‹ Histoire de la civilisation en Angleterre Henry Thomas BuckleChapitre 3 sur 14 · HISTOIRES · texte numérisé non relu

HISTOIRES

il avait à peine une idée de leur position géographique, et quant au peuple qu’il était appelé à gouverner, ses connaissances n’allaient guère plus loin. Fouillez dans ces innombrables dossiers d’évidence parvenus jusqu’à nous, remuez toute cette correspondance privée qu’ils contiennent, parcourez toutesces archives decouversations particulières ou d’actes publics, et vous ne trouverez pas l’ombre d'une preuve que ce monarque ait possédé la plus mince connaissance des sujets nombreux qu'un chef d’État est tenu de savoir, non, vous y verrez que les plus simples devoirs de sa position étaient une lettre morte pour lui ; je me trompe, il était fort propre à la pure routine machinale des affaires ordinaires, où le plus intime employé du plus insignifiant bureau de son royaume eût excellé.

Rien de plus facile à- prévoir que la ligne de conduite que se proposait un tel roi. Il réunit autour du trône ce grand parti qui, s’attachant aux traditions du passé, s’est toujours glorifié de tenir en échec les progrès de leur siècle. Durant les soixante années de son règne, à l’unique exception de Pitt, il n’admit jamais de son plein gré dans ses conseils un seul persounage de haut talent (I); pas un, dont le nom soit attaché à une mesure importante de politique intérieure ou étrangère. El Pitt lui-même, comment maintint-il sa position dans l'État? En oubliant les leçous de son illustre père, en abandonnant les principes libéraux dans lesquels il avait été élevé et qu'il avait arborés à son entrée dans la vie publique. Parce que Georges III haïssait l’idée de réforme, Pitt non seulement délaissa ce qu’il avait proclamé aupara-

il) Consultez quelques remarques parfaitement présentées par lord John Russell dans sa préface à Bedford, C'trretporulenct, t. XII, pag. lui.

vant d’une absolue nécessité (1) , mais n’hésita pas à poursuivre mortellement le parti auquel il s'était joint un jour pour faire triompher celte idée (2). Parce que Georges III considérait l’esclavage comme une de ces bonnes vieilles coutumes consacrées par la sagesse de ses ancêtres, Pitt n’osa point user de son pouvoir pour eu prononcer l’abolition et laissa à ses successeurs la gloire de détruire l’inlàme traite des noirs que son auguste maitre avait à cœur de conserver (5). Parce que Georges III délestait les'Frauçais qu'il

(1) Dans une proposition présentée an parlement en faveur de la réforme en kl déclara que c’était «csscntially oecessary. » Voyez son discours, Pari. Hisl., t. XXII, pag. 1418. En 1784, il parlait de « the necessity of a Parliaroentary reform. » T. XXIV, pag. 34?. Voyex également pag. 998,999. Comparez Disney, Life ofjebb, pag. 20?. Il est faux, comme d'aucuns l’ont prétendu, qu’il déserta le parti de la réforme, parce que l’époque n’y était pas propice. C’est le contraire qui est vrai; ainsi, dans un discours prononcé en 1800, il dit (Pari. Hisl., t. XXXV, pag. 47) : « Upon this suüject, sir, I think it right to siale llic inmosl thoughts of my mind ; 1 think it nglit to déclaré my raost decided opinion, that, ci en if the lime s votre proper for ej;periments, any, even the slightesl, change in sue h a constitution musl be considereU as an evil. • Il est à remarquer que dés 1783 Palcy, ce semble, suspectait la sincérité de Pitt dans toutes les déclarations qu'il faisait en faveur de la réforme. Consulter Mead le y, Metnuirs of Paley, pag. 121.

(2) En 1794, Grey lui jeta ce reproche à la face en pleine chambre des communes : • William Pitt, the reformer of thaï day, was William Pitt, tho prosec utor, ay and perseculor too, of reformer* naw. » Pari. Hisl., t. XXXI, pag. 333. Compare! I. XXXJ1I, pag. G59. Lord Campbell dit aussi ( Chief-Juslices , t. II, pag. 54-4 ) : « Ile aftenrards tried to hang a few of his brother reformers who continued steady in the cause. • A l’égard de cette tache indélébile sur la mémoire de Pill,consallex Campbell, Charu-ellors, t. VII, pag. 105; Brougham, Statesmcn, t. Il, pag. 21 ; Belsham, llistory, t. IX, pag. 79,243; Life of Carlwrighl, 1. 1, pag. 198, et même une lettre du doux et bénévole Hoscoe, Life of lluscoe, by his Son, 1. 1, pag. 113.

