CHAPITRE II
ARTICLE PREMIER
§ 1er. — Faits antérieurs à la période contemporaine.
La douleur a été de tout temps la compagne inséparable de l'intervention chirurgicale; de tout temps les opérateurs ont cherché les moyens d'y soustraire leurs patients ; mais ce grand problème n'a été résolu que de nos jours, et sa solution est considérée, à juste titre, comme l'une des plus importantes découvertes de ce siècle qui en a vu naître tant d'autres. Lorsqu'elle est apparue avec ce caractère d'évidence et de simplicité qui n'appartient qu'aux grandes choses, elle a été accueillie par les acclamations enthousiastes du monde entier, et, par un privilège jusqu'alors sans exemple dans les annales de notre art, elle n'a rencontré sur sa route ni opposition ni résistance. Tandis que les progrès plus modestes que nous avons enregistrés jusqu'ici n'ont pu se faire accepter qu'à la suite de longues luttes et à. la laveur de perfectionnements successifs, l'anesthésie a atteint le but du premier coup. Cet événement a été si soudain, si imprévu, que notre génération s'est crue en présence d'une idée nouvelle. Les tentatives antérieures avaient eu si peu de résultat et de retentissement, qu'on en avait perdu la trace, et ce n'est pas sans quelque peine qu'elles ont été retrouvées. Cette étude rétrospective n'est pas sans intérêt, il est toujours utile de poursuivre à travers les âges le développement d'une pensée, de remonter à sa source et d'assister aux transformations qu'elle subit avant de se produire sous une forme définitive; mais nous avons dû nous interdire ces excursions dans le passé (1), et cette fois nous nous y résignons sans regret, car l'anesthésie chirurgicale ne remonte pas, comme méthode scientifique, au delà de l'époque où l'on a constaté les propriétés stupéfiantes de certains gaz introduits dans le torrent circulatoire par la voie de l'absorption pulmonaire, et cette date coïncide avec la fin du siècle dernier. Jusqu'alors on avait fait fausse route. Les moyens auxquels on avait eu recours étaient infidèles, comme la compression, qui paraît avoir été connue des Assy-
fl) "Voyez, pour l'historique de l'anesthésie chez les anciens, 1» E.-F. Bouisson, Traité théorique et pratique de la méthode anesthésique appliquée à la chirurgie et aux différentes branches de l'art de guérir. Paris, 1850; 2° Maurice Perrin et Ludger Lallemand, Traité d'anesthésie chirurgicale. Paris, 1863.
riens (1), et qu'un chirurgien anglais, nommé James Moore, essaya de convertir en méthode en 178-i, en l'appliquant sur les gros troncs nerveux (2), ou dangereux comme l'opium et les breuvages narcotiques empruntés à la famille des solanées vireuses (3). Il fallait découvrir des agents plus subtils, qui pussent traverser rapidement l'économie sans y laisser de traces, dont l'action fût prompte, énergique, mais passagère; les gaz seuls remplissent cette triple condition, par la rapidité de leur absorption lorsqu'ils sont inspirés, et par la promptitude avec laquelle ils s'éliminent. L'emploi des inhalations gazeuses dans un but thérapeutique a donc été le véritable point de départ de la découverte dont nous cherchons à déterminer l'origine. C'est à la fin du siècle dernier que ce premier pas a été franchi. Gavendisli et Priestley venaient de découvrir les fluides élastiques et d'étudier les propriétés de cette nouvelle forme de la matière ; Lavoisier, par sa théorie chimique de la respiration, avait donné à ces travaux un intérêt de premier ordre ; sous cette impulsion, un champ plus vaste semblait s'ouvrir pour la médecine ; en Angleterre surtout, on s'abandonna à des espérances sans limites, on voyait dans l'inspiration de ces produits toute une thérapeutique nouvelle, et Beddoes, chimiste et médecin tout à la fois, fonda en 1795 à Clifton, près de Bristol, une instiliition pneumatique dans laquelle il se proposait de traiter les maladies par l'emploi des atmosphères artificielles, dont la découverte venait d'illustrer les noms de Cavendish et de Priestley. Il avait mis à la tête de son laboratoire Humphry Davy, qui n'avait alors que vingt ans. Davy avait surtout pour mission d'étudier l'action des gaz sur 'organisme, et son attention se porta tout d'abord sur le protoxyde d'azote, qu'il désignait sous le nom A' oxyde nilreux. Il constata que son inhalation provoquait une hilarité bruyante, une sorte de délire nerveux, qu'elle exaltait l'action musculaire et qu'elle abolissait la sensibilité (4). Il pressentit même les services que cette dernière propriété était destinée à
(1) Maurice Perrin, article Anesthêsie chirurgicale du Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, t. IV, p. 436.
(2) A method of preventing or diminishing pain in several opérations of surgery. London, 1784. (Cité par Maurice Perrin.)
Liégard (de Caen) a de nouveau appelé l'attention sur ce moyen en 1837 (Delà compression circulaire très-exacte des membres au-dessus du point malade avant et pendant l'opération. {Mélanges de médecine et de chirurgie pratiques. Caen, 1837, ia-8'', no 350.)
(3) Leurs propriétés étaient connues des Chinois depuis un temps immémorial. Il résulte d'un document communiqué à l'Institut par Stanislas Julien, qu'ils employaient, pour déterminer l'insensibilité, une plante de la famille des urticées. [Comptes rendus de l'Académie des sciences, t. XXVIII, p. 198.) — Dioscoride attribuait à la mandragore des vertus stupéfiantes très-énergiques; elle était encore en honneur au XV!" siècle. Les breuvages somnifères jouaient un grand rôle dans la pratique du moyen âge, et les malheureux soumis à la torture y ont eu plus d'une fois recours.
(4) Le protoxyde d'azote avait été découvert par Priestley en 1776. Davy fit connaître ses expériences en 1800.
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rendre un jour à l'art de guérir : « On pourrait, dit-il, probablement j) l'employer avec avantage dans les opérations de chirurgie qui ne s'ac- )) compagnent pas d'une grande effusion de sang. » Les expériences de Davy eurent un grand retentissement; elles furent répétées en Angleterre, en France, en Allemagne et en Suède, mais avec des résultats si inconstants et si variés, qu'on renonça bien vite au protoxyde d'azote. On avait ainsi passé une première fois à côté de l'anesthésie chirurgicale sans la reconnaître.
Cependant l'impulsion était donnée, les inhalations gazeuses étaient devenues à la mode, on cherchait un agent qui pût remplacer le protoxyde d'azote en procurant plus sûrement les sensations agréables sur lesquelles avait insisté Davy, et l'éther, par sa limpidité, sa volatihsation rapide et son odeur suave, devait tout naturellement appeler l'attention des expérimentateurs. Il serait difficile de préciser l'époque à laquelle il se substitua au gaz hilaraul, mais il est certain qu'au commencement de ce siècle, l'habitude de respirer des vapeurs d'éther, à titre d'amusement, s'était répandue parmi les élèves dans les laboratoires de chimie et de pharmacie, et la tradition s'en est conservée en Angleterre ainsi qu'aux Etats-Unis. D'un autre côté, ses propriétés stupéfiantes avaient été maintes fois reconnues dans la pratique. Les toxicologistes les avaient signalées, les médecins les avaient utilisées dans le traitement des affections de poitrine (1); il ne restait donc plus qu'un pas à faire pour découvrir l'anesthésie, mais tous ces faits, qui ont été recueillis avec empressement depuis qu'on en a compris la portée et qui paraissent concluants lorsqu'ils sont réunis en faisceaux, étaient épars dans la science et avaient passé complètement inaperçus. La chirurgie avait renoncé depuis longtemps à poursuivre la solution de ce problème ; l'Académie de médecine l'avait reléguée parmi les questions dont il n'y avait plus à s'occuper (^), et Velpeau, dans les Eléments de -médecine opératoire publiés en 1839, avait frappé cette recherche d'interdit : a Éviter la douy> leur dans les opérations, avait-il dit, est une chimère qu'il n'est pas » permis de poursuivre aujourd'hui. y> L'éminent professeur a été le premier, dix-sept ans plus tard, à révoquer son arrêt, en prouvant une fois de plus que, dans les sciences, il n'est jamais permis d'engager l'avenir.
Cependant le moment approchait où la vérité allait enfin se fjiire jour; mais quelques tentatives sans résultat devaient encore précéder son avènement. La première fut faite en 1842, par un médecin d'Athènes,
(1) Voyez, pour les faits cliniques, E.-F. Bouisson, Traité théorique et pratique de l'anesUiésie, toco cit., p. 59.
(2) En 1828, elle refusa de prendre en considération une lettre que lui avait transmise le roi Charles X et qu'il avait reçue d'un médecin anglais, le docteur Hickmann, lequel assurait avoir trouvé le moyen d'obtenir l'insensibilité chez les opérés, en leur faisant respirer certains gaz.
le docteur "W.-C. Long. Il eut recours aux inhalations d'éther dans plusieurs opérations, mais il paraît qu'elles n'eurent pas tout le succès désirable, car cet essai n'a été connu que longtemps après, lorsque la découverte américaine avait déjà fait le tour du monde (1).
Deux ans plus tard, un nouvel effort fut tenté en Amérique, et eut pour son auteur des conséquences bien plus fâcheuses. Au mois de novembre 1841, Horace Wels, dentiste exerçant à Hartford (Connecticut), eut l'idée de vérifier le fait énoncé par Davy, au sujet de l'abolition de la douleur par les inhalations de protoxyde d'azote. H expérimenta sur lui-même, se fit arracher une dent pendant qu'il était sous l'influence du gaz, et ne ressentit aucune douleur. Enhardi par ce résultat, il fit l'application de ce nouveau moyen sur douze ou quinze personnes, et obtint un succès complet. Comprenant alors toute l'importance de la découverte qu'il venait de faire, il vint à Boston, se mit en rapport avec Morton, son ancien associé, et tous deux obtinrent de Charles Warren, chirurgien de l'hôpital général, l'autorisation de faire une expérience publique, en présence des élèves qui devaient se réunir le soir même pour s'amuser à respirer de Véther. Un malade auquel on devait arracher une dent consentit à se prêter à cet essai, et AVels, plein de confiance dans ses succès antérieurs, se mit en devoir de lui faire respirer le protoxyde d'azote qu'il avait préparé; mais l'inconstance des effets de ce gaz trahit les espérances de l'expérimentateur; au moment de l'avulsion, le patient poussa un cri de douleur, les élèves se mirent à rire et jà siffler, et le malheureux dentiste, confus, découragé, retourna à Hartford, y tomba malade de chagrin, et renonça à ses expériences, à ses rêves et à sa profession. Plus tard, lorsque l'éthérisation eut franchi l'Atlantique et que le bruit de ses triomphes parvint en Amérique, Wels vint en Europe pour y revendiquer ses droits ; mais comme il ne pouvait les appuyer sur aucun document authentique, il se vit éconduit à Londres comme à Paris, où il passa l'hiver del8-i7 (2). Alors, dévoré de chagrin, accablé par la misère, ne pouvant se consoler d'avoir touché de si près le but et de s'être laissé ravir la gloire d'attacher son nom à cette immortelle découverte, il revint aux Etats-Unis et se donna la mort en s' ouvrant les veines dans un bain et en respirant de l'éther pour échapper aux angoisses de l'asionie.
(1) Les titres de Long ont été reconnus par Jakson lui-même. Dans une lettre adressée au Journal médical de Boston, il établit, d'après le témoignage des malades, que le médecin grec a fait le premier usage des inhalations d'éther pour diverses opérations, le 30 mars, le 3 juillet 1842 et le 9 septembre 184.3. ^Article Anesthésie chirurgicale du Dictionnaire encijclopécUque des sciences médicales, par Blaurice Perrin, t. IV, p. 439.)
(2) Voyez sa lettre à l'Académie de médecine, lue à la féance du 23 février 1847. {Bulletin de l'Académie, t. XII, p. 394.)
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g 2. — L'éthérisation.
La tentative de Wels n'avait pas eu plus de retentissement en Europe que toutes celles qui l'avaient précédée, lorsque au mois de décembre 1847 le bruit se répandit tout à coup qu'on venait de découvrir en Amérique le secret si vainement cherché jusqu'alors, et que, pour obtenir une insensibilité complète dans le cours d'une opération, il suffisait de faire respirer de l'éther à celui qui allait la subir. Cette nouvelle fut d'abord accueillie avec une défiance que justifiaient sa provenance un peu suspecte et la simplicité même du moyen sur lequel elle reposait. Il devait sembler étrange en effet qu'une propriété aussi merveilleuse se révélât tout à coup dans un agent connu depuis trois cents ans, dans un médicament que la thérapeutique employait tous les jours; mais il était si facile de savoir à quoi s'en tenir, que chacun s'empressa de vérifier le fait, et tous les doutes cessèrent devant son évidence. Il y eut alors une véritable explosion d'enthousiasme, et la grande découverte fut saluée par les applaudissements de l'Europe entière.
La surprise fut d'autant plus vive, que personne n'était au courant des faits qui l'avaient préparée. L'habitude de respirer l'éther commençait même à se discréditer aux États-Unis. Il avait souvent donné lieu à des accidents sérieux et même à quelques cas de mort parmi les jeunes gens qui maniaient cet agent redoutable avec l'imprudence de leur âge. Les dangers de son emploi étaient connus des médecins et des chimistes, et les éloignaient de la pensée d'y recourir dans un but thérapeutique, lorsque Charles Jackson entreprit de constater jusqu'à quel point ces craintes étaient fondées. Jackson avait sûr ses prédécesseurs l'avantage que donne le savoir joint à une position scientifique bien établie (l).Des circonstances fortuites qui l'avaient mis deux fois à même de vérifier sur sa propre personne les propriétés de l'éther, le conduisirent à l'expérimenter d'une manière plus méthodique. Il reconnut que l'ivresse éthérée ne présentait pas de dangers sérieux, qu'elle était rapide, passagère, et qu'elle s'accompagnait d'une insensibilité assez complète pour qu'on pût, pendant sa durée, opérer un malade sans qu'il ressentît la moindre douleur (2). Toutefois cette pensée ne semble pas s'être présentée à son esprit avec toute la netteté qu'il a mise à la formuler plus tard, car ce
(I) Reçu docteur en médecine à l'université de Harward en 1829, il était venu compléter ses études à Paris et à Vienne, et s'y était spécialement occupé de géologie et de chimie. De retour à Boston, il avait continué ses recherches et s'était l'ait en géologie une réputation qui était parvenue jusqu'en Europe. Nommé inspecteur des mines du Michigan, il avait ouvert à Boston un cours de chimie et réuni autour de lui de nombreux élèves qu'il exerçait dans son laboratoire.
(2j Lettre du docteur Jackson à Joseph Ablot.
ne fut que quatre ans après ses premières expériences qu'il se décida à la réaliser, encore fallut-il que le hasard vînt lui en fournir l'occasion.
