SOS
Tellement donné naissance au mahométisme (1). On devrait donc, ajoute ce grand écrivain, s’élever au dessus des prétentions des sectes ennemies, et, sans être terrifiés par la crainte de châtiments futurs, ou séduits par l’espérance d’une félicité à venir, nous devrions être satisfaits de cette religion pratique qui consiste dans l'accomplissement des devoirs de la vie, et, sans nous soumettre à l’influence des dogmes de telle ou telle secte , nous devrions lâcher que notre âme se retire sur elle-même, et qu’elle admire, par les efforts de sa propre contemplation, l'ineffable grandeur de l'Être suprême, cause créatrice de toutes choses créées (2).
Telles étaient les idées qui furent, pour la première fois en 1GO t , placées devant le peuple français dans sa langue maternelle (5). L’esprit sceptique et séculier que ces idées
(f) Mai», rorume elle» naissent l'une après l'autre, la pins jeune bâtit toujours sur khi aînée et prochaine précédente, laquelle elle n’iropronve ni ne condamne fonds en comble, autrement elle ne seroit pas ouïe et ne pourroit prendre pied ; mais seulement l’accuse ou d’imperfection ou de son terme lini, et qu’icelle occasion elle vient pour lui succéder et la parfaire, et ainsi la ruine peu à peu, et s’enrichit de ses dépouilles, comme la Judaïque a fait à la Gentille et Égyptienne, la Chréltenno à la Judaïqnr, la Mahométane à la Judaïque et Chrétienne ensemble : mais les vieilles condamnent bien tonl à fait et entièrement les jeunes, et les tiennent poor ennemies capables. « l)e la Sagesse, t. I, pair. 319. Ceci est, je crois, le premier exemple de la doctrine dn développement religieux dans aucune langue moderne, doctrine qui, selon Charron, a progressé régulièrement, surtout parmi les hommes dont les connaissances «ont assez étendues pour leur permettre de comparer les religions diverses qui ont été prépondérante» à différentes époques. Sur ce sujet, comme sur d’autres, ceux qui ne peuvent comparer supposent que chaque chose est isolée, simplement parce que la continnité reste invisible pour eux. Quant à la doctrine alexandrienne sur le mouvement du développement, établie surtout dans Clément et dans Orlgène , voyex Neander. Ilist.af theChnrrh, t. Il,pag. 234-357, et particuliérement les pag. 241, 216.
(2) De la Sagesse, t. I, pag. 356, 365, deox passages magnifiques. Mais tout le chapitre mérite d’étre lu (liv. n,cbap. v). Il s’y trouve parfois un peu d’ambiguïté. Cependaot Tennemann, sur le point le plus important, comprend Charron comme je le comprends moimême quant à la doctrine des peines futures. Geschichle üer Philosophie, t. IX, pag. 473.
(3) La première édition de la So^esaefut publiée à Bordeaux en 4604. Niceron, Hommes illustres, t. XVI, pag* 224. Hallam, Lit. of Europe, t. Il, pag, 509; fHog. universelle, t, VIII, pag. 250. ï>cox éditions furent ensuite publiées à Pari* en 1604 et 4607. Brunet ^ Manusldu libraire, 1. 1, pag. 639.