(3) Tel était le xéle du roi en faveur de la traite des noirs que, eu 1770, t he issued an instruction uoder his own hand commanding the governor (of Virginia), upon pain of the highest displeasure, to assent to no law by which the importation of slaves should be in any respect prohibited or obstructed. » Bancrofi, A mrrican Révolution, t. III, pag. 456. I)e sorte que, ainsi que le fait observer M. Bancrofi dans son indignation (pag. 469), tandis que les tribunaux avaient décidé « that as soon as any slave set his foot on Englnsh ground he becomes free, the king of England slood in the palh of humanily and made himself the pillar of the colonial slave-trade. > Eu présence de la fourbe de Pitt dans cette question, il est impossible à tout hoouéte homme de lui pardonuer. Consultez Brougham, States mon, t. II, pag. 14, 1U3-1U5; Kussell, Mem. of Fox, t. III, pag. 131, 278, 379; Belsham, Hisl. of fireal lirilain, t. X, pag. 54, 35; Life of Wakefled, 1. 1, pag. 197; Porter, Progrès* of

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connaissait autant que les habitants du Kamtchatka ou du Tibet, Pitt, faisant violence à son propre jugement, plongea son pays dans une guerre avec la France, guerre qui mit l'Angleterre dans un grave danger et imposa au peuple anglais le fardeau d'une dette que sa postérité la plus reculée ne pourra éteindre (1). Toutes courbettes qui ne servirent de rien : car lorsque, quelques années avant sa mort, Pitt témoigna de la résolution de concéder à l’Irlande une pauvre partie de ses droits les plus clairs, le roi le destitua ; et les amis du roi, (c’est ainsi qu’on les appelait) (2), exprimèrent leur indignation à la vue d'un ministre assez présomptueux pour s’opposer aux volontés d’un maître si bénin et si gracieux (3). Et lorsque, ô jour infortuné pour sa gloire! ce grand homme se dérida à rentrer au pouvoir, il dut, pour regagner son portefeuille, céder sur le point même qui avait étélacausede sa destitution : donnant ainsi le funeste exemple d’un ministre, le ministre d’un peuple libre, sacrifiant son jugement aux préjugés individuels de son souverain !

tke .Motion, t. III, pag. 426; Holland, Mem. o f the Whig Party , t. II, pag. 157, et tes remarques frappantes de Francis, Pari. Uist., t. XXXI I, pag. 949.

>1) Pitt désirait conserver la pais; c'est l'influence de la cour qui loi fit précipiter te guerre avec la France. VoilA des faits qu’admettent tous les écrivains les mieux renseignée et dont les opinions differeot sous d’autres rapports. Consultes, par exemple, Brougham, Statesmm, t. Il, pag. 9; Roger, Introduction to Burke's Works, pag. lxxxiv; Nichol, Retvllections , t. II, pag. 155, 20U.

(2) La seule existence d’un parti semblable, désigné sous pareil nom, nous fait voir jnsqu'à quel point l’Angleterre s’éloignait en politique, durant cette époque, des maximes établie» par la révolution. Relativement à cette fkction remuante, rapproches les remarque» que l'indignation dicta à Burke t Work#, t. I, pag. 133) de : Albemarle, Roekingham, t. I, pag. 5,307; Buckingham, Mem. of George l/1, 1. 1, pag. 284; I. II, pag. 154; Russell, Mem. of Fox , 1. 1, pag. fit, 120; t. Il, pag. 50, 77 ; Bedford, Correspond., t. III, pag. xlv ; Pair, Work», t. VIII, pag. 513; Butler, Réminiscences , t. I, pag. 74; Burke, Correspond,, t. 1, pag. 352; Walpole, George ///, t. IV, pag. 315; The Grenville Paper s, 4. Il, pag. 33, 34; t. III, pag. 57; t. IV, pag. 79, 152, «9, 303; Pari. Hist I. XVI, pag. 841, 973; t. XV11I, pag. 1005, 1246; t. XIX, pag. 435, 856; t. XXII, pag. 600, 1173.

t3) Voyes un passage extraordinaire dans Pelle*, Life of Sidmouth, 1. 1, pag. 334.

