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le génie de Descaries et de Richelieu aurait manqué des matériaux nécessaires à leur œuvre; leurs esprits compréhensifs n’auraient eu aucun essor dans une pareille condition sociale; ils n’auraient éveillé aucune sympathie; ils auraient semé leur froment dans un terrain stérile, et ils auraient été bien heureux si l'indifférence avait été la seule peine encourue par eux. Ils auraient été bien heureux s’ils n’avaient pas subi la même peine que tant de penseurs illustres qui ont vainement tenté de résister au torrent de la crédulité humaine ; si l'Eglise ne s était pas soulevée dans sa puissante colère, pour condamner Richelieu à 1 échafaud comme traître, et Descartes au bûcher comme hérétique.
En réalité, le fait seul que ces deux hommes, qui occupaient une place si élevée devant le public, et qui imposaient des idées si nuisibles aux intérêts de la superstition, aient vécu sans encourir de dangers sérieux et soient morts tranquillement dans leur lit (1), ce fait seul est une preuve décisive du progrès que la nation française avait fait depuis un demi-siècle. Les préjugés de ce grand peuple disparaissaient avec une telle rapidité, que des opinions entièrement opposées aux traditions théologiques, et fatales au pouvoir théologique, furent soutenues impunément par Descartes, et mises en pratique par Richelieu. Il était évident que les deux hommes les plus éminents de leur siècle pouvaient, saus aucun risque, propager ouvertement des idées que.
(!) Descarlea mourut en Suède pendant une visite qu’il fil à Christine ; il y a donc, à strictement parler, une erreur dans le texte. Mais cela n'affecte en rien mon argument, parce que les ouvrages de Descartes n’ètant pas défendus en France et y étant an contraire lus à cette époque avec avidité, nous devons supposer que sa personne eût été en sûreté s’il était raie dans son pays. Condamner uu hérétique à être brûlé vif est un acte plus décisif que do supprimer un livre, et, puisque le clergé français oh fut pas assez puissant pour défendre les ouvrages, il n'est guère probable qu’il ait pu condamner l’auteur au bûcher.
ÜE LA CIVILISATION EN ANCLETEIIRE. i87
cinquante ans plus tôt, il eût été dangereux, même pour l'homme le plus obscur, de murmurer dans la solitude de sa propre chambre.
Les raisons de cette impunité ne sont pas difficiles à comprendre. Elles se trouvent dans la diiTusion de cet esprit sceptique qui fut l’avant-coureur de la tolérance en France et en Angleterre. En effet, sans entrer dans des détails qui seraient trop longs pour les limites de cette introduction, il nous suffira de dire que la littérature française se distinguait en général, à cette époque, par une liberté et par une hardiesse d'investigation dont il n’y avait aucun exemple en Europe, excepté eu Angleterre. La génération qui avait écoulé les enseignements de Montaigne et de Charron était alors suivie par uue autre géuéralion, élève de ces hommes éminents, mais élève qui surpassait ses maitres. Il en résulta que, pendant les trente ou quarante années qui précédèrent le règne de Louis XIV (1), il eût été impossible de trouver un seul Français de distinction qui ne partageât pas le sentiment général, qui n’attaquât pas quelque dogme ancien, qui ne battit pas en brèche la base de quelque vieille opinion. Cette hardiesse était le trait caractéristique des écrivains les plus capables de celle époque (2); mais ce qu’il y a de plus remarquable encore, c’est que le môuvement s’étendait avec une telle rapidité qu’il entraînait dans sou action jusqu’aux parties de la société qui sont invariablement les
(I) C'est adiré en 1661, lorsque Louis XIV prit les rênes dn gouvernement, t i> M. Barante (TaUeau lie la littérature française, pag. 26, 27 > remarque • celU» indépendance dans le* idées, ce jugement audacieux de toutes choses qu'on remarque dans Corneille, dans Mètéray, dans Baliar, dans Saint-Réal, dans La mot he-1. etayer. » On peut leur ajouter Naudé, Patio et peut-être Gassendi. Comparez Hallam, /.itérai. of Europe, t. Il, pag. 364,360, avec Mackiotosh, Elhical. Philos pag. 116, Lettres tir Patin , 1. 1, pag. 297: l. II, pag. 33, 186, 191 , 242, 312, 490, 508 ; 1. 111, pag. 87.
