Chapitre VII
La Constitution de l'an VIII, — La Constitution de Van liï, établie par la Convention, ne dura que quatre ans et demi (1795-1799). Elle avait été calculée de façon à faire durer la République en laissant le pouvoir aux anciens conventionnels. Mais, à chaque élection nouvelle, les républicains qui sortaient des deux Conseils étaient remplacés par des députés royalistes ou du moins hostiles au gouvernement. Quand le Directoire vit que la majorité s'était retournée contre lui, il se débarrassa des députés hostiles par le coup d'État de fructidor fait avec Taide d'un détachement envoyé de l'armée d'Ralie. Désormais la Constitution ne fut plus respectée, et les deux partis cherchèrent à garder ou h obtenir le pouvoir en annulant illégalement les élections.
La population était mécontente de la guerre qui ne finissait pas, du mauvais état des routes infestées par des brigands, delà banqueroute, des persécutions contre les prêtres; elle ne tenait plus à la république, mais elle avait peur du retour des Bourbons, qui auraient ramené l'ancien régime. Les soldats seuls restaient attachés h la république, pour laquelle ils combattaient; mais ils obéissaient plus volontiers à leurs généraux qu'au gouvernement civil. Les hommes d'Etat français sentaient que le Directoire ne pourrait se maintenir et cherchaient un général pour en faire le chef du pouvoir. Bonaparte,
devenu célèbre par ses campagnes d'Italie et d Egypte, revint à Paris, s entendit avec la majorité du Directoire et les Anciens et fît expulser le Conseil des Cinq-Cents par ses soldats. Ce fut le 18 Brumaire (1799).
La Constitution de Tan III était détruite, une commission se chargea d'en rédiger une nouvelle, ce fut la Constitution de Tan VIII. Elle était conforme aux volontés de Bonaparte. La France restait de nom une république; mais le pouvoir exécutif était remis à un premier consul, élu pour dix ans, qui nommait à tous les emplois, commandait toutes les armées, faisait les traités de paix et d'alliance; on lui adjoignait deux autres consuls qui devaient l'aider et n'avaient aucun pouvoir; en réalité le premier Consul était un souverain absolu.
Le pouvoir législatif restait distinct, suivant le principe posé en 1789 ; Sieyès, qui aimait les mécanismes compliqués, avait partagé entre quatre corps le travail de la confection des lois : le Conseil d'État préparait les projets de loi ; le Tribunat les discutait; le Coiys législatifs après avoir écouté la discussion en silence, les votait ; \q Sénat les contrôlait, et les rejetait s'il ne les trouvait pas conformes à la Constitution. Le Conseil d'État et le Sénat étaient nommés par les consuls, le Tribunat et le Corps législatif étaient formés de membres choisis par les consuls sur des listes de notables, désignés par les électeurs au moyen d'une série d'élections superposées.
Au premier abord le pouvoir semblait très partagé ; le pouvoir exécutif entre le premier Consul et ses deux collègues, le pouvoir législatif entre les consuls et les quatre corps légiférants. Mais les deux consuls n'étaient que des figurants, les conseillers d'État et les sénateurs étaient directement nommés par le premier Consul; or
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c'était le Sénat qui volait le budget et les levées de conscrits, il pouvait en outre, comme interprète de la Constitution, faire des sénatus-consultes qui* tenaientlieu de lois. Même le Tribunat et le Corps législatif, qui semblaient recrutés par l'élection, dépendaient du choix du gouvernement. Tout cet appareil compliqué ne servait qu'à dissimuler le pouvoir absolu du premier Consul.
Bonaparte se présentait seulement comme le représentant du peuple français; il déclarait que la nation seule était souveraine; chaque fois qu'il modifia la Constitution, il soumit le changement au vote des électeurs. Mais cet appel au peuple ne fut jamais qu'une cérémonie. Dès 1800, Bonaparte était maître absolu de la France ; c'était le sens de la Constitution de l'an VIII.
L'Empire. — Le régime du Consulat dura quatre ans; dès 1802 Bonaparte s'était fait nommer Consul à vie. Mais le pouvoir viager et le titre de consul ne lui suffisaient plus. Il n'avait pas osé d'abord supprimer les formes républicaines, croyant que les Français y tenaient; la plupart de ses hauts fonctionnaires étaient d'anciens conventionnels, il avait même gardé le calendrier républicain et Tappellation de citoyen.