Comme il était à peiue possible de trouver d’autres ministres qui à talent égal eussent consenti à joindre égale servilité, est-il surprenant que ce soient des hommes d'une incapacité notoire qui aient constamment rempli les postes les plus élevés (1) ? Eh ! quoi ! le roi, ce semble, avait une antipathie instinctive pour tout ce qui était grand, noble. Sous le règne de Georges II, Pitt (le père) s’était fait une réputation qui allait jusqu'au bout du monde et avait élevé à une hauteur jusqu’alors sans pareille la gloiredu nom anglais (2). Mais lui, l’ami déclaré des droits du peuple, il s’opposa de toutes ses forces aux principes despotiques de la cour ; aussi Georges III le haït-il avec une haine qui semblait à peine le fait d’un homme doué de sa raison (5). Fox, l'un des plus

(|) Bnrke, en 1770, indiqua ce manque croissant de talent parmi les hommes d'Etat comme la conséquence nécessaire du nouvel ordre de choses. Comparez Thoughts on thr Présent Discontmt* (Burke, Works, 1. 1, pag. 149) arec l'admirable résumé ( Pari Hist., t. XVI, pag. 879) qu'il donna de la décadence pendant les neuf premières années du régne de George 111 : * Thus situated, the question at last was not, who eould do the public business best, bot who eould undertake to do il at ail. Men of talents and integrily would not accept of employments where they werc neither allowed to exercise lheir judgment oor display the rectitude of their hearts. > En 1780, le mal ayant pris des formes encore plus nettes, ce même grand orateur le dénonça dans son famenx discours & ses électeurs de Bristol : « At présent,* dit-il, «itis the plan of the court to makeits sevrants insignifiant. » Burke, Works, 1. 1, pag. 257. Consultes en outre Parr, Works, 1. 111, pag. 256,260, 261.

(2) Mahon (Hist. of Encjkmd , t. IV, pag. 108, 185, 186) expose les succès militaires qui furent remportés sons son eabioet dans un langage très exagéré, mais juste au fond. Voyez l’admirable précis de lord Brougham ( Statesmen , 1. 1, pag. 33, 34). On trouvera la preuve de la crainte qu’il inspirait aux ennemis de l’Angleterre dans Mahon, t. V, pag. 165, note: Bedferd, Corre sp ond., 1. 111, pag. 87, 246, 247. Walpole, Lelters to Mann, 1. 1, pag. 304, édit. 1843 ; idem, Mem. of George III, t. Il, pag. *32, et Georgel, Mémoires, 1. 1, pag. 79, 80, en convient, quoiqn’avec une manvaise grâce.

(S) Lord Brougham (5*ekrAes of Statesmen, 1. 1, pag. 2?, 33) a donné une preuve frappante de ce qu’il appelle «the truly 6avage feelings* avec lesquels George III regardait lord Chatham ( rapproches Russell, Mem. of Fox, 1. 1, pag. 129). Los sentiments du roi se manifestèrent jusque dans les dispositions prises ponr les funérailles de ce grand ministre. Note dans Adolphus, Hist. of George III, t. 11, pag. 568. On trouvera d’autres preuves de cette aniiuosiu dans deux lettres du roi à lord North. Mahon, Hist. of EngUmd , t. VI, appendice, pag. lu, lit; The Grenville P«/*r* , t. II , pag. 386; Bancroft , American Révolution , L 1, pag. 438.

grands hommes d’État du dix-huitième siècle, celui qui avait le mieux pénétré la nature et les ressources des nations étrangères auxquelles nos intérêlsétaient intimement liés (I), Fox, à ce savoir rare et important joignait une douceur et une aménité de caractère qui arrachaient des louauges à ses adversaires politiques eux-mêmes (2). Mais lui aussi, il était le ferme défenseur de la liberté civile et religieuse; et comme tel, Georges III l'abhorrait tellement que, de sa propre main, il biffa son nom de dessus la liste des conseillers privés (5), eu déclarant qu'il préférerait abdiquer plutôt qued’admettre Fox à prendre part au gouvernement (4).

