‹ Histoire de la civilisation en Angleterre Henry Thomas BuckleChapitre 6 sur 14 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Aperça de l’histoire de l’intellect français, depuis le milieu du seizième siècle jusqu’à l’avènement de Louis XIV.

La considération des grands changements qui ont eu lieu dans l’esprit anglais m’a entraîné dans une digression qni, loin d'être étrangère au but que je me propose dans celte introduction, est absolument nécessaire pour la bien comprendre. Sous ce rapport, comme sous beaucoup d’autres, il y a une analogie remarquable entre les investigations relatives à la structure de la société et les investigations relatives au corps humain. Ainsi, on a trouvé que le meilleur moyen d’arriver b une théorie de la maladie est de commencer par la théorie de la santé, et que la base de toute pathologie bien fondée doit être établie sur l’observation, non des fonctions anormales, mais des fonctions normales de la vie. Je crois qu’on trouvera également que la meilleure méthode pour arriver aux grandes vérités sociales est d’examiner d’abord les cas dans lesquels la société s’est développée en vertu de ses propres lois, et dans lesquels les gouvernements se sont

le moins opposés à l'esprit de leur temps (1). C’est pour cela que, pour bien saisir la position de la France, j'ai commencé par examiner la position de l’Angleterre. Alin de comprendre de quelle manière les maux de la première contrée avaient été aggravés par l’empirisme ignorant des gouvernants, il était nécessaire de savoir de quelle manière l'étal normal de la seconde contrée fut préservé parce qu’elle reucontra moins d’entraves, et parce qu’on lui laissa une plus grande liberté pour continuer sa marche naturelle. Grèce à la lumière que nous avons obtenue par l’étude de la condition normale de l’esprit anglais, nous pouvons mainte-

tl) LV'udc «lu phénomène normal doit-elle ou ue doit-elle pas précéder l’étude du phénomène anormal? C’est là une question de la plus haute importance, et c’est à l'oubli de têtu* question qu’il faut attribuer la confusion qui s'est glissée dans tous les ouvrages d'histoire générale ou comparée. En effet, celte question préliminaire n'rlant pas décidée, il n'y a eu aucun principe reconnu d'arrangement, et les historiens, au lieu de suivre une méthode scientifique appropriée aux exigences actuelles de nos connaissance», ont adopté une méthode empirique appropriée à leurs propres besoins, et ont donné la priorité à diverses contrées en raison tantôt de leui importance, tantôt de leur antiquité, tantôt de leur position géographique, tantôt de leur richesse, tantôt de leur religion, tantôt de l’éclat de leur littérature, tantôt des facilites que l'historien lui-mérue possédait pour réunir ses matériaux. Toutes ces considérations sont factices, et, à un point de vue philosophiqu6.it est évident que l'historien devrait donner la priorité À certaines contrées uniquement en raison de la facilité avec laquelle leur histoire peut être généralisée, en suivant sou» ce rapport la méthode scientifique de procéder du simple an complexe. Ceci nous amène à une conclusion, c’est qne, dans l'étude de l’homme comme dans l’élude de la nature, la question de priorité se résout en une question d aberration, et que plus un peuple a été égaré, c’est à dire plos on loi a imposé d’entrave», plus bas il devrait descendre dans la classification de l'histoire des diverses contrées. Coteridge ( Literary Henni ins, t. I, pag. 33», et dans d’autres parties de »es ouvrages) semble croire que l’ordre devrait étr** en sens inverse de ce que j’ai dit, et que les lois de l’esprit cl du corps peuvent être générale es d'après des données pathologiques. Sans vouloir me placer en opposition directe avec un penseur aussi profond que Colcridge, je ne pui» m’empêcher do dire que son opinion est contredite par une masse énorme d’évidence et qu’elle n’est supportée par aucun témoignage, au moins à ma connaissance. Elle est contredite par le fait que ces branches d'investigations, qui s'occupent des phénomènes que les causes extérieures affectent peu, ont été elevées au rang de science* plutôt que celles qui s’occupent des phénomènes sur lesquels les causes étrangères ont une grande influence. Le monde organique, par exemple, est plus agité par le monde inorganique que le monde inorganique n'est agité par lu;. Aussi trouvons-nous qoe les sciences inorganiques ont toujours été cultivées avant «es sciences organiques, et que les première*

nam plus facilement appliquer nos principes à cette condition anormale de la société française, condition dont l’action mit en péril, vers lâ fin du dix-huitième siècle, les intérêts les plus chers de la civilisation.

Eu France, une longue série d’événements, que je relaterai plus loin, avait donné au clergé, depuis longtemps, une part de puissance beaucoup plus grande que celle que possédait le clergé anglais. Les conséquences de cet état de choses furent pendant quelque temps évidemment salutaires, en ce sens que l’Église mil un frein à la licence d’un siècle barbare, et assura un refuge aux faibles et aux

sont aujourd'hui bien plus avancées que ta» dernière*. H en est de même pour la physiologie humaine; elle est plus ancienne que la pathologie humaine, et , tandis que la physiologie du régne végétal a été étudiée avec sucrés depuis la dernière moitié du dix-septième siècle, la pathologie du régne végétal existe à peine, pinsqu'ancune de ses lois n‘a été généralisée et puisqu’aucune recherche systématique n’a encore été faite sur une grande échelle relativement à l'anatomie morbide des plantes. K semble donc que les différents âges et les différentes sciences proclament sans le savoir la nécessité de donner une grande attention à l'anormal, jnsqu’à ce que l’élude du normal ail fait de grands progrès, et celle conclusion pourrait être confirmée par d’innombrab es autorités qui, en opposition avec Coleridgc, maintiennent que la physiologie est la base de la pathologie, et que les lois de la maladie doivent être tirées non des phénomènes que nos maladies présentent , mais de ceux qui se présentent dans l’étal de santé; en d'autres termes, que l'investigation pathologique devrait se faire d’une manière déductive plutôt qu’inductive, et que l’anatomie morbide, ainsi que les observations cliniques peuvent bien vérifier les conclusions de la science, mais ne peuvent jamais fournir les moyens de créer la science elle-même. Sur ce sujet intéressant, compare* Geoffroy Saint -Hilaire, Histoire de* anomalies de l'organisation , t. If, pag. y, (0, 4à7; Bovman, Surgery, dans Encyclop. ofthe Médirai Sciences, pap. 824; Bichat, Anatomie générale, 1. 1, pag. £0; Colleu, Works, 1. 1, pag. 4£4; Comie, Philosophie positive, t. III, pag. 334, 335; Robin et verdeil. Chimie anatomique, t. I, pag. 68; Esquirol, Maladies mentales, 1 . 1, pag. H! : fieorget, delà Folie, pag. 2,391, 392: Brodie, PathcUogy and Surgery, pag. 3; Rlain ville, Physiologie comparée, 1. 1, pag. 20; t’euchtersleben, Medical Psychotogy, pag. 300; Lawrence, lectures on Man, 1841, pag. 45; Simon, Palholoyy , pag. 5. Une autre preuve de la justesse du point de vue que j’ai adopté se trouve dans ce fait que les investigations pathologiques du système nerveux, quelque nombreuses qu’elles aient été, n’ont presque rien accompli, et il est évident que cela est résulté de ce que la eonoaissance préliminaire de l’état normal n’était pas assez avancée. Voyez Noble on the llrnin , pag. 76-92, 337, 338; Henry, On lhe Nervous System , dans Third Report of Prit. Assoc., pag. 78; Holland, Medical Notes, pag. GQ8 ; lones et Sieveking, Pathaloy. Anal., pag. 211.

