‹ Histoire de la cité d'AlethChapitre 4 sur 6 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

La Petite-Bretagne ne devait pas rester long-temps en paix. Un orage qui grondait au loin, s'approchait de plus en plus : Clovis, pour achever l'ouvrage d'un fondateur devait se montrer cruel et perfide. En attendant que l'orage éclate, un saint religieux, nommé Aaron, aussi réfugié de la Grande-Bretagne, selon les uns, Armoricain d'origine suivant les autres, vient en 507 (0, n la tétc de plusieurs autres religieux, fixer sa demeure sur le monticule élevé, entouré de marais, dénudé et désert, qui se trouvait au N.E. d'Alelh, et que couvrent aujourd'hui les troiscinquièmes de la ville de Saint-Malo.

H s'y bâtit une petite chapelle et un couvent, sur la partie la plus élevée et la plus au nord. Bientôt après, vinrent se fixer autour du monastère, quelques pauvres pêcheurs de la Kance, et quelques pâtres dont les troupeaux paissaient dans les prairies circonvoisines.

, Saint Aaron s'appliqua à faire revivre, parmi ses disciples, l'esprit des premiers chrétiens, qui n'avaient qu'un cœur et qu'uno âme et de désirs que pour le ciel. Après avoir passé 36 ans sur < e roc, qui prit de lui le nom de Rocher d' Aaron, il y mourut vers l'an 543, consumé d'austérités.

Nous avons anticipé sur les dates, afin de suivre l'ange de la solitude, qui venait de sanctifier l'asile qu'il s'était choisi, et qui tîovait devenir si célèbre par la suite. Nous revenons à Clovis qui, en l'année 508, avait reçu d'Anastase I er , Empereur d'Orient, les titres de Patrice, de Consul et d'Auguste. Ce prince, qui avait établi le siège de son empire à Paris, déshonore, Tannée suivante, son titre de roi très-chrétien et sa mémoire ; il fait tuer

(i) M. Porée Du Parc fixe une époque bien antérieure à celle-ci.

successivement Sigebert, roi de Cologne ; Regnacaire, roi de Cambrai ; Cararic, roi de Terouane ; Regnonier, roi du Mans. Les autres princes de la famille de Mérovée disparurent également tour à tour, afin que le peuple franc ne reconnût plus qu'un maître. Budic, roi de la Petite-Bretagne, subit le même sort.

Aussitôt après le décès de ce dernier, les Frisons, au nom du monarque français, font une troisième irruption dans l'Armorique, en chassent les enfants du roi défunt, et les contraignent à se réfugier en Angleterre.

Clovis, qui ne pouvait souffrir de voisins puissants, se déclare maître du pays breton, et y envoie des lieutenants pour le tenir asservi à son autorité. Il fait battre, à Bennes, des tiers de sous d'or, dont on retrouve encore aujourd'hui quelques-uns dans les cabinets des curieux, convoque, le 10 juillet 511, à Orléans, le premier concile national depuis rétablissement de sa nation dans les Gaules. Ce maître unique ne jouit pas long-temps du fruit de ses travaux et de ses crimes. 11 mourut le 27 novembre de celte même année, à l'âge de 45 ans, créateur d'une monarchie la plus belle, comme la plus ancienne de l'Europe. Notre province tomba en partage à son fils Childebert premier, roi de Paris.

« C'est l'origine de la mourance de la Bretagne, que les Bre- » tons instruits n'ont pas niée. Ils se sont bornés à soutenir, d'a- » près la vérité des faits, que l'hommage dû par leurs princes aux » rois de France, était une simple marque de respect, d'alliance » et de paix, en un mot un hommage franc, et non un hommage » lige, qui, comme on sait, obligeait le vassal à des servitudes » plus ou moins onéreuses et humiliantes. » (Manet.)

A cette époque, il y avait en Bretagne trois populations distinctes et d'origines différentes. Les Armoricains ou Indigènes, qui habitaient les côtes et la Domnonèe ; les Bretons insulaires que les émigrations y avaient amenés ; enfin, les Lètes, c'està-dire, les étrangers : parmi ces derniers les Gaulois dominaient. Cette diversité de peuple y rendait la eouronne difficile

a potier, surtout ayant sans cesse à repousser les incursions dé* barbares.

Un an s'était écoulé depuis la mort de Clovis, lorsque Hoël, Surnommé le Grand,, fils aîné de Budic(0 et huitième roi de Bretagne, quitta l'Angleterre, qu'il habitait depuis quatre années, dans le dessein de reconquérir, sur le (ils du monarque français, l'héritage paternel. Arthur, chevalier de la Table Ronde, arrièrepetit-fils de Constantin et son parent, régnait alors dans cette partie de l'île qu'on appelait Cambrie : Parent généreux, il offrit au prince fugitif des troupes pour rentrer dans ses états.

Hoël attaqua d'abord Corrold, chef des Frisons, qui commandait dans le pays d'Aleth, remporte sur lui une victoire signalée, et s'empare successivement de toutes les autres places (*). Childebert et Clotaire, qui concertaient des projets contre la Bourgogne, firent la paix avec Hoël, dont ils admiraient les exploits, et l'engagèrent à se transporter à Paris. Le roi breton se rendit en 522 à l'invitation qui lui avait été faite ; dans l'entrevue qui eut lieu, les trois princes se lièrent d'amitié et se firent des présents réciproques. Mais comme durant l'absence de Hoël, le royaume de Bretagne était resté sous la domination française, les historiens français ne donnèrent point à ce prince, même après la conquête de sés étais, le titre de roi, que tous ses prédécesseurs avaient porté : il n'y eut que ses sujets et les Anglais qui le reconnurent pour tel.

Vers cette époque, la Cambrie fut affligée d'une contagion cruelle que l'on nomma peste jaune, parce que tous ceux qui en étaient frappés mouraient teints de cette couleur. On dit qu'elle provenait d'une nuée fort basse qui s'était abattue sur la terre ; ses vapeurs puantes et épaisses l'avaient engendrée dans le pays. Cette terrible maladie donna lieu à de nouvelles transmigrations d'insulaires qui, pour se soustraire à ce fléau, débarquèrent sur lia côte.

(1) Geffroy de Mootmouth ; Gallet, etc.

(2) M. Augustin Thierry affirme qu'il y avait un gouverneur frank à Rennes*

En 538, après vingt années d'apostolat dans sa terre natale, Saint Malo (•), conduit par les décrets de la Providence, accompagné de Brandon, son ancien maître, deux autres religieux Rivan et Domnech, et de plusieurs autres personnes, aborde à Y lie Harbour (*) , et se rend directement auprès du vénérable Aaron (»).

