‹ Histoire de la civilisation en Angleterre. Traduction autoriséeChapitre 2 sur 5 · T TV · texte numérisé non relu

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chie venaient de la présence de ces. incrédules; qu'il fallait les détruire comme David avait détruit les Philistins et Saul les Amalécites (1). Il déclarait que l'armada que Philippe avait équipée contre l'Angleterre eu 1588 avait péri parce que Dieu ne permettait pas la réussite d'une entreprise au dehors, tant que ceux qui la dirigeaient laissaient en paix les hérétiques chez eux. L'expédition d'Alger avait échoué pour le même motif. Le ciel manifestait sa volonté que rien ne prospérât tant que l'Espagne se verrait habitée par des apostats (2). Il exhortait donc le roi à exiler tous les Maures, à l'exception de quelques-uns, qu'ils pourraient condamner aux galères et d'autres dont on ferait des esclaves et qu'on

(i) « Por lo quai se puede créer, que nuestro Senor ha querido reservar esta obra tan digna de pecho Real para Vuestra Magestad , como réservé la libertad de sa pueblo para Moyses, la entrada de la Tierra de Promission para Josue, la vengança de la injuria antigua de los Amalequitas para Saul, y la Victoria de los Filisteos para David. » Ximenes, Vida de Riberu, pag. 370-377: «Y al primer Rey que tuvo el Mundo, en siendo elegtdo por Dios, y confirmado en su Reyno, le ambia à mandar por un Propheta que destrnya a los Amalequitas, sin dexar nombres, ni mugeres, ni ninos, aunque seân de lèche, en fin que no quede rastro de ellos, ni des sus haziendas. Y porque no cumpliô exactamente su mandamiento, cayô en indignacion de Dios, y fue privado del Reyno. Al segundo Rey, que fue David, le mandô Dios en siendo jurado, que destruyesse los Philisteos, como lo hizo. >

(2) « El ano quando se perdiô la poderosa Armada, que iba à Inglaterra, confiado de la benignidad del Rey nuestro Senor, que esta en el cielo, me atrevi con el zelo de fiel vassallo y Capellan, à dezir à Su Magestad; que aviendo gastado mucho tiempo en discurrir, que causa podia aver para que Dios, nuestro Senor, permitiesse aquel mal sucesso, se me ha via ofrectdo una cosa de mucha consideracion , y era, querer dezir la Magestad Divina à Su Magestad Catôlica; que mientras no ponia remedio en estas heregias de Espana, cuyos Reynos le avia encomendado, no se debia ocupar en remediar las de los Reynos agenos. » Y ahora confiando en la mi s m a benignidad, y clemencia de Vuestra Magestad, me atrevo iambien à dezir, que aviendo considerado la causa, porque Dios nos ho quitado de las manos la toma de Argel, aviendose dispuesto todas las prevenciones para ella con la mayor prudencia, y sagacidad, que hemos visto en nuestros tiempos, y sirviendonos el mar, y les ayres, y las ocasiones , de la manera , que podiamos dessear, tengo por sin duda, que ha sido, querer nuestro Senor dar à Vuestra Magestad el ûltimo recuerdo de la obligacion, que tiene, de resolver esta plàtica. » Ximenez, Vida de Ribera, pag. 373. Ce serait pitié de laisser de pareils spécimens de raisonnement théologique enfouis dans un vieil in-quarto romain. Je me félicite et mon lecteur avec moi de l'acquisition de ce volume qui est un vaste répertoire d'armes puissantes quoique vieillies.

enverrait travailler dans les mines d'Amérique (1). La gloire du règne de Philippe serait ainsi assurée dans la postérité; et sa renommée serait portée bien plus haut que celle de ses prédécesseurs qui sur tous ces points avaient négligé leur devoir manifeste (2) .

Ces remontrances, outre qu'elles étaient en harmonie avec les idées bien connues de l'Église d'Espagne, furent chaudement appuyées par l'archevêquede Tolède, primat d'Espagne. Celui-ci ne différait que sur un point avec l'archevêque de Valence. L'archevêque de Valence jugeait qu'il était inutile de faire partager aux enfants au dessous de sept ans le banissement général, il croyait qu'on pouvait, sans danger pour la foi, les séparer de leurs parents et les garder en Espagne. L'archevêque de Tolède s'y opposait fortement. Il ne voulait pas, disait-il, courir le risque de voir le sang pur des chré-

(1) c Todas estas cosas, y otras muchas, qoe dexo de dezir, por no ser proliio, me hazen evidencia, de que eonviene para el servicio de Dios nuestro Senor, y qoe Vuestra Magestad esta obligado en conciencia, como Rey, y Snpremo Senor, à qui en toca de justicia defender, y conservar sns Reynos, mandar desterrar de Espana todos estos Moriscos, sin que qnede nombre, ni mnger grande, ni peqneno; reservando tan solamente los ninos, y ninas, que no Ilegaren â siete anos, para que se gnarden entre nosotros, repartiendolos por las casas particulares de Christianos viejos. "Y ann hay opinion de personas doctas, que estos taies ninos y ninas, los poede Vuestra Magestad dar por esclavos, y lo fundan con razones probables. > Ximenez, Vida de Ribera, pag. 379, 380. «Destos que se han de desterrar, podra Vuestra Magestad tomarlos que fuere servido por esclavos, para proveer sus Galeras, ô para embîar â las minas de las Indias, sin escrupulo alguno de conciencia, lo que tambien sera de no poca utilidad. ■ Pag. 384. Agir ainsi c'était être miséricordieux, car ils méritaient tous la peine capitale, c merecian pena capital. > Pag. 381.

(8) c Aora, Catolica Magestad, vemos que Dios nuestro Senor hareservado para Vuestra Magestad, y para su Real Corona, el nombre, y hechos de Rey Catholico .- permitiendo por sus secretos juizios, que los que han sido siempre enemigos de su Iglesia se conserven, y que los que antes eran Calholicos, ayan degenerado, y apostatado de su santa leyy assi va la bonra de Dios nuestro Senor, y el exemplo, y confusion de los otros Reyes, en que Vuestra Magestad tenga sus Reynos limpios de herege s, y principal mente à Espana. Yquando esto hunesse de costar grandes trabajos, y todo el oro, y plata, que hay en las Indias, estaria muy bien empleado : pues se atraviessa la honra de Dios, la de sn santa Iglesia, el antiguo renombre desta Corona, » etc. Ximenez, Vida de Ribera, pag. 382. Et sur la négligence apportée à l'accomplissement de ce devoir par Charles V et Philippe II, voyez pag. 370.

tiens souillé par les infidèles ; il déclarait que plutôt que de voir un de ces incroyants corrompre le pays, il les ferait passer tous, hommes, femmes et enfants au fil de l'épée (1). C'était le désir d'un parti puissant dans l'Église qu'au lieu de les bannir, on les mît tous à mort. Il jugeait qu'on châtiment pareil ferait du bien, en frappant de terreur les .hérétiques de toutes les nations. Bled a, le célèbre domiaicain, un des hommes le plus influents de son temps, penchait pour cette exécution, et il désirait qu'on la JU consciencieusement. Il disait que pour l'exemple on devrait couper Je cou à tous les Maures d'Espagne, parce .qu'il était impossible de savoir lesquels étaient chrétiens au fond du coeur, et qu'il valait mieux laisser la chose à Dieu ; il reconnaîtrait bien les siens, et saurait récompenser ceux qui étaient de bons catholiques (2).

(1) < The most powerful promoter of their expulsion was Don Bernardo de ftoias y 8andoval , Cardinal Archbishop of Toledo , and InquisHor-General andChanoèllor of Spain. This great p relate, who was brother to the Duke of Lerma, by whom the kiogfor some years before, and for some years after the expulsion was absointely gOYented, was «o xealous to hâve the whole race of tbe Moriscoes extingaisbed , that fae oppoaed tbe detamtng of their children who were under seren years of âge, affinai ng tbat of the two be jodged it more adrisable to eut tbe throatsofall the Moriscoes, Bien, ■women,andchildfeo, thanto hâve any of their children kft in Spain, to défile the true Spanish bJood with a mixte» ef the Moorish. » Geddes, Tracts, 1. 1 , pag. 85, 86. Nararrete a fait un brillant éloge delà piété et des antres nobles qualités de ce prélat; il dit que * lleaaado deespteûdor conisn virtad très sillas episcopales, mereciô que Clémente VIII lehoorasecoo elcapelo, yfué elevadoa la primada de Toledo y al empleo de ioqnisidor gênerai. * Vida de Cervantas, pag. xcvn, xcvni. Barcelona, 1839.

