LA DÉMOCRATIE
Les idées démocratiques. — Toutes les sociétés de TEurope, depuis le moyen âge, étaient organisées en classes inégales. Suivant la famille où Ton naissait, on était noble, bourgeois ou paysan; la condition d'un homme dépendait de sa naissance et Ton trouvait naturel qu*un homme restât dans la condition où il était né. Un petit nombre d'hommes des classes supérieures, les gens bien nés, avaient seuls le pouvoir, les honneurs, la richesse et attiraient seuls Tattention publique. La société était anstocralique.
Depuis le xviii® siècle, celte organisation a été vivement attaquée, surtout par les écrivains. On Ta déclarée injuste parce qu'elle rend inégaux les hommes que la nature a fait égaux; inhumaine parce qu'elle tient la plus grande partie du peuple dans une condition humiliante et misérable; absurde parce qu*elle laisse au hasard de la naissance de décider quels hommes dirigeront la société. Alors s'est formé dans tous les pays le sentiment qu'on a appelé démocratique^ par opposition à l'aristocratie. Le mot démocratie a perdu son sens primitif, (gouvernement par le peuple), il s'applique aujourd'hui à tout régime où Ton ne tient plus compte de la naissance. En fait les démocrates ont été d'ordinaire partisans de la république , parce que les nobles soutenaient la monarchie; mais il ne faut pas confondre la démocratie avec la république (i) ;
(!) Il no faut pas confondre non plus démocrate et égalUaire, Les égalitaires veulent que tous les hommes soient traités avec
ABOLITION DU SPRVAGjS. 383
TEmpire français était une monarchie démocratique. Les principes démocratiques s'appliquaient au gouvernement, à la société et aux mœurs. Pour le gouvernement, on demandait que la loi ne fît aucune différence entre les hommes, soit pour Timpôt, soit pour la justice ; on voulait môme que tout homme, quelle que fût sa naissance, pût exercer tous les emplois, même les plus élevés. C'était la prétention qui choquait le plus les partisans de la tradition; il leur semblait qu'on déshonore Une fonction en la confiant à un homme du peuple. Les démocrates demandaient que tout homme, s'il en avait les moyens, eût le droit d'acheter toute terre, même une terre noble, et de faire donner à ses enfants la même éducation que les plus grands seigneurs. Ils n'admettaient même pas l'inégalité dans la vie privée ; ils combattaient le préjugé de la naissance ^ ils s'indignaient qu'un noble refusât de recevoir un bourgeois dans son salon, de lui laisser épouser sa fille, et que beaucoup de bourgeois agissent de même avec les enfants d'ouvriers (1).
Abolition du servage. — Le servage des paysans avait disparu de presque toute l'Europe pendant la Révolution. Dans tous les pays où s'était établie une administration française, le servage avait été aboli aussitôt.
Dans les autres pays, les gouvernements avaient permis aux paysans de racheter les redevances et les corvées qu'ils devaient à leurs seigneurs. Le rachat s'est fait peu à peu. En Allemagne, tout ce qui restait
une égalité absolue sans distinction de mérite; les démocratesadmcttent les inégalités de fortune, d'honneurs, de pouvoir, ils demandent seulement que les rangs ne soient pas réglés par la naissance. Le gouvernement des Jacobins était un régime égalitaire, la république des États-Unis est un régime démocratique. (I) Ce sentiment a été souvent exprimé, dans les romans et les pièces de théâtre. Voir en particulir Schiller, l' Intrigue et C Amour,
des droits seigneuriaux a été supprimé à la suite des mouvements de 1848, et les paysans sont devenus pleinement propriétaires (excepté en Mecklembourg). Dans Tempire d'Autriche, on avait gardé la corvée (le robot), mais en la réglant ; elle a été abolie en 1848 par la Constituante.
En Russie, rien n'avait été changé au servage. Vers 1840 les écrivains nusses commencèrent à émouvoir le public en décrivant la misérable condition des serfs (1). Le tsar Alexandre II, par un ukase de 1861, abolit le servage. Tous les serfs furent déclarés libres. Les serfs domestiques qui servaient dans la maison du seigneur (il y en avait 1,500,000), acquirent le droit de quitter leur maître ou de rester à son service en recevant des gages. La condition des serfs paysans, qui forment la masse du peuple russe, fut plus difficile à régler. On ne pouvait pas leur enlever les terres qu'ils cultivaient de père en fils et les réduire à n'être plus que les journaliers du seigneur. Eux-mêmes préféraient rester serfs et garder la terre qu'ils considéraient comme leur propriété. Un propriétaire philanthrope avait voulu affranchir ses serfs en leur donnant à chacun leur maison et leur jardin. 11 exposa son projet à ses serfs. « Et les terres labourables? » lui demandèrent-ils. — « Les terres me resteront. — En ce cas, petit père, que tout reste comme par le passé; nous t'appartenons, mais la terre est à nous. » — Le tsar décida que tout paysan recevrait assez de terre pour faire vivre sa famille. Les serfs des domaines de la couronne restèrent propriétaires des terres qu'ils cultivaient. Les paysans qui appartenaient à des particuliers, durent partager le domaine avec le propriétaire et racheter la part qui leur revenait.
(1) Voir surtout Tourguenieff, Mémoires d'un seigneur russe.