représentaient continuait à faire des progrès; et, à mesure que le dix-septième siècle avançait, le fanatisme diminua tellement que son absence se remarqua non seulement chez quelques grands penseurs isolés, mais même parmi les hommes politiques ordinaires (1). Le clergé, comprenant le danger, demanda au gouvernement d'arrêter le progrès de l'investigation (2); et le pape lui-même, dans une remontrance formelle qu'il fit à Heuri, le pressa vivemeul de remédier au mal, en poursuivant les hérétiques auxquels il attribuait entièrement le malheur qui menaçait l'Église (5). Mais le roi s’y refusa avec fermeté. Il comprenait les avantages immenses qu’il retirerait, s'il pouvait affaiblir la puissance ecclésiastique en faisant d’une secte le contre-poids de l’autre (4); et par conséquent, tout catholique qu'il était, sa
1 1 ) Sismondi (Histoire des f ramais, t. XXII, pag. 86> Lavallée (Ifiitoirei/M Français, t. 111, pag. 84) ont remarqué In déclin du zole religieux au commencement du dixseptième $îecl*,et on en trouvera de» preuves curieuses dans la correspondance de Duplessis Mornay. Voyez, par exemple, une lettre qu'il • crivit à Diodaty eu 1609 : «A beaucoup aujourd'hui il faull commencer par là qu'il y a une religion, premier que de leur dire quelle. * Duplessis, Mcm. et correspond., L X, pag. 415. Ce tiers parti ou parti séculier reçut le nom ■le politiques, et commençai être puissant en 1593 et 1593. Benoist (Histoire de l'édit de Vantes, 1. 1, pas. 113) dit avec dédain : «Il s’éleva une foule de conciliateurs de religion. » Voyez aussi pag. 201, 273. En 1590 et en 1591 les politiques sont mentionnés par de Thou Hist, universelle , l. XI, pag. 171; t. XII, pag. 134). Au sujet de l'importance, eu 1593, • du tiers parti politique et négociateur, • voyez Capeligue, llist.de lu réforme , I». VI, pag. 335. Voyez aussi une lettre de l'ambassadeur espagnol à son gouvernement en 1615, •laos te Richelieu de Capeligue (t. 1, pag. 93), et pour l'ori.-iue à Hans en 1592 d'un « Politisch und Kirchlich Geraa.asigste Gesinnung, » voyez Rinkc, die Pirpslc , t. Il, pag. 243.
(2) La Sorboune alla jusqu’À condamner le graud ouvrage de Cbarrou, mais ne put réussir à le faire defeodre. Comparez Dureruel, Hist. de la Sorbonne, l. 11, pag. 139, avec Bayle, article Charron, note F.
(3) Daus l'appendice à l'ouvrage de Kankc (die Rümischen pæpsle, t. III, pag. 141, 142),
mi trouvera les instructions données au uooce en 1603 lorsqu'il fut envoyé à la cour de France, et qui devraient cire comparées avec une lettre écrite eu 1604 qui se trouve dans le» Q Economies royales de Sully, t. V, pag 122, 1820. •
<4; « Sein Sinn war un Allgemeineo, obue Zweifûl, da« Gleicbgewicht zvisebeu ihoen /ii erhalteu. » Ranke, die piepstc, t. 11, pag. 430, 431. i Henri lV,l*expressioo de l’indiflé-
politique penchait plutôt en faveur des protestants, parce qu’ils représentaient le parti le plus faible (I). Il accorda certaines sommes d’argent pour l'entretien de leurs ministres et pour les réparations de leurs églises (2); il bannit les jésuites, qui étaient leurs plus dangereux ennemis (3), et il avait toujours auprès de lui deux représentants de l’Église réformée, dont le devoir était de l’informer de toute infraction aux édits qu’il avait rendus en faveur de leur religion (4).
C’est ainsi qu’en France, comme en Angleterre; la tolérance fut précédée par le scepticisme; et c’est ainsi que de ce scepticisme sortirent les mesures humaines et éclairées
rentismc religieux, se posa comme une transaction entre ces deux système». • Capeliguo, Hist. de la réforme, t. VI, pag. 358. « Henry IV endeavoured lo adjnst the balance eyenly. » Smedley, Hisl.of the Reformed Religion in France , t # III, pag. 19. Voyex aussi Benoist, Hist. de Fédit de A 'antes, t. I, pag. 136. Aussi aucun parti ne fut satisfait. Mably, Observations, t. III, pag. 210; Mcxeray, Histoire de France, t. III, pag. 959.
(1) Compare* Capeliguo, Hist. de la réforme , i. VIII, pag. 61, avec Bazin, Hist. de l/ntis XIII , 1. 1, pag. 32, 33. Voyex aussi Mémoires de Montenay Mareuil, t I, pag. 91. Fontenay (pag. I9i ) mentionne comme un fait singulier «qu’il se vist do son temps des huguenots avoir des abbayes. »
(2) Sully, OEconomies royales , t. IV, pag. 13V ; t. VI, pag. 233. Duplessis Mornay , Mem. et correspond. , l. XI, pag. 242. Benoist, Hist. de Fédit de Nantes, t. Il, pag. 68, 205. Cos allocations étaient annuelles et étaient divisées par les protestants euxraémes. Voyez leurs propres rapports à ce sujet dans Quick, Synodicon in Gallia , t. I , pag. 198, 222, 246,247, 249, 273-277.