(2) i He did assure ail the old Christian laity , tbat wbeoever the king ahonld give the word, they might, without any scrople of conscience, eut tbe throats *f ail the Moriscoes, and nol spare any of them upon their professing themaehres ChrisUans ;.bot to follow Ifce holy and laudable example of the Groisado tbat was raised against the AUb&geofies, who, upon their havingmadethemseivesmastersof the cityofBeseir^wherein weretwofaundoad thousand Catholics and Hereticks, did ask Father Arnold, a Gistercian «onk,*wbo*»îi their chief preaeher : « Whether they shonid put any U> the sword.that pretended Jo ;be Catholics; • and were answered bythe holy Abbot : c Tbat they shouM kill ail witha*t distinction, and leave it to God, who knew his owa, to peward them £>r beia* tr«e Gaèbolicks in tbe next world;» which was accord ingl y executed. » Geddes, 1. 1, pag. 84.

II devint évident que le sort des misérables débris d'uue nation jadis opulente était décidé. Les scrupules de Philippe III lui défendaient de lutter contre l'Église, et son ministre le duc de Lerme ne voulut pas compromettre son autorité par l'apparence même d'une opposition. En 1609, il annonça au roi que l'expulsion des Maures était devenue nécessaire. « C'est une grande résolution, » répliqua Philippe. « Qu'elle soit mise à exécution (1). Et elle le fut avec une inflexible barbarie. Environ un million d'habitants, les plus industrieux de l'Espagne furent traqués et chassés comme des bétes sauvages, parce que la sincérité de leurs opinions religieuses était mise en doute (2). Plusieurs d'entre eux furent tués, comme ils approchaient de la côte; d'autres

(1) * Grand» résolution f Contesté el débil monarca al ministre favorito, hacedto vos, doque. • Lafuente, Hist. de Espana, t. XV, pag. 375. Mais celte réplique, bien loin d'être une preuve de faiblesse de la part de Philippe III , n'était qae l'application strictement logique des principes qa*il nourrissait et qui étaient universellement acceptés en Espagne. Nous savons de son biographe contemporain que c determino el Rey en los pnneipios de su Reynado, corno Rey tan poderoso y Catolico, de consegrar y dedicar à Dios la potencia de sas Consejos y Armas para eitingoir y acabar los enemigos de le Inglesia Santa. 9 Davila, Hist de la Vida de Felipe Tercero, lib. 1, pag. 44.

(2) Tel Je est l'estimation moyenne. Quelques auteurs la disent pins forte, d'autres moindre. Un écrivain dit : c The numbers expelled hâve been estimated at four handred thousandfamilies or two millions of soûls. > Clarke, Internai State ofSpain. Lond., .818, pag. 33. Mais on ne peut croire à un nombre pareil. H. Castro ( Decadencia de Espana. Cadix, 1853, pag. 105) dit : 1 Espana perdié en los Moriscos un millon de habitantes, » et M. Janer {Condition de los Moriscos. Madrid, 1857, pag. 93 : • Sin entrar en caiculos sobre los que babia cuando se expidiô el édicté de Yalencia en 1609, ni sobre los que ïene» cieron en las rebeliones, de mano armada, de sed, de hambre â ahogados , creeraos poder njar de la peninsula, despidiéndose para siempre de las costas y fronleras de Espana,cuya cifra deduciinoa deé examen y contexto de unos y otros escri tores, de las listas que nos han gaedabo de los expuisos, de los datos de diversas relaeiones, estados y documentos examinadoscoo este solo inteato.i Et plus loin page 105: «Laexpul8iondeunmillofl,ônovecientos mil de sas habitantes. • Liorente (Hist. de L'inquisition, t. III, pag. 490. Paris, 1818) dit : •Un million d'habitants utiles et laborieux. > Xi menez (Vida de Ribera. Roma, 1734, in-4% pag. 70) : tNoveeieatos mil, 9 et Boisel, qui fut en Espagne cinquante ans après l'expulsion et ctllteea les preuves offertes par les traditions, dit : • 11 sortit neuf cent tant de mille hommes de compte fait de Valence, d'Andalousie et de Castille. > Boisel , Journal du voyage d'Espagne. Paris, 1660, in-4', pag. 275.

furent battus et pillés ; et le plus grand nombre fit voile pour l'Afrique dans le plus piteux état. Pendant la traversée, l'équipage de plus d'un vaisseau tomba sur les passagers; les hommes furent pillés, les femmes violées et les enfants jetés à la mer. Ceux qui parvinrent à se soustraire à ce sort débarquèrent sur la côte de Barbarie où ils furent attaqués par les Bédouins et plusieurs furent passés au fil de Tépée. D'autres s'enfuirent au désert et moururent de faim. Nous n'avons pas de rapport authentique sur le nombre d'individus qui furent sacrifiés, mais de très grandes autorités affirment que pendant une expédition qui emportait cent quarante mille hommes en Afrique, plus de cent mille virent arriver la mort sous ses formes les plus terrifiantes, peu de mois après leur expulsion d'Espagne (1).

Pour la première fois, l'Église fut vraiment triomphante (2). Pour la première fois, on pouvait aller des Pyrénées au détroit de Gibraltar sans rencontrer un seul hérétique. Tous étaient orthodoxes, tous étaient purs. Tout habitant de ce grand pays obéissait à l'Église et craignait son roi, et par suite de cette heureuse combinaison, on put croire que la

(i) Watson, Philip III, pag. 234, 235; Da?ila, Vida de Felipe III, pag. 146; Yanei Memorias para la Historia de Felipe III, pag. 281, 290; Janer, Condition de los Jioriscos, pag. 83,84, 90. Quelques particularités touchant leur expulsion se trouvent dans les lettres de Cottington sur Madrid qui furent écrites en 1609, mais qui ont peu de Taleur. Winwood, Mémorial* of Affaire of State, t. III , pag: 73, 91 , 103, 118. Londres, in-fol., 1725.

(2) Dans un sermon fait de nos jours en commémoration de leur expulsion, le prédicateur s'écrie joyeusement : c Pues, que mayor bonra podemos tener en este Reyno, que ser todos ios que viviraos en el, fieles à Dios, y al Rey, sin compania de estos hereges y traydores ? » Ximenez, Vida de Ribera, pag. 423. Un antre prédicateur s'écrie : c Al fin salieron estos, y quedô la tierra libre de la iofamia de este gente. • Davila , Vida de Felipe Tercero, pag. 149. Voyez aussi pag. 151. « Y es digno de poner en consideracion el zelo que los Reyes de Espana tuvieron en todo tiempo de sustentar la Fé catôlica; pues en diferentes expulsiones que han hecho, han sacado de sus Reynos très millones de Moros, y dos millones de Judios, enemigos de nuestra Iglesia. >

prospérité et la grandeur de l'Espagne étaient assurées. Le nom dePhilippe III, passait à l'immortalité : la postérité ne se lasserait point d'admirer cet acte héroïque par suite duquel les derniers débris d'une race infidèle étaient repoussés de la terre. Ceux qui avaient pris part, même une part très éloignée, à cette œuvre glorieuse devaient être récompensés par les plus grandes bénédictions. Eux et leurs familles étaient placés sous la protection immédiate du ciel. La terre rendrait plus de fruits et les arbres plieraient sous les leurs; l'arbre à pin pousserait là où venait l'épine, et le myrthe à la place des ronces. Une nouvelle ère allait être inaugurée; l'Espagne délivrée de son hérésie allait être à l'aise; les hommes vivant en sûreté pourraient dormir à l'ombre de, leurs vignes, cultiver leurs jardins en paix et manger le fruit des arbres qu'ils auraient plantés (1).

Telles étaient les promesses de l'Église; et le peuple croyait. C'est à nous maintenant de rechercher jusqu'à quel point ces promesses furent tenues, les espérances réalisées

(1) Voyez le sermon de l'archevêque de Valence imprimé tout an long dans l'appendice de Ximenez, Vida de Hibera, pag. 411*428. Je voudrais pouvoir le citer en entier, mais le lecteur doit se contenter d'une partie de la péroraison (pag. 4%, 427) : • Entre las feliiidades, que cuenta el Espiritu Santo que tuvieron los hijos de Israël en el govierno del Rey Salomon, es una; que vivian los nombres seguros, durmiendo à la sombra de su parra, y de su higuera, sin tener de quien temer. Assi estaremos en este Reyno de aqui adelante, por la misericordia de nuestro Senor, y paternal providencia de Su Magestad , todo nos sobrarâ, y la misma tierra se fertilizarâ y darà fruto de bendicion. Brocardico es, de que todos usubades, diziendo que despues, que estos se banlizaron, no se avia visto un ano fertil ; aora todos lo seran, porque las heregias y blasfemias de estos tenian esterilizada, abrasada, y inficioaada la tierra, como dixo el Real Propheta David, con tantos pecados

y abominaciones. > «Y edificaràn en las tierras, que antes eran desiertas, plan-

tando vinas, y bebiendo el vino de elias, y sembrarân huertas, y comeran del fruto de los àrboles, que han plantado, y nunca seran hechados de sus casas, dize Dios. Todo esto pro. mete nuestro Senor por dos Prophetas suyos. Todo (digo otra vez) nos sobrarâ. > C'était là ce qui attendait le peuple, tandis que le roi dans le même sermon est comparé à David (pag. 416) ; une autre haute autorité déclare qu'en expulsant les Maures il a accompli un si grand exploit {hazaha), que * duràra su memoria por los veinderos siglos. > Porreno, dans Yanez, Memorias para Felipe 111, pag. 281.

et quelles furent les conséquences d'un acte, provoqué par le clergé, accepté par la nation et chaleureusement applaudi par quelques-uns des plus grands génies que l'Espagne ait produits (1).