dernières à en ressentir l'inllucnce. L'esprit de doute, qni est le précurseur nécessaire de toute investigation et par conséquent de tout progrès réel, doit son origine aux parties les plus intellectuelles de la société, et rencontre naturellement l’opposition des autres classes : l’opposition de la noblesse, parce qu’il est un danger pour ses intérêts; l’opposition des ignorants, parce qu’il attaque leurs préjugés. C’est là une des raisons pour lesquelles la classe la plus élevée et la classe la plus basse sont incapables de gouverner une contrée civilisée ; parce que, malgré quelques exceptions individuelles, elles sont toutes les deux, prises chacune dans son ensemble, ennemies de ces réformes que réclament constamment les besoins d’une nation en voie de progrès. Mais en France, avant le milieu du dix-septième siècle, ces deux classes elles-mêmes commencèrent à participer à ce grand progrès; de sorte que, non seulement parmi les hommes sérieux, mais encore parmi les hommes frivoles et ignorants, on rencontrait cette disposition investigatrice et incrédule, qui, quoi qu’on puisse dire contre elle, a du moins celte propriété particulière que, lorsqu’elle n'existe pas, on ne peut trouver aucun exemple de ces principes de tolérance et de liberté, qui n’ont été reconnus qu’avec une difficulté infinie, et après de longues luttes contre les préjugés qu’ou pourrait presque considérer, à cause de leur ténacité invétérée, comme une partie intégrale de la constitution primitive de l’esprit humain (1).
(1) J/augmcntation de la crédulité était si remarquable quelle donna lieu à celte assertion ridicule, « qu’il y avait pins de 50,000 athées dans Paris vers l’an 1023. Baillct, /tige* ment tle$ saivint*. Paris, 1722, io-4*, 1. 1, pag. 135. Baillet n’hésite pas à rejeter cette assertion absurde (qui est également mentionnée dans Coleridge, Literanj Rcnutins , l. 1, pag. 305 ) ; mais la diffusion du scepticisme parmi les classes élevées et les courtisans, sous le régne de Louis Mil et pendant la minorité de Louis XIV, est prouvée par des preuves
il n'esl pas étonnant que dans de pareilles circonstances les idées de Descartes et les actes de Richelieu aient eu un grand succès. Le système de Descartes exerça une influence immense, et pénétra bientôt dans toutes les branches des connaissances (1). La politique de Richelieu était établie sur une base si solide, que son successeur la continua sans la moindre dilliculté : et on ne lit aucune tentative pour la changer jusqu’à l’époque de la réaction violente et artificielle qui, sous Louis XIV, fut, un moment, fatale à toute liberté civile et religieuse. L'histoire de cette réaction et de la contre-réaction qui prépara la révolution française sera relatée dans les chapitres suivants. Nous reprendrons maintenant le fil des événements qui se passèrent en France avant le gouvernement de Louis XIV.
Quelques mois après la mort de Richelieu, Louis XIII mourut également, et la couronue passa sur la tôle de Louis XIV, qui était alors un enfant, et qui pendant plusieurs années n’eut aucune influence sur les affaires publiques. Pendant sa minorité, l’État fut administré ostensiblement par sa mère, mais en réalité par Mazarin , un homme inférieur sous tous les rapports à Richelieu, mais
irréfragables. Voyez Mém. de madame de Motteville , t. III, pag. 52; tlèm. de Retz , 1. 1, pag. 266; Conrart, Mémoires, note, pag. 235; des Réaux, Historiette», t. VII, pag. 1*3; J iém. de Drienne, t. Il, note i la page 107.
(1) On pourrait remplir des volumes au sujet de l'influence de Descartes, influence qui se ferait sentir non seulement dans les matières intimement liées à la philosophie, mais encore dans celles qui semblent en être complètement séparées. Comparez (troussais, Examen des doctrines médicales, l. Il, pag. 55, seq.; Lettres de Patin, t. III, pag. 153; Sprengel, Hist. de la médecine, t. IV, pag. 238; Cuvier, llist. des sciences, part, ii, pag. 327, 332, 352 , 3**3 ; Stæudlin , Geschichte der ttuotogischen Wisschenschafien , 1. 1, pag. 263; Tenueraann, Gesch. der Philo»., t. X, pag. 2®, seq.; Huctius, de Rehus ad eum perlinentibus, pag. 35, 295,296, 385-389; Mosheim, Eccles. Hist., t. II, pag. 258; Dacier, Map- )tort historique, pag. 334 Leslie, iïalurul Philo»., pag. 121; Elwjes, OEuvre » de FrmteneUe. Paris, 1766, t. V, pag. 94, 106, 137, 197, 234, 392. 1. VI, pag. 157, 318, U9; Thomson, Hist. of C/temislry, 1 . 1, pag. 195; Quérard, France Lit., t. III, pag. 273.