(3) Henri IV bannit les jésuites en 1594, maison leur permit, dans le courant de sqq règne» de fonder de nouveaux établissements eo France. Flassan, Hist. de la diplomatie, t. VI, pag. 485; Bazin, Hist. de Louis XIII, t. I, pag. 106; Monleil, Divers États, t. V, pag. 192, note; De Thou, Hist. universelle, t. XIV, pag. 298. Compares ce qu’en dit Sully, dans Ot'eonomies, t. II, pag. 234 ; t. IV, psg. 200,235,243. Mais il n’est pas douteux qu’il durent leur rappel .4 la crainte que leur» intrigues inspirait (Grégoire, Histoire des coniessnirs, pag. 316), et Henri les détestait certainement autant qu’il les craignait. Voyex deux lettres de lui dans Duplessis, Mem. et correspond., t. VI, pag. 129, 15t. Le roi ne leur rendit jamais leur ancienne autorité au sujet de la religion. Mem. de Richelieu, t. V, pag. 330. Paris, 1823.
<4) Baiin, Hist. de ûbuis XIII, t. 1, pag. <42, 143; Le Vassor, t. I, pag. 156; Sismondi, L XXII, pag. 116; Duplessis Mornay, t. I, pag, 389; Sully, O Economies , t. VII, pag. !G5, 432, 442.
d’Henri IV. Ce grand prince, qui avait accompli ces choses, fut malheureusement la victime de l’esprit fanatique qu’il avait tant fait pour réprimer (I); mais les événements qui se passèrent après sa mort montrèrent l’importance de l’impulsion qui avait été donnée à son siècle.
Après l’assassinat d'Henri IV, en I6IO, le gouvernement tomba aux mains de la reine, qui iidrainistra le royaume pendant la minorité de son fils, Louis XIII. Et ce qui prouve d’une manière remarquable la direction que prenait alors l’esprit humain, c'est que la reine, femme très faible et très fanatique ('. 2 ), s’abstint de ces persécutions qui, dans la génération précédente, avaient été considérées comme un témoignage indispensable de sincérité religieuse. Il fallait que ce. fut un mouvement d’une énergie extraordinaire, pour imposer la tolérance, au commencement du dix-septième siècle 5 une princesse de la famille des Médicis, à une catholique ignorante et superstitieuse, qui avait été élevée au milieu de scs prêtres, et qui avait été habituée à considérer leur approbation comme le but le plus élevé de l'ambition terrestre.
Ce fut pourtant ce qui arriva en réalité. La reine garda les ministres du roi Henri IV, et elle annonça qu’elle suivrait son exemple en toutes choses (5). Son premier acte public
(1) Lorsque Ravaillac fui examine, il dit « qu'il y avait été excité par l'intérêt de la religion et par nne impulsion irrésistible. » Batiu , Hist. de Umis XIII , 1. 1, pag. 38. Cet ouvrage contient la meilleure description de Ravaillac que je connaisse; nne autre description se trouve dans un livre très curieux :tes Historiettes de Talleinnnt des flmvx, 1. 1, pag. 85 Paris, I8U).
C S > Le Vassor (Hisl. de Louis X ’lll, t. I, pag. 279) l'appelle « superstitieuse au dernier point, i et t. V, pag. 481, « femme crédule et superstitieuse. • Voyez aussi t. ||1, pag. l. VI, pag. 628, et Grégoire, Hist. des confesseurs, pag. 65.
(3) « Elle annonça quVIle vouloil suivre en tout Ceiemple dn feu roi Le ministère
de Henri IV,qne la reine rontinuoit. » Sismondi, Hist. des Frtnmiis , l. XXII, pag. 406. SH)
HISTOIHK
lui de déclarer que l'édit de Nautes resterait inviolable; car, dit-elle, « l’expérience a appris à nos prédécesseurs que la violence, loin «le porter à un retour vers l'Église catholique, y met des entraves (1). » Sa sollicitude à ce sujet était en réalité si grande, qu’en 1014, lorsque Louis atteignit sa majorité nominale, le premier acte de son gouvernement fut de nouveau la confirmation de ledit de Nantes (2), et en 1615, le roi, qui était encore sous sa tutelle (5), publia, par ses conseils, une déclaration confirmant publiquement toutes les mesures prises précédemment en faveur des protestants (i). C’est grâce aux mêmes sentiments qu’en 1611 elle essaya d’élever le célèbre de Thou à la dignité de président «lu parlement, et le pape ne put empêcher ce qu’il considérait comme un dessein impie, qu’en ccusuraut d’une manière formelle l’hérésie du protégé de la reine (5).