Le 1''' septembre 1846, le dentiste William Morton, qui avait assisté, comme nous l'avons vu, à la triste expérience de Wels, vint trouver Jackson dans son laboratoire et le pria de lui enseigner le moyen de simuler une tentative quelconque, sur une malade fort pusillanime, et qui demandait à être magnétisée. Après quelques hésitations, Jackson lui conseilla de recourir à l'éther, et il lui remit à cet effet un flacon de Wolf à deux ouvertures, muni de ses tubes de verre. Le consciencieux dentiste, qui ignorait jusqu'à l'existence de l'agent qu'on venait de lui signaler, ne voulut / recourir chez ses clients qu'après l'avoir essayé sur lui-même. L'expérience réussit à souhait, et Morton fut tout aussi heureux chez un malade auquel il extirpa une dent barrée sans que ce dernier s'en aperçût. Transporté de joie, il vint annoncer son succès à Jackson, qui ne manifesta aucune surprise et lui conseilla de s'adresser au docteur Warr-en pour obtenir de lui l'autorisation d'employer l'éther dans une opération sérieuse. Warren accepta avec empressement, et le 1-4 octobre 1846, il pratiqua, en présence de tous les élèves de la faculté de médecine et d'un grand nombre de praticiens de Boston, cette opération mémorable dont tous les journaux ont retenti. Il s'agissait d'une tumeur volumineuse du cou qui devait entraîner une dissection longue et douloureuse; Morton, muni cette fois d'un appareil très-convenable qu'il avait fait confectionner d'après les conseils du docteur Gould (1), fit respirer l'éther au patient. L'insensibilité fut obtenue au bout de trois minutes et se prolongea pendant toute la durée de l'opération. Au réveil, le malade déclara qu'il n'avait ressenti aucune douleur, et les applaudissements de Fauditoire saluèrent la première application sérieuse de l'anesthésie chirurgicale. Le lendemain, dans le même hôpital, une seconde ablation de tumeur fut pratiquée par Hayv^'ard avec le même succès ; le 7 novembre, Bigelow réussit tout aussi complètement dans une amputation de cuisse, et le même jour il vint lire à la Société médicale de Boston un mémoire détaillé sur les faits précédents.
L'éthérisation était née, le grand problème était résolu, l'art était devenu maître de la douleur, et la chirurgie allait marcher dans une voie nouvelle. — • Si nous sommes entrés dans de si longs détails au sujet de cette découverte, c'est qu'elle domine l'histoire de la chirurgie contemporaine et qu'il importait de laisser aux faits le soin d'établir les titres de chacun. L'honneur en revient tout entier à Jackson. C'est lui qui a fait connaître à Morton les propriétés de l'éther, qu'il ne soupçonnait même pas. Ce dentiste n'a été qu'un instrument docile et d'autant plus entreprenant qu'il connaissait moins la question. Au lieu de cherchera
(1) C'était un flacon à deux tubulures muni de deux soupapes et contenant une éponge imbibée d'étiier.
ravir à Jackson une gloire dont il n'avait que faire, il eût dû se contenter des bénéfices matériels que son associé a constamment refusé de partager avec lui. Après avoir résisté aux instances de Morton, qui voulait garder le secret, Jackson a consenti plus tard, il est vrai, à accoler son nom au sien sur un brevet d'invention (i) ; mais en se prêtant à cette spéculation de mauvais aloi, il n'avait d'autre but que de sauvegarder ses droits à la priorité, et le procès que Morton lui intenta plus tard, les mémoires qui furent publiés départ et d'autre les ont fait ressortir d'une manière éclatante (2).
Jackson avait du reste pris, pour établir ses titres, une mesure plus conforme à la dignité médicale. Quelques jours après les opérations pratiquées à l'hôpital général, il avait adressé à l'Académie des sciences de Paris un paquet cacheté dans lequel il exposait les faits de la manière la plus précise. Ce paquet ne fut ouvert que le 18 janvier suivant, mais depuis un mois déjà le bruit de la découverte américaine était parvenu en Europe, et elle venait de faire son entrée à l'Académie de médecine. Le dentiste Morton, dans son impatience, en avait fait part à un de ses confrères de Londres dans une lettre qui lui parvint le 4 7 décembre 1846. Boot en fit immédiatement l'essai sur un de ses clients, et deux jours après, le 19, Liston pratiquait à l'hôpital du Collège de l'université une amputation de cuisse et un arrachement de l'ongle du gros orteil sans que les malades en eussent conscience. A la fin du mois, la plupart des chirurgiens de Londres avaient obtenu des succès analogues (3). La nouvelle de ces résultats surprenants parvint sur-le-champ en France. Le "22 décembre, Jobert fît à l'hôpital Saint-Louis, avec l'assistance d'un jeune médecin américain, un premier essai qui échoua par suite de l'imperfection de l'appareil ; deux jours après, il fut plus heureux et réussit complètement. Le 12 janvier 1847, Malgaigne fit à l'Académie de médecine la première communication scientifique dont l'éthérisation ait été l'objet en France (4). Enfin, le 1" février 1847, Velpeau, qui avait eu le premier connaissance de la découverte, mais qui avait refusé d'employer
(1) Ce brevet leur fut délivré le 27 octobre 18i6. Jackson y figure comme l'inventeur et Morton comme le propriétaire de la découverte.
(2) W.-T.-G. Morton, Mémoire sur la découverte du nouvel emploi de l'éther sulfurique, suivi de pièces justificatives. Paris, 1847. — J.-L. Lord et H.-A. Lord, Défense des droits du docteur Charles T. Jackson à la découverte de l'éthérisation, suivie de pièces justificatives. Paris, 1848. — L'Académie des sciences accorda le prix Monthyon à Jackson et lui fit décerner la croix de la Légion d'honneur. En Amérique, où le débat fut porté devant la chambre des représentants et devant la Société de médecine de Boston, on paraît avoir attaché plus de prix à l'exécution qu'à l'idée, et on attribua l'honneur de la découverte à Morton. (Giraldès, article Anesthésiques du Nouveau Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques, t. VIII, p. 221.)
(3) Guthrie, Lawrence, Morgan, Fergusson, les deux neveux d'Astley Cooper, à l'hôpital de King's Collège; Tattum, à l'hôpital Saint-Georges.
(4) Bulletin de l'Académie de médecine, t. XII, p. 263.
iin moyen offert sous la condition d'un marché et sans qu'on lui en indiquât la nature, Velpeau, qui avait accueilli les communications de Londres avec la réserve que lui imposaient son âge et sa haute position scientifique, vint solennellement à l'Académie des sciences en proclamer l'exactitude et l'importance, et signaler, dans un rapport des plus remarquables, les services qu'elle avait déjà rendus (1). A partir de ce moment, l'usage de l'éther se répandit dans tous les hôpitaux de la capitale; les doyens de la chirurgie, J. Cloquet, Roux,Laugier, furent les premiers à donner l'exemple de l'enthousiasme. Quelques voix discordantes cherchèrent bien à troubler ce concert d'éloges (2), mais elles ne furent pas entendues. De Paris, le mouvement se transmit à la province, les expériences furent partout répétées et donnèrent partout le même résultat. Alors une véritable fièvre de recherches et de publications s'empara du corps médical; les communications de tout genre allèrent pleuvant et, durant toute l'année, la presse médicale et les sociétés savantes n'eurent pas d'autre préoccupation. Pendant ce temps, l'éthérisation continuait sa course triomphale à travers l'Europe, et partout elle était accueillie avec la même reconnaissance et le même enthousiasme.
Cependant la découverte de l'anesthésie nous était arrivée du nouveau monde à l'état brut. Ce grand fait, qui touchait à la fois à la physiologie et à la thérapeutique, avait besoin d'être étudié sous toutes ses faces, et c'est en France qu'il a subi cette élaboration indispensable a toute vérité scientifique pour se constituer d'une manière définitive.
L'action anesthésique de l'éther était à peine constatée que chacun se mit à l'œuvre : d'un côté les chirurgiens s'appliquèrent à perfectionner le mode d'emploi par l'invention d'appareils plus efficaces, et à étendre sa sphère d'action en découvrant des applications nouvelles; de l'autre, les physiologistes se livrèrent à des expériences pour constater son action sur le système nerveux, et soumirent au même mode d'investigation les différents corps appartenant à la même famille. L'appareil qui nous était arrivé d'Amérique n'était autre que celui que nous avons vu fonctionner entre les mains de Morton, lors des premières opérations pratiquées par Warren à l'hôpital général (3); un dentiste de Londres, Robinson, lui fit subir une première modification (A). Charrière, aussitôt que l'éther fut connu en France, soumit à l'Académie un modèle plus parfait dont l'emploi se généralisa rapidement (5). D'autres éthérisateurs furent con-
(1) Comptes rendus de V Académie des sciences, séance du 1er février 1847-
(2) Mag-endie et Lallemand furent seuls à s'élever contre l'éthérisation.
(3) Voyez, pour la description et le dessin des appareils successivement proposés, Bouisson, loco cit., chap. viii, g 1er; jPes appareils à inhalation., p. 103; Gaujot et S>pï\\mcLnn, Arsenal de la chirurgie contemporaine. Paris, 1867, t. ler.
(4.) Médical Times, 2 janvier 1847, et Gazette des hôpitaux du 13 février 1847. (5) Bouisson, loco cit., p. 106, fig. 3.
slruits d'après les mêmes principes par Luër (1), par Magonti, A. Bonnet, Ferrand, etc. Porta (de Pavie) et Jules Roux (de Toulon) inventèrent en même temps, le premier son inhalateur sacciforme, le second son sac à étliérisation, qui a été en usage cà Thôpital maritime de Toulon jusqu'à l'époque où le chloroforme a remplacé l'éther dans la pratique. Marcellin Duval imagina un instrument analogue qui a longtemps fonctionné à Brest, et cà la faveur duquel plusieurs amputations ont été pratiquées. En moins d'un an, les appareils se multiplièrent à tel point, que Gharrière en a décrit près de soixante dans ses notices successives.
Des progrès plus importants se faisaient en même temps sur le terrain de la clinique. Dans son lumineux exposé devant l'Académie des sciences, Yelpeau avait déjà signalé les deux applications capitales de l'éthérisation : son emploi dans les opérations pour annuler la douleur, son utilité dans la réduction des luxations pour paralyser l'action musculaire. II avait fait pressentir en même temps les avantages qu'on pourrait en retirer en obstétrique, mais c'est à Simpson (d'Edimbourg) que revient le mérite de l'avoir employée le premier dans les accouchements. Il y eut recours pour la première fois le 17 janvier 1847, et le mois suivant il publia, dans Monthly journal, un important mémoire sur ce sujet (2). Le 30 janvier, Fournier-Deschamps s'en servit avec succès pour une application de forceps , et le 23 février, Paul Dubois communiqua à l'Académie de médecine un travail confirraatif de celui de Simpson (3).
Les physiologistes, de leur côté, s'étaient mis à l'œuvre. Gerdy avait immédiatement étudié sur lui-même les sensations que procure l'éther, il les avait analysées avec sa lucidité habituelle, en abordant pour la première fois le côté psychologique du problème offert aux méditations des savants. Flourens et Longet l'avaient soumis presque en même temps à l'épreuve de la physiologie expérimentale, et chacun d'eux y avait trouvé la confirmation de ses idées. Flourens vit l'action de l'éther envahir d'abord les lobes cérébraux et le cervelet, en faisant perdre à l'animal l'intelligence et l'équilibre, s'étendre de là à la moelle allongée et déterminer la mort (^l). Longet, faisant concourir tout à la fois les observations cliniques et l'expérimentation, constata les trois degrés suivants dans
(1) Bouisson, loco cit., p. 107, fig. 4.
(2) J.-G. Simpson, Note sur l'inhalation de l'éther dans la pratique des accouchements, communiquée par le docteur Duncan (d'Aberdeen), et traduite par C.-J. Campbell. {Union médicale, 1847, p. 120-124.)
(3) De l'application de l'inhalation de l'éther aux accouchements. (Bulletin de l'Académie de médecine. Paris, t. XII, p. 401.)
(4) Flourens, 1° Note touchant les effets de l'inhalation éthérée sur la moelle épinière. {Comptes rendus de V Académie des sciences, 1847, t. XXIV, p. 161.)
2» Note touchant les effets de l'inhalation de l'éther sur la moelle allongée. {Id., 1847, t. XXIV, p. 242 et 253.)
3° Note touchant l'action de l'éther sur les centres nerveux. {Id., 1847, t. XXIV, p. 340.)
l'envahissement progressif des centres nerveux : dans le premier, l'impression est bornée aux lobes cérébraux, siège de l'intelligence et de l'analyse des sensations ; les opérés crient, s'agitent, paraissent souffrir, mais au réveil ils n'en ont pas conservé le souvenir, parce que l'intelligence était abolie; dans le second, la protubérance, siège de la perception des sensations, et point de départ de l'influx nerveux excitomoteur, subit à son tour l'influence anesthésique ; la sensibilité et les mouvements volontaires sont complètement abolis, mais les fonctions organiques persistent et la respiration continue ; dans le troisième enfin, l'action de l'èther s'étend au bulbe rachidien, elle atteint le nœud vital, et la mort est immédiate (1). On comprend avec quelle faveur fut accueillie cette analyse qui conciliait sans effort l'observation clinique avec les données de la physiologie. Les expérimentateurs étudiaient en même temps sur les animaux l'action de l'èther mis directement en contact avec les centres nerveux et les nerfs, porté par la voie des injections dans le torrent circulatoire, déposé dans les mailles du tissu cellulaire, mêlé au sang tiré de la veine, tandis que d'autres, se plaçant à un point de vue plus pratique, observaient les effets de son absorption par le tube digestif. Serre, Longet, Blandin, reconnurent l'impossibilité de déterminer l'anesthésie par la voie gastrique, à moins de porter l'èther à des doses toxiques; Simonin (de Nancy) (2), Marc-Dupuy (3), Pirogoff (4), n'obtinrent pas de résultats beaucoup plus satisfaisants en l'injectant dans le rectum, soit pur, soit mêlé à l'eau, soit à l'état de vapeur. Cependant Pirogoff prétendit que sous cette dernière forme il agissait plus sûrement et plus vite, et il adopta dans sa pratique la méthode des injections rectales faites à l'aide d'un appareil de son invention (5).
Quelque satisfaisants que fussent les résultats produits par l'èther, et sans penser encore à une substitution qui ne devait s'opérer que plus tard, les physiologistes français ne crurent pas devoir s'en tenir à son étude. II y avait un intérêt de premier ordre à soumettre à l'expérimentation les corps qui s'en rapprochent parleurs propriétés, et il était tout naturel de s'adresser d'abord à ceux qui appartiennent à la même famille. Les essais ne se firent pas attendre ; un mois s'était à peine écoulé depuis les premières opérations pratiquées dans les hôpitaux de Paris, les sociétés savantes étaient encore sous le coup de ces révélations inattendues, lorsque Flourens vint rendre compte à l'Académie des sciences
(1) Longet, Expériences relatives aux effets de l'inhalation de l'èther sulfurique sur le système nerveux. Paris, 1847.
(2) Simonin, De l'emploi de l'èther sulfurique et du chloroforme à la clinique chirurgicale de Nancy. Paris, 1849, 187, t. I, II, 1. i, n, m.
(3) Thèse inaugurale. Paris, 1847.