qui s’était pénétré d'une partie de son esprit, et qui adopta autant qu'il le put la politique de ce grand homme d’Élat, auquel il devait son avancement (1). Influencé en partie par l'exemple de son prédécesseur, en partie par sa propre nature, et eu partie par le caractère de sou siècle, il ne se montra nullement disposé à persécuter les protestants, ou à entraver l’exercice des droits qui leur avaient été accordés (2). Il débuta par la confirmation de l’édit de Nantes (3); et, vers la fin de sa vie, il permit aux protestants de tenir des synodes que leur propre violence avait fait défendre (4). Entre la mort de Richelieu et l'avènement au pouvoir de Louis XIV, il s’écoula une période de près de vingt années, pendant laquelle Mazarin, à l'exception de quelques courts intervalles, fut à la tête du gouvernement; et pendant toute celte période, je n'ai pu trouver aucun exemple d’une peine quelconque infligée à un Français pour cause de religion. Dans le fait, le nouveau gouvernement, loin de protéger l’Église en réprimant l’hérésie, montra pour les intérêts ecclésiastiques une indifférence qui devenait alors une maxime arrêtée de la politique humaine. Nous avons déjà vu que Richelieu avait hardiment placé des protestants à la tête des
il. Quant aux relations entre Richelieu et Mazarin, voyez Sismondi, Hist. (tes Français, t. XXIII, pag. *00, 53U, et ane anecdote furieuse, quoique probablement apocryphe, dans Tallemanl des Réaux, Historiettes , t. II, pag. 321, 233. En 1636, on remarquait • l’étroite union > entre Richelieu et Mazarin. Le Vassor, Hist. de Louis XIII , t. VIII , part, il, pag. 187.
(2) « Mazarin n'avait ni fanatisme ni esprit persécuteur. • Sismondi, Hist. des Fran cru*, t. XXIV, pag. 531. Feiice l'admet, quoique avec répugnance, dans son Hist. of Protestants of France , pas. 393. Voyez aussi Smedlcy, Heformetl Religion in France, t. III, pag. 333.
<3j il le coolirma en juillet 16*3. Benoist, Hist. de l'Mil de Mantes , t. 111, appendice, pag. 3; Quic k, Sj/nor/icou in ( initia , t. II, pag. cm.
t*) En 1659, lorsque se rassembla le synode de Loudnn, le modérateur observa : • Il la now fifleen yeara since me had a national Synod. » Quirk , Sgnodtcon in tiallia , t. II , pag. 517.
armées royales. Celle mesure lui avait été dictée par ce simple principe, que le premier devoir d’un homme d’Élat est d’employer pour le bien du pays les hommes les plus capables, sans avoir égard à leurs opinions théologiques, avec lesquelles l'État n’a rien à faire. Mais Louis XIII dont les sentiments personnels furent toujours en oppositiou avec les mesures éclairées de son grand ministre, fut blessé de cette indifférence magnanime pour les préjugés anciens; sa piété s’offusquait à l’idée de soldats catholiques commandés par des hérétiques; et, ainsi que nous l’affirme un contemporain bien informé, il prit la détermination de mettre fin à ce scandale religieux, et de ne permettre à l’avenir à aucun protestant de recevoir le bâton de maréchal de France (1). Il est douteux que le roi, s’il avait vécu, eût put réussir sur ce point (2); mais ce qui est certain, c’est que, quatre mois seulement après sa mort, ce bâton de maréchal fut accordé àTurenne, le plus éminent des généraux protestants (5). L’anuée suivante, Gassion, un autre protestant, fut élevé à la même dignité : ce qui douna l’étrange spectacle de la plus haute puissance militaire exercée dans une grande contrée catholique par deux hommes conlie la religion desquels l’Église ne se fatiguait jamais de lancer ses anathèmes (4). Mazarin conclut également, par des motifs
(4) firicnnc rapporte la dêler mi nation du roi « que celle dignité ne seroit plus accordée à des protestants. • Sismondi, H Ut. rte# Français , t. XXIV, pafr. 65.
(Y) I! était si tourmenté par le péché qu’il avait commis qu'avant de mourir il supplia les maréchaux protestants à changer leur religion : « Il ne vonlut pas mourir sans avoir exhorté de sa propre bouche les maréchanx de la Force et de Chatillon à se faire catholiques. • Benoist, Hist. de l'édit de A 'antes, t. Il, pag. 613. La même circonstance est mentionnée par le Vassor, Hist. de Louis XIII , t. X, part, n, pag. 785.
