‹ Histoire de la civilisation contemporaineChapitre 3 sur 122 · LA PRUSSE · texte numérisé non relu

LA PRUSSE

interdit de porter des étoffes de coton, quiconque en garderait dans sa maison devait être condamné h Tamende et mis au carcan. Il prétendait même avoir le droit d'être aimé. Un jour il prit au collet un pauvre juif qui s'était sauvé en le voyant arriver et lui donna des coups de canne en disant :«Vous ne devez pas me craindre, entendez-vous, mais m'aimer. » — Frédéric II établit le monopole des boissons et le donna à des fermiers français, malgré les plaintes de tous ses sujets. Il n'admettait pas de résistance à ses ordres : « Raisonnez tant que vous voudrez, disait-il, mais obéissez et payez. »

Ce qui distinguait cette monarchie, c'est que le roi faisait lui-même exactement son métier de roi, il surveillait ses employés et exigeait que tout se passât régulièrement. « Le prince, disait Frédéric, loin d'être le maître absolu de l'Etat, n'en est que le premier domestique. » Un ordre de Frédéric II, de 1749, donne un exemple de ce genre de surveillance. « Gomme différents employés ont maltraité des paysans à coups de cannes et que Sa Majesté n'entend absolument pas supporter une telle tyrannie contre ses sujets, Elle veut, quand un employé sera convaincu d'avoir frappé un paysan avec sa canne, qu'il soit aussitôt et sans rémission enfermé dans une forteresse pour six ans, quand même cet employé payerait mieux que tous les autres. » Toutes les affaires étaient présentées au roi, qui lisait les papiers et mettait en marge des notes de sa main.

Grâce à ce régime d'économie et de régularité, la maison de Prusse a créé, au milieu des autres monarchies absolues, une forme nouvelle, la monarchie militawe, plus durable que les autres parce qu'elle était mieux ordonnée. C'est ainsi que les rois de Prusse ont pu jusqu'à nos jours conserver leur autorité absolue et conquérir tous les autres Etats de l'Allemagne.

L'EUROPE AU XVIIl* SIÈCLE.

Origine de r Empire russe. — Les grandes plaines de TEurope orientale, depuis TOder jusqu'à l'Oural, étaient habitées dès le commencement du moyen âge par des peuples slaves. Les Slaves sont une. race blanche de même souche que les peuples de l'Europe, leur langue est d'origine aryenne comme le latin, le grec et l'allemand. Cette race slave, la plus nombreuse de toutes nos races occidentales, se divisait en plusieurs nations; à l'Ouest les Polonais et les Tchèques de Bohême ; au Sud les Croates, les Serbes, les Bulgares établis dans l'Empire byzantin.

Les Slaves de l'Est étaient, jusqu'au ix« siècle, restés divisés en tribus. Ils cultivaient la terre et vivaient réunis par villages dans des maisons de bois ; leurs villes n'étaient que des enceintes entourées d'un mur de terre et d'un fossé, et où l'on se réfugiait en temps de guerre. — Ce furent des guerriers northmans venus de Suède qui réunirent ces tribus en une nation; on l'appela la nation russe du nom du pays d'où sortaient ses chefs. Les princes russes organisèrent une armée, se convertirent à la religion chrétienne grecque et tirent baptiser leurs sujets (i). La Russie devint ainsi au xi^ siècle un pays chrétien orthodoxe rallié à l'Église de Constantinople. Cette vieille Russie comprenait le pays des lacs et la région du Dnieper, c'est-à-dire la partie Ouest de la Russie moderne, la petite Russie, Elle avait deux capitales : Novgorod la grande^ la ville des marchands, au bord du lac Ilmen; Kiev la sainte^ la ville aux quatre cents

(l) Nous n'avons sur toute cette histoire que les légendes recueillies au xiie siècle par un moine de Kief, Nestor. (Voir Chponigue de Nestor, trad. Léger.)

églises, au bord du Dnieper, où s'élevait la cathédrale de Sainte-Sophie, ornée de fresques grecques à fond d'or el à inscriptions grecques.