(4) Recherches pratiques et physiologiques sur l'éthérisation. Saint-Pétersbourg, 1847.
(5) Voy. le dessin de cet appareil et l'exposé de la méthode, in Bouisson, loco cit., p. 140.
des résullats qu'il avait obtenus sur les animaux à l'aide de l'élherchlorhydrique (1). Le 1" mars i84-7, Figuier, qui se livrait de son côté aux mêmes recherches, communiqua à l'Académie des sciences et lettres de Montpellier les résultats des expériences qu'il avait faites sur les animaux avec l'élher acétique (2), Bouisson les vérifia sur le malade (3), Chambert les reproduisit sur les animaux et étudia de la même manière les autres corps du même groupe (■4). Les expériences démontrèrent que tous ces agents possèdent la propriété de produire l'anesthésie, à des degrés divers, mais qu'aucun d'entre eux n'est comparable à l'éther sulfurique, et leur prix élevé, leur conservation difficile détourna de la pensée de les employer dans la pratique (5). Un résultat plus important fut amené par ces recherches ; c'est en étudiant les éthers que Flourens découvrit les propriétés bien autrement énergiques de l'agent qui devait bientôt les faire oublier tous.
§ 3. — Le chloroforme.
En 1831, Soubeiran avait découvert un corps nouveau résultant de la distillation de l'alcool avec le chlorure de chaux; ce corps fut plus tard étudié par Liebig, et par Dumas, qui détermina sa composition chimique et lui donna le nom de chloroforme. Personne alors ne pressentait l'avenir de ce produit, queBerzelius ne mentionne même pas dans son Traité de chimie; il était k peu près inconnu des médecins (6), lorsque Flourens fut conduit à l'essayer à cause de son analogie avec l'éther chlorhydrique. Il en obtint des effets d'une rapidité et d'une intensité sans égales. Au bout de quelques minutes (six dans une première expérience, quatre dans une seconde et dans une troisième), les animaux furent, dit-il, si complètement élhérisés qu'il fut possible de constater sur la moelle mise à nu la perte de son pouvoir excito-moteur (1) . Il était impossible d'être plus précis, mais l'énoncé de ce fait n'était suivi d'aucune déduction, il était enseveli dans un travail d'ensemble et n'attira pas l'attention des chirurgiens français. Aussi le public médical éprouva-t-il une vive surprise lorsqu'il apprit que Simpson venait de l'employer à Edimbourg avec le plus grand succès. Simpson ne s'était pas hâté de publier sa dé-
(1) Flourens, Note touchant les effets de l'étlier sur la moelle allongée, séance du 22 février 1847. {Comptes rendus de l'Académie des sciences, t. XXIV, p. 256.)
(2) Journal de la Société de médecine pratique de Montpellier, 1 847 .
(3) Bouisson, loco cit., p. 91.
(4) Ghambert, ZJes effets physiologiques et thérapeutiques des étiiers. Paris, 1848.
(5) Heyfelder (d'Erlangen) adopta cependant l'éther chlorhydrique et n'y a renoncé que depuis la découverte des propriétés du hloroforme. (Die Versughe mit dem Sivefelaether, Sahaether und Chloroform. Erlangen, 1848.
(6) îs'atalis Guillot l'avait pourtant administré à l'intérieur comme antispasmodique dans l'asthme, en l'associant à cent fois son poids d'eau distillée.
(7) Comptes rendus de l'Académie des sciences, t. XXIV, p. 342.
J. ROCHARD. — Chirurgie franc. 31
couverte. Il avait procédé avec une extrême prudence, et ce ne fut qu'après avoir recueilli une cinquantaine d'observations qu'il se décida à signaler la supériorité du chloroforme sur l'étlier, dans un mémoire lu le 10 novembre 184f7 à la Société médico-chirurgicale d'Edimbourg. Son travail, reproduit immédiatement par la presse scientifique de tous les pays, y produisit une impression presque égale à celle qu'avait fait naître la découverte de l'élhérisation. Le nouvel agent fut expérimenté dans tous les hôpitaux de l'Europe, et aussitôt qu'on eut constaté la promptitude et l'énergie de son action, Téther fut abandonné. Le chloroforme le remplaça partout dans la pratique, et vingt-six années de recherches et d'expériences n'ont pu le détrôner à son tour.
L'enthousiasme qu'il avait provoqué ne tarda pas cependant à recevoir un échec. Jusqu'alors on s'était habitué à considérer l'emploi des anesthésiques comme complètement inoffensif; il n'est pas un de nous qui ne se souvienne du sans-façon avec lequel on y recourait pour les opérations les plus légères. On se faisait un jeu d'endormir les malades qui s'y prêtaient avec la plus grande complaisance. On parlait bien, il est vrai, de quelques cas de mort par l'éther survenus en Angleterre; il s'en était même produit un à THôtel-Dieu d'Auxerre (1), mais on pouvait les attribuer à la gravité des opérations ou à l'imprudence des opérateurs, la mort avait été lente à se produire, et ces faits, demeurés dans le vague, n'avaient ébranlé la confiance de personne (2). Avec le chloroforme, il ne pouvait plus en être ainsi. Flourens en avait pré- Tenu les chirurgiens : <,< Si l'éther sulfurique, avait-il dit, est un agent » merveilleux et terrible, le chloroforme est plus merveilleux et plus » terrible encore. » L'événement ne tarda pas à réaliser la menace que renfermaient ces paroles prophétiques. Au mois de mai IS-IS, on apprit qu'un cas de mort venait de se produire à Boulogne, pendant le cours d'une opération légère pratiquée sur une femme de trente ans pleine de vigueur et de santé (3); cette fois, il n'y avait pas d'illusion à se faire, la malade avait été foudroyée. Ce malheur fit impression; le ministre demanda des éclaircissements à l'Académie de médecine, une commission fut nommée, et Malgaigne fut désigné comme rapporteur. L'enquête à laquelle il se livra se prolongea jusqu'au mois d'octobre. Dans l'intervalle, un nouveau cas de mort était survenu dans le service de A. Robert, pendant le cours d'une désarticulation cox:o-fémorale qui n'avait pu être terminée. Quatre faits du même genre s'étaient déjà produits en
(1) Le 10 juillet 1847, un ouvrier bavarois, âgé de cinquante-cinq ans, mourut pendant l'opération même avec des signes évidents d'asphyxie.
(:2) Neuf décès avaient été causés par l'éther en 1847, mais dans un seul cas la mort avait été immédiate. Voyez, pour cette statistique, Maurice Perrin, article Anesthésie CHIRURGICALE, Dict'wnuaire encyclopédique, p. 468.
(3) Voyez l'observation communiquée à l'Académie de médecine, le 4 juillet 1848, par Gorre (de Boulogne). {Bulletin de V Académie, t. XIII, p. 1144.)
Angleterre. Ces six observations recueillies par Malgaigne servirent de texte à la discussion qui suivit la lecture du rapport et qui se prolongea jusqu'au 0 février 18-19. Malgaigne avait fait tous ses efforts pt)ur absoudre le chloroforme, et l'Académie, craignant de discréditer dans l'opinion le précieux agent que venait de conquérir la chirurgie, sanctionna de son autorité l'opinion bienveillante du rapporteur (1). Le chloroforme sortit vainqueur de ce premier débat; l'Académie le rangea, il •est vrai, parmi les poisons, mais elle affirmait en même temps qu'on pouvait, à l'aide de certaines précaution-s, mettre les malades à l'abri de tout danger. Cette confiance ne fut pas justifiée; en dépit de tous les «oins apportés dans son administration, malgré la prudence avec laquelle les chirurgiens y avaient recours, depuis que les événements leur •avaient fait connaître la responsabilité qui pesait sur eux, quelques cas de mort vinrent encore impressionner l'opinion publique (^2). La justice s'en émut à son tour et porta la question devant les tribunaux ; un commencement de réaction se manifesta dans les grandes villes de province; Sédillot en donna le signal à Strasbourg, et Bouisson à Montpellier; à Lyon, Pétrequin et Diday étaient déjà revenus à l'emploi de l'éther. A partir de ce moment, ils entreprirent contre le chloroforme une campagne qu'ils n'ont pas cessé de poursuivre avec la même ardeur. Quelques éclectiques, sans accuser de prédilection marquée pour l'un des anesthésiques, conseillèrent d'employer l'un ou l'autre suivant le sexe, l'âge et la constitution des sujets, suivant la nature de la lésion, la gravité et la durée de l'opération qu'il s'agissait de pratiquer (3). D'autres pensèrent qu'il serait possible d'atténuer les dangers du chloroforme en l'associant à l'éther (4). La Société médicale de Londres conseilla un mélange de trois parties d'éther, de deux de chloroforme et d'une partie d'alcool. Une combinaison analogue est devenue réglementaire dans l'armée autrichienne, mais en somme la plupart des chirurgiens continuèrent à employer le chloroforme, à l'exclusion de tout autre agent. En 1853, la Société de chirurgie fut mise à son tour en demeure de s'occuper de la question. L'occasion lui en fut fournie par une communication de Yallet, chirurgien en chef de l'Hôtel-Dieu d'Orléans, sous
(1) Voyez les conclusions adoptées par l'Académie, séances du 31 octobre 18i8 et du 9 février 1849. {Bulletin 'de l'Académie, t. XIV, p. 248, 495.)
(2) A la fin de 1849, on en comptait déjà quinze bien authentiquement constatés. (Bouisson, loc. cit., p. 399.)
(3j Bouisson proposait en 1850 de recourir au chloroforme chez les adultes bien constitués, exempts de maladies organiques, et pour les opérations douloureuses, mais de courte durée; il réservait l'éther pour les vieillards, les enfants, les femmes nerveuses, pour les sujets épuisés, pour les opérations longues et graves. (Traité de la méthode anesthésique, loco cit., p. 402.)
(4) Ce mélange recommandé par Cellarier, d'après des expériences faites sur les animaux, fut expérimenté par Robert, qui le conseilla pendant quelque temps comme Je meilleur des anesthésiques, et qui s'en félicitait encore en 1859.
les yeux duquel un cas de mort venait de se produire (1). Quatre ans s'étaient écoulés depuis que l'Académie de médecine s'était prononcée; le nombre des décès causés par le chloroforme s'élevait alors à quatrevingts, et tous les chirurgiens avaient eu le temps de se faire une opinion sur un sujet de cette importance. A la séance du 8 juin 1853, Robert, chargé d'exprimer les idées de la commission, donna lecture à la Société de l'un des rapports les plus remarquables qui soient sortis de sa plume (2). La discussion s'ouvrit sur ce travail et se prolongea jusqu'au 5 octobre. Un grand nombre d'orateurs y prirent part, et toutes les opinions y furent représentées : les uns se prononcèrent pour l'abandon de l'anesthésie, d'autres émirent l'avis de revenir à l'éther, le plus grand nombre pensa que des cas de mort si dair-semés ne suffisaient pas pour justifier l'abandon d'une aussi admirable conquête et pour faire renoncer à un aussi précieux agent.
Cette grave question devait pourtant se présenter plus d'une fois encore devant les sociétés savantes. En 1857, l'Académie de médecine la reprit pour la seconde fois, mais sans apporter d'éléments nouveaux à la solution du problème. La discussion porta presque exclusivement sur la nature des accidents provoqués et sur l'utilité des appareils. Après s'être prolongée pendant sept séances, elle aboutit à une conclusion qui n'en était pas une. Sur la proposition de Devergie, elle décida que, dans l'état actuel de la science, on pouvait se servir ou non d'appareils, et que le moyen d'éthérisation pourrait être laissé au choix du médecin ou du chirurgien (3).
Ces débats, il faut bien en convenir, étaient plus propres à alarmer l'opinion qu'à l'éclairer. Aussi le chloroforme commença-t-il à cette époque à perdre quelque peu de terrain; il était déjà presque abandonné en Amérique et les praticiens deBoston étaient revenus à l'éther. Lee en Irlande, Lizarsà Edimbourg, avaient fait de même.ALyon,Pétrequinet Diday étaient parvenus à rallier à leur opinion tous leurs confrères; A. Bonnet avait même converti Palasciano(de Naples) au culte de l'éther. Enfin, en 1859, la Société de médecine de Lyon, saisie de la question par le docteur Barrier, à la séance du 28 mars 1859, se prononça dans le même sens (4).
(1) L'observation fut déposée sur le bureau par Denonvilliers, le 16 février 1853. Une commission fut nommée séance tenante. Elle se composait de Larrey, Denonvilliers, Robert, rapporteur. {Bulletin de la Société de chirurgie, t. III, p. 405, 1852.)
(2) Rapport sur un cas de mort par le chloroforme, communiqué à la Société de chirurgie par M. le docteur Vallet, chirurgien en chef de l'Hôtel-Dieu d'Orléans ; commissaires, Laney, Denonvilliers, Robert, rapporteur. {Bulletin de la société, t. III, p. 582.)
(3) Séance du 28 juillet 1857.
(4) Les conclusions suivantes furent votées à l'unanimité :
1» L'éther employé pour produire l'anesthésie chirurgicale est moins dangereux que le chloroforme. — 2'^ L'anesthésie s'obtient aussi constamment et aussi complètement par l'élher que par le chloroforme. — 3» Si l'éther offre des inconvénients que le chloroforme ne présente pas au même degré, ces inconvénients ont peu d'importance et
Au même moment la Société de chirurgie prenait une décision diamétralement opposée. Mise en demeure, par une lettre d'Hervez deChégoin, d'avoir à exprimer son avis sur l'opportunité d'abandonner le chloroforme, elle rejeta celte proposition à l'unanimité (l).
Depuis cette époque, il n'est guère d'année où la question des anesthésiques n'ait été évoquée devant elle, mais son opinion n'a pas varié (2).
'^ i. — L'amylène et les anesthésiques plus récents.
Pendant que les sociétés savantes discutaient ainsi sur les avantages comparatifs du chloroforme et de l'éther, on se livrait dans les laboratoires et dans les amphithéâtres à d'ardentes recherches pour découvrir, de nouveaux agents susceptibles de les remplacer. On avait reconnu depuis longtemps que la propriété de déterminer l'anesthésie n'était pas monopolisée par le groupe des éthers, que tous les corps volatiles ou gazeux la possédaient à des degrés divers, qu'on la retrouvait dans l'oxyde de carbone, l'acide carbonique, la liqueur des Hollandais, la créosote, les essences de moutarde, de lavande, d'amandes amères, dans le nitrate d'éthyle, la benzine, l'huile de naphte, l'aldéhyde, l'hydrure d'amyle, l'acétone, etc.; mais on avait constaté en même temps que la plupart de ces composés étaient de violents poisons qu'on ne pouvait pas songer à introduire dans la pratique médicale, et que les autres étaient inconstants dans leurs effets ou incommodes dans leur emploi. C'est ainsi qu'on rejeta successivement l'acétone essayée par Simpson et l'aldéhyde préconisée par Poggiale, parce qu'elles irritent les bronches et occasionnent de la dyspnée, que la liqueur des Hollandais, vantée par Nunneley, fut également repoussée comme dangereuse par Snow et Simpson, et comme inefficace par Robert. Le chloroforme et l'éther restèrent seuls maîtres du terrain jusqu'en 1857, époque à laquelle un nouvel agent entreprit de les remplacer.
ne compensent pas le danger inhérent à l'emploi de ce dernier. — 4» En conséquence, l'éther doit être préféré au chloroforme. (J.-E. Pétrequin, l'Ethérisalion et la Chirurgie lyonnaise, pour servir à l'histoire de l'anesthésie chirurgicale en France.) (Gazette hebdomadaire, 1866, p. 19.)