(3) Louis XIII mourut en mai I64Î, et Torenne fut nommé maréchal au mois de sep lembre suivant. Lavallée, Hist. des Français, t. III, pag. 448, 151.
(4) Sismondi {Hist. des Français , t. XXIV, pag. 65) place la nomination de Gassiou en 1644 d’après Mootglal {Mémoires, 1. 1, pag. 437 ), c’était à la Ou de 1643. Il y a quelques
de pure convenance politique, une alliance intime avec Cromwell; un usurpateur qui, dans l’opinion des théologiens, était condamné h la perdition éternelle, souillé qu’il était par le triple crime de rébellion, d’hérésie, et de régicide (1). Enfin, un des derniers actes de cet élève de Richelieu (2), fut de signer le célèbre traité des Pyrénées, qui affaiblissait d’une manière sérieuse les intérêts ecclésiastiques, et portait un grand préjudice à celui qui était encore considéré comme le chef de l’Église (5).
Mais la circonstance la plus remarquable de l’administration de Mazarin est cette grande guerre civile appelée la Fronde, par laquelle le peuple essaya de porter dans la politique l'esprit d’insubordination qui s’était déjà glissé dans la littérature et dans la religion. Nous ne pouvons manquer ici de remarquer la ressemblance qui existe entre cette lutte et celle qui avait lieu en Angleterre à la même époque. Il ne serait certainement pas juste de dire que ces deux événe-
anecdotes carieuses dans Tallemant des Iteaux, Historiettes , t. V, pag. IG7-180,et une description de sa mort dans les Mém. de MotteviUe, t. II, pag. 390, d'après lesquels il paraît qu’il mourut protestant.
fi) Le pape surtout s’offensa de cette alliance (Kanke, die Ptrpste , t. III, pag. 158, comparé avec Vaugban, Cromwell, t. I, pag. 313; t. II, pag. 134), et, si on en juge par le langage de Clarendon, le parti orthodoxe en Angleterre en était fort irrité. Clarendon, Hist. aflhe Rébellion , pag. 699, 700. On trouvera quelques remarques sur cette union entre le cardinal et le régicide dans Mém. de Retz, 1. 1, pag. 349 ; Mém. de Montglal, t. II, pag. 478 ; t. III, pag. 33; Lettres de Patin, t. Il, pag. 183, 302, 42G; Marchand, Met, historique, 1. 11, pag. 56; Mem. of Sir Philip Warwick, pag. 377; Harris, Lives of the Stuart* , t. III, pag. 393.
<i) De Retz ( Mémoires , t. I , pag. 39), qui connaissait Richelieu , appelle Mazarin « son disciple, i et, à la page 65, il ajoute ; « Comme il marchait sur les pas du cardinal de Richelieu, qui aroil achevé de détruire toutes les anciennes maximes de l’État. • Comparez Mém. de MotteviUe, t. Il, pag. 18, et Mém. de la Rochefoucauld, 1. 1, pag. 444.
(3) Au sujet de l’affront fait ouvertement au pape par ce traité, voyez Ranke, die Pœpste , 1. 111 , pag. 159 : « An dem pyrenæischcn Frieden nahin er auch nicht einmal mehr eioeu scheinbaren Antbeil : inan rermied es seine Àbgeordneten znzulassen : kaum wurde semer noch darin gedarhl. »
ments étaient la contre-partie l’uu de l’autre; mais il u'est pas douteux que leur analogie est frappante. Dans les deux pays, la guerre civile était la première expression populaire de ce qui avait été jusque-là un scepticisme spéculatif, et pour ainsi dire littéraire. Dans les deux pays, l'incrédulité fut suivie par la rébellion, et l’abaissement du clergé précéda l'humiliation de la couronne; car Richelieu fut pour l'Église française ccqu’Élisabeth avait été pour l’Église d’Angleterre. Dans les deux pays, on vit alors surgir pour la première fois ce grand produit de la civilisation : une presse libre , qui montra sa liberté en répandant ces ouvrages innombrables et hardis qui prouvent l'activité du siècle (1). Dans les deux pays, la lutte éclata entre le mouvement rétrograde et le progrès, entre ceux qui se cramponnaient à la tradition, et ceux qui désiraient ardemment les innovations; et, dans les deux pays, la lutte prit la forme extérieured’une guerre entre le roi et le parlement, le roi étant l’organe du