Mais après l'exéculion du duc d'Enghien, en 1803, il désira rendre son pouvoir héréditaire pour décourager les tentatives de meurtre et prendre un titre qui lui permît de traiter de pair avec les souverains de l'Europe. Le Sénat proposa le titre d'empereur, qui fut déclaré héréditaire dans sa famille ; ce fut la Constitution de 1804. Le nom de République française fut conservé jusqu'en 1808, puis remplacé par le nom d'Empire.
Le mécanisme de l'an YIII fut peu à peu simplifié. Dès 1802 Napoléon avait trouvé que quelques tribuns parlaient trop librement, il les avait fait sortir du Tribunat;
LEMPIBE. 139
puis il supprima le Tribunal lui-même en le fondant avec le Corps législatif (1807). De plus en plus le Sénat fut le véritable pouvoir législatif; les mesures que l'empereur n'osait pas prendre par un simple décret étaient promulguées sous forme de sénalus-consultes.
Napoléon voulut donner à sa monarchie nouvelle un éclat extérieur qui la fît ressembler aux anciennes monarchies; il rompit avec les formes républicaines et revint aux usages des royaumes européens. Il reût une cour, entoura sa femme de dames d'honneur, donna de grandes fêtes et chercha même à rétablir l'étiquette de l'ancienne cour deFrance. Il fit venir M"'*' Campan qui avait servi Marie- Antoinette et ordonna de prendre en note les renseignements qu'elle donnerait sur les usages de la cour de Louis XVI. Ayant assisté en Allemagne à une cérémonie où les gens de la cour avaient défilé devant le roi de Bavière en faisant une révérence, il voulut qu'on fît la révérence aussi chez lui. Pendant les séjours de la cour à Fontainebleau, l'empereur avait fait un règlement ; chacun des princes et des grands dignitaires devait à tour de rôle donner une réception, et la forme de cette réception était réglée ; à des jours fixés on devait donner des chasses et les dames devaient y venir avec le costume prescrit. Cette cour avait été improvisée avec les généraux et leurs femmes, presque tous nés dans le peuple, et qui se sentaient fort dépaysés au milieu de ce luxe et de ce cérémonial : « En ce temps -là, dit M°*® de Rémusat, (une des dames d'honneur de l'impératrice), réellement tout était à refaire. Les libertés de la Révolution avaient banni dans le monde tout le cérémonial de la politesse. On ne savait plus ce que c'était de saluer en s'abordant et tout ce que nous étions de femmes à la cour, nous découvrîmes tout à coup qu'il manquait à notre éducation d'avoir appris à faire la révérence. Despréaux, qui avait
été maître de danee de la reine, fut mandé par chacune de nous et nous donna des leçons. »
Les seuls courtisans expérimentés étaient les anciens seigneurs de la cour royale revenus de l'émigration et qui avaient consenti à paraître k la cour impériale. Napoléon les recherchait pour les fonctions de chambellans et de dames d'honneur. « Il n'y a que ces gens-là, disait-il, qui sachent servir. »
Il trouva bientôt qu'il ne pouvait y avoir de monarchie sans noblesse et il créa une noblesse impériale (1806). Il reprit les anciens titres, prince, duc, comte, baron, en rejetant celui de marquis que Molière avait rendu ridicule (1) ; il reprit aussi l'usage des majorats, c'est-à-dire des domaines inaliénables qui passent d'aîné en aîné. Il donna des titres aux généraux, aux fonctionnaires supérieurs, à des membres de l'Institut. Les ducs reçurent en outre des dotations, constituées presque toutes aux frais des villes d'Italie dont ils prirent le nom (ducs de Rovigo, deTrévise, de Feltre, etc.). Ces litres étaient héréditaires. Napoléon prétendait pourtant avoir fait une œuvre démocratique. « Je fais de la monarchie, disait-il, en créant une hérédité; mais je reste dans la Révolution, parce que ma noblesse n'est point exclusive. Mes titres sont une sorte de couronne civique ; on peut les mériter par ses œuvres. »
Créations de Napoléon et gouvernement intérieur. -. — En prenant possession du pouvoir, Napoléon avait dit : « La Révolution est ^wé^ aux principes qui l'ont commencée, elle est finie. » « Nous avons fini le roman de la Révolution, disait-il encore, il faut en commencer
(1) Sous la Restauration plusieurs familles de noblesse impériale demandèrent à prendre le titre de marquis, pour dissimuler leur origine et se confondre avec la vieille noblesse.