(1) Séances des 2, 9 et 16 mars 1859. [Bulletin de la Société de chirurgie, t. IX,
(2) La seule discussion de quelque importance qui ait eu lieu depuis est celle de 1866, dans laquelle il ne fut question que de la nature des accidents causés par le chloroforme et des moyens d'y remédier. [Bulletin de la Société de chirurgie, 2" série, t. VII, p. 342 et 317.)
(3) Voyez, pour la classification des anesthésiques, Giraldès, article ANESTHÉsiQUEsJdu Nouveau Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratique, t. II, p. 223 ; et pour les effets de quelques-uns d'entre eux, Note sur les propriétés anesthésiques du chlorure çl'hydrocarbone, du nitrate d'éthijle, de la benzine et du bisulfure de carbone, par le professeur Simpson (d'Edimbourg) [Monthlij journal of med. Avril 1848, Traduite in Union médicale, 1818, p. 197).
Vamylène, découvert en 1844 par Balard (1), se recommandait à l'attention des chirurgiens par sa volatilité et son odeur pénétrante. Snow^ qui s'était fait à Londres une spécialité de l'administration des anesthésiques, eut l'idée d'y recourir à King's Collège Hospital, et lui reconnut des avantages sérieux. Après l'avoir essayé dans vingt-deux opérations^ dont quelques-unes fort graves, il fit part de ses résultats à la Société royale de Londres le 10 janvier 4857. L'amylène n'avait dans aucun cas déterminé ni salivation, ni nausées, ni agitation, et pourtant l'insensibilité avait toujours été complète. Smith, médecin accoucheur à Londres, constata les mêmes faits dans sa pratique obstétricale. De Grsefe (de Berlin) eut également à s'en louer, et les chirurgiens français, qui ne tardèrent pas à suivre leur exemple, s'en trouvèrent d'abord satisfaits. Giraldès, après l'avoir employé dans vingt-cinq cas à l'hôpital des Enfants, en fît un rapport favorable à l'Académie des sciences. Tourdes (de Strasbourg) et Debout adressèrent des notes dans le même sens à l'Académie de médecine, et Robert, chargé par cette compagnie de lui faire un rapport sur cette dernière communication, émit l'avis que, sans adopter l'amylène au détriment du chloroforme, on pouvait l'utiliser dans quelques cas particuliers. L'Académie se montra très-réservée dans son appréciation. Un premier cas de mort était déjà survenu entre les mains de Snow lui-même, et il y avait là de quoi donner à réfléchir (2). A la séance suivante, Giraldès, persistant dans son opinion, donna lecture d'un mémoire basé sur soixante-dix-nenf observations recueiUies à l'hôpital des Enfants et complètement favorable au nouvel anesthésique (3). Jobert, chargé d'en rendre compte, se livra à quelques expériences sur les animaux et à des essais sur les malades, mais un second cas de mort survenu derechef dans la pratique de Snow, pendant le cours d'une opération légère, vint fixer l'opinion d'une manière définitive, et dans la discussion qui suivit la lecture de ce rapport, Velpeau porta le dernier coup à l'amylène, en proposant de le proscrire d'une manière absolue (4).
La kérosolène, découverte en Amérique, en 1862, par Ephraïm Cutter, et employée à Boston, en 1863, par Bigelow, n'a jamais été essayée en France. Le chlorométhyle, ou bichlorure de méthylène, a été expérimenté pour la première fois en Angleterre en 1867; son analogie de composition avec le chloroforme, son extrême volatilité engagèrent le docteur Richardson à l'expérimenter sur lui-même, après quelques ex-
(1) Fig-uier cite Caliours comme l'ayant découvert avant Balard, mais le corps que Cahours avait retiré de l'huile de pomme de terre n'a pas la même composition et a pris depuis le nom de paramijlène. (Dictionnaire de médecine, 13^ édition, par Littré et Robin, p. 61.)
(2) Voyez la séance du 12 mars 1857.
(3) Giraldès, Éludes cliniques sur l'amylène, mémoire lu à l'Académie de médecine, le 19 mai 1857.
(4) Séance du 18 août 1857.
périences faites sur les animaux; il lui reconnut des propriétés anesthésiques très-énergiques et le signala à Spencer Wels et à Peter Marshal, qui l'adoptèrent pour leurs opérations d'ovariotomie. L'usage s'en répandit alors en Italie, et, pendant deux ans, on s'en servit exclusivement à la clinique de Padoue, où cent huit opérations furent pratiquées sous son influence. En France, il n'a été expérimenté, à notre connaissance du moins, qu'à Strasbourg. Au mois de février 1868, Ch. Sarazin, alors agrégé à la faculté de médecine de Strasbourg, encouragé par les expériences auxquelles Tourdes et Hepp s'étaient livrés, en apprenant celles de Richardson, se décida à y recourir dans une opération d'uréthrotomie interne. Le résultat fut assez satisfaisant, mais les choses en restèrent là, et les deux cas de mort survenus en Angleterre en 1870 et en 1872 ne sont pas de nature à le faire regretter (1).
Le chloral et Yœthyliden chloride, proposés parLiebreich, n'ont pas eu plus de succès. Le chloral a été expérimenté par Demarquay sur les animaux ainsi que sur le malade; il a reconnu que le sommeil qu'on obtient à la faveur de cet agent ne s'accompagne pas de perte de la sensibilité, et qu'il est par conséquent impossible de s'en servir pour annuler la douleur dans les opérations. Vœlhyliden chloride a d'abord donné des résultats satisfaisants. Employé en 1870, à la clinique de Langenbek, il y avait paru présenter l'avantage de ne pas produire de nausées et de procurer un sommeil aussi facile et moins profond que celui qu'amène le chloroforme; mais un cas de mort survenu en 1872, pendant son emploi, a prouvé que son innocuité n'était qu'apparente et l'a fait abandonner comme les autres (2).
§ 5. — L'anesthésic mixte.
Après avoir renoncé à l'espérance de remplacer le chloroforme, les chirurgiens ont cherché les moyens d'en atténuer les effets en combinant son action avec celle des médicaments qui jouissent de propriétés analogues. C'est la physiologie qui leur a indiqué cette voie. Claude Bernard avait depuis longtemps analysé, avec une admirable clarté, les effets du chloroforme et de la morphine, en indiquant les éléments organiques sur lesquels ils agissent (3). Il avait reconnu que les anesthé-
(1) Le premier cas a eu lieu entre les mains de Marshall, qui avait administré le tichlorure de méthylène pour une opération de polype du nez. [British médical Jourval et Gazetta medica di Torino, 10 janvier 1870.) Le second s'est produit à l'hôpital de Middlesex pour une incision de fistule à l'anus. {Médical Press avd Circular, 16 octobre 1872.)
(2j Gazette hebdomadaire, 1872, p. lU.
(3) Claude Bernard, CoMrs de médecine expérimentale : Les agents ancslhésiques con sidérés comme moyens contentifs physiologiques. (Revue des cours scientifiques, 1869, p. 258, 295, 310.)'
siques introduits dans le torrent circulatoire portent exclusivement leur action sur les centres nerveux, que celle-ci s'étend du cerveau à la moelle en laissant subsister les propriétés des nerfs moteurs, et que la mort arrive par l'arrêt des mouvements du cœur. Il avait constaté, d'une autre part, que la morphine, loin de supprimer complètement la sensibilité, comme le fait le chloroforme, provoque chez les animaux une sorte d'exagération de l'excitabilité. Ces résultats étaient acquis à la science, lorsque le hasard le mit à même d'étudier les effets mixtes qui résultent de l'action simultanée de ces deux substances. En ISôi, dans le cours de ses expériences sur les alcaloïdes de l'opium, il eut l'occasion d'injecter cinq centigrammes de morphine dans le tissu cellulaire d'un chien qui avait subi quelques instants auparavant l'action du chloroforme et qui venait à peine de recouvrer la sensibilité. Il vit alors reparaître l'anesthésie chloroformique en même temps que la stupéfaction due à la morphine. Poursuivant ce curieux phénomène dans toutes ses conséquences, il reconnut que cette insensibilité de retour se prolonge Zrès-longtemps, quelle qu'ait été la dose de chloroforme primitivement ingérée. Renversant alors l'expérience, il constata que lorqu'on commence par l'injection de la morphine, il suffit d'une très-faible dose de chloroforme pour déterminer l'anesthésie et de quelques courtes inhalations pour l'entretenir. Ces expériences, reproduites en public dans ses leçons au collège de France en 1869 (1), eurent un retentissement d'autant plus grand, que Claude Bernard, en appelant l'attention des chirurgiens sur ces deux ordres d'effets distincts, leur apprenait en même temps que lun d'eux avait été déjà l'objet de quelques applications utiles. En effet, au moment même où le physiologiste français exécutait sa première expérience, un chirurgien allemand, Nussbaum, la réalisait avec le même succès dans l'espèce humaine. Dans le cours d'une opération longue et douloureuse, n'osant plus prolonger l'emploi du chloroforme auquel le malade était déjà soumis depuis une heure, il eut l'idée, pour y suppléer, de pratiquer une injection hypodermique d'acétate de morphine, et réussit ainsi à prolonger le sommeil aneslhésique pendant douze heures. Encouragé par ce premier succès, Nussbaum eut recours au même moyen dans seize autres opérations, en variant les doses suivant les indications. Dans quatre cas il obtint un sommeil aussi complet, une anesthésie aussi profonde que dans le premier; dans les douze autres, le sommeil dura de deux à huit heures. Dans ces opérations, Nussbaum n'avait eu d'autre but que de prolonger l'action du chlor"oforme et d'épargner à ses malades les douleurs consécutives. Des deux voies indiquées par Claude Bernard, une seule avait été suivie, et en rendant compte de la première opération du chirurgien allemand, l'éminent professeur du collège de France annonçait qu'on obtiendrait probable-
(IJ Revue des cours scientifiques, 1869, p. 447, 501.
ment des résultats beaucoup plus satisfaisants en agissant dans l'ordre inverse, c'est-cà-dire en administrant d'abord la morphine en injections sous-cutanées, et en faisant ensuite respirer le chloroforme, mais à doses beaucoup plus faibles. « On obtiendrait ainsi l'anesthésie, ajoute-t-il, » sans avoir à traverser une période d'agitation aussi intense, et surtout » sans courir autant de danger (1). »
Un appel partant de si haut ne pouvait pas manquer d'être entendu. Dans le cours de l'hiver de 1869, Sarazin entreprit à l'hôpital militaire de Strasbourg quelques essais qui furent continués par Poncet pendant l'été de 1870. Au moment où éclata la guerre, ils les répétèrent sur plusieurs blessés, mais ils renoncèrent bientôt à un moyen qui leur parut dangereux dans les grands traumatismes. Ils n'en avaient été du reste que médiocrement satisfaits; l'agitation dans quelques cas leur avait paru un peu moindre, mais elle s'était cependant produite, et la quantité de chloroforme nécessaire pour déterminer l'anesthésie n'avait pas été sensiblement diminuée (2).
En 1872, Labbé et Goujon recommencèrent ces expériences et en obtinrent des résultats beaucoup plus concluants, qu'ils s'empressèrent de communiquer à l'Académie des sciences. Ils avaient reconnu qu'on peut produire chez l'homme les mêmes effets que sur les animaux en combinant l'action de la morphine et du chloroforme, qu'une anesthésie beaucoup plus durable s'obtient dans ce cas à l'aide d'inhalations beaucoup moins prolongées, et que les risques d'accidents mortels se trouvent par là considérablement diminués (3).
Cette communication souleva une réclamation de priorité qui se produisit à la séance suivante. Longtemps avant Labbé et Goujon, le docteur Guibert (de Saint-Brieuc) avait suivi les indications de Claude Bernard et associé dans sa pratique le chloroforme à la morphine. Il en avait informé l'Académie des sciences dans un pli cacheté déposé le 20 juin 1870, et qui fut ouvert, sur sa demande, le 12 mars 1872. A la séance suivante, l'Académie reçut du médecin de Saint-Brieuc une note complémentaire dans laquelle il rendait compte de ses observations ultérieures. En suivant le procédé indiqué par Cl. Bernard, il avait réussi à déterminer deux états bien distincts : 1° Y analgésie avec conservation de l'intelligence, des sens et du mouvement volontaire; 2° Vaneslhésie mixte, signalée par Cl. Bernard, c'est-à-dire le sommeil accompagné de résolution musculaire. La plupart de ses observations concernaient le premier de ces deux états, qu'il avait pu déterminer dans une trentaine
(Ij Revue des cours scientifiques, 1868-18(39, 6« année, p. 448.
(1) Lettre du docteur F. Poncet, médecin-major, répétiteur de chirurgie à l'école militaire du service de santé, adressée le 18 mars 1872 au rédacteur en chef de la €azette hebdomadaire. (Gazette liebdomadaire, 1872, p. 185.)
(1) Note de Labbé et Goujon, présentée par Cl. Bernard à l'Académie des sciences. (Séance du 2G février 1872. J
de cas, dont quinze se rapportaient à la pratique obstétricale. Après une injection de 1 à 2 centigrammes de morphine pratiquée au moment où les douleurs de l'enfantement commencent à devenir difficiles à supporter, il lui avait suffi de quelques inhalations de chloroforme trèsespacées pour amener un état de calme, de quiétude, de bien-être, pendant lequel les phénomènes de l'accouchement se succédaient sans causer de douleur, bien que la femme en eût parfaitement conscience et conservât son intelligence tout entière (1). Une version pelvienne, pratiquée dans ces conditions, avait été très-facile et n'avait pas arraché une plainte à la malade. Guibert était parvenu à calmer par le même moyen les douleurs atroces qu'occasionne la colique saturnine; il se proposait de l'employer dans des cas analogues, et notamment dans les accès de coliques néphrétiques.
Nous sommes entré dans d'assez longs détails au sujet de cette méthode nouvelle, parce qu'elle nous semble devoir être prise en sérieuse considération. En ce qui a traita la pratique des accouchements, elle ne nous paraît guère susceptible d'objection. L'honorabilité du docteur Guibert nous est personnellement connue, et quelques-uns des faits qu'il relate sont parvenus à notre connaissance; nous pouvons en garantir l'exactitude, et nous pensons que notre compatriote a rendu à la science un véritable service. Quant à l'anesthésie mixte, appliquée à la pratique de la chirurgie, elle exige quelques réserves. Ch. Sarazin et F. Poncet durent y renoncer, commenousl'avons dit, pendant le siège de Strasbourg, de peur d'accroître l'ébranlement nerveux qui suit les grands traumatismes, et de transformer la stupeur qui les accompagne en une sidération mortelle (2). Demarquay a exprimé depuis les mêmes craintes; ses expériences sur les animaux lui ont prouvé que la température s'abaisse sous l'influence de la morphine comme sous celle du chloroforme, et que les deux effets s'ajoutent lorsqu'on emploie ces deux agents à la fois (3). Or, comme les grands traumatismes amènent le même résultat, c'est doubler le danger que de faire intervenir un moyen qui agit dans le même sens que la lésion ellemême. Il en conclut que, dans les plaies par armes à feu, ce moyen doit
(1) Action combinée de la morphine et du chtoroforme, note du docteur Guibert, présentée par M. Cl. Bernard à l'Académie des sciences, séance du 18 mars 1872.