La coutume dans l'église d'Angleterre était, qu'outre les évôques fixes, Ton y ordonnât on certain nombre d'ivêquei régionnaires, c'est-à-dire, sans titre d'évêché et sans être attachés à aucun siège particulier. Ces sortes de pasteurs étaieot des missionnaires apostoliques qui soulageaient, dans leurs travaux, les prélats titulaires ; ils accompagnaient les diverses portions de leur troupeau afin de soutenir leur ferveur, partout où la violence des guerres, si fréquentes en ces temps-là, les forçaient d'aller chercher un asile. Depuis que le sceptre eut passé dans les mains de Constantin et de ses successeurs, l'austérité de la vie chrétienne s'était relâchée, les maximes sévères de l'Evangile étaient oubliées ; et ces peuplades, que ravageait la guerre» vouaient un culte secret aux principes et aux vices du paganisme. Les dignes prélats qui remarquèrent ces changements déplorables en furent alarmés : ils se déterminèrent à arrêter cet ordre de choses, si odieux à leur vertu.

Saint Malo, que ses talents avaient rendu recommandante; fut désigné, dès l'année 518, pour grossir le nombre de ces saints ouvriers. Revêtu de cette haute dignité, le nouveau pontife ne se permit plus un seul moment de repos ; il parcourut l'Angleterre; il visita même les Orcades, et partout sa douce éloquence produisit des effets merveilleux, en confirmant dans la foi les chrétiens qu'il prêchait. Mais le temps était venu que son apostolat,

(i) Ou Maclovius, ou encore Machutes.

(») Célak là que se trouvait le port principal «TAleth, et où s'arrêtaient les navires qui tiraient trop d'eau pour parvenir au havre de cette ville. Aussitôt que le pays eut embrassé le christianisme, on y bâiit une petite chapelle à Saint Antoine. Le terme à'Harbour s'est conservé dans la langue anglaise, où il signifie, comme dans son origine, port, hâvre, lieu de refuge pour les navires, — MaifIX.

(s) Dont acte. —Polis Do Paic,

dans sa terre natale, devait se terminer. La Providence inspire au cœur du pieux évêque le désir de ne pas abandonner les pauvres brebis qui, comme tant d'autres, avaient été obligées de venir en Armorique, chercher un repos que ne leur offrait plus leur patrie. Saint Malo donc, semblable à cet ange de l'Apocalypse, dont parle Saint Jean, nous arrivait avec le seul livre de l'Evangile à la main.

Le bon vieillard qui occupait le monticule accueillit avec tous Jes transports de la joie la plus vive et comme un envoyé du ciel, l'illustre étranger qui ne se doutait pas alors que ce lieu désert, au milieu d'un marais, qui n'inspirait au voyageur que la tristesse et l'éloignement, deviendrait, six cents ans plus lard, le siège d'un évêque ; qu'une ville célèbre y serait bâtie et qu'elle se glorifierait de porter son nom.

Il y avait un an que Saint Malo jouissait des douceurs de l'hospitalité la plus cordiale, lorsque Saint Lunaire, Léonor ou Léonore, s'établit dans la forêt d'entre la llance et XArguenon, en un lieu nommé P on tuai, et donna naissance à la paroisse de son nom('). Ce terrain, qui était alors tout couvert de bois, fut défriché et rendu habitable par le secours de ses moines, taudis que lui allait prêcher l'Evangile. Fils du roi Hoël 1 er , il naquit en 510, dans la Cambrie, à l'époque où son père, poursuivi par Clovis, avait été contraint d'y chercher un asile.

Quoique la cité d'Aleth eût reçu depuis long-temps les premières semences de l'Evangile et que sou église comptât treize pontifes, cependant un très-grand nombre de ses habitants était

(l) La commune de Sainl-Lunaire qui fait partie de l'arrondissement de Saint- Malo, n'est éloignée que de 5 kilomètres à l'O.S.O. de celle dernière ville. Les fidèles du lieu honorent la mémoire du pieux fondateur, sous le nom de Saint Léonor. Avant la révolution, on voyait dans l'église les reliques du Saint ; sa tete était dans un reliquaire d'argent et deux autres ossements dans des reliquaires de bois d'ébène vitres. Depuis la révolution de 89 le tombeau du Saiut v est absolument vuide. Celle paroisse, où l'on compte de 7 à 800 habitants, est on bord de la mer, et fournît à la marine des hommes vigoureux et d'excellents matelots.

encore plongé dans les ténèbres de l'idolâtrie la plus grossière. Comme elle était alors une des villes fréquentées par les navigateurs et les commerçants étrangers, la dépravation des mœurs y était portée à son comble. Cette vue déchira le cœur de Saint Malo, qui se sentit pressé d'aller évangéliser les infidèles du lieu, et choisit le jour de Pâques pour commencer parmi nos ancêtres son pieux et laborieux ministère.

Sur le bruit qu'il devait célébrer les saints mystères dans l'église d'Aleth, la dévotion y conduisit les fidèles, la curiosité y attira les payens. Lorsque le sacrifice fut achevé, il se mit à prêcher, avec tant de force et d'éloquence, l'excellence de la religion du Christ, que la foudre n'a pas des effets plus surs ni plus prompts. Les larmes coulaient en abondance, signes certains des impressions de salut qu'il faisait au fond des cœurs. Saint Malo s'apercevant que l'église était trop petite pour contenir la foule qui augmentait sans cesse, en prit occasion d'aller sur la place publique continuer son discours. Il y mit le même feu et en recueillit des succès plus grands encore. Tous les assistants demandèrent avec instance au bienheureux apôtre la grâce du baptême, et le prièrent de vouloir bien venir de nouveau les catéchiser, pour les mettre en état de recevoir avec fruit ce sacrement. Saint Malo le leur promit, et vint en effet ponctuellement durant les trois années qu'il continua à résider au monastère d'Aaron. Au bout de ce temps, Budoc, évêque d'Aleth, et d'origine armoricaine, mourut et laissa le diocèse sans pasteur en chef.

Hoêl I er , ayant reconnu le mérite de Malo, ne balança point dans le choix qu'il fit de lui pour le mettre à la tête du diocèse d'Aleth. Ayant obtenu le consentement des prêtres et des fidèles de la contrée, suivant l'usage du temps, il prie les prélats circon voisins de venir l'introniser, et il le fait proclamer, en 541, évêque fixe de l'église veuve (0. Childebert était roi de Paris, Vigile souverain pontife et Baldus archevêque de Tours.