Cette Russie ne parvint pas à constituer un État durable ; à la mort de chaque prince le pays se partageait entre ses fils : il y eut au xiu® siècle jusqu'à 72 principautés. — Une armée de 300,000 cavaliers tartars venus d'Asie dé- Iruit alors tous ces petits Etats, et du xui* au xv« siècle la Russie tout entière est soumise à un prince mogol, le grand Khan de la Horde d'or, qui demeure dans une ville de bois aux bords du Volga. Les princes russes indigènes ne sont plus que les serviteurs du Khan ; ils doivent à leur avènement se rendre à sa cour, se prosterner devant lui et se faire donner des titres d'investiture. Quand le Khan leur envoie un messager, ils doivent étendre des tapis précieux, leur offrir une coupe pleine de pièces d'or et écouter à genoux la lecture de la lettre.

Pendant ce temps, les Russes de l'Ouest ont colonisé peu à peu les immenses forêts désertes de l'Est et ont créé un nouveau peuple russe. Les princes de Moscou, en se chargeant de recueillir les tributs pour le compte des Khans tarlars, sont devenus les souverains les plus puissants du pays. Pendant deux siècles ils travaillent, avec l'aide des armées tartares, à conquérir les principautés; on les a surnommés les « rassembleurs de la terre russe ». Au xvi° siècle, les grands princes de Moscovie s'affranchissent des Tartars, et Ivan IV prend le titre de /zar, c'est-à-dire roi (1547). La vraie Russie désormais est à l'Est, c'est le pays du Volga, la grande Russie . Le village de Moscou bâti au pied de la citadelle du Kremlin, est devenu la capitale du nouvel empire.

Le tsar, — Le tsar qui gouverne cet empire, le plus étendu de toute l'Europe, a un pouvoir absolw d'ww^. w^-

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ture particulière. — Tous ses sujels s'appellent euxmêmes ses esclaves; suivant la mode orientale, ils se présentent en frappant la terre de leur front (en russe une pétition s'appelle encore un battement du fi^ont). Tout ce qui est dans son empire lui appartient, hommes et choses ; il a lé droit de reprendre les biens de ses sujets ou de les mettre à mort sans autre forme qu'un ordre. Il n'y a pas d'autre loi que sa volonté, les seules lois russes sont les ukases, c'est-à-dire les ordres des tsars. — En même temps le peuple regarde le tsar comme un personnage sacré en qui s'incarne la « sainte Russie », et comme un père que la religion oY'donne d'aimer. Le paysan même l'appelle pè7*e et le tutoie. — Les habitants de Pskow avaient depuis plusieurs siècles le droit de s'assembler et d'administrer leurs affaires. Quand Vasili leur ordonna d'enlever la cloche qui convoquait l'assemblée, ils lui répondirent : « Nous, tes enfants orphelins, nous te sommes attachés jusqu'à la fin du monde. A Dieu et à toi tout est permis dans votre patrimoine. »

Les Russes obéissent à leur tsar avec crainte et amour comme à un maître, un père et un représentant de Dieu. A cette autorité toute-puissante rien en Russie ne fait contre-poids. — La Russie n'a ni institutions ni coutumes anciennes que le tsar soit obligé de respecter ; le droit russe n'est qu'un recueil des ukases des tsars. — La Russie n'a pas d'assemblée pour discuter l'impôt, ni même pour présenter des vœux. A la fin du xvi^ siècle la famille des tsars issus de Rurik s'éteignit, un prince polonais et un prince suédois envahirent la Russie, et allèrent s'établir l'un à Moscou, l'autre à Novgorod. Les Russes se soulevèrent contre ces étrangers, et en 1612, une assemblée générale des grands personnages et des délégués des villes se réunit pour choisir un nouveau

i/empire russe. h

^tsar, Michel Romanoff; mais, aussitôt le tsar nommé, cette assemblée se sépara sans essayer de prendre part gouvernement. — La Russie n'avait pas même de jjistice régulière ; le tsar avait le droit de faire donner le :JEBOut à qui il voulait (le knout, c'est le terrible fouet ^' tartar, à longues lanières de cuir, qui tranche la peau ■t. et peut donner la mort d'un seul coup). Ce fut longtemps ^:lé procédé de punition habituel. On a souvent appelé le ^. gouvernement des tsars le « règne du knout ». Il suffisait d'un ordre pour faire décapiter même les plus i grands personnages, et le tsar coupait les têtes de sa ^- propre main. Ivan le Terrible, sur la fin de sa vie, fit |.. dresser la liste de toutes ses victimes pour les recom- ^ mander aux prières de l'Église; la liste donne un total de 3,480 personnes : 986 seulement sont indiquées par leur nom suivi de cette mention « avec sa femme et ses enfants, » ou « avec ses enfants » ; le tsar avait fait exécuter toute la famille avec son chef.