CRÉATIONS DE NAPOLÉON. 14i
rhistoire, ne voir que ce qu'il y a de réel et possible dans l'application des principes. » Napoléon se donnait dès lors et il s*est toujours donné comme le continuateur de la Révolution ; mais la Révolution avait été désordonnée, il voulait rétablir Tordre.
Il commença par des mesures de réparation immédiate. Le gouvernement du Directoire avait trouvé la France en proie à des désordres produits par la guerre civile et étrangère et il n'avait pu les apaiser : 1° Il avait trouvé un budget en déficit et le pays inondé de papiçrmonnaie ; les impôts continuaient à être payés en assignats ou à n*élre pas payés du tout, il avait fallu couvrir les dépenses en émettant du papier-monnaie en quantité toujours plus considérable ; on arriva à 40 milliards d'assignats, 338 francs valaient en assignats 1 franc en argent ; les mandats teiritoriauxy par lesquels le Directoire avait remplacé les assignats, avaient fini par être aussi dépréciés. Gomme on n'avait pas d'argent pour payer les intérêts de la Dette, on avait fait banqueroute des deux tiers et réduit les créanciers de l'État à un tiers {tiers consolidé)^ mais ce tiers même n'était plus payé et le crédit de la France était détruit; on ne vivait que des contributions de guerre levées sur les pays conquis. 2° La police avait été désorganisée, le Directoire avait réorganisé à Paris un service de surveillance des gens suspects de royalisme ; mais il n'y avait plus de police sur les routes, les déserteurs et les malfaiteurs formaient des bandes de brigands qui arrêtaient les diligences. 3** Le clergé et les nobles avaient été persécutés, le Directoire, sans interdire le culte catholique, avait continué à déporter les prêtres et fusiller les émigrés qui revenaient.
Bonaparte remit l'ordre dans les finances en organisant le trésor; les trésoriers furent choisis parmi des hommes solvables et obligés d'avancer les sommes
qu'ils devaient recouvrer; l'État eut ainsi dé l'argent comptant, il put payer les intérêts de la Dette et mettre fin au régime du papier-monnaie. — Pour rétablir la sécurité sur les routes, il suffit d'envoyer des troupes et de fusiller quelques brigands, puis on travailla à réparer les chemins. — Pour calmer Tirritation des catholiques, Bonaparte laissa les prêtres libres de revenir et de célébrer le culte. La persécution des émigrés se ralentit aussi, mais ne cessa pas entièrement. On fit encore une liste d'émigrés en 1807.
Celte œuvre de réparation s'opéra dès la première année. Bonaparte commençait en même temps une œuvre de reconstruction qui dura jusqu'en 1811. Il refit toutes les institutions de la France. Le travail était préparé par le Conseil d'Élat ou par des commissions spéciales; mais Bonaparte ne se fiait à personne, il se fit présenter tous les projets et prononça lui-même sur toutes les réformes. Toute l'organisation du pays fut remaniée sur un plan conforme aux idées de Napoléon et dans lequel il combina les créations des assemblées de la Bévolution, quelques traditions de l'ancien régime et quelques institutions imaginées par lui.
Le gouvernement resta centralisé à Paris; chaque service, comme avant 1789, eut à sa tête un ministre (on créa un ministre de la police). Le Conseil d'Etat recouvra son pouvoir : comme avant 1789 il fut chargé de préparer les actes du gouvernement et déjuger les proces des particuliers contre l'Etal et contre les fonctionnaires.