opprimés. Mais à mesure que les Français progressaient dans leurs connaissances, l'autorité spirituelle, qui avait tant fait pour contenir leurs passions, commença à exercer une trop grande pression sur leur génie, et à entraverses mouvements. Ce même pouvoir ecclésiastique, qui pour une époque ignorante est un bienfait réel, est un malheur sérieux pour un siècle plus éclairé. F.a preuve en fut bientôt évidente. En effet, lorsque la réforme éclata, l'Église en Angleterre avait été si affaiblie, qu’elle tomba pour ainsi dire devant la première attaque. Ses revenus furent saisis par la couronne (1), et ses charges, après avoir été considérablement diminuées en autorité et en richesse, furent conférées h des hommes nouveaux qui, h cause de l’incertitude de leur tenure et de la nouveauté de leurs doctrines, n’avaient pas cette prescription de longue date qui forme le principal appui pour les prétentions de la profession ecclésiastique. C’était là, ainsi que nous l’avons déjà vu, le commencement d’un progrès constant dans lequel, à chaque pas nouveau, l’esprit ecclésiastique perdit une partie de son influence. En France, au contraire, le clergé était si puissant qu’il put résister à la réforme et garder les privilèges exclusifs que le clergé d’Angleterre avait essayé, mais en vain, de conserver.

Ce fut là le commencement de cette seconde divergence bien marquée entre les civilisations française et anglaise (2), divergence dont l'origine remontait en réalité à une époque

(1) Circonstance que Ilarris raconte avec un plaisir évident. Livcs of the Slwiris , l. III, pag. 300. Ponr les perles qui forent ainsi supportées par l'Église, voyez Sinclair , llisf.nf fhe ftevenue, 1. 1, pag. 181 184, et Eccleston, En glish Antiqulties, pag. 228.

(2) La première divergence fut causée par t’inflnence de l’esprit de protcctiou comme j'essaierai de l'expliquer dans le chapitre suivant.

beaucoup plus reculée, mais dont les premiers résultats évidents se faisaient maintenant sentir. Les deux contrées avaient été, dans leur enfance, redevables de grands avantages à l’Église, qui s’était toujours montrée prête à protéger le peuple contre les oppressions de la couronne et de la noblesse (1), mais dans les deux pays, à mesure que la société progressait, s’élevait une certaine capacité pour se protéger eux-mêmes; et au commencement du seizième siècle, et probablement même au quinzième, il devint nécessaire de diminuer cette autorité spirituelle qui, en condamnant d’avance les opinions des hommes, avait entravé le progrès des lumières (12). C’est pour cette raison que le protestantisme, loin d'être, comme l’ont dit ses ennemis, une aberration provenant de causes accidentelles, fut essentiellement un mouvement normal, et l’expression légitime des besoins de l’intelligence européenne. Dans le fait, la réforme dut son succès, non pas à un désir de purifier l'Église, mais à un désir de rendre son oppression plus légère; et on peut dire sans hésitation qu'elle fut adoptée dans toutes les contrées civilisées, excepté dans celles où les événements antérieurs avaient augmenté l’influence de l'ordre ecclésiastique, soit parmi le peuple, soit parmi ses

(I) Komble, Saxon* in England , I. II, pag. 374, 3/3. (iuiiot. Civilisation en France ; Nrander, fiisl. of ttieChurch , t. III, pag. 199-Î06; l. V, pag. 138; t. VI, pag. WK», 407 ; Paljereve, Anglo-Saxon Commonwealth , l. I, pag. 655; Lingard, lli*t. of England , l. Il , pag. IUi Klimrath, Trav aux sur l'hialoircdu droit , 1. 1, pag. 39i , Can*Uheo, llisl. of lhe Church o f England , 1. 1, pag. 157.

(îl Tennemann explique ceci d’une manière très concise : • Wenn sich uun anch ein freierer Geist der Forstltung regte, so fan<t ersich gleich durch xwei Grundsxtie, welrheaus jenem Supremat der Théologie flosnen, beengt und gehemmt. Der erstewar: die mensrhtiche

Vernuofl kann nichl ti ber die OITenbarung hinausgehen Der xweite : die Verniinfl

kann nichts als wahr erkennen, vas dem Inhalte der OfTenbaruog widerspricht, und nicht» für falsch erkennen, *as derselben angemessm ist, — folgte ans dem ersten. • Geaeh. der Philos. , t. VIII, part, i, pag. 8.

gouvernants. C’était malheureusement le cas pour la France, où le clergé non seulement l'emporta sur les protestants, mais parut, pour quelque temps, avoir gagné une nouvelle autorité par la défaite d’ennemis aussi dangereux (1).

II en résulta qu’en France tout prit un aspect plus théologique qu’en Angleterre. Dans ce dernier pays, l’esprit ecclésiastique était devenu si faible vers le milieu du seizième siècle, que les étrangers intelligents furent eux-mêmes frappés de cette singularité (2). Celte même nation qui, pendant les croisades, avait sacrifié tant d’hommes dans l’espérance de planter l’étendard chrétien au cœur même de l’Asie (5), était devenue presque indifférente même à la reli-

il) Relativement à l'influence de la réforme en général pour l'accroissement de la puissance du clergé catholique, voyez l’ouvrage important de M. Raoke, Hislory ofthv Popes, et, quant i l'influence qu’elle eut en France, voyez Monleil, Histoire des divers Étals , t. V, pag. 233-233. Corre ro, qui était ambassadeur en France en 1569, écrivait ; t II papa paô dire a mio giudizio, d’ aver in questi romori piultosto guadagnate che perdnto, perciochù tanta era la licenza de| rivere, secondo che ho inte6o, prima che quel regno si dirideue in due parti, era tanta pocala devozione che avcvano in Borna c in quei che vi ahitavano,che il papa era più considerato corne principe grande in llalia, che corne capo délia chiesa e pastore universale. Ma scopcrti che si furono gli ugonolti, cominciarono i callolici a riverire il suo nome, e riconnscerlo per vero vicario di Cristo, confirmandosi laulo più io opinions di toverlo lener per laie, quanto più lo senlivano sprezzare e negarc da essi ugonotti. » Relations des ambassadeurs vénitiens, t. II, pag. 162. Ce passage intéressant est une des preuves nombreuses de l’exagération avec laquelle on a jugé des avantages immédiats de la réforme, quoique les avantages éloignés en soient certainement immenses.

