SI
avoir convoqué à Mantes une grande assemblée du clergé, il le força à venir en aide au gouvernement par un secours extraordinaire de 6,000,000 de francs; et apprenant que quelques-uns des plus hauts dignitaires de l’Église avaient exprimé leur mécontentement sur ce procédé insolite, il fit main basse sur eux, et, à la stupéfaction de l’Église, il exila non seulement quatre évéques, mais aussi les deux archevêques de Toulouse et de Sens (I).
De pareilles mesures eussent certainement été fatales, cinquante ans plus tôt. au ministre assez audacieux pour essayer de les mettre à exécution. Mais Richelieu était soutenu par l’esprit d’un siècle qui commençait à mépriser ses anciens maîtres, Cette tendance générale se faisait jour non seulement dans la littérature et dans la politique, mais même dans les actes des tribunaux ordinaires. Le nonce se plaignit avec indignation du sentiment hostile que les juges français déployaient contre les ecclésiastiques; et il dit qu’entre autres choses honteuses, quelques prêtres avaient été pendus sans avoir été préalablement déposés de leur caractère spirituel (2). Dans d'autres occasions, ce mépris toujours croissant se montra d’une façon parfaitement en harmonie avec la grossièreté générale des mœurs. Sourdis, archevêquede Bordeaux,
(l> Sumoodi, Hisl. des Français , I. XXI II, pag. 4J7, 478 ; Bazin, Hisi. de Louis Mil , t. IV, pag. 325, 326. Le cardinal de Retz, qui connaissait Richelieu personnellement, dirait : • M lorardin.il de Richelieu a » otl donné ace atteinte cruoUe à la dignité et à la litor’é du clergé de ns l'assemblée de Mante, et il avoit «ailé» avec des circonstance* atroces, six de ses prélat» les plus considérables. » 3lônt. de Rets, 1. 1, pag. 50.
Ci) « Die Nunlieu linden ko in Rude der Be M'huer de o die mc marhei* ai utüsscn glouton,
vorzüg’ich ûbrr die Bctrhrarnknngen vrelche die geistlirhe Juridiction erfabre
Zuwetleo vrerde ein GeiMlictor hingerirhlet ohne ersl degradirl zu seyu. » Haute, die Pa-psir, t. III, pag. 157, un somntiire, en 1641, des plaiuleadu uwnee do celte époque et de relies de set sirresseors. Le Va«»or (Hisi. do Louis XIII , t. V, pag. 51 et »niv ) a donné quelques détails curieux au sujet de l’animouté qui ciislait en (634 entre le cierge el les tribuuanx séculiers.
1I1ST01 liK
fut à deux reprises frappé ignominieusement : une fois par le duc d’Épernon, et ensuite par le maréchal de Vitry (1). El pourtant Richelieu, qui ordinairement traitait les nobles avec tant de sévérité, ne montra aucun désir de punir cet outrage brutal. L’archevêque non seulement ne rencontra en lui aucune sympathie; mais quelques années plus tard il reçut du cardinal l’ordre péremptoire de se retirer dans son diocèse. L’archevêque était tellement effrayé de la tournure que prenaient les choses, qu’il s’enfuit à Carperilras, et se plaça sous la protection du pape (2). Ceci avait lieu en 1641; et neufans plus tôt, l’Église avait encouru une disgrâce encore plus grande : car en 1632, des troubles sérieux s’étant élevés dans le Languedoc, Richelieu ne craignit pas de déposer quelques-uns des évêques, et de saisir le temporel des autres (5).
On peut facilement s’imaginer l’indignation du clergé. Des outrages aussi sérieux eussent été difficiles à endurer,
(I) Sisrooudi, llist. de* Français, t XXTII, pur. 301 ; Mém. de Bastompierre , t. III, pag. 302, 333. Bazin ,qui fait mention do cotte honteuse alï tire, dit simplement ( llist. de Louis XIII, l. lll, pag. 453) : t Le maréchal de Vitry, suivant l’exemple que lui en avoi* donné le duc d’Épernon, s’emporta jnsqn’â le frapper do son bâton. » Au sujet de d’Épernon* le meilleur compte rendu se trouve dans les Mémoire* de Richelieu , dans lesquels il est constaté ( t. VIII, pag. 194) quo le duc, avant de frapper l'archevêque, * disoit au peuple :
• Ringex-vous, von» verrez comme j’étrillerai votre archevêque. » Comparez le Vassor, llist. de Louis XIII, t. X, part, n, pag. 97,avecTallemantde8 Beaux. Historiettes 1 1. (fl, pag. 416. Des Beaux, qui était à sa manière un peu philosophe, disait avec satisfaction :
• Cet archevêque se pouvoil vanter d’être le prélat dn monde qui avoit été le plus battu. * Son frôro était le cardinal Soordis, un homme de quelque réputation à son époque et sur lequel on trouve une carieuse anecdote dans les Mémoires de Conrart , pag. 331-334.
(î) Sismondi, llist. des Français, l. XXIII, pag. 470. Le Vassor ( Hist.de Louis XIII, t. X, part, n, pag. 149) dit : «Il s’enfuit donc honteusement à Carpentras sons la protection dn pape. >
(3) « Les évêques furent punis par la saisie de leur temporel. Alhy, Nîmes, Uxès furent privées de Icors prélats. * CapeGgue, Richelieu . Paris, 1844. t. Il, pag. 2V. Les protestants forent rnrhan'és du châtiment imposé aux évêques d’Alby et de Nîmes, que « les ministres regardoienl comme une vengeance divine. > Benoist, Histoire de l'édit de Mantes , Ml, pag. 5Î8, 5™.
même s’ils avaient été causés par un laïque; mais ils étaient d'autant plus amers qu’ils étaient l’ouvrage d’un membre de leur caste, d’un homme qui avait été nourri dans la profession qu’il attaquait si sévèrement. C’était là une circonstance aggravante, parce que la trahison semblait se joindre à l’insulte. Ce n’était pas une guerre venant du dehors, c'était une trahison dans leurs propres rangs. C'était un prélat qui humiliait l’épiscopal, un cardinal qui insultait l'Église (1). El pourtant, telles étaient les dispositions générales du peuple, que le clergé n’osa passe risquer à frapper un coup ouvertement; mais, au moyen de ses partisans, il répandit le< plus odieux libelles contre le grand ministre. Les .prêtres dirent qu’il n’était pas chaste, qu’il était coupable des débauches les plus honteuses, et qu’il avait un commerce incestueux avec sa propre nièce (2). Ils déclarèrent qu’il n'avait pas de religion, qu’il n’était catholique que de nom, qu’il était le pontife des huguenots, et le patriarche desathées (3); et, ce qui était pire que tout le reste, ils l’accusèrent de vouloir établir un schisme dans l’Église française (4). Heureusement, le temps n’élail déjà plus où l'esprit national pouvait être excité par de semblables artifices. Néanmoins, ces accusations valent la peine d'être enregistrées, parce qu’elles démontrent la tendance des choses publiques, et l’amertume
fl» Dan» une courte biographie fie Richelieu, publiée immédiatement après si mort, l'auteur dit avec indignation que « being a cardinal, he afllicled tbo church. » Somers, Tract s, t. V, pag. 5.0 Compares Bazin, Uiêt. de Louis XII/, t. IV, pag.533.
fi) Cette accusation scandaleuse au sujet de sa nièce plaisait beaucoup au clergé, et elle fut portée contre lui de la manière la plus grossière par le cardinal de Valcoçay. Voyez TaUrmaul des Kèaux, Historicités, t. III, pag. 201.
• 3) « De là ces petits écrits qui le dénonçaient comme le • pontife des hugueuols » ou • le patriarche des athées. » Capeflgue, Richelieu, 1. 1, pag.3ti.
(4) Comparez des Reaui, Historiettes , t. Il, pag. 233, avec le Vassor, Histoire de Louis XIII, t. VIII, pari, n, pag. 177, 178; t. IX, pag. 277.
«i fUSTOtAE
avec laquelle les classes spirituelles voyaient les rênes du pouvoir passer dans d'autres mains. Tout cela était si évident que, dans la dernière guerre civile soulevée contre Richelieu. deux années seulement avant sa mort, les iusurgés annonçaient dans leurs proclamations qu'un de leurs buts était de faire revivre le resj>ecl avec lequel le clergé et la noblesse avaient été jadis traités (1).
Plus nous éludions la carrière de Richelieu, plus nous reconnaissons le caractère marqué de cet antagonisme. Tout démontre qu'il avait la conscience de la grande lutte soulevée entre l’aucien plan de gouvernement des ecclésiastiques. et le nouveau plan mis en avant par l'esprit séculier; et qu'il était décidé à renverser l’ancien système, et à donner son appui au nouveau. Nous trouvons en effet, non seulement dans son administration intérieure, mais aussi dans sa politique étrangère, le même mépris sans précédent des intérêts du elergé. La maison d'Autriche, et surtout sa branche espagnole, avait été longtemps respectée par tous les hommes pieux comme la fidèle al iée de l’Église : on la regardait comme le fléau de l'hérésie, et ses mesures coutre les hérétiques lui avaient gagué uu grand nom dans l'histoire ecclésiastique (-2). Aussi, lorsque le gouveruemeut français, sous le règne de Charles IX, essaya de propos délibéré d'anéantir les protestants, la France établit naturellement des relations intimes avec l'Espagne aussi bien qu'avec
<1^ Voyez le manifeste dans Sismondi, Hi*t. des Français, l. XXIII, pa*. Aoi, 453. tii A la ûo du seizième siècle, « ûl» aîné de TÉzIise » était le litre reconnu el bien mérité des rois d'Espagne. De Thou, llitl. universelle , U XI, pag. £41. Comparez Duplessis Mornay, Né ni. et correspond., L XI. pag. il. Quant aux opinion* qne les catholique', an commencement du dix-reptième siècle, avaient relativement A l'Espagne, voyez les Mémoires île Fontenay Mareniij t. 1, pag. 18); Mémoires de Uassompierre , 1 . 1
Rome (1); et ces trois grandes puissances se trouvèrent fermement unies, non par une communauté d’intérêts temporels, mais par la force d'un pacte religieux. Cette confédération théologique fut plus tard dissoute par le caractère personnel d’Henri IV (2), et par l’indifférence croissante du siècle; mais pendant la minorité de Louis XIII, la régente l’avait jusqu'à un certain point renouvelée, et avait tenté de raviver les préjugés superstitieux sur lesquels elle était basée (5). Elle était, dans toutes ses idées, une catholique pleine de zèle; elle était pofondément attachée à l'Espagne, et elle réussit à faire épouser au jeune roi son fils une princesse espagnole, et à sa fille un prince espagnol (4).
Il eiil été naturel de s'attendre à ce que Richelieu, ifn grand dignitaire de l’Église de Home, une fois à la tête des affaires, voudrait rétablir des relations si vivement approuvées par la classe à laquelle il appartenait (5). Mais sa
(I) Relativement au rapport entre cette politique étrangère et le massacre de la Saint- Barthélemy. voyez Capefigue, Niât, de la réforme, t. III. pag. 253,268.269 *
tî) Relativement à la politique et aux sentiments d’Henri IV envers la maison d' Autriche, vojrrx Sully, O Economie . « royale», t. Il , pu#. 39! . t. III, pag. 163, 466; t. IV, pag. 289, *90, 321 , 343, 344, 364; t. V, pag. 123; t. VI , pag. 293; l. VU , pag. 303; t. VIII, pa g 193, «2, 348.
IL Capefigue, Hic h rl i eu , t. I, pag. 26, 369; Ht'm.de Moniqlat , t. l,pap. 16, 17; Le Vassor, Hist. de Loin* XIII, 1. 1, pag. 268; i. VI, pair. 349 ; Sisruondi, Met. des Français, t. XXII, pair. 237. Son mari, Henri IV, disait qa’etle ata?» • l'âme d’une Espagnole. • Capoflgue, Hist. de la réforme , t. VIII, pag. I u.
(4) Celait, dans son opinion, un chef-d’œuvre de politique ■ « Entêtée du double mariage avec l'Espagne qu'elle avoil ménagé avec tant d'application, et qu’elle regardnit gomme le pins ferme appui de son autorité. • Le Vassor, Hist de Louis XIII, 1 . 1, pag. 453, 454.
(5> Même en 1656, le clergé français désirait • to hasteo a peace xrilb Spam, and lo curb Vho bereties iu France. • Lelter from Pcll to Thnrloe , éciite en 1656 et imprimée dans Vaughan, Protectorats of Cromwell, t. I, pag. 436, in-8\ 1839. Pendant la minorité de Louis XIII, nous entendons parler • des zélé* catholique* el de ceux qui désiroient, à quelque prix qne ce fini, l’union des deux rojs et des deux couronnes de France el d'Espagne, comme !e seul moyen propre, selon leur adxis, pour l'extirpation do» hérésies dan* la cbicktienté. » Sully, OFconomies royales, i. IX, pag. 181 Comparez L Vil, pag. 34.%, au sujet « de* télex catholiques cspanoliM-x de France. •
iti
conduite ne fut nullement réglée par des considérations de ce genre. Son but était, non de favoriser les opinions d’une secte, mais de protéger les intérêts d’une nation. Scs traités, sa diplomatie, ses plans d’alliance étrangère, furent tous dirigés, non contrôles ennemis de l’Église, mais contre les ennemis de la France. En déployant ce nouvel étendard, Richelieu lit un pas immense vers la sécularisation de tout le système de la politique européenne. Car il subordonna ainsi les intérêts théoriques du peuple à ses intérêts pratiques. Avant lui, les rois de France, pour punir leurs sujets protestants. n’avaient pas hésité à demander l’assistance des troupes catholiques de l’Espagne; et ils n’agissaient en cela que d'après celte ancienne opinion que le premier devoir d’un gouvernement était de supprimer l'hérésie. Richelieu fut le premier qui répudia ouvertement cette doctrine fatale. Dès l’année 1017, avant même d’avoir consolidé son pouvoir, il établit en principe, dans des instructions qu’il envoyait à un dos ambassadeurs, et qui existent encore, que, dans les affaires d'Élat, un catholique ne devait jamais préférer uu Espagnol à un protestant français (I). Pour nous, grâce au progrès social, celle préférence donnée aux droits de notre pays sur ceux de notre foi religieuse est devenue chose parfaitement naturelle; mais c’était alors une nouveauté monstrueuse (2).