(2) « Agir ainsi, dit Poncet, c'est accumuler toutes les chances de mort, et nous » rejetons bien loin cette association dangereuse. Elle est acceptable quand le système » nerveux et la calorification générales ne sont pas en danger; mais, à l'armée, il » faut en donner le moins possible, dans cette hideuse chirurgie d'obus. » {Gazette helidomadaire, 1872, p. 185.)
(3) Dans deux expériences comparatives, Demarquay a vu la température s'abaisser d'un degré et demi seulement chez un chien qui avait été soumis au chloroforme seul, tandis que chez celui qui avait en même temps reçu du chloroforme et de la morphine, l'abaissement alla jusqu'à deux degrés et un sixième. {Conférences sur l'associaiion de la morphine et du chloroforme, par M. Demarquay, leçons recueillies par M. Redard. Paris, 1872.
être absolument rejeté. Il ne s'en montre pas beaucoup plus partisan pour les opérations de courte durée. Il est en effet inutile de plonger un malade dans un sommeil de plusieurs beures, accompagné des symptômes les plus fatigants, lorsqu'on peut supprimer, avec le cbloroforme seul, les douleurs de l'opération elle-même. Il reste, il est vrai, à tenir compte de l'atténuation du péril, mais Demarquay est, comme nous, du nombre des chirurgiens que les dangers du chloroforme n'épouvantent pas outre mesure. Cependant il y a des opérations qui, sans présenter de gravité réelle, nécessitent une intervention chirurgicale très-prolongée ; dans ces cas, un abaissement de température n'est guère à redouter, et la nouvelle méthode pourrait peut-être trouver là son indication, au même titre que dans ces affections douloureuses, interminables, où le médecin ne sait à quel moyen s'adresser pour apaiser des tortures dont il ne peut supprimer la cause. Si Vanalgésie était susceptible de se produire à volonté, si les résultats obtenus par Guibert pouvaient se généraliser, ce serait une admirable ressource pour toutes les opérations où le patient doit conserver son intelligence pour seconder l'action de l'opérateur. Nous citerons pour exemple les résections de maxillaires, les amputations de la langue, etc. L'anesthésie mixte est donc une innovation qui n'a pas dit son dernier mot et au sujet de laquelle on ne peut se prononcer qu'avec réserve; mais il est permis de penser qu'elle ne s'adressera jamais qu'à des indications particulières, et, en attendant, les ressources de l'anesthésie chirurgicale restent à peu près les mêmes qu'il y a vingtcinq ans. Aucun des anesthésiques d'invention nouvelle n'est parvenu à détrôner le chloroforme et l'éther, encore" ce dernier a-t-il en grande partie perdu le regain de faveur que lui avait concilié la première émotion causée par les méfaits de son rival. Ses défenseurs sont pourtant revenus plus d'une fois à la charge, et tout récemment encore le débat s'est ravivé, à l'occasion de quelques cas demort survenus en Angleterre et en Amérique (1), où son emploi s'est généralisé depuis que la Société médicale de Boston, après une longue enquête, a cru pouvoir garantir son innocuité. Les chirurgiens de cette ville, le docteur Bigelow en particulier, ont fait tous leurs efforts pour absoudre leur anesthésique. favori, en affirmant plus que jamais leur préférence (2). En Angleterre, quelques voix se sont également élevées en sa faveur (3), et l'école de Lyon a saisi cette occasion pour soutenir de nouveau ses principes avec
(1) W.-B. Duuning-, chirurg'ien à Bellevue Hospital, mort ])av l'éther. {The médical Record^ l^r octobre IST^, traduit par Marduel. Gazette hebdomadaire, 1872, p. liô.)
(2) Voyez les deux lettres du docteur Bigelow dans lesquelles il s'attache à démontrer les avantages de l'éther, en indiquant minutieusement les précautions prises en Amérique pour son administration. (Gazette hebdomadaire , 1873, p. 8, 10, et 187-i, p. 17.)
(3) John Morgan, chirurgien à Mercer's Hospital, De la supériorité de l'éther sur le chloroforme comme anesthésique (Dritish médical Journal, 12 octobre 1872, traduit dans le Bulletin thérapeutique, t. LXXXIII, p. 543.)
aulant d'énergie, mais avec aussi peu de succès que par le passé (i). Quant au mélange de chloroforme et d'éther, après avoir joui d'un moment de vogue, il n'est guère usité maintenant qu'en Angleterre et en Amérique, encore n'est-ce que très-exceptionnellement qu'on y a recours. La confiance qu'il inspirait a été fortement ébranlée par trois cas de mort survenus à quelques années de distance. Le premier a été rapporté par Snow, le second par Ludnow (2), le troisième vient de se produire à Boston entre les mains d'un dentiste (3).
Ce sont également les dentistes américains qui ont cherché à réhabiliter le protoxyde d'azote, ce premier-né des anesthésiques, qui fut cependant si fatal au spécialiste qui l'employa le premier. En 1864, les frères Préterre expérimentèrent de nouveau ce gaz tombé en désuétude; ils lui reconnurent l'avantage d'une action plus prompte et plus fugitive, et pensèrent que son administration n'offrait aucun danger. Préterre (de Paris) continue à l'employer chaque jour à l'aide d'un appareil spécial qu'il a fait confectionner pour le préparer et l'administrer tout à la fois. Ce gaz n'est pourtant pas si inoffensif qu'on le pense. Lorsque en 1866 Jules Cloquet annonça à l'Académie des sciences les résultats avantageux obtenus par Préterre, Dumas insista sur la difficulté d'obtenir le protoxyde d'azote à l'état de pureté, et sur les dangers que présente son inhalation quand cette condition n'est pas remplie (4). Un mois après, L. Hermann adressa à la même compagnie une note dans le même sens (5), et Jeannel, en 1869, fit part à l'Académie de médecine des craintes que lui inspirait cet agent (6) : depuis cette époque elles se sont réalisées. En 1872, un premier cas de mort est survenu à Brooklyn (New-York) pendant l'inhalation du gaz hilarant pour une opération dentaire (7), et le 23 janvier 1873 il s'en est produit un second dans les mêmes conditions entre les mains d'un dentiste d'Exeter (8).
En somme, et sauf les exceptions que nous venons d'indiquer, le chloroforme est exclusivement employé dans le monde entier par l'immense majorité des opérateurs. Il a conservé la confiance des chirurgiens et celle des malades, et nous prouverons plus loin qu'il la mérite.
(1) p. Diday : i" Quel est Vanesthéslque le moins dangereux? {Gazette hebdomadaire, 1872, p. 695.) 2° Léthalité comparative de l'éther et du chloroforme. {Gazette hebdomadaire, 1872, p. 777.)
(2) Voyez l'observation extraite du Médical Times ami Gazette, dans la Gazette hebdomadaire, 1866, p. 754.
(3) Cet accident a eu lieu le il novembre 1873. Le mélange employé se composait de 60 parties d'éther et de 40 de chloroforme. {Gazette hebdomadaire, 1873, p. 810.)
(4) Séance du 24 décembre 1866.
(5) L. Hermann, Noie sur le danger que présente le protoxyde d'az-ote employé comme anesthésique. (Séance du 28 janvier 1867.)
(6) Séance du 30 novembre 1869.
(7) The médical Press and Circular, 30 octobre 1872.
(8) The Times, 24 janvier 1873. Traduit dans la Gazette hebdomadaire, 1873, p. 110.
i8U\ HISTORIQUE. 493
Nous en aurions fini sur ce sujet s'il ne nous restait à mentionner un dernier genre d'anesthésie qui n'a rien de commun avec les précédents.
g 6. — Hypnotisme.
L'anesthésie avait déjà causé bien des surprises au corps médical, mais elle lui en réservait une dernière qui devait dépasser toutes les autres.
Au mois de décembre 1859, les journaux de médecine annoncèrent qu'on venait de découvrir un procédé beaucoup plus simple et plus inoffensif que tous ceux que nous venons de passer en revue. Il n'était plus nécessaire de faire respirer aux malades des vapeurs ou des gaz plus ou moins toxiques, il suffisait de placer un corps brillant devant leurs yeux, à 15 ou 20 centimètres de distance, et de leur prescrire de le regarder avec attention pendant quelques minutes, pour déterminer un véritable état cataleptique, avec perle complète de la sensibilité. L'expérience avait été faite dans les hôpitaux de Paris ; des opérations avaient été pratiquées sans douleur pendant la durée de cet étrange sommeil, et quelque surprenants que parussent ces faits, il n'y avait pas moyen de les révoquer en doute. Ils se produisaient sous le patronage de deux noms chers à la science et à la chirurgie ; Velpeau en avait fait part à l'Institut le 5 décembre, et deux jours après, Broca, qui en avait été le témoin, avait longuement entretenu la Société de chirurgie des phénomènes qui s'étaient produits sous ses yeux. Cette double communication avait excité dans le monde savant une émotion sans pareille. Elle se rattachait par des liens évidents à des faits d'un ordre particulier qui n'avait jamais trouvé grâce devant les académies; c'était, en un mot, le magnétisme animal qui venait d'en forcer les portes, en se cachant sous le masque d'une découverte chirurgicale. L'histoire de ses tentatives antérieures ne serait pas sans intérêt; il y aurait quelque utilité peut-être à suivre cette forme de l'aberration humaine depuis le baquet de Mesmer jusqu'aux révélations des tables tournantes, pour dégager la parcelle de vérité ensevelie sous ce tissu de jongleries et d'erreurs; mais ce sujet a été traité par une plume plus savante et plus autorisée que la nôtre, et nous ne devons emprunter au magnétisme animal que ce qui a trait à la pratique de la chirurgie.
A diverses époques, des opérations graves ont été faites chez des sujets magnétisés sans qu'ils en aient eu conscience. Ces faits sont rares, mais ils sont incontestables. Le premier en date est celui de Jules Cloquet, qui, le 12 avril 1829, pratiqua une ablation de sein cancéreux sur une femme de soixante ans plongée dans le sommeil magnétique, sans qu'elle ressentît la moindre douleur; oneiit dit que l'opération était faite sur un cadavre. Lorsqu'il* communiqua ce fait à l'Académie, il y souleva un grand orage, et pourtant, disait trente ans plus tard le doyen
AU L'ANESTHÉSIE CHIRURGICALE. [18i7-
de la chirurgie française, la vérité doit être prise partout où elle se trouve, et pour admettre un fait, il n'est pas nécessaire qu'on puisse l'expliquer (l). En 48'4:2, James Ward pratiqua une amputation de cuisse à l'hôpital de Wellow, dans les mêmes conditions. Pendant l'opération, le malade fut immobile comme une statue, et au réveil il déclara n'avoir éprouvé aucune douleur (2). Viennent ensuite, dans l'ordre chronologique, les trois opérations faites à Cherbourg par le docteur Loysel, en 1845 et 1846 (3), et les trois amputations pratiquées en 1845 par les docteurs Fanton, Joly et Tosswell (4). Nous citerons enfin, sans en garantir la complète exactitude, les deux cent soixante et une opérations faites sous l'influence du mesmérisme par Esdaile, chirurgien de la présidence de Calcutta (5). Cela fait, nous n'aurons assurément pas énuméré tous les cas dans lesquels le magnétisme a été utilisé dans le but de produire l'anesthésie chirurgicale, mais nous en aurons dit assez pour prouver, d'une part, qu'il y a là des faits incontestables que la science doit enregistrer, et de l'autre, que les expériences qui mirent tout Paris en émoi à la fin de 1859, n'étaient pas aussi nouvelles qu'on le pensait alors. Broca s'empressa du reste de le déclarer avec sa loyauté habituelle, lors de sa communication à la Société de chirurgie, et il en reporta tout le mérite à leur auteur. C'est en effet James Braid, chirurgien écossais établi à Manchester, qui a constaté le premier, en 1841, les phénomènes de Yhypnolisme, et il les a décrits avec les plus grands détails dans un ouvrage publié en 1843 (6). Son livre, analysé par Carpenter dans l'article Sommeil de V Encyclopédie anatomique et physiologique de Todd, avait eu quelque retentissement en Angleterre, mais il était complètement inconnu en France. L'hypnotisme lui-même n'y était pas soupçonné, bien qu'il en eût été fait mention dans le plus répandu de tous les ouvrages de médecine. Littré et Ch. Robin avaient en effet donnç, dans leur dictionnaire, une description abrégée du procédé de Braid qu'ils avaient empruntée à l'article de Carpenter, mais tout cela avait passé inaperçu. Un seul médecin en France, le docteur Azam, professeur^
(1) Voyez la relation de cette opération faite par Jules Cloquet lui-même, dans le Bulletin de la Société de chirurgie, t. X, p. 2G2.
(2) Bouisson, loc. cit., p. 46.
(3) Recueil d'opérations chirurgicales sur des sujets magnétisés, par Loysel, docteur en médecine à Cherbourg, cité par J.-P. Philips.
(4) J.-P. Philips, Cours théorique etpratiquede braidisme ouhypnotisme nerveux, etc. Paris, 1866, p. 142.
(5) Esdaile, Natural and Mesmeril clairvoyance, with Ihe practical application of mesmerism in Surg-ery and medicine. London, 1852. (Cité par Broca, Bulletin de la Société de chirurgie, t. X, p. 254.)
