LE SOCIALISME ALLEMAND
tistique. Tous deux ont pris pour point de départ une loi scientiflque admise par les économistes eux-mêmes.
Marx part d'une loi formulée par Adam Smilh et Ricardo : que les richesses sont uniquement le produit du travail, la valeur des objets vient du travail qu'il a fallu pour les produire. Le capital est donc par lui-même sans valeur. « C'est, dit Marx, du travail mort qui ne peut se vivifler qu'en suçant, comme un vampire (1) ». Il n'a de valeur que par le travail de l'ouvrier. Puisque l'ouvrier produit seul la valeur, c'est à l'ouvrier seul, non au capitaliste, que doivent revenir les bénéfices. Il faut donc que les ouvriers, au lieu de recevoir un salaire, se partagent les revenus de l'industrie. Telle est la théorie de Marx.
Lassalle part de ce qu'il appelle « la loi d'airain du salaire », loi admise par les anciens économistes et que Turgot a formulée ainsi : « Le simple ouvrier qui n'a que ses bras, n'a rien qu'autant qu'il parvient à vendre à d'autres sa peine. Il la vend plus ou moins cher, mais ce prix plus ou moins haut résulte de l'accord qu'il fait avec celui qui paye son travail. Celui-ci le paye le moins cher qu'il peut, et comme il a le choix entre un grand nombre d'ouvriers, il préfère celui qui travaille au meilleur marché. Les ouvriers sont donc obligés de baisser leurs prix à l'envi les uns des autres. En tout genre de travail, il doit donc arriver que le salaire de Vouvner se borne à ce qui lui est nécessaire pour lui procurer sa subsistance, » Avec la société organisée telle qu'elle est, dit Lassalle, l'ouvrier est obligé de baisser toujours ses prix, il aura beau travailler davantage, il ne gagnera que juste de quoi ne pas mourir de faim ; son travail ne profitera qu'au capitaliste qui l'emploie. Aujourd'hui le travail-
( I ) Cette comparaison a fait fortune ; on trouve souvent dans les journaux socialistes l'expression de vampirisme «:ç\Jûsxjife^ ^^ régime de la grande industrie.
leur est au service du capital, il faudrait au contraire que le capital fût au service du travailleur ; l'ouvrier obtiendrait alors tout le produit de son travail. Telle est la théorie de Lassalle (1). Pour la mettre en pratique, il s'adressait, comme Louis Blanc, à TÉtat et lui demandait d'organiser le travail en fournissant des capitaux aux ouvriers.
Marx et Lassalle ne se sont pas bornés k écrire. Ils sont parvenus en quelques années à organiser en Allemagne un parti puissant : Le parti socialiste-démocratique, né en 1866, a déjà aujourd'hui une vingtaine de députés au Reichstag; il tient des réunions, il publie des journaux, et le gouvernement allemand Ta considéré comme assez redoutable pour faire voter des lois spéciales contre les socialistes (1878). Les socialistes allemands ne demandent pas un bouleversement complet de la société (2). Ils ne veulent supprimer ni la propriété privée, ni l'héritage, ni la liberté privée. Ils demandent seulement que l'Etat change l'organisation de la propriété, que les instruments de travail (c'est-à-dire les usines, les mines, les chemins de fer, les grands domaines) cessent d'appartenir à des particuliers ou à des compagnies; tous deviendraient \di propriété colléetioe de la nation, l'État serait chargé de les prêter à des
(1) On a démontré aujourd'hui que les lois formulées par les anciens économistes et acceptées par Marx et Lassalle ne sont pas exactes. Il n'est pas vrai que la valeur d'un objet dépende du travail qu'il a exigé : le vin de Bordeaux qui vaut 10 francs la bouteille n'a pas demandé plus de travail qu'un mauvais vin à dix sous le litre; le blé récolté sur une tetre fertile vaut plus que le blé d'un mauvais terrain, et cependant il a coûté moins de travail; ce qui a une valeur ce n'est pas le travail, ce sont les objets utiles. Il n'est pas vrai non plus que le salaire baisse toujours jusqu'au minimum nécessaire à l'ouvrier pour vivre; en fait, depuis trente ans les salaires ont augmenté dans tous les pays.
(2) Un savant allemand, Schaffle, a donné un résumé des idées socialistes^ dans la Quintessence du sociaUsme.