La manière dont les choses tournaient causait une vive
*•1 voyez deux lettres d'elle dans Duplessis Moruay, Mém. et corrcsfMut., l. XI, pag. 282. I. XII, pan. 428. Sully avait craint que la mort d'Henri IV ne cause un changement de politique ■ • Que l'on s’alloit jetter dans des desseins tous contraires ans règles, ordres et maximes du feu roy. » OEconomies royales , t. VIII, pag 401.
(1) Voyet la déclaration dans Bazin, Hist. de Louis XIII , 1. 1, pag. 74, 73, et les notice» dans Mém. de Michel i eu, t. I, pag. 58; Capctigue, Miche Heu, t. I, pag. 27; Benoist, Hist. •le t*édil de Nantes, t. Il, pag. 7; Le Vassor, Hist. de Louis XIII, 1. 1, pag. 58. Mais aucun de ces écrivains, pas mémo Sisrnon.li ( t. XXII, pag. 221 ), ne semble savoir que celte déclaration fut décidée en conseil dès le 17 mai, c’est à dire Irais jours seulement après la mort •l’Henri IV. Voyet Mémoires de Pontchartrain, qui était alors ministre (édition Petitot, <822, 1. 1, pag. 409 j. Ce livre est peu connu, mais mérite d’ëlre lu.
(2) Bazin, Hist. de foui* XIII, t. I, pag. 262; Benoist, Hist. de l’édit de Nantes, t. II. pag. 140; Êlem. de Fontenay Mareuil , t. I, pag. 237; Le Vassor, 1. 1, pag. 604.
»3« « Laissant néanmoins l'administration du royaume à la reine sa mère. • Mèm. de llaêsampierre, t. Il, pag. 52. Couiparcz Sully, OEconomies royales, t. IX, pag. 177. Elle conserva complète autorité sur le rot jusqu’en 1617. Voyez Métn. de Monglat, 1. 1, pag. 24 : • Avait clé tenu fort bas par la reine sa mère. » Voyez aussi Le Vassor, Hist. de Lom* XIII, t. Il, pag. 040, 677, 716, 764.
(4) Bazin, Hi si. de Louis XIII, t. 1, pag. 381, 382.
(3) En 1611 , • le pape le rejeta formellement comme hérétique. • Bazin , 1. 1, pag. 174. Pontchartrain jette un voile sur cette circonstance (Mémoires , t. I, pag. 430), mais de Tliou, préfacé de Y Hist. universelle, t. 1, pag. xvi, confirme le dire de Bazin.
alarme aux amis de la hiérarchie. Les hommes d’Église les plus zélés censuraient hautement la politique de la reine; et un grand historien a observé qu’à l'époque où, sous le règne de Louis XIII, l’Europe fut si profondément alarmée par les empiétements de la puissance ecclésiastique, la France fut la première à essayer de s’y opposer (1). Le nonce du pape se plaignit ouvertement à la reine de la faveur quelle montrait aux hérétiques; cl il demanda avec sollicitude la suppression des ouvrages protestants, qui scandalisaient profondément les consciences des vrais croyants (2). Mais le temps n'était plus où l'on écoutait avec respect de semblables réclamations; et les affaires du pays continuèrent à être administrées d’après ces vues temporelles qui avaient été la base avouée des mesures prises par Henri IV (3).
Telle était alors la politique du gouvernement de la France; gouvernement qui. bien peu d’années auparavant, avait considéré que le premier devoir du souverain était de poursuivre les hérétiques et d'extirper l’hérésie. Il est certain que ce progrès continu n’était que le résultat du développement intellectuel en général; nous en avons la preuve non seulement dans le succès que rencontra celle amélioration, mais encore dans le caractère de la reine régente et dans celui du roi. Quiconque a lu les mémoires contemporains, doit reconnaître que Marie de Médicis et Louis XIII étaient
(I) • Der emtc Einhalt den die kirchlirhe Restauration erfohr, RC'Cltah in Frankreir.lt • Ranke, die ROmUchcn Pœpste, t. III, pag. IGO.
