I. l!ocii.\RD, — Chirurgie franc
Ges chiffres donnent la mesure de l'importance que l'ovariotomie- a prise depuis une douzaine d'années et des perfectionnements qui y ont été apportés. Nous sommes loin de l'époque où le nombre des morts égalait celui des guérisons. Ce progrès, du reste, était facile à prévoir. La connaissance plus approfondie de ces tumeurs et de leur diagnostic a rendu les méprises plus rares ; les chirurgiens, plus confiants, n'attendent pas aussi longtemps avant d'opérer; ils ne toui^menlent plus les kystes par des traitements inutiles, et se trouvent ainsi moins souvent aux prises avec les adhérences, résultat fréquent des ponctions trop répétées. L'expérience a perfectionné le manuel opératoire, les ovariotomistes ont acquis par l'exercice une habitude qu'ils n'avaient pas à leurs débuts, et ils ont vu le chiffre proportionnel de leurs succès s'accroître d'année en année.
Malgré celte atténuation dans la mortalité, l'extirpation des ovaires n'en est pas moins une opération terrible, mais la maladie à laquelle elle s'adresse est plus terrible encore. Les kystes abandonnés à euxmêmes déterminent presque toujours la mort ; le traitement médical est radicalement impuissant ; la ponction simple procure un soulagement momentané, mais elle hâte la terminaison funeste en épuisant la malade par l'activité qu'elle imprime à la sécrétion pathologique. Les injections iodées ne constituent qu'une assez triste ressource, elles ne s'adressent qu'à une catégorie très-restreinte de tumeurs, et pour celles-là même on y a presque complètement renoncé ; l'ovariotomie reste donc seule, en présence de l'immense majorité des cas, avec ses dangers, mais avec ses chances de guérison prompte et radicale. En somme, elle n'est pas plus redoutable que d'autres opérations qu'on n'a jamais songé à proscrire, et lorsqu'on pense que, depuis son introduction dans la pratique, elle a sauvé la vie à plus de deux mille femmes, on oublie celles dont elle a abrégé les jours, on revient de ses anciennes préventions, et sans partager l'enthousiasme de ceux qui la considèrent comme la plus belle conquête de la chirurgie moderne, on l'accepte comme une ressource et comme un véritable progrès.
Lorsque l'ovariotomie fit ses débuts en Angleterre et en Amérique, de nombreuses erreurs de diagnostic furent commises. Souvent les opérateurs, croyant s'adresser à des kystes de l'ovaire, tombèrent sur des tumeurs de l'utérus; les uns laissèrent l'opération inachevée, d'autres passèrent outre et enlevèrent la matrice en totalité ou en partie. A cette époque le diagnostic des tumeurs fibreuses et fibro-cystiques de l'utérus était considéré comme impossible et leur ablation comme une témérité inexcusable. Boyer avait prédit qu'elle ne se pratiquerait jamais; Simpson l'avait qualifiée d'absurde, et Nélaton déclarait que toute opération dirigée contre les tumeurs fibreuses interstitielles était impraticable. , Aujourd'hui leur diagnostic peut être établi avec une précision suffisante, et quelques chirugiens pensent que leur extirpation, quoique hérissée.
de difficultés et de dangers, n'est cependant pas au-dessus des ressources de l'art. Le 16 février 1869, Kœberlé communiqua à l'Académie de médecine la relation d'une opération de ce genre qu'il avait pratiquée, de parti pris, avec un plein succès, six mois auparavant (1). A cette époque, il avait déjcà extirpé six fois la matrice envahie par des tumeurs fibreuses, et il avait obtenu trois guérisons.