Richelieu n’hésita pourtant pas à pousser le paradoxe jus-
fi) Voyet Sisraondi, dcê Ft'unçai» , l. XXII * |>ag. 387 389, oi\ l'importance de ce document est constatée, et il est dit que Richelieu l’avait rédigé • avec beaucoup de soin. • Le lancacr en est très péremptoire : • Que nul catholique D'est si aveugle d'estimer en matière d'État un Espagnol meilleur qu'un Français huguenot. •
(?) Même tons le règne d'Henri IV, les protestants français n’étaient pas considérés comme Français ; • The intolérant dogmas of Roman Calholicism did not rerognize them as Frencbmen. Tbey more looked apon as forcigners, or rnlber as enemies ; and mere ireaied as tueb. » Pelke, Hi»l. of Oie Protestants «/‘France, pag. 216.
qu’à ces dernières limites. L'Église catholique considérait à juste litre que ses intérêts étaient liés à ceux de la maison d’Aulriche(l). Maislîichelieu, aussilôlqu’il fut appelé à siéger dans le conseil du roi, prit la détermination d'humilier cette maison dans ses deux branches (2). Pour y parvenir, il donna ouvertement son appui aux ennemis les plus acharnés de sa propre religion. Il vint en aide aux luthériens contre l’empereur d’Allemagne, et aux calvinistes contre le roi d'Espagne. Pendant les dix-huit années de son pouvoir suprême, il poursuivit avec fermeté la même politique, sans jamais se démentir (3). Lorsque Philippe essaya d’opprimer les protestants hollaudais, Richelieu fil cause commune avec eux; il leur avança d'abord des sommes d’argent considérables, et décida ensuite le roi de France à signer un traité d'alliance intime avec ceux que, dans l’opinion de l'Église, il aurait dû plutôt châtier comme des hérétiques rebelles (4). Il en fut
(I) Sismondi dit en parlant de l'année IfitO : « Toute l'Église catholique croyoïi sou sort lié 4 celui de la maison d'Autriche. > UiM. des Français, t. XXII, p*n ISO.
(I) «Si vuo dominante fut l'abaissement de la maison d'Autriche. • Flassan, l/isl. delà diplomatie française , t. ill , pag. Kl. Au sujet de te plan, voyet Méin. de la Rtn'hefuu~ caulit, 1. 1, pag. 350. De Kelz dit qu’avaol Richelieu personne n 'avait jamais songé 4 un pareil plan : «Celui d'attaquer la formidable maison d’Autriche n'avait été imaginé de personne. » Mèm. de Retz, 1. 1, pag. 45.
(3) « Übvohl Cardinal dur rœmi»<ben Kirchu trug Richelieu keili Uederken, mit dura Proteslanten selbst unvcrhohlen in Bund su trclen. * Ranke, die Pirpste, t. Il, pag. 510. Comparez dans Mém. de Fontenay Man u il, t. Il, pag. 38, 39, In reproche que le nonce Spada adressa à Richelieu, parce qu'il ttaitail arec les protestants, * de la paix qui *>e traittoit arec les huguenots. • Voyez aussi |le Vassor» llisl. de Louis XII/ , t. V, par. $36, 354-350, 5G7, et un passage dans Lavallée, llisl. des FrançaU , 1. 111, pag. 90.
(4) De Kelz mentionne un curieux exemple des sentiments du parti ecclésiastique au sujet de ce traité. Il dit que IVtéque de Beauvais qni, l'année après la mort do Richelieu, fut un moment 4 la tète des affaires, commença son administration par donner aux Hollandais le choix entro l'abandon de leur religion ou la perte de l’alliance arec la France, t Et il demanda dès le premier jour aux Hollandais qu'ils se ronverlUsent 4 la religion catholique, »*ila vouloicet demeurer dans l'alliance de Fraoce. » Mém. du cardinal de Relz, t. I, pag. 39 le suppose que la Biographie universelle se repose sur cette autorité pour le passage du t. XIV, pag. 440; en tout cas l'auteur a oublié, ce qui arrive trop souvent dan» cet ouvrage d’ailleurs très précieux, de nous donner la source où il a puisé ses renseignements.
de même lorsque viut à éclater celle grande guerre dans laquelle l’empereur voulut soumettre à la vraie foi les consciences des protestants allemands : Richelieu se mil en avant comme leur protecteur, il s’efforça dès le commencement de sauver leur chef le palatin (1); et, ne pouvant y réussir, il conclut en leur faveur une alliance avec Gustave- Adolphe (2),lecapitaine le plus remarquable que les réformés possédassent alors. Ce ne fut pas tout. Après la mort de Gustave, voyaut que les protestants avaient perdu leur chef le plus important, il redoubla d'efforts en leur faveur (5). Il intrigua pour eut auprès des cours étrangères; il ouvrit des négociations à leur prolit; et finit par organiser pour leur protection une confédération publique, dans laquelle toutes les considérations ecclésiastiques étaient ouvertement bravées. Cette ligue, qui forma un précédent important dans la politique internationale de l'Europe, fut non seulement faite par Richelieu avec les deux ennemis les plus puissants de l'Église à laquelle il appartenait, mais elle fut. par son caractère, ce que Sismondi appelle avec emphase une « confédération protestante, » uue confédération protestante, dit cet écrivain, entre la France, l’Angleterre et la Hollande (A).
(4) En 4626, il essaya «I** former une ligue • on faveur du palatin. • SisroonJi, Hisl. tirs Français, t. XXII, pag. 576. Stsrooodi oe parait pas certain de la sincérité de sa proposition; mai*- il p«ut y avoir quelque doute Are .sujet, car ses Mémoires prouvent que, même eu 1634, il pensait à reprendre possession du palalinal. Mémoires de Richelieu, t. Il, pair. 4**5, et aussi paie 468.
(3; Suioondi, l. XXIII, pag 1/5 Üapeftgoe, Richelieu, l. i, pag. 415. le Yasser, Hisl de Louis -Y///, t. VI, pag. 42, 600, H A la pag. 4S9 : « Le roi de Suède qui comploit uniquen-ent •ur le cardinal.*
(3j Compare* Mém. (le Monlglat , t. I , pag. 74, 75; t. II, pag. 92, 93, avec Mém. de Fmilen*y Mareuil, t. Il, pag. 498, et llowell, bellers, pag. 247. Les différentes vues qui m présentèrent A son esprit si ferlilo après la mort do Gustave soûl résumées d'une manière frappante dans les Mém. de Rtvhelitu, t. Vil, pag. 272*277. Au sujet de ses autres av ances pécuniaires, voyez t. IX, pag 395.
(4) En 4633, « les ambassadeurs de France, d’Angleterre et de Hollande mirent i profît le
DE LA civilisai™* EN ANGLETERRE.
Ces mesures eussent été suffisantes [tour faire de l'administration de Richelieu une grande époque dans l'histoire de la civilisation européenne. Son gouvernement offre en effet le premier exemple d’un homme d'État catholique éminent laissant de côté les intérêts ecclésiastiques, et prouvant son indifférence pour ces intérêts à chaque pas de sa politique étrangère et intérieure. On trouve peut-être quelques exemples du même genre à une époque plus reculée parmi les petits princes des États italiens; mais ces tentatives n'avaient jamais réussi; elles n’avaient jamaisétéconlinuées pendant une longue période; elles n’avaient jamais été tentées surune échelle assez large pour les élever à la dignité de précédents internationaux. Cequi fait surtout la gloire de Richelieu, c’est que sa politique extérieure fut gouvernée, non pas dans certaines circonstances seulement, mais invariablement, par des considérations temporelles ; et je ne crois pas que, dans toute la longue période pendant laquelle il tint les rênes du pouvoir, on puisse trouver la moindre preuve de sa sollicitude pour ces intérêts ecclésiastiques, dont l’avancement avait été si longtemps considéré d’um- suprême importance. En subordonnant avec cette fermeté constante l'Église à l'État; eu imposant le principe de cette prépondérance de l’Étal sur une grande échelle, avec une grande habileté, et avec un succès invariable, il établit la base de celte politique purement séculière dont la consolidation a été, depuis sa mort, le but de tous les diplomates les plus émiueuls de I Europe Il en résulta un changement très salutaire, qui s’élail préparé
rep<*s de fbiffr pour resserrer la confédération profitante. • Sismondi. Hist. îles F>nnçais, t. XXIII, pag. ±21. Compares dans Whilelocke [Suxnlixh Embutty, 1 . 1 , pajf. 275 ) la r emtrque faite vinjrt an» plus lard par Christine, fille de Gustave, au sujet de l’union a ver « le» papistes. •
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HISTOIRK
depuis longtemps, mais dont la réalisation eut lieu pour la première fois sous son ministère. En effet, introduire ce système, c’était mettre fin aux guerres religieuses; et les chances de paix augmentaient, du moment qu'on faisait disparaître une des causes principales qui privaient le pays des bienfaits de la paix (1). En outre, c'était préparer les voies pour cette séparation définitive de la théologie et de la politique, séparation qu’il appartient aux générations futures de compléter. Nous pouvons apprécier l’importance du progrès qui fut alors accompli, en voyaul la facilité avec laquelle les opérations de Richelieu ont été continuées par des hommes qui lui étaient inférieurs sous tous les rapports. Moins de deux ans après sa mort, s'assembla le congrès de Westpbalie (2); dont les membres conclurent cette paix célèbre
(i) Ce changement peut être expliqué par la comparaison de l'ouvrage de Grotius Avne relui de Vatlel. On considère encore ces deux hommes éminents comme les autorités les plus compétentes en loi interna'iouale; mais il y a entre eux cette différence importante que Vatlel écrivait plus d’un siècle apré» Grotius, et à une époque où les principes séculiers imposé* par Richelieu avaient pénélré tous les esprits et même ceux des hommes d’Ktat les pins ordinaires. Aussi Vattol dit (le Droit des gens, 1. 1, pag.3'0,38U) : «On demande s'il est permis de faire alliance avec une nation qui ne professe pas la même religion? Si les traités faits avec lei> ennemis de la foi sont valides? Grotius a traité la question asvz au long. Cette discussion pouvait élre nécessaire dans un temps oü la fureur des partis obscurcissait encore des principes qu'elle avait longtemps fait oublier, osons croire qu'elle serait superflue dans notre *«iecle. La loi naturelle seule répit les traités des nations; la différence de religion y est absolnmenl étrangère.» Voyez aussi pag. 318, et t. II, pag. 15t. D’autre part, Grotius est contraire aux alliances entre nations qui ne professent pas le même culte
et il ajoute qu’elles ne peuvent être justifiée que dans « une exiréine nécessité Car
il faut chercher premièrement le règne céleste, c'est à dire penser avant toutes choses à la propagation de l’Évangile.» El il recommanda encore anx princes de suivra les conseils donnés Ace sujet par Foulques, archevêque de Rheimsî Grotius, le Droit de la guerre et iU la paix , liv. ti,chap. xv, secl. xi, 1. 1, pag 485, 486, édit. Uarbeyrac. Amsterdam, <724, uu passage d'autant plus instructif que Grotius était un grand génie et un grand humanitaire. Au sujet des guerres religieuse», voyez InstitutrsofTimour , pag. I VI, 3 13, 335-.
(2» « Le congrès de Weslphalie s'ouvrit le 10 avril 1643. • Lavallée, llisl. de» Français, t. III, pag. <56. S«*s deux grandes divisions à Munster et àütnabrurk se formèrent en mars 1644. Flassan, J/isl. de la diplomatie , t. III, pag. <10 Ricbelteti mourut en décembre 1642. Biag. universelle , t. XXXVIII, pag. 28.
qui est remarquable, parce qu’elle est la première tentative importante qui ait été faite pour régler les intérêts contradictoires des grandes puissances européennes (1). Dans ce traité, les intérêts ecclésiastiques furent entièrement mis de côté (2); et les parties contractantes, au lieu de se dépouiller mutuellement de leurs possessions, adoptèrent le système plus hardi de s’indemniser elles-mêmes aux dépens de l’Église, et n’hésitèrent pas à saisir ses revenus, et à séculariser plusieurs de ses évêchés (3). La puissance spirituelle ue se releva jamais de cette grave insulte qui devint un précédent dans la loi publique de l’Europe, et un écrivain très compétent remarque que, depuis cette époque, les diplomates ont négligé les intérêts religieux dans leurs actes officiels, et ont préféré s’occuper des intérêts qui se rapportent au commerce et aux colonies de leur pays (d). La vérité de celte observation se trouve confirmée par un fait intéressant: c’est que la guerre de Trente ans, à laquelle ce même traité mit fin, est la dernière grande guerre de religion qui ait été
(1) • Le* régnes de Charlcs-Qoint et d’Henri IV font époque pour certaines parties do droit international, mais le point de départ le plus saillant, c’est la paix de Westpbaiie. * Esclr bach,/n/rof/ur/ion à l'élude du droit. Paris, 1846, pag. 92. Compare* le* remarques sur Mably dans la Biog. universelle, t.XXVI, pag. 7. et Sismondi, //i si. des Fronçais, t. XXIV, pag. 179: «Base au droit public de l’Europe.»
