LA SOCIÉTÉ A LA FIN DU XVIII' SIÈCLE
merce entre les provinces. Les régions de la. frontière étaient en outre séparées du reste du royaume par d'anciennes douanes qu'on avait maintenues après l'annexion.
Cette confusion et ces diversités rendaient l'administration plus pénible et les communications moins actives. Les hommes éclairés en étaient choqués; ils réclamaient un régime de divisions uniforme et méthodique et l'unité de coutumes, de poids et de mesures.
Dans les différentes branches de l'administration, les autorités continuaient à opérer suivant de vieux procédés qui semblaient barbares ou injustes. Dans les finances, les impôts étaient répartis de façon à. peser plus lourdement sur les plus pauvres; la taille restait organisée sur les mêmes principes qu'au xv® siècle et même les impôts créés sous Louis XIV, la capitation et le vingtième, qui devaient porter aussi sur les privilégiés, avaient fini par être répartis inégalement; les privilégiés obtenaient d'en être déchargés au détriment des autres. L'impôt était levé avec dureté. Si le contribuable ne payait pas, on installait chez lui des garnisaires qui vivaient à ses dépens. Les collecteurs de la taille n'étaient pas des fonctionnaires payés, c'étaient des habitants du village qu'on forçait à faire ce travail gratuitement, encore étaient-ils responsables des sommes qu'ils ne pouvaient faire payer. Les impôts indirects étaient afiFermés : une partie seulement du produit rentrait dans les caisses de l'Etat; la compagnie fermière gardait le reste, et abusait du pouvoir que l'État lui avait cédé pour extorquer aux contribuables au delà, de ce qu'ils devaient; les procès entre la Compagnie et les particuliers étaient jugés par des tribunaux spéciaux de finances qui avaient intérêt à prononcer en faveur de la Compagnie.
Dans l'armée, les recruteurs enrôlaient par surprise de
soi-disant volontaires. La discipline était cruelle, le soldat était encore soumis à. la peine du bâton.
La justice était encore organisée comme au xvi° siècle. Les fonctions de juge étaient vénales, celui qui achetait ou recevait en héritage une charge devait passer un examen avant d'être installé, mais on n'était jamais refusé à cet examen, du moins pour incapacité. Dans les villages subsistaient les justices seigneuriales, qui avaient encore assez de pouvoir pour vexer les justiciables sans rendre aucun service (1). 11 y avait quelquefois jusqu'à quatre tribunaux superposés, de façon qu'on pût faire appel de l'un à l'autre. Les procès traînaient pendant des années; les procureurs, notaires, avocats, qui en vivaient, travaillaient à les faire durer. Les juges euxmêmes avaient intérêt à ces lenteurs, ils recevaient des plaideurs une somme {lesépices) proportionnée au temps que leur avait pris le procès. Il arrivait souvent que les frais d'un procès dépassaient la valeur de l'objet en litige. La justice criminelle était rendue suivant l'ancienne procédure : l'accusé gardé en prison autant qu'il plaisait aux juges, mis à la torture, jugé secrètement sans pouvoir se faire défendre par un avocat, condamné par des juges de profession toujours disposés à voir un coupable dans tout accusé. On conservait encore les supplices barbares d'autrefois, la marque au fer chaud, le pilori, le fouet, la potence, la roue.
Tels étaient les usages qu'on est convenu de réunir sous le nom d'ancien régime (2). Au xvni*^ siècle, ils
(1) Quelque chose de l'ancien régime subsiste encore en France : la Révolution a été faite en partie par des hommes de loi qui ont reculé devant une réforme complète du système judiciaire; mais le nombre des hommes de loi a diminué^ les procès sont devenus plus courts et la justice est gratuite.
(2) Des usages de Tancien régime quelques-uns seulement remontent à la période féodale*, la pliipart ne s'étaient formés
n'étaient plus regardés que comme des abus, non seulement par ceux qui en souffraient, mais par ceux mêmes qui en profitaient, les nobles, le clergé et les riches bourgeois.