(S) L’indifférence des Anglais pour les disputes théologiques et la facilité avec laquelle ils changeaient leur religion leur ont valu, de la part de plusieurs ècri valus étrangers, le reproche d’inconstance. Voyez, par exemple, Montaigne, Essais, liv. 11 , chap. xii, pag. 365. — Perlin, qui voyageait en Angleterre vers le milieu du seizième siècle, dit : « The people aro reprobates, and thorough enemies tn goodmanners and lelters; for lhey dou’t know whether lhey be long to God on the devil, vrhicb St. Panl bas reprehended in many peuple, saying, Be nol transported with divers sorts of minds, bnt be constant and sieady to your belief > Antiquarian Re per tory, t. IX, pag. 511, in-4*, 1809. Voyez aussi les remarque» de Michèle en 1557 et de Crespet en 15ÎW.- Ellis, Original Lelters, 2* série, t. II, pag. 239; Hallam, Constitutional Hislory, 1 . 1, pag. 1«3; Southey, Common place Book, 3* série, pag. 408.

(3) Un historien du treiziéme siècle exprime d’une manière frappante les sentiments théologiques des croisés anglais et la subordination complète de leurs sentiments politique» : « Indigoum quippe judicabant animarum suaruin salutem omittere, et obsequium cœleslis

gion de son souverain. Henri YIII réglait par sa seule volonté la croyance nationale, et tixait lui-même les formules de l'Église; ce qui lui eût été impossible, si le peuple avait été sérieusement religieux; car il n'avait aucun moyen de le forcer à la soumission; il n’y avait pas u'armée régulière, et sa garde du corps était elle-même si insullisante, qu'elle eût pu facilement être détruite à tout moment par uu soulèvement des apprentis belliqueux de Londres (I). Après sa mort, vint Édouard, qui, en sa qualité de roi protestant, défit ce que son père avait fait; puis, quelques années plus lard, vint Marie, qui, en sa qualité de reine papiste, défit ce qu’avait fait son frère, et elle eut pour successeur Élisabeth, sous laquelle fut accompli un grand changement dans la croyance publique (2). L’indiflérence du peuple était telle,, que ces vastes changements eurent lieu presque sans danger (3). En France, au contraire, au nom seul de religion,

Reges, clienleiæ regis ali eu jus terreni postponere; constitueront igilur 1er miuum, vide* licol festuiu nativitatis beali Johannis Raptistæ. » Mattbæi Paris., Uiêforia Major, pag. C71. On prétend que c’est en 1166 que fut imposé en Angleterre le premier impôt sur la propriété personnelle, et que c’était pour faire face aux frais des croisades. Sinclair, Hist. ofthe Revenue, 1 . 1, pag. 88 : • It would not probably hâve beeu easily subroi tted to, hadit not been approprieted for so popular a purpose. •

(I) Henri VIII avait i une époque cinquante gardes du corps, mais comme ils coûtaient très cher à maintenir, on y renonça bientôt, et sa seule protection consistait en « lhe yeomen of lhe guard; fifly in number.and the rommon servants of the king’s househo'd. » Hallam, Coflfl. /liât., 1. 1, pag. 46. Ces « yeomen of the jruard were raised by Henry VII in 1485. * Grose, Milita ry Antiquitiea , t. I, pag. 167. Compares Turner, /liât, of Enyluml , l. Vil, pag. 54, et Lingard, Iliat. of England, t. III, pag. *98.

<2) Locke, dans sa première lettre sur la tolérance, a fait sur res rapides changements quelques remarques piquantes et probablement très injurieuses. Locke , Work a , t. V,

(3) Mais, quoique Marie accomplit aisément un changement de religion, l’esprit antiecclésiastique était beaucoup trop fort pour lui permettre de rcodre 4 l'Église tous ses biens ; • In Mary’* rcign,accordingly, ber parliameut, so obsequious in ail malters of religion, adhered with a tirm grasp to the possession of chorch-land*. • llallam, Conat. Ilist., 1 . 1, pag. 77. Voyer également Short, Hi*t. of the Church o / Ençland, pag. 213 . Lingard, /liât, of England , t. IV, pag. 339, 340; Butler, Metn. ofthe Catholira, 4. I, pag. 253, et Canrithen. Hiat. of the Church ofEnqlaïul, 1. 1, pag. 346.

des milliers d’hommes prenaient les armes. En Angleterre, toutes les guerres civiles ont été faites pour les intérêts temporels, pour un changement de dynastie, ou pour un un accroissement de liberté. Mais ces guerres bien plus terribles, qui, au seizième siècle, désolèrent la France, se firent au nom du christianisme, et les luttes politiques des grandes familles se fondirent elles-mêmes dans une lutte à mort entre les catholiques et les protestants (1).

L’effet produit par cette différence sur l’intellect des deux contrées est très remarquable. Les Anglais, concentrant toutes leurs forces intellectuelles sur les grandes affaires temporelles, avaient produit, vers la fin du seizième siècle, une littérature impérissable. Mais les Français, à cette époque, n’avaicul pas donné un seul ouvrage dont la destruction serait aujourd'hui une perte pour l’Europe. Ce qui rend ce contraste plus remarquable encore c’est qu'en France la civilisation, telle qu’elle était, existait depuis plus longtemps ; les ressources matérielles du pays avaient été développées plus tôt ; sa position géographique la rendait le centre de la pensée européenne (2), et elle avait possédé une littérature, alors que nos ancêtres n’étaient qu'une tribu de barbares sauvages et ignorants.

Cela prouve, tout simplement, qu’aucune contrée ne peut arriver à une haute éminence sociale tant que le pouvoir ecclésiastique y possède une grande autorité. En effet, la

(1) « Quand éclata la guerre des opinions religieuses, tes antiques rivalités des barons se transformèrent en haine du prêche ou de la messe. * Capeûgue, Histoire de la Réforme et de la Ligne, I. IV, pag. 33. Compares Doplessis Mornay , Hem. et correspond. , l. II # pag. t±i, 563, et Boullter, Maison militaire des rois de France, pag. 35 : < Des querelles d’autant plus vives qu’elles avaient la religion pour base.»