Nobles et paysans. — La Russie n'avait pas de villes (Moscou même n'était qu'un grand village) ; c'était un État de paysans, aussi n'eut-elle point de bourgeoisie. Il n'y avait guère que deux classes, les paysans et les nobles,

La noblesse russe ne ressemble pas aux noblesses d'Europe. Elle a été dès l'origine une noblesse de cour (le mot dvorianOf que nous traduisons par noble, signifie courtisan). Les nobles étaient : 1° les parents delà famille impériale, les kniazes (très nombreux en Russie) : 2° les descendants des hommes qui avaient exercé une dignité à la cour, les botars. Longtemps on régla les préséances par l'emploi qu'avaient occupé les ancêtres; de là des querelles violentes. Les membres de chaque famille mettaient leur honneur à conserver le rang de leur fawÂWfc.

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Même à la table du tsar un noble refusait de s'asseoir à une place au-dessous d'un noble dont les ancêtres avaient eu un emploi moins élevé que les siens ; en vain le tsar ordonnait de l'asseoir de force, le boïar se redressait violemment et sortait en criant qu'il aimait mieux avoir la tête coupée que de céder sa place. Mais, a Ja fin du xvu" siècle, le tsar, pour mettre fin à ces querelles, n'eut qu'à brûler les livres où étaient inscrites les préséances. Depuis lors le rang d'un noble n'a plus été réglé que par l'emploi qu'il occupe lui-même. — Les nobles n'étaient nobles que par la volonté du tsar, il leur avait donné leur titre, il pouvait le leur retirer. « Monsieur, disait le tsar Paul P' à un étranger, je ne connais de grand seigneur chez moi que l'homme à qui je parle, et encore pendant que je lui parle. »

Ce qui faisait l'importance des nobles, c'étaient les terres que le tsar leur avait données, car en Russie, comme dans les empires d'Orient, toute la terre appartenait au souverain. Les paysans n'étaient pas propriétaires du sol; ils le cultivaient pour le compte du tsar ou des nobles ses serviteurs et formaient une classe inférieure, on les appelait mou;ïfo (petits hommes). Jusqu'au xvi** siècle ils avaient eu le droit de passer d'un domaine dans un autre chaque année à la Saint-Georges (26 novembre) ; ils pouvaient par là même changer de maître, leur condition était celle de nos domestiques de ferme ; ils n'étaient pas propriétaires, mais ils étaient libres. Pendant les guerres civiles de la fin du xvi® siècle, les tsars, pour empêcher les travailleurs d'émigrer vers le Sud, défendirent aux paysans de changer de terre à la Saint- Georges (1597). Le moujik resta attaché à la terre qu'il cultivait, soumis à perpétuité au propriétaire. La condition des paysans fut plus dure alors en Russie que dans

aucun pays d'Europe (1). Le propriétaire exigeait d'eux trois jours de corvée par semaine sui* ses terres ou une redevance annuelle {obrock). Ils étaient soumis sans défense aux caprices du maître et de son intendant, sans avoir même, comme les serfs de France, l'assurance d'être laissés dans leur village. Le maître pouvait les prendre dans sa maison comme domestiques, sans leur donner aucun salaire, les marier à sa guise, les envoyer comme soldats ou comme colons, même les vendre au loin; il pouvait les battre et les emprisonner sans avoir à en rendre compte. Ces paysans ressemblaient plus à des esclaves antiques qu'à des serfs du moyen âge. Ils se nomment en russe consolidés^ nous les appelons des serfs.

U Eglise russe, — Le peuple russe, converti par des missionnaires de Constantinople, avait adopté la religion et les usages de l'Église grecque ; il était et est resté orthodoxe. Le clergé se divise en deux espèces : les moines, qu'on appelle le clergé noir, vivent dans les couvents et n'ont pas le droit de se marier; les prêtres {popes), célèbrent le culte et forment le clergé blanc, ils sont mariés; en pratique le mariage est presque obligatoire.