(i) Dont acle. — Posée Du Parc.

Dans le nouveau poste que la Providence lui avait réservé, le zèle de notre saint patron s'enflamma de plus en plus, et ne garda d'autres mesures que celles qu'indiquent la prudence et que recommande cette charité chrétienne qui sert tout le monde sans nuire à personne. Santé, repos, richesses, il n'eut plus rien à lui. Malo, en consacrant ainsi tout à son église et aux pauvres, apparut comme un nouveau soleil et attira à la foi le reste de payens qui jusqu'alors avait résisté à la grâce de J.-C. Baptitatis Vir sanctus Urbis Alethensis civibus. Sa maison épiscopale, dont il ne reste pas le moindre vestige, était située entre la chapelle actuelle de Saint-Pierre et l'anse de la Montre ; il porta le nombre de ses chanoines à soixante-dix, pour l'égaler à celui des religieux que renfermait le monastère d'Aaron.

Il est probable, sans qu'on puisse le justifier par aucun titre, que le clergé inférieur, jusque là dépositaire de la seigneurie d'Aleth, du consentement do peuple, l'associa et lui déféra les honneurs civils. L'église avait acquis peu à peu celte seigneurie par le consentement du sénat des payens, à mesure qu'ils se convertissaient.

Après avoir fourni une carrière toute angélique, Saint Aaron termina paisiblement ses jours sur son rocher, en l'année 543. Ses dépouilles mortelles furent inhumées dans la chapelle cénobiale, bâtie au même endroit où l'oratoire, renouvelé plusieurs fois, subsiste aujourd'hui. L'évêque Malo, pour ne pas laisser tomber le monastère, en prit la direction et fit beaucoup de bien aux pauvres religieux qui l'habitaient. Le saint pontife ne s'en tint pas là : au lieu où il avait reçut l'hospitalité, il fit bâtir une église paroissiale après avoir obtenu du roi de Bretagne la propriété de tout le roc.

Hoël, dit le Grand, mourut en 545, après un règne de trentedeux ans, et laissa, de son mariage avec Aima Pompa (0, six enfants, qui sont : Jean, qui prit le nom d'Hoël, Conober ou

(i) Sainte Tompce fut enterrée dans la paroisse de Langoat, près Trégiùer.

Canao, Bu die, Yarocb, Macliau et Tugdual, qui fut le premier évéque de l'Exobie, aujourd'hui Tréguier. Les cinq derniers prirent le titre de Comtes de Bretagne, et partagèrent les états du roi Hoël et vécurent quelque temps en bonne intelligence.

Hoël II avait succédé à son père ; mais Canao, son frère, dévoré du désir de régner, fit périr le roi dans une partie de chasse qu'il lui proposa et força la veuve de lui donner sa main. Ce prince, aussi cruel qu'ambitieux, commença de la sorte, en 547, cette longue et sanglante tragédie qu'il continua en faisant mourir deux autres de ses frères ; les deux derniers échappèrent à l'assassin en embrassant la vie monastique (*).

Cette dissention entre les descendants d'Hoël I er , donna occasion au roi de France, de ne laisser à chacun d'eux que le litre de Comte. Les prélats d'Armorique ne purent voir sans horreur tant d'attentats et firent des remontrances au meurtrier ; mais lorsqu'ils apprirent que ce prince incestueux se disposait à faire mettre à mort le petit Judual, ou Alain I er , fils unique de son frère Hoël II, ils crurent devoir punir cet excès de barbarie par l'excommunication (*). Ils s'assemblèrent pour délibérer au pied de la montagne de Meni-Brè t en la paroisse de Pedernec, à sept kilomètres ouest de Guingamp.

Ce coup d'éclat, de la part des premiers pasteurs, exalta la fureur du monstre. Le saint pontife Malo essuya une persécution ouverte. On ne se borna pas à épuiser contre sa personne les plus hautes impostures et les outrages les plus indignes ; le bétail, les meubles, les terres appartenant à la cathédrale d'Aleth, furent

(i) S'il faut en croire M. Daru, c'est à cet homme abominable que les romanciers ont donné une affreuse immortalité sous le nom de barbe-bleue» pour avoir empoisonné ou étranglé plusieurs femmes qu'il avait prises successivement.

(s) L'histoire, dit l'Abbé Manet, ne nous a pas conservé la formule alors en usage de ces anathèmes, qui faisaient d'ordinaire trembler les plus hardis ; mais qui dans celte occasion manquèrent leur but.

« Ces sortes de foudres spirituels (Pasquier, Recherches de la Fr. ch. 17) estaient un Baston, dont après escrimèrent trop librement les supérieurs de l'église : ce qui fct venir, par succession de temps, les excommunications en oon-cltaloir. *

enlevés ; les clercs qui la desservaient éprouvèrent toutes sortes d'avanies, et pour comble d'atrocités, après avoir cruellement battu le boulànger de la communauté du rocher Aaron, appelé Riman, on l'abandonna, lié et garollé, sur le bord de la rivière quand la mer monta.

Au milieu de ces désordres, qui eurent lieu en 548, Saint Lunaire était parvenu à cacher le jeune Judual, dans son monastère de Pontual. Là, il reconnut bientôt qu'il fallait au prince un protecteur plus puissant qu'un pauvre prêtre, et il réussit à le faire embarquer de nuit, pour l'envoyer à la cour de Childebert I er . Il était temps, puisque le vaisseau se trouvait encore en vue, lorsque le cruel Ganao arriva à la porte du couvent. Dans l'excès de rage qu'il éprouve d'avoir manqué sa victime, il frappe rudement le saint au visage, tourne bride en enfonçant les éperons dans le ventre de son coursier ; mais en descendant un coteau rapide, le coursier s'abat et roule avec lui dans le fond d'un ravin. Transporté à Nantes, il ne put guérir qu'imparfaitement, malgré l'art de la médecine.

En l'année 553, Saint Malo jugea à propos de tirer de leur tombeau les précieux restes de Saint Aaron, pour les exposer dans une cbâsse à la vénération publique. Ces saintes dépouilles furent transférés dans l'église nouvelle ; et dès-lors le culte du bienheureux commença à se répandre dans divers lieux de la Bretagne (0*

L'année suivante, Saint Samson II, archevêque de Saint-David ou Meneve, dans le comté de Pembroke, en Angleterre, ployant à son tour sous la tempête qui nous avait amené Saint Malo, son parent, débarqua au port d'Alcth. Accueilli par le prélat avec tous les témoignages d'une touchante hospitalité, il se retira à l'abbaye de Dol que notre digne pasteur lui assigna pour demeure.