Quelques mots suffiront à en déduire les conséquences sur la prospérité matérielle de l'Espagne. Des corps nombreux d'agriculteurs laborieux et d'artisans habiles se retirèrent subitement de toutes les parties du pays. Les meil-

(1) ■ Amidst thedevoot exaltation of the whole kingdom,— Cervantes, Lope de Vega, and others of the principal men of genins then alive, joining in thé gênerai jobilee. » Ticknor, JJist. ofSpanish Literalure, 1. 1, pag. 428, 429. Compare* Dunlop, Memoirs, 1. 1, pag. 16. Porreoo dit qu'il peut être placé an nombre des sept merveilles dn monde, « la podemos poner entre las siete maravillas del mundo. » Yanez, Memorias, pag. 297, et Davila (Vida de Felipe Tercero, lib. it, cap. xu, pag. 139) dit que c'est un Pelaya. Tout cela est assez naturel; mais ce qui est vraiment curieux, c'est de suivre les débris modernes de ce senti ment. Campomanes (Apendice à la Educacion Popular, t. IV, pag. 130. Madrid, 1777), homme très capable et bien plus libéral que la plupart de ses compatriotes, n'a pas honte de dire • « La justa expulsion de los Moriscos desde 1610 à 1613. • Ortiz, en 1801, s'exprime avec un peu plus d'hésitation , mais il est évident qu'il approuve la mesure qui délivra l'Espagne de « la perniciosa semilla de Mahoma que réstaba en ella. ■ Cofopendio de la Historia de Espaiia, t. VI, pag. 301, 305. Ce n'est pas tout ; jusqu'en 1856 le grand historien moderne de l'Espagne , tout en admettant le mal qu« cet horrible crime fit au pays* nous assure en même temps qu'il eut cet c immense advantage > d'avoir pour résultat i'nnité religieuse, et il ne comprend pas que cette unité qu'il préconise engendre la soumission, la torpeur de l'esprit funeste à tout progrès réel, parce qu'il arrête l'exercice et le choc des opinions qui aiguisent l'esprit et le préparentaux grandes choses. * Con la expnlsioii se complété el principio de la unidad religiosa en Espana, que fué un bien inmenso , pero se consumé la ruina de la agriculture que fué un inmense mal. > Lafuente, Hist. de Espam, t. XVII, pag. 340. Madrid, 1856. Et un an après que cette opinion avait été donnée au monde, un autre éminent écrivain, dans un ouvrage couronné par l'Académie royale d'histoire, alla plus loin encore en déclarant que non seulement l'expulsion des Maures était un grand bienfait, parce qu'elle assurait l'unité de la croyance, mais que cette unité était € necessary on the Spanish soil. » « Y si bajo el aspecto econômico reprobamos semejante medida por la influencia perniciosa que tuvo desde el momento de die tarse, la imparcialidad de historiadores nos obliga à respetarla por los inmensos bienes que produjô en ei

ôrden religioso y en el ôrden politico. • c La unidad religiosa era necesaria en el

suelo espanol. > Janer, Condicïon social de los Moriscos de Esparla. Madrid, 1857, pag. 110, 114. Que penser d'un pays où de semblables opinions sont exprimées non par quelque obscur fanatique dn haut de sa chaire, mais par des hommes de talent, par dés savants qui les répandent avec toute l'autorité de leur position, et que l'on juge, si toutefois 6n se permet de les juger, comme trop avancés et trop libéraux pour le peuple auquel il.* s'adressent?

leur? systèmes de culture connus étaient pratiqués par les Maures, qui labouraient et arrosaient sans jamais se lasser (1) . La culture du riz, du coton et du sucre, et la fabrication de la soie et du papier leur étaient confiées presque exclusivement (2). Par leur expulsion, tout fut perdu en une fois, et presque tout pour toujours. Car les chrétiens espagnols considéraient de semblables travaux comme au dessous d'eux. A les e& croire, la guerre et la religion étaient les deux seules vocations qui ne fussent point indignes d'un homnbe d'honneur. Combattre pour son roi ou entrer dans les ordres était honorable; toute autre profession était basse et sfordide @î). Aussi, quand les Maures eurent été repous* ses d'Espagne, il ne se trouva personne pour se mettre à leur place ; les arts et les manufactures dégénérèrent oh

(1) t Los Moros eran moy diestros en todo lo que mira à obras de agoa. > Campomanes, Âpendice à la Education Popular, t. 111, pag. cvn. « The Moors were the most intelligent àgrfeuinirists Spain ever had. » Latoorde, Spain, t. II, pag. 210. Even Jovellenos admet que « except in the parts occopied by the Moors, the Spaniards were totally nnacqaainted wîth the art of irrigation. » Clarke, Internai State of Spain, pag. 116. Voyez aussi Circourt, Arabes d'Espagne, t. II, pag. 170, 171, et Townsend, Spain, t. III, pag. 174. Des restes de leurs magnifiques aqueducs existent encore. Hoskins, Spain, 1. 1, pag. 120, 125, 291, 292. Compare» Spain by an American, t. Iï, pag. 112, avec l' Estât de l'Espagne. Genève, 1681, pag. 399.

(2) Comparez Janer, Condition de los Moriscos , pag. 47, «8, avec Campomanes, Âpendice à la Education Popular, t. III, pag. xxii, et Dunlop, Memoirs, 1. 1, pag. 13.

(3) Les plus raisonnables des 1 Espagnols notent avec regret ce mépris de la nation pouf tonte espèce d'industrie utile. Voyez Campomanes, Education Popular, pag. 12 , el Sempere, Monarchie espagnole, t. II, pag. 277, 278. Un individu voyageant en Espagne eh 1669 dit dû peuple : « Ils méprisent tellement le travail, que la plupart des artistes »oilt étrangers, i Voyages faite en divers temps, par M. M***. Amsterdam, 1700, pag. 80. Un autre voyageur entre 1693 et 1695 dit : < They think it below the dignity of a Spaniard to labour and provide for thé future. » fravels by a Gentleman (par Bromley ?). Lond., 1702, pag. 35. Un troisième, en 1670, nous assure < qu'ils souffrent plus aisément la faim et les autres nécessités de la vie que de travailler, disent-ils, comme des mercenaires, ce qui n'appartient qu'à des esclaves. » D'Àulhoy, Relation du voyage d'Espagne. Lyon, 1693, t. H, pj&é. 369, 370. Pour ptus d'exemples, voyez Labat, Voyages en Espagne. Paris, 1730, 1. 1, pag. 2&!>, 286; Capmany, Questiones criticaè, pag. 43, 48, 49; Laborde, Spain, 1. 1, pag. i; Rarike, Spanish Empire, pag. 103; Townsend , Joutriey through Spain, t. IT, pag. 240, 241.

furent entièrement perdus, et des régions immenses de terres arabes demeurèrent incultes. Quelques-unes des parties les plus riches des provinces de Valence et de Grenade furent si négligées, que les moyens de nourriture manquèrent pour la rare population qui y restait encore (1). Des districts entiers devinrent tout d'un coup des déserts, et jusqu'à ce jour même ils n'ont pas encore été repeuplés entièrement. Ces solitudes donnèrent un refuge aux contrebandiers et aux brigands qui succédèrent ainsi aux laborieux habitants qui les occupaient autrefois ; et l'on dit qu'il faut dater de l'expulsion des Maures l'existence de ces bandes organisées de voleurs, qui, après cette époque, devinrent le fléau de l'Espagne, et qu aucun gouvernement depuis n'a réussi à extirper complètement (2).