(6) Neurypnology or the rationale of nervous scleep, considered in relation with animal magnetism. Voyez, pour l'historique de la découverte de Braid : Cours théorique et pratique de braidisme ou hypnotisme nerveux, par le docteur J.-P. Philips. Paris, 1866. — Sous ce pseudonyme se cache M. Durand de Gros.
suppléant de clinique chirurgicale à l'hôpilal de Bordeaux, fut frappé de la singularité de ces phénomènes et eut l'idée de les vérifier. Il arriva au même résultat que le chirurgien écossais et en fit part à Broca, dans le cours d'un voyage à Paris. Broca eut alors Iji pensée d'utiliser cet état d'insensibilité cataleptique dans la pratique chirurgicale. Un premier essai lui réussit au delà de toute espérance, et quelques jours après, il put plonger dans un état d'insensibilité complète une malade de l'hôpital Necker, à laquelle FoUin pratiqua, séance tenante, l'incision d'un abcès à la marge de l'anus, sans qu'elle en eût conscience (1). C'est alors que l'hypnotisme fut porté, comme nous l'avons dit, devant l'Académie des sciences, et que commença ce que l'on a appelé le mouvement hypnotique de 1859. L'expérience était si simple que tout le monde voulut la répéter, et le 30 décembre 1859, la Gazette hebdomadaire publia une observation plus concluante que toutes les autres. Onze jours auparavant, à l'Hôtel-Dieu de Poitiers, le docteur Guérineau avait pratiqué une amputation de cuisse à la faveur de l'hypnotisme ; le malade n'avait pas proféré une plainte, pas fait un mouvement, et pendant l'opération il se croyait dans le paradis ("2). Ce fut là le dernier triomphe de cette pratique. On ne tarda pas à reconnaître que les phénomènes d'hypnotisme sont extrêmement inconstants. Beaucoup d'expérimentateurs, et nous sommes du nombre, échouèrent de la façon la plus complète, d'autres n'obtinrent que des demi-succès (3). Dans quelques cas, l'état cataleptique se produisit sans que l'anesthésie fût observée ; on reconnut que s'il est assez facile d'hypnotiser les enfants et les femmes nerveuses, on échoue le plus souvent lorsqu'on cherche à déterminer les mêmes effets chez les hommes (4) et que dans aucun cas on ne peut être certain d'avance du résultat qui va se produire. Il était impossible, on le conçoit, de songer à tirer un grand parti d'une méthode aussi infidèle, et l'hypnotisme fut abandonné, comme le magnétisme l'avait été avant lui. Infidèle dans la pratique, il était compromettant comme phénomène physiologique, il entraînait les savants sur un terrain qu'ils ne voulaient pas aborder, et d'un commun accord le silence se fil sur cette question brûlante. A partir du mois de février 18G0, on n'en entendit plus parler (5).
(1) Bulletin de la Société de chirurgie, t. X, p. 251.
(2) Gazelle hebdomadaire, 1859, p. 518.
(3) Voyez les résultats obtenus par Follin, Verneuil, Velpeau, Ricliet, etc. [Bulletin de la Société de chirurgie, t. X, p. 260, 264, 266), et les expériences faites par Demarquay en présence de Giraud-Teulon. (Gazette médicale, 1859, p. 796.)
(4-) Dans les quarante expériences faites à la maison municipale de santé par Demarquay, à la faveur d'un appareil spécial confectionné par Charrière, sur quinze hommes et trois femmes, il ne réussit que quatre fois, et chez les femmes seulement. (Giraud-Teulon, Gazette médicale, 1859, p. 796.)
(5) Voyez Mathias Duval, Nouveau Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques, att. Hypnotisme.
§ 7. — L'anesthésie locale.
L'idéal de l'anesthésie consisterait, on le conçoit sans peine, à découvrir un' moyen susceptible d'insensibiliser complètement la partie sur laquelle on se propose de porter l'instrument, sans influencer le reste de l'économie; malheureusement ce moyen est encore à trouver. Toutes les tentatives faites jusqu'ici n'ont abouti qu'à engourdir la sensibilité dans une étendue très-limitée de la peau, ou dans des parties d'un petit volume accessibles par toute leur circonférence à l'action des modificateurs. Ces moyens, bien que bornés dans leur action, n'en constituent pas moins des ressources qu'on utilise dans quelques cas particuliers et qu'il est par conséquent nécessaire d'indiquer.
Nous avons vu que les essais d'anesthésie locale remontent aux premiers temps de la chirurgie. La pierre de Memphis dont parlent Pline et Dioscoride, et qu'on appliquait après l'avoir broyée et délayée dans du vinaigre, n'agissait très-probablement que par l'acide carbonique qui se dégageait dans cette réaction. La compression des troncs nerveux, l'action du froid, avaient été appliqués bien longtemps avant notre époque, et il n'est pas jusqu'à l'acide carbonique qui n'ait été utilisé dans le môme but à la fin du siècle dernier. Cependant ce n'est qu'à partir de la découverte de l'éthérisation que les recherches ont été poursuivies avec persévérance, et dans une direction véritablement scientifique. Dès que les propriétés stupéfiantes du chloroforme et de l'éther furent connues, Simpson eut l'idée de rechercher s'il ne serait pas possible d'obtenir, par leur application locale, une anesthésie limitée à la partie sur laquelle on voulait agir. Il se livra sur les animaux à des expériences comparatives, à l'aide de tous les stupéfiants préconisés jusqu'alors, et reconnut au chloroforme une supériorité marquée sur tous les autres. 11 parvint, en l'employant soit sous forme liquide, soit à l'état de vapeur, à engourdir la sensibilité de la peau, mais à un degré insuffisant pour annuler la douleur dans une opération. Il constata de plus que les applications de chloroforme avaient le double inconvénient de congestionner fortement les tissus et de déterminer un sentiment de brûlure souvent intolérable (1). Nunneley et Leeds, en répétant les mêmes essais, arrivèrent au même résultat. A la même époque, Jules Pioux se livrait à des tentatives plus sérieuses à la faveur de l'éther. Après avoir établi que l'amputation ne pouvait que rarement triompher du tétanos, et que les inhalations d'éther et de chloroforme avaient été jusqu'alors impuissantes dans cette terrible complication, il pensa qu'il serait possible de
(I) De la production de l'anesthésie locale parle chloroforme chez, les animaux inférieurs et chez l'homme, par le professeur J.-Y. Simpson (d'Edimbourg-). {Union inédicale 1848, p. 371, 395.) '
la prévenir par une étliérisation locale, en dirigeant directement les vapeurs anesthésianles sur les surfaces saignantes immédiatement après les opérations (1). Cet espoir était d'autant plus fondé que Flourens et Longet avaient démontré, l'année précédente, que l'application de l'éther liquide ou h l'état de vapeur, faite sur un nerf mixte mis à découvert dans un point de son trajet, le rend insensible dans le point élhérisé et dans tous ceux qui sont au-dessous ; cependant les résultats que Jules Roux obtint de réthérisalion locale ne furent pas assez concluants pour l'engager à persévérer dans cette voie.
Deux ans après, Âran reprit cette question à un tout autre point de vue. Il employa l'anesthésie locale pour calmer les douleurs spontanées. Après avoir essayé diverses substances, il s'arrêta à Yélher chlorhydrique chloré. En appliquant sur la région malade un morceau de linge imbibé de 15 à 30 gouttes de ce liquide, et en le recouvrant d'un morceau de toile cirée, il parvint à calmer rapidement les douleurs névralgiques et rhumatismales, ainsi que celles qui accompagnent les maladies articulaires (2). Ces résultats, communiqués à l'Académie des sciences, n'eurent aucun retentissement. En 1853, Hardy, médecin accoucheur à Dublin, appela l'attention des chirurgiens sur le même sujet. Il employa avec un succès complet les vapeurs de chloroforme pour combattre le symptôme douleur dans les maladies internes. Il les dirigeait sur les parties malades à l'aide d'un petit soufflet en caoutchouc (3). Charrière fils rapporta cet appareil en France, et il fut employé avec quelques succès le 8 février 185i, par Nélaton, pour ouvrir un abcès du pied (4). On s'empressa d'essayer ce procédé dans les autres liôpitaux, mais il échoua d'une manière à peu près Complète entre les mains de Yelpeau, de Michon, de Giraldès, de Gosselin, de Guersant, de Jobert, d'Ad. Richard. Paul Dubois et Moissenet furent plus heureux, et ce dernier rendit compte h la Société des hôpitaux des résultats vraiment inespérés qu'il avait obtenus par l'appareil de Hardy. Ce moyen n'en fut pas moins abandonné; mais, dans le cours de la discussion soulevée par cette communication, Guérard annonça à la Société qu'il avait obtenu des effets très-satisfaisants en substituant l'éther liquide aux vapeurs de chloroforme, et en le faisant évaporer à l'aide d'un ventilateur de son invention. Richet, qui, en 1849, avait vainement essayé de produire l'anesthésie locale avec la liqueur des Hollandais et avec le chloroforme, reprit ses
(1) De V amputation et de l'éthérlsme dans le tétanos traïunatique, par le docLeur Jules Roux, chirurgien en chef de la marine à Cherbourg-. (Union médicale, 1848, ft. 356, 359.)
(2) Note sur la médication anesthésique locale, lue à l'Académie des sciences par Aran, médecin du bureau central. {Union médicale, 1848, p. 62i.)
(3) Dublin médical Journal, novembre 1853, p. 206. (Galette des hôditaux, 1854, p. 79, 89.)
(4) Ga)ieite des hôpitaux, 1854, p. 68, 69.
J. RoCHARD. — Chirurgie franc. 32
expériences avec l'élher, sur l'invitation de Guérard, et obtint, dix fois sur seize, une insensibilité assez complète pour lui permettre d'ouvrir sans douleur des panaris, des abcès, des phlegmons profonds. îl en fit l'objet d'un long mémoire qu'il lut le 10 mai 1854., à la Société de chirurgie (1). La plupart des assistants exprimèrent la pensée que l'éther n'agit, en pareil cas, que par la réfrigération que détermine son évaporation rapide, et qu'on obtient le même résultat, d'une manière plus simple et plus sûre, en employant la glace et les mélanges réfrigérants. Ce dernier moyen avait été remis en vogue, quelques années auparavant, par James Arnott (de Brighton). Après quelques essais encourageants faits en Angleterre, il l'avait mis en usage avec succès dans les salles de Velpeau (2), et un certain nombre de chirurgiens l'avaient adopté pourïes opérations qui se pratiquent sur les doigts et sur les ortei-ls, et notamment pour l'extirpation de l'ongle incarné et de l'exostose sousunguale. Depuis cette époque il est resté dans la pratique, et nous avons eu nous-même l'occasion d'y recourir plusieurs fois (3).
Des essais de même nature se poursuivaient à la même époque à la faveur du gaz acide carbonique; son emploi remontait déjà à une époque fort reculée. En 1772, Percival y avait eu recours pour calmer les douleurs de certains ulcères ; mais malgré quelques tentatives encourageantes faites en 1794 par Ingen-Housz, Beddoes, John Ewart, et plus récemment par Mojon (1834), il était tombé dans l'oubli, lorsque Simpson le fit revivre et conseilla l'emploi des douches de gaz acide carbonique dans les affections douloureuses de l'utérus et des organes voisins (cancer utérin,. névralgies utéro-vaginales, dysuries, irritabilité vaginale, etc.). En 1851, .Follin répéta les mêmes expériences et en obtint les. meilleurs effets dans le cancer de l'utérus (4). Six ans après, l'acide carbonique comparut; devant la Société de chirurgie, et il y fut constaté que si les douches d'acide carbonique procurent un soulagement rapide et durable dans les affections utérines, elles sont de nul effet lorsqu'on les applique sur la peau saine, et ne sauraient être utilisées pour les opérations (5).
L'électricité vint à son tour payer son tribut à l'anesthésie locale. En 1858, un dentiste américain, Francis (de Philadelphie), annonça qu'il était parvenu à arracher les dents sans douleur à l'aide de l'électricité. Il se servait de l'appareil de Clarke; un des fils était attaché à la
(1) Bulletin de la Société de chirurgie, t. ÏV, p, 519.
(2) Bulletin de l'Académie, t. XV, p. 85.
(3) James Arnott se servait d'un mélange de deux parties de glace et d'une de sel marin. Ad. Richard proposa d'y ajouter un cinquième de chlorhydrate d'ammoniaque, et parvint à obtenir un froid de 16° et une insensibilité assez profonde pour permettre de désarticuler un doigt. Demarquay a fait en 1858 des expériences comparatives avec l'éther et la glace, et donne la préférence à celle-ci.
(4) E. Follin, De l'anesthésie par le gaz acide carbonique. {Archives générales demédecine, 5e série, t. VIIÎ, p. G18, nov. 1851.)
(5) Bulletin de la Société de chirurgie, 1857, t. VIT, p. 178.
clef OU au clavier que l'opérateur saisissait en se garnissant la main avec une étoffe de soie, le second était tenu dans la main du patient. Les choses ainsi disposées, le courant électrique était établi, et la dent extirpée sans qu'il en résultât de douleur. Francis communiqua ces ré sultats au sous-comité des sciences et des arts attaché à l'Institut de Pensylvanie, ce comité répétales expériences et fit un rapport favorable. Les dentistes américains s'emparèrent de ce moyen simple et inoffensif, le bruit s'en répandit en France, et au mois de septembre 1858, deux dentistes de Paris, G. Gorge et A. Préterre, écrivirent à l'Académie de médecine pour lui proposer des modifications à l'appareil et au procédé de Francis. Les chirurgiens de Paris, mis en demeure de s'occuper de cette question, se livrèrent à des essais qui ne réussirent que très-imparfaitement. Morel-Lavallée seul fut assez satisfait de ceux qu'il fit à Saint- Antoine avec l'assistance du dentiste Bygrave. En Angleterre, le Gollége des dentistes se montra encore moins favorable à l'anesthésie galvanique, et depuis ce moment on y a complètement renoncé. Les tentatives faites pour appliquer le même moyen à la pratique des opérations sanglantes n'ont pas eu plus de résultats, malgré les succès obtenus par -Morel- Lavallée à l'hôpital Saint-Antoine et par Fonssagrîves à l'hôpital maritime de Cherbourg (1).
Tous ces échecs n'avaient pas découragé la chirurgie; elle continuai, à poursuivre la solution du problème difficile qu'elle s'était posé, lorsque la pulvérisation des liquides médicamenteux fit son apparition dans la thérapeutique. Giraldès le premier signala la possibilité de se servir d'un des nombreux apareils qui venaient d'être inventés, et en particulier de celui de Luër, pour l'anesthésie locale (:2). Cette idée avait passé inaperçue lorsqu'elle fut reprise par un chirurgien anglais nommé Richardson. Dans une note publiée le 3 février 186G dans the Médical Times and Gazette, il fit connaître le moyen dont il se servait pour produire l'insensibihté à l'aide de la pulvérisation de l'éther. Son appareil, reposant sur les mêmes principes que ceux qui avaient été appliqués en France aux usages de la thérapeutique interne, fut bientôt mis à l'essai des deux côtés du détroit (3). On reconnut sur-le-champ que la pulvérisation, qui favorise si puissamment l'évaporation des liquides, avait fait faire un véritable progrès à l'anesthésie locale, et les essais faits par
(1) Morel-Lavallée a pu pratiquer sans douleur plusieurs incisions en plaçant un des rhéophores dans la main du malade et en fixant l'autre sur la lame du bistouri. Fonssagrives réussit de même dans l'incision de panaris, dans le débridement de bubons ulcérés. L'appareil employé dans les deux cas fut celui de Legendre et Morin. [Gazette des hôpitaux, 1858, p. 558, 589.)
(2) Article Anesthésie du Nouveau Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques, t. II, p. 254.
(3) Pour la description de l'appareil de Richardson, voyez l'article Anesthésie chirurgicale du Dictionnaire encyclopédique, t. IV, p. 485. Il fut modifié en France par Sales-Giron.
500 L'ANESTHÈSIE CHIRURGICALE. [184]-
Labbé à la Salpètrière, et par Demarquay à Beaujon, prouvèrent que cette fois les faits répondaient aux promesses de la théorie. L'insensibilité s'obtient en quelques minutes et coïncide avec un abaissement de température de douze à quinze degrés au-dessous de zéro. Elle est assez complète et assez profonde pour permettre de pratiquer de petites opérations (1).