(î) Ce désir fol exprimé plusieurs foi», mai» en vain «Gern Inelleu die Nonlieu Wcrke vievooTbou und Ktch**r verboicn, a!»er eswarihnea nirht mœglich.» Ranke, die Pttptie, l 111, pag. 181, appendice. Compares i/étn. de Richelieu, I. Il, pag. 68: Mcm. de l*vnt chnrl ra in, 1. 1, pag 428.
(3) Ce déclin du pouvoir ecclésiastique est remarqua par plusieurs écrivains du temps . mai» il inflit de renvoyer à la curieuse remontrance du clergé français en 1615. Vuyex Je Thon, Hitl. univergrlle, t. XIV, pag. 446,(47.
T- II. * li
aussi superstitieux que leurs prédécesseurs, et il est p3r conséquent évident que cette insouciance pour les préjugés théologiques était due, non à leurs mérites personnels, mais au progrès des lumières dans la contrée elle même, et à la force d’impulsion d’un siècle qui, dans la rapidité de ses progrès, poussait en avant ceux qui croyaient être scs maîtres.
Mais ces considérations, quelque graves qn’elles soient, ne peuvent diminuer que bien légèrement le mérite de l'homme remarquable qui parut alors sur la scène politique. Pcudanllesdix-huildernièresannées du règne de LouisXIII, la France fut entièrement gouvernée par Richelieu (1), l'un de ces hommes d’Élal bien peu nombreux auxquels il est donné de marquer l’empreinte de leur propre caractère sur la destinée de leur pays. Ce grand homme n’a probablement jamais été surpassé dans sa connaissance de l’art politique, excepté par ce génie prodigieux qui, de notre temps, a bouleversé les destinées de l’Europe. Mais à un point de vue important, Richelieu fut supérieur à Napoléon. La vie de Napoléon fut un effort constant pour opprimer la liberté de la race humaine; et son génie sans rival épuisait ses ressources pour lutter contre les tendances d’un grand siècle. Richelieu était aussi uu despote; mais son despotisme prit une direction plus noble. Il montra, ce que Napoléon n’avait jamais possédé, une juste appréciation de I esprit de son temps. Il échoua certainement sur un point important. Ses
<1> Comme «lit II. Mooieil (Hist. des Françai s des divers États , t. VII, pag. ili), «Kkbeiicu tint le ureptre; Louis XIII porta la couronne. » Et Campion (Mémoires, pog.37) l'appelle • plutôt le maître que le ministre, • et il qoute t pag. 218, ilu j qu’il « atoll gouverné dix-huilansla France arec un pouvoir absolu et uoe gloire sans pareille.» Compare! i tém. du cardinal de Retz, 1 . 1, pag. 63.
efforts pour détruire la puissance de la noblesse française furent complètement inutiles (i); car, par suite d’une longue série d’événements, l’autorité de cette classe insolente avait de si profondes racines dans l’esprit du peuple, qu’il fallut encore le travail de tout un siècle pour anéantir son ancienne influence. Mais si Richelieu ne put enlever à la noblesse française une partie de son influence sociale et morale, il diminua du moins ses privilèges politiques, et châtia les crimes des nobles avec une sévérité qui mil un frein à leur licence ordinaire (2). El pourtant, l'homme d’Etat même le plus habile peut accomplir si peu de chose lorsqu’il n’est pas secondé par le caractère géuéral du siècle dans lequel il vil, que ces coups, quelque rudes qu'ils fussent, ne produisirent aucun résultat permanent. Après sa mort, les nobles se rallièrent bientôt, ainsi que nous le verrons ci-après; et dans les guerres de la Fronde ils ravalèrent celle grande Intte en lui donnant le caractère d’une misérable rivalité de famille. Ce ne fut que vers la fin du dix-huitième siècle, que la France secoua définitivement l’influence outrecuidante de celte classe puissante qui, par son égoïsme, avait longtemps retardé le progrès de la civilisation, en retenant le peuple
(I) L’opiniongénérale, émise dans Allsoo of Europe, t, 1, pag. lOi-fOi) et dans
plusieurs antres livres, est que Richelieu détruisit leur influence, mat* cette erreur vient de coque l’on mêle ensemble l'iuflueoce politique et l'influence religieuse*. Ce qu'on appelle la puissance politique d'une classe n'est que le symptôme et la manifestation de son pouvoir réel, et il est inutile d'atlaqner la première si I on n'affaiblit pas également le second. Le véritable pouvoir des nobles était social, et ni Richelieu ni Louis XIV ne pouvaient affaiblir ce pouvoir, et il resta intact jusqu’au milieu du dix-hnilbme siècle, lorsque l’intellect de la France se révolta contre loi, le renversa et accomplit enfin la révolution française.