À ces conséquences désastreuses il nous faut en ajouter d'autres d'une nature différente et bien plus sérieuses encore s'il était possible. La victoire remportée par l'Église accrut

(1) ■ Pudo, pues, decirse con razon de nuestra patria, que de Arabia Feliz se habia coovertido en Arabia desierta, y de Valencia en particular, que el bello jardin de Espana se habia convertido en pàramo seco y deslucido. Dejôse en brève sentir en todas partes el azote delhambre; y al alegre bullicio de las poblaciones sncediô el melancôlico silencio de ios despoblados, y ai frecuente cruzar de los labradores y trajineros por los caminos siguiô el peligroso encnentro de los salteadores que los infestaban abrigàndose en las rainas de los pueblos desiertos. » Janer, Condition de los Moriscos, pag. 100. Voyez aussi Dunlop» Memoirs, t: I, pag. 16. Campomanes dit : t El gran numéro de arlesanos, que salieron cou la expulsion de los Moriscos, causô un golpe mortai à las manufacturas, y à la labranza. » Apendice à la Education Popular, 1. 1, pag. 13. Et à la page 268 : • El punto de deçàdencia de nuestras manufacturas, puede fiiarse desde el ano de 1609, en que tubo principio la expulsion de los Moriscos. >

(2) t Sor la carte d'Espagne, en mille endroits est inscrit ce funeste mot, despoblado; en mille endroits la nature a repris la place des cultures. Étudiez la direction des * despoblados a et consultez les registres des commissaires de l'expulsion, fous verrez presque toujours que les familles morisques couvraient ces solitudes. Leur patrimoine abandonné forma le domaine des voleurs, qui établirent avec une sorte de sécurité leurs correspondances effrontées à travers toute l'Espagne. Le brigandage s'organisa comme une profession ordinaire, et la contrebande, sa compagne, leva le front avec autant d'audace, autant de succès. ■ Gircourt, Hist. de» Arabes d'Espagne, t. III, pag. 227,228.

à la fois et son pouvoir et sa réputation. Pendant tout le reste du dix-septième siècle, non seulement les intérêts du clergé primèrent les intérêts laïques, mais c'est à peine si Ton songea à ces derniers. Les plus grands hommes (à peine compte t-on une exception) devinrent ecclésiastiques, et toutes les conditions temporelles, toutes les idées de politique terrestre furent méprisées et réduites à néant. Nul ne cherchait à s'instruire, nul ne doutait, nul n'osait demander si ce qui était, était bien. L'esprit de chacun se prosternait, s'anéantissait. Et pendant que les autres pays marchaient en avant, l'Espagne seule reculait. Les autres pays ajoutaient à leur somme de connaissances, en créant des arts, en élargissant le domaine de la science. L'Espagne, engourdie dans une torpeur mortelle, charmée, ensorcelée par sa superstition maudite qui minait ses forces, présenta à l'Europe l'exemple solitaire d'une décadence constante. Pour elle toute espérance était morte, et avant que le dix-septième siècle fût terminé, il n'y avait plus qu'à se demander quelles mains porteraient le dernier coup, qui démembrerait cet empire jadis si puissant, dont les ténèbres s'étendaient sur le monde et dont les vastes ruines se montraient encore si imposantes!

Il serait presque impossible de suivre les différents pas qui marquèrent la décadence de l'Espagne, puisque les Espagnols eux-mêmes, plus tard, trop tard, quand la honte les prit, se sont abstenus d'écrire ce qui aurait été l'histoire de leur propre humiliation ; si bien que nous n'avons point d'histoire détaillée des misérables règnes de Philippe IV et de Charles I er , qui comprennent une période de près de vingt-huit années (1). Cependant j'ai pu réunir quelques

(i) c Declinô pues muy sensiblemente la vaste monarquia, y callaron atODitos los histo-

8d HISTOIRE

faits assez insignifiants. Au commencement du dix-septième siècle, la population de Madrid était évaluée à quatre cent iiille âmes; au commencement du dix-huitième siècle, k moins de deux cent mille (1). Seville, l'une des plus riches cités de l'Espagne, comptait, au seizième siècle, plus de seize mille métiers, qui donnaient du travail à plus de cent trente mille individus (2). A l'avènement de Philippe V, ces

rïadores, como hdyendo la necesidad de traer à la memoria los que veian y apenas creian. Bamudeciô pues la historia de Espana en los dos reynados de Felipe IV y Carloi II viendo continuaba nuestra decadeocia, hasta quedar Espana al nivel de los menos poderosos Estados de Europa. Este silencio nos ha prirado de saber no solo las causas de nuestra deeadenria, sino tambien de los acontecimientos civiles y militares del sigloXVII. » Ortie, Compendio de la Hist. de Espana, t. VI , Prologo , pag. i. Aucun effort ne fnt fait pour remplir cette lacune dont Ortiz se plaignait avant 1856,époque i laquelle H. LfruénteputiKa à Madrid les seizième et dix-septième yolnmes de son histoire d'Espagne qoi contiennent les règnes de Philippe IV tt de Charles II. Je ne me permettrais pas de parler irrespectueusement de cet ouvrage; au contraire, il est impossible de le tire sans intérêt* cadse de l'admirable clarté avec laquelle les sujets sont disposés, et aussi à cause du style magnilique qui rappelle les plus beanx jours de la prose castillane. Mais je me vois forcé de reconnaître que, comme histoire et surtout une histoire qui entreprend de remonter aux causes dé la décadence de l'Espagne, c'est un échec complet. D'abord M. Lafoente ne s'est pas émancipé de ces mêmes préjugés auxquels son pays est redevable de cette décadence. En second lieu il n'a pas, surtout pendant les règnes de Philippe IV et de Charles II, assec soigneusement recherché les matériaux qui devaient le conduire 4 i'étode des changements économiques qu'a subis l'Espagne. Comme le but vers lequel je dirige mes études m'obligent à voir lès affaires d'un point de vue plus large et plus générai que lui, il arrive tout naturellement que les conclusions auxquelles nous arrivons sont très différentes ; mais je tiens a témoigner, quelque valeur que l'on puisse attacher à mon témoignage, du grand mérite de dé livré comme œuvre d'art. Comme œuvre de science, il me semble qu'il n'a rien effectué. M n'a jeté aucun jour nouveau sur l'histoire réelle de cette nation jadis splendide et dont son éloquence, son savoir et soft goût font die lui un des principaux ornements.

(1) Voyez Dunlop, Memoirs, t. II, pag. 330, et d'intéressants calculs dans Ustaritz, Theorica y Practica de Comercio. Madrid, 1757, in-fol.,pag. 35,36. Vu l'ignorance <fau*» frétais quanta la statistique, de semblables calculs sont nécessairement imparfaits, mais après la désolation de l'Espagne au dix-septième siècle, une diminution de la population de la capitale était inévitable. Il est vrai qu'un contemporain de Charles II établit qu'en 1(89 Madrid n'avait que 150,000 habitants. Méritoires de LonvUle. Paris, 4848, 1. 1, pag « 71 Cette évaluation est prise dans c un mémoire manuscrit en langue espagnole trouvé dans les papiers du marquis de Lonville. » Pag. 67.

(S) Capmftny {QueêHones Criticas, pag. 30)» qui semblé avoir écrit sou ouvrage très remarquable, mais non pas très exact, dans le seul but de dissimuler la décadence de son pays, a fait erreur en donnent ces chiffre». Mes chiffres sent tirés du rapport officiel présente

seize mille métiers étaient tombés à moins de trois cents (1), et dans un rapport des Cortès à Philippe IV, en 1662, il est établi que la cité ne renfermait plus que le quart du nombre de ses anciens habitants, et que tout, jusqu'aux vignes et aux oliviers cultivés dans ses environs, et formant une partie considérable de ses richesses, était presque entièrement négligé (2). Tolède, au milieu du seizième siècle, avait plus de cinquante manufactures de laine; en 1665, elle n'en avait plus que treize, presque toute celte industrie ayant suivi les Maures et s'étant établie avec eux à Tunis (3). Par la même cause, l'art de la fabrication de la soie, pour lequel Tolède était renommé, était tout à fait perdu, et près de quarante mille personnes qui en vivaient étaient privées dp leurs moyens d'existence (4). D'autres branches d'industrie eurent le même sort. Au seizième siècle, et au commencement du dix-septième, l'Espagne jouissait d'une grande ré-

en 1701 par la corporation du commerce {gremios) de Séville. cFijan la época de lamina fie nuestrastabricas desde el reynado de Felipe II y anaden haber llegado à tener solo en esta ciudad al arte-mayor, y menor de la sede, el numéro de mas de diez y seis mil telares, y se ocnpaban en los exercicios adhérentes à él, mas de cienlo treinta mil personas de ambos sexes. » Campomanes, Apendice à la Education Popular. Madrid, 1757, 1. 1, pag. 475. * Voyez aussi Ustariz, Theorica y Practica de Comercio, pag. 14. t Diez y seis mil telares,» où l'on ne cite, il faut le dire, aucune autorité.

(1) # El principal et igen y causa de que los 16,000 telares de seda, lana, oro y plata, que se contaban en Sevilla, se hallen oy redacidos à menosde 300. > Uztariz, Theoricay Practiea de Gomercio, pag. 243.

(2) Sempere, Monarchie espagnole, t. II, pag. 53, lequel renvoie au rapportons cortès publié par Alphonse Nunez de Castro.

(3) Laborde, Spain, t. IV, pag. 338, dans lequel on dit aussi que Tunis devint, en conséquence de l'expulsion des Maures, célèbre par la manufacture des fez qui « plus tard forent unités à Orléans.» Comparez sur les manufactures de fez i Tunis une note dans Campomanes, Apendice à la Education Popular, t. IV, pag. 249.

