inaugurale sur les tumeurs fibreuses du maxillaire inférieur, son mémoire de Vhypertrophie sur la parotide, son mémoire, couronné par l'Académie de médecine, sur Vanatomie pathologique des kystes en général {Mémoires de l'Académie de médecine, t. XXI) et sur celle des kystes de l'ovaire [Mémoires de l'Académie de médecine, 1859, t. XXIII), ses deux thèses de concours pour
trente-trois ans, il était agrégé et chirurgien des hôpitaux, La Société dechirurgie se l'était associé en 1860, et l'avait pris pour secrétaire annuel en 1861. Depuis quelque temps déjà il était chef de service à l'hôpital Saint-Louis, la chentèle commençait à lui sourire, et le honheur s'était assis à son foyer, lorsqu'un phlegmon gangreneux, résultant d'une légère blessure qu'il s'était faite en pansant un malade, vint détruire en quelques jours tout cet avenir et toutes ces espérances.
Em. FoucHER (1) était à peu près du même âge, mais il avait eu plus de peine à parcourir les laborieuses étapes qui conduisent à l'agrégation et à la pratique des hôpitaux, parce qu'aucune main amie ne lui en avait aplani les sentiers. Il s'était fait lui-même et il avait atteint son but. Nommé chirurgien du bureau central en 1863, il avait passé par l'hôpital Saint-Antoine et il était depuis quelque temps chef de service à Saint-Louis. La faculté de médecine l'avait chargé de continuer cet enseignement ophthalmologique si brUIammentiuauguré par Follin quelques années auparavant; la Société de chirurgie l'avait choisi pour secrétaire en 1863 ; toutes les difficultés étaient vaincues ; il a succombé en touchant le port, en suivant Velpeau dans la tombe à quelques jours de distance. Le maître et le disciple sont morts dans la même semaine (2).
Laborie (3). — La tombe de Foucher était à peine fermée lorsque la Société de chirurgie fit une nouvelle perte dans la personne de Laborie, l'élève favori de Jobert, l'un de ceux dont la plume élégante et facile lui avait rendu le plus de services. Laborie s'était fait connaître par deux mémoires justement remarqués, le premier, sur les amputations partielles du pied, le second sur les plaies intestinales et Ventérorrhaphie. Ces travaux révélaient en lui des aptitudes chirurgicales pleines de promesses; mais, à la suite de sa nomination à l'emploi de chef de la clinique d'accouchements, il s'adonna spécialement à l'obstétrique. En 1852, il lut à la Société de chirurgie un mémoire important sur le traitement actif de
l'agrégation [Du tubercule au point de vue chirurgical, — Des lésions traumaliques de l'encéphale) \ enfin ses deux dernières publications, Histoire de la thijroïdite et du goitre inflammatoire, — Traité du panaris et des inflammations de la main, 1862). Voyez, pour leur appréciation, la notice déjà citée de Legouest dans le tome YII des 3îémoires de la Société de chirurgie.
(1) Voyez le Discours prononcé sur sa tombe par Ulysse Trélat. (Bulletin de la Société de chirurgie, 2= série, t- VIII, p. 351.)
(2) Foucher est mort le 8 octobre 1867. Indépendamment de travaux recommandables sur les maladies vénériennes de la femme (1849), sur la déformation de la pupille (1850), sur les luxations de l'astragale, la fracture de l'extrémité inférieure du radius (1851), sur les kystes de la région poplitée (1855), sur les corps étrangers delà vessie (1861), il a laissé une excellente thèse de concours pour l'agrégation (1856), sur les anus contre nature, une traduction annotée du Traité pratique des maladies des yeux, de Wharton Jones, et la première partie d'un Traité du diagnostic des maladies clnrurgicales,'qu'û n'a pas eu le temps d'achever.
(:î) Voyez le Discours prononcé sur sa tombe par Verneuil. {Bulletin de la Société de chirurgie, 2<= série, t. VIII, p. 179.)
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la grossesse extra-utérine, et fut nommé membre titulaire de cette société, qui le choisit pour président en 1866. A l'époque de sa mort, il était depuis dix ans médecin et chirurgien de l'asile des convalescents de Yincennes.
Pour clore cette liste funèbre, il nous reste encore deux pertes plus récentes à enregistrer : celle de Liégeois, frappé d'une attaque d'apoplexie foudroyante au mois de mai 1871, et celle d'Auguste Richard, mort un an après, d'une affection chronique des centres nerveux.
Th. Liégeois avait été aide d'anatomie de la faculté ; il était devenu professeur agrégé et chirurgien des hôpitaux; la Société de chirurgie le comptait depuis trois ans au nombre de ses membres lorsque la guerre éclata. Il fut un des premiers à offrir son concours à la Société internationale de secours, et partit pour la frontière à la tête de la première ambulance, dont il a raconté les péripéties (1). Enfermé dans les murs de Metz jusqu'à la capitulation, il partagea comme ses collègues les souffrances du siège. Il n'avait pas encore eu le temps de se remettre de ses fatigues lorsque la mort vint le frapper.