(1) «La presse jouissait d'une entière liberté pendant les troubles de la Fronde, et le public prenait un tel intérêt aux débats politiques, que les pamphlets se débitaient quelquefois au nombre de huit et dix mille exemplaires. • Sainte- Aulairc, /list. de la Fronde, 1. 1, pag. ‘291 Tallemanl des Réaux, qui écrivait immédiatement après la Fronde, dit ( Historiette s, t. IV, pag. 71) : • Durant la Fronde qu‘on iraprimoit tout.» Orner Talon, avec l’indignation naturelle à un magistrat, mentionne qu’en 1619 « toutes sortes de libelles et de diffamations se publioient hautement par la ville sans permission du magistrat. » Mèm. d’Omer Talon, t. Il, pag. 465. Comme preuvo de la grande importance do la presse en France au milipu du dix-septième siècle, voyez Mini. de Lcnet. t. I, pag. IG2; Mim. de Motteville , t. III, pag. 288, 289; Lettre g de Patin, t. I, pag. 432; t. 11, pag. 517; Monteil, Hiêt. des divers Etuis, t. VII, pag. 175. En Angleterre, le « Long Farliameot • succéda 4 l'autorité do la « Star-Chamber » (Blackstone, t'.ommenlaries, i. IV, pag. 152) ; mais la lit* térature contemporaine prouve que le pouvoir resta vacant une période considérable. Les deux partis s’attaquaient ouvertement dans la presse, et on assure que, depuis le commencement de la guerre civile jusqu’à la restauration, de 30,000 à 50,000 pamphlets furent publiés. Morgan, Phœnix Britannicus, 1731, in-4*, pag. 111,557; Carlyle, Cromwell, 1. 1, pag. 4; Sontbey, Commonplace / look , 4* série, pag. 419. Voyex aussi Bâtes, Account of the laie Troubles, part, i, pag. 78: Bulstrode, Mcmoirs, pag. 4; Howell, Lellers, pag. 354; Hant, Ilist. of Mewrpapers , t. I , pag. 45; Clarendoo, /list. of the ilrbellian, pag. 84 . Nichols, Lit. Anec., t. IV, pag. 86, 102.
fîISTYMRK
passé, le parlement étant le représentant du présent. Sans faire mention des points de ressemblance moins importants, il y en avait un autre d'une grande valeur dans lequel la coïncidence est complète entre ces deux grands événements. C’est que tous les deux furent éminemment séculiers, et prirent naissance dans un désir, non pas de propager les opinions religieuses, mais d'assurer la liberté civile. J'ai déjà remarqué le caractère temporel de la rébellion anglaise, et ce caractère doit être évident pour tous ceux qui ont étudié l’histoire dans ses sources primitives. En France, non seulement nous trouvons le même résultat, mais nous pouvons même marquer les phases diverses du progrès. Au milieu du seizième siècle, et immédiatement après la mort d’Henri III, les guerres civiles étaient causées en France par les disputes religieuses, et étaient faites avec toute la ferveur d’une croisade. Au commencement du dix-septième siècle, les hostilités recommencèrent; mais quoique les efforts du gouvernement fusseut dirigés contre les protestants, ce n’était pas parce qu'ils étaient hérétiques , mais parce qu’ils étaient rebelles : le but était, non de punir une opinion, mais de réprimer une faction. Ce fut là la première grande phase de l’histoire de la tolérance, et elle fut accomplie, comme nous l’avons déjà vu, pendant le règne de Louis XIII. Une fois cette génération disparue, les guerres de la Fronde éclatèrent dans le siècle suivant; mais dans ce cas, que l’on peut appeler la seconde phase de l'intellect français, le changement fut encore plus remarquable. Car, daus l’intervalle, les principes des grands penseurs sceptiques, depuis Montaigne jusqu’à Descartes, avaient porté leurs fruits, et, eu se répandant parmi les classes éclairées, ils avaient influencé, ainsi qu’ils le feront toujours, non seulement ceux qui les adop-
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taient, mais aussi ceux qui tes repousssùent. C'est que la simple connaissance du fait, que les hommes les plus éminents ont jeté le doute sur les opinions populaires d’un siècle ne peut jamais manquer de troubler dans une certaine mesure les convictions même de ceux qui tournent ce doute en ridicule (1). Dans ces circonstances, personne n’est en sûreté : la foi la plus ferme est exposée à être légèrement ébranlée; ceux qui conservent ostensiblement l’apparence de l’orthodoxie sont souvent indécis sans avoir la conscience de leur indécision; ils ne peuvent résister entièrement à l’influence des esprits supérieurs, et ils ne peuvent pas éviter toujours un fâcheux soupçon qui leur dit qu’avec l’habileté d’un côté, et l’ignorance de l’autre, il est simplement possible que l’habileté ait raison, et que l’ignorance ait tort.