La pulvérisation a été appliquée depuis à d'autres liquides que l'élher. Delcomenète (de Nancy) a employé avec succès le sulfure de carbone, qui produitun abaissement de température beaucoup plus considérable, lorsqu'on le laisse tomber goutte à goutte sur la partie à insensibiliser, en activant l'évaporation avec un soufflet. Fournie s'est servi avec avantage d'un mélange à parties égales de chloroforme et d'acide acétique cristallisable, et il prétend même que, sous l'influence de ce moyen, l'insensibilité s'étend jusqu'aux couches profondes (2). Bigelow (de Boston) a donné la préférence au rhigolème, l'un des produits de la distillation du pétrole, en raison de sa grande volatilité, mais il n'a pas été essayé en France.
Tous ces procédés, nous l'avons déjà dit, agissent de la même façon; ils déterminent l'anesthésie par le refroidissement, ils n'ont donc pas d'avantage bien marqué sur la glace et les mélanges réfrigérants, et c'est pour cela sans doute que leur usage ne s'est pas vulgarisé. Quant à l'aneslhésie locale, elle n'a pu jusqu'ici s'appliquer qu'à un petit nombre de régions et à quelques opérations légères. C'est une méthode d'exception qui n'a que peu d'importance lorsqu'on la compare à son aînée qu'elle ne parviendra probablement jamais à détrôner.
ARTICLE II
§ 1. — Avantages et inconvénients de l'anesthésie.
Il est complètement inutile aujourd'hui d'insister sur les avantages de l'anesthésie. Depuis la vaccine, c'est le plus grand service que l'art de guérir ait rendu à l'humanité. Cette splendide découverte est surtout appréciée par les chirurgiens dont les débuts remontent à une époque antérieure ; ils se souviennent de la terreur, des angoisses que l'idée d'une opération inspirait aux malades, et des résistances qu'ils avaient à vaincre. Il fallait l'imminence de la mort, ou l'aiguillon de douleurs atroces pour décider les patients ; ils ne s'y résignaient qu'après une
(1) De ranesthésie locale, par MM. Belbèze et Bourdillat, internes des hôpitaux de Paris. {Union 7néclicale, 1866, t. 30, p. 523, 559.)
(2) Fournie, De la chloracétisation, nouveau moyen de produire ranesthésie locale. {Comptes rendus de t'Académie des sciences, 1861, t. LUI, p. 1066.)
longue lutte pendant laquelle s'échappait parfois le moment opportun, et quand venait l'instant d'agir, cette émotion, jointe à la souffrance, compromettait souvent le résultat. Il suftit de comparer le sombre tableau qu'offraient alors les salles d'opération à la façon dont les choses se passent aujourd'hui, pour que la question soit jugée. Certains de ne pas souffrir, les malades se décident sans peine à subir l'action de l'instrument; ils voient venir le moment sans crainte, ils l'affrontent sans grande émotion, et quand ils se réveillent, c'est dans un état de calme et de bien-être qui contraste avec l'éréthisme dans lequel étaient plongés ceux que l'on opérait autrefois. Ces conditions sont évidemment plus rassurantes au point de vue du résultat définitif, et les statistiques de Simpson, les relevés de Roux, de Bouisson, de Burguière, ont prouvé fque, pour des opérations identiques pratiquées dans les mêmes hôpitaux et sur la même classe de sujets, la moyenne de la mortalité s'est abaissée depuis la découverte de l'anesthésie. En comparant les résultats obtenus dans les hôpitaux de Paris pendant une récente période de dix années, avec les relevés faits dans les mêmes hôpitaux par Malgaigne de 1836 à 1841, Ulysse Trélat a trouvé que la moyenne des décès s'était abaissée de près d'un cinquième pour les amputations réunies de la cuisse, de la jambe et du bras (1). Sans exagérer la valeur toujours contestable des statistiques, il est donc permis de considérer l'emploi des anesthésiques comme étant favorable au résultat définitif des opérations; mais toute médaille a son revers, et il faut bien mettre dans la balance les cas de mort foudroyante qu'il leur est arrivé trop souvent de causer. Le moment est venu d'aborder cette question que nous n'avons fait qu'effleurer jusqu'ici, et d'exprimer notre opinion personnelle, sans faire passer sous les yeux du lecteur les innombrables pièces de ce procès qui est encore pendant à cette heure. Nous le ferons d'autant plus volontiers que notre manière de voir s'écarte de celle de beaucoup de gens, et que vingt -cinq années d'expérience l'ont fait passer chez nous k l'état de conviction inébranlable.
Les dangers que présentent les anesthésiques, et le chloroforme sur tout, sont incontestables, mais leur importance a été exagérée au delà de toute raison. Ils n'ont rien de fatal, d'inévitable; il est possible, en s'entourant de précautions convenables, de les prévenir dans l'immense majorité des cas (nous sommes bien tenté de dire toujours). Lorsqu'on se met en contradiction avec les idées généralement reçues, on est tenu d'en donner les raisons, et c'est ce que nous allons faire. Le nombre des cas de mort par le chloroforme s'élève, d'après les dernières stalis-
(i) Mémoires de l'Académie de médecine, l. XXVII, p. i"!!. — Nous n'avons pas cité la statistique bien plus favorable encore de Simonin, parce qu'elle porte sur des chiffres trop faibles. {Comptes rendus des travaux de la Société de médecine de Nancy, 1869.)
tiques, à deux cent cinquante pour le monde entier. Il y aurait lieu de retrancher de ce total les suicides, les morts par imprudence; il serait également rationnel d'en éliminer celles qui reconnaissent évidemment pour cause l'oubli le plus complet des précautions les plus élémentaires. On ne saurait en effet porter, sans injustice, au passif du chloroforme les accidents survenus entre les mains des dentistes opérant sur des malades assis, sur des femmes emprisonnées dans leur corset, sur des gens qui sortaient de table. Mais comme, d'une autre part, tous les décès n'ont pas été publiés, on peut supposer que ces deux causes d'erreur se détruisent, et prendre pour constant le chiffre de deux cent cinquante quenous avons établi plus haut (1). Est-il raisonnable, nous le demandons, s'effrayer, comme on le fait, de chiffres semblables, lorsque c'est par millions que se comptent les individus qui ont respiré du chloroforme pendant ce laps de temps? La question de vie ou de mort est toujours posée, a dit Sédillot, lorsqu'on a recours aux anesthésiques; sans nul doute, mais quel est l'acte de la vie dans lequel ne se pose pas celte redoutable question ? Chassaignac a comparé un des premiers, et avec une raison parfaite, le danger des anesthésiques à celui des chemins de fer. Aujourd'hui, les chemins de fer français font en moyenne deux mille victimes par an, c'est, du moins ce qui résulte des récentes statistiques de Tardieu. La question de mort se pose donc dans des proportions assez redoutables toutes les fois qu'on monte en wagon; or, quel est le voyageur qui s'en préoccupe lorsqu'il se met en route pour ses affaires, pour ses plaisirs ou pour un simple caprice? Nous n'opposerons pas au funèbre bilan du chloroforme les statistiques bien autrement chargées de la plupart des médicaments toxiques ('2) et des plus minces opérations de la chirurgie, parce qu'on peut toujours répondre à de pareilles raisons par une fin de non-recevoir. Nous nous abstiendrons également de faire valoir l'argument tiré de la pratique des innombrables chirurgiens qui ont manié le chloroforme pendant un quart de siècle sans avoir à déplorer le moindre revers, parce que les faits individuels sont sans valeur dans les questions soumises à la loi des grands nombres. Nous nous en tiendrons aux statistiques collectives. Chapmann estime que le chloroforme fait périr un individu sur seize à vingt mille anesthésiés; en Crimée, où les conditions les plus déplorables se trouvaient réunies, on a enregistré deux décès sur trente mille inhalations. La statistique produite par le docteur John Morgan (de Mercer's Hospital) est beaucoup moins
(1) Ce total donne une moyenne annuelle de dix décès, mais comme les applications du chlorofoime ont toujours,^té croissant, il est probable qu'aujourd'hui le nombre annuel des victimes est plus considérable. Le Médical News dit en avoir enregistré vingt-cinq en 1869.
(2) Simpson a prouvé que les médicaments toxiques causaient en Angleterre beaucoup plus de morts que le chloroforme. L'opium à lui seul y a empoisonné six cent trente-deux individus de 1863 à 1867. (Gazette hebdomadaire, 1870, p. 188.)
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favorable au chloroforme (1), mais elle nous paraît avoir été dressée pour les besoins de la cause, et même, en la prenant au sérieux, qu'est-ce qu'une chance de mort de plus sur trois mille, à ajouter à celles qu'on affronte lorsqu'on subit une opération sérieuse? ^Cette proportion nous paraît cependant énorme, invraisemblable, lorsque nous nous reportons à ce qui s'est passé sous nos yeux. Depuis 1847, le chloroforme est exclusivement employé dans les hôpitaux maritimes, dans les hospices civils et dans les rangs de la population des ports de guerre, à bord des navires de l'État et dans toutes nos colonies. Tous ces éléments réunis constituent un ensemble de plus de cinq cent mille individus avec vingt-cinq hôpitaux et plus de mille médecins qui tous appartiennent au corps de santé de la marine, ou lui ont appartenu. Ce sont assurément là des chiffres respectables et sur lesquels il est permis de raisonner. Eh bien, depuis vingt-cinq ans., il n'est pas survenu un seul décès par le chloroforme dans nos ports, à bord de nos navires ni dans nos colonies (2). Cette immunité, nous persistons à l'attribuer à la manière don on procède dans la marine et qui n'a pas varié depuis vingt-cinq ans. ]yous ne dirons rien des précautions habituelles. Il est parmi nous de règle absolue de ne jamais agir que sur des malades à jeun, couchés et dépouillés de leurs vêtements. Les appareils de la respiration et de la circulation ont été interrogés avec soin, et un médecin habitué à cette pratique est exclusivement chargé de l'administration du chloroforme. Il surveille le pouls, la respiration, le faciès, les mouvements de son malade, et ne s'occupe pas de l'opération. Nous ne confions jamais cette importante fonction à nos élèves, et encore moins à des infirmiers bien salariés^ ainsi que cela se pratique à Boston, au dire du docteur Curtis (3). Ces dispositions, nous le répétons, sont banales, mais il n'en est pas tout à fait de même du mode d'administration, et c'est le point sur lequel nous devons insister. Le chloroforme, on le sait, traverse très-rapidement le torrent circulatoire. Claude Bernard a démontré que quand on
(1) En combinant, dit-il, les statistiques américaines et anglaises, on trouve le résultat suivant :
Éther 4 morts|pour 90815 inhalations, 1 pour 23204
Chloroforme 53 — 152260 — 1 — 2873
Mélange de chloroforme et d'éther. . 2 — 11176 — 1 — 5588
Bichlorurc de méthylène ,. . . 2 — 10000 — 1 — 5000
'{Bulletm de thérapeutique, loco cit., t. LXXXIII, p. 5i5.)
(2) Lorsqu'il y a douze ans Berchon signala ce même fait, Richet lui répondit que ■c'était une assertion sans preuve. Cette objection n'est plus admissible aujourd'hui. Tous les rapports de fin de campagne, tous ceux des médecins en chef des colonies, sont dépouillés et analysés par la rédaction des Archives de médecine navale, et depuis dix ans que dure cette publication, pas un cas de mort par le chloroforme n'a été -signalé dans ces documents officiels. Nous venons d'en recevoir de nouveau l'assurance ■de notre ami Le Roy de Méricourt, directeur de la rédaction.
(3) Gazette hebdomadaire, 187-i, p. 18.
l'administre à très-petites doses, il est éliminé au fur et à mesure, et l'anestliésie ne se produit pas. Par contre, si ses vapeurs passent dans le sang en trop grande abondance, le but est dépassé et la mort est imminente ; mais ce n'est pas la quantité de vapeurs inspirées qui constitue le principal danger, c'est leur état de concentration. L'action du chloroforme est complètement analogue à celle de l'alcool, qui ne détermine que l'ivresse quand il est étendu d'eau, et qui foudroie comme l'acide cyanhydrique lorsqu'il est ingéré pur et en quantité suffisante (1). Pour que le chloroforme soit inoffensif, il faut donc que ses vapeurs ne puissent pénétrer dans la poitrine que très-étendues; qu'elles y soient portées par un courant d'air large et direct, et que la surface de laquelle elles se dégagent soit à une distance suffisante de la bouche du malade. Il faut de plus que ces conditions soient réalisées sans que le chirurgien ait besoin de s'en préoccuper. Ces précautions, nous ne l'ignorons pas, sont connues de tout le monde; elles ont été recommandées de tout temps, mais de tout temps aussi elles ont été négligées dans la pratique. Comment les réaliser en effet avec cette compresse qu'on persiste à présenter comme le meilleur des appareils? Nous avons vu maintes fois mettre ce moyen en pratique, et nous sommes surpris que les cas de mort soient si rares quand on s'y prend ainsi. On commence par répandre quelques gouttes de chloroforme sur un morceau de linge, et on l'agite à vingt ou vingt-cinq centimètres de la bouche du malade, qui, bien entendu, n'éprouve absolument rien; on en verse davantage, on rapproche les distances, puis peu à peu on arrive à mettre la compresse si près de la face du patient qu'il suffit d'un moment d'inattention pour qu'elle lui coiffe la bouche et qu'il n'ait plus d'autre alternative que celle d'être asphyxié parce qu'il ne respire plus, ou empoisonné parce qu'il respire trop de chloroforme. Le danger est absolument le même quand on roule cette compresse en cornet, lorsqu'on y introduit une boulette de charpie, ou quand on se sert d'une éponge. Le libre accès de l'air, son mélange avec le chloroforme ne sont pas mieux garantis. Il est véritablement incroyable que des conditions de cette importance soient abandonnées au hasard, qu'il n'y ait rien de réglé dans l'exécution d'une pratique qui compromet la vie du malade, lorsque les plus petits détails de la plus mince opération sont indiqués avec tant de précision dans les traités de médecine opératoire; et nous sommes en droit de penser que si nous n'avons jamais eu d'accidents à déplorer, cela tient à ce que nous procédons d'une autre manière.