(l) A l'époque de la révolution, nous ne conservions plus de ce Saint que sa tête et son bras droit, renfermés dans une tête et un bras d'argent dont on parait le maître autel aux jours des grandes fêtes. Ces deur pièces ont disparu sous les maius avides de l'impiété.

C'était là que Saint Samson d'Yorck avait trouvé, cinquante ans auparavant, un asile passager; ce fut là que, comme son prédécesseur, Samson II exerça, envers ses compatriotes, les hautes fonctions du ministère sacré dont il était revêtu.

Un an après son installation (555), Samson fit uo voyage à Paris. Le roi Childebert se prit d'affection pour sa personne et lui permit de continuer à Dol ses fonctions saintes, cë qui donna naissance, avec le consentement du pape Pelage, au nouvel évèché. Comme cet illustre étranger avait été décoré en Angleterre du titre d'archevêque, ses ouailles crurent par là que la qualité d'archevêché devenait acquise au nouveau siège. Et puis, Judual ou Judwal, qui, par une foule de circonstances, était tombé entre les mains du roi Frank, revint de Paris sous les auspices de l'archevêque, qui négocia sa délivrance. Ils se retirèrent l'un et l'autre dans les îles de Jersey et de Guernesey. Judual en reconnaissance de ce que Saint Samson avait fait pour le sauver, favorisa l'entreprise du prélat pour cette prétendue Métropole de Bretagne, lorsque la mort de son abominable oncle, qui eut lieu vers la mi-novembre 560, lui eut rendu ses droits (0.

(<) Suivant M. de la Bordcn'c, Judual n'était roi que de la Doninouéc, qui renfermait les pays entre Poulorson et Morlaix. Son père Jonas (Iloil II) fut assassiné par îles affiliés de Conmor, souverain de cette contrée qui s'étend des Montagnes- Noires à celles d'Arrez, pays de l>ois et de moulagnes, auquel les Bretons donnaient le nom de Pou-Kaev ou Poker; selon Ingoniar,, il faisait sa résidence principale à Keikaùs (aujourd'hui Carhaix). Il se présenta en armes au milieu du trouble universel, imposa son alliance à la veuve du roi assassiné et 8a domination aux Domnonéens ( vers 54o). H ne régnait qu'en tuteur, et, pour rendre son règne définitif, il lui fallait la mort du fils de Jonas, tuais Saint Lunaire parvint à sauver l'enfant, ainsi que nous l'avons raconté.

Son règne devint insupportable pnr ses crimes, et une réaction s'opéra dans la Domnonée. Une armée se forma ; Judwal quitta Jersey et vint se mettre à la léte de cette armée. Conmor livra plusieurs combats consécutifs, où il perdit la vie et la royauté (55$). La dernière bataille se donna dans les montagnes d'Arrez, près du lieu où s'éleva l'abbaye de Relecq (a). L'usurpateur, en effet, reculant devant les progrès de son rival, devait nécessairement se rapprocher de ses domaines héréditaires de Poker, y chercher des renforts et s'v adosser.

(a) C. F. Albert le Grand, p. 53', et 5fî.

Parmi quelques illustres personnages qui étaient venus à la suite de Samson II, on distinguait Saint Magloire, diacre de cet archevêque et son cousin au même degré que Saint Malo, Saint Méen, abbé, et Saint Suliac. Ces vénérables étrangers avaient quitté le rivage de South-Walls, pays plus agité que les flots qui l'environnent, et étaient venus chercher le repos sur notre terre hospitalière. Saint Magloire suivit son chef et monta après lui sur le siège qu'il occupa ; le second alla se fixer à Gaël, et donna plus tard naissance à la petite ville de Saint-Méen ; le troisième s'établit dans les environs d'Âleth, dans un lieu nommé Letau, sur la rive droite de la Rance, où il s'employa à la conversion de ce qui restait d'infidèles dans la contrée. 11 se bâtit un hermitage et y opéra plusieurs miracles ; et après avoir passé quelques années dans cette retraite, qui prit son nom, Saint Suliac fut enlevé du monde. On enterra son corps dans son oratoire, devenu depuis église priorale ou paroissiale. Aujourd'hui on montre, à droite du portail, son tombeau, sur lequel, pendant plusieurs siècles, il n'y eut de figuré qu'une croix.

Cependant l'orage allait toujours croissant et menaçait de plus en plus Saint Malo. Le cruel Canao ou plutôt Conmor (0,

(<) Canao, ou Gonober, régnait sur le Va noetais- Breton ; tandis que Conmor régnait dans la Haute-Cornouaille et la Domnonée.

Grégoire de Tours, qui connaissait Porlbograpbe du nom de Conmor, écrh Chonomorem, et plus bas, pour Conober ou Conoo-ber, que l'identification avec Canao était chose toute simple, il écrit Chonobmnu

La bataille où périt Canao ou Conober, allié de Chramme, se livra, d'après Grégoire de Tours, dans un lieu voisin de la mer. Au contraire, Conmor fut tué et vaincu par Judwal, dans les montagnes d'Arrez.

Conober fut vaincu et tué par Chlolber I er , en'l'an 56o ; c'est-à-dire après la mort de Cbildebert, qui est de 558. Au contraire, la mort et la défaite de Conmor sont antérieures à celle époque.

Chramme avait été l'allié intime et dévoué de Childebert, jusqu'à la mort de ce roi .* d'où il suit que, si Conmor avait encore vécu à l'époque où Chramme vint chercher un refuge en Bretagne, loin de le soutenir k main armée, comme le fit Conober ou Canao, il eût été très-aise de livrer le jeune prince Frank à la

s'acharnait contre notre respectable pontife, qui eut la douleur de voir plusieurs familles puissantes, jusque-là honnêtes, s'unir aux satellites du prince. Dans cette extrémité, il consulte le ciel et lance l'anathême sacré contre les plus opiniâtres. Cela fait, il s'embarque avec quelques-uns de ses religieux, recommandant à Dieu son troupeau fidèle, qu'il abandonna à ses archidiacres. Enfin, il quitte le port d'Aleth au commencement de 558, pour aller ou il plairait à la Providence de le conduire.