Pendant que celle funeste transformation s'opérait dans la personne du souverain et des ministres, une transformation également funeste s'effectuait dans la seconde branche du pouvoir législatif. Jusqu’au règne de Georges III, les membres de la chambre des lords l’emportaient sur ceux de la chambre des communes par leurs ,vues plus larges et

(1) Lord Brougham ( Skelchcs of Stalesmen, t. I, pag. 219) dit : « lt may bc queslioned if any polilician, in aoy âge, ever knew so thoroughly the varions interests and tho exact position of ail the connlnes wilh winch his own had dealings to conducl or relations ta maintaiD. » Consultez également Parr, Work», t. IV, pag. 14, 15; Hns&ell, Jim. of Fox, 1. 1, pag. 32G, 321 ; t. Il, pag. 91,243 ; Bis&el, Life of Ihtrke, 1. 1, pag. 338.

(2) Bnrke, même apres la révolution française, dit que Fox ■ was of the most artless, candid, open, and benevolenl disposition, disinleresled in the extreme; of a temper mild and placahle even lo a fault, without one drop of gall in his wholo constitution. » 11 parle de l'évaluation de l'armée en 1790. Pari. Hist., t. XXV11I, pag. 356. On réunira d'antres preuves eu comparant Alison, Hist. of Europe, t. VII, pag. 171 ; Holland, J lem. of the Whig Part ij, 1. 1, pag. 3, 273 ; Trotter, Mem. of Fox, pag. xj, xii, 24, 178, 415.

(3) Adolphus, Hist. of George 111, t. VI, pag. 692. Dans les Mem. of llolcrofl on rapporte une singulière circonstance se rapportant à cet outrage indécent.

(4) Rapproches Adolphus, Hist. of George lll, t. IV, pag. 107, 1Ü8, de Russell, Mem. of Fox, 1 . 1, pag. 191, 287,288; 1 . 11, pag. 44. Dutens, qui eut de nombreux rapports avec les hommes d'Ëlat anglais, entendit parler de la menace d'abdication en 1784. Mémoires de Dutens, t. III, pag. 104. Lord Holland dit que, durant la fatale maladie de Fox, « the klng had watched the progrès) of M. Fox’s disorder. He could hardly suppress his indécent exultation at his dealh. » Holland, Mem. ofthe Whig Party, t. II, pag. 49.

leurs talents accomplis en toutes choses. Sans doute, dans les deux chambres régnait cet esprit qu’on doit appeler étroit et superstitieux, si nous l’estimons d’après le modèle plus élevé de nos jours. Mais, chez les pairs, des sentiments de celte nature étaient tempérés par une éducation qui les plaçait bien au dessus de ces gentilshommes campagnards et de ces ignares hobereaux, n’avanl de goût que pour la chasse au renard, qui formaient la majorité de la chambre basse. Par celle supériorité des lumières, les lords acquéraient naturellement un tour de pensée plus large et plus libéral qu’il n’était donné à ceux qu’on appelait les représentants du peuple. Il en résulta que le vieil esprit tory, s’affaiblissant de plus en plus dans la chambre haute, alla se réfugier dans celle des communes, où, pendant près de soixante ans après la révolution, le parti « tligh-Church > et les amis des Stuarls constituèrent une faction dangereuse (1). Ainsi, par exemple, les deux hommes qui rendirent les services les plus éminents à la dynastie de Hanovre, et, par suite, aux libertés anglaises, furent sans conteste Somers et Walpole, tous deux remarquables pour leurs principes de tolérance, tous deux devant leur salut à l'intervention de la chambre des lords. Au commencement du dixhuitième siècle, les pairs mirent Somers à couvert des poursuites scandaleuses que la chambre des communes avait instituées contre lui (2). Quarante ans après, cette même

(I) En 1725, ta ducde Warloo, dans une lettre au prétendant, après avoir parlé de quelques incidents à la chambre des communes, ajoute : « In the House of Lords our number is so small, that any bchaviour there will be immaterial. » Mahon, Hist. of England , t. Il, appendice, pag. xxm. Consultez également, à l'égard de la force des tories à la chambre des communes, Somers, Tracts, t. XI, pag. 248; t. XIII, pag. 524, 531 ; Campbell, Chanccllors, . IV, pag. 158; idem, Chief-Justices, t. II, pag. 48G.

8) Comparez Vernon, Correspond ., t. III, pag. U&, avec Bumet, Oivn Time , t. IV,

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