C'est ce qui arriva en France. Dans ce pays, comme dans tons les autres, lorsque les convictions théologiques s’affaiblirent, les animosités théologiques diminuèrent. La religion avait été autrefois la cause de la guerre, ainsi que le prétexte sous lequel on la continuait. Puisjvinl un temps où elle cessa d’être la cause; mais le progrès social marche si lentement, qu’on trouva encore nécessaire de s’en servir comme de prétexte (2). Enfin vinrent les grands jours de la Fronde, peu-
(I) Üugald Stewart {Philo*, of lhe Mirul, 1. 1, pag. 337) dit : « Nothing can be more just than lhe observation of Fontenello, thaï « thn nnml»»*r ofjthoso who believe in a System alreadv Cilablished in the world, dues not, in lhe least.add lo ils credibility ; but thaï tbe on m ber of those who doubt of il, bas a tendency lo diminish it. » Compares Newman, On Development. Lond., I8W, pag. 31 , et la remarque de Hylas dans Berkeley, Works, édit. 18U, 1. 1, pag. 451, 152, premier dialogue.
(9) Compares Cape fi g ne, Richelieu, 1. 1, pag. 293, avec, un pacage remarquable dans les JHém. de Rohan, t. I, pag. 317, dans lequel Rohan compare les guerres religieuses, dans lesquelles il avait été engagé sons l'administration de Richelieu, avec celles qni avaient eu lien en France avant cette époque.
dant laquelle elle ne lut ni la cause ni le prétexte (1), et pendant laquelle on vit, pour la première fois en France, un rude conflit entre des êtres humains dans des vues humaines; une guerre soutenue par des hommes qui ne cherchaient pas à imposer leurs opinions, mais h augmenter leurs libertés. Et pour rendre ce changement encore plus frappant, le chef le plus éminent des insurgés était le cardinal de Retz, un homme d'une grande habileté, mais qui était connu pour le mépris qu’il portait à sa profession (2). et sur lequel un grand historien a dit : « Cet homme singulier est le premier évêque en France qui ait fait une guerre civile sans avoir la religion pour prétexte (5). »
Nousavonsdoncvu que pendant les soixante et dix années qui suivirent l’avénement au trône d’Henri IV, l’intellect français se développa d’une manière tout à fait semblable à ce qui s'était passé en Angleterre. Nous avons vu que dans les deux pays l’esprit, conformément aux conditions naturelles <le son développement, commença par douter de ce
lt) • L’esprit religieux ne s’était mêlé en aucune manière aux querelle* de la Fronde. • Capefiguc, t. II, pag. 431. Len«l,qui avail une grande influence sur ce qu’on appelait la parti des prince*, dit qu’il évitait toujour* toute tentative * pour faire aboutir notro parti à une guerre de religion. » Mt rn.de Lenel , t. I, pag. 319. Le peuple lui-même disait qu’il importait fort peu si un homme mourait protestant on non, mai* « qu’étant mazarin,il falloit qu’il fût damné. * Lenct, 1. 1, pag. 434.
(2) Il ne s’en cache pas dans ses mémoires. Il dit ( Mémoires , t. I, pag- Ht) qu’il avait « l’âme peut-être la moins ecclésiastique qui fût dans l’univers. » A la page 13 : « Le chagrin ijne ma profession ne laissoit pas de nourrir toujours dans le fond de mon ime.» A la page 21 :
« Je haïssois ma profession plus que jamais. • A la page 48 : « Le clergé, qui donne toujours l’exemple de la servitnde, la prêchoit aux autres sous le titre d’obéissance. » Voyez aussi la remarque de son grand ami Joly iMrtn. de Joly , pag. 209, édit. Pelilot, I8Ü») cl la description donnée par Tallemant des Kéaux, qui connaissait bien de Retz et qui avait voyagé avec lui (Historiette*, t. VII, pag. 18-30). On retrouve la même tendance, quoique 4 un moindre degré, dans une conversation que Charles 11, alors en exil, eut avec de Retz et qm est conservée dans Clarendon (llist. of the Rébellion, pag. 8W»), et qai mérite d être consulté© comme une preuve da |mint de vue parement séculier avec lequel de Retz jugeait toujours loi affaires politiques.