L'année suivante, Boinet présenta à l'Académie de médecine un long mémoire sur ce sujet (2). Il en avait fait l'objet d'une étude approfondie, en analysant, avec le plus grand soin, les soixante-dix-neuf observations publiées jusqu'à cette époque. Quatorze fois l'opération n'avait pu être terminée, et cinq de ces malades avaient succombé; sur vingt-trois extirpations n'ayant intéressé que les tumeurs, il y avait eu quinze morts et huit guérisons, toutes relatives à des fibromes pédicules ; enfin quarantedeux opérations, dans lesquelles il avait fallu enlever l'utérus en totalité ou en partie, avaient donné trente-deux morts et dix guérisons. Total, cinquante-deux morts, dix-huit succès, neuf opérations inutiles. Le chiffre proportionnel des décès surpassait, on le voit, les résultats les plus désastreux de l'ovariotomie à ses débuts, et l'auteur, en terminant ce funèbre inventaire, concluait au rejet absolu de l'opération dans tous les cas où elle devait s'étendre à la matrice elle-même. Cette opinion fut partagée par Demarquay, qui avait été nommé rapporteur de la commission chargée d'examiner ce travail. Il concluait, comme Boinet, qu'il ne faut pas toucher aux tumeurs fibreuses ou fîbro-cystiques, lorsqu'elles sont compatibles avec la vie, et que dans les cas plus graves, il faut les respecter encore, parce que la mort est la conséquence presque fatale de la perte de sang et de l'ébranlement de toute l'économie. L'Académie, tout en se proposant de revenir plus tard sur cette importante question, adopta les conclusions du rapport (3).
Les tumeurs de l'utérus ne sont pas les seules qui aient été prises pour des kystes de l'ovaire et qui aient conduit à pratiquer des opérations auxquelles on ne songeait pas. Le 19 novembre 1867, Péan présenta à l'Académie de médecine une jeune fille de vingt ans à laquelle il avait extirpé la rate, trois mois auparavant, par suite d'une erreur semblable. Après avoir ponctionné et vidé le kyste, il s'aperçut qu'il appartenait à la rate. Il se décida alors à l'enlever par fragments, après avoir lié toutes les branches inférieures de l'artère splénique et jeté sur l'épiploon gastro-hépatique quatre ligatures métalliques pour embrasser les vaisseaux
(1) E. Kœberlé, Extirpatio7i d'une tumeur fibro-cijstique de la matrice du poids de 14 kilogrammes et demi, guérison. {Gazette hebdomadaire, 1869, p. 135, 163.)
(2) Boinet, De la gastrotomie dans les cas de tumeurs fibreuses utérines, interstitielles, péri-utérines, et dans les tumeurs fibro-cystiques, mémoire présenté le 26 avril 1870 à l'Académie de médecine. [Galette hebdomadaire, 1873, p. 117, 198, 285, 298 , 369, 447, 461.)
(3) Bulletin de l'Académie de médecine, 1872, t, XXXVil, p. 1062, 1075. '
courls. 11 fallut détruire par le fer rouge toute la partie supérieure de la tumeur constituée par la rate hypertrophiée. Cette effrayante opération, qui dura deux heures, n'eut pas de suites fâcheuses; la jeune fille était complètement guérie lorsque Péan la présenta à l'Académie de médecine (1).
Le rein a été extirpé plusieurs fois par suite de méprises analogues, et notamment par Gilmore (de Mobile). Sur une négresse de trente-trois ans, enceinte de quatre à cinq mois, il prit un rein flottant pour un kyste de l'ovaire et l'extirpa. La malade eut le bonheur d'en réchapper (2). D'autres faits du même genre ont été enregistrés par la presse étrangère, mais le seul cas dans lequel on ait enlevé le rein de parti pris appartient au professeur Simon (d'Heidelberg), et c'est encore l'ovariotomie qui l'y a conduit. Il avait pratiqué cette opération pour un kyste tellement adhérent qu'il lui avait fallu enlever en même temps l'utérus et l'ovaire droit. L'uretère gauche, compris dans la masse extirpée, avait été coupé; la malade avait guéri, mais en conservant une fistule sous-ombilicale qui communiquait avec le tronçon du col utérin et le vagin, de telle sorte qu'une sonde introduite par l'orifice anormal allait sortir par la vulve. L'urine coulait incessamment par les deux ouvertures et déterminait des excoriations douloureuses. Après avoir vainement cherché à triompher de cette infirmité par l'autoplastie, Simon se décida à pratiquer l'extirpation du rein. Une incision verticale faite dans la région lombaire le conduisit directement sur cet organe; il l'énucléa sans difficulté et l'enlleva, après avoir jeté une forte ligature sur les vaisseaux rénaux. La maqade résista à celte seconde opération comme ta la première, et au bout de quatre mois elle était complètement guérie (3). Nous ne pensons pas ue cette conduite trouve beaucoup d'imitateurs.