« Au bout de quelques jours d'une navigation indéterminée, il » aborda une île, que la légende manuscrite de Marmoutiers » nomme Agents, et que d'autres appellent Agerna, sur la côte » d'Aunis et de Saintonge. En vertu des renseignements qu'il y » prit, il s'achemina vers une autre île voisine, à laquelle la même » légende donne le nom d'Ewra, et d'autres celui d'ZTîa (0, où » se trouvait un saint évêque nommé Léonce, célèbre dans tout » le pays par ses libéralités. » (Manet.)

Ce pontife était Léonce II, archevêque de Bordeaux, qui se trouvait alors en ces parages pour visiter son troupeau, en qualité de métropolitain du pays. Léonce présenta affectueusement le baiser de paix à l'illustre étranger, et le fit s'expliquer sur le motif de son départ d'Aleth et sur l'objet de son voyage. Touché jusqu'aux larmes du récit de Saint Malo, le pieux métropolitain remercia le ciel de lui avoir fait connaître un si grand homme, et à l'heure même il lui désigna en Saintonge une maison spacieuse, où il pût s'établir avec ceux de sa suite ; en outre, il ajouta à ce don des revenus suffisants pour leur entretien.

colère de Chlother I»*, pour se venger, sur l'allié de Childebert, du mauvais lour que lui avait joué celui-ci en relâchant Judwal (aj,

(l) La géographie venant au secoure de l'histoire, ue permet pas de douter que la première de ces îles ne fut Oléron, et la seconde celle d'Aix.

(a) Nous avons emprunte cet article à celui de M. de la Bordcrie, ayant pour titre Princes de la Dom/ionée, dans la Biographie Bretonne, p. 543. Nous préférons donner ces différentes versions que de les commenter. Àlelh appartenait à la Domnonée : que nous importe au fond que le souverain de ce pays eût une royauté restreinte ou une royauté étendue sur toute i'Arinorique, ainsi que le pensent plusieurs auteurs.

En allant prendre possession de sa nouvelle demeure, fixée près d'un bourg do territoire de Brouage, Saint Malo s'arrêta quelque temps à Saintes. Il guérit la fille du comte du lieu, qui avait était mordue par une vipère et qu'on avait condamnée. Ce fait mit au grand jour son mérite. Lorsque les soins de sa métropole attiraient Léonce II dans la Sainlonge, il ne manquait jamais d'aller s'édifier avec Malo.

Pendant que notre saint évêque jouissait d'une paix si méritée, tous les fléaux semblaient fondre tour à tour sur l'ingrate Aleth. Non seulement la famine et la guerre intestine s'y succédèrent, mais une cruelle épidémie, qui en fut la suite, laissa des traces profondes.

L'agitation qui régnait dans les Gaules se faisait ressentir en Bretagne. Là, tandis que Clotaire se jetait sur les états de Théodebad, mort sans postérité, et que son fils Chramme, soutenu par Cbildebert, s'armait contre lui, Canao tentait de s'affranchir de l'autorité du monarque français et de se faire déclarer roi de Bretagne ; mais il ne put y réussir. Au milieu de ce conflit, Childebert mourut, ne laissant que des filles* La loi salique appelait Clotaire à régner sur toute la monarchie des Francs, et ce prince ne connut bientôt plus que des sujets ou des tributaires dans les vastes pays compris entre la Méditerranée, les Pyrennées, l'Océan, le Rhin et Tins, affluent du Danube. Canao, au lieu de chercher à regagner les bonnes grâces du puissant Clotaire, offre au contraire asile à Chramme, révolté, une seconde fois, contre le roi son père. Les deux rebelles ayant réuni leurs forces, vers la mi-novembre de l'année 560, se mirent en personne à la tête de leurs troupes, et attendirent l'armée royale entre Aleth et Châteauneuf M. Après une sanglante mêlée, la

(i) Quelques auteurs ont placé le lieu de la bataille près de Guérande ; nous nous en rapportons à l'Abbé Manet, qui le fixe où nous l'indiquons, ainsi que D. Morice. Toutefois, notre opinion est contraire à ces deux auteurs ; Canao ou Conobert étant roi du Vanne tais-Breton, il est plus probable que c'est à Guérande que se donna cette fameuse bataille.

victoire se déclara en faveur de Clotaire. En fuyant, Canao reçut un coup de javelot et mourut sur-le-champ. Chramme pouvait se sauver sur une flotte qu'il avait sous les murs d'AIeth ; mais ne pouvant se décider à abandonner sa femme et son fils, qui attendaient l'issue de la bataille dans une cabane de pécheurs, il tomba entre les mains de son père qui le condamna à être brûlé vif, lui et les siens : ce qui fut exécuté.

Après cet horrible supplice, Clotaire rétablit hautement l'infortuné Judual dans les biens de son père Hoël II, à la charge de les tenir de la couronne de France, et aux mômes conditions que lui. Toutefois, Aleth et ses environs furent traités eu pays conquis et souffrirent beaucoup. Clotaire mourut Tannée suivante, le même jour et à la môme heure qu'il avait signé l'arrêt du coupable Chramme, laissant la suzeraineté de la Bretagne à Chilperic, roi de Soissons, l'un de ses quatre fils.

Les Alethiens cependant ouvrent les yeux ; et croyant reconnaître comme punitions divines les maux dont ils sont affligés depuis le départ de leur saint évêque, ils confessent que c'est un châtiment équitable des injures et des torts qu'ils lui ont faits. Une pénitence sincère suit de près cet aveu, et un ardent désir du retour du saint accompagne leur repentir. Ils s'assemblent pour cet effet, et lui députent quelques-uns des plus distingués d'entre eux. Le bon vieillard, qui n'avait eu de ressentiment que contre leurs vices, se rend à leurs vœux, et revient à Aleth, où il leur accorda l'absolution canonique. L'histoire remarque qu'immédiatement tout le pays sembla renaître à la santé, à l'abondance, à la joie.

Saint Malo ayant ramené le bonheur et cimenté la concorde parmi les Alethiens, se remit en route pour la Sainlonge, où son grand âge le portait à aller chercher le repos et la tranquillité dont il avait besoin. Mais, avant de se séparer d eux, il leur témoigna le désir d'avoir pour successeur, dans l'évêché d'AIeth, Saint Gurval, son parent et son ancien ami.

a Cette fois il ne laissa pas son troupeau sans gouvernement,

ni ses affaires temporelles sans administrateur ; et tout prouve que, dès ce temps-là, il y avait un corps capitulaire, sans qu'on 6ache de quelles personnes il était composé, séculier ou régulier, quels en étaient les revenus et le nombre des suppôts. Plus tard, par l'acte de donation que fit Rivalon, archidiacre d'Aleth, à l'abbaye de Saint-Florent, de la petite pièce de terre où est aujourd'hui bâtie l'église de la Magdelaine, sous Dinan, en Do), Rivalon, en se qualifiant archidiacre et frère du Comte Godefroy de Dinan, témoigne qu'il y avait un vestige de chapitre. » (Porée Du Parc.)