(2) Les avantages intellectuels de la France, provenant de sa position entre l’Italie, l’Allemagne et l’Angleterre, ont été exposés avec beaucoup de justesse par M. Lerminier C Philosophie du droit, 1. 1, pag. 9).

prépondérance des classes spirituelles est nécessairement accompagnée par une prépondérance égale des topiques dans lesquels se plaisent ces classes. Toutes les fois que la profession ecclésiastique est très influente, la littérature ecclésiastique est très abondante, et ce qu'on appelle la littérature profane est très pauvre. Aussi il arriva que les esprits des Français, étant presque entièrement occupés de disputes religieuses, n’avaient aucun loisir pour ces grandes investigations qui commençaient à occuper les esprits en Angleterre (i), et il .y eut, comme nous le verrons bientôt, l’intervalle de toute une génération entre le progrès des intellects français et anglais, simplement parce qu’il y eut le même intervalle entre le progrès de leur scepticisme. Il est vrai que la littérature ihéologique avança rapidement (2); mais ce ne fut qu’au dix-septième siècle que la France produisit celte grande litérature séculière dont le pendant existait en Angleterre avant la fin du seizième siècle.

Telle fut en France la conséquence naturelle de la prolongation de la puissance ecclésiastique au delà de la période nécessaire pour les besoins de la société. Mais si ce fut là le résultat intellectuel, le résultat moral et le résultat physique furent encore plus sérieux. Tant que les esprits étaient excités par les luttes religieuses, il eût été inutile d’espérer quelques-uns de ces préceptes de charité qui sont toujours complètement étrangers à la faction théologique. Tant que les protestants et les catholiques se massacraient mutuelle-

(1) Les disputes religieuses à Alexandrie ont entravé do la même manière les intérêts des connaissances humaines. Voyez les excellentes remarques de M. Matter (Histoire de l’école d'Alexandrie, t. Il, pag. 131.

(2) .Vonteil, Histoire des divers États, t. VI, pag. 136. En réalité* l’esprit théologique s’empara du lbéitre,et les différentes sectes tournèrent mutuellement en ridicule leurs principes sur la scène. Voyez un passage curieux à la page 182 du meme ouvrage.

IIISTOlItK

meut (1), il était peu probable qu'une secte ou l'autre pût éprouver quelque tolérance pour l’opinion de ses ennemis (2).

Pendant le seizième siècle, il y eut parfois des traités entre les deux partis; mais ils étaient détruits aussitôt que faits (3) ; et, à la seule exception de I Hospital, tous les hommes d'Ëial de celte époque semblent avoir été étrangers a l’idée même de la tolérance. L’Hospital faisait de la tolérance un devoir (4); mais ni son admirable talent, ni son intégrité sans lâche, ne purent résister aux préjugés établis, et il finit par rentrer dans la vie privée sans avoir pu réaliser aucun de ses nobles projets (3).

(1) Le* crimes de» protestants français, qnoiqn’à peine mentionné dans Felice (History of the Protestant* of France, pag. 138-143), étaient aussi révoltants que ceux des catholiques et tout aussi frequents relativement au nombre et à la puissance des deux partis. Compare* Sismondi, Histoire des Français, t. VIII, pag. 516, 517, arec Capeftgue, Histoire de la réforme, t. Il, pag. 173; t. VI, pag. 54, cl Smedley, Hist. of the Reformed Religion in France, t. |, pag. 199, 200, 237.

(2) En 1569, Corero écrivait ; « Hitrorai quel regno, corto, poslo in grandissima confnsionc; perche, stante quella dmsione di religione (coorertila quasi in due faxioni e inimiciiie particolariï,era causa ch’ ognuno, senzarhe amicizia o parentela potessc arer luoco, stava con l’ orecchic attente ; e pieno di sospetto ascoltava da che parte nateeva qnalehe romore. » Relation des ambassadeurs «‘niftena, t. II, pag. 106. Et il ajoute ; « Temevano gl’ ugonotti, temerano li ratlolici, temeva il preocipe, temevano li sudditi. » Voyez également, an sujet de ces opinions opposées, Sismondi, Histoire des Français , t. VIU, pag. 21, -22, 118-120, 296, 430. Des deux côtés on répandait et on croyait les plus grossières calomnies. Catherine de médiris fat, entre autres choses, accusée d’avoir fait faire l'opération césarienne aux femmes des protestants afin d'empêcher la naissance de nouveaux hérétiques. Sprengel, Histoire de la médeiHnc, t. VII, pag. 29t.

(3) Mably, Obsenvtions sur l'histoire de France, t. III, pag. 149. Pendant le règne •le Charles IX il y eut cinq de ces guerres religieuses, qui se terminèrent toutes par un traité. Voyez Hassan, Histoire de la diplomatie française, t. II, pag. 69.

(4) Ce qui le fit accuser d'athéisiqp : « Homo doctus, sed veros atheus. • IHctionnuire philosophique, article Athéisme, dans les QEuvres de Voltaire, t. XXXV II; pag 181, 182.

(5) Je n'ai pu troaver nulle part nne bonne biographie do ce grand homme. Celle de Charles Botter est très superficielle, ainsi que celle de Beroardi, dans la Biographie uni * cer selle, t. XXIV, pag. 412-424. Mes renseignements sur l’Hôpital sont tirés des ouvrages suivants : Sismondi, Histoire des Français, l. XVIII, pag. 431436; Capefigne. Histoire de la réforme, 1. II, pag. 135-137, 168470: De Thon, Histoire universelle, t. Il|,

En réalité, la prépondérance de l’esprit théologique se montra de la manière la plus regrettable dans tous les événements principaux de cette période de l’histoire de France. Elle se montra dans la détermination universelle de subordonner les actes politiques aux opinions religieuses (1). Elle se montra dans la conspiration d’Amboise, et dans la conférence de Poissy, et plus encore dans ces crimes révoltants si naturels à la superstition, les massacres de Vassy et de la Saint-Barthélemy, le meurtre de Guise par Poltrot et d’Henri III par Clément. Ces crimes étaient les conséquences naturelles de l’esprit de bigoterie religieuse. Ils étaient les conséquences de cet esprit maudit qui, toutes les fois qu’il a possédé la puissance, a puni même de mort ceux qui osaient professer des opinions différentes; et qui, maintenant que la puissance n’est plus dans scs mains, continue encore à dogmatiser sur les sujets les plus mystérieux, à machiner dans l'ombre sur les principes les plus sacrés du cœur humain, et â jeter les ténèbres de ses misérables superstitions sur ces questions sublimes que personne ne devrait toucher sans respect, parce qu’elles sont pour chaque homme comme la mesure de son âme, parce quelles se trouvent dans cet espace inconnu qui sépare le fini de l’infini, et parce qu’elles sont comme une alliance secrète et individuelle entre l’homme et son Dieu.

Il nous est impossible de dire aujourd’hui combien de

pas. M 9-523: t. IV, p.i*. 3-8, Irfl-IM (. V, pas. 18040, 5211, 521,535:1. VI, pa«. 710, 71»; Snlly, 0 Economies royale*, t. I , pag. ï3i. Je reconnais parfaitement te mérite de Dovernet (Hi*u>ire de la Sort tonne, t. I, pag. 215*218), mai» son ouvrage est insuffisant.