(2. Richelieu semble avoir en l’idée d'hutnilier la nob!es»e, du moins ver» l'annee 162V. Voyei on passage caractéristique dans ses Hémoir?*, t. Il, pag. 310. Dans Swinburn (Couru of Exu'ope, t. là, pag. 63, 65) il y a une tradition curieuse qui, quoique probablement fausse, ■neutre on tout cas la crainte que Richelieu inspirait encore à la noblesse française et la bame qu'elle éprouvait pour sa mémoire plus d'un siècle après sa mort.
dans un esclavage, dont les effels éloignés exercent encore aujourd’hui sur lui quelque influence.
Si Richelieu échoua sous ce rapport, ses vues eurent, sons certains autres, un succès insigne. La raison en est que ses idées vastes et compréhensives s’harmonisaient avec rette tendance sceptique que je viens de décrire. En effet, quoique évêque et cardinal, cet homme remarquable ne permit jamais au clergé des prétentions qui auraient pu lui l'aire oublier les droits plus importants encore de son pays. II savait, et c’est ce que l’on oublie trop souvent, que l’homme qui gouverne un peuple doit mesurer les choses uniquement d’après un étalon politique, et ne doit jamais prendre en considération les patentions d'une secte quelconque, ou la propagation de telles ou telles opinions, à moins qu’elles n’aient un rapport avec le bien-être actuel et pratique du peuple. Le résultat fut que, pendant son administration, on vit le merveilleux spectacle de l'autorité suprême entre les mains d’un prêtre, qui ne lit aucun effort pour augmenter la puissance de la classe sacerdotale. Loin de là ; il la traita souvent avec une rigueur qui était sans exemple à cette époque. Les confesseurs royaux avaient toujours été regardés avec une certaine vénération, à cause de l’importance de leurs fonctions; ils passaient pour des hommes d'une piété sans tâche; ils avaient toujoursjoui d'une influence immense, et les hommes d’Élat les plus puissants avaient pensé qu'il était sage de leur montrer la déférence due à leur haute position (i). Mais Richelieu connaissait trop bien les arti-
Helaiiv.rmcnt à leur influence, *oy et Grégoire, Histoire des confesseurs , et rompare* les remarques de M. Grole. un grand écrivain, dont l’esprit est toujours por'o aux analogies historiques. Grote, Hisl. of Green , t. VI, pag 393, S* édit , 1851. Un grand nombre des rois de Pranrc avaient une graode a (Te lion naturelle pour les moines, mai»
DK LA CIVILISATION KN ANGLETERRE. ÏIT
fices du clergé pour éprouver un grand respect pour ces gardiens des consciences royales. Caussin , le confesseur de Louis XIII, avait, à ce qu’il parait, suivi l’exemple de ses prédécesseurs, et avait essayé d’insinuer ses idées eu politique dans l’esprit de son royal pénitent (1). Aussitôt qu’il eu fut informé, Richelieu le destitua, et l’envoya en exil, disant avec dédain que « le petit père Caussin » ue devrait pas se mêler des affaires d’Élat, puisqu’il était une de ces « personnes qui ont toujours été nourries dans l’innocence d’une vie religieuse (2). » Le successeur de Caussin fui lecélèbre Sirmond; mais Richelieu ne permit au nouveau confesseur d'entrer en fonctions qu’après avoir obtenu de lui une promesse solennelle de ne se mêler en aucune façon des affaires d’Étal (3). »
Richelieu montra le même esprit dans une autre occasion
l'exemple le plus singulier que j’aie trouvé de celte alfrclion est mentionné par deThouau sujet d'Henri III. De Thon y/iist. universelle, t. X, pag. 666, 667) dit de ro prince , • Soit tempérament, soit éducation, la présence d'un moine Taisait toujours plaisir 4 Henri, et je lui ai moi-même souvent entendu dire que leur vue produirait le même effet sur son âme que le chatouillement le plus délicat sur lo corps. *
(1) Une do scs insinuations avait trait * aux dangers que courrait le catholicisme eu Allemagne par des liaisons avec les puissances protestantes. » Grégoire, Hist. des confesseurs, pag. 312. La description la plus complète de Caussin se Irouve dans le Vassor, Hist. de Louis XI// , t. IX, pag. 287-i‘j9, quoique Grègoiro n’y fasse jamais allusion. Comme j'aurai souvent l'occasion de citer le Vassor, je puis remarquer ici qu'il est beaucoup plus correct qu'on oc le pense généralement, et qu'il a été traité avec beaucoup d’injustice par la plupart des écrivains français, parmi lesquels il est impopulaire à cause de ses attaques constantes contre Louis XIV. Sismoudt ( Hist . des Français , t. XXII, pag. fb8, 189) parle très favorablement de sou Histoire de Louis XIII, et mon expérience confirme celte opinion.