Ci) Comparez l’indignation du pape à propos de ce traité (Vaitel ,le Droit des gens, t. Il, pag. 28 > avec Kanke, Pœpste, t. 11, pag. 676 : « lias rcligiœse Elément ist xurückgctrelen; die politischen Kücksichten beherrschen die Welt,» un sommaire de l'état général des affaires.
(3) • La Franco obtint, parce traité, en indemnité la souveraineté des trois évécliès Mot*, Tout et Verdun, ainsi que celle d’Alsace. La satisfaction ou indemnité des autres parties intéressées fut convenue, eu grande partie, aux dépens de l'Église et moyennant la sécularisation de plusieurs évêchés et bénèüces ecclésiastiques. » Koch, Tableau des révolutions, 1. 1, pag. 328.
(4) Le docteur Yaughao (Protectorats of Cromwell, 1. 1, pag. civ) dit : » It is a leading fact, also, in ibe hi&lory of modem Europe, thaï, from Hic peace of Westphalia, in 1648, religion, as Ibe great objecl of negotiatiou , begao every where to gi>e place to questions relaling to colonies and commerce. • Charles Butler observe que ce traité « tonsiderably lesscned llie influence of religion on polilics. » Butler, Réminiscences , t. I,pag. 181.
soutenue (1); aucun peuple civilisé n’ayant pensé, depuis deux siècles, qu’il y allait de son intérêt de s’exposer luimême pour intervenir dans la croyance de ses voisins. Ce n’est là en réalité qu’une partie de ce vaste mouvement séculier qui affaiblit la superstition, et assura la civilisation de l’Europe. Sans entrer dans la discussion de ce sujet, je vais essayer maintenant de montrer comment la politique de Richelieu vis-à-vis de l’Église protestante française correspondait avec sa politique relativement à l'Église catholique de France; et comment, dans les deux camps, ce grand homme d’État, avec l’aide du progrès des lumières pour lequel son siècle fut si remarquable, parvint à lutter contre les préjugés dont le peuple essayait, mais lentement et avec une difficulté infinie, de se débarrasser.
I.a manière dont Richelieu traita les protestants est sans aucun doute une des parties les plus honorables de son système; et en cela, comme en beaucoup d’autres mesures libérales, il fut aidé par le cours des événements antérieurs. Son administration, reliée à celle d’Henri IV et de la Régente, présente le noble spectacle d’une tolérance bien plus complète que tout ce quis’était vu jusqu’alors dans l’Europe catholique. Pendant que dans les autres contrées chrétiennes on ne cessait de persécuter tous ceux dont les opinious différaient de celles de la religion établie, la France refusait de suivre l’exemple général, et protégeait ces hérétiques que l’Église était jalouse de punir. Non seulement ces hérétiques
(1) Le fait que la guerre de Trente ans était un conflit religieux formait la base de l'une des accusations portées contre Richelieu par le parti prêtre, et un auteur qui écrivait en 1634 • montroit bien au long que l’alliance du roy de France avec les protestants était contraire aux intérêts de la religion catholique, parce que la guerre des Provinces-Unies et celle d’Allemagne étaient des guerres de religion. » Benoist, Hist. de l’èdil de Manies, t. II, pag. 536.
étaient protégés, mais lorsqu’ils possédaient quelques talents, ils étaient publiquement récompensés. Aussi en trouvait-on un grand nombre dans l'administration, ainsi que dans les plus hauts grades militaires; et l’Europe vit avec étonnement les armées du roi de France commandées par des généraux hérétiques. Rohan, Lesdiguières, Chalillon, La Force, Bernard de Weimar, étaient au nombre des capitaines les plus célèbres sous Louis XIII ; et ils étaient tous protestants, ainsi que quelques autres officiers plus jeunes, mais déjà distingués, tels que Gassion, Rantzau, Schomberg et Turenne. Car rien n’était alors impossible à des hommes qui, cinquante ans plus tôt, eussent été persécutés jusqu’à la mort à cause de leurs hérésies. Peu de temps avant l’avénement de Louis XIII, Lesdiguières, le plus éminent de ces généraux protestants, fut créé maréchal de France (1). Quatorze ans plus tard, la même dignité fut accordée à deux autres protestants, Chatillon et La Force, dont le premier avait, dit-on, une très grande influence parmi les schismatiques (2). Ces deux nominations eurent lieu en 1022 (3) ; et, en 1634, le scandale fut à son comble par l’élévation de Sully, qui, malgré son hérésie notoire, reçut également le bâton de maréchal de France (4). Ceci était l’ouvrage de Richelieu, et offensa sérieusement les amis de l’Église; mais
(1) Selon uo contemporain, il reçol cette dignité « sans être à la cour ni l’avoir demandée. » M&m. de Fontenay Marruil, t, I, pag. 70. En 1622, les lieutenants de Lesdiguières étaient protestants : « Se* lieutenants qni estant tons huguenots. » Ibid. ,1.1, pag. 538. Ce* mémoires sont très précieux en ce qui touche aux aiTaires politiques et militaires, l'auteur ayant rempli un rôle important dans les évènements qu’il décrit.
(2) « Il n’y avoit personne dans le parti huguenot si considérable que lui. » Tallemant des Kéaui, Historiettes, t. V, pag. 204.
(3) Diog . universelle , l. XV, pag. 247; Benoist, Histoire de l’fylit de Nantes, t. Il,
(4) Additions à Solly , OBconomtes royales, t. VIII, pag. 496 ; Smedley , Hist. of lhe Reformed Religion in France , t. III, pag. 204
iôi
le grand homme d'ÉlaL lit si peu attention à leurs clameurs, qu’après la fin des guerres civiles, il prit uue mesure qui leur était tout aussi odieuse. Le duc de Rohan était l’ennemi le plus actif de l’Église établie, et les, protestants le regardaient comme le principal soutien de leur parti. Il avait pris les armes en leur faveur, et, refusant de renier sa religion, il avait été, par les chances de la guerre, expulsé de France. Mais Richelieu, qui connaissait l'habileté du duc, se souciait fort peu de ses opinions religieuses. Il le rappela donc de son exil, lui conüa une négociation avec la Suisse, et lui donna du service à l’étranger, comme commandant en chef d une des armées du roi de France (1).
Telles étaient les tendances qui caractérisaient ce nouvel étal de choses. Il est à peine nécessaire de faire remarquer les bienfaits de ce grand changement; puisque, grâce à lui, ou était encouragé à s’occuper avant tout des intérêts de son pays, et puisque les soldats catholiques, oubliant leurs anciennes querelles, apprenaient à obéir à des généraux hérétiques, et à suivre leurs drapeaux qui les conduisaient à la victoire. De plus l’amalgamation sociale qui provenait de la réunion dans le même camp et sous la meme bannière des professeurs de croyances diverses, devait nécessairement aider encore plus à désarmer les esprits, en fondant les querelles théologiques en un objet commun, et pourtant temporel, et en prouvant à chaque secte que ses adversaires religieux n’étaient pas entièrement dépourvus de vertu humaine, qu'ils avaient encore quelques qualités ; et qu’il
il) eapeliguc, Richelieu, l. II, pag. 57; M&m. de Rohan, 1. 1, pag. 66, 69; Slèm. de Btuxont pierre, t. III, pag. 324, 348; Mêm. de Montglat, 1. 1, pag. 86; le Va&sor, UUt.de J. oui s MU, 1. VII, pag. 157 ; l. VIII, pag. 284.
était même possible d’allier les erreurs de l'hérésie avec toutes les capacités d’un bon citoyen (1).
Mais, pendant que les animosités odieuses qui avaient si longtemps bouleversé la France se calmaient peu à peu grâce h la politique de Richelieu, il est h remarquer que si les préjugés des catholiques perdaient évidemment de leur intensité, ceux des protestants semblaient au contraire conserver toute leur activité. Dans le fait, c’est une preuve frappante de la perversité opiniâtre de ces sentiments, que ce fut précisément dans le pays et à l’époque dans lesquels les protestauts étaient le mieux traités, qu’ils montrèrent le plus d'effervescence. Dans ce cas, comme dans tous les cas semblables, la cause principale se trouvait dans l'influence de celte classe de la société â laquelle les circonstances que je vais expliquer avaient assuré une prépondérance temporaire. Dans le fait, la diminution de l’esprit théologique avait eu chez les protestants un résultat remarquable, mais très naturel. La tolérance croissante du gouvernement français avait ouvert aux chefs protestants des positions élevées que jusqu’alors ils n’avaient pu ambitionner. Aussi longtemps que toutes les charges étaient refusées à la noblesse protestante, il était naturel quelle se rattachât avec plus de zèle â sou propre parti, qui seul reconnaissait les vertus quelle possédait. Mais une fois qu’il fut admis en principe que le gouvernement récompenserait les hommes pour leurs talents, sans s'occuper de leur religion, un nouvel élément de discorde se trouva introduit dans chaque secte. Les chefs des
(!) A l.i tin da seitiênie siècle, Duplessis Mornay constatait, et ce la était alors on para* dose incroyable, «que ce u'estoit pas chose incompatible d’estre bon huguenot et bon Françoys'lont ensemble. » Duplessis, Mém. ri corresporvl . , t. 1, pag. 146. Comparer pag. 213: t. II, pag. 45, 45, 77,677; t. VII, pag. 294; t. XI, pag. 31.68
réformés ne pouvaient manquer d’éprouver quelque gratitude, ou tout au moins quelque sympathie pour le gouvernement qui les employait; et l'influence des considérations temporelles prenant ainsi une nouvelle force, l'influence des liens religieux devait nécessairement s'affaiblir. Il est impossible que des sentiments opposés puissent dominer simultanément dans le même esprit. Plus les hommes agrandissent leur perspective, moins ils s’occupent de chacun des détails qui la composent. Le patriotisme est un correctif de la superstition; et plus nos sentiments pour notre pays deviennent profonds, plus ils s'affaiblissent pour notre secte. C’est ainsi que dans le progrès de la civilisation l’essor de l'intelligence s’élargit; son horizon devient plus étendu; ses sympathies se multiplient; et à mesure que l’étendue de ses excursions augmente, la ténacité de son étreinte se relâche, jusqu’à ce qu’à la fin elle commence à s’apercevoir que la variété infinie des circonstances cause une variété infinie dans les opinions; qu’une croyance, qui est bonne et naturelle pour un homme, peut être mauvaise et contre nature pour un autre; et que, loin d'entraver la marche des convictions religieuses, nous devrions nous coulenter de regarder en nous-mêmes, de sonder nos cœurs, d’épurer nos âmes, d’apaiser nos mauvaises passions, et d’extirper cet esprit insolent et intolérant, qui est à la fois la cause et l'effet de toutes controverses théologiques.
C’est dans cette direction que la France fit un pas prodigieux dans la première partie du dix-septième siècle. Malheureusement, les avantages qui en résultèrent furent accompagnés de sérieux mécomptes, l’iniroduclion déconsidérations temporelles parmi les chefs huguenots produisit deux résultats d’une haute importance. Le premier fut qu'un
grand nombre de protestants changèrent leur religion. Avant l’édit de Nantes, ils avaient été constamment persécutés, et avaient augmenté dans la même proportion (1). Mais sous la polilit|uc tolérante d’Henri IV et de Louis XIII, ils continuèrent à diminuer (2). C’était en réalité la conséquence naturelle de la croissance de cet esprit séculier qui avait, dans chaque pays, apaisé les animosités religieuses. Grâce à l'action de cet esprit séculier, l’influence des idées sociales et politiques commença à l'emporter sur celles des idées théologiques dans lesquelles les esprits avaient jusqu’alors été renfermés. A mesure que ces liens temporels prenaient plus de force, il se forma naturellement parmi les factions rivales une plus grande tendance à s'assimiler; de sorte que les catholiques, qui étaient non seulement beaucoup plus nombreux, mais encore plus influents sous tous les rapports que leurs adversaires, recueillirent les avantages de ce mouvement, et attirèrent graduellement à eux un grand nombre de leurs anciens ennemis. Celte absorption de la petite secte dans la plus grande est évidemment due à la cause que j’ai exposée, et nous en trouvons la preuve dans ce fait intéressant que le changement eut lieu d’abord parmi les chefs du parti; et que ce ne fut pas les protestants de la classe inférieure qui abandonnèrent leurs chefs, mais que ce fut plutôt
(I) Voyez Benoist, Hist. de l’édit de .Vantes, t. 1, pag. 10, 14, 18; de Tbou, l/ist. universelle, t. 1U, pag. 181, 142, 357, 358, 543, 558 t. IV, pag. 155 ; Ilelat. des amixissadtnrs vénitiens, t, 1, pag. 412, 53G; I. II, pag. 66 , 74; Rank«, Civil Wars in France, 1. 1, pag. 279, 280 ■ t. 11, pag. 94.