<3t Siècle de Louis XIV , ORuvre» de Voltaire , t. XIX. pag. *>i.
qu’il avait cru si longtemps, et toléra ensuite ce qu'il avait si longtemps détesté. Ce n’était certainement pas là une combinaison accidentelle ou capricieuse; nous en trouvons la preuve, non seulement dans les arguments généraux, et dans l'analogie des deux pays, mais aussi dans une autre circonstance très intéressante. Celte circonstance est que l’ordre des événements, et pour ainsi dire leurs proportions relatives, étaient les mêmes, non seulement sous le rapport de l’augmentation de la tolérance, mais encore sous le rapport du progrès littéraire et scientifique. Dans les deux pays, le progrès des connaissances fut en proportion du déclin de l'influence ecclésiastique, bien que les deux pays aient manifesté celte proportion à des époques différentes. L’Angleterre avait commencé à rejeter les superstitions un peu plus tôt que la France; et, ayant été la première à se mettre en campagne, elle fut la première à produire une littérature séculière. Quiconque voudra prendre la peine de comparer le développement des intellects français et anglais, verra que, dans toutes les questions les plus importantes, l’Angleterre fut la première, sinon en mérite, du moins en date. En prose, en poésie, et dans toutes les branches de l’excellence intellectuelle, on trouvera que l’Angleterre a précédé la France de près d’une génération, et que, chronologiquement parlant, il y eut entre les deux contrées la même proportion que celle qui exista entre Bacon et Descartes, Hooker et Pascal (1), Shakespeare et Corneille, Massinger et Racine, Ben-Jonson et Molière, Harvey et Pecquet. Tous ces hommes éminents furent à juste titre célèbres dans leur pays;
(1) Hooker et Pascal peuvent être classés ensemble i omiue les deux écrivains tbeolotfiijne<i les plu* sublimes, car Bossuet ml aussi inférieur à Pascal que Jeremy Taylor est inférieur à Hooker.
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et il serait peut-être peu gracieux d’établir entre eux une comparaison. Mais ce que nous devons observer, c’est que parmi ceux qui cultivaient la même branche, l’Anglais le plus remarquable a, dans tous les cas, précédé de plusieurs années le Français le plus éminent. Cette différence, que l’ou retrouve dans toutes les brandies principales, est beaucoup trop régulière pour qu’on puisse la croire purement accidentelle. El comme de nos jours il y a peu d’Anglais assez présomptueux pour supposer que leur pays a une supériorité naturelle et native sur les Français, il est évident qu'il doit y avoir quelque particularité marquée dans laquelle les deux nations différaient, et qui a produit celle différence, non pas dans leurs connaissances, mais dans la période à laquelle leurs counaissances se sont manifestées. La découverte de cette particularité ne demande pas une grande pénétration. En effet, quoique les Français aient été plus lents que les Anglais, une fois que le développement commença réellement, les antécédents de sou succès furent précisément les mêmes chez les deux peuples. Il est donc évident, d’après les principes les plus ordinaires du raisonnement inductif, que le retard dans le développement a dû être causé par le retard dans l’antécédent. Il est évident que les Français savaient moins parce qu’ils croyaient davantage (I). il est évident que leur progrès fut arrêté par l’influence de ces sentiments qui sont funestes au savoir, parce que, considérant l’antiquité comme le seul réceptacle de la sagesse, ils dégra-
(I) Un «les hommes les plus remarquables qu'ils aient jamais possédé remarque « «• rapport qu'il exprime réciproquement, mais avec autant de vérité : « Moins on sait, moins oo
doute; moins on a découvert « moins on voit ce qui reste à découvrir O IJ aod l«*.s
hommes sont tgoorans, il est ai»> «le tout «avoir. • Di*t'uur* en Sorhtmne, OEnvre* <&$ Turgot , t. H, pag. 65. 70.
ileut le présent afin de pouvoir exagérer le passé : sentiments qui détruisent l’avenir de l'homme, étouffent son espoir, découragent sa curiosité, glacent sou énergie, affaiblissent son jugement, et qui, sous le prétexte d'humilier l’orgueil de sa raison, cherchent à le rejeter dans ces ténèbres épaisses dont sa raison seule a pu le faire sortir.
