‹ Histoire de la civilisation contemporaineChapitre 65 sur 122 · LES NATIONALITÉS · texte numérisé non relu

LES NATIONALITÉS

que tout État doit se confondre avec une nation. Mais que faut-il entendre par une nation? Sur ce point il y a eu en Europe deux écoles. Pour Tune, la nation est l'ensemble des hommes qui veulent faire partie d'un même Etat; c'est donc aux habitants d'un pays à décider à quelle nation ils appartiendront; la nation n'existe que par la volonté de ses membres. L'autre école déclare que la nation est formée par la race et indépendante de la volonté des hommes ; les gens de même race doivent être réunis, quand même ils ne le voudraient pas. — La théorie des nationalités volontaires est surtout française : la France l'a appliquée en 1861 ; avant d'annexer la Savoie et le comté de Nice, elle a fait voter l'annexion par les habitants. La théorie des races a eu des partisans surtout en Allemagne et en Russie : on a appelé fangermanutes ceux qui voulaient réunir en un Etat tous les peuples de race germanique, pandavistes ceux qui voulaient réunir tous les peuples slaves. Le gouvernement allemand a appliqué cette théorie en annexant les Alsaciens malgré eux comme étant de race germanique. Pendant la guerre de Bulgarie en 1877, les Russes ont pendu comme traîtres des soldats polonais au service de la Turquie, parce qu'étant Slaves ils avaient combattu contre d'autres Slaves. Aujourd'hui la théorie des races paraît abandonnée, la Russie ellemême a aidé les petites nations slaves des Balkans à se constituer en Etats.

Presque partout le parti national s'est uni au parti libéral pour combattre le gouvernement, de sorte que l'agitation a été à la fois nationale et constitutionnelle. Elle a duré un demi-siècle et a pris plusieurs formes : tantôt les agitateurs se sont insurgés (en Grèce, en Lombardie, en Belgiquej en Pologne, en Irlande, en Hongrie); tantôt ils ont fait de l'opposition dans les Châ.\£iky^^*&

244 TRANSFOKMATIONS DE L'EUROPE DEPUIS i848.

(en Bohême, en Hongrie, en Croatie, en Irlande); tantôt ils ont fait appel à un État assez fort pour faire Tunité.

Presque partout le parti national a fini par remporter : en Serbie, en Grèce, en Belgique par Tinsurrection ; en Roumanie, en Bulgarie, en Lombardîe avec Tappui de l'étranger; dans les pays autrichiens par un accord avec le gouvernement; en Italie et en Allemagne en se groupant autour du royaume de Sardaigne et du royaume de Prusse. — Seules la Pologne et l'Irlande n'ont pas réussi à s'aflFranchir et continuent à s'agiter.

Formation ,de Vunité italienne, — L'Italie en 1815 était retombée dans l'état où elle se trouvait avant la Révolution et d'où la France l'avait tirée.

Elle était morcelée en sept petits Etats : au nord, le royaume de Sardaigne et Je royaume lombard-vénitien ; au centre, les duchés de Parme, Modène, Toscane et les États du Pape; au sud, le royaume de Naples. Le nom même d'Italie (donné par Napoléon au grand royaume du nord) avait disparu. Metternich disait, quand on lui parlait de l'Italie : « C'est une expression géographique. »

Tous les petits Etats italiens étaient des monarchies absolues gouvernées despotiquement par les ministres des souverains et soumises à une police tracassière. Le Pape avait rétabli l'Inquisition, il interdisait toutes les sociétés, défendait la lecture des livres étrangers, on avait même supprimé l'éclairage des rues de Rome comme étant l'œuvre des Français. Le roi de Sardaigne avait rétabli la censure qui ne laissait même plus écrire le mot Constitution, il destituait les fonctionnaires excommuniés par l'Église et faisait surveiller les

universités; il avait fait détruire le jardin botanique de Turin créé par les Français. Le roi de Naples avait supprimé l'ancienne constitution de Sicile et promis à TAutriche de n'établir aucune institution opposée à celles de la Lombardie, c'est-à-dire libérale. L'Italie vivait donc sous le régime absolutiste. Et le despotisme ne lui procurait même pas la tranquillité, les gouvernements du sud et du centre n'étaient même pas capables de réprimer les malfaiteurs. Le royaume de Naples et

les Etats de l'Eglise étaient en proie au brigandage, il y avait en 1817 à Naples 30,000 brigands et dans les États de l'Église 57 têtes mises à prix.

Au nord de l'Italie, le royaume lombard-vénitien formé du Milanais et de l'ancien territoire de Venise appartenait à l'Autriche qui y envoyait des fonctionnaires et des soldats autrichiens. L'Autriche dominait indirectement les trois duchés dont les trois souverains étaient des princes autrichiens ; elle protégeait le Papo et le roi de Naples contre les révoltes de leurs sujets; elle avait failli grouper tous les princes italiens en une confédération qu'elle aurait dirigée. L'Italie était dans la dépendance de l'étranger.

Cet état dura jusqu'en i848. Il y eut deux tentalives de révolte à l'imitation des peuples voisins. En 1820 les officiers, à l'exemple des Espagnols, voulurent forcer les rois de Naples et de Sardaigne à donner une constitution (le roi de Naples accepta même la constitution espagnole). En 1831 les libéraux, à l'exemple des Français, forcèrent le Pape et les trois ducs de Toscane, Parme et Modène à établir un régime libéral. Mais le mouvement ne se produisit que dans une partie de ITtalie, et chaque fois les armées autrichiennes vinrent rétablir le gouvernement absolu.

Un révolutionnaire italien réfugié en France, Mazzini,

organisa une association secrète pour renverser les monarchies de toute l'Europe et faire de chaque peuple une république indépendante unie aux autres républiques par la fraternité. Sa devise était : « Liberté, Egalité, Humanité ; un Dieu, un souverain, la loi de Dieu. » Son association s'appela la jeune Europe; chaque peuple y formait une section, jeune Italie, jeune Pologne, jeune Allemagne, etc. La jeune Italie^ créée dès 1831, avait surtout des partisans à Gênes et à Rome; elle se fit connaître par des complots et des émeutes en 1844 et 1843; son but était de réunir toute Tltalie en une république.

Vers 1843 commença, parmi les écrivains, un autre mouvement que les Italiens ont surnommé la résurrection {rhorgimp/nto). H s'agissait de tirer l'Italie de la misère et du désordre en lui donnant une administration libérale, et de l'affranchir de la domination de l'étranger en la débarrassant des Autrichiens. Les représentants de ce mouvement, Balbo, Maxime d'Azeglio, Durando, Gioberli (1), ne songeaient pas à renverser les princes italiens: c'était au contraire aux princes eux-mêmes qu'ils s'adressaient, les priant de donner une constitution à leurs peuples et de s'unir entre eux pour fonder une nation italienne; l'Italie aurait pris la forme d'une fédération entre des Etats monarchiques constitutionnels.