(3) Comparez llallam, Vonst. Hisl.,\. I, pag. 173, avec Ranke,</ie Homischen Ihvpste, t. 11, pag. 477-479. Malgré l'augmentation de la population, les protestants diminuèrent d'une manière absolue, aussi bien que relativement aux catholiques. Eu 1598, ils avaient sept cent soixante églises; en 1629, seulement sept cents. Smedley, liisl. of Üic Reformai Religion in France, 1 . 111, pag. 145. De Thou, daus la préface de son Histoire (t. 1, pag. 320), observe que les protestants avaient augmenté pendant les guerres religieuses, mais « diminuoienl en nombre et en crédit pendant la paix. •
les chefs qui désertèrent. C’est parce que les chefs, ayant plus d'éducation que la grande masse du peuple, étaient plus susceptibles de comprendre le mouvement sceptique et donnèrent par conséquent l’exemple de l’indifférence pour des querelles qui absorbaient encore l’esprit populaire. Du moment que cette indifférence eut atteint un certain point, les attractions offertes par la politique conciliante de Louis XIII devinrent irrésistibles; et la noblesse protestante particulièrement, étant plus exposée aux tentations politiques, commença à s’éloigner de son parti, afin de se rallier à une cour qui semblait disposée à récompenser son mérite.
Il est naturellement impossible de fixer exactement l’époque à laquelle eut lieu ce changement important (1). Mais nous pouvons dire avec certitude que dès les premiers temps du règne de Louis XIII, un grand nombre de nobles protestants n’avaient aucun souci de leur religion, et que les autres avaient cessé d’éprouver pour elle l’intérêt qu’ils avaient si chaudement exprimé autrefois. Quelques-uns des plus éminents renièrent ouvertement leur foi, et se rapprochèrent de cette Église qu’on leur avait appris à abhorrer comme la prostituée dcBabylone. Le duede Lesdiguièrcs, lepluscélèbre des généraux protestants (2), se fit catholique, et pour prix
(1) M. Rankc mentionne le grand nombre do protestants nobles qui en France abandon* uaient leur parti, mais il ne semble pas se rendre compte des causes réelles de cette apostasie; «In dem ncmlichen Morocnte Irai nun auch die grosse Wcndung der Dingo in Frankreich ein. Fragen nir, xrnher irn Jahr IG2I die Vcrluste des Prolcslantismus hauplsœchlich kamcn,so war es die Entzweiung derselben, der Abfall des Adels. * Rankc, die IHepsle, t. II, pag. 476. Comparez un curieux passage dans Renoist {Hisl. de l'édit de Mantes, l. II, pag. 33), qui semble prouver qu’en 1611 les protestants français se dirisaient en trois partis, dont l’un était composé « des seigneurs d'éminente qualité. »
(S) « Le pins illnstrc guerrier du parti protestant.» Sismondi, Hisl. des Français , t. XXI I, pag. 505. Dans les dépêches contemporaines de l'ambassadeur espagnol il est appelé • l'un des huguenots les plus ruarquans, homme d’un grand poids et d’uo grand crédit. » Capefigne, Richelieu, 1. 1 , pag. 60. Sa principale influence était dans le Dauphiné. Benoist, Hisl. de l'édit de Mantes, 1 . 1, pag. 236 .
de sa conversion, il fut nommé connétable de France (4). Le duc de La Trémouille suivit son exemple (2) ; ainsi que le duc de la Meilleray (3), le duc de Bouillon (i), et, quelques années plus lard, le duc de Montansier (5). Ces nobles illustres étaient parmi les membres les plus distingués de la communion réformée; mais ils firent sans remords le sacrifice de leurs anciennes croyances en faveur des opinions professées par l’État. Le même esprit existait parmi les autres hommes d’un rang élevé qui restaient encore nominalement attachés à la foi des protestants. Ils étaient tièdes sur des sujets pour lesquels ils eussent donné leur vie cinquante ans plus tôt. Le maréchal de Bouillon, qui se disait hautement prote-tant, ne paraissait pas disposé h changer sa religion ; mais il se conduisait de manière à montrer qu’il subordonnait les intérêts de sa croyance aux considérations politiques (6).
(1) Itioq. universelle , t. XXIV, pag. 293, cl une remarque sur sa « conversion » il .us Mèm. de Richelieu, t. Il, pag. 215, que l’on peut comparer avec OEuvres de Voltaire, l. XVIII, pag, 132, cl Bazin, IHst. de Louis XIII , t. Il, pag. 195-197. Rohan (4 lém., I. 1 , pag. 228) dit ouvertement : «Leduc de Lesdiguièros ayant bardé sa religion pour la charge de connétable de France. « Voyez aussi pag. 91, ot Mém. de Monlglat, 1. 1, pag. 37.
(2) Sismondi, Hist. des Français , t. XXIII, pag. 67 ; lo Vassor, llist. de Louis XIII, t. V, pag. 809,810,865.
(3) Tallemant des Réaux, Historiettes, l. III, pag. 13. La Mcilleraye était duc également, et, co qui est bien plus en sa faveur, il était l’ami de Descartes. Moqraphic universelle , t. XXVIII, pag. 152, 153.
(4) Sismondi ( Hist . des Français, I. XXIII, pag. 27) dit : « Il abjura en 1637; » mais, selon Benoist ( Hist. de l'édit de Xantes, t. Il, pag. 550), ce fnt en 1635.
fff) Tallemant des Réaux, Historiettes, l. III, pag. 245. Des Reaux,qni voyait ces changements se passer continuellement sous ses yeux, remarque simplement ; « Notre marquis, voyant que sa religion était un obstacle à ses desseins, en change. >
(6) « Mettent la politique avant la religion. • Sismondi, Hist. des Frantuis , t. XXII, pag. m. Celoi-ci était Henri Bouillon que quelques écrivains ont coufondn avec Frédéric Bouillon. Tous les deux étaient dncs, mais Henri, qni était le père et qui ne changea pas sa religion, était le maréchal. Consultez les ouvrages suivants : Mém. de Rayompiet're, 1. 1, pag. 455; Smedley, Reformed Religion in France, t. III, pag. 99; Capeligue, Richelieu, t. I, pag. 107; le Vassor, Hist. de Louis XIII, t. H, pag. 420, 167,664; t. IV, pag. 519;
Les historiens français font la même remarque sur le duc de Sully et sur le marquis de Chalillon, qui, quoique appartenant à l’Église réformée, déployaient tous les deux une indifférence marquée pour ces iulérêls théologiques qui avaient eu jadis une si haute importance (1). Il eu résulta que lorsqu’en 1621 les protestants commencèrent la guerre civile contre le gouvernement, ils trouvèrent que parmi tous leurs chefs éminents, deux seulement, Rohan et son père Soubise, étaient prêts à risquer leur vie pour défendre leur religion (2).
C’est ainsi que la première conséquence importante de la politique tolérante du gouvernement français fut de priver les huguenots de l'appui de leurs anciens chefs, et même, dans beaucoup de cas, de gagner toute la sympathie de ces chefs en faveur de l’Église catholique. Mais l'autre conséquence à laquelle j'ai fait allusion était bien plus sérieuse. L'indifférence croissante que montraient les classes protestantes élevées jeta la direction de leur parti dans les mains du clergé. Les chefs spirituels s’emparèrent naturellement du poste abandonné par les chefs séculiers. Et comme, dans
Mém. de Richelieu , t. 1, pag. 104; l. Il, pag. 259; Mém. de Duplessis Mornay, t. XI, psg. 450; t. XII, pag. 79, 18S, 363, 287. 345, 361, 412, 505.
(1) Benoist, //tuf. de l'édit de /Vantes, t. I , pag. 121*, 298; t. II , pag. 5, 180, 267, 341 ; Capefigue, Richelieu, t. I, pag. 267 ; Felice, llisl. of the l*rotestanU of France, pag. 306. Sully conseilla à Henri IV, par des considérations purement politiques, de s« faire catholique, et on crut généralement, quoique sans raison, qu'il avait l’intention d’en faire autant Ini-méme. Voyei Sully, QKconomie* royales, t. Il, pag. 81 ; t. VU, pag. 362,363.
<2) * Tbere were, aumng ail tbo leaders, but the duke of Kohan and bis brother the duke de Soubise, who shomed themselves disposed to Ihrow lheir whole fortunes into tbe new wars of religion. » Felice, Hisl. of the Ptvlestants of France , pag. 241. Rohan dit luimême : « C'est ce qui s'est passé en cette seconde guerre t .1626 ), où Kohan et Soubise ont en pour ad versa ires tous les grands de la religion de France.» Mém. de Rohan, t.l, pag. 278. Rohan se fait un grand mérite de sa sincérité religieuse, quoique, daos ses Mém. de Fontenay Mareuil (L I, pag. 418) et Benoist daos son Hisl. de l'édit de Nantes (t. II, pag. 731) semblent mettre eu doute le désintéressement qu’on lui accorde généralement.
toute secte, le clergé pris en masse a toujours été remarquable pour son intolérance envers les opinions qui diffèrent des siennes, il en résulta que ce changement communiqua aux rangs maintenant décimés des protestants une aigreur qui ne le cédait en rien à celle des époques les plus mauvaises du seizième siècle (1). C’est de cette manière que, par une combinaison étrange, mais parfaitement naturelle, les protestants, qui prétendaient se baser sur le droit du jugement individuel, devinrent au commencement du dix-septième siècle plus intolérants que les catholiques qui basaient leur religion sur les préceptes d’une Église infaillible.
C’est là un des nombreux exemples qui prouvent combien est superficielle l’opinion des écrivains qui croient que la religion protestante est nécessairement plus tolérante que la religion catholique. Si ceux qui adoptent cette opinion avaient pris la peine d’étudier l'histoire de l'Europe aux sources primitives, ils eussent appris que l’esprit libéral de toutes les sectes ne dépend nullement de leur doctrine avouée, mais des circonstances dans lesquelles elles sont placées, et de la somme d’autorité que possède leur clergé. La religion protestante est en général plus tolérante que la religion catholique, seulement parce que les événements qui ont donné naissance au protestantisme ont en
(I) Sismoodi remarque ce grand changement, quoiqu'il le place quelques années plu» t«H que les écrivains de son temps : « Depuis que les graud» seigneurs s'estoient éloignés des églises, c’étoicnl les ministres qui étoienl devenus les chefs, les représentai et les déma* gogues des huguenots; et ils apporloicnl dans leurs délibérations celle Apreté et fttte inflexibilité théologiqnes qui semblent caractériser les prêtres de toutes les religions et qui donneut à leurs haines une amertume plus offensante. » Sismoodi, llisl. des Français , t. XXII, pag. 87. Comparex pag. 178. En 1621, «Rohan lui-même voyait continuellement ses opérations contrant es par le conseil général des églises. > Lavallée, Hist. des Français, X. NI, pag. 88. Dans la même année, M. Capefigoe {Richelieu, 1. 1, pag. 271 ) dit : « Le parti modéré cessa d’avoir action sur le prêche; la direction des forces huguenotes était passée dans les mains des ardents, conduits par les ministre». •
même temps donné plus d’essor à l’intelligence, et affaibli par conséquent le pouvoir du clergé. Mais quiconque a lu les ouvrages des grands théologiens calvinistes, et surtout quiconque a étudié leur histoire, doit savoir que dans les seizième et dix-septième siècles, il y avait parmi eux une soif aussi ardente de persécution contre leurs adversaires que celle qui dévora les catholiques mêmes aux plus mauvaises périodes de la domination papale. C’est là un simple fait historique qu'on peut facilement vérifier en consultant les documents originaux de cette époque. Aujourd’hui même, il y a plus de superstition, plus de bigoterie et moins de charité vraiment religieuse dans la basse classe des protestants écossais que dans la basse classe des catholiques français. Néanmoins pour un exemple d’intolérance dans la religion protestante, il serait facile d’en donner vingt dans la religion catholique. Ce qui est vrai, c’est que les actions des hommes sont gouvernées, non pas par des dogmes, par des manuels, et par des rubriques, mais par les opinions et par les habiludesde leurs contemporains, par l’esprit général de leur époque, et par le caractère des classes prépondérantes. C’est là l’origine de cette différence entre la théorie religieuse et la pratique religieuse, dont les théologiens se plaignent tant comme d’une pierre d’achoppement et comme d’un malheur. En effet, les théories religieuses étant conservées dans des livres, sous une forme doctrinale et dogmatique, restent toujours les mêmes, et ne peuvent changer sans s’exposer à l’accusation évidente d’inconséquence et d’hérésie. Mais la partie pratique de toute religion, scs opérations morales, politiques et sociales, embrassent une variété si immense d’intérêts, et se relient à des agences si compliquées et si inconstantes, qu’on ne peut espérer les
DË U CIVILISATION KN ANGLETERRE.
fixer par des formules : daus les systèmes même les plus rigides, elles sont jusqu’à un certain point abandonnées au discernement individuel ; et comme elles sont presque entièremenl verbales, elles ne peuvent avoir celle autorité qui assure efficacement la permanence des dogmes (1). C’est pour cette raisou que les doctrines religieuses professées par un peuple dans sa croyance nationale ne sont en aucune façon un critérium de sa civilisation, tandis que sa pratique religieuse est si flexible, et s’adapte si facilement aux nécessités sociales, qu’elle forme un des meilleurs étalons pour mesurer l'esprit qui caractérise une époque quelconque.