C'est le clergé noir qui gouverne l'Église ; car les évèques, devant être célibataires, ne peuvent être choisis que parmi les moines. Les popes sont à peine au-dessus des paysans parmi lesquels ils vivent. Ils se sont préparés à être popes par un apprentissage, comme un métier manuel; ils n'ont appris qu'à chanter et à faire les cérémonies, à peine savent-ils lire. Pendant long-

(1) Les paysans restèrent libres dans la région du Nord-Est, où il n'y avait pas de nobles, et aux bords du Dnieper, dans l'Ukraine, où ils continuèrent à vivre en guerriers.

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temps il leur était même interdit de faire des sermons.

L'Église russe était indépendante de Gonstantinople, elle avait sa liturgie à part, écrite en vieille langue slavonne; au xvi" siècle, le tzar établit un patriarche chef de toute TÉglise russe. Gomme les livres liturgiques, fréquemment recopiés, s'étaient altérés pendant le moyen âge, le patriarche Nicon voulut en 1654 corriger les erreurs et les fautes des copistes et rétablir les textes et les cérémonies dans leur pureté. Bien qu'il fût soutenu par un concile de tous les évèques, cette réforme fit scandale. Les Russes étaient très attachés aux pratiques extérieures ; ils le sont encore, ils observent le carême très rigoureux de l'Église grecque, ne mangeant ni viande ni œufs pendant quarante jours ; dans chaque maison il y a une image {ikône)^ devant laquelle on vient faire des prières et brûler des cierges.

Beaucoup de Russes s*obstinèrent dans leurs anciennes pratiques, refusèrent d'accepter les corrections du patriarche et cessèrent de fréquenter les églises où l'on suivait le rite réformé. On les appelle les dissidents {raskolniks) ; eux-mêmes se nomment les vieux -croyants. La différence entre eux et les orthodoxes ne porte que sur des usages extérieurà ; les vieux croyants ne veulent faire le signe de la croix qu'a.vec deux doigts au lieu de trois ; ils prononcent hous (Jésus), au lieu de lissous, et pensent que c'est un péché mortel de se raser la barbe ou de fumer. Mais pour ces questions de formes, les raskolniks se laissaient persécuter, emprisonner et mettre à mort. Ils ont traversé deux siècles de persécutions et sont très nombreux aujourd'hui, surtout parmi les paysans libres du Nord et les marchands des villes.

Introduction de la civilisation occidentale en Russie. — - Les Russes étaient encore à la fin du xvi® siècle

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un peuple asiatique; ils portaient de longues barbes et des vêtements longs et flottants, à la manière des Orientaux, ils tenaient leurs femmes enfermées et ne les laissaient sortir que la figure voilée. Ils ne pratiquaient aucune des industries de l'Occident, ils détestaient les Occidentaux, les regardant tous indistinctement, catholiques et protestants, comme des hérétiques.

Au milieu du xvi° siècle (1553), des marins anglais à la recherche de la route de Chine avaient découvert la mer Blanche; c'était alors la seule mer à laquelle l'Empire du tsar eût accès (les côtes de la Baltique appartenaient au roi de Suède, les côtes de la mer Noire au sultan). Le port d'Arkhangel fut pendant plus d'un siècle le seul point par lequel l'Europe communiquât avec la Russie. Le tsar avait permis d'y fonder une ville (1583); il avait donné le monopole du commerce aux marchands anglais et hollandais qui l'habitaient. Ivan le Terrible avait fait venir des architectes et des ingénieurs italiens, il avait même établi une imprimerie.

Néanmoins les Russes restaient toujours des barbares, et les ambassades que le tsar envoyait quelquefois à une cour d'Europe, paraissaient encore des troupes de sauvages. En 1656 arrivaient h Livourne deux ambassadeurs qui étonnèrent les Italiens par leur saleté et leur grossièreté. Ils couchaient par terre dans leurs vêtements qu'ils ne quittaient pas, enfermaient leur mouchoir dans leur bonnet ; à table ils prenaient les morceaux dans les plats avec les mains pour les piquer sur leur fourchette. On leur avait fourni des vivres et des tonneaux de vin ; en partant ils emportèrent les tonncau^j vides pour avoir un plus gros bagage. 11 s'enivraient avec de Teau-de-vie et frappaient leurs domestiques avec un bAton. Un poète dvait fait un sotvtv^l ètv \!\\ç>xvw^\y.^