(4) « JToJède, où se mettaient en ouvre 435,000 livres de soie, avait déjà perdu ce travail qui suffisait autrefois à l'existence de 38*484 personnes. La population de cette ville avait épreuve mm tiers de diminution» et. vingt-cinq maisons de ses familles les plus illustres étaient passées dans Je domaine de divers couvents. > Sempere y Monarchie espagnole, t;H 4 pag*30.

putation pour la fabrication des gants qu'elle expédiait en énormes quantités sur plusieurs points du monde ; la France et l'Angleterre en faisaient grand cas; ils étaient exportés jusque dans les Indes. Eh bien, Marti nez de Meta, qui écrivit en l'année 1665, nous assure qu'à cette époque cette source de richesse avait disparu ; la fabrication des gants avait complètement cessé, quoiqu'elle eût autrefois, dit-il, existé dans toutes les villes de l'Espagne (1). Dans la province de Castille, jadis si florissante, tout tombait en ruine. Ségovie même perdit ses manufactures et n'eut bientôt plus que le souvenir de son ancienne richesse (2). La ruinede Burgos fut tout aussi rapide ; le commerce de cette cité fameuse périt et ses rues désertes et ses maisons vides présentèrent un tableau si désolant, qu'un contemporain, frappé d'un pareil ravage, s'écrie que Burgos n'a plus que son nom (3). Dans

(1) Voyez son intéressant essai réimprimé dans l'appendice de Campomanes, t. IV, pag. 251. 11 dit : « La fàbrica de los gnantes , qoe tenian poeos anos à todas las ciodades de estos reynos para el consumo de Espana y las Indias, era muy considérable; y se ha destroido, despues que se diô entrada al consumo de guantes estrangeros. a Un pareil fait affirmé par un contemporain est sans réplique , mais l'explication qu'il donne n'est pas applicable.

(2) Ségovie, telle qu'elle était en 1659, est décrite comme suit dans Boisel , Journal du voyage d'Espagne. Paris, 1669, in-4', pag. 186 : « Autresfois cette ville, qui paroist assez grande, estoit fort riche, tant à cause que les rois de Castille y demeuroient, qu'à cause du grand commerce des laines et des beaux draps qui s'y faisoient; mais à présent le trafic n'y est plus, et l'on n'y fait plus que fort peu de draps, de sorte que la ville est presque déserte et fort pauvre. Une marque de sa pauvreté, du mauvais ordre d'Espagne et du peu de prévoyance des Espagnols (quoy qu'on dise de leur flegme), c'est que le jour que j'y arrivay jusques à deux heures après midy il n'y avoit point eu de pain en toute la ville, et ils ne s'en étonnoient point. > La diminution des manufactures de soie et de laine de Ségovie est mentionnée par Martinez de la Mata qui écrivit en 1650. Voyez son Dos Discursos, édité par Cango. Madrid, 1794, pag. 8. Saint-Simon, qui y était en 1722, dit : t A l'égard de leurs laines, j'en vis les manufactures à Ségovie qui me parurent peu de chose et fort tombées de leur ancienne réputation. > Mémoires du duc de Saint-Simon , t. XXXVII , pag. 230. Paris, 1841. Ségovie était renommée pour les belles couleurs de ses draps, dont la teinture se tirait d'un coquillage trouvé dans les Indes occidentales qu'on suppose être la pourpre des anciens. Voyez une note.de Dillen, Spain> 1781, pag. 19,20.

(3) Tel est le langage que tient un Espagnol au milieu du dix-septième siècle : c Porque à

d'autres districts, le résultat fut également funeste. Les belles provinces du Midi, si richement dotées par la nature, étaient autrefois si florissantes, que leurs contributions suffisaient à elles seules, en cas de besoin, à remplir le trésor impérial ; mais, elles diminuèrent avec tant de rapidité, qu'en Tannée 1640 on se trouva dans l'impossibilité de les augmenter d'une taxe qui put produire quelque chose (1). Durant la dernière moitié du dix-septième siècle, les choses devinrent pires, et la pauvreté et la misère du peuple passèrent toute description. Dans les villages près de Madrid, les habitants mouraient littéralement de faim; et les fermiers qui avaient des approvisionnements refusaient de vendre parce

laciudad de Burgos, cabeza de Castilla, no le ha quedado sino el nombre, ni aun vestigios de sas rainas; redneida la grandeza de sns tratos, Prior, y Cônsules, y ordeoanzas para la conservation de ellos, â 600 vecinos, que conservan e nombre, y lnstre de aqaella antigna y noble ciudad, que encerrô en si mas de seis mil, sin la gente soelta, natnral, y forastera. > Campomanes, Apendice à la Educacion, t. I, pag. 453. Madrid, 1775. Un Hollandais de beaucoup d'esprit, qui visita Burgos en 1665, dit : « Elle a été autrefois fort marchande, mais depuis peu elle a presque perdu tout son commerce. ■ Aarsens de Somme rdyck, Voyage d'Espagne. Paris, 1665, in-4*, pag. 16. Quant à moi, j'estime que de pareils faits sont bien plus du ressort de l'histoire réelle de l'Espagne que les détails sur les rois, sur les traités et sur les batailles que les historiens se sont plu à accumuler.

(1) « Could contribnte little to the exigencies of the slate.g» Dunlop , Memoirs , 1. 1, pag. 285. Compare* Lamentos Apologéticos t dans Dos Discursos, édit. Conga. Madrid, 1794, pag. 82, sur l'état des choses dans » lo mas fertil de Àndalucia. » Le gouvernement commença à sentir qu'il y avait quelque chose à faire quand il vit qu'il n'y avait plus moyen d'arracher d'argent au peuple. En mai 1667, un conseil d^at convoqué par la reine lui rendit cette réponse : « Quant aux ressources qu'on voudrait tirer de l'Espagne sous forme de dons volontaires ou autrement , le conseil estime qu'il est bien difficile d'imposer aux peuples des charges nouvelles. > Et en novembre de la même année, à une autre réunion du conseil, un mémoire fut rédigé portant que t depuis le règne de don Ferdinand le Catho> ligue jusqu'à ce jour, la monarchie d'Espagne ne s'est pas encore vue si près de sa ruine, si épuisée, si dénuée des ressources nécessaires pour faire face à un grand péril. » Voyez les extraits des.séances des conseils publiés, je crois, pour la première fois par M. Mignet dans ses Négociations relatives à la succession d'Espagne, t. II, pag. 124, 801. Paris, 1835, in-4\ Voyex aussi dans le même ouvrage très estimé (t. II, pag. 127) une lettre à Louis XIV de son ambassadeur à Madrid, datée du 2 juin 1667, établissant que « l'extrémité est ici si grande, qu'il se fait une contribution volontaire de tous les particuliers qu'on appelle donativo pour fournir quelque argent pour les nécessités publiques.»

que, quoiqu'ils eussent besoin d'argent, ils craignaient encore plus de voir leur famille mourir près d'eux faute de tout. [^ conséquence de tout ceci fut que la capitale courut le danger d'être prise par la famine, et comme les menaces ordinaires n'avaient aucun résultat, il fut décidé, en 1664, que le président de la Castille se rendrait, suivi de la force armée et du bourreau, dans les villages adjacents et contraindrait les habitants à porter leurs provisions au marché de Madrid (4). La pauvreté régnait dans toute l'Espagne. Cette contrée, jadis riche et prospère, se voyait couverte d'une foule de moines et de prêtres, dont la rapacité insatiable absorbait le peu de bien qui lui restait, et il arriva bientôt que le gouvernement, quoiqu'il fût sans ressources, ne put lever aucun argent. Les collecteurs de taxe, pour feire face au déficit, eurent recours aux mesures les plus désespérées. Ils ne se contentaient pas de saisir la literie et tout le mobilier, ils enlevaient les toits des maisons et en vendaient les matériaux au plus offrant. Les habitants prenaient la fuite, abandonnant leurs champs sans culture. Une multitude d'individus sans abri, exposés à toutes les variations de l'atmosphère, au froid comme à l'ardeur du soleil, mouraient encore de faim. Des villages entiers furent désertés, et dans plus d'une ville les deux tiers au moins des maisons se trouvèrent, à la fin du dix-septième siècle, entièrement détruites (2).

(1) En 1664, si? Richard Fanshawe écrit de Madrid an secrétaire Bennet : «Since my last to you,of yesterday, the Président of Castile,having,by the king's spécial and angry comniand , gone forth to the neighbonring villages, attended vritn the hanghman, and whatsoever else of terror incident to his place and derogatory to his per&on, the markets in this town begin to be fnrnished again plentifnlly enoogh. » Memoirs of Lady Fanshatoe, written by herself, édit. Lond., 1830, pag. 391.