En province, Napoléon conserva la division en départements, arrondissements, cantons, communes, créée par la Constituante, mais il ne voulut pas laisser l'administration à des assemblées élues (ce qui avait été le principe pendant la Révolution). « Agir est le fait d'un
seul, » disait-il. Il revint donc au système des intendants de Tancten régime. Dans chaque division territoriale, il mit an agent du gouvernement nommé par lui et révocable à volonté : préfet^ au département ; sous-préfet^ à l'arrondissement; maire, à la commune. Il conserva pour la forme le conseil général auprès du préfet, le conseil d'arrondissement &.w^vès> du sous-préfet ; mais ces conseils n'étaient plus élus et n'avaient plus aucun pouvoir, seul le conseil municipal auprès du maire resta un corps élu.
A côté de Fadministration générale Napoléon garda les services spéciaux, mais en les réorganisant.
Pour la justice, il conserva les justices de paix, les tribunaux d'arrondissement, les assises, le jury criminel au département et la Cour de cassation, créations de la Constituante; mais il reprit à l'ancien régime les Cours d'appel chargées de reviser les jugements des tribunaux de première instance. Il ne voulut plus de juges élus et revint aux magistrats inamovibles comme avant 1789. Il rétablit tout le personnel que la Révolution avait supprimé, le ministère public (avec les anciens noms de pro* cureurs et substituts), l'ordre des avocate, les avoués, les greffiers Qi les notaires, donnant ainsi à la corporation des hommes de loi une influence plus grande que jamais, puisque les autres classes de l'ancien régime n'était plus là pour la contrebalancer.
Du moins la façon de rendre la justice resta celle de la Révolution; la justice fut gratuite, la procédure publique, et Napoléon n'osa pas supprimer le jury.
Napoléon rétablit aussi la justice administrative du Conseil d'État et de la Cour des comptes ; les fonctionnaires ne pouvaient être poursuivis que devant le Conseil d'Etat. Dans chaque département fut établi un conseil de préfetture.
Dans les finances, au-dessus des receveurs de districts, furent créés des receveurs généraux dans chaque département. Les impôts furent répartis non plus par des assemblées élues comme pendant la Révolution, mais par des fonctionnaires du gouvernement.
Napoléon conserva les contributions directes, telles qu'il les avait trouvées {contributions foncière, mobilière et pei'sonnelle, et patentes de la Constituante, portes et fenêtres du Directoire), en créant les percepteurs pour lever les impôts et en ordonnant de dresser le cadastre pour l'impôt foncier. Il conserva aussi les douanes établies à la frontière. Mais, comme ces recettes ne suffisaient pas, il revint aux impôts indirects de l'ancien régime, il rétablit d'abord les aides sur les boissons sous le nom de droits-réunis, puis l'impôt sur le sel, enfin (1810) le monopole du tabac.
Le crédit de la France, détruit pendant la Révolution, se releva. On conserva le Grand-livre de la dette publique créé par la Convention, mais on put supprimer le papier-monnaie déprécié de la Révolution. Pour créer un papier-monnaie solide. Napoléon revint à un procédé déjà expérimenté sous la monarchie, il créa la Banque de France ; elle eut le privilège d'émettre des billets de banque, mais à condition de garder en caisse ujie quantité de numéraire suffisante pour garantir ses billets ; la Banque était une institution d'État.
L'organisation militaire resta ce que l'avaient faite les gouvernements de la Révolution ; avec la division en demi-brigades (on reprit seulement le vieux nom de régiment), et l'avancement au mérite et à l'ancienneté sans tenir compte de la naissance. Napoléon créa seulement une troupe d'élite, la garde {consulaire, puis impériale), La garde nationale même fut conservée pour le service intérieur. — Le recrutement de Tarmée resta fondé sur
le principe du service obligatoire qu'avait posé la Convention, Napoléon garda la conscription organisée par le Directoire; mais il admit, comme dans l'ancienne milice, le tirage au sort et le remplacement.
En matière de police. Napoléon revint aux procédés de l'ancien régime ; il rétablit le préfet de police, h. Paris, la censure des journaux et les prisons d'État.
En matière d'usages il garda le système métrique créé par la Convention et revint au calendrier de l'ancien régime. Il voulut aussi rétablir un ordre de chevalerie, mais en l'ouvrantà tous sans distinction de naissance; aussi fut créé, sous un nom antique, l'ordre de la, Légion d'honneur; on y admettait quiconque s'était signalé soit à la guerre, soit dans les fonctions, soit dans les sciences, les arts ou l'industrie ; il comprenait plusieurs degrés : chevalier, officier, commandeur, etc. Plus tard fut créée la noblesse impériale (1806).