Trois souverains se laissèrent persuader d'entrer dans le mouvement libéral et national, le roi de Sardaigne, le duc de Toscane et le Pape Pie IX, élu en

(1) Les œuvres politiques de ce parti sont : Gioberti, De ta suprématie morale et civile des Italiens (1843). Le Jésuite modei'ne (1844). — Balbo, Les espérances de l'Italie (1844). — D'A-zeglio, Les derniers événements de Romagne (1846). — Durando, Vltalie nationale. — Ses journaux furent fondés en 1847 : Y Aube k Florence la Résurrection à Turin.

1846. En 1847, le duc et le Pape accordèrent à leurs sujets radoucissement de la censure, la formation de gardes nationales, et la création de Conseils d'Etat chargés de réformer les lois; et les trois souverains conclurent un traité pour établir Tunion douanière entre leurs États. L'Autriche répondit par une alliance avec les ducs de Parme et de Modène.

Les États italiens s'étaient groupés en deux partis, le parti autrichien et le parti national. Les princes du parti national ne cachaient pas leur désir d'expulser les étrangers; les Italiens espéraient en ce temps être assez forts pour chasser les Autrichiens à eux seuls sans le secours d'un autre État. Le roi de Sardaigne Charles- Albert, causant avec d'Azeglio qui lui demandait comment serait possible la délivrance de l'Italie, répondait : « L'Itahe fera d'elle-même. Italïa fara da se. »

En 1848 le régime libéral s'établit d'un coup dans tous les Etats : dans le royaume de Naples en janvier par une révolte des libéraux de Palerme, dans la Sardaigne en février, dans la Toscane et les États de l'Église en mars par la volonté des princes. Dans les quatre Elats le souverain donna une constitution et tous les quatre s'allièrent pour chasser les étrangers. Le gouvernement autrichien était alors désorganisé par la révolution de 1848 et occupé par un soulèvement général de tous ses peuples.

Le moment semblait bien choisi. Le comte de Cavour écrivait dans le journal de Turin : « L'heure a sonné pour la monarchie de Savoie, l'heure des résolutions hardies dont dépend l'existence du royaume. Nous, gens de froide raison, habitués à écouter les ordres de la raison plutôt que les mouvements du cœur, nous déclarons ouvertement pour la nation, le gouvernement, le roi : la guerre, la guerre tout de suite. »

Ce fut une guerre nationale contre FAutriche. Les Italiens du royaume lombard-vénitien s'insurgèrent. Les troupes sardes occupèrent toute la Lombardie évacuée par les Autrichiens, les habitants organisèrent un plébiscite, et par 560,000 voix demandèrent que la Lombardie fût annexée au royaume de Sardaigne. A Venise les insurgés proclamèrent la république, puis une assemblée de 127 députés demanda l'annexion.

L'armée autrichienne s'était concentrée au cœur du royaume dans le quadrilatère formé par les quatre forteresses : Mantoue, Legnago, Pesciera, Vérone, séparant Venise du reste de l'Italie.

Mais les armées italiennes ne suffisaient pas pour résister aux forces de l'Autriche, et même les Italiens ne voulurent pas opérer de concert; unis dans le désir de chasser l'étranger, ils se divisèrent sur la façon de réorganiser l'Italie. Les libéraux monarchistes voulaient une fédération entre les princes; les républicains du parti de Mazzini réclamaient une assemblée nationale élue par tous les Italiens pour fonder la république d'Italie. Le parti monarchique fédéraliste domina dans le nord, où il était soutenu par l'armée sarde. Le parti républicain unitaire s'empara du centre; la Constituante élue par les sujets du Pape proclama la république romaine (février 1849) et donna le pouvoir à des triumvirs (Mazzini et Garibaldi) ; le duché de Toscane fut organisé en république.

Dans le sud les absolutistes reprirent le dessus; le roi de Naples abolit la constitution et conquit par la force la Sicile; il bombarda Messine (ce qui lui valut le surnom de roi Bomba), et fit envoyer les libéraux aux galères.

Dans le nord et le centre les armées étrangères intervinrent pour combattre les partis nationaux et

libéraux. Le Pape, eflFrayé par la révolution, était devenu absolutiste et avait appelé à son secours contre les républicains les États catholiques d*Europe. Le roi de Naples, la France, l'Espagne, TAutriche, envoyèrent leurs armées; l'armée française fit le siège de Rome, les Autrichiens occupèrent laRomagne. L'ancien régime fut rétabli dans les Etats du Pape.

Le roi de Sardaigne, resté seul en face des Autrichiens, fut repoussé de la Lombardie dès 1848 ; il essaya de la reprendre en 1849 pendant que l'Autriche était occupée à combattre les Hongrois; son armée fut dispersée à Novare et il abdiqua. Venise isolée se défendit jusqu'en août 1849.

Les Autrichiens et les absolutistes vainqueurs rétablirent le même régime qu'en 1815. Les hbéraux furent désespérés. D'Azeglio écrivait : « A cette heure tout est fini. Avoir travaillé toute sa vie dans une seule pensée sans espérer jamais une occasion; la voir arriver surpassant toute prévision raisonnable, puis sentir tout cet édifice s'écrouler en un jour! Après de tels coups on ne garde que les apparences delà vie... Je ne vois plus rien à faire pour le moment. 11 faut rouler jusqu'au fond de l'abîme pour voir où on s'arrêtera et se reconnaître. x\lors nous recommencerons. Mais ce n'est pas moi qui cueillerai le fruit. »

Cependant de ce mouvement de 1848 il restait un résultat, le Statut donné en février 1848 par Charles-Albert au royaume de Sardaigne, qui y établissait un régime parlementaire semblable au régime belge ; un ministère responsable, un sénat, une Chambre élue par des électeurs censitaires et chargée de voter les lois et le budget, la liberté de la presse. L'Autriche ofl'rait au nouveau roi, Victor-Emmanuel, de meilleures conditions de paix s'il voulait abolir le Statut; il refusa, et le royaume de

Sardaigne resta un Etat libéral constitutionnel, le seul dans toute Tltalie. Ce fut aussi le seul État vraiment italien, le roi conserva le drapeau tricolore (vert, blanc, rouge) qui avait été le drapeau du parti national en 1848, il prit pour premier ministre un des chefs du mouvement national, d'Azeglio, et recueillit les patriotes italiens réfugiés. Il y avait désormais en Italie un État libéral et national autour duquel pouvaient se grouper les patriotes libéraux.