Nous ne devrions donc pas être surpris si, pendant de nombreuses années, les protestants français, qui affectaient de faire appel au droit du jugement individuel, montrèrent plus d’intolérance que les catholiques pour l’exercice de ce droit; quoique les catholiques, qui reconnaissent une Église infaillible, dussent, comme conséquence naturelle, être superstitieux, et reçussent, pour ainsi dire, l’intolérauce par droit de naissance (2). Ainsi, pendant que les calho-
(!) (Test ce que l’Eglise de Home a toujours compris; aussi a-t-elle été toujours très facile pour cc qui regarde la morale cl inflexible pour tout ce qui touche au dogme, preuve remarquable do la sagesse avec laquelle ses affaires sont administrées. Daus Illauco Wbitc, ( Evidence agninsl Callwlicism, pag. 48) et dans Parr (Works, t. Vil, pag. tôt, 455), il y a une remarque défavorable et en réalité injuste sur celle particularité qui est 1res marquée dans l’Église de Home, mais qui se trouve dans toutes les sectes religieuses qui ont été organisées. Locke, dans ses Lctlers on Tolcrution , observe que le clergé est naturellement plus sévère pour l’erreur que pour le vice ( Works, l. V, pag. 6,7, 241), et celte préférence donnée au dogme sur la vérité est également remarquée par M.C. Comte, Traité dê législation, 1. 1, pag. 245, et Kant y fait allusion daus sa comparaison de t eiu moralischer Katochismus • avec « Religiooskatecbismus. » Die Atetaphysik der Sitten (EUiische Methodenlehrc ) Kant, Werke , t. V, pag. 321. Compares Temple, Observations vpon Üir United Provinces c Works of Sir W. Temple, t. I, pag. 154), et Ward, J (Irai Church, pag. 358; Mil! Hiil.of India, 1 . 1, pag. 393, 400; Willdmon,/tnii 0 n{£ 9 i/jMton*,l. Il), pag. 87; Combe, Moles on lhe United States, t. III, pag. 256, 257.
(2) Blanco White (Evidence ay ainsi Calholicism , pag. vi) dit durement : • Sincère Roman Catholics caouol conscieosliously be tolérant. * Il se trompe certainement, car c’est
tiques étaient en théorie pkis fanatiques que les protestants, ceux-ci devinrent en pratique plus fanatiques que les catholiques. Les protestants continuèrent à insister sur le droit du jugement individuel dans les questions de religion, et les catholiques continuèrent à le nier. Et pourtant, telle était la force des circonstances, que chaque secte contredisait en pratique sa propre doctrine, et agissait comme si elle avait embrassé le dogme de la secte opposée. La raison de ce changement était bien simple. En France, l'esprit théologique s’affaiblissait; et le déclin de l’influence du clergé était, comme cela arrive invariablement, accompagné par un surcroît de tolérance. Mais parmi les protestants français, cette diminution partielle de l’esprit théologique avait produit des conséquences différentes, parce qu’elle avait amené un changement de chefs, et jeté le commandement entre les mains du clergé, et, en augmentant le pouvoir des prêtres, provoqué une réaction, et ranimé ces sentiments dont l’affaiblissement avait causé cette même réaction. Ceci semble expliquer comment il se fait qu’une religion qui n'est pas protégée par le gouvernement, déploie généralement plus d’énergie et plus d’activité que celle qui jouit de cette protection. Dans le progrès de la société, l'esprit théologique se perd d'abord parmi les classes les plus éclairées; et c’est alors que le gouvernement peut intervenir, comme il le fait en Angleterre, contrôler le clergé, et subordonner l’Église à l'État; affaiblissant ainsi l’élément ecclésiastique en le combinant avec les considérations séculières. Mais lorsque l’Etat refuse d’intervenir, les rênes du pouvoir sont
aoc question non de sincérité, mais de consistance. (Jn catholique romain sincère peut être et n*t son vent consciencieusement tolérant; an catholiqae romain conséquent , jamais.
saisies par le clergé, à mesure qu’elles échappent mains des classes supérieures, et il en résulte un état de choses dont on trouve des exemples frappants parmi les protestants français au dix-septième siècle, et h notre époque parmi les catholiques irlandais. Il arrivera toujours en pareil cas que la religion qui est tolérée, sans être complètement reconnue, par le gouvernement, conservera sa vitalité le plus longtemps, parce que son clergé, négligé par l’État, se trouve dans la nécessité de s’attacher par des liens plus étroits au peuple, qui est la source unique de sa puissance (i). Mais dans une religion favorisée et largement dotée par l’État, l’union entre le clergé et les classes inférieures sera moins intime; le clergé mettra son espoir dans le gouvernement aussi bien que dans le peuple; et l'intervention des vues politiques, des considérations temporelles, ci, on peut ajouter sans irrévérence, l’espoir de promotion, séculariseront l’esprit ecclésiastique (2), et accéléreront la marche de la tolérance. Ces généralisations, qui expliquent en grande partie la superstition actuelle des catholiques irlandais, expliquera également la superstition qui existait autrefois parmi les protestants français. Dans les deux cas, le gouver-
(1) C’est ce que nous voyous 1res clairement en Angleterre, où le clergé dissident a bien plus d'influence sur sa congrégation que le clergé de l'Église établie n>n a sur la sienne. Ceci a été souvent observé par des juges impartiaux, et nous possédons aujourd'hui par la statistique la preuve que • the great boby of Protestant dissenters are more assiduous > que les membres de l'Église établie. Voyet M. Mann, On the Statisticnl Position of Religions boilies in KngUmd and Wales, dans le Journal of Stutistical Society, t. XVIII, pag. 152.
(2) On trouvera à ce sujet, en ce qui concerne l'Angleterre, quelques remarques très fines dans les Lettres d'un français de Le Diane (t. I, pag. 267, 268), que l’on peut comparer avec lord Holland (Memoirs of the Whig Party, t. Il, pag. 253), dans lesquels lord Holland suggère, dans le cas de l’émancipation complète des rathoqnes, que « eligibility to avordiy honoura and profits would somenhat abale the fever of religious zeal. » Il y a, à ce sujet, d’excellentes remarques dans lord Cloncnrry, Recollect ions. Dublin, 1849, pag. 342, 343.
ncment, dédaignant la surveillance d'une religion hérétique, laissa l’autorité suprême tomber dans les mains du clergé, qui stimula le fanatisme du peuple, et excita sa haine contre ses adversaires religieux. Les conséquences, en Irlande, de cet État de choses ne sont que trop connues aux hommes d’Élat anglais qui, avec une candeur peu commune, ont déclaré que l’Irlande était leur plus grande difficulté. Nous allons essayer d’exposer quelles ont été ces conséquences en France.
Le gouvernement français ayant, grâce à son esprit de conciliation, attiré à lui quelques-uns des plus éminents huguenots, et ayant désarmé les autres, la direction du parti tomba, ainsi que nous l'avons déjà dit, dans les mains de ces hommes inférieurs qui déployèrent dans leur nouvelle position l’intolérance caractéristique de leur ordre. Sans avoir la prétention d’écrire l’histoire des odieuses querelles qui s'élevèrent alors, je placerai devant le lecteur quelques preuves de leur amertume croissante; et je constaterai quelques-unes des circonstances qui enflammèrent la controverse religieuse à un tel point, qu’elles finirent par allumer une guerre civile que, sans le progrès qui s'était fait parmi les catholiques, eut été aussi sanguinaire que les terribles luttes du seizième siècle. Car, lorsque les protestants français furent guidés par des hommes habitués par leur profession à considérer l’hérésie comme le plus grand des crimes, on vit naturellement se glisser parmi eux un esprit de propagande et de prosélytisme qui les poussa à intervenir dans la religion des catholiques, et qui, sous le prétexte suranné de les arracher â leurs erreurs, ranima ces animosités que le progrès des lumières tendait à calmer. Et comme, avec de pareils guides ces seuliments prirent rapidement une grande
intensité, les protestants apprirent bientôt à mépriser ce magnifique édit de Nantes qui assurait leurs libertés religieuses; et ils se jetèrent dans une lutte dangereuse dont le but était, non de protéger leur propre religion, mais d’affaiblir la religion du parti auquel ils étaient redevables d’une tolérancequi avait été accordéeà contre-cœur par les préjugés du siècle.
L'édit de Nantes stipulait que les protestants pourraient librement exercer leur religion, et ils continuèrent à jouir de ce privilège jusqu’au règne de Louis XIV. On leur avait en outre donné plusieurs autres privilèges qu’aucun gouvernement catholique, excepté celui de la France, n’avait alors accordé à ses sujets hérétiques. Mais ce n’était point assez pour satisfaire les désirs du clergé protestant. Peu lui importait le libre exercice de sa religion, s’il ne pouvait s’immiscer dans la religion des autres. Sa première démarche fut de demander au gouvernement de limiter les cérémonies que les catholiques français révéraient depuis longtemps comme les emblèmes de la foi nationale. Dans ce but, immédiatement après la mort d’Henri IV, les protestants convoquèrent à Saumur une grande assemblée dans laquelle ils demandèrent formellement au gouvernement de défendre les processions catholiques dans les villes, places, ou châteaux dans lesquels habitaient des protestants (f). Le gouvernement ne paraissant pas disposé à encourager une prétention aussi monstrueuse, ces sectaires intolérants se firent justice eux-mêmes. Ils attaquaient les processions catholiques partout où ils les rencontraient, insultaient les prêtres, et es-
(!) < Les processions catholiques seraient interdites dans tontes les places, villes ou châteaux occupés par ceux de la religion. « Capctigue, Richelieu, 1. 1, pag. 39.
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savaient même de les empêcher de porter les derniers sacrements aux malades. Si un prêtre catholique était uccupé à enterrer un mort, les protestants étaient certains d'être là, interrompant les funérailles, tournant en ridicule les cérémonies, et essayant de couvrir par leurs clameurs la voix de l'officiant, alin d’empêcher le service d'être entendu (l). Ils ne se contentaient même pas de démonstrations de ce genre. Car, certaine.-, villes ayant été, peut-être imprudemment, placées sous leur autorité, ils s'y montrèrent d’une insolence sans bornes. A La Rochelle qui était alors la seconde ville du royaume, ils ne voulurent pas permettre aux catholiques l'usage d'une seule église pour y célébrer ce qui, pendaut des siècles, avaient été la seule religion de la France, et était encore la religion d’une énorme majorité des Français (' 2 ). Cela faisait partie d’un système par lequel le clergé protestant espérait fouler aux pieds les droits de ses concitoyens. En 1619, dans l’assemblée générale du clergé protestant à Loudun, il fut décidé que dans aucune ville protestante on ne laisserait prêcher un jésuite ou tout autre ecclésiastique autorisé par un évêque (3). Dans une autre
(1) Noos avons la preare la pins évidente de ces faits, car ils forent non seulement constatés par les catholiques en 1623, mais ils sont enregistré*, sans avoir été jamais nié», par l'historien protestant Benoist: « On y accusoil les réforme* d'injurier les prêtres, quand ils les voyoïenl passer; d'empêcher les processions des catholiques; l'administration des
sarremens aux malades; l'enterrement des morts avec les cérémonies accoutumées ;
que les réforme* s’étoient empare* des cloches en quelques lien*, et en d'autres se servoient de celles des catholiques pour avertir de l'heure du prêche; qu'ils affectaient de faire du bruit autour des églises pendaut le service; qu'ils tournoient en dérision les cérémonies de l'Église romaine. » Benoist, Ilisl. de l'édit de Munies ,1. Il, pag. 433 , 434. Yoye* aussi pag. 149, 150.
(2) « On pouvait dire que La Kochelle était la capitale, le saint temple du calvinisme; car on no voyait IX aucune église, aucune ceremonie papiste, « C.apeùgue, Hichelieu, 1. 1, pag. 342,
(3) Mém. de Hichelieu, t. Il, pag. 100. Voye* aussi Duplessis Mornay, Mémoires, t. XI, pag. 244 ; Sully, O E conom i es royales, t. VU, pag. 164 ; Benoist, Hist. de l'étiil de Mantes, t. II, pag. 70,233, 279.
assemblée, on défendit à tout protestant (1) d'étre présent à un baptême, à un mariage, on à tin enterrement, célébrés par un prêtre catholique, et, comme si le but du clergé protestant avait été d’enlever toute espérance de réconciliation, il ne sc contenta pas de s'opposer violemment à ces mariages entre les deux sectes qui, dans tous les pays chrétiens, ont calmé les animosités religieuses, mais il déclara publiquement qu'il refuserait les sacrements aux parents dont les enfants se marieraient dans une famille catholique (2). Sans vouloir accumuler des preuves inutiles, j’ajouterai une dernière circonstance qui mérite d'étre rapportée, parce quelle caractérise l’esprit qui imposait de pareils règlements. Lorsque Louis XIII visita la ville de Pau en 1620, non seulement il y fut traité d’une manière peu convenable sous le prétexte qu’il était hérétique, mais il trouva que les protestants ne lui avaient pas laissé une seule église dans laquelle lui, le roi de France, sur son propre territoire, put faire les dévotions qu’il croyait nécessaires à son salut (5).
C’est de cette manière que les protestants français, sous l’influence de leurs nouveaux chefs, se conduisirent envers le premier gouvernement catholique qui s’abstenait de les persécuter; qui non seulement leur accordait le libre exercice de leur religion, mais qui de plus éleva un grand nombre de leurs frères à des charges importantes et honorables (4). Du reste, toute leur conduite était à l’avenant. Ils formaient,
(Il Syruxiicvn in (iullia, t. ll,pag. 196.
fi) Pour nn « temple frappant de rcxéention forcée de ce réglement intolérant, voyez Ouick, Synodicon in GuUia, 1. 1!, pag. 344.