Napoléon voulut aussi réorganiser et soumettre h son pouvoir l'Église, l'enseignement et la presse.
L'Église avait cessé pendant la Révolution d'être soutenue par l'Etat: Napoléon la reconstitua sur le fondement ancien en faisant un concordat avec le pape (1800) qu'il compléta par les articles organiques; c'étaient des dispositions que le gouvernement français prit de sa seule autorité et qu'il imposa au clergé français. Le Concordat établit un compromis entre l'Eglise telle qu'avait voulu la faire la Constituante et l'Eglise de l'ancien régime. Comme avant 1789 l'Église reposa, non sur une loi française, mais sur un traité entre la France et le pape (le Concordat). Comme avant 89 le gouvernement eut le droit de nommer les évêques, et le pape le droit de les instituer. Mais l'Église renonça à ses domaines devenus biens nationaux. Comme dans la Constitution de 1791, l'État se chargea de fournir un traitement au clergé, le Civilisation contemporaine. tO
clergé fut obligé de prêter serment, et les diocèses restèrent organisés avec les mêmes limites que les départements. Le catholicisme ne fut plus, comme avant 89, la religion d'État, on se borna à le qualifier de « religion de la majorité des Français ».
Cet arrangement mettait le clergé français dans la main de Napoléon ; il fallut, pour décider le pape à Taccepter, le menacer de détruire ce qui restait en France de catholicisme. Napoléon considéra toujours les ecclésiastiques comme des fonctionnaires du gouvernement, il disait « mes évêques » comme il disait « mes préfets ». Il les ménagea pendant les premières années. « Vous ignorez, disait-il en 1804 à un conseiller d'Etat, tout ce que je viens à bout de faire par le moyen des prêtres que j'ai su gagner. If y a en France trente départements assez religieux pour que je ne voulusse pas être obligé d'y lutter de pouvoir contre le pape. » Mais à partir de 1808, quand il fut en guerre ouverte avec le pape, il chercha à forcer les évêques à se réunir en concile pour prendre son parti, destitua, fit arrêter ceux qui lui résistaient et fit enrôler dans l'armée tous les élèves d'un séminaire qui avait protesté.
L'enseignement avait beaucoup occupé la Convention; elle avait posé le principe qu'il y aurait trois degrés, primaire, secondaire, supérieur; elle n'avait eu le temps de créer que quelques écoles spéciales supérieures, des écoles centrales d'enseignement secondaire et l'Institut (qui devait être à la fois un corps savant et un établissement d'enseignement supérieur. Napoléon réunit tous les degrés d'enseignement en un seul corps qu'il appela V Université (détournant cet ancien nom de son sens)^ à sa tète il mit un grand maître, la France fut partagée en régions qu'il appela académies; chacune fut confiée à un recteur (\m avait autorité sur tout le personnel. Il reprit
à Tancien régime les facultés d'enseignement supérieur. Il rétablit les collèges d'enseignement secondaire que la bourgeoisie réclamait (on appela lycées les collèges des principales villes) ; il reprit aussi le système de l'internat en ajoutant l'uniforme et la discipline militaire. Gomme dans les anciens collèges ecclésiastiques il voulait avoir des professeurs célibataires et soumis à l'autorité du proviseur et du censeur (titres empruntés aux collèges de jésuites). Ce fut un régime mixte entre le couvent et la caserne. Il ne fit rien pour l'enseignement primaire, et refusa de créer un enseignement pour les femmes. « L'éducation publique ne leur convient pas, disait-il, puisqu'elles ne sont pas appelées à vivre en public; le mariage est toute leur destination. »
La presse paraissait à Napoléon une puissance dangereuse, il voulut la diriger. Il commença par supprimer tous les journaux excepté treize, et créa au ministère de la police un bureau de la presse chargé de surveiller les journaux. En menaçant le propriétaire de supprimer son journal on l'obligeait à ne publier que les articles approuvés par le gouvernement. Puis Napoléon en vint à nommer les directeurs des journaux, les transformant en fonctionnaires d'Etat. « On a le droit d'exiger, écrivait-il en 1804, que les journaux soient entièrement dévoués à la dynastie régnante et qu'ils combattent tout ce qui tendrait à amener des souvenirs favorables aux Bourbons... Toutes les fois qu'il parviendra une nouvelle désagréable au gouvernement, elle ne doit point être publiée, jusqu'à ce qu'on soit tellement sûr de la vérité qu'on ne doive plus la dire, parce qu'elle est connue de tout le monde. » En 1805, pendant la guerre, il écrit au ministre de la police: « Réprimez un peu plus les journaux, faites-y mettre de bons articles. Faites comprendre au rédacteur du Journal des débals et du Publichte que