(2) Il fallait la preuve positive et incontestable donnée par on témoin contemporain ponr qu'on pût ajouter foi à de pareils faits. En 1666, Alvarei Osorioy Redin écrivit stuDiêCursos. Ils forent publiés en 1667 et 1688; ils forent réimprimés à Madrid en 1775 etde ce dernier onvrage (pag. 345-348) j'extrais les détails suivants : « Es preciso decir con la mayor bre-

' Tant de calamités détruisirent en Espagne toute énergie, toute vitalité. Partout la vie, la puissance disparurent. Les troupes espagnoles furent défaites à Rocroy en 1643 et plusieurs écrivains attribuent à cette défaite la perte de la réputation militaire de l'Espagne (1). Ce n'était là qu'un fait entre plusieurs autres (2). En 1656, on proposa d'équiper

vedad, que pide el asunto, en la forma que los comisionantes cootinuamente estàn saqueando todos los Ingares, con capa de servir a V. M. Entran en ellos, intiman sus comisiooes à las justieias, y ellas les suplican, lengan misericordia de los moradores, que estàn con mâcha necesidad. Y luego qne toman el nso , dicen : que à ellos no les toca dispensar en hacer gracias : qne traen orden de eobrar con todo rigor las cantidades , que deben los lugares ; y tambien dicen han de eobrar sus salarios. Y se Tan entrando por las casas de los pobres labradores, y demâs vecinos ; y con mucha cuenta y razon , les quitan el poeo dinero, que tienen : y à los que no tienen , les sacan prendas : y donde no las hallan * les quitan las pobres camas, en que duermen : y se detienen en vender las prendas, todo el tiempo que

pueden. » • Los saquéos referidos van oontinuando, obligando à los mas vecinos

de los lugares, à que se vayan huyendo de sus casas, dexando baldias sus haciendas de campo ; y los cobradores no tienen lâstima de todas estas miserias, y asolaciones, como si ntraran en lugares de enemigos. Las casas, que hallan varias, si hay quien si las compre, las venden : y quando no pueden venderlas, las quitan los texados; y venden la texa, y madera por qualquier dinero. Con esta destruicion gênerai, no han quedado en pie en los lugares la tercera parte de casas, y de han muerto de necesidad gran multitud de personas. Con lo quai los Ingares no tienen la mitad de familias, qoe antiguamente habia en Espana. Y si no se pone remedio â todo referido, sera preciso, que la vengan à poblar de otros Reynos. »

(1) « Alli acabô aquella antigua milicia espanola que desde el tiempo de los reyes catôlicos habia ganado tan gloriosos triunfos, siendo el terror de sus enemigos. » Tapia, CivUizacion Espanola, t. III, pag. 150. Madrid, 1840. < La batalla de Rocroy, en qne el jôven Gondé recogiô los laureles con que engalanô la dorado cuna del nino Luis XIV, acabo con la repntacion que aun habian podido ir conservando los viejos tercios espanoles de Flandres. > Lafnente, Hist. de Espana, t. XVII, pag. 368. Madrid, 1856.

(2) Dans Glarendon {State Papers, 1. 1, pag. 275. Oxford, 1767, in-fol.) je trouve une lettre écrite par Hopton au secrétaire Windebank, datée de Madrid le 31 mai 1636. L'auteur de cette communication officielle donne la description des troupes espagnoles qoi viennent d'Ôtre levées et dit : » I hâve observed thèse levies and I find the horses are so weak, as the most of them will nerer be able to go to the rendez-vous, and those very hardly gotten the infantry so unwilling to serve, as they are carried like gallow slaves, in chains, which serves not the tnrn, and so far short of the number that was proposed as they corne not to one of three. » Ceci se passait huit ans avant la bataille de Rocroy. Après, les choses s'empi rôrent rapidement. Une lettre de sir Edward Hyde au secrétaire Nicholas, datée de Madrid le 18 mars 1649-50, établit que » Spanish affaires are really in huge disorder and capable of being rendered almost desperate. » Une autre lettre du 14 avril 1650 porte : « If s orne miracle do not préserve them, the crown must be speedily destroyed.» Glarendon , State

une petite flotte ; mais l'industrie de la pêche sur les côtés avait été tellement négligée, qu'il fut impossible de trouver assez de matelots pour équiper les quelques vaisseaux qu'on demandait (1). Les cartes qu'on avait dressées étaient perdues

Pa/per s, t. III, pag. 13, 17. Oxford, 1786. Un rapport officiel sur les Pays-Bas, présenté à Louis XIV en 1655, déclare que les Hollandais « considered Spain so weakened, as to be out of condition to renew the war within the next one hundred years. » Raumer, Hist. of thesixteenth andSeventeenth Centuries, illustrated by Original Documents. Lond., 1835, 1. 1, pag. 337. Voyez aussi Mignet, Négociations relatives à la succession d'Espagne. Paris, 1635 1642, in-4°, 1. 1, pag. 37, 38, 314, 315; t. III, pag. 684; t. IV, pag. 218, et l'État de l'Espagne. Genève, 1681, pag. 83, 271. < L'Espagne faisant en nos jours plus de pitié que de peur à ceux qu'elle a tenus longtems dans une crainte perpétuelle et dans une

respectueuse vénération. • « Aussi peut-on dire que les Espagnols qui étoient

autrefois des lions, ou des véritables hommes et incomparables en valeur, sont maintenant des cerfs ou des femmes et enfin des personnes peu propres à la guerre. » Et enfin l'explication de tout ceci dans Yanez, Memorias, Prologo, pag. 148, 149. Madrid, 1723. t La Monarquia de Espana, cuya decadencia la aria yà Dios decretado desde el ano de 1621, > etc., qui pousse le blasphème jusqu'à accuser le Tout-Puissant de ce qu'ils ne devaient qu'à leur propre folie, parce qu'ils s'obstinaient à fermer les y eux sur les véritables causes de leur ruine. (1) c A centuryago, Spain had been as suprême at sea as on land ; her ordinary naval force was 140 gallies which mère the terror both of the Mediterranean and Atlantic. But now ( 1656) in conséquence of the déclin of commerce and fisheries on the coast, instead of numerous squadrons of the Darias and Mendozas -which were -wont to attend the movement s of the first great John of Austria and the Emperor Charles the présent high admirai of Spain, and favourite son of its monarch, put to sea with three writched gallies, which, withdifficulty, escaped from some Alegerine corsairs and were afterwards nearly shipwrecked on the coast of Africa. » Dunlop, Memoirs, 1. 1, pag. 549. En 1663, «il n'y avait à Cadix ni vaisseaux ni galères en état d'aller en mer. Les Maures insultaient audacieusement les côtes de l'Andalousie, et prenaient impunément les barques qui se hasardaient à une lieue de la rade. Le duc d'Albuquerque, qui commandait les forces navales, se plaignait hautement de la position humiliante dans laquelle on le laissait. Il avait demandé avec instance qu'on lui donnât des matelots et des soldats pour mettre sur les vaisseaux ; mais le comte de Castrillo, président du conseil de finances ( de la hacienda) avait déclaré qu'il n'avait ni argent ni la possibilité d'en trouver, et conseillait de renoncer à l'armée navale. » Mignet, Négociations relatives à la succession d'Espagne, 1. 1, pag. 315, 316. Paris, 1835, in-4*. D'après les manuscrits contemporains, même en 1648 l'Espagne était « become so feebte in point of naval affairs as to be obligea to hire Outch vessels for carrying on her American commerce. » Macpherson, Annals of Commerce, t. II, pag. 435. Lond., 1805, in-4*. Enfin, pour compléter notre série de preuves, il existe une lettre dans Clarendon, State Papers, t. II, pag. 86. Oxford, 1773, io-fol., écrite de Madrid en juin 1640, portant que « for ships they hâve few, marinera fewer, landsmen not so many as they need, and, by ail signs, money not at ail that can be spared. » L'histoire d'Espagne durant cette période n'a jamais été écrite, et je me vois forcé pour ma propre justification de donner ces passages et quelques autres de même nature dans toute leur étendue au risque, je le crains bien, d'ennuyer quelques lecteurs.

ou oubliées; et l'ignorance des pilotes espagnols était notoire à ce point que personne ne voulait se confier à eux(l). Quant au service militaire, il est établi, dans un rapport sur l'Espagne, que bien avant dans le dix-septième siècle la plupart des troupes avaient déserté leur drapeau, et que le peu qui y étaient restées fidèles étaient déguenillées, ne recevaient point leur paie et mouraient de faim (2). Un autre récit nous montre ce beau royaume, si puissant autrefois, complètement déchu et sans défense; les villes frontières sans garnisons, les fortifications démantelées et tombant en ruine; les magasins sans munitions; les arsenaux vides; les ateliers sans ouvriers et jusqu'à fart de construire les navires entièrement perdu (3).

(1) Et quand on se fiait à eux on était dnpe. C'est ce que Stanhope eut lieu de reconnaître au commencement de sa carrière comme ministre de la Grande Bretagne à la courde Madrid en 1690. Voyez sa lettre à lord Shrewsbury dans Manon, Spainunder Charles II. Lond., 1840, pag. 3. c We were forced into a small port called Ferrol, three leagues short of the Groyne and bythe ignorance of a spanish pilot our ships fell foui one with another and the admiral's ship was on ground for some hours, but got off clear without any damage. > Le fait est que les marins espagnols, jadis les navigateurs les plus hardis et les plus habiles du monde, étaient dégénérés à ce point qu'au commencement du dix-huitième siècle, nous trouvons qu'il est reconnu qne « to form a Spaniard to marine affairs is transporting them into unknown countries. » The History of Cardinal Alberoni. Lond., 1719, pag. 257.