(I) Ce fut alors que la nation ne prit conseil que de son fanatisme. Les esprits, de jour en jour plus échauffes, ne virent plus d’autre objet que celui de la religion, et par piéto se firent les injures les plus atroce». • Iflably, (Jhten'vlion* sur l'histoire de France , t. III, pag. 145.

IfW

temps cette triste position aurait pu durer en France dans la marche ordinaire des choses (1); quoiqu’il ne soit pas donteux que le progrès môme des connaissances empiriques doive, d'après le procédé que nous avons déjà établi, avoir éventuellement suffi pour arracher cette grande contrée à une pareille dégradation. Toutefois, en 1589, eut lieu heureusement ce que nous devons appeler simplement un accident, mais ce qui fut l’aube d’un changement très important. Ce fut dans celte année 1589 qu’Henri IV monta sur le trône de France. Ce grand prince, qui était de beaucoup supérieur à tons les souverains français du seizième siècle (2), tint peu compte de ces disputes théologiqucs qui avaient été

(1) Les l XIX et XX «le l'Histoire des Français de Sismondi contiennent «le tristes prouves do la condition sociale de la France avant ravinement d’Henri IV. Sisraondi remarque (t. XX, pag. il 10) qu’à une époque il j>emblait évident que la Dation retomberait dans la féodalité. Voyez ans*? Monteil, Histoire des divers Fiais, t. V, pag. 242-249 :

• Pins «te trois cent raille maisons détruites. * De Thou, dans ses mémoires, dit : « Les

loix forent méprisée* cl l'honneur de la France fut presque anéanti et, sous le voile

de la religion, on ne respiroil que la haine, la vengeance, le massacre et l’inccndie. « Mém. de la Vie, dans V Histoire universelle , 1. 1, pag. 120 Le même écrivain donne dans sa grande histoire d'innombrables exemples des crimes et des persécutions qui avaient lien journellement. Consultez t. H, paa.383; l. IV, pag. 378, 380, 387» 495, 496, 539; t. V, pag. 189, 518, 561, 647; t. VI, pag. 421, 422, 424, 426, 427, 43i), 409. Comparez Duplessis, Mémoires et correspond., I. Il, pag. 41, 42,322, 335,611, 612; t. III, pag. 344, 34"»; l. IV, pag. 112-114 . Uenoist, Histoire de F à Ht de A antes, 1 . 1 , pag. 3t«7, 3U8; Duvcrnet, Histoire de la $orbonne, 1. 1, pag. 217.

(2) Ce n’est pas trop dire, et on pourrait lui donner avec justice de bien plus grands éloges. Il ne peut y avoir qu'une seule opinion sur sa politique intérieure, et M. Flassan parle dans les termes les plus favorables de sa politique étrangère. Flassan, Histoire de. la diplomatie française, t. Il, pag. 191, 192, .94*297 ; t. III, pag. 243. Voyez aussi le témoignage de M. Capeûgue, un juge peu bienveillant ( Histoire de la réforme, l. VII, pag. ut ; t. VIII, pag. 1 56). Fontenay Mareuil, qui était contemporain d'Henri IV, quoiqu'il écrivit plusieurs années après l’assassinat du roi, dit ; « Ce grand roy, qui csloil en plus de considération dans le monde que pas un de scs prédécesseurs n'avojl esté depuis Charlesmagu*. » Mémoires de Fontenay, l. I, pag. 46. Duplessis llornay l'appelle • le plus grand roy que la chrestienlé ail porté depuis cinq cens ans,* et Sully le déclare ■ le plus grand de nos rois.» Duplessi»Mori»| T lféwio»re*rtcorrespoiuL, t.XI. pag. 30,77,131 ; Sully, OBcvnaniies royales, t. Vil, pag. 15. Comparez l. VI, pag. 397, 393 ; l. IX, pag. 35,242, cl quelques remarques très senfées dans les Mémoires de ilcnlis. Paris, 1825, l. IX, pag. 299.

«l’une si grande importance aux yeux de ses prédécesseurs. Avant lui, les rois de France, animés de cette piété naturelle aux protecteurs de l’Église, avaient déployé toute leur autorité pour soutenir les intérêts de la sainte profession. François 1" disait que si sa main droite était coupable d'hérésie, il la couperait (1). Henri II, dont le zèle était encore plus grand (2), avait donné l’ordre aux magistrats de poursuivre les protestants, et avait déclaré publiquement que € l’extermination des hérétiques serait sa principale affaire (5). » Charles IX, le jour de la célèbre Saint-Barthélémy, avait essayé d’en débarrasser l’Église eu les exterminant d'un seul coup. Henri III avait promis « de combattre l'hérésie même au risque de sa vie; » car, disait-il, « il ne pourrait trouver une plus noble tombe qu’au milieu «les ruines de l’hérésie (4). » •

(I) C'est du moins la version générale; mats il y a une légère différence dan* Smodle> Hist. o f the Reformation in France, 1. 1, pag. 30. Compares Madame, noie dans Mosheim, Ecries Hisl.j t. Il, pag. 24, avec SUmondi, Hilloire rie* Fronçai*, l. XVI, pag. 453,454, et Relut, ries ambassadeurs vénitien ■*, l. I, pag. 80; l. Il, pag. 48. Ce fol aussi François I*' qui conseilla à Charles V de chasser les mahornélan* de l'Espagne. Llorente, Histoire de l'inquisition, l. I,pag. 4».

(f ) L’hislorien des protestants français disait en 1548 : « Le nouveau roi Henri II fut encore plus rigoureux que son père. » Benoist, Histoire rie Vétlit rie Aantes, t. I,pag. 42

(3) M. Ranko(Ctt'ff Wars in France , t. 1, pag. 240,241) dit qu’il envoya une circulaire « addressed to the parlements and to the judirial tribunal*, in which lhey urere urged to procecd againsl the Lutherans with the gréa lest severity, and the judges informed thaï lhey would be held responsable, should they neglert theae arriéra ; and in which he declareri plainly, thaï as soon as the peaco vrilh Spain tu» conrluded, be «as determioed to make the extirpation of the heretirs his principal bo«iness. » Voyex aussi snr Henri II, relativement aux protestants, Mably, ObsenxUions sur l'histoire Je France, t. Il l, pag. 133, 134 . De Thou, Histoire universelle, t. I, pag. 334, 335, 387 ; t. IL pag. 640; I. III, pag. 365, 366 , Felice, Hisl. of the French Protestants, pag. 58.