L'échec de 1848 servit aussi d'expérience; les Italiens avaient échoué pour avoir manqué d'entente et pour avoir voulu opérer seuls. 11 fallait donc organiser une action commune et se procurer l'aide d'une puissance étrangère. Ce fut l'œuvre du comte deCavour, ministre de Sardaigne en 1850. Cavour était un noble du Piémont, à peine un Italien; il ne parlait que le français et le patois piémontais. Après avoir été officier d'artillerie, il s'était retiré dans ses domaines qu'il avait fait valoir lui-môme; puis il avait voyagé en France où il prit l'admiration de la monarchie libérale, en Angleterre où il devint partisan du libre-échange. 11 passait pour conservateur en 1848 à cause de son mépris pour la république. Mais dès 1850 il s'unit au centre gauche pour renverser le ministère d'Azeglio. Le nouveau ministère centre gauche (le chef du cabinet fut d'abord Ratazzi) fît une série de réformes; il abolit les tribunaux d'Église en 1850 et sécularisa 300 couvents en 1855. (H y avait dans ce petit royaume 41 évêques, 1,417 chanoines, 14,000 religieux.) 11 créa une banque et fit des traités de commerce ; il réorganisa l'armée sur le modèle de la Prusse.

Les patriotes italiens se ralliaient peu à peu au royaume de Sardaigne. L'ancien chef de la république de

Venise, Manin, réfugié àParis,écrivaitenl854àunhomme - d'État anglais qui l'engageait à se résigner à la domina-

tion autrichienne devenue moins oppressive : « La résignalion est de la lâcheté pour un peuple sous la domination étrangère. Nous demandons à l'Autriche non de gouverner doucement, mais de s'en aller. » Il voyait que la république était impossible, le roi de Sardaigne ne voudraitjamais y consentir ; il ne restait d'autre solution que l'unité sous un roi. « Faites l'Italie, princes de la maison de Savoie, et je suis avec vous. Indépendance et unification, voilà notre devise. » Le parti républicain de Mazzini s'affaiblissait, il se forma un parti national (jui voulait l'unité de l'Italie sous le roi de Sardaigne. Ce parti fonda V Union nationale, société qui se recrutait dans toute l'Italie ; le secrétaire, un Sicilien, La Farina, avait des entrevues secrètes avec Gavour de grand matin. « Faites ce que vous pourrez, lui disait Cavour; devant le monde je vous renierai comme Piei're a renié le Sauveur. »

Il fallait, pour faire une guerre à l'Autriche, un allié puissant. Cavour le disait : « Le Piémont a eu souvent à se féliciter de ses alliances, jamais de sa neutralité. » Il savait qu'il ne pouvait pas compter sur l'Angleterre. 11 travailla à gagner Napoléon III. Pour lui plaire il engagea, malgré les commerçants de Gènes, le royaume de Sardaigne dans la guerre contre la Russie et envoya 15,000 hommes en Grimée ; il en tira ce profit qu'au Congrès de Paris qui rétablit la paix (1856), la Sardaigne put envoyer un plénipotentiaire à côté des représentants des grandes puissances et représenter au nom des Italiens leurs griefs contre l'Autriche. Pour garder l'appui de Napoléon Gavour, après l'attentat d'Orsini (1838), consentit, malgré les libéraux, à poursuivre les journaux hostiles à l'empereur.

Enfin en 1858 Napoléon III fut effrayé par Orsini, qui lui reprochait d'avoir manqué à sa promesse (Napoléon avait en 1831 été membre d'une société secrète italienne

fondée pour affranchir Tltalie). Il fit venir Cavour h Plombières et l'alliance fut conclue. Napoléon promettait au royaume de Sardaigne Tltalie libre jusqu'à l'Adriatique, il recevait en échange la Savoie et le comté de Nice. Aussitôt commença l'unification de l'Italie; elle fut achevée en onze ans (1859-70).

En 1859 Napoléon déclarait la guerre à l'Autriche et chassait Tarmée autrichienne de Lombardie; mais, au lieu de la poursuivre jusqu'à l'Adriatique, suivant la convention, il s'arrêta devant le quadrilatère; son armée était désorganisée et il craignait d'être attaqué par la Prusse. Il se borna donc à se faire céder par l'Autriche la Lombardie, qu'il donna au roi de Sardaigne. L'Autriche gardait la Vénétie. Cavour fut désespéré, il voulait continuer la guerre, mais le Piémont ne pouvait lutter seul; il adhéra à la paix.

Pendant la guerre les partisans de l'unité, dirigés par les membres de l'Union nationale, avaient fait soulever les habitants des trois duchés de Toscane, Parme, Modène et une des provinces du Pape, la Romagne, et avaient organisé dans chacune un gouvernement provisoire^ qui exerçait la dictature au nom du gouvernement sarde. Les gouvernements de Romagne, Parme et Modène avaient groupé les trois pays sous le nom de provinces royales de V Emilie, établi Ja constitution sarde, supprimé les douanes du côté du royaume de Sardaigne et remis les bureaux des postes aux employés sardes. Puis tous les quatre s'étaient alliés et avaient demandé à être annexés au royaume de Sardaigne. Napoléon aurait préféré un duché de Toscane indépendant. Pour le décider on s'adressa aux populations, elles répondirent oui, la Toscane par 366,000 voix contre contre 15,000, l'Emilie par 426,000 contre 756. H demanda la Savoie et le comté de Nice. Cavour se décida à les céder si les populations y consentaient; la

Savoie accepta Tannexion par 130,000 voix contre 2000, Nice par 25,000 contre 160. En 1860 fut convoqué un Parlement des députés du royaume de Sardaigne ainsi agrandi ; on n avait pas encore de nom à lui donner, on rappela Parlement national.

Le roi de Naples et le Pape étaient hostiles au mouvement national et ils n'avaient pour se défendre que des régiments suisses désorganisés. (Le gouvernement suisse, humilié de voir ses citoyens à la solde de l'étranger, leur avait retiré le drapeau national.) Mais le gouvernement sarde n'osait pas attaquer; il laissa les. républicains italiens commencer la guerre en affectant de les désavouer. Garibaldi, avec 1067 volontaires, s'embarqua pour la Sicile. Le gouverneur de Gênes avait ordre de ne pas les voir partir. Gavour écrivit à l'amiral sarde : « Monsieur le comte, cherchez à vous trouver entre Garibaldi et les croiseurs napolitains. J'espère que vous m'avez compris. » — « Monsieur le comte, répondit l'amiral, je crois vous avoir compris. Au besoin, envoyez-moi prisonnier en forteresse à Fénestrelles. » Les volontaires conquirent la Sicile sans résistance et passèrent dans le royaume de Naples; le roi s'enfuit. Les officiers de marine, partisans de Tunité, oublièrent exprès d'avoir à bord de leurs navires des gouvernails ou de mettre de l'eau dans les chaudières. Tout le royaume de Naples fut au pouvoir de Garibaldi, qui s'était fait proclamer dictateur.