(2) < Le peu de soldats qui résistaient à la désertion étaient vêtus de haillons, sans solde, sans pain. » Mémoires de Louville, édit. Paris, 1818, 1. 1, pag. 72. » Dans l'état le plus misérable. » Pag. 43. Comparez Lafnenle sons le règne de Philippe IV (Historia, t. XVI, pag. 519) : « Los soldados peleuban andrajosos y medio desnudos. » Et d'Aulnoy en 1679 (Relation du voyage d'Espagne, 1. 1, pag. 168) : « Il est rare que dans tout un régiment il se trouve denx soldats ayant plus d'une chemise.

(3) t Ruinosos los muros de sus fortalezas, aûn ténia Barceiona abiertas las brecha, que hiso el duque de Vendoma; y desde Rosas ha 8 ta Cadiz, no habia Alcazar, ni Castillo, no solo presidiado , pero ni montada su artilleria. La misma negligencia se admiraba en los puertos de Vizcaya, y Galicia; no tenian los almazenes sus provisiones, faltaban fundidores de armas , y las que habia, eran de ningun uso. Vacios los arsenales y artilleres, se habia olvidado el arte de construir naves, y no ténia el Rey mas que las destinadas al comercio de Indias, y algunos galeones; seis galeras, consumidasdel tiempo, y del ocio, se ancoraban en Caragena. > Bacallar, Comentarios de la Guerra de Espafta, 1. 1, pag. 43. Un témoin oculaire dit que c the best fortresses consisting of ruined walls, mounted with hère and there a rusty cannon, and the man thought an able engineerwho knewhowto lire them. «Ripperda, A/emotr*, 2' édit. Lond., 1740, pag. 227.

Pendant que le pays tout entier était languissant et comme Trappe au cœur par quelque maladie mortelle, les plus horribles scènes se passaient dans la capitale sous les yeux mêmes du souverain. Les habitants de Madrid étaient affamés, et les mesures arbitraires auxquelles on avait eu recours pour leur procurer des vivres ne pouvaient leur procurer qu'un soulagement temporaire. Plusieurs tombèrent, épuisés, dans les rues; plusieurs moururent en tombant; on en trouva d'autres morts sur les grands chemins, mais personne n'avait de quoi venir à leur secours. Le désespoir s'empara du peuple; il perdit bientôt tout empire sur luimême. En 1680, les ouvriers de Madrid ainsi qu'un grand nombre de commerçants s'organisèrent en bandes, forcèrent les maisons fermées, puis ils les pillèrent et en tuèrent les habitants à la face du soleil (1). Durant les dernières vingt années du dix-septième siècle, la capitale ne fut pas seule* ment dans un état d'insurrection mais d'anarchie. La société se relâchait, elle semblait se dissoudre et ses éléments se disperser. Pour employer le langage emphatique d'un contemporain, il n'y avait ni liberté ni réserve (2). Les fonctions ordinaires du gouvernement exécutif étaient suspendues. La police de Madrid, ne pouvant obtenir les

(1) Dunlop, Memoirs, t. II, pag. 224, 225. En 1680, madame de Villa», femme de l'ambassadeur de France, écrit de Madrid que tel était l'état des affaires dans cette ville que son mari trouva bon qu'elle retournât dans son pays. Lettres de madame de Villars. Amsterdam, 1759, pag. 169. Une lettre écrite par l'ambassadeur de Danemark en 1677 parle de toutes les maisons de Madrid comme étant toutes aussi bien montées de haut en bas « from top to bottom. > Mignet, Négociations relatives à la succession df Espagne, t. IV» pag. 63& Paris, 1842, in-4*. C'est surtout en Andalousie que les morts par la lamine ont été nombreuses. Voyez Tapia, Civilization Espafiola, t. III, pag. 167. * En Andalucia ecpecialmente moria mueha gente de hambre, y el consulado de Sevilla enviô una diputacion para representar que aquella ciudad habia quedado reducida à la cuarta parte de la poblacion que habia tenido cincuenta anos antes. > Sur l'état du peuple en général, comparée les Lettres de Villars, pag. 145,152,161.

(2) c Point de libertés et poinl de frein. * Mém. de LouviUe, t. i, pag. 68.

arrérages de la paie qui lui était due se débanda et s'adonna au vol et h la rapine. Personne ne voyait de remède à tant de maux. Le trésor était vide et il était impossible de le remplir. La cour était si pauvre que l'argent manquait pour payer les gages des domestiques privés du roi et pour faire face aux dépenses journalières de sa maison (1). En 1695, on suspendit le paiement des pensions, et le traitement des officiers et des ministres de la couronne fut diminué d'un tiers (2). Mais rien ne pouvait arrêter le mal. La famine et la pauvreté ne faisaient qu'augmenter (3), et en 1699, Stanhope, ministre anglais ré-

(I) En 4684, l'ambassadrice de Madrid écrit : « Je ne vous parle pas de la misère de ce royaume La faim est jusque dans le palais. J'élais hier avec hnit on dix camaristes et la Moline qui disaient qu'il y avait fort longtemps qu'on ne leur donnait plus ni pain ni viande. Atx écuries du roi et de la reine, de même. » Lettres de madame la marquise de Villars Amsterdam, 4759, pag. 246, 247. L'année qui suivit la mort de Charles II « il n'y avait pas defonds pour les choses les plus nécessaires, pour la cuisine, l'écurie, les valets de pied,» etc. Millot, Mém. du duc de Noailles, t. II, pag. 26, (dit. Petitot. Paris, 4828. Entre autres misérables expédients, l'argent courant était si déprécié que, dans une lettre de Martin au docteur Feaser datée de Madrid le 6 mars 4680, nous lisons : c The fall of money to one fourth part of its former value. » Miscellany ofthe Spalding Club, t. V, pag. 487. Aberdeen, in-4% 4852.

(i) c The king has taken away, by a late decree a third part of ail wages and salaries of ail officers and ministers without exception and suspended for the ensuing year, 4694, ail pensions for life granled either by himself or his father. » Lettre de l'ambassadeur d'Angleterre, datée de Madrid 48 novembre 4693, dans Manon, Spain under Charles II. Lond., 4840, pag. 40. Ce fait est eneore constaté par Millot, Mém. de Noailles, 1. 1, pag. 360. Paris, 4828 : «Retranchant le tiers des dépenses de sa maison et des appointements de ses officiers tant militaires que civils. » Dans le règne précédent, la pension avait été. supprimée pour quelque temps au moins. En 4650, sir Edward Hyde écrit de Madrid : « There is an uni versai stop of ail pensions which hâve been granted formerly. » Glarendon, State Paper s, t. II, pag. 538. Oxford, 4773. La mesure qui fut prise ensuite fut en 4667 une proposition pour taxer les salaires des membres du conseil de Gastille, d'Aragon, etc.; mais cette idée fut abandonnée et tous enfin furent englobés avec les autres fonctionnaires publics dans l'édii de 4693. Voyez la lettre de l'ambassadeur tie France à Louis XIV, datée de Madrid le 2 juin 4667, dans Mignet, Négociations, t. H, pag. 428. Paris, 4835, in-4*. Le seul moyen de retrouver l'histoire de l'Espagne au dix-septième siècle, c'est de comparer ces documents et quelques antres de même nature avec les pauvres notes qui se trouvent éparses dans les écrivains espagnols.

(3) En 4695, « the misérable poverty in this country. » Travels through Spain, per-

sidant à Madrid, écrit qu'il ne se passe pas un jour que l'on ne tue dans les rues des gens qui se battent pour avoir da pain; que son secrétaire a vu cinq femmes mourir étouffées par la populace ameutée devant une boulangerie, et que, comme si la misère n avait pas atteint ses dernières limites, plus de vingt mille mendiants de la campagne sont venus grossir le nombre de ceux de la capitale (1).

Si cet état de choses avait encore duré pendant une gêné* ration, l'anarchie la plus sauvage aurait régné partout et l'édifice de la société eût croulé (2). La seule chance de salut pour l'Espagne, la seule qui pût l'empêcher de retomber dans la barbarie, c'était qu'elle tombât, et au plus vite, sous une domination étrangère. Il le fallait de tout nécessité, et l'on put craindre un moment que ce changement ne revêtît une forme qui eût été particulièrement odieuse à la nation, car bien avant dans le dix-septième siècle, Ceuta fut tout à coup

formed by a Gentleman, Lond., 4702, pag. 61 Et la même année : • L'Espagne manquant de tout, d'hommes et d'argent. » Mém. de Nouilles, 1. 1, pag. 402. « L'Espagne presque anéantie. » Pag. 424.