{?) Bazin, HUl. de Louis XIII , t. Il, pag. 124 ; Mtm. de Hu'ictieu, 1 . 11, pag. 109, Il U; Feliee, Ni St. of (h* Protestants of France, psg. 338.
(4) En 1025, Howell écrit que le* protestant* avaient placé cette inscription *ur les portes de Montauban : » Roy sans foy, ville san> peur. » Howell, l.ettcr*, pag. 178.
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comme nombre ei comme intelligence une misérable minorité dans la nation française, et pourtant ils prétendaient s’emparer de la puissance que la majorité avait abandonnée, et ils refusaient d’accorder aux autres la tolérance dont ils jouissaient eux-mêmes. Plusieurs personnes qui s'étaient converties au protestantisme le renièrent alors, et revinrent à l’Église-calholique; évidemment c’était leur droit, mais le clergé protestant les insulta de la façon la plus grossière, et les couvrit d’opprobre (1). Aucun traitement n’était trop sévère pour ceux qui osaient résister à l’autorité de ce clergé. En 1012, Ferrier, un homme de quelque réputation à cette époque, ayant refusé d’obéir à ses injonctions, reçut l'ordre de se présenter devant un des synodes du clergé protestant. Son crime était d’avoir parlé avec mépris des assemblées ecclésiastiques ; on y ajouta naturellement ces accusations contre sa moralité, qui servent souvent aux théologiens pour noircir la réputation de leurs adversaires (2). Ceux qui ont l’habitude de lire l’histoire ecclésiastique connaissent trop bien ces accusations pour y attacher quelque importance; mais comme, dans le cas de Ferrier, l’accusé était traduit devant des hommes qui étaient à la fois ses persécuteurs, ses ennemis et ses juges, le résultat était évideut. En 161-", Ferrier fut excommunié, et l’excommunication fut publiquement proclamée dans l’église de Mmes. Dans ce jugement, qui existe encore, le clergé déclare Ferrier « un homme scan-
(1) Ils étaient quelquefois appelés * dogs retnrning to the vomit of popery; » quelquefois ils étaient des « swine wallowingin the mire of idolatry. > Qnick, Synoriicon in G allia , 1. 1, pag. .I85,3H8.
(2) Il est remarquable que, dans le premior cas (Quick, Synodicon 1 1. I, pair. rien n'est dit quant A l'immoralité de Ferrier, mais que, dans le second cas ( pag. 409 >, le synode lui reproche entre autres choses d'avoir < most licentiously inveighed against, and satincally lampooned, the ecclesiastical assemblies. •
daleux, incorrigible, impénitent et désordonné. » El il ajoute : « En conséquence, au nom de Notre-Seigneur Jésus- Christ, en vertu du Saint-Esprit, et de par l’autorité de l’Église, nous l’avons rejeté, et nous le rejetons et le chassons maintenant, de la société des fidèles, afin qu'il soit livré aux griffes de satan (1). »
Afin qu’il soit livré aux griffes de satan! C’est là le châtiment qu’une poignée de ministres protestants, dans un coin de la France, croyaient pouvoir infliger h un homme qui avait l’audace de mépriser leur autorité. A notre époque un pareil anathème ne ferait qu’exciter la dérision (2) ; mais, au commencement du dix-septième siècle, In promulgation publique de l’excommunication suffisait pour ruiner tout individu contre lequel elle était prononcée. Et ceux qui sont à même par leurs études de prendre la mesure de l’esprit ecclésiastique, croiront facilement, qu’à cette époque, la menace ne restait pas à l’état de lettre morte. Le peuple, excité par le clergé, se souleva contre Ferrier, attaqua sa famille, détruisit ses propriétés, saccagea et dévalisa ses maisons, et demanda à grands cris que le < traître Judas > lui fût livré. Ce fut avec la plus grande difficulté que l’infortuné parvint à s’échapper; il sauva sa vie par la fuite au milieu de la nuit, mais il fut obligé de quitter pour toujours sa ville natale, car il n’osa jamais retourner dans l’endroit
(1) Voyez co document effroyable et impie daos Quick, Synodicon, 1. 1, pag. 448*450. i2) On p»*ut voir l'idée des théologieus *ur l'excommunication dan» le livre deM. Palmer ( Treatise on the Uiurch, t. I, pag. 64-67; t. II, pag. 299,300). Mais les opinions de ce charmant écrivain devraient être mises en contraste avec le langage plein d’indignation de Valtel (le Droit des yens, 1. 1, pag. 177, 178). En Angleterre, les terreurs de l’excommunication uVffrayaienl plus le peuple vers la ün du dix-septicme siècle. Voyex Lifeof Archbishop Shnrpe, édit. Ncvrcoroe, t. F, pag. 216. Comparer pag. 263, et voyez les lamentations du docteur Moibeim dam son Lccles. Hist., t. Il, pag. 79, et sir Philip Warwick, Mcmoirs, pag. 175, 176.
où il avait provoqué une haine aussi active et aussi implacable (IV
Les protestants apportaient le même esprit dans beaucoup d’autres choses, et même dans celles qui se rattachaient aux fonctions ordinaires du gouvernement. Ils ne formaient qu’une bien petite fraction du peuple, mais ils essayèrent de contrôler l’administration de la couronne, et, à force de menaces, de faire tourner tous ses actes en leur faveur, ils refusaient à l’État le droit de décider quels conciles ecclésiastiques il reconnaîtrait; ils ne voulaient même pas permettre au roi de choisir son épouse. En 1615, sans avoir le moindre prétexte pour se plaindre, ils se rassemblèrent en foule à Grenoble et à Nîmes (2). Les députés de Grenoble insistèrent pour que le gouvernement refusât de reconnaître le concile de Trente (3). Et lesdeux assemblées ordonnèrent aux protestants de s’opposer au mariage de Louis XII! avec une princesse espagnole (4), Us s'arrogèrent également le droit d’intervenir dans la disposition des charges civiles et militaires. Peu de temps après la mort d’Henri IV, ils insistèrent, dans une assemblée convoquée â Saumur, pour que Sully fût rétabli dans certaines charges publiques dont ils trouvaient
Relativement à la manière dont Ferrier fui traité, voyex Metn. de Richelieu ,1.1, pag. 177 ; Mém. de Pontehnrtrain, t. H. pag. 5, 6, 12, 29, 32 ; Mrm.de Duplessis Mornay, I. XII, pag 317, 333, 341, 350, 389, 399, 430; Feliee, Hist. of the protestante of Fiance, pag. 23%; Biog. universelle , t. XIV, pag. MO; Taltemanl de» Rêaux, Historiettes , t. V, pag. 48-54. M S"*edley, qui ne renvoie à aucun de ce< ouvrages, excepta À deux passage* dans Duplessis , a donné uno version tronquée de celte émeute. Voyez son Hist. of the Brformed Religion in France, i. III, pag 119, 120.
(2i Capefigue, Richelieu , 1. 1, pag. 123.
(3) Idem, ihiit., t. I, pag. 123 ; Bazin, Hist. (le tjouis XII t, X. I, pag. 364 ; Benoist, Hist. de l'édit de Riantes, l. Il, pag. 183, Mém. de Ruban, 1. 1, pag. 130.
(4) (japefigue, Richelieu, t. I, pag. 124; J fém. de Pontehnrtrain . t. U, pap. 100; le Vassor, Hist. de Louis XIII, X. II, pag. 333, 334. Il en résulta qne le roi dut envoyer une forte escorte pour protéger sa fiancée cootre »e» -ujeu protestants. M<-m. de Richelieu, X. T, pag. 274
qu'il avait été injustement destitué (1). En 1619, une autre de leurs assemblées 4 Loudun, déclara qu’un des conseillers protestants du parlement de Paris étaDt devenu catholique, il fallait le démettre de ses fonctions; et que par la même raison le gouvernement de Lectoure devait être enlevé à Fonlrailles, qui avait egalement suivi l’exemple assez fréquent de ceux qui reniaient leur secte pour adopter la croyance sanctionnée par l’État (2).
Afin d’aider toutes ces mesures, et dans l’intention d’exaspérer plus encore les animosités religieuses, le haut clergé protestant publia une série d'ouvrages, qui, sous le rapport de l’acharnement, n’ont peut-être jamais été égalés, et qu’il serait certainement impossible de surpasser. L’intensité de la haine que les protestants portaieut à leurs compatriotes catholiques ne peut être complètement comprise que par ceux qui ont étudié les pamphlets écrits par les protestants français pendant la première moitié du dix-septième siècle, ou qui ont lu les ouvrages spéciaux d’hommes tels que Charnier, Drelincourt, Moulin, Thomson, et Vignier, Sans pourtant nous occuper de ces écrits, on trouvera probablement suffisant que je dessine à grands traits les événements politiques. Un grand nombre de protestants s’étaient joints h la rébellion provoquée en 1613 par Condé (3); et, quoiqu’ils eussent alors été facilement battus, ils semblaient décidés 5 courir le risqued’une nouvelle lutte. Dans le Béarn ,
(t> Cape gue, Richelieu, i. I, pag. 38; Benoist , Histoire de l'édit (le Sanies, t. 11, pag. 28, 29, 63.
(% Mémoires de Fontenay Mar mil , t. I, pag. 450; Mémoires de Dassompierre , l. Il , pag. 164. Voyez le cas de Berger, dans Benoist, Hisl. de l'édit de Nantes , I. II, pag. 138, que les protestants voulaient déposer, « parce qu’il avait quitté sa religion. >
<3) Basin, Hisl. de Louis XIII, 1. 1, pag. 381. Sismondi {Hisl. des Français, t. XXII, pag. 349) dit qu’il* n’avaient aucune raison de le faire, et il est certain que leurs privilèges, loin d’avoir diminué depuis l’édit de Nantes, avaient été confirmes et étendus.
où ils étaient extrêmemeiil nombreux (I), ils avaient refusé, même sous le règne d'Henri IV, de tolérer la religion catholique; « leurs ministres fanatiques, » dit l'historien de la France, « déclarant quùs ne pouvaient sans crime souffrir dans ce pays régénéré 1 ^olâtrie de la messe (2). » Ils appliquèrent sans relâche ceV.tt maxime charitable pendant plusieurs années, s’emparant des biens du clergé catholique, et s’en servant pour le maintien de leurs propres églises (3). Ainsi, pendant que dans uue partie du royaume de France on accordait aux protestants le libre exercice de leur religion , ces mêmes protestants empêchaient les catholiques d'exercer la leur daus une autre partie du royaume. On ne pouvait guère s’attendre à ce qu’un gouvernement accepta une pareille anomalie, et en 1618 ordre fut donné aux protestants de restituer ce qu’ils avaient pillé, et de réintégrer les catholiques dans leurs anciennes possessions. Mais le clergé réformé, prenant l’alarme à un ordre aussi sacrilège, fixa un jour pour un jeûne public, et excitant le peuple â la résistance, il força le commissaire royal â quitter précipitamment la ville de Pau, où il était arrivé dans l'espoir de concilier les prétentions des sectes rivales (4).
(1) M. Felice (Hist. of the Protestant* of France, pag. 237) dit ea parlant de la basse- Navarre et du Béarn en 1617 : « Three-fourths of the population, some say nmo-lenths, bfllonged lo the reformed communion. » Ceci est peut-être une exagération, mais nous savons par de Thou qu'ils étaient en majorité en 1666 dans le Béarn : « Les protestants y fussent co plus grand nombre que les catholiques. * Do Thou, Hist. universelle, t. V, pag. 187.
(2) Sismondi, Hist. de* Français, t. XXII, pag. 415.
(3) Notice sur les mémoires de Rohan, 1. 1, pag. 26. Comparez le compte rendu donné par Ponlchartrain, l’un des ministres de Louis XIII. Mém. de Pontchartrain , t. II, pag. 218, 20V, et Mém. de Richelieu, 1. 1 , pag. 443.
(4) Bazin, Hist. de France sous Louis ///, t. II, pag. 62*64. La véritable queslioo était que « l’édit de Nantes ayant donné pouvoir, taut aux catholiques qu'aux hugueuots, de ren* trer partout dans leurs biens, les ecclésiastiques de Béarn demandèrent aussylost les leurs. » Utém. de Fontenay Mareuil, 1. 1, pag. 3ÿ2.
La rébellion que le zèle des protestants avait soulevée fut bientôt réprimée; mais, si nous en croyons la confession de Hohan, un de leurs chefs les plus éminents, cette rébellion fut le commencement de tous leurs malheurs (1). L’épée était maintenant hors du fourreau ; et la seule question à décider était de savoir si la France serait gouvernée d’après les principes de tolérance récemment établis, ou d’après les maximes d une secte despotique qui, tout en prétendant défendre le droit du jugement individuel, agissait de façon à ce que tout jugement individuel fût impossible.
La guerre était à peine terminée dans le Béarn, que les protestants se décidèrent à faire un grand effort dans l’ouest de la France (2). Le siège principal de cette nouvelle rébellion était la Rochelle, une des places les plus fortes de l'Europe, et qui était entièrement entre les mains de protestants^), qui s’y étaient enrichis, en partie par leur propre industrie, et en partie en se faisant pirates (4). Dans cette ville, qu’ils croyaient imprenable (5), ils convoquèrent, en
(!) • L’affaire de Béarn, source de tous nos maux. * Mém. de Hohan, t. I, pag. 156. Voyez aussi pag. 183. Et le protestant le Vassor dit {llisl. de Louis XI Jl , t. III, pag. 634) : * L'affaire du Béarn et l'assemblée qui se convoqua ensuite à la Rochelle sont la source véritables de malheurs des Eglises réformées de France sous le règne dont j'écris l'histoire.