Les États du Pape étaient défendus par une armée catholique de 20,000 volontaires venus de tous pays (surtout des Français). Les républicains de Garibaldi arrivaient par le sud pour les conquérir; le gouvernement sarde prit les devants, dispersa l'armée catholique et occupa deux provinces, la Marche et l'Ombrie; le Pape fut réduit à la province de Rome. Puis tous les pays conquis soit par Garibaldi, soit par l'armée sarde,

furent consultés sous forme de plébiscite et tous demandèrent l'annexion : la Sicile par 430,000 voix contre 700, le royaume de Naples par 1,301,000 contre 10,000, la Marche et l'Ombrie par 230,000 contre 1,600. En 1861 s'ouvrit à Turin le premier Parlement italien et Victor- Emmanuel fut proclamé roi d'Italie par la grâce de Dieu et la volonté du peuple. Puis le Parlement déclara que la vraie capitale de l'Italie devait être Rome.

Le nouveau royaume restait chargé d'une forte armée qui mettait son budget en déficit et les Italiens désiraient vivement achever l'unification. Mais il ne fallait plus rien attendre de la France : Napoléon ne voulait pas laisser enlever au Pape le dernier reste de son pouvoir temporel, il avait envoyé une garnison française qu'il ne retira (1864) que lorsque l'Italie se fut engagée à ne pas attaquer le Pape. Cavour se retourna du côté du gouvernement prussien qui offrait de s'unir à lui contre l'Autriche. Après deux tentatives inutiles (1862 et 65) une alliance fut conclue pour trois mois seulement (1866). Ce temps suffît pour forcer l'Autriche envahie par l'armée prussienne à demander la paix : bien qu'elle eût vaincu les Italiens, elle céda la Vénétie à Napoléon, qui la donna au royaume d'Italie.

Restait le Patrimoine de Saint-Pierre ; les Garibaldiens essayèrent de le conquérir; ils battirent l'armée du Pape, mais la France envoya des troupes qui chassèrent les Garibaldiens (1867) et restèrent en garnison dans Rome* Le gouvernement italien n'osa plus agir.

Ce fut encore la Prusse qui lui rendit la liberté d'action* Après les premières défaites delà guerre de 1870, laFrance retira ses troupes de Rome ; les Itahens l'occupèrent sans résistance, après avoir, sur la demande du Pape, fait une brèche, en signe qu'ils y entraient de force. Les habitants consultés votèrent l'annexion par 130,000 voix

FORMATION DE L'UiNITÉ ALLEMANDE. 255

contre 1,500. llomc devint capitale du royaume d'Italie. Le Pape resta dans son palais du Vatican avec les honneurs rendus à un souverain, une garde du corps, le droit de recevoir des ambassadeurs et une dotation de 3 millions de rente, qu'il refusa.

L'unité italienne que les républicains et les fédéralistes italiens réduits à leurs seules forces n'avaient pu obtenir à cause de la résistance de TAutricbe, fut ainsi faite en onze ans, par le royaume de Sardaigne avec l'aide d'abord de la France, puis de la Prusse.

Depuis 1870 s'est formé un parti qui réclame pour le royaume d'Italie tous les pays où on parle italien : le Tyrol italien et Trieste qui sont à l'Autriche, la Corse et Nice qui sont à la France, Malte qui est à l'Angleterre, et même un canton suisse, le Tessin. Le parti appelle ces pays Yltalia irredcnta (l'Italie non rachetée) ; de là son nom à' irrédentiste.

Formation de C unité allemande, — L'Allemagne était encore en 1848, comme l'Italie, une expression géographique. Elle était morcelée^ plus encore que l'Italie; divisée en trente-six États souverains reliés seulement entre eux par une confédération; le seul pouvoir commun était la Diète de Francfort, conférence permanente de diplomates nommés chacun pour régler les affaires communes, obligés de prendre les instructions et de demander les ordres spéciaux de leur gouverne* ment pour chaque affaire. Dans toutes les questions importantes aucune décision ne pouvait être prise qu'à l'unanimité des voix ; et même dans les affaires moindres, comme il fallait attendre l'avis de tous les États avant de conclure, chaque État avait un moyen d'entraver la question, c'était de faire attendre indéfiniment sa réponse.' Les gouvernements des petits

royaumes, très jaloux de leur souveraineté, cherchaient à paralyser Faction de la Diète. La lenteur des opérations devient bientôt proverbiale. Les avocats de l'ancien tribunal d'Empire, qui depuis 1816 réclamaient leurs honoraires arriérés, les reçurent en 1831 ; les dettes des guerres de 1792 à 1801 furent réglées en 1843; celles de la guerre de Trente Ans ne le furent qu'après 1850. Le règlement de Tarmée fédérale ne fut rédigé qu'en 1821 et les corps d'armée des petits États ne s'organisèrent qu'entre 1830 et 1836; les forteresses fédérales décidées en 1815 n'étaient pas construites en 1825.

La Confédération ne pouvait même pas servir de cadre à une nation allemande; elle avait été conclue non entre des peuples allemands, mais entre des souverains. Deux princes qui n'étaient pas même Allemands en étaient membres, le roi de Danemark comme duc de Schleswig et de Holstein, le roi de Hollande comme duc de Luxembourg. Deux autres avaient une partie de leurs Etats en dehors : le roi de Prusse, la province de Posen; l'empereur d'Autriche, les royaumes de Hongrie , de Gallicie , de Dalmatie et Lombard-Vénitien, sans que ces pays étrangers fussent séparés nettement de la Confédération par un gouvernement différent et une frontière rigoureuse.

Les guerres contre Napoléon avaient fait naître un parti de patriotes allemands qui désiraient voir tous les pays de langue allemande unis en une seule nation, pour défendre le territoire et les intérêts de l'Allemagne contre les empiétements des États voisins, surtout de la France. Ce parti, recruté surtout parmi les écrivains et les étudiants, rêvait le rétablissement de V Empire et avait pris pour emblème le drapeau noir-rouge-or (1). 11 fut com-

(1) Les étudiaDts l'avaient inventé en s'inspirant de l'uniforme d'un corps de francs-tireurs de 1813, les hussards de Lûtzow.

battu par tous les gouvernements comme révolutionnaire et se confondit bientôt avec le parti libéral: jusque vers 1840 les Allemands éclairés furent plus occupés d'obtenir un régime libéral que d'établir l'unité nationale.

Quelques écrivains isolés indiquèrent un moyen de refaire la nation allemande : la confédération n'était, disaient-ils, qu'une fédération d'Èidiis [S taatenbund), dont chacun restait souverain, il fallait la transformer en un Etat fédéral [Bundesstaat), où tous seraient soumis à un pouvoir central souverain. Le désir de l'unité allemande se répandit entre 1840 et 1848 (1) dans le monde d€s Universités, le Congrès des germanistes en 1846 fut un véritable Congrès national des savants allemands.