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d'un des ambassadeurs : l'autre se mit en colère ; pour le calmer on lui présenta on autre sonnet en son honneur; cette fois ce fut le premier qui se fâcha, parce que son sonnet était écrit sur du moins beau papier. Non seulement ils ne savaient que le russe, mais ils ignoraient entièrement la géographie des pays où on les envoyait; dans les rapports adressés au tzar ils défigurent tous les noms des villes où ils ont passé.

A cette ignorance les Russes joignaient une passion puérile pour les questions d'étiquette. Une ambassade fut envoyée à Louis XIV en 1681 pour conclure un traité de commerce. Le chef de l'ambassade Potemkin voulait qu'à chaque fois qu'il était question du tsar dans le traité on répétât: Votre Majesté tsarée. Il se plaignit de ce que la lettre de réponse du roi de France était plus petite que celle qu'il avait reçue du tsar. On lui répondit que le morceau de parchemin était aussi gros, s'il paraissait plus petit c'était parce qu'il était plié plus fin. Le jour où Louis XIV lui donna audience, Potemkin, après avoir prononcé quelques mots, s'arrêta. L'interprète lui dit: « Si tu veux parler, continue; sinon c'est moi qui vais prendre la parole. — Tu vois bien, répond Potemkin, je prononce le nom du tsar et le roi ne bouge pas, ne lève même pas son chapeau. » Il aurait voulu que Louis XIV se levât chaque fois qu'il entendait le nom du tsar.

Ce peuple barbare ne pouvait se tenir toujours à l'écart de la civilisation chrétienne. Mais pendant un siècle on put se demander si la civilisation pénétrerait en Russie par la Pologne catholique ou par les pays protestants du Nord. Quelques seigneurs russes avaient commencé à adopter le costume polonais.

Les peuples du Nord prirent l'avance, parce qu'ils furent introduits directement au cœur même de la Russie.

Les tsars avaient l'habitude, quand ils envahissaient un pays étranger, d'emmener une partie des habitants pour les établir dans leur empire. En 1565 Ivan avait amené à Moscou plus de 3,000 Allemands enlevés dans les provinces Baltiques. Ainsi s'était formée une colonie étrangère qui avait ses pasteurs et son Eglise. Elle se grossit au xvi° siècle d'émigrants attirés par le tsar, ou venus pour faire fortune, ingénieurs, charpentiers, mineurs, médecins, pharmaciens, commerçants, officiers ; il y en avait de tous pays, mais ce qui dominait, c'étaient les Allemands, les Hollandais et les Anglais. Ils avaient d'abord vécu mélangés aux Russes ; en 1652 on les trouva trop fiers, trop bien vêtus; on leur défendit de porter le costume russe et on les établit hors de Moscou dans un quartier à part, ce fut la Sloboda des étrangers ; elle comptait en 1678 environ 18,000 âmes.

Le peuple russe haïssait ces étrangers et ne désirait pas adopter leurs coutumes, et les tsars, élevés dans le respect de la religion russe, n'avaient aucun motif de prendre parti pour la civilisation des hérétiques.

A la ï\n du xviu° siècle arriva au trône un tsar élevé tout autrement que ses prédécesseurs. Pierre I" avait été proclamé tsar étant encore enfant, mais sa sœur Sophie avait pris le pouvoir h sa place et l'avait relégué dans une maison de campagne ; son instruction fut très négligée, il n'apprit ni le latin ni l'orthographe, il n'eut pas d'instruction religieuse ; mais il fît connaissance de quelques étrangers, fréquenta leur quartier, se prit de passion pour un vieux bateau qu'il trouva abandonné dans un grenier et s'amusa à jouer au navigateur et au soldat. Il alla à Arkhangel où il vécut avec les marins et les charpentiers. Plus tard (1697), ayant entrepris de créer une marine de guerre sur la mer Noire, il vint en Europe faire un voyage d'études, emmenant uue bottià^ ^^ CivrusATioy contemporaine, ^

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200 à 250 jeunes Russes qu'il voulait instruire (i).