(4) Il dit cela aux Étals de Blois en 4388. Ranke, Civil U or* in France , t. Il, pag. 2i>:'. Comparez son édit de 1585, dans Capefigue, Histoire rie lo réforme , t. IV, pag. 244, 245, et son discours dans le t. V, pag. 122, et voyez Benoist, Histoire lie l'édit rie Aantes, t. I, pag. 328; Duplessis Moruay, .Mémoires et correspond,, 1. 1, pag. HO; De Thou. Histoire univei'selle , t. I,pag. 250; t. VIH, pag. 651 ; t. X, pag. 294,589, 674,675

Telles étaient les opinions exprimées au seizième siècle, par les chefs de la plus ancienne monarchie de l'Europe (1). Mais la puissante intelligence du roi Henri IV n'avait aucune sympathie pour de pareils sentiments. Afin de s’accommoder à la politique changeante de son siècle, il avait déjà changé deux fois de religion, et il n’hésita pas à en changer une troisième fois (2), lorsqu’il vit qu'il pourrait ainsi assurer la tranquillité de son pays. Après avoir fait preuve d’une pareille indifférence pour sa propre croyance, il ne pouvait guère montrer une grande bigoterie relativement à celle de ses sujets (5). Aussi fut-il l’auteur du premier acte public de tolérance promulgué en France depuis que le christianisme avait été la religion du pays. Cinq ans après avoir abjuré solennellement le protestantisme, il publia le célèbre Edit de Nantes (i), par lequel, pour la première fois, un gouvernement catholique accordait aux hérétiques uue juste part dans les droits civils et religieux. C’était là, incontestable-

(!) Lé zélé ave» lequel cet» opinion» étaient imposées est remarqué par Marina C.avalti, qui écrivait en 15i6 : ■ L( maestri di Sorhona hauno aulorili eslrcma di castigare li eretici, il che fanon con ilfuoco, bruslolandoli vivi a poco a poen. » /Hat. de*4Wiba**adeu.rs venittens, l.|, pag. 262, et I. Il, pag. 2V.

(S.i Dans le fait , Clément V||| craignit plus lard une quatrième apostasie : « Er raeiote uocli mimer, Heinrich IV werde xutetzt vielleirht vrieder xum ProlestanliMnos zurückkebren, vue er es seboo t-inmal gnbao. • Hanke, die Ptrpttc, t. II, pag. 246. M. Hanke, qui a une connaissance profonde des manuscrits italiens, a jeté sur ces transactions plus de lumière que les historiens français.

(3) Au sujet de sa conversion, dont le caractère était alors aussi évident que maintenant comparez Duplessis Moroay. Mémoires et r correspond 1. 1, pag. 237, avec Sully, (/Economie* royales, l. Il, png. 126. Vqvcz aussi flowell, Letlers, liv. i, pag 42, et une lettre de sir II. Wotlon en 1593, imprimée dans Rrliquio • Ho ttananiœ , pag. 711. Voyez Hanke, Civil H ors in France, t. Il, pag. 237, 355; Capeligac, Histoire de la réforme, t. VI, pag. 303, 358.

(4) L’édit de Nantes date de 1598, l'abjuration de 1533. Sismondi, Histoire des François, t. XXI, pag. 202, 486. Mais, en 1590, ou représenta au pape sinon comme uoc certitude du moins comme chose probable, qu’Henri avait l'intention de « In den Schooss dêr kalholischen Rircbe zurïn’kknhren • Hanke, die Pœpste, t. II. pag. 210.

ment, I événement le plus important qui fut encore arrivé dans l’histoire de la civilisation française (1).

Considéré en lui-même, cet événement n’est qu'une preuve des principes éclairés du roi; mais si nous faisons attention à ces résultats généraux, et h la cessation des guerres religieuses qui le suivit immédiatement, nous devons reconnaître qu'il faisait partie d'un vaste mouvement dans lequel le peuple lui-même participait. Ceux qui admettent la vérité des principes que j’ai essayé d’établir, penseront naturellement que ce pas immense vers la liberté religieuse devait être accompagné par cet esprit de scepticisme, en l’absence duquel la tolérance a toujours été inconnue. C’est ce qui arriva effectivement ; et on peut le prouver facilement en examinant la période de transition dans laquelle la France entra vers la lin du seizième siècle.

On considère souvent que les écrits de Rabelais donnent le premier exemple du scepticisme religieux dans la langue française (2). Mais, après une étude assez approfondie des ouvrages de cet homme remarquable, je ne puis rien trouver qui justifie cette opinion. Il traite certainement le clergé de la façon la plus irrévérente, et saisit toutes les occasions de le couvrir de ridicule (3) ; mais ses attaques s’adressent tou-

(I) An sujet de c*t édit, Sismondi dit : « Aucune époque de l'histoire de France ne marque mien* peut-être la fin du monde ancien, le commencement d‘nn monde nouveau. » Histoire des Français, l. XXI, pag. 489.

(S) An sujet do Rabelais, le fondateur supposé du scepticisme français, comparez La vallée, Histoire des Français, t. Il, pag. 306; Stephen, Lectures on the Hulory of France, t. Il, pag. 249; Sismondi, Histoire des Français , l. XVI, pag. 376.

(3i Surtout les moine». Voyez, par exemple, t. I, pag. 278,2 82; t. Il, pag. 28V. 285, des OEuvres de Hal/clais. Amsterdam, 172S; mais il n'épargoc pas les hauts dignitaires de l'Église, car il dit do Gargantua : • Se morvoit en archidiacre. • T. I, pag. 132. Et dans deux occasions (t. III, pag. 65; l. IV, pag. 4$), 200 1 il fait un*» .illusion très indécente au pape. Dans le t. I, pag. 260,261, il remarque ironiquement la manière dont se font le» services de l'Église : • l>ont luy dist le rnoync : «Je ne dors jamais à inon aise, sinon quand je suis au sermon ou quand je prie Dieu. •

no: histoirk

jours à leurs vices personnels, et jamais à cet esprit étroit et intolérant auquel ces vices devaient être principalement attribués. Dans aucuu cas il ne montre ce qu'on pourrait appeler un scepticisme conséquent (1); et i! ne semble pas savoir que la manière de vivre si houteuse du clergé frauçais n’était que la conséquence inévitable d’un système qui, avec toute sa corruption, possédait encore en apparence une grande force vitale. Dans le fait, la popularité immense dont il jouissait est, en elle-même, une considération décisive, car aucun homme, connaissant à fond la condition des Français au commencement du seizième siècle, n’admettra qu'un peuple, tombé dans un pareil abîme de superstition, pût faire ses délices d'un écrivain dont toutes les attaques étaient dirigées contre celle même superstition.