La révolution de 1848 jeta le désarroi dans les gouvernements, il y eut des émeutes en mars à" Vienne et à Berlin; les souverains, effrayés, accordèrent des constitutions libérales et convoquèrent des assemblées constituantes. Les libéraux de l'Allemagne du Sud en profitèrent; une réunion de 51 notables du parti (tenue à Heidelberg) convoqua à Francfort un parlement préparatoire formé de tous les députés qui avaient siégé dans une chambre d'un des Etats allemands (la plupart étaient des Allemands du Sud). Cette assemblée à son tour décida de réunir un vrai Parlement de toute l'Allemagne pour servir de Constituante; les députés seraient élus au suffrage universel, à raison de 1 par 50,000 âmes; toutes les provinces de la Prusse et de Bohême y seraient représentées. La Diète accepta ces décisions et les gouvernements firent faire les élections.

Le Parlement de Francfort (mai 1848), dirigé par les

(1) C'est en 1840, au moment où le ministère Thiers parlait (l'une guerre de la France contre l'Europe, que furent composés deux chai)ts patriotiques célèbres : Le Rhin allemand et la Garde au bord du tthin {Wacht am Rhein),

CIVILISATION CONTE:ttPOKAINE. K\

écrivains et les professeurs, voulait faire de TAlleinagne un État fédéral et libéral; son emblème fut le drapeau des libéraux, noir-rouge-or. Mais il n'avait qu'une autorité morale en présence des anciens gouvernements qui gardaient la force ; il n'avait aucun moyen de faire exécuter ses décisions, il ressemblait à un Congrès de savants réunis pour discuter sur la meilleure Constitution à donner à l'Allemagne. Il créa provisoirement un administrateur de VEmpirey et élut un archiduc d'Autriche qui forma un ministère de l'Empire. Puis commenca le vote de la Constitution.

On s'accorda facilement sur les principes ; les droits fondamentaux des' citoyens furent réglés sur le modèle des régimes libéraux; on proclama l'égalité devant la loi, toutes les libertés, l'indépendance de la justice, le droit du peuple d'être représenté par des députés. On fut d'accord aussi pour constituer un Etat fédéral. On avait réservé les questions de fait. Il y en eut deux sur lesquelles il fut impossible de s'entendre :

1° De quels pays devait se composer l'Empire allemand? La frontière des pays allemands a toujours été indécise. On admettait depuis 1815 que l'Allemagne s'étendait aussi loin qu'était parlé l'allemand (1). Mais les deux principaux Etats avaient des sujets qui ne parlaient pas allemand ; une des provinces de la Prusse (2), la Posnanie, était polonaise et les trois quarts des pays de l'Autriche étaient slaves, magyares ou roumains. Que faire de tous ces pays étrangers? Le Parlement avait décidé qu'ils ne pouvaient entrer dans l'Empire, qu'ils seraient unis seulement par une union personnelle avec les provinces

(1) C'est l'idée exprimée dans le célèbre chant patriotique : Quelle est la patrie de V Allemand?

(2^ La province de Prusse était hors des limites de l'ancien Empire, mais elle avait été germanisée.

allemandes du même souverain. Le gouvernement autrichien refusa ; il voulait entrer dans le nouvel Empire avec toutes ses provinces.

2° Quel souverain serait chargé de diriger l'Empire? Les deux grandes puissances, TAutriche et la Prusse, avaient pu rester en présence dans une Confédération ; mais dans un État fédéral il fallait que Tune ou l'autre prît la direction. Serait-ce l'Autriche ou la Prusse ? Cette question était liée à la première; si l'Autriche était écartée, le chef de l'Empire serait le roi de Prusse.

Le Parlement se coupa en deux partis. L'un voulait conserver l'union avec les 8 millions d'Allemands de l'Autriche et créer une fédération assez large pour y admettre l'Empire autrichien, l'influence autrichienne aurait dominé en ce cas (on l'appela parti de la grande Allemagne). L'autre renonçait aux frères allemands d'Au-

triche pour créer avec les autres Etats un empire plus petit mais plus fortement organisé, sous la direction du roi de Prusse (on l'appela parti de Isl petite Allemagne). Le parti prussien l'emporta par 261 voix contre 224; le Parlement décida ensuite de créer un Empereur héréditaire, et élut le roi de Prusse. Mais le roi ne voulait pas de la constitution libérale, il refusait une couronne offerte par le peuple : une « couronne de boue et de bois ». « Si l'on doit décerner encore la couronne de la nation allemande, dit-il, c'est moi et mes pareils qui la donnerons. » Il refusa. Les républicains se soulevèrent, les princes rappelèrent leurs sujets du Parlement, il n'y resta que 105 députés républicains. Ils se réfugièrent à Stuttgard et devinrent les derniers défenseurs de la Constitution, tandis que les soldats prussiens allaient écraser les républicains en Saxe, dans le pays de Bade, dans toute l'Allemagne. Ainsi avorta la tentative de faire l'unité allemande par un État fédéral et libéral. Les gouvernements

particuliers la firent échouer en refusant de reconnaître la Constitution et en traitant comme rebelles leurs sujets quand ils essayèrent de la mettre en vigueur par la force.

Le roi de Prusse et l'empereur d'Autriche travaillèrent chacun de son côté auprès des petits souverains pour reconstituer la Confédération ébranlée en 1848 et pour en prendre la direction. Le roi de Prusse créa une Union avec un chef militaire, un Conseil des représentants des gouvernements et un Parlement élu ; il y entra 17 petits États du Nord ; le Parlement se réunit à Erfurt (mars 1850) et un gouvernement est organisé à Berlin sous la direction du roi de Prusse. Mais l'empereur d'Autriche, délivré de la guerre de Hongrie, s'unit aux princes des petits royaumes (Bavière, Wurtemberg, Saxe, Hanovre), qui ne voulaient pas obéir à un roi de Prusse, et n'ayant pu leur faire accepter son plan, il s'entendit avec eux pour reconstituer la Confédération telle qu'avant 1848.

Le roi de Prusse, isolé, eut peur de la guerre et céda; il entra dans la Confédération (1850).

On comprit alors que l'Allemagne ne pourrait former une nation unique tant qu'elle aurait deux tètes. Le morcèlement était maintenu par la rivalité entre la Prusse et l'Autriche ; elles ne pouvaient vivre indéfiniment dans cette demi-hostilité, mais il fallait attendre que l'une des deux eût vaincu l'autre pour pouvoir régler le sort de l'Allemagne. Dans ce duel entre la Prusse et l'Autriche on croyait que l'Autriche finirait par l'emporter; elle avait un territoire et une population double (36 millions contre 18), et l'avantage d'être considérée par les princes allemands comme la directrice naturelle de la Confédération (l'empereur d'Autriche était l'héritier des anciens empereurs germaniques).

Le roi de Prusse, regardé en Europe comme beau-

coup moins puissant, avait pourtant deux avantages : il pénétrait beaucoup plus avant dans les affaires de l'Allemagne, parce que tous ses États, sauf une province, étaient allemands; il tirait de ses sujets plus de ressources, parce que toutes les forces de son pays avaient été organisées pour la lutte.