k 2) • Le petit père Caussin. » Ment, de Richelieu, t. X, pag. 2W>, et à la pag. 217. Voyez aussi pag. 215, ainsi que les Me ai. de Montglut, l. I, pag. 173-175 ; Lettres de Pâli n, t I, pag. 49; Des Réaux, Historiettes, t. II, pag. 182.
<3) Sumondi, Hist. des Français, t. XXIII, pag. 332, Tallemant des Réaux, Historiettes, t. III , pag. 78, unie. Le Vassor (Hist. de /jouis A Ht, t. X, part, h, pag. 76! ) dit que Sirmond • se soutint à la cour, fous le. ministère de Richelieu, parce qu il ne te méloit point des affaires d'Etat. • D'après le même écrivain (t. VIII, pag. 156), Richelieu eut à une epoqoe l'idée de retirer aux jéxuites le poste de confesseur du roi.
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d'une importance beaucoup plus grave. Le clergé français possédait alors d’énormes richesses; et comme il avait le privilège de s’imposer lui-même, il avait soin de contribuer le moins possible aux dépenses de l’État. Il avait volontiers avancé de l’argent pour faire la guerre aux protestants, parce qu’il croyait de son devoir d’aider à extirper l’hérisic (1). Mais il ne voyait aucuue raison de gaspiller ses revenus pour réaliser des avantages purement temporels ; il se cousidcrait comme le gardien de fonds réservés pour des objets spirituels, et il trouvait qu’il y avait impiété à laisser tomber dans les mains profanes d’hommes d’Élat séculiers ces richesses consacrées par la piété de leurs ancêtres. Richelieu, pour qui ces scrupules n’étaient que les artifices d’hommes intéressés, avait une idée bien différente de la position dans laquelle le clergé se trouvait vis-à-vis du pays (2). Bien loin de penser que les intérêts de l’Église fussent plus importants que ceux de l’État, il avait pour maxime politique que « la réputation de l’État est préférable à toutes choses (3). » Il poursuivit ce principe avec une telle intrépidité, qu'après
il) Lavallée, Hist. des Français, t. III, pag. 87 ; le Vassor, lit St. de Louis XIII, I. IV pag. iU8; Basin, Hisl. de Louis XIII, t. II, pag. 444; Benoist, llisl, de l’êdil de Manies, t. Il, pag. 337, 338. Benoist dit : « Le clergé de France, ignorant et corrompu , croyoit tout 50ti devoir compris dans l'extirpation des hérétiques ; et même il offi oit de grandes sommes à condition qu’on les employât 1 cette guerre. •
Ci) Vue dans laquelle il est complètement appuyé par la haute autorité de Vallet, dont je citerai les paroles dans l'intérêt des hommes politiques qui so cramponnent encore à la théorie surannée de l'inviolabilité des biens de l'Eglise : • Loin que l’exemption appartienne an\ biens d’église, parce qu'ils sont consacrés à Dieu, c'est au contraire par cotte raison même qu’ils doivent être pris les premiers pour le salut de l'Étal; car il o’y a rieu de pin» agréable au Père commun des hommes qne de garantir nne oalion de sa ruine. Dieu n’ayant besoin de rien, lui consacrer des biens, c'est les destiner à des usages qui lut soient agréable». De plus le» biens de lÉglise, de l'aveu du clergé lui-même, sont en grapdo partie destinés aux pauvres. Quand l’Etat est dans le besoin, il est sans doute le premier pauvre et le plus digne de secours. • Yaltel, le Droit des gens, 1 . 1, pag. 476, 177.
(3) » Que ia réputation de l’État est préférable à toutes choses. » Mém. tle Uichelieu , t . il, pag. 483. C’était en 4623, et pour réfuter b* légal.