le temps n*esl pas éloigné où, m'apercevant qu'ils ne me sont pas utiles, je les supprimerai avec tous les autres et n'en conserverai qu'un seul... Le temps de la Révolution est fini, il n'y a plus en France qu'un parti, et je ne souffrirai jamais que mes journaux disent ni fassent rien contre mes intérêts. »
En 1807 il ordonne d'arrêter Guérard pour avoir écrit dans le Mercure contre les libertés de l'Église gallicane, « On ne doit s'occuper de l'Eglise que dans les sermons. » Le Publiciste avait parlé du comte de Lille (Louis XVIII) : « La première fois qu'il parlera de cet individu, dit Napoléon, je lui ôterai la direction du journal. »
La législation. — La Constituante avait admis le principe que toute Ja France devait être régie par les mêmes lois. « Il sera fait un Code de lois civiles communes à tout le royaume », disait la Constitution. Le principe ne put être appliqué, les représentants du Midi avaient peur d'être privés du droit romain et soumis au droit coulumier.
La Convention reprit le principe. « Le Code des lois civiles et criminelles est uniforme pour toute la république. » Elle commença à discuter ce code le 22 août 1793 ; un projet connu sous le nom de Code Cambacérès fut voté, puis renvoyé à une commission. Ce projet, discuté à trois reprises, n'avait pas encore été converti en loi quand Bonaparte prit le pouvoir.
Le conseil d'Etat fut, dès 1800, chargé de préparer nn Code civil; il forma une commission de jurisconsultes qui commença à discuter ; le premier consul y vint quelquefois assister aux discussions et donner son avis. La commission trouvait le terrain préparé parle travail de la Convention, elle put en peu de temps présenter un Code civil qui fut voté par la Chambre et promulgué. Il était rédigé par articles numérotés pour faciliter les recher-
ches et les citations. Il établissait pour toute la France des règles de droit uniformes empruntés aux deux régimes qui régissaient le pays avant 1789; la propriété et les contrats étaient réglés suivant les principes du droit romain; pour le droit des personnes et les successions on avait suivi la Coutume de Paris ; pour le mariage on conserva à la fois le régime de la communauté pris au droit coutumier et le régime dotal pris au droit romain. Le Gode civil entra si rapidement dans les habitudes que les pays annexés à la France demandèrent à le garder en 1814 après leur séparation ; le Code Napoléon^ comme on l'appelait, est resté en vigueur en Belgique, sur la rive gauche du Rhin et en Italie.
Les autres Godes furent rédigés plus lentement. Le travail ne fut achevé qu'en 1811, la France se trouva pourvue alors d'un ensemble complet de lois, les cinq Codes : civil, de commerce, de procédure civile, pénal, d'instruction criminelle.
Dans l'ensemble, cette législation organisait la France sur les principes de la Révolution. 1° Tout le pays était soumis aux mêmes règles, il avait enfin Vunité de droit que les rois avaient désirée sans arriver à l'établir. 2^ La loi était la même pour tous, elle ne reconnaissait plus aucun privilège; c'éia\iV égalité devant la loi : égalité des citoyens, qui devaient être admis aux mêmes emplois, sup^ porter les mêmes charges et être jugés suivant les mêmes règles : — égalité des enfants dans les successions, qui devaient être partagées également sans tenir compte de l'âge ni du sexe; — égalité des étrangers, qui pouvaient commercer et hériter en France comme les Français: — égalité entre les cultes; — égalité entre les propriétés, qui ne pouvaient plus être grevées de servitudes personnelles. S** La loi protégeait la liberté des particuliers, elle donnait à l'accusé le droit d'être jugépublique-