Cette organisation remontait à la domination de Napoléon. Le royaume avait été réduit à quatre provinces et 5 millions d'âmes; le roi, qui avait pris pour ministres des patriotes allemands (Stein venu du Nassau, Hardenberg et Scharnhorst, venus du Hanovre), se laissa per-

suader de réformer ce qui restait de son Etat pour le rendre capable de se maintenir au rang de grande puissance. Le gouvernement demandait aux sujets de nouveaux sacrifices, il les rendit possibles en réformant les institutions (1). On créa une administration plus centralisée et on supprima les entraves à la culture et au commerce. On créa de nouvelles ressources fiscales, des impôts imités de la France (les patentes et l'impôt personnel), des impôts sur le luxe et un impôt sur le revenu ; ce fut l'œuvre de Hardenberg. On créa un régime militaire ; ce fut l'œuvre de Scharnhorst.

Le principe fut ainsi posé : « Tout habitant du royaume en est le défenseur né. » Scharnhorst reprenait une vieille coutume du moyen âge, il reprit aussi le vieux mot Landwehr (défense du pays). Tous les Prussiens devaient le service militaire; mais comme Napoléon interdisait au roi de garder plus de 43,000 soldats, on réduisit la durée du service à trois ans; on

(I) En France les réformes de 1789 avaient été faites pour améliorer la condition du peuple que le gouvernement reconnaissait pour le vrai souverain, aussi furent-elles précédées d'une iléclaration des droils. En Prusse, au contraire, le souverain restait le roi, il faisait les réformes par ordonnances royales, pour augmenter la force de l'État; aussi ne pariait-il que des devoirs des sujets.

renvoyait les hommes en se réservant de les rappeler en temps de guerre, les officiers seuls restaient à demeure. L*armée cessait par là d'être une corporation de soldats de profession séparée du reste du peuple, elle devenait une école militaire pour tous les jeunes gens, et au moment de la guerre un cadre où venait aussitôt se placer la nation. Ainsi fut créée la division en deux parties, Yarmée active et la réserve. Scharnhorst avait voulu former en outre une Landwehr avec les hommes valides qui ne servaient pas dans Tarmée ; elle ne fut organisée qu'en 1813 avec un uniforme très simple, la iitevka (espèce de blouse bleue) et une casquette. Ce régime, créé seulement pour la guerre, fut conservé après la paix. La Prusse ne* garda qu'une armée permanente de 115,000 hommes, mais grâce au service de trois ans, à la réserve et à la Landwehr, elle pouvait tripler ce chiffre en temps de guerre. Le roi refusa d'admettre le remplacement pour les jeunes gens riches: on permit à ceux qui avaient fait des études de ne servir que pendant un an, et de loger chez eux; mais on tint à conserver le principe que tout sujet du roi devait le service militaire. La Landwehr fut organisée de façon à se rapprocher davantage de l'armée et fut exercée aux manœuvres de façon à. pouvoir sur-le-champ entrer en campagne. La Prusse fut de tous les États d'Europe celui qui disposa proportionnellement du plus grand nombre de soldats. Il avait fallu aussi réorganiser le régime fiscal de la Prusse : l'Etat en 1815 était ruiné par la guerre; les mauvaises récoltes avaient produit la misère et la disette ; les produits des manufactures anglaises, entassés pendant le blocus continental, étaient si abondants et se vendaient ôl si bas prix en Allemagne que les industriels prussiens ne pouvaient soutenir la concurrence. La Prusse avait alors, comme les autres Etats, un régime

de douanes compliqué : il y avait 67 tarifs différents dans les diverses provinces, et le territoire prussien était encore si encombré d'enclaves d'autres États qu'il était impossible de l'entourer d'un cordon régulier de douanes.

Le gouvernement prussien prit le parti hardi d'établir un tarif de droits très modéré et très simple, droits de 10 p. 100 sur les produits manufacturés, de 20 p. 100 sur les denrées coloniales, tous perçus en raison du poids. C'était le régime commercial le plus large qu'il y eût alors en Europe. Il releva l'industrie de la Prusse et la mit sur la voie de dominer le commerce de toute l'Allemagne.

Les petits princes dont les territoires se trouvaient enclavés dans la ligne de douanes réclamèrent contre le tarif. Le gouvernement prussien leur offrit de partager les produits de la douane h raison de leur chiffre d'habitants. La Prusse gardait la direction, fixait le tarif, faisait les traités de commerce et nommait les douaniers. Le premier traité de ce genre conclu en 1817 servit de modèle à tous les traités avec les petits États enclavés. En 1828 un État plus important et qui n'était pas enclavé, la Hesse-Darmstadt, demanda à traiter; il obtint, outre le partage des profits, le droit de nommer les douaniers sur sa frontière; mais la Prusse garda le droit de fixer le tarif. Ce fut le modèle des traités avec les États non enclavés. Ainsi commença, très lentement et péniblement, l'Union douanière [Zollverein) de l'Allemagne.

Deux autres unions s'étaient formées, une entre les États du sud, une entre les États du centre; la lutte s'engagea entre les trois ; l'Union prussienne plus puissante attira les autres ; en 1836 tous les États de l'Allemagne y étaient entrés excepté le Hanovre et ses voisins et l'Autriche. En 1841 le ZoUverein fut renouvelé pour douze ans. Au renouvellement de 1852 la i^lu.-

part des États cherchèrent à faire entrer l'Autriche dans rUnion. Mais la Prusse ne voulait pas admettre T Autriche, qui aurait amené ses pays slaves et magyars; elle se tourna vers le Hanovre et ses voisins, qui étaient restés en dehors parce qu'ils trouvaient les tarifs trop élevés, et les fît entrer dans TUnion. Tous les autres États renoncèrent à s'entendre avec l'Autriche à cause de son papier-monnaie ; ils rentrèrent dans le Zollverein renouvelé jusqu'en 1865 et étendu à toute l'Allemagne excepté l'Autriche. La Prusse avait pris en main la direction du commerce allemand.

De 1850 à 1860 la vie politique fut très faible en Allemagne ; les gouvernements, effrayés par le mouvement de 1848, empêchaient les manifestations libérales ou nationales. En 1860, après la défaite de TAutriche, l'opinion générale fut que la Confédération était insuffisante; princes et sujets craignaient que Napoléon m essayât d'enlever à l'Allemagne la rive gauche du Rhin ; on s'accordait à. demander une organisation plus forte qui permit de résister à l'étranger, mais on se divisait sur les réformes à faire.

L'Autriche proposait de créer un tribunal fédéral et un conseil de représentants des gouvernements, et de donner la direction alternativement aux grands Etats. Le projet, discuté à Francfort par les princes (1862), aboutit à la création d'un Conseil de 21 délégués et d'un directoire de 6 membres avec un Parlement de 302 députés ; 24 princes y adhérèrent.