De retour en Russie, Pierre a travaillé à transformer ses Russes en Européens. Il n'avait aucun préjugé russe, aucun goût pour les mœurs russes, aucun respect pour la religion russe ; il était plein d'admiration pour la civilisation de l'Occident, et impatient de l'introduire dans son empire. Habitué à l'idée qu'un tsar n'avait qu'à ordonner pour être obéi, il a commandé h ses sujets de changer d'usages, menaçant de l'amende ou du fouet ceux qui n'obéiraient pas. Il a interdit les longues barbes, coupé lui-même celles des seigneurs de sa cour; puis il a, par un ukase, ordonné à tous les fonctionnaires de porter le costume européen. Il a permis le tabac, qui avait été interdit par l'Église russe comme une « herbe diabolique », et a donné l'exemple de fumer. Il a ordonné aux femmes de venir dans les réunions et d'y paraître en costume européen et le visage découvert. Plus tard, à Pétersbourg (1718), il voulut créer une vie de salon : il ordonna aux principaux seigneurs de tenir à tour de rôle des assemblées, c'est-à-dire de donner des soirées où les nobles devaient venir avec leurs femmes et où on devait s'amuser à l'européenne, danser, jouer, fumer, causer ; une loi prescrivait les rafraîchissements qu'on devait donner. Naturellement ces salons obligatoires ne ressemblèrent pas tout d'abord à des salons français : les dames russes, habituées à vivre enfermées, se tenaient immobiles et silencieuses, les hommes s'enivraient.

Pierre avait commencé par les réformes qui devaient

(1) 11 se forma vite sur la jeunesse de Pierre-le-Grand des légendes que Voltaire a recueillies et fait adopter. On a raconté qu'il avait travaillé longtemps comme ouvrier dans les chantiers de marine de Saardam en Hollande. Il n'a fait à Saardam qu'une visite de huit jours.

le plus choquer son peuple, il avait blessé à la fois le sentiment national et le sentiment religieux ; il eut tout le monde contre lui. — Le clergé, le voyant fréquenter des hérétiques, Taccusail de vouloir détruire la religion ; supprimer les barbes était presque une hérésie, un patriarche avait déclaré qu'un homme sans barbe ressemblait plus à un chat qu'à un homme. — L'armée russe (les Strélitz) était mécontente de ce que le tsar donnait tous les commandements à des officiers étrangers. — Les gens de Moscou ne pouvaient supporter de le voir favoriser la Slobode des étrangers et refuser de tenir sa place dans les cérémonies religieuses. — Sa femme Eudoxia et son fils Alexis soutenaient les mécontents ; Alexis refusait d'apprendre aucune langue étrangère et déclarait qu'après la mort de son père « il remettrait tout comme auparavant. »

Beaucoup de Russes ne pouvaient croire qu'un tsar russe tînt une pareille conduite, il disaient que Pierre n'était pas le vrai tsar, mais le fils d'une Allemande ou bien un étranger revenu d'Europe à la place de Pierre.

Pierre n'avait pour lui que ses camarades et les étrangers. Mais il était le tsar et ce peuple, habitué à obéir à son tsar, ne savait pas se révolter. Les mécontents se bornaient à se plaindre secrètement, il fallait les arrêter et leur donner des coups de knout pour les faire parler.

Pour briser les résistances, Pierre a employé son procédé habituel, la force. — Les strélitz s'étaient mutinés en son absence ; à son retour il les a fait torturer h coups de knout, puis on a dressé de longues pièces de bois sur lesquelles ils se couchaient par rangées, le tzar leur abattait la tête. — Pour se délivrer du clergé il a supprimé le patriarche et n'en a plus fait élire. — Pour vaincre l'opposition dans sa famille, il a fait donner le knout à sa femme et mettre à mort son fils. Puis il s'est fait v\we. ^^-

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mille nouvelle en épousant une livonienne prisonnière, Catherine. — Il Va fait couronner tsarine, s*est établi avec elle à Pétersbourg et a fait donner h ses deux filles une éducation européenne. Ce sont ces femmes qui ont continué son œuvre.

Pour se délivrer des gens de Moscou, il a créé une capitale nouvelle en pays étranger, près de la Baltique, h laquelle il a donné un nom allemand, Pétersbourg. Il Ta peuplée en y transportant de force une partie des habitants d'Arkhangel et a ordonné à tous les seigneurs de s'y faire bâtir une maison.

