CHAPITRE VI
PROGRÈS FAITS EN CHIRURGIE d'ARMÉE DEPUIS 1814.
Nous avons montré, dans la première partie de cet ouvrage, à quel degré de splendeur la chirurgie militaire s'était élevée en France sous le premier empire. Une pratique essentiellement active, logique dans sa hardiesse, simple et ingénieuse dans ses moyens, des règles précises et incontestées, une organisation sanitaire dont les imperfections étaient rachetées par le dévouement, l'esprit de discipline et la longue expérience des champs de bataille, tout cet ensemble, qui faisait l'admiration de
(1) Voyez cette observation dans la Gazelle médicale, 1867, p. 738.
(2) American Journal of médical sciences, janvier 1873.
(3) L'observation communiquée par Paul Liebrcich à la Société médico-chirurgicale de Liège a été reproduite dans la Gazelle hebdomadaire, 1870, p. 317.
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l'Europe, s'élait englouti avec le prestige de nos armées, clans le grand désastre de 1814. La France, écrasée sous ses revers, épuisée par vingt ans de lutte, laissa s'effacer peu k peu toutes ces traditions, et les quarante années de paix qui suivirent ne lui permirent pas d'en fonder de nouvelles. Pendant qu'elle se repliait dans les souvenirs de son passé, les nations voisines, profilant de son exemple et de ses malheurs, développaient lentement les éléments de leur puissance militaire, et plus tard elles ont su les approprier aux conditions nouvelles imposées à l'art de la guerre par la science et par l'industrie. Les progrès ont plutôt porté sur l'armement que sur la stratégie, que le génie de Napoléon avait portée à son apogée. Tout le monde sait comment le fusil à silex, à canon lisse, à courte portée, à tir incertain, a fait place aux- armes de précision, qui sont maintenant en usage chez toutes les nations civilisées, et h quel degré de puissance meurtrière est parvenue cette artillerie moderne de laquelle dépend aujourd'hui le sort des batailles (1).
Une transformation plus radicale encore s'est opérée dans l'art naval. Depuis ISii, la marine a traversé deux grandes phases qui ont complètement changé les conditions de l'attaque et de la défense. La vapeur, en se substituant à la voile, a donné à nos escadres une précision, une rapidité de mouvement dont la tactique a dû tenir compte. Les vaisseaux cuirassés sont venus à leur tour remplacer les navires en bois, et l'artillerie a dû proportionner ses calibres à l'épaisseur toujours croissante de ces murailles de fer (2). L'application de l'éperon à ces masses formidables, l'invention des torpilles font entrevoir des perspectives nouvelles, mais ces redoutables engins sont encore à l'essai : la chirurgie navale n'a pu enregistrer à leur égard qu'un petit nombre de faits qu'il est impossible de généraliser, et tout ce qu'elle peut prévoir aujourd'hui, c'est que son rôle se trouvera singulièrement réduit dans les batailles de l'avenir.
La chirurgie militaire, en revanche, n'a eu que trop d'occasions de constater la puissance des armes nouvelles et l'étendue de la tâche que ces perfectionnements lui ont imposée. La précision et la rapidité du tir ont rendu les combats plus courts et plus meurtriers ; sa longue portée a neutralisé l'arme blanche, et la substitution des projectiles explosifs aux boulets pleins a multiplié les blessures produites par les éclats d'obus. L'accroissement du chilfre des armées a donné à l'organisation une importance décisive et porté le nombre des morts et* des blessés à
(1) Voyez, pour la description des armes et des projectiles en usage dans les armées modernes, L. Legouest, Trailé de chirurgie d'armée, 2^ édition, IS'^S, p. 7.
(2) Nous en sommes aujourd'hui aux plaques de 35 centimètres, au canon de 32 centimètres pesant 35 tonnes, et 50 tonnes avec l'affût, et lançant des boulets de 350 kilog. A l'étranger on est allé plus loin encore : on y étudie en ce moment des pièces pesant 60 et 80 tonnes sans l'affût.
des propoiiions effrayantes (1). L'impossibilité de relever sur le champ tous les hommes mis hors de combat, l'encombrement qui se produit dans le rayon qu'embrassent de pareils champs de bataille, les épidémies qui en résultent, ont posé à la chirurgie militaire des problèmes presque insolubles. Nous allons toutefois rendre compte des efforts qu'on a faits pour les résoudre, en suivant dans cet exposé l'ordre que nous avons adopté dans la première partie de notre travail.