La Prusse était dirigée depuis l'avènement de Guillaume (1861) par le comte de Bismarck, gentilhomme de vieille race, ennemi des constitutions hbé raies et des Parlements, partisan du gouvernement par le roi et grand admirateur des institutions prussiennes. Il avait été quelques années représentant de la Prusse h la Diète

et avait rapporté de Francfort le mépris de la Diète, de la Confération et de TAutriche. 11 avait vu que la Prusse avait intérêt à détruire la Confédération, où elle serait toujours tenue en échec par TAutriche et jalousée par les autres Etats; il voulait la remplacer par une Union plus étroite, avec un Parlement élu, dont le roi de Prusse aurait la direction commerciale et militaire, et d'où l'Autriche serait exclue.

Il conseillait dès 1862 au gouvernement autrichien d'abandonner l'Allemagne et de « reporter son centre de gravité à Budapest ». Mais il vit bien que l'Autriche ne se retirerait pas de la Confédération sans une guerre, et il prépara la guerre. Deux conditions lui parurent nécessaires : i° renforcer l'armée prussienne (ce fut le but de sa politique intérieure) ; 2° s'assurer l'alliance ou la neutralité des puissances européennes (ce fut le but de sa diplomatie).

L'armée prussienne était restée en 1861 sur le même pied qu'en 1815, et comme la population avait augmenté, le service avait cessé d'être universel; sur 63,000 conscrits soumis chaque année à l'obligation militaire on n'en prenait que 40,000, et depuis 1840 on ne les gardait que deux ans. La landwehr, organisée comme en 1815, durait jusqu'à quarante ans et commençait à vingt-cinq ans. La réserve ne comprenait que les classes de deux années. Le roi Guillaume fit trois réformes : il rétablit le service universel de 3 ans en faisant partir toute la classe; il prolongea la réserve jusqu'à l'âge de vingt-sept ans ; il arrêta la landwehr à trente-deux ans : on avait ainsi en temps de guerre 440,000 hommes d'armée active et de réserve au lieu de 200,000.

Pour encadrer ces soldats nouveaux, le roi créa de nouveaux régiments, ce qui l'obligea à augmenter le budget. Il y avait en Prusse, depuis la révolution de 1848,

une chambre élue, le tandtag^ qui n'avait pas disparu pendant la réaction de 1849. Ce n'était pas un parlement comme dans les pays constitutionnels; le ministère n'était pas responsable et la Chambre n'avait qu'à voter les lois et le budget; encore le gouvernement avait-il pris l'habitude de ne lui présenter le budget à voter que lorsqu'il était déjà dépensé, ce qui rendait son contrôle fictif. Son pouvoir se réduisait donc à refuser les lois nouvelles et les augmentations d'impôts; aussi ne tenait-on pas grand compte de son existence; les députés étaient peu considérés, dans les cérémonies un député était placé derrière un capitaine.

La réforme de l'armée permit pour la première fois aux députés de faire une opposition efficace au gouvernement. La Chambre, de 1858 à 1861, n'avait pas osé refuser les régiments organisés par le roi, elle en avait voté le maintien provisoire. En 1862 un parti nouveau, le parti du progrès [Fortschritt)^ venait de prendre la majorité ; il désirait éviter la guerre et faire des économies, il trouvait l'armée assez nombreuse et voulait réduire le service à deux ans. La Chambre refusa donc de voter l'augmentation. Le roi déclara qu'étant chargé de dé* fendre le pays, il était juge des besoins de l'armée, que les sommes inscrites au budget lui étaient nécessaires et que la Chambre n'avait pas le droit de lui refuser les moyens de faire fonctionner l'État. La Chambre répondit que si elle était obligée de voter toutes les sommes que le roi jugeait bon, ses délibérations devenaient une comédie, qu'elle ne serait plus une Assemblée de représentants, mais seulement un Conseil consultatif. Le désaccord venait de ce que la Chambre, créée en 1848, était une institution étrangère. On l'avait empruntée à un pays qui admettait la souveraineté du peuple, pour l'introduire dans un État militaire qui reposait sur la sou-

veraineté du roi. Il fallait donc ou que la Chambre obligeai le roi à céder, c'est-à-dire à reconnaître pour souverain le peuple qu'elle représentait, ou que le roi forçât la Chambre et le peuple à céder, c'est-à-dire à reconnaître sa souveraineté.

Le conflit dura de 1861 à 1866; la Chambre, deux fois dissoute, fut toujours réélue et refusa toujours de voter. Mais le roi refusa de céder; Bismarck, devenu premier ministre en 1862, le soutenait ; il déclarait que l'unité de l'Allemagne ne pouvait se faire que « par le fer et le sang. » « Nous aimons, dit-il à la Chambre, à porter une armure trop grande pour notre mince corps, nous devrions aussi l'utiliser. » Il accepta résolument le conflit avec la Chambre : « Toute la vie constitutionnelle est une série de compromis, dit-il un jour. Si le compromis est rendu inutile parce qu'un des pouvoirs veut faire triompher son opinion avec un absolutisme doctrinaire, alors la série des compromis est interrompue, et*à leur place commencent les conflits; et comme la vie de l'État ne peut s'arrêter, les conflits deviennent des questions de force; celui qui a la force en main marche en avant dans son sens. » Bismarck et le roi avaient la force, ils gardèrent les régiments et continuèrent h lever l'impôt comme si la Chambre l'avait voté.

Pendant ce temps Bismarck travaillait à isoler l'Autriche. Il avait gagné l'Empereur de Russie en l'aidant à F.oumettre les Polonais révoltés en 1863; il gagna Napoléon III en lui laissant croire qu'il l'aiderait à annexer soit la Belgique soit les bords du Rhin; il attira l'Italie en lui promettant la Vénétie; quant h l'Angleterre, il avait compris qu'elle ne pouvait rien.

La question de l'unité fut tranchée, comme Bismarck Pavait prédit, par le fer et le sang, en trois guerres.

En 1864 la Prusse et l'Autriche firent la guerre au

roi de Danemarck pour lui enlever les duchés de Holslein et de Schleswig; mais, au lieu de les rendre à Théritier allemand, elles les gardèrent et ?e les partagèrent provisoirement; TAulriche eut le Holstein.

En 1866 la Prusse, sous prétexte que l'Autriche favorisait les idées révolutionnaires dans le Holstein, fit occuper ce pays. L'Autriche en appela à la Diète, qui lui donna raison. Le gouvernement prussien déclara qu'il regardait la Confédération comme rompue et entra en guerre. Bismarck disait déjà en 1865 au ministre bavarois : « Il ne s'agit que d'un duel qui sera vite fini si l'Allemagne reste neutre; l'Autriche n'est pas armée et n'a pas les moyens d'armer, il suffit d'une bataille. » Pour la guerre de 1866 il avait acquis l'alliance de l'Italie.