Cette analogie entre la France et l'Angleterre est vraiment très frappante, et, en tant que nous avons pu l’examiner jnsqu'ici, elle semble complète sous tous les rapports. Pour résumer en quelques mots ces points de ressemblance, on peut dire que les deux pays ont suivi le même ordre de développement dans leur scepticisme, dans leur littérature, dans leurs sciences et dans leur tolérance. Dans les deux pays éclata une guerre civile, à la même époque, pour le même objet, et sous beaucoup de rapports, dans les mêmes circonstances. Dans les deux pays, les insurgés, d’abord triomphants, lurent ensuite vaincus, et une fois la rébellion écrasée, les gouvernements des deux nations furent complètement rétablis presque au même moment : en 1GGO, par Charles il, en IGG! par Louis XIV (1). Mais la ressemblance n’alla pas plus loin. Là commença une divergence marquée entre les deux pays (2), qui continua à augmenter pendant plus d’un siècle, et se termina en Angleterre par la consoli-
(I) Mazarin, jusqu'à ta mort eu 1661, exerça uuc complète autorité sur Loui». Yojex Siècle (te Louis XIV, dans OEuvres de Voltaire , t. XIX, paR. 318, 319; Lavallée, ffisL des Français , t. III, pajf. 196. Et comme dit Montrât (Mctouurs, 1. III, pag. 111 ) • Un doit appeler ce temps-là le commencement du règne de Louis XIV.» La manière pompeuse avec laquelle le rot prit le gouvernement aussitôt apres la mort de Alaxariu est rapportée par Brienne, qui était présent. Jllém. de Brientw , t. Il, pag. 154-158.
(3) Je veux dire que la divergence devint alors évidente pour lotis les observateurs, mais l’origine de la divergence remonte à une époque beaucoup plus reculée, comme nous le verrons dans le chapitre suivant.
dation de la prospérité nationale, en France par la révolution la plus sanguinaire, la plus complète, et la plus destructive que le monde ait jamais vue. Cette différence entre les destinées de nations aussi grandes et aussi civilisées est si remarquable, qu'il faut en connaître les causes pour comprendre l’histoire de l’Europe; et cette connaissance jettera une vive lumière sur d’autres événements. De plus, celte investigation aura, indépendamment de son intérêt scientifique, une grande valeur pratique. Elle montrera, ce que les hommes ne semblent avoir commencé à comprendre que récemment, c'est à dire que, dans la politique, comme on n'a pas encore découvert de principes certains, les premières conditions du succès sont la transaction, l’échange, l’à-propos, et la concession. Elle montrera l’impuissance complète des gouvernants même des plus habiles, lorsqu’ils essaient de traiter les circonstances nouvelles d’après les anciennes maximes. Elle montrera le rapport intime qui existe entre le savoir et la liberté, entre une civilisation qui progresse et une démocratie qui marche en avant. Elle montrera qu’une nation progressive demande une politique progressive; que l’innovation est, dans certaines limites, la seule base qui puisse inspirer confiance; qu’aucune institution ne peut résister au flux et aux mouvements de la société, à moins qu’elle ne répare son édifice, et qu’elle n’en élargisse l’entrée; et que, même à un point de vue matériel, aucune contrée ne peut conserver longtemps la prospérité et la sécurité, si son peuple n’étend pas peu à peu son influence, n’augmente pas ses privilèges et ne s’incorpore pas, pour ainsi dire, dans les fonctions de l’État.
La tranquillité de l’Angleterre et son exemption de toute guerre civile, doivent être attribuées à la connaissance de
ces grandes vérités (1), dont l’oubli a jeté d’autres nations dans les plus terribles calamités. Il est donc intéressant de constater comment il se fit que les deux nations que nous venons de comparer aient adopté, relativement à ces vérités, des vues diamétralement opposées, quoique leurs opinions aient été tout à fait semblables sur d’autres sujets, comité nous l’avons déjà vu. Ou bien, pour énoncer la question en d’autres termes, nous avons h rechercher comment il s’est fait que les Français, après avoir suivi exactement la même marche que les Anglais, relativement h leurs connaissances, à leur scepticisme, et à leur tolérance, se soient arrêtés court dans leur politique; comment il s’cst fait que leurs esprits, qui avaient accompli de si grandes choses, aient été cependant si peu préparés pouf la liberté, qu'ils soient tombés, malgré les efforts héroïques de la Fronde, sous le despotisme de Louis XIV, sans même essayer de montrer la moindre résistance; et qu’enfin, devenus esclaves, corps et âme, il aient été fiers d’une condition sociale que l'Anglais le plus vil aurait repoussée avec mépris comme un intolérable servage.
Il faut rechercher la cause de cette différence dans l’existence de cet esprit de protection qui est si dangereux et pourtant si plausible, qu’il forme l’obstacle le plus sérieux contre lequel le progrès de la civilisation ait à lutter. Cet esprit, qu’on peut vraiment appeler l'esprit du mal, a toujours été bien plus fort en France qu’en Angleterre. En réalité, il
(4) C’est 1 dire leur connaissance pratique; m théorie elles sont encore niées parait grand nombre d’hommes poiiliqnes qui aident cependant à les mettre en action, espérant ton jours que chaque innovation sera la dernière et entraînant le peuple à la réforme sons le prétexte que chaque changement le ramène vers l’esprit de l'ancienne constitution
anglaise.
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