Pierre a passé son règne à introduire en Russie les arts et les institutions qu'il avait admirés en Europe.

Dans la civilisation européenne, ce qu'il comprenait le mieux, c'étaient les, inventions matérielles; lui-même s'était fait charpentier, soldat, matelot, graveur. Les étrangers qu'il fit venir en Russie furent, non des artii^tes ou des savants, mais des ouvriers et des ingénieurs ; les écoles qu'il fonda furent des écoles pratiques (Académie de marine, Ecole de comptabilité ) ; les livres qu'il fit traduire en russe étaient des ouvrages de technique, d'économie politique, de géographie. — 11 s'occupait lui-même des détails des métiers : il ordonnait aux cordonniers de changer leurs procédés sous peine de confiscation; il défendait de porter de grands clous aux bottes ou de faire des barques suivant la méthode russe, parce qu'elle usait trop de bois; il réglait la forme des faucilles et des houes, la façon de couper le bois et de moissonner. « Notre peuple, dit-il dans une loi, est comme les enfants qui apprennent avec peine et répugnent à l'A B C ; si bien que l'instituteur doit les forcer. D'abord cela leur paraît désagréable, mais quand ils ont appris, ils sont reconnaissants envers l'instituteur ».

Transformation de la noblesse russe, — Pierre n'a pas diminué le pouvoir du tsar; il Ta fortifié en lui donnant les instruments de gouvernement inconnus à la vieille Russie, une armée et une administration régulières. Sans tenir aucun compte des habitudes du peuple russe, il a transporté dans son Empire les institutions des pays occidentaux, dont il ne s*est même pas donné la peine de changer les noms. — II a organisé son armée sur le modèle allemand avec des feld-maréchaux et des généraux. Les soldats étaient revêtus d'un uniforme à Teuropéenne, armés comme les troupes d'Europe et divisés en fantassins et en dragons (les Cosaques seuls ont gardé leur costume national et la vieille façon de combattre). — Il a créé une flotte sur le modèle hollandais, en forçant au service de matelots les Russes qui a vaient horreur de la mer. — Il a créé une administration copiée sur les administrations suédoises, un Sénat de 9 membres et des collèges pour le gouvernement ; des juges, des gouverneurs pour Tadministration et pour la police, une chancellerie secrète. Dans ces collèges le président était un Russe, les vice-présidents des étrangers.

Pour organiser cette administration, Pierre a houleversé la noblesse russe : il a aboli le titre de boïar et créé le tableau des rangs. Toutes les fonctions civiles ont été assimilées à un grade de l'armée (1) . Il y a ainsi 14 degrés, chacun correspond à un grade; le chancelier dans le service civil est au premier degré, au niveau du feldmaréchal dans l'armée; le registrateur de collège est au dernier degré, au niveau de l'enseigne. On avance

(1) Il y a quelques années, un professeur d'Universilé qui faisait un voyage scientifique en Sibérie, passant dans des postes militaires commandés par des officiers subalternes, voyait souvent le chef du poste venir lui remettre le commandement coawû^i k >wv supérieur; son litre de professeur faisait de \ui ut\ covxvaiVû.^^\i\..

d'un degré à l'autre, dans le service civil comme dans l'armée. La société russe est un régiment où chacun est rangé suivant son grade. L'élève qui sort du collège et qui entre à l'Université est déjà enrégimenté, il est au 14® degré.

L'ensemble des hommes pourvus d'un grade s'appelle ic/nne. Il n'y a plus en Russie d'autre noblesse. Tout fonctionnaire est noble, parce qu'il est au service du tsar, et tout noble doit entrer dans les fonctions ; Pierre a même établi que toute famille qui n'aurait pas pris de service pendant deux générations cesserait d'être noble. Quand on veut honorer un marchand enrichi, un savant, un écrivain, un médecin, on lui donne un titre de fonction (candidat, conseiller de commerce), qui lui assure un rang dans le tchine et le met au niveau d'un major ou d'un colonel.

La noblesse russe est devenue entièrement une noblesse de fonctions. Elle se transmettait autrefois aux enfants h tous les degrés du tchine ; aujourd'hui les grades inférieurs ne donnent plus qu'une noblesse personnelle.