Les Allemands hésitaient entre les deux ennemis. Les souverains préféraient l'Autriche qui ne voulait pas leur enlever leur souveraineté. Les patriotes avaient espéré faire l'unité à l'aide de la Prusse; à l'exemple des Italiens ils fondaient en 1859 une Union nationale qui eut jusqu'à vingt mille membres et qui déclarait vouloir « pousser la Prusse dans la bonne voie ». Mais quand on vit le gouvernement prussien aux mains de Bismarck et en lutte contre la Chambre, les libéraux se dégoûtèrent de la Prusse. Il se fonda en 1862 une Union de réforme, qui reprit le plan de la Grande Allemagne ; l'Autriche devint populaire, l'empereur fut reçu avec enthousiasme à Francfort en 1863. Aussi, en 1866, presque tous les États allemands prirent-ils parti pour l'Autriche contre la Prusse.

La guerre de 1866, décidée par une seule bataille, eut trois résultats :

1° L'Autriche renonça à la Confédération, laissant la Prusse maîtresse en Allemagne, elle renonça aux duchés de Schleswig-Holstein.

2° La Prusse annexa ces duchés ; elle annexa aussi les États de l'Allemagne du Nord qu'elle avait occupés pendant la guerre (Hanovre, Hesse, Nassau, Francfort), de façon à supprimer les enclaves qui coupaient son territoire. L'annexion fut motivée comme suit: « Ces gouvernements... ont refusé la neutralité ou l'alliance que la Prusse leur offrait, ils ont pris une part active à la guerre contre la Prusse et appelé sur eux et leur pays la décision de la guerre. Cette décision, d'après le décret de Dieu, a tourné contre eux. La nécessité politique nons force à ne pas leur rendre le pouvoir dont ils ont été dépouillés par la marche victorieuse de nos armées. Ces pays, s'ils gardaient leur indépendance, pourraient, en raison de leur situation géographique, préparer à la politique prussienne... des difficultés qui dépasseraient beaucoup la mesure de leur puissance et de leur importance. » La Chambre prussienne demandait qu'on cherchât un autre titre d'annexion que « la force pure, qui ne suffit plus aujourd'hui pour fonder le droit et les États » ; Bismarck répondit : « le droit de la nation allemande d'exister, de respirer, de s'unir; le droit et le devoir de la Prusse de donner à la nation allemande la base nécessaire à son existence ».

3° La Prusse organisa avec les États de l'Allemagne du Nord restés indépendants une Confédération [Bund) à la fois allemande et prusienne. Un Congrès de délégués des Etats et un Parlement de députés élus par le suffrage universel en réglèrent la constitution ; d'accord avec le gouvernement prussien.

Les États de la Confédération de V Allemagne du Nord gardent chacun son gouvernement particulier, mais établissent au-dessus un gouvernement fédéral commun. Le pouvoir exécutif est donné héréditairement au roi de Prusse Président de la Confédération et à un ministre

unique, seul responsable, le chancelier de la Confédération choisi par le roi de Prusse parmi les ministres prussiens. Le pouvoir législatif appartient à deux assemblées, le Conseil fédéral, formé des délégués des gouvernements obligés de voter d'après leurs instructions, et le Reichstag, formé de députés élus par tou$ les habitants. Bismarck a tenu au suffrage universel, mais il a refusé de donner une indemnité aux députés et de constituer un ministère d'empire.

Entre le gouvernement fédéral et les gouvernements locaux les pouvoirs ont été partagés ainsi : chaque État a conservé la justice, la police, Tadministration, les finances, le culte et Tinstruction. Le gouvernement fédéral a reçu ;

— L'armée et la marine ; le roi de Prusse est chef de toute l'armée, tous les Etats doivent adopter le régime militaire prussien (service obligatoire de trois ans), et l'organisation prussienne.

— Les relations internationales ; le roi de Prusse fait la paix, la guerre, les traités et nomme tout le personnel.

— Le commerce et les moyens de communication; douanes, monnaie, banque, poids et mesures, postes et télégraphes, chemins de fer.

— La législation com merciale et pénale, et la procédure .

— L'organisation de la médecine et l'hygiène publique. Pour les besoins fédéraux on a créé un budget fédéral,

formé des recettes des douanes et d'une contribution payée par chaque Etat. Ce budget est voté pour plusieurs années d'avance. « Si l'organisation de l'armée fédérale pouvait être mise en question par un vote annuel, déclara Bismarck, j'aurais la même impression que devant un syndicat de digue (1) dans lequel chaque année

(1) Dans les parties basses de l'Allemagne du Nord, exposées aux inondations des grands fleuves ou de la mer, les habitants sont

on voterait par têles (y compris les gens sans domaine) sur cette question : Doit-on, au moment des grandes crues, percer ou non la digue? »

La victoire de la Prusse mit fin à Topposition de la Chambre prussienne; le parti progressiste perdit la majorité, à sa place se forma un parti décidé à soutenir Bismarck dans sa politique sans renoncer aux principes de liberté et d'unité ; il s'intitula national-libéral.

Les quatre États du sud (Bavière, Wurtemberg, Bade, Hesse-Darmstadt) n'étaient pas entrés dans la Confédération ; ils avaient conclu seulement des traités d'alliance avec elle et étaient restés dans le Zollverein.

L'unité a été achevée par la guerre de France. Pendant le siège de Paris les princes réunis à Versailles ont proclamé le roi de Prusse empereur d* Allemagne (janvier 1871), la Confédération a reçu les quatre États du sud et a pris le nom d'empire. Ce n'était guère qu'un changement de nom. L'organisation est restée la même, on n'a pas rédigé de constitution de l'empire, mais on a adopté un nouveau drapeau, noir-blanc-rouge. Quand la France a demandé la paix, le gouvernement prussien a exigé la cession de l'Alsace et d'une partie de la Lorraine ; au lieu de les annexer à la Prusse, on en a fait un pai/s d'empire qui est censé appartenir à l'Allemagne et est gouverné par le chancelier.

Dans aucun des pays annexés en 1866 ou en 1871 les habitants n'ont été consultés ; le gouvernement s'est toujours contenté du droit de conquête.

Ainsi a été réalisée « par le fer et le sang » l'unité de l'Allemagne au profit de la Prusse. Le nouvel empire n'est que le royaume de Prusse agrandi jusqu'aux limites du -^o/Zuerem.

obligés de former des associations pour entretenir des digues à frais communs.

j 272 TRANSFORMATIONS DE L'EUROPE DEPUIS 4848.

Le nouvel empire d'Allemagne n'est fondé ni sur la \ race ni sur la nationalité volontaire. Il laisse en dehors

8 millions d'Allemands d'Autriche et comprend 2 millions de Polonais slaves qu'on y a incorporés comme sujets du roi de Prusse. On y a fait entrer de force des peuples qui continuent à protester, des Polonais, des Hanovriens, des Danois, des Alsaciens.

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