150 Lli CONSULAT ET L'EMPIRE.
ment par ses concitoyens et d'être défendu par un avocat ; elle donnait à Tenfant la liberté complète à partir de sa majorité, aux époux la liberté du divorce; elle laissait chacun libre de choisir sa religion, de travailler, de cultiver, de fabriquer, de transporter, de prêter à intérêt. C'était rétablissement de la liberté privée, La France avait gagné en unité, en égalité, en liberté.
Travaux publics, — Napoléon avait, comme les Romains, le goût des grands travaux publics, il y voyait un moyen de rendre son gouvernement glorieux et populaire. Comme les Romains, il fît faire surtout des routes pour transporter ses armées et mettre en communication les différentes parties de son empire, des monuments pour transmettre sa gloire à la prospérité.
Les principales routes furent : la route de la Corniche, taillée dans le rocher le long de la côte de la Méditerranée entre Toulon et Nice pour faire communiquer la Provence et l'Italie ; Id^route du Simplon, qui remonte la haute vallée du Rhône (le Valais) et par le col du Simplon, redescend en Italie sur la haute vallée du Tessin.
Les principaux monuments furent élevés à Paris: la colonne Vendôme imitée de la colonne Trajane de Rome fut coulée avec le bronze des canons pris sur Tennemi dans la campagne de 1805 ; elle est couverte de bas-reliefs qui représentent les scènes de cette guerre. — L'a?x de triomphe du Carrousel bâti sur la place des Tuileries était aussi une imitation de l'antique, il reproduit l'arc de triomphe de Titus, il était surmonté des deux chevaux de bronze de Saint-Marc que Napoléon avait enlevés sur la place de Venise; ils furent repris en 1815. — Varc de triomphe de l'Étoile^ construit sur une hauteur qui domine Paris à l'ouest, fut encore une œuvre originale destinée à conserver le souvenir des guerres de Napoléon,
TRAVAUX PUBLICS. loi
on y inscrivit les noms de ses généraux. — Napoléon avait mis au concours un projet de monument pour un Temple de la Gloire, où tous ses généraux devaient âtre représentés. L'édifice, construit sur- le modèle d'un temple grec, était presque achevé en 1814; on en a fait l'église de la Madeleine, De ce temps datent aussi la rue de Rivoli avec une façade en arcades, la fontaine Desaix, le Corps législatif, la Bourse, Y Entrepôt des vins de Bercy.
Sciences, lettres et arts. — Napoléon voulait que son régne fût marqué par de grandes œuvres scientliiques et artistiques comme il l'était par de grandes conquêtes et de grandes créations. Il cherchait à encourager les savants, les écrivains et les artistes par des récompenses et des honneurs. « Si Corneille avait vécu de mon temps, disait-il, je l'aurais fait prince. » 11 faisait barons des peintres, Gros, Gérard; des savants, Lagrange, Laplace, Monge, etc., et tenait à ce que la Légion d'honneur fût ouverte aux savants et aux artistes comme aux soldats et aux fonctionnaires. Il donnait des pensions et avait fondé des prix décennaux de 100,000 francs.
Mais il prétendait diriger la science et les arts comme il dirigeait la guerre et la politique. 11 voulait qu'on comprît comme lui les arts et les sciences. — Il persécuta les deux principaux écrivains du temps, Chateaubriand et M™* de Staël et fit saisir leurs ouvrages parce qu'ils exprimaient des idées qui ne lui convenaient pas. — Il fit une scène publique au naturaliste Lamarck parce. qu'il s'était occupé de météorologie. — Il retira sa protection à Cherubini parce qu'il trouvait sa. musique trop bruyante.
Il se conduisait en maître absolu du théâtre. H fit interdire la représentation de deux pièces de Duval parce qu'elles pouvaient servir de prétexte à des manifesta-
tions pour ou contre la noblesse. Une pièce- sur un sujet espagnol Don Sanche fut interdite parce que les Espagnols venaient de s'insurger; l'auteur fut obligé d'en transporter la scène en Assyrie et de l'intituler Ninus, La plupart des pièces de J. Ghénier et de N. Lemercier ne purent être représentées parce que leurs auteurs déplaisaient à Napoléon.