Les deux conditions sans lesquelles il n'y a pas à nos yeux de sécurité
(1) Nous avons été témoin d'un cas de ce genre chez un portefaix de Brest qui venait d'avaler en deux fois, et à quelques minutes d'intervalle, un demi-litre d'alcool, tel que le livre aujourd'hui le commerce, c'est-à-dire à 94o à peu près. Après avoir bu le second quart, il chancela, fit deux ou trois pas en titubant et tomba mort sur le pavé.
possible sont réalisées de la façon la plus satisfaisante par le cornet en usage dans la marine et qui fut imaginé, en 1847, par A.-A.-M. Reynaud, alors premier chirurgien en chef au port de Brest (1). Ce récipient, car il ne mérite véritablement pas le nom d'appareil tant il est simple, a été décrit et figuré par E.Berchon dans une note adressée, le 23 juin 1857, à l'Académie de médecine (2) et insérée dans la Gazette des hôpitaux. Ce journal en a entretenu ses lecteurs à diverses reprises (3). Notre confrère a. reproduit ses observations, en 1861, dans un mémoire plus complet qu'il adressa à la Société de chirurgie et auquel Richet fit l'honneur d'un long et consciencieux rapport (4). Les médecins de la marine ont porté le cornet Reynaud en Crimée, et il a été adopté avec empressement dans les ambulances françaises et anglaises ; ils en ont répandu l'usage dans l'Amérique du Sud, en Chine et en Cochinchine. 11 est décrit et favorablement apprécié dans tous les ouvrages qui traitent de l'anesthésie; le professeur Richet, qui ne lui reconnaissait pas d'avantage sérieux en 1861, a fini par l'adopter dans son service à l'Hôtel-Dieu; mais, en somme, son usage ne s'est pas répandu comme on aurait pu s'y attendre. Ce n'est pas que nous attachions à ce moyen si simple une importance exagérée, mais les conditions qu'il réalise sont capitales, et nous demeurons convaincu qu'en les observant strictement, de quelque façon qu'on s'y prenne, on parviendra à se mettre à l'abri, dans l'immense majorité des cas, des accidents qui ont compromis le chloroforme au point de porter les chirurgiens de Lyon et de Boston à le proscrire d'une manière absolue.
Ce qui précède indique assez que nous ne partageons pas leur manière de voir, mais elle est soutenue avec trop d'ardeur et de conviction pour que nous la laissions passer sans examen. L'éther, dont ils vantent l'innocuité et les avantages, est, de l'aveu de tout le monde, un anesthésique moins puissant, et partant plus infidèle que le chloroforme; il agit plus lentement, est moins facile à manier et exige l'emploi d'appareils bien autrement compliqués que le modeste cornet dont nous nous servons et que le premier venu peut confectionner, au moment du besoin, avec une feuille de carton et un morceau de flanelle. L'éther échoue souvent, il est difficile d'obtenir par son emploi la résolution musculaire indispen-
(1) Le cornet Pieynaud est devenu réglementaire dans la marine, c'est-à-dire qu'il est compris dans la nomenclature des objets délivrés aux bâtiments, mais son usage n'est imposé à personne. A cet égard, comme en tout ce qui touche au traitement des malades, toute liberté d'action est laissée aux médecins de la marine.
(2) Bulletin de l'Académie de médecine, t. XXII, p. 925.
(3) Gazette des tiôpilaux, 1857, p. 355. Voyez aussi les n"^ 90, 91 et 93 du même recueil, p. 359, 363, 370.
(4) De l'emploi niétJiodique des aneslhêsiques, et principalement du cliloroforme, à l'aide de l'appareil réglementaire dans le service de santé de la marine, par E. Berchon. Paris, 1831. Voyez le rapport de Richet dans le Bulletin de la Société de chirurgie, 1861, 2e série, t. II, p. 464.
506 L'aNESTHÉSIE CHIRURGICALE. [1847-
sable pour opérer avec facilité la réduction des luxations, des fractures, celle des hernies, et le redressement des ankyloses. Nous nous souvenons encore d'avoir été plus d'une fois obligé d'y renoncer, après en avoir consommé des quantités assez considérables, chez les sujets robustes et peu impressionnables que nous rencontrons d'habitude dans nos hôpitaux (1). L'ivresse que procure l'éther est plus bruyante, plus indiscrète, plus compromettante que celle du chloroforme, et dure beaucoup plus longtemps. Ce sont là, nous nous empressons d'en convenir, des inconvénients de peu d'importance et qu'on ne saurait mettre en parallèle avec les dangers de mort, mais nous avons dit ce que nous pensions de ceux-là, et l'éther d'ailleurs n'est pas non plus d'une innocuité parfaite. Nous ne sommes plus au temps où Hayward parcourait l'Europe pour trouver un cas de mort par cet anesthésique (2). Depuis lors, ils se sont assez multipliés pour rendre cette recherche inutile. Dans un relevé fait en 1862, Maurice Perrin et Ludger-Lallemand enregistraient déjà onze décès, dont trois survenus pendant l'opération même. Cinq ans après, Kedd en comptait quarante-quatre, et à Boston seulement la Société de médecine, dans son enquête, en a constaté quarante et un (3). Enfin Lyon a eu aussi ses malheurs à déplorer. Pétrequin était mal informé lorsqu'il affirmait le contraire en 1866. L'année suivante, un cas de mort, communiqué par Laboyenne à la Société médicale, y provoqua une enquête qui révéla sept cas de mort survenus en quinze ans, et dont six se rapportaient à une période antérieure aux affirmations de Pétrequin (4). Le docteur Gayet, rapporteur de la commission, fit, il est vrai, les plus louables efforts pour mettre l'éther hors de cause, en attribuant la mort à la syncope, à l'hémorrhagie , à la pénétration de l'air dans les veines, etc., mais il est évident, comme l'a fait observer Gualdès, que si l'on procédait ainsi à l'égard des victimes du chloroforme, on arriverait également à l'absoudre de la plupart de ses méfaits. Cette enquête remonte déjà à six ans, et depuis lors il n'est guère d'années qu'on n'ait enregistré quelques malheurs du même genre survenus
(1) Nous ne l'avons, il est vrai, jamais porté à 2 kilogrammes, comme on l'a fait à l'hôpifal deMassachuset/s, où la dose moyenne, par malade, est de 203 grammes, et où il s'en consomme 250 kilogrammes par an. Voyez la lettre du docteur Curtis (de Boston) au rédacteur du British médical Journal. {Ga%.ette hebdomadaire., 1873 p. 810.)
(2) Hayward, Remarks on Anesthesia and agents employed to produce it. {British and foreign medico-chir. Revieiv, octobre, 1859, p. 480.)
(3) Giraldès, article Anesthésiques du Nouveau Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques., t. II, p. 227. Ce fait a été démenti par le Boston médical and surgicalJournal, numéro du 19 décembre 1867. (Voyez Gazette hebdomadaire, 1868, p. 144.) Pourtant le docteur Marduel en a signalé quatre survenus à Boston dans le même trimestre.
. (4) Voyez l'exposé sommaire de ces faits dans la Gazette hebdomadaire, 1867, p. 753. Le rapport du docteur Gayet a été communiqué à la Société, de chirurgie le 6 novembre, et à l'xicadémie de médecine le 12 novembre 1867.
soit en Amérique, soit en Angleterre, où, comme nous l'avons dit, une réaction assez marquée se produit depuis quelque temps contre le chloroforme (1). Tout cela ne prouve pas que l'éther soit plus dangereux, nous sommes même tout disposé à croire le contraire ; mais cependant, si l'on tient compte du petit nombre de chirurgiens qui l'emploient, on arrive à penser que la différence est légère et qu'elle ne suffit pas pour compenser les avantages que le chloroforme présente par ailleurs. Nous croyons donc qu'il faut s'en tenir à ce dernier, malgré l'anathème fulminé contre lui à Lyon et à Boston, mais en s'entourant de toutes les précautions que réclame son emploi et sur lesquels nous n'avons déjà que trop insisté.
§ 2. — Applications de l'anesthésie, son influence sur la chirurgie.
Nous ne pouvons songer à approfondir toutes les questions que soulève l'emploi des anesthésiques. Nous avons dû passer sous silence ce qui a trait à leur action physiologique, à la nature des accidents qu'ils provoquent et aux moyens d'y remédier, nous nous tiendrons dans la même réserve en ce qui concerne leurs applications. L'exposé chronologique des faits, leur appréciation au point de vue de l'influence qu'ils ont exercée sur les progrès de la chirurgie, peuvent seuls trouver place dans un travail comme le nôtre. Nous laisserons donc de côté ce qui n'intéresse que la thérapeutique médicale et même l'obstétrique, car chacun sait qu'en France on n'a pas suivi l'exemple donné par les Anglais et qu'on n'y emploie le chloroforme que dans les cas exceptionnels qui nécessitent une intervention chirurgicale (2). L'anesthésie se résume pour nous dans les deux grands faits qui dominent son histoire; elle supprime la douleur, elle permet d'annihiler la contraction musculaire. De ces deux propriétés, la première est la plus importante et la mieux appréciée. Sous ce rapport, nous l'avons déjà dit, son efficacité est complète, absolue ; elle peut aller aussi loin et se prolonger aussi longtemps que peut l'exiger l'opération la plus cruelle et la plus laborieuse, mais plus l'agent dont nous disposons est énergique et plus nous devons nous montrer réservés dans son emploi. Il est des opérations si peu douloureuses, si promptement exécutées, qu'il est imprudent de faire courir aux malades une chance de mort, quelque faible qu'elle soit, pour leur
(1) Les cas de mort s'y sont multipliés dans ces dernières années d'une façon inquiétante. Le British medicalJournal du 2 juillet 1870 en relatait dix-sept nouveaux du 1" janvier 1869 au 30 juin 1870.
(2) Quelques chirurgiens y ont pourtant recours dans les accouchements naturels. Nous citerons entre autres le docteur Campbell, qui a pris la défense de cette pratique dans un mémoire inséré dans le journal de thérapeutique. (Charles-James Campbell, Mémoires sur Vanesthésie obstétricale. Journal de thérapeutique de Gubler Irc année, 10 février 1874, V 3.)
en dérober le spectacle ou pour leur en épargner la souffrance. A cet égard, il n'y a pas de règles à tracer; chaque malade a sa manière de sentir, sa susceptibilité particulière, et le chirurgien doit en tenir compte. Nous nous sommes, pour notre part, depuis longtemps tracé notre ligne de conduite; nous n'imposons le chloroforme à personne, mais nous ne le refusons jamais. Nous avons eu plus d'une fois la faiblesse de consentir à l'administrer pour des opérations dentaires, pour des incisions de panaris, etc. , mais nous ne l'avons jamais fait qu'à regret. La règle est de s'y refuser quand il s'agit de ces opérations; on est également forcé d'y renoncer pour celles qui ne peuvent se pratiquer que dans la position assise ou qui nécessitent la coopération intelligente du malade. Enfin on ne doit y recourir qu'avec une extrême réserve dans les grands traumatismes et lorsque la dépression des forces constitue par elle-même un danger.
Nous n'attachons pas autant d'importance aux contre-indications tirées de l'état nerveux, de la faiblesse du malade et des habitudes d'alcoolisme. Les sujets les plus nerveux sont ceux dont le chloroforme triomphe le plus facilement; les femmes, les enfants s'endorment avec une promptitude merveilleuse, souvent sans lutte et sans agitation. L'état spasmodique occasionné par la crainte se dissipe aux premières inspirations et fait place au calme le plus profond. Les sujets débilités sont dans le même cas. Nous avons maintes fois soumis au chloroforme des malades qui semblaient n'avoir plus que le souffle, des femmes arrivées au dernier degré d'épuisement à la suite d'hémorrhagies utérines, et nous n'avons jamais eu à nous en repentir (1). Quant à l'alcoolisme chronique, il ne nous arrête pas davantage. Les blessés que nous recevons dans nos hôpitaux ne sont pas tous des modèles de tempérance, mais s'ils sont plus difficiles àaneslhésier que les autres, si la période d'agitation est plus longue et la lutte plus vive', nous finissons toujours par en triompher en forçant les doses, et les suites sont exactement les mêmes. Quant à l'ivresse existant au moment de l'opération, nous ne pouvons pas savoir quelles en seraient les conséquences, parce que nous n'administrons jamais le chloroforme que lorsque le sujet esta jeun.
L'insensibilité anesthésique, disait Robert, a rendu plus de services aux malades qu'aux chirurgiens; il est plus aisé d'agir sur un patient qui comprend la nécessité de rester immobile que sur un sujet qui a perdu conscience de ses actes et se livre aux mouvements les plus désordonnés. Celane nous semble vrai qu'en partie; d'abord il est de règle d'at-
(1) Il nous est arrivé de maintenir pendant quarante-cinq minutes dans l'état d'insensibilité le plus complet une femme chez laquelle nous avions à pratiquer l'extirpation laborieuse d'un g^ros polype utérin, et qui était devenue presque exsangue à la suite d'hémorrhagies répétées. La décoloration des muqueuses, la faiblesse du pouls: étaient telles, que nous ne nous y décidâmes que sur ses instances réitérées, et tout se passa au gré de nos désirs.
tendre, pour commencer, que la période d'excitation soit passée, et puis n'est-ce donc rien que cette sécurité, que ce calme que l'opérateur puise dans le sommeil tranquille de son patient? Nous ne sommes plus habitués à voir souffrir; les cris nous troublent, ils nous ôtent la liberté d'esprit, la sûreté de la main, et nous n'en voulons d'autres preuves que l'inauguration de ces méthodes nouvelles que personne n'aurait osé proposer, que pas un malade n'aurait acceptées si l'anesthésie n'en avait pas annulé les atroces douleurs.
En tous cas, l'observation de Robert ne saurait s'appliquer au second ordre de services que lesanesthésiques nous ont rendus. La possibilité de produire à volonté la résolution musculaire a transformé la thérapeutique des maladies articulaires. On se souvient encore des moyens illusoires qui ont été jadis proposés pour vaincre la résistance que les efforts inconscients des malades opposent à la réduction des luxations. La saignée poussée jusqu'à la syncope, Témélique à dose nauséeuse, l'opium, l'ivresse même qu'on avait cru ennoblir en la provoquant à l'aide du vin de Champagne laudanisé, les interpellations brusques que Dupuytren mettait en œuvre avec un art qui n'appartient pas à tout le monde, tout cela avait été successivement abandonné, et de guerre lasse on s'en tenait à l'emploi de la force brutale, lorsque l'anesthésie est venue lever la difficulté. Aujourd'hui la réduction des luxations récentes s'opère sans effort, sous l'infîuence de tractions modérées, et nous ne voyons plus dans les salles d'opérations ces anneaux scellés dans le mur et ces aides attelés à la file sur les lacs extenseurs. Nous avons bien encore les mouffles, mais elles ne sont plus utilisées que pour les luxations anciennes, et dans ces cas-là même le chloroforme aide puissamment leur action. Nous en dirons autant des roideurs articulaires, des fausses ankyloses, dont le redressement s'opère aujourd'hui avec une hardiesse et un succès inconnus à nos devanciers. Enfin l'anesthésie musculaire que produit le chloroforme est l'auxiliaire le plus puissant que le chirurgien puisse appeler à son aide dans la réduction des hernies étranglées. Elle a supprimé tous les moyens du même genre auxquels on avait recours, sans leur accorder beaucoup de confiance, pour paralyser les muscles de l'abdomen et le diaphragme, pour vaincre la résistance des anneaux. Elle sert en même temps de pierre de touche. Lorsque, après avoir pris les précautions d'usage et mis en œuvre les moyens ordinaires de la thérapeutique, on ne parvient pas à réduire une hernie à la faveur du sommeil anesthésique, on doit tenir pour certain qu'elle ne rentrera pas (3t que l'opération est la dernière ressource; on peut la pratiquer alors séance tenante et sans réveiller le malade, en gagnant ainsi de longues heures au grand bénéfice du succès de l'opération.
La découverte de l'anesthésie a été, comme on le voit, le point de départ d'une véritable révolution en médecine opératoire. En supprimant la nécessité d'agir avec promptitude, elle a détrôné cette chirurgie