La vénalité, — Les fonctionnaires de l'administration russe gardèrent longtemps, sous des noms européens, les vieilles habitudes barbares. Autrefois le tsar lui-même, quand i) donnait un emploi à un homme, lui disait : « Vis de ta charge, et rassasie- toi. » Les fonctionnaires continuèrent à regarder leur place comme un moyen de tirer de l'argent de leurs administrés. Pierre le Grand ne voulut plus que ses employés se payassent eux-mêmes, ils devaient se contenter du salaire qu'il leur donnait. Il leur défendit d'accepter des présents, il fit même décapiter plusieurs gouverneurs pour concussion, et son principal fonctionnaire des finances fut roué comme voleur; mais ses administrateurs ne se corrigèrent pas.

Un jour, dit-on, que le tsar dictait h son procureur général une loi qui punissait de mort tout employé convaincu de vénalité : « Votre Majesté, dit le procureur, veut-elle donc rester toute seule dans TEtat ? Nous volons tous, les uns davantage et plus lourdement, les autres moins et plus adroitement. » — La vénalité était dans les mœurs; administrateurs et administrés trouvaient naturel qu un employé se fît payer pour remplir ses fonctions. De nos jours même le gouvernement a réussi à dissimuler la vénalité, non h la supprimer.

Le gouvernement de la Russie au XVIII^ siècle, — Pierre le Grand avait imposé au peuple russe la civilisation et les institutions de TEurope. En même temps il avait fait de la Russie une grande puissance militaire et maritime. Il avait détruit l'armée du roi de Suède et conquis toutes les provinces de la Baltique ; il avait commencé la guerre contre le Sultan pour conquérir les provinces de la mer Noire. Il avait profité de l'invasion des Suédois pour envahir la Pologne et, sous prétexte de la défendre, il avait fait imposer au roi (1717) par les nobles polonais une loi qui lui interdisait d'avoir une armée de plus de 18,000 hommes.

11 laissait à sa mort, 1725, le peuple russe mécontent, ruiné par les impôts nouveaux, décimé par les guerres et les corvées. Mais il avait réussi à transformer Tancienne Moscovie barbare et demi-asiatique en un grand Empire européen. Cette métamorphose qui semblait devoir exiger un siècle, Pierre l'avait opérée en une génération.

Cette œuvre hâtive était incomplète et peu solide ; les sentiments des Russes n'étaient pas changés, et il aurait suffi de la volonté d'un tsar pour détruire ce que la volonté de Pierre avait créé. On put croire un moment que ce tsar était venu. Le pelit-fils de Pierre Ve GitaLW^,Yv^.^^OX

revint à Moscou où il se mit, comme les anciens tsars, à chasser et à boire ; les conseils cessèrent de fonctionner, on faillit même abandonner les provinces baltiques. Mais après sa mort, le pouvoir passa successivement à trois femmes, qui vinrent s'établir à Pétersbourg et qui laissèrent gouverner leurs favoris. L'œuvre de Pierre le Grand fut sauvée par la cour de Pétersbourg et les fonctionnaires étrangers, Munich, Biron, Ostermann, Lestocq. Elle fut définitivement consolidée par une Allemande, Catherine, venue en Russie comme femme du tsar Pierre III, qui se débarrassa de son mari et se ût couronner tsarine.

Pendant le xviii® siècle les nobles russes s'habituèrent aux usages européens et les acceptèrent avec joie; ils ne voulurent plus être des boïars mais des gentilshommes européens ; leurs enfants n'apprirent plus que le français, il vint un temps où dans la bonne société on ne sut même plus parler russe. Le russe ne fut plus (jue la langue du peuple et des domestiques.

Mais cette transformation ne se produisit (jue dans le monde des nobles et des fonctionnaires. Toute la masse du peuple, les paysans et les marchands, gardèrent leur langue, leurs usages, leur attachement à la religion grecque.

Ainsi la nation russe a été coupée en deux : une aristocratie civilisée à la façon de l'Europe et qui gouverne, un peuple à demi barbare et asiatique qui subit le gouvernement sans le comprendre et sans l'aimer.

Les Russes travaillent aujourd'hui à fondre en une seule ces deux nations superposées.

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