Napoléon n'eut pas sur les sciences et les arts de son temps l'action qu'il s'imaginait pouvoir exercer.
Les sciences firent de grands progrès; mais, en France comme en Angleterre, elles continuaient à se développer dans la voie où elles étaient entrées avant Napoléon.
En mathématiques ce fut le temps de Lagrange, Laplace, Monge et de l'astronome Lalande; mais tous s'étaient formés avant la fin du siècle, et c'est sous le Directoire qu'avaient paru les deux ouvrages capitaux de Laplace qui ont renouvelé l'astronomie, V Exposition du système du monde (1796) et le Traité de la mécanique céleste (1799).
En physique Gay-Lussac et Arago; en chimie Guyton de Morveau, BerthoUet, Fourcroy, Vauquelin, Thénard; en sciences naturelles Lamarck, Cuvier, Geoffroy Saint- Hilaire, le botaniste" Laurent de Jussieu; les physiologistes Bichat et Cabanis, étaient tous aussi des hommes du xv!!!*" siècle, et ne firent, sous Napoléon, que continuer des travaux déjè. commencés.
L'action de Napoléon fut plus sensible sur la littérature. Les encouragements officiels contribuèrent à faire durer quelques-uns des genres littéraires du xviu° siècle dont le public commençait à se détourner; la tragédie classique à la faconde Voltaire, représentée par Raynouard, Joiiy, Luce de Lancival; le poème épique (Campenon, Fontancs, Briffaut, Dorion, etc.); la
LA LÉGISLATION. 4o3
poésie descriptive (Delille, Saint-Lambert, Legouvé, ChênedoUé) ; l'ode lyrique représentée par Lebrun surnommé Pindare, Aucune œuvre remarquable ne se produisit dans ces genres. Mais il commença à se former des genres nouveaux, le drame historique, la chanson, le roman, et deux écrivains célèbres, Chateaubriand, avec les Martyrs (1809) et le Génie du Christianisme (1802), M°^« de Staël avec X Allemagne (1810), commencèrent en France le mouvement romantique (1). Tous deux furent en lutte avec Napoléon et obligés de vivre hors de France. L'empereur se rendit compte un peu de son impuissance. « J'ai pour moi, dit-il à Fontanes, la petite littérature, et contre moi la grande. »
Napoléon fut plus heureux avec les artistes ; son goût s'accorda d'ordinaire avec celui de son temps, et il encouragea les arts dans la voie où ils entraient naturellement.
L'imitation de l'antiquité qui dominait l'architecture depuis le xvii** siècle et la sculpture depuis le xvm% s'étendit jusqu'à la peinture. Le peintre le plus célèbre du temps fut David (1748-1825), qui traita d'ordinaire des sujets antiques, les SabineSy Léonidas aux Therrnophyles, L'école davidienne domina la peinture pendant la Révolution et l'Empire ; ses principaux représentants furent Gérard, Girodet, Gros, peintre de batailles. Prud'hon (1758-1823) était resté en dehors de l'école; de jeunes peintres, Géricault et Ingres, commençaient à en sortir.
La sculpture produisit peu de grandes œuvres ; les sculpteurs français, Cartellier, Esparcieux, Giraud, restèrent très inférieurs à leurs contemporains, le Danois Thorwaldsen et l'Italien Canova.
(1) Deux écrivains français de ce temps, Joseph et Xavier de Maistre étaient des gentilshommes de Savoie, sujets du roi de Sardaigne.
iU LUTTE DE NAPOLÉON AVEC L'EUROPE.
Les architectes, Percier, Fontaine, Chalgrin, Brongniart, que Napeléon chargea de bâtir ses monuments, continuèrent à copier les formes antiques ; il ne se forma aucun art original.
En musique il ne parut d*autres grands compositeurs que ceux de la période révolutionnaire, Méhul, Lesueur et Cherubini. Napoléon encouragea les musiciens italiens, Païsiello, Paer, Spontini.