Mais l’extension de l’expérience et l’accroissemeut de connaissances qui en est la conséquence, préparaient la voie pour un grand changement dans l’intellect français. Celte opération, qui avait déjà fait son effet en Angleterre, commençait à agir en France, et dans les deux contrées la marche des choses avait été exactement la même. L’esprit de doute, jusqu’alors relégué parmi quelques penseurs solitaires, prit peu à peu une forme plus hardie : il trouva d’abord une issue dans la littérature nationale, et il influença ensuite la conduite des hommes d’Élat pratiques. Ce qui

(ft) St* plaisanterie un r la force de Sam Min H< fiai*, I. II, pai. 19, 30 • el

le ridicule qu’il jette sur une des lois mosaïque» t. III, pu#. 3t » te relient si peu avec le» aulnt* partie» de son ouvrage, que ce» deux passage» no semblent pas appartenir à un plan général. Les commentateurs, qui trouveut un sens caché dans tous les auteurs qu’ils annotent, ont représenté Rabelais comme vivant aux objets les plu» élevé» et cherchant à accomplir le» réforme» sociale» el religieuse» les plus étendue*. J’en doute beaucoup; en tout cas je n'eo vois aucune preuve, et je crois que Rabelais doit une grande partie de sa réputation à l’obscurité de son langage. Pour juger l’autre face de la question, on peut consulter un passage très hardi dans Colendge , Lit. Hnnainn, 1. 1, pag. 138, 13!).

prouve qu’il y avait en France uu rapport intime entre le scepticisme et la tolérance, c'est que, seulement quelques années avant la promulgation de l'édit de Nantes, apparut le premier écrivain sceptique de la langue française. Les Essais de Montaigne furent publiés eu 1588 (I), et font époque, non seulement dans la littérature, mais aussi dans la civilisation de la France. En laissant de côté les particularités personnelles, qui ont moins de poids qu’on ne le suppose généralement, on trouvera que la différence entre Rabelais et Montaigne est la mesure de la différence entre 1345 (2) et 1588, et qu’elle correspond à un certain degré avec le rapport que j’ai indiqué entre Jewel et Ifooker, et entre Hooker et Chillingworlh. Eu effet, c’est là loi d’un scepticisme progressif qui gouverne tous ces rapports. Montaigne était à la théologie ce que Rabelais était aux partisans de celte même théologie. Les écrits de Rabelais étaient dirigés seulement contre le clergé, mais les écrits de Montaigne attaquaient le système doul le clergé était le produit (3). Sous les dehors d’un homme du monde exprimant

(1) Les deux premiers volâmes en 1580, le troisième en 1588, avec des additions aux deux premiers. Voyez Niceron, Mémoire» pour servira l’histoire fie» hommes illustres, t. XV], pag. 210. Paris, 1731.

(2) La première édition du Pantagruel de Rabelais ne porte aucune date sur le titre, mais ou sait que le troisième volume Rit imprimé pour la première fois eu 1545 et le quatrième eu 1546. Voyez Brunet, Manuel du libraire , t. IV, pag. 4-6. Paris, 1843. Le compte rendu dans la Biographie universelle, t. XXXVI, pag. 4H2, 183, est plein de confusion.

(3) M. Hallam (Lit. of Europe, t. Il, pag. 29) dit que son scepticisme ■ is oot displayed iq religion. • Mais, si nous employons le mot religion dans le sens ordinaire dans son rapport avec le dogme, il résulte évidemment du langage de Montaigne qu’il était un sceptique et un sreplique qui ne reculait devant rien. Il va jusqu’à dire que toutes les opinions religieuses soûl le résultat de l'habitude : < Comme de vray nous n'avons aultre mire de la vérité et de la raison que l’exemple et l'idée des opinions et usances do pals où nons sommai là est tous i ours la par f 'aide religion, la parfaicte police, parfaict et accomply usage de toutes choses. » Montaigne, Bssais, pag. 121, Ut. i,cbap. xxx. Comme une conséquence naturelle, il établit que l’erreur religieuse n’est pas criminelle ( pag. 53 >. Compares la pag. 28 Voyez aussi ce qo'il dit des usurpations de l'esprit théologique (pag. 116,506,328). Ou

des pensées naturelles dans le langage ordinaire, Montaigne cachait un esprit d'investigation élevé et hardi (1). Il lai manquait celte compréhensivité qui est la forme la plus haute du génie, mais il possédait d'autres qualités essentielles d'un grand esprit. Il était très circonspect et cependant très audacieux : circonspect, puisqu'il ne voulait pas croire des choses étranges, pour le seul motif quelles lui avaient été laissées en héritage par ses ancêtres, et audacieux, puisqu’il n'était pas intimidé par les reproches que les ignorants, qui aimeul à dogmatiser, ne manquent jamais de jeter à la face des hommes assez éclairés pour avoir des tendances vers le doute (2). Ces particularités auraient fait de Montaigne, à toutes les époques, un homme utile : au seizième siècle, elles firent de lui un homme important. En outre, son style facile et amusant (3) augmenta la circulation de ses ouvrages et contribua ainsi à rendre popu-

croirait qui* Montaigne, tout en reconnaissant abstraitement l'existence des vérités religieuses, doutait de notre, capacité à les réaliser, c’est à dire qu'il doutait qu'il y eut un moyen de s'assurer des opinions religieuses qui étaient correctes. Les observations sur les miracles < pag. 541,653, 654, 675) montrent parfaitement la nature de son esprit, et ce qu'il dit au sujet des visions prophétiques est rilé et confirmé par Pinel dans son ouvrage si profond de l’Aliénation mentale, pag. 256. Comparez Maury, Légendes pieuses, note de la page 268.

(1) Son ami, le célèbre de Thoo, l'appelle • homme franc, ennemi de toute contraiute. ■ Mémoires dans \’ Histoire universelle de deThou.t. 1, pag. 59, et t. II, pag. 990. M. Lamartine le classe avec Montesquieu et les appelle « ces deux grands républicains de la pensée française. » Histoire des Girondins, 1. 1, pag. 174.

(2) Il dit (Essais, pag. 97) : «Ce n'est pas à l'adventure sans raison que nous attribuons i simplesse et ignorance la facilité de croire et de se laisser persuader. • Comparez deux passages remarquables pag. 199 et 665. Bien de pareil n'avait encore paru dans la laogne française.

(3) Dugald Stewart, dont l'esprit était bieu différent do celui de Montaigne, l'appelle « this most amusing aulhor. * Stewart, Philos, of lhe ilind, 1. 1, pag. 468. Mais ltousseau, certainement un juge plus compétent, dit avec enthousiasme : «La naïveté, la grâce et l'énergie de son style inimitable. » Musset Pathay, Vie de Housseau, 1. 1, pag. 185. Comparez Lettres de Sévigné, t. III, pag.491,édil. Pans, 1843, et Lettres de Dudeffnnd à Walpote, 1. 1, pag. 94.

laires les opinions qu'il se hasardait à recommander à l'adoption générale.

C’est donc là la première déclaration ouverte de |ce scepticisme qui parut publiquement en France, vers la fin du seizième siècle (1). Pendant près de trois générations, il continua sa marche avec une activité toujours croissante, et se développa par le même procédé qu’en Angleterre. Il est inutile de suivre ce grand mouvement pas à pas; mais j’essaierai d’en suivre les phases les plus importantes.