(2) Pour les affaires du Béarn et de la Rochelle, comparez Mém. de .1 lontglat, t. I, pag. 33, avec de Richelieu, t. Il, pag. 113, et Mém. de Hohan, 1. 1, pag. 446.
(3) Leur première église fut établie en 1556 (Kanke, Civil Wurs in France, t. I, pag. 360 ); mais, sous Charles IX, la majorité des habitants étaient protestants. Voyez de Thou, llisl. universelle, t. IV, pag. 463; t. V, pag. 379, ad ann. 1562 et 1567.
(4) Ou, comme dit courtoisement M. Capefigue, « les Hochelois ne respectaient pas toujours les pavillons amis. » Cape ligue, Richelieu, 1. 1, pag. 332, une circonlocution délicate, inconnue à Méieraj, qui dit {llisl. de France, t. III, pag. 426) en 1587 : • Et les Rochelois qui par le moyen du commerce et de la piraterie, > etc.
(5) « Celle place que les huguenots tenoient qnasy pour imprenable. > Mém. de Fontenay Mareuil, t. 1, pag. 514. • Cette orgueilleuse cité qui se croyoït imprenable. » Mém. de Montglat, 1. 1, pag. 45. Howell, qui visita la Rochelle en 1640 et en I62i, fut frappé de l'importance de ses fortifications. Howell, Lelters, pag. 46, 47, 108. A la page 404 il l'appelle, dans son style barbare, • the chiefest propugnacleof lhe Protestants tbere. * Pour une des-
décembre 1620, une grande assemblée à laquelle affluèrent leurs chefs spirituels de toutes les parties de la France. Il fut bientôt évident que leur parti était maintenant gouverné par des hommes décidés à avoir recours aux mesures les plus violentes. Nous avons déjà vu que les plus éminents parmi leurs chefs séculiers disparaissaient l’un après l'autre; et en 1620, il ne leur en restait que deux d’un talent supérieur, Rohan elMornay ; qui comprirent tous les deux l’inopportunité des mesures proposées, et engagèrent l'assemblée à se séparer paisiblement (1). Mais l’autorité du clergé était irrésistible; et par ses prières et ses exhortations il rallia autour de lui la masse des citoyens qui étaient alors une classe grossière et sans éducation (2). Entraînée par l’influence du clergé, l’assemblée entra dans une voie qui rendait la guerre civile inévitable. Elle débuta par un édit qui ordonnait d’un seul coup la confiscation de tous les biens appartenant aux églises catholiques (3). Puis elle fit fabriquer un grand sceau ; et sous son autorité elle ordonna d’armer le peuple et de percevoir les impôts pour la défense
cnptioo des fortifications de la Kocbelle , voyez de Thou, Hist. universelle, t. VI, pag. (H5-6I7, et Mézeray, llist. de France, t. Il, pag. 977-980.
(1) Bazin, Hist. de Louis XIII, t. Il, pag. 139 ; Sismondi, HUt. des Français , t. XXII, pap. 480, 481. Rohan loi-mémo dit t Jfrm., I. 1, pag. 446) ; «Je m’efforçai de la séparer. • Dans one lettre remarquable que Mornay écrirait dix ans auparavant , il montre combien il craint le malheur qui pourrait résulter de la violence croissante do son parti, et il conseille • que noslre zèle soit tempéré de prudence. » Mim. et correspond., t. XI, pag. 1U. El au sujet des divisions parmi les protestants, voyez pag. 154, 510; t. XII, pag. 82, 355, et Sully, OEconomics royules, t. IX, pag. 350, 435.
(2) « Les seigneurs du parti, et surtout le sage Duplessis Mornay, firent ce qu'ils purent pour engager les réformés à ne pas provoquer l’autorité royale pour des causes qui ne pou* voient justifier une guerre civile; mais le pouvoir dans le parti avoit passé presque absolument aux bourgeois des villes et aux ministres qui se itvroienl aveuglément i leur fanatisme et 1 lenr orgueil, et qui éloienl d’autant plus applaudis qu’ils montroient plus de violence. • Sismondi, Hist. des Français, t. XXII, pag. 478.
(3) • On confisqua les biens des église» catholiques. * Lavallée, Hist . de* français, t. III, pag. 85, et voycx Capcûgue, Richelieu, 1. 1, pag. 258.
de la religion (1). Elle liuii par rédiger des règlements, et par organiser l’établissement de ce qui fut appelé les églises réformées de France et de Béarn ; et, dans le but de faciliter l’exercice de cette juridiction spirituelle, la France fut divisée en huit cercles, à chacun desquels on assigna un général, qui devait être néanmoins accompagné d’un ministre de la religion, l’administration étant en toutes choses responsable vis-à-vis de cette assemblée ecclésiastique qui lui avait donné naissance (2).
Telles étaient les formes et la pompe de l'autorité que s’arrogeaient les chefs spirituels des protestants français; hommes que la nature avait destinés à rester dans l'obscurité, et dont les talents étaient si méprisables qu’en dépit de leur importance passagère, l'histoire n’a pas enregistré leur nom. Ces prêtres insignifiants, qui étaient lions tout au plus à monter dans la chaire d’une église de village, s'arrogeaient maintenant le droit de diriger les affaires de la France, d’imposer des contributions aux Français, de confisquer la propriété, de lever des troupes, de faire la guerre ; et tout cela dans le but de propager leur croyance que la nation entière repoussait comme une hérésie impure et nuisible.
il était évident qu’en présence de prétentions aussi démesurées le gouvernement français n'avait d'autre choix que d’abdiquer complètement, ou bien de prendre les armes
(I) « II* donnent des commissions d’armer et de faire des impositions sur le peup'e, et re *otu leur grand sceau, qui étoit une religion appuyée sur une croix, ayant en la maiu un livre de l’Évangile, foulant aux pieds un vieux squelette, qu'ils disoieot cire 1 Église romaine. » Mém. de Richelieu ,t. Il, pag. 120 M. Cspeflgue (Richelieu, t. I, pag. *59) dit que ce sceau existe encore, mais aucune mention n’en ct*t faite par un écrivain récent ( Feiice, Hist. of lhe Protestants of France, pag. 2M)), qui supprime régulièrement tous les faits défavorables à son propre parti.
(1) Le Vassor, Hist. de Louis XIII, t. IV, pag. 157 ; Bazin, flist. de Louis XIII, t. U, pag. It5; Benoist, Hist. de l’édit de .Y«nle*, t. U, pag. 353-355 ; Capetigue, Richelieu , 1. 1, pag. 258.
pour sa propre défeusc (1). Quelle que puisse être l'opinion populaire relativement à l’intolérance obligée des catholiques, on ne peut nier qu’ils n’aient déployé en France, au commencement du dix-septième siècle, un esprit de tolérance et de charité chrétienne auquel les protestants n’avaient aucun droit de prétendre. Pendant les vingt deux années qui s'écoulèrent entre ledit de Nantes et l'assemblée de la Rochelle, le gouvernement, en dépit de provocations constantes, n’attaqua jamais les protestants (2), et ne fit aucune tentative pour détruire les privilèges d’une secte qu'il devait nécessairement considérer comme hérétique, et dont l’extirpation avait été aux yeux de ses prédécesseurs un des premiers devoirs d’un homme d’État chrétien.
La guerre qui commença alors dura sept ans, et n’eut d'autre interruption que la paix de courte durée qui fut signée d’abord à Montpellier, et ensuite à la Rochelle, sans être dans ces deux occasions gardée strictement. Mais la différence des idées et des intentions des deux partis opposés correspondait avec la différence qui existait entre les classes qui les gouvernaient. Les protestants, qui étaient principalement sous l’influence du clergé, avaient pour but la domination religieuse. Les catholiques, guidés par des hommes d’État, avaient en vue les avantages temporels. C'était ainsi que les circonstances avaient si complètement effacé en France la tendance primitive de ces deux grandes sectes, que par une métamorphose étrange, le principe séculier était maintenant représenté par les catholiques, et le principe
il) Mosheim lui-même qui, comme protestant, était naturellement prévenu en faveur des huguenots, dit qu'ils avaient établi « imperium ih imperio, > et il attribue la guerre de 1621 à la violence de leurs chef». Mosheim, Ecole s. Hxst, t. II,pag.237,238.
(2) Comparez Mém. de Fontenay Mareuil , t. II, pag. 88, avec Flassan, Histoire de la diplomatie française , t. II, pag. 351.
théologique par les protestants. L’autorité du clergé, et par conséquent les intérêts de la superstition étaient soutenus parce même parti qui devait son origine à la diminution de cette autorité et de cette superstition, qui étaient ellesmêmes attaquées par un parti dont le succès avait jusqu’alors dépendu de leur augmentation à toutes deux. Si les catholiques triomphaient, la puissance ecclésiastique serait affaiblie; si les protestants l’emportaient, cette jmissance deviendrait plus grande. J’ai donné sur ce fait, du moins en ce qui regarde les protestants, d'amples preuves tirées de leurs actes et du langage tenu dans leurs synodes. Il est egalement évident que le principe opposé, ou séculier, dominait parmi les catholiques; et nous en avons la preuve non seulement dans la politique constante du règne d’Henri IV et du règne de Louis XIII, mais encore dans une autre circonstance digue de remarque. Leurs motifs étaient en effet si clairs, et causaient un tel scandale dans l’Église, que le pape, en sa qualité de grand protecteur déjà religion, crut de son devoir de censurer celte insouciance pour les intérêts théologiques que montraient les catholiques, et qu’il qualifiait de crime criant et impardonnable. En 1622, une année seulement après le commencement de la lutte entre les protestants et les catholiques, il adressa de fortes remontrances au gouvernement français relativement h l'inconvenance notoire dont il était coupable en faisant la guerre aux hérétiques, non dans le but de supprimer l'hérésie, mais seulement dans l’intention de procurer à l’État les avantages temporels qui ne devraient être regardés par les hommes pieux que comme d'une importance secondaire (1).
!) Vojex les instructions du |>apc lîrcpoire XV dans l’appendice u l'ouvrage de lUnke
MS
Si, dans ces conjonctures, les protestants avaient eu le dessus, il en serait résulté pour la France une perle immense, peut-être irréparable. Car ceux qui connaissent le caractère et les dispositions des calvinistes français doivent être persuadés que, s'ils avaient réussi à s'emparer du gouvernement, ils eussent remis en vigueur ces persécutions religieuses qu’ils avaient déjà essayé d'imposer par tous les moyens possibles. Non seulement dans leurs écrits, mais encore dans les édits de leurs assemblées, uous trouvons des preuves évidentes de cet esprit d’intrigue et d’intolérance qui dans tous les siècles est le trait caractéristique de la législation ecclésiastique. Dans le fait, c’est la conséquence naturelle de cet esprit d’empiétement qui sert généralement de fondement et de point de départ aux législateurs théologiques. Le clergé est élevé dans la croyance que son devoir suprême est de préserver la pureté de la foi, et de la défendre contre les invasions de l’hérésie. Aussi, toutes les fois qu’il arrive au pouvoir, il apporte invariablement dans la politique les habitudes qu’il a contractées dans sa profession ; et ayant dès longtemps pris l’habitude de considérer l’erreur religieuse comme un crime, il essaie naturellement de la rendre passibie d'une peine. El comme toutes les contrées de l’Europe ont été, dans leurs périodes d’ignorance, gouvernées par le clergé, nous retrouvoiv- dans les livres de jurisprudence de chaque pays des traces de son pouvoir qui s’effacent au fur cl à mesure du progrès des lumières. Nous
( die Rom. i’ttfmlt, t. III, pag. 17J, 174) : • Die llauptsactie aber ut was er deiu Kteuigc tou Fiankreidt vorsldlcn soit : 1, dat» er ja nichl dén Verdachl anf sic h laden werde aïs verfolge er die Protestanten Mo» ans S'aat. «-intéressé. » Bazin {Il ht. r/e Louis XIII , t. Il» pag. 320) dit que Richelieu attaquait les huguenots • sans aucune idée de persécution religieuse. • Voyez aussi Capeiigue, Richelieu, t. I, pag. 274, et les aveux candides du protestant le Vassof dans son Hi*l. île Louis XIII, t. V, pag. II.