Toutefois, il faut remarquer ce fait bien important, c'est que, depuis la mort de Maclovius, ou Saint Malo, le gouvernement d'Alcth appartint tout entier aux prélats qui montaient sur le siège de cet évêché ; aucun prince, comte ou baron ne vint révendiquer, ni contester l'autorité des pontifes Alethiens ; eux seuls administraient la cité et les pays qui en dépendaient : désormais l'histoire de cette ville importante, se transmet par leur épiscopat. C'est ici le cas de répéter avec Terlullien : a Citez-nous vos évêques, depuis le premier jusqu'au dernier, car c'est la manière dont use les églises apostoliques, quand elles font le dénombrement, et veulent prouver l'antiquité et la singularité de leurs fondations.»

Léonce, qui célébrait avec ses suffragants le concile tenu à Saintes, en 563, vint au devant de Saint Malo jusqu'au bourg îTArcambiac, qu'on croit être aujourd'hui Ârchingeay. Le digne archevêque, avant de prendre congé de son ami, lui fit présent de cet agréable séjour qui faisait partie des possessions dont jouissait ce métropolitain dans cette province. Deux ans après, ' Saint Malo fut attaqué d'une grosse fièvre, et mourut dans moins d'une semaine, le 16 novembre 565. Léonce ayant été informé de la perte qu'il avait faite, se hâte d'accourir au lieu du décès, où il ordonna de magnifiques funérailles, et fit élever sur sa tombe une superbe église (0.

(0 M. Pabhc Trcsvaux fait vivre Saint Malo jusqu'en 627. L'abbé Maoet, qui s'ert livré à de longues et consciencieuses recherches sur tous les faits qui regardent

Conformément au désir que notre saint patron avait témoigné quatre ans auparavant, les Aletbiens députèrent deux chanoines et deux nobles vers Saint Gurval, dans la Cambrie. Le nouvel élu, après quelques difficultés, motivées sur son grand âge, se rendit aux vœux des députés, repassa les mers et aborda le bâvre d'Aleth. Quelques jours après, en 566, il reçut l'onction épiscopale, sous le pontificat du pape Jean III ; le comte Macliau ré* gnait alors sur la partie de la Bretagne d'où dépendait la cité d'Aleth.

Chéri des bons et redouté des méchants, Gurval reçut des habitants beaucoup d'aumônes, dont il employa une partie à bâtir, en différents endroits de son diocèse, nombre d'églises pour les besoins des fidèles. Il fit principalement achever et décorer celle

les villes d'Alelh et de Saiot-Malo, fait naître le saint évêque en 487, et M. Tresvaux en 547 » ' e P r « m,er de ces écrivains nous semble avoir raison, puisque Saint Aaron le reçut en 558 : dont acte, dit le chanoine Porée du Parc (a). Suivant l'abbé Manet, Saint Malo avait alors 5i ans, mais n'en eût-il eu que 4o, ce qui est au moins présumable ayant déjà 10 ans d'apostolat, il n'aurait pu exister jusqu'en 627.

D'ailleurs, M. l'abbé Tresvaux dit lui-même que Saint Maëlmon, autre évêque d'Aleth, fut élu en 6ad, or entre la mort de Saint Malo et l'élévation de Saint Maëlmon, il y eut les pontificats de Saint Gurval, de Coalfinith, de Saint Enogat et de Saint Armel ; ce fait seul prouverait que M. l'abbé Tresvaux est dans l'erreur, puisque, suivant lui, il y aurait eu quatre évéques sur le siège d'Aleth, depuis 627 à 638 (h),

La plupart des historiens français qui ont parlé du saint, placent son décès en 565 ; c'est aussi l'époque que lui assigne le Bréviaire de Paris. Le savant père Le Cointe de l'Oratoire, et depuis M. l'abbé Fleury, disent que Saint Malo est mort à la date ci-dessus, c'est-à-dire, à 78 ans.

M. Porée Du Parc ajoute : « Du temps qu'Alain second, surnommé le Long, « gouvernail en paix la Bretagne, Billy occupa le siège épiscopal d'Aleth, depuis « l'an 670 jusqu'en 672. Ce petit espace de temps fut illustré par la découverte » des reliques de Saint Malo, dans la ville de X a in les, et transportés à Aleth par » un pieux larcin. Cet évêque plaça ce saint dépôt sur le rocher Aarou : dont » acte (c), »

(a) Testament capitula ire de Porée Du Parc.

(b) Le pontificat de Coalliuilli dura i5 ans, celui de Saint Euogai 26, et Saint Armel siégea 28 ans.

(c) Testament capitulajre de Porée Du Parc.

que Saint Malo avait commencée sur le rocher Aaron ; la dédia à Dieu sous le vocable du saint évêque, la regarda comme une annexe de sa cathédrale, et continua, ainsi que ses successeurs, d'y venir de temps en temps exercer son ministère sacré.

Saint Gurval porta toutes ses pensées vers le soulagement temporel et spirituel de son nombreux troupeau : et rien ne fut oublié par lui* de ce qui pouvait assurer* parmi ses diocésains, l'empire des mœurs, de la religion, de la police et des lois.

Mais s'il attaqua le crime, partout où il le trouva, son zèle eut à lutter surtout contre les restes de ces superstitions insensées qui étaient comme les scories d'un paganisme absurde dont le règne tirait à sa fin. C'étaient des réjouissances dans les premiers jours de janvier en l'honneur de Janus ; à offrir des viandes aux mânes des morts le 22 février [*) ; à se joindre aux infidèles dans les derniers jours du même mois, pour aller faire devant certaines pierres, certains arbres et certaines fontaines, des choses contraires aux cérémonies de l'église ( a ). »

Ce fut pour faire oublier la dernière de ces criminelles observances, que la coutume s'introduisit dès lors de mettre sur les fontaines des Statues de la Sainte Vierge, afin de rappeler les idées religieuses et d'élever des croix sur les montagnes, dans les landes et aux carrefours, où avaient jusque-là dominé les Peutvans et les JHain-Ilirs.