Quelques années après la publication des Essais de Montaigne, on vit paraître en France un ouvrage qui, quoique peu lu aujourd'hui, avait, au dix-septième siècle, uue immense réputation. C’était le célèbre traité De ta Sagesse, de Charron, dans lequel nous trouvons, pour la première fois, dans une langue moderne, une tentative de construire un système de morale, sans l’aide de la théologie (2). Ce qui rendait ce livre plus formidable encore, sous beaucoup de rapports, que celui de Montaigne, c’était l’air de gravité avec lequel il était écrit. Charron avait évidemment la conscience de la lâche importante qu’il avait entreprise, et il se distingue de ses contemporains par une pureté remarquable de langage et de pensées. Son ouvrage est presque le seul de celle époque dans lequel on ne trouve rien qui puisse offenser l’oreille la plus chaste. Il emprunta certainement à Mon-

(I) • Mais calai a qui répandu et popularisé en France le scepticisme, c'est Montaigne. » Cousin , Histoire de la philosophie , 2* série, l. Il, pag. 288 , 289. « Die erste Kesung des skeplischnn Gcistes linden wir in den Versnchen des Michael von Montaigne. » Tennemann, Gesch.der Philos t. IX, pag. 443. Qoant à l'immense influence de Montaigne, comparez Tennemann, t. IX, pag. 458; Monteil, Divers Étals , t. V,pag. 263-265; Sorel, Bibliothèque française, pag. ftMM ; Le Long, Bibliothèque historique , t. IV, pag. 527.

v8) Comparez les remarques sar Charron dans Tennemann, Qcschichte dcr Philosophie, t. IX, pag. 527, arec déni passages insidieux dans Charron , de la Sagesse, t. 1 , pag. 4, 366.

ULSTOIRK

laigne un grand nombre d’images (1); mais il rejeta avec soin les indécences auxquelles cet écrivain, d’ailleurs si charmant, s'est trop souvent laissé entraiuer. il y a en outre dans l’ouvrage deCharrouuu système complet qui ne manque jamais d’attirer l’attention. Comme originalité, il était sous certains rapports inférieur à Montaigne; mais il avait l’avantage de venir après lui, et il est certain qu'il s'éleva à une hauteur que Montaigne n’aurait jamais pu atteindre. Se plaçant, pour ainsi dire, au sommet de la science, il essaie hardiment d’énumérer les éléments de la sagesse, et les conditions dans lesquelles ces éléments peuvent opérer. Dans le plan qu’il construit ainsi, il repousse entièrement les dogmes théologiques (2), et il traite avec un mépris évident un grand nombre de ces conclusions que le peuple avait jusqu'alors admises. Il rappelle à ses compatriotes que leur religion est le résultat accidentel de leur naissance et de leur éducation, et que s’ils étaient venus au monde dans un pays mahomé* tau, ils eussent eu une croyance aussi ferme dans la religion de Mahomet que celle qu’ils éprouvaient dans celle du

(1) Charron devait beaucoup X Montaigne, mai» quelques écrivain» ont exagéré ces obligations. Sorel, llihliolhtque française, pag. 93, et Hallain, Lite rature of Europe, t. Il, pag. 362, 5* *9. Charron était, dans les sujets les plus importants, un penseur plus audacieux et plus profond que Montaigne, quoiqu’il soit si peu lu aujourd’hui que le seul compte rendu un peu complet que j’aie trouve de son système est dans Tenocmano, Gcsch. der Philosophie , t. IX, pag. 158-487. Buhle [Gcschichte der neuern Philosophie , 1. 11, pag. 918-925 ) et Cousin {Histoire de la philosophie, 2* série, t. II, pag. 289) ne sont pas satisfaisants. Même le docteur Parr, qui est très versé dans ce genre de littérature, semble n’avoir connu Charron que par Bayle (voyes les doüjs dans le Spital Sermon , Parr, Works , l. 11 , pag. 539-521 1, et Dngald Stewart, avec une tautologie suspecte, cite en trois endroits différent» le meme passage de charron. Stewart, Philosophyuf lhe Alind, t. Il, pag. 233; t. Ill, pag. 366, 393. Talleyrand, chose assez étrange, était un grand admirateur de l’onvrage de Charron, et fit cadeau de son exemplaire favori X madame de Geolis! Voyez Hémoires de Genlis, t. IV, pag. 352,303.

(2) Voyex sa définition ou plutôt sa description de la sagesse «lan* Charron, de la Sagesse, t. 1, pag. 295; t. 11, pag. 113,115.

Christ (1). S’appuyant sur celte considération, il leur démontre l’absurdité qu'il y a à s’inquiéter de la variété des croyances, puisque cette variété est le résultat de circonstances sur lesquelles ils ne peuvent avoir aucun contrôle. Il remarqua également que chacune de ces religions différentes se déclare elle même la seule véritable (2), et qu’elles sont toutes basées sur des prétentions surnaturelles, telles que mystères, miracles, prophètes et autres choses semblables (5). C’est parce que les hommes oublient ces choses, qu’ils sont les esclaves de celte confiance qui forme le plus grand obstacle à toutes connaissances réelles, et dont le seul remède est un aperçu assez vaste et assez compréhensif pour nous montrer comment toutes les nations s'attachent avec un zèle égal aux doctrines dans lesquelles elles ont été élevées (4). Et, dit Charron, si nous entrons plus avant dans le sujet, nous verrons que chacune des grandes religions a été construite sur celle qui la précédait. Ainsi, la religion des Juifs est basée sur celle des Égyptiens ; le christianisme est le résultat du judaïsme, et ces deux dernières ont natu-

ii) De la Sagesse, l. 1, pag. 63, 351

(2) t Char un«; se préfère aux autres, et confie d'être la meilleure et plus vraie que les autres, et s'cntre-reprochcot aussi les unes aux autres quelque chose, et par-tt sVntrecondamnent et rejettent. • De ln Sagesse, t. 1, pag. 348. Voyex également t. 1, pag. 144, 304, 3U5, 3U6; t. U, pag. 116 Des expressions presque identiques sont employées par M. Charles Comte, Traité de législation, \. 1, pag. *33.

(3) « Toutes trouvent et fournissent miracles, prodiges, oracles, mystères sacres, saint* prophètes, fêtes, certains articles de foy «t créance nécessaires an salut. » De la Sagesse , l. i, pag. 346.

(4) Aussi i l'attaque le prosélytisme se place snr le terrain philosophique que les opinions religieuses, étant gouvernées par des lois immuables, doivent lenrs variations aux varia* lions de leurs antécédents et sont toujours, si on les abandonne i elles-mêmes, i l'étal de* choses : • Et de ces conclusions, noos apprendrons i n’épouser rien, ne jurer à rien, n'admirer rien, oo se troubler de rien, mais quoi qu'il advienne, que l'on crif, tempête, se résoudre 4 ce point, que c’est le cours du monde, c’est nature gui fai t tirs siennes. • De la Sagesse , l. I,pag. 311.

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