Liégeois s'était surtout livré à l'étude de la physiologie et à la recherche de ses applications pratiques ; la plupart de ses communications à la Société de chirurgie offrent ce caractère (2). Il avait commencé la- publication d'un ouvrage qui devait embrasser cette science dans son ensemble et que la mort l'a empêché de terminer (3). Ces études spéciales ne l'avaient pas détourné de la pratique de notre art, ainsi que l'attestent les opérations d'ovariotomie et les résections du maxillaire inférieur dont il a adressé, à diverses reprises, les observations à la Société. C'est également lui qui a fait connaître en France la méthode de G. Lewin (de Berlin) pour le traitement de la syphilis par les injections podermiques de sublimé, dont il s'est efforcé de démontrer les avantages dans son service à l'hôpital de Lourcine (4).
(1) Première ambulance volontaire internationale de secours aux blessés. Lettre de Liégeois au rédacteur en clief de la Gazette hebdomadaire. {Gai-, hebd., 1871, p. 57.)
(2) Voyez : 1° De la distinction des diverses sensations tactiles, à l'aide d'un œslhésiomètre nouveau. (Bulletin de la Société de chirurgie, 2^ série, t. IX, p. 3.) 2° Rapport à la Société, dans la séance du 17 mars 1869, sur un travail de MM. Legros et Onimus, intitulé, De l'emploi des courants électriques continus contre la syncope et tes accidents causés par le chloroforme. (Bulletin de la Société, 2o série, t. X, p. 120.) 3° Mémoire sur le sperme et ses modifications dans les maladies. (Bulletin de la Société de chirurgie, ibid., p. 188.) Voyez aussi ses communications sur l'emploi du chloraldans le tétanos. (Bulletin de la Société, 2e série, t. XI, p. 125.)
(3) Tti. Liégeois, Traité de physiologie appliquée à la médecine et à la chirurgie,. Paris, 1869-1870. Cet ouvrage devait paraître en six fascicules. Le premier et la première partie du second ont seuls été publiés.
(4) Liégeois, Des résultats cliniques et scientifiques des injections sous-cutanées de sublimé à petites doses dans l'étude de la sijphilis. (Bulletin de la Société de chirurgie, 2e série, t. X, p. 246.)
Adolphe Richard (1). — A l'exemple de son père, qui lui avait légué les grâces de son esprit et le charme de sa parole , A. Richard s'était d'abord livré à l'étude de la botanique, qu'il enseignait à vingt ans; mais il y renonça de bonne heure pour s'adonner à la chirurgie, qu'il aimait avec passion. Grâce à des dispositions peu communes, il eut bientôt réparé le temps perdu. En 1846, il fut nommé aide d'anatomie, et quelque temps après, chirurgien du bureau central et professeur agrégé (2). Il était depuis quelques années chef de service à Beaujon, il s'était fait dans l'enseignement et dans la pratique une situation des plus honorables, lorsque se manifestèrent les premiers symptômes de la maladie qui devait le conduire au tombeau. Il a consigné les résultats de son expérience dans un ouvrage remarquable par son originalité et la facilité un peu familière du style ; mais surtout par les conseils judicieux et pratiques qu'il contient sur les sujets les plus usuels et par conséquent les plus importants de la chirurgie (3).
iVous ne terminerons pas cette revue sans mentionner le nom de Ja- .jfiain, que' nous avons omis de citer à la place qu'il aurait dû occuper dans l'ordre chronologique.
Jamain, mort subitement en 1862, au moment où il sortait de la Société de botanique, ne s'est fait connaître ni dans l'enseignement ni dans la pratique. Il était entré tard dans les hôpitaux et avait échoué au concours de l'agrégation en 1857. Il s'est fait cependant un nom dans la littérature médicale en vulgarisant les travaux des autres. Ses ouvrages sont nombreux (4), et ses manuels ont eu dans les écoles un succès qui se poursuit encore ; l'un d'eux est parvenu à sa cinquième édition. Nélaton l'avait choisi pour continuer la pubUcation de ses Eléments de pathologie chirurgicale ; il a rédigé le quatrième et le cinquième volume de la première édition, et il venait de reviser le premier volume de la seconde lorsque la mort l'a surpris.
(1) Voir les Discours prononcés sur sa tombe par Louis Orfila {Ga&ette hebdomadaire, 1872, p. 415) et par Guibout [Gazette des hôpitaux, 1872, p. 558.)
(2) Il soutint sa thèse sur le sujet suivant : Des diverses espèces de cataractes et de leurs indications thérajjeutiques spéciales. (Thèse pour l'agrégation en chirurgie. Paris, 1853.)
(3) Adolphe Richard, Pratique journalière de la chirurgie. Paris, 1868, 1 vol. grand in-S» avec figures.
(4) Jamain a publié : 1° Z)e l'extrophie ou extroversion de la vessie, 1845. — 2» Blanuel de petite chirurgie, 1845. — 3o De l'hématocèle du scrotum, 1853. — 4o Nouveau Traité élémentaire d' anatomie descriptive et de préparations anatomiques, suivi d'un précis d'embryologie, 1853. — 5» Archives d'ophthalmologie, 1853-1856. — 6° Des plaies du cœur. (Thèse d'agrégation, 1857.) — 7° Manuel de pathologie et de clinique chirurgicale, 2e édition, 1870.
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