Gurval s'appliqua, mais sans succès, à déraciner la farce originairement idolâtrique du Roi-boit, qui avait lieu le 6 janvier. Les payens pour honorer le Soleil ou la Lune ( 5 ), et les chrétiens sous prétexte de remercier J.-C., qui s'était manifesté aux Gentils en la personne des Mages, y faisaient chacun à lenr manière, un festin où hommes, femmes, enfants, domestiques et

(l) Chez les Romains, dont les Gaulois avaient emprunté celte superstition, Cette fête durait onze jours.

(î) Cétait à la fin de février que ce faisait à Borne la fête des Dieux-Termes , représentés par des bornes, etc. (Arnobe, Lib. i. adv. Gent.)

(s) C'est une question encore indécise parmi les savants, si c'était à Pbœbuj ou à Phœbe que les idolâtres adressaient leurs prières.

voisins étaient conviés. La scène commençait par un gâteau qu'on divisait en autant de parts qu'il y avait de personnes, et dans lune desquelles se trouvait une fève ; la personne qui lavait était investie de la royauté, laquelle choisissait un Roi ou une Reine suivant son sexe : ces deux majestés provoquaient à boire, ( Abbé Manet. )

Les décrets du second concile de Tours, le 17 novembre 566, après s'être élevés contre les ordinations des évêques faites par l'archevêque de Dol 0) sans le consentement de l'ancien métropolitain, déclarèrent diaboliques les usages précités. Comme ce furent les habitants de la campagne qui restèrent le plus opiniâtrement attachés à ces superstitions idolâtriques, le terme de paganus, qui dans le principe n'avait été employé que pour désigner un paysan, un homme des champs, devint dès-lors synonyme de celui de payen, ou sectateur des faux-dieux.

En 569, Saint Gurval, après avoir rempli le devoir d'un vigilant et bon pasteur, se démit d'une administration à laquelle son grand âge et ses infirmités ne pouvaient plus suffire. Il se retira aussitôt dans le monastère de Guern, et se fit remplacer par Coalfinith, l'un de ses archidiacres, dont l'élévation sur le trône épiscopal d'Aleth eut lieu immédiatement : Saint Grégoire était alors archevêque de Tours. Le nouveau pontife bâtit plusieurs chapelles, à l'imitation de ses prédécesseurs, et mourut dans un âge trèsavancé.

Coalfinith, digne de remplacer le grand pontife auquel il avait

(i) Il fut interdit dans cette assemblée (can. g) aux Bretons réfugiés en Armorique, qui ne s'étaient déjà que trop accoutumés a se regarder comme formant dans t église gallicane une église à part, et à contester, en faveur de iXol, les droits de la Métropole de Tours, de persévérer plus long-temps dans cette voie d'égarement, etc.

Nonobstant ce décret, cette église transplantée n'en continua pas moins à n'avoir d'autre lien avec les évêques français, que celui de la foi et de la charité ; et à se gouverner à sa manière.

Vers le milieu du neuvième siècle, Nominoé, pour se faire sacrer Roi, en fit une métropole ; cette affaire ne fut terminée eu faveur de Tours, qu'en 1199.

succédé, s'occupa comme lui à détruire ce qui restait encore de coutumes puériles ou payennes dans son diocèse. La première consistait, rapporte l'abbé Manot, à prendre en certains jours la figure d'une génisse, d'un cerf et de divers autres animaux, et à courir, ainsi déguisé sous ces formes grotesques, en faisant une foule de choses malséantes : selon qu'en fait foi le concile oVAuxerre de l'an 578, où cet abus scandaleux est solennellement condamné.

La seconde se réduisait à observer les éternuments, le chant des oiseaux, les jours auxquels on formait quelque entreprise, et à faire avec du linge ou de la pâle des représentations d'hommes que l'on plaçait sur le bord des grandes routes, pour conjurer le pouvoir des enchanteurs, tempêtaires, donneurs de sorts et autres mal intentionnés.

Une troisième obligeait à jurer sur la tête des bêles à la manière des infidèles en invoquant le nom de leurs fauves divinités.

Une quatrième encore consistait à percher à quelque distance des maisons de petites arbalètes, des culottes d'enfant et autres amulettes, pour conjurer les lutins qui auraient pu venir vider les greniers et les caves : à se mettre à genoux devant la nouvelle lune, etc.

Enfin, le délire était porté si loin en quelques endroits, qu'on allait jusqu'à fouetter les statues des saints lorsque ceux-ci n'avaient pas répondu aux vœux qu'on leur avait adressés. Ces diverses pratiques étaient empruntées des Romains et des Druides.

Ce fut sous le pontificat du pieux Coalfinith, que l'on vit parmi nous la première apparition de la petite vérole. En 583, un an avant la mort du saint évêque, les pluies furent si grandes, que toutes les rivières débordèrent et causèrent de terribles ravages. La terre fut ébranlée par de furieux tremblements et des maladies contagieuses vinrent mettre chaque famille en deuil.

Saint Armel ou Armagile, siégea sur le trône pontifical d'Aleth immédiatement après Saint Coalfinith, sous le Pape Pelage II et le Comte de Bretagne Judual. En 585, la disette fut si grande dans les Gaules et la Bretagne, que les pauvres furent réduits à

faire do paio avec des racioes de fougère. Beaucoup en moururent, et un grand nombre de ceux qui survécurent se vendirent pour esclaves, aOn d'avoir de quoi prolonger leur existence. Six ans plus tard, la Bretagne fut désolée par une nouvelle famine et par une maladie épidémique qui fit périr une grande quantité d'habitants.

L'année 594 fut remarquable par une grande sécheresse qui occasionna une mortalité prodigieuse parmi les bêtes sauvages et domestiques. Dans le cours de cette même année, on vit les Français défaits par les Bretons dans une bataille qui se livra entre Rennes et Vitré. Childebert II, mécontent de l'assistance que Guérech ou Varoch, Comte de Vannes, avait donnée à la cruelle Frédégonde, crut devoir envoyer des forces pour le punir. Les succès des Bretons leur permirent de rentrer en possession des villes de Rennes et de Nantes qui, depuis Clotaire I er , étaient restées au pouvoir des rois de France.

Hoël III, fils aîné de Judual, monta sur le trône Tan 595. Son royaume avait besoin de la paix, et ce prince ne l'ignorait pas ; aussi tourna-t-il ses vues de ce côté. Assez puissant pour résister à ses ennemis, il ne fut jamais le premier agresseur* Sans tirer l'épée, Hoël vécut en paix tout le temps que dura son règne.