trouvons que les professeurs de la religion dominante faisaient des lois contre les professeurs des antres croyances; des lois qui les condamnaient ici à être brûlés vifs, là à l'exil; tantôt à la perte des droits civils, tantôt à la perte desdroits politiques. Ce sont là les phases diverses à travers lesquelles passe la persécution; et en observant ces phases, nous pouvous mesurer, dans n'importe quel pays, l’éuergie de l'esprit ecclésiastique. La théorie sur laquelle se basent ces mesures donne lieu généralement à d'autres mesures d'un caractère différent, quoique analogue. Eu effet, en étendant l’autorité légale aux opinions aussi bien qu’aux actes, la base de la législation s élargit d'une mauièredangereuse; l'individualité et l'indépendance de chaque homme se trouvent envahies; et le pouvoir est encouragé à établir des règlements importuns et vexatoires que l’on suppose pouvoir rendre à la morale le service qu’une autre classe de lois rend à la religion. Sous le prétexte de favoriser la pratique de la vertu, et de maintenir la pureté de la société, on dérange le peuple dans ses occupations les plus ordinaires, dans les incidents les plus communs de la vie, dans ses amusements, et même dans les habillements qu'il lui plail de porter. La réalité de ce tableau est bien connue de tous ceux qui ont examiné les écrits des Pères, les canons des conciles chrétiens, les différenls systèmes dejurisprudence ecclésiastique, ou les sermons du clergé primitif. Dans le fait, tout cela est si naturel que des règlements conçus dans le même esprit furent rédigés pour le gouvernement de Genève par le clergé calviniste, et pour le gouvernement anglais par l'archevêque Crammer et ses coadjuteurs ; et qu’une tendance tout à fait identique peut se retrouver dans la législation des puritains, et, connue exemple plus récent, dans celle des méthodistes. Il n'est
HISTOIRK
donc pas surprenant que le clergé protestant, ayant en France un grand pouvoir parmi ses coreligionnaires, ait imposé une discipline semblable. Ainsi, pour n’en donner que quelques exemples, il avait défendu d’aller au théâtre, et même d'être présent à une représentation théâtrale de salon (L). Il considérait la danse comme un amusement impie, et non seulement la défendait strictement, mais encore il ordonna que les maîtres de danse seraient réprimandés par le pouvoir spirituel, et requis d’abandonner une profession aussi indigne d’un chrétien. Si cependant la réprimande n’avait pas l’effet désiré, les maîtres de danse impénitents devaient être excommuniés (2). Le clergé- surveillait avec une sollicitude aussi pieuse certaines autres choses d'une égale importance. Dans un des synodes, il fut enjoint à tous d’arranger leurs cheveux avec une modestie convenable, et de s’abstenir de porter des vêtements aux couleurs voyantes (3) ; un autre synode défendit aux femmes l’usage du fard; et il fut déclaré que toute femme qui, après cette injonction, persisterait à se farder, ne serait pas admise à recevoir le sacrement (4). Le clergé, en sa qualité d’instructeur et de pasteur du troupeau, était l’objet d’une attention encore plus scrupuleuse. Les ministres de Dieu avaient la permission d’enseigner l’hébreu, parce que l'hébreu est un dialecte sacré, que les écrivains profanes n’ont pas souillé. Mais la langue grecque, qui contient toute la philosophie et presque toute la sagesse de l’antiquité,
(I) Qoick, Synodicon in ( allia , t. l,pag. lvii.
(f) I tient, ibiii-, 1. 1, pag. t.ni, 17, (31; t. 11, pag. 174.
(3) Idem, ibid.j 1. 1, pag. 119 : « And both seios are rcquired lo keep inodesty in tbeir haïr, » etc.
(4) Idem, ibicL, 1. 1, pag. 165.
devait être mise de côté, et son enseignement supprimé (1). Afin de ne pas laisser les esprits se distraire des choses spirituelles, l’étude de la chimie était également défendue, une occupation aussi matérielle élaul incompatible avec les habitudes de la sainte profession (2). Dans la crainte cependant que les lumières ne trouvent moyeu de tillrer parmi les protestants, en dépit de ces précautions, on prit d’autres mesures pour empêcher le plus faible rayon d’arriver jusqu’à eux. Les membres du clergé, oubliant entièrement ce droit du jugement individuel sur lequel leur secte était basée, avaient un tel désir de protéger les imprudents contre l’erreur, qu’ils défendirent l’impression ou la publication d'un ouvrage saus la sanction de l’Église; en d’autres termes sans leur sanction (5). Lorsqu’ils eurent ainsi détruit toute possibilité de libre investigation, et, autant qu’il leur était possible, arrêté l’acquisition de toute connaissance réelle, ils pensèrent à se mettre en garde contre une autre circonstance à laquelle leurs propres mesures avaient donné naissance. En effet, plusieurs protestants, voyant qu'avec un pareil système il était impossible d’élever leur famille convenablement, envoyaient leurs enfants dans quelque célèbre collège catholique, qui étaient les seuls dans lesquels on pouvait alors obtenir une éducation solide. Mais aussitôt que le
(I) Le synode d'Alex, en 162U, dit : « A minisler inay al lhe sanie lime he professer in •li vinity and of lhe Hehrew longue. Bal il is not seemly for him to profess lhe Greek also, liecaoso the most of hi» employmenl will be taken up in lhe exposition of Pagao an-1 profane authors, unies» h« be disrharged from lhe roinislry. » Ouirk. Si/nodicon , t. Il, pag. 57. Trois an» après le synode de Gharenlon supprima les professeurs de grec, « as being super* lluous and of small profit. » /Md., 1. Il, pag. 115.
(3) Le synode de Saint-Maixant, en 1609, ordonna que les « colloquies and synod* «hall bave a watcbful eye o*er ihose minlslcrs who iludy chemislry,and grievously reproreand censure thein. ■ Ibid., t. I, pag. 31t.
(3) Uuick, Sy nodicon, t. I,pag. 140, 194; I. Il, pag. 110.
clergé fui informé de cet usage, il y mit bon ordre, en excommuniant les parents coupables d’une faute aussi grave (1); et de plus, on leur défendit de recevoir dans leurs propres maisons un instituteur professant la religion catholique (2). C’est ainsi que les protestants français étaient surveillés et protégés par leurs maîtres spirituels. Rien n’était sans importance pour ces grands législateurs. Un chrétien ne devait ni aller à un bal ou à une mascarade (3), ni regarder les tours d’adresse des escamoteurs, ou les marionnettes, ou les danses moresques; car il était du devoir des magistrats de s’opposer à tous ces amusements qui excitent la curiosité, font dépenser de l’argent, et perdre du temps (4). Une autre chose encore méritait une grande attention : les noms de baptême, donnés par les parents. Un enfant pouvait avoir deux noms de baptême, quoiqu’un seul fût préférable (5), mais il était nécessaire d’apporter une grande circonspection dans le choix de ces noms, qu’on devait prendre dans la bible, pourvu qu'on ue choisit pas Baptiste ou Ange ; dans tous les cas, on ne pouvait donner à un enfant un nom autrefois en usage parmi les païens (6). Lorsque les enfants grandissaient, ils devaient être soumis à d’autres règlements. Le clergé déclarait que les fidèles ne devaient pas avoir
(1) Quifk, Synorfïcottj 1. 1, pag. lv, 235, 419; l. Il, pag.2tM, 509,515. Compare* Benoist, Jlist. fie l'édit de Mantes , 1. H, pag. 473.
(2) Ibid., I. Il, pag. 81.
(3) Ibid., t. II, pag. 174.
(4) Ibid., 1. 1, pag. 194 : « AU Christian magistrales are adviscd not iii the leasl to nuffer them, becaose it fccds foolish coriosity, puts upon nnoeceâsary expenses, and vastes timo. *
(5) C'était une question difficile pour les théologiens, mais elle fnt enfin déridée affirmativement par le synode de Sanmnr : * On the I3lh article of the same chapter, the dépolies of Poictoo dernanded, vhether two nanies mighl bc given a child at baplism? To which it vas replied : The thiog vas indiffèrent; hoverer, parents vere advilcd to observo herein Christian simplicity. » Ibid., 1. 1, pag. 178.
(6) Qnick, Synodicvn, 1. 1, pag. xlyi, 25.
leurs cheveux longs, dans la crainte que cela ne les portât à s’abandonner au luxe de « boucles lascives (I). » Leurs vêtements devaient être faits de manière à éviter ■■ les nouvelles modes mondaines. » Ces vêtements devaient être sans glands ni ornements; les glands sans soie ou rubans; on devait s’abstenir de bourrelets aux robes; et se garder des manches larges (2).
Les lecteurs qui n’ont pas étudié l’histoire de la jurisprudence ecclésiastique, seront peut-être surpris d’apprendre que des hommes graves, ayant atteint l’âge de discrétion, et réunis en assemblée solennelle, aient pu montrer un esprit aussi puéril et aussi curieux, une imbécillité aussi misérable et aussi frivole. Mais quiconque examinera les affaires humaines à un point de vue plus large, sera disposé à blâmer les législateurs moins que le système dont les législateurs faisaient partie : car, comme hommes, ils ne faisaient que suivre les errements de leur espèce. Ils agissaient d’après les traditions dans lesquelles ils avaient été élevés. En vertu de leur profession, ils avaient été accoutumés à regarder les choses à un certain point de vue, et, une fois arrivés au pouvoir, il leur était naturel d’agir d’après ce point de vue ; transplantant de cette manière dans les livres de jurisprudence les maximes qu’ils avaient déjà préchées du haut de la chaire. Aussi, toutes les fois que nous eulendons parler des règlements indiscrets et vexatoires imposés par l'autorité ecclésiastique, nous devrions nous rappeler qu’ils ne sont
(I) Je cite les paroles du synode de Castres en 1626. (juick, Synodicon, t. II, pag. 174. (î) Qnick, Stjnodican, 1. 1, pag. 165 ; t. II, pag. 7, 174, 574, 583. Le clergé espagnol essaya aussi, an commencement de notre siècle, de régulariser les vêtoroeots des fervents. Voyet Doblado, Lelters from Spain , pag. 202-305, un excellent exemple de l’identité de l'aspect ecclésiastique, catholique on protestant.
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que le résultat naturel de l’esprit ecclésiastique et que le moyen «le remédier à de pareils griefs et d’empêcher leur répétition, n’est pas de travailler à changer les tendances de la classe dont ils sont l'ouvrage, mais plutôt de renfermer cette classe daus ses propres limites, eu s’opposaut avec zèle à ses premiers empiétements, eu saisissant toutes les occasions d’atlaiblir sou influence, et enfin, aussitôt que le progrès de la société justifiera une mesure aussi importante, en lui retirant ce pouvoir politique et législatif qui, «]uoiqu’il lui échappe peu à peu, reste encore jusqu’à un certain point daus ses mains, même daus les contrées les plus civilisées.
Mais, laissant de côté ces considérations générales, ou admettra certainement que j’ai réuni une évidence suflisante pour indiquer ce qui serait arrivé en France, dans le cas où les protestants auraieul eu le dessus.’ Après les faits que j’ai avancés, personne ne peut douter que si un pareil malheur était arrivé, la politique libérale et comparativement libérée d’Henri IV et de Louis XIII aurait été détruite, pour être remplacée par ce système sombre et austère qui a été à toutes les périodes et dans tous les pays le résultat naturel du pouvoir ecclésiastique. Par conséquent, si nous voulons placer la question sous sa véritable forme, il nous faudrait dire, non pas «]u‘il y avait guerre entre des croyances hostiles, mais plutôt qu’il y avait guerre entre des classes civiles. Ce n’était pas tant une lutte entre la religion catholique et la religion protestante, qu’une lutte entre les laïques catholiques et le clergé protestant. C’était une lutte entre les intérêts temporels et les intérêts théologiques, entre l’esprit du présent et l’esprit du passé. Et ce qu’il fallait décider, c’était si la France serait gouvernée par le pouvoir civil ou par le pouvoir spirituel ; si elle serait gouvernée d'après les vastes
DE LA CIVILISATION' EN ANGLETERRE. îl«
vues des hommes d'Élal séculiers, ou d’après les idées étroites d’un clergé factieux et intolérant.
Les protestants ayant le grand avantage d’être les agresseurs, et étant de plus enflammés par un zèle religieux inconnu ii leurs adversaires, pourraient, dans des circonstances ordinaires, avoir réussi dans leurs tentatives hasardeuses; ils auraient pu dans tous les cas prolonger la lutte indéfiniment. Mais heureusement pour la France, Richelieu prit les rênes du gouvernement en 1624, trois ans seulement après le commencement des hostilités. Il avait été depuis quelques années le conseiller secret de la reine mère, dans l’esprit de laquelle il avait toujours inculqué la nécessité d’une tolérance complète (I). Une fois à la télé des affaires, il poursuivit la même politique, et essaya de tous les moyens pour concilier les protestants. Le clergé catholique le poussait constamment à exterminer les hérétiques, dont la présence, disait-il, souillait la France (2). Mais Richelieu, dont les vues étaient purement séculières, refusa d’aigrir la lutte eu faisant une guerre religieuse. Il était décidé à châtier la rébellion, mais il ne voulait pas punir l’hérésie. Même pendant que la guerre exerçait ses ravages, il refusa de révoquer les édits de tolérance qui assuraient aux protestants le libre exercice de leur culte religieux. Et lorsqu’en 1020, ils témoi-
(il Relativement 4 son influencé sur clic en 1616 et avant cette année, voyez le Yatsor, Hist. rie Louis XIII , t. Il, pag. 508; Mém. rie PoifUehartra tn, t. Il, pag. 2U> ; Mém. rie Motriglul, 1. 1, pag. 23, et comparer dans les Mém. rie. Richelieu, t. Il , pag. 1UN-20U, les carieux arguments qu’il met dans la bouche de la reine pour démontrer combien il sérail impolitique de faire la guerre aux protestants.
(3) En 1625, l'archevêque de Lyon écrivait à Richelieu, le pressant • d’assiéger la Rochelle et châtier ou, pour mieux dire , exterminer les huguenots, toute autre affaire cessante. » Raziu, Hist. rie Louis XIII, t. Il, pag. 276. Voyez aussi au sujet du désir du clergé sous le règne de Louis XIII de détruire les protestants, Benoist, Hist. rie l'édit rit X atues, t. il. pag. 155, 166, 232, 245, 538, 378, 379, 427 ; Sisinondi, Hist. ries Frunenis, t. XXII, pag. 485.