En 610, Saint Eoogat, qui a laissé son nom à la paroisse la plus voisine d'Aleth (0, de l'autre côté de la Rance, succéda à Saint Armel, sous le Pape Boniface IV, le Roi de Bretagne Hoël III, et l'archevêque de Tours, Léon Pacharins.

Devenu évêque d'Aleth par l'élection du clergé et du peuple de cette ville, il s'appliqua tout entier à corriger quelques abus qui

(i) Saint-Enogat, bourg à 4 kilomètres de Saïot-Malo, son chef-lieu d'arrondissement, et à 7 kilomètres ouest de Dinard : on y compte quinze cents habitants. L'an i3a4, Olivier et Geoûroi de Montfort fondèrent, dans ce territoire, F église de Saint-Jacques et de Saint-Philippe, nommée jadis V Hôpital-Bechet y pour des Religieux Malhurins, en mémoire de ce qu'ils avaient été rachetés des mains des infidèles par des religieux de cet ordre. — Ocft,

semblaient vouloir se glisser parmi ses ecclésiastiques et les grands du pays, ce qui ne manqua pas de lui attirer beaucoup d'embarras et de chagrins. Ce saint prélat mourut dans Alelh, le 13 janvier 631 (O, ayant offert à son troupeau un modèle accompli en tout genre, et fut inhumé dans sa cathédrale.

Quelques temps après son trépas, les habitants de la paroisse dont nous avons parlé, le choisirent pour leur protecteur spécial auprès de Dieu, et bâtirent, en son honneur, une petite église qui a été depuis remplacée par une plus grande.

Ce fut sous son pontificat que Salomon H, fils d'Hoël III, avait pris, en 612, le titre de roi, à l'exclusion de Judicaël, son frère aîné, qui, soit de gré ou de force, était entré dans l'abbaye de Saint- Méen, d'après le conseil de Saint Enogat, avec lequel il était lié d'une étroite amitié. En 627, Saint Enogat avait reçu le roi Cadwallon, chassé de ses états au nord du pays de Galles. Ce prince était venu débarquer à Aleth, afin de se réfugier à Rennes, près de Salomon II, dont il voulait solliciter l'appui, pour reconquérir son royaume sur les Anglo-Saxons. L'année suivante, Cadwallon quitta nos côtes avec de puissants secours, et recouvra sa couronne.

En 633, mourut Salomon, l'usurpateur; et Judicaël qui, par ses vertus, n'était connu que sous le nom de Saint Judicaël, monta sur le trône. Deux ans après, un différent étant survenu entre le royaume de Bretagne et celui de France, au sujet de la monnaie, Dagobert, afin de rétablir la bonne harmonie entre les deux couronnes, envoya comme ambassadeur vers Judicaël, Saint Eloi, son argentier, ce qui aujourd'hui veut dire surintendant des finances. Ces deux grands hommes, justes comme ils l'étaient, n'eurent pas de peine à s'entendre ; et afin d'arrêter définitivement les conditions d'un traité, le prince Breton se rendit auprès de Dagobert, et l'entrevue eut lieu à Creil, sur l'Oise. Le lendemain, Judicaël, chargé de présents, se remit en route pour son pays.

(0 Ou 636, selon l'Abbé Trcsvaux.

Saint Maëlmon, conseiller intime et confesseur de Judicael, monta sur le siège d'Aleth immédiatement après Saint Enogat. Sa nomination avait eu lieu sous le pontificat du pape Honorius, Madegisilus étant archevêque de Tours, et 5 ans après le règne de Salomon 11(0.

Ce fut vers celte époque que s'introduisit dans nos cantons l'usage de la langue française. Les Romains avaient accrédité dans les Gaules leur idiome, aux dépens de l'ancien qui était le Celtique, et les Francs y substituèrent le leur qui était le Tudesque. Cependant on continua long-temps à traiter les matières politiques et religieuses en langue romaine, regardée en quelque sorte comme la langue universelle. Le peuple parlait un jargon informe que l'on appela langue romane, par la raison que le langage romain y dominait toujours. Ce patois est l'origine du français actuel ; il se divise en deux branches principales : le dialecte du midi et celui du nord. A mesure que ce dernier se propagea, le latin ne fut plus connu que de la classe aisée, des légistes et des gens d'église ; et le celtique se vit peu â peu confiné dans la Basse-Bretagne.

Las des fastes et des grandeurs du monde, Judicael quitta le sceptre et confia le soin des affaires à Rivalon, oncle de ses deux fils, Alain et Urbien, auxquels il partagea ses états; et en mars 638, il rentra dans l'abbaye de Saint-Méen, où il fut plus tard inhumé, ainsi qu'il l'avait prescrit. Dans le mois d'avril, la même année, Saint Godefroy fut choisi pour gouverner le diocèse d'Aleth ; la chaire de Saint Pierre était encore occupée par le pape Honorius. Du Mont Cassin, l'ordre de Saint Benoit, au commencement du sixième siècle, s'était répandu dans la chrétienté ; Saint Wilfrid l'apporta, peu d'années après, à la connaissance des Anglo-Saxons. Bennet Biscop, compagnon de Wilfrid dans sa jeunesse, quitta la cour d'Oswin, son ami et son protecteur, et fit un voyage à Rome. A son retour, Egfrid régnait, et il obtint de la munificence de ce prince, un vaste

(0 Abbé Tresyaux : lire des actes de Saint Judicael.

ironft

line, près de la rivière de Were, sur lequel il bâtit son monastère, qu'il dédia à Saint Pierre.

Le nouveau prélat, dont on ignore la patrie, avait été religieux bénédictin dans l'Abbaye de Weremouth (0, en Northumbrie. Là, après s'être fait admirer par sa sagesse, sa douceur et son humilité, il fut élu abbé de cette maison ; mais il se démit de cette charge, pour passer en Ârmorique. Il s'embarqua à l'insçu de ses religieux et aborda au port d'Aleth ( 2 ). Godefroy habita le monticule de Césambre, pour y vivre dans la solitude ; maisril en fut retiré par Saint Maèlmon, qui lui donna un des premiers canooicats gradués de sa cathédrale.

Nous n'avons rien de certain touchant l'histoire de son pontificat, pendant les trois années qu'il siégea, les actes origioaux ayant été perdus lors de l'invasion des barbares du nord, dont nous parlerons plus tard. Il mourut en odeur de sainteté en juillet 641.

(i) Weremuth, in North Anhymbra.— Voyez les Antiquités de l'église Anglo- Saxonne.

(*) Aujourd'hui l'Ile Harbour.

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