(1) Voyez les lettres dans Mahon (Spain under Charles H, pag. 138-440) da 24 mai : < We hâve an addition of above 20,000 beggars, flocked from the country round, to share in that little hère is, who were starving at home, and look like ghosts. > Du 27 mai : < The scarcity of bread is growing on apace towards a famine, which increases, by vast m altitudes of poor that swarm in upon us from the coantries roand abont. I shifled the best 1 conld till this day, bot the difficalty of getting any without authority, bas made me recur to the corregidor, as most of the foreign ministers had done before ; he very coarteously, after inquiriog what m y family was, gave me an order for twenty loaves every day : but I must send two leaguas, to vellajas, to fetch it, as I hâve done this night,and my serrants with long guns to secore it when they hâve it otherwise it would be taken from them, for several people are killed every day in the streets in scuffles for bread, ail being lawfnl prise

that any body can catch. » « My secretary, Don Francisco, sawyesterday five poor

women stiffled to death by the crowd before a bake houle. »

(2) Même M. Lafaente qui, n'ayant eu recours à aucune des autorités que j'ai citées dans ces dernières pages, ne peut avoir aucune idée exacte de l'extrême misère de l'Espagne, et reconnaît que • jamâs monarcas ni pueblo alguno se vieron en tan lastimosa situation y en tan misera trance como se hallaron en este tiempo ( 4699) Carlos II y la Espana. » Lafaente, liist. de Espana, t. XVII, pag. 426. Madrid, 4856.

assiégée par les mahométans, et comme le gouvernement espagnol n'avait ni troupes, ni vaisseaux, on conçut les plus grandes appréhensions sur le sort de cette importante forteresse; car on ne pouvait guère douter que si elle tombait au pouvoir de l'ennemi, l'Espagne ne fût de nouveau envahie par les infidèles qui, cette fois du moins, eussent rencontré peu de difficultés pour réduire un peuple affaibli par les souffrances, un peuple affamé, à demi mort (\).

Heureusement, en l'année 1700, quand les affaires allaient au plus mal, Charles H, le roi idiot, mourut et l'Espagne tomba entre les mains de Philippe Y, petit-fils de Louis XIV. La dynastie des Bourbons (2) en succédant à la dynastie autrichienne, amena plusieurs grands changements. Philippe, qui régna de 1700 à 1746 (5) était Français, non seulement par la naissance et l'éducation, mais par. les sentiments et toutes ses habitudes (4). À la veille de son entrée en

(I) c Les Maures d'Afrique assiégeoient Ceata. Le roi d'Espagne manqnoit non seulement de troupes, mais de vaisseaux pour transporter le peu de secours qu'il pouroit y envoyer : Louis XIV lui fit offrir les troupes et les vaisseaux dont il auroit besoin. 11 s'agissoit non seulement de conserver Ceuta, mais de plus Oran ; par conséquent d'empêcher la prise de deux places dont la conquête facilitait aux Maures un retour en Espagne. » Mém. du mar' quis de Torcy, 1. 1, pag. 46, édit. Paris, 1828. A propos des attaques contre Ceuta de 1696 à 1696, voyez Ortix, Compendio de la Historia de Espalia, t. VI, pag. 556, 557, 561.

(3) Un célèbre écrivain moderne a fait là-dessus quelques remarques qui sont trop contradictoires pour être omises •» Con el siglo XVII acabo tambienladinastia anstriaca en Espana, dejando à esta nacion pobre, despoblada, sin fuerzas maritimas ni terrestres, y por consiguiente à merced de las demas potencias que intentaron repartir entre si sus colonias y provincias. Asi habia desparecido en poco mas de un siglo aquella grandeza y poderio, aquella fuerza y heroismo, aquella cultura é ilustracion con que abia descoliado entre todas las naciones. > Biografia de Ensenada, dans Navarrete, Opt&culos. Madrid, 1848, t. II, pag, 5.

(3) Excepté pendant le court interrégne de Louis, en 1724, qui ne dura que quelques mou, et pendant lesquels le jeune prince, quoiqu'on l'appelât t le roi > n'eut aucun pouvoir réel el Philippe fut en réalité le maître. « Aun el nuevo rey no resolvia negocio de considération sin asenso de su padre. » Ortiz, Compendio, t. VU, pag. 374.

(4) Saint-Simon, qui connaissait bien Philippe et qui fut en Espagne en 1721 et en 1722» dit de lui : ■ L'amour de la France lui sortait de partout. » Mém. du duc de Saint-Simon Paris, 1841, t. XXXVII, pag. 3. Et en 1746, peu de temps après sa mort, Noailles écrit

Espagne, Louis lui avait recommandé de ne jamais oublier qu'il était Français, et qu'il pourrait un jour monter sur le trône de France (1). Devenu roi, il négligea les Espagnols, méprisa leurs conseils et mit tout le pouvoir dont il pouvait disposer entre les mains de ses compatriotes (2). Les affaires de l'Espagne furent donc administrées désormais par des sujets de Louis XIV, et son ambassadeur à Madrid y remplissait le plus souvent les fonctions de premier ministre (3). La plus puissante des monarchies n'était guère plus qu'une province de France, car toute affaire de quelque importance se décidait à Paris d'où Philippe lui-même recevait ses instructions (4).

d'Aranjuez : < Ce prince a le cœur tout français. » Millot, Mém. de Noailles. Paris, 4829, t. IV, pag. 494.

(1) « N'oublie* jamais que von s êtes Français et ce qni peut tous arriver. » Millot, Mém. de Noailles, t. II, pag. 6. Comparez Coxe, Mem. ofthe Bourbon Kings ofSpain. LoncL, 1815,t.I,pag.403.

(2) En 4702, Philippe* parlait moins que jamais, et seulement anx Français, comme s'ils eussent été les seuls êtres de son espèce. » Mém. de Louville, 1. 1, pag. 976. « Le dégoût que Philippe laissait voir pour sa cour espagnole. » Pag. 333. Un homme d'État célèbre ou plutôt ayant une grande notoriété, vers la fin du siècle, s'écrie avec indignation : t It vras on the accession of the Bourbon dynasty, that foreigners came to govern us on our native soûl. » Godoy, Memoirs, édit. Lond., 4836, t. II, pag. 274.

(3) En 4704, c'était du devoir de l'ambassadeur de France < qu'il pût au besoin être premier ministre d'Espagne. » Millot, Mém. de Noailles, t. II, pag. 34. « Que l'ambassadeur de Sa Majesté soit ministre du roi catholique; que sans en avoir le titre, il en exerce les fonctions; qu'il aide au roi d'Espagne à connaître l'état de ses affaires et à gouverner par lui-même. » Pag. 55. En 4702, Mazarin écrit à Louis XIV : « Comme il est absolument nécessaire que l'ambassadeur de Votre Majesté en Espagne ait un crédit sa os bornes auprès du roy son petit fils. » Pag. 483. En 4705, Amelot, l'ambassadeur français, « décidait de tout en Espagne. » Mém. de Louville, t. II, pag. 465. Et en 1706 : • Étant à la tête des affaires et

* joignant presque les fonctions de premier ministre à celles de l'ambassadeur. > Noailles, t II, pag. 39&

(4) En 4703 : < Il est clair que l'embarras de Philippe venait surtout de la crainte que ses décisions ne fussent point approuvées en France où toutes les affaires importantes se décidaient. » Millot, Mém. de Noailles, t. II, pag. 244. t The kiog of France had atways certain perso os at Madrid, which composed a ceuncil, of which that of Versailles was the soûl; and whose members were ail créatures of the French court and sent to Madrid from Urne to time to direct ail affairs there, accord ing to the vievs of the Most Christian King, and te give him an account of every thing that passed in the Councils of the Escurial. Aibe-

La vérité est que l'Espagne» brisée, vaincue, se sentait incapable de quoi que ce fût, et puisqu'il fallait que le pays fût gouverné, il fallut que des étrangers fussent appelés au gouvernement (1). Même en 1682, c'est à dire dix-huit ans avant l'avènement de Philippe V, il ne s'était pas trouvé un Espagnol versé dans l'art de la guerre; si bien que Charles II s'était vu forcé de confier la défense militaire des Pays-Bas espagnols à de Grana, ambassadeur d'Autriche à Madrid (2). Quand donc la guerre de succession éclata en 1702, les Espagnols furent les premiers à demander que le commandement de leurs troupes fût confié à un étranger (3).

roni got to be initiated in the mysteries of Uns cabal. > HisL of Cardinal Alberoni. Lood . , 17|9, pag. 70. Les historiens espagnols n'aiment pas à reconnaître ce fait incontestable cependant; mais Bacallar, après avoir parlé de l'influence de l'ambassadeur de France, ajoute franchement : < Desde entonces tomaron tanta mano sobre los deEspana los mi Bistros Franceses,quedieroo mas zelos â los Principes viendo estrechar la union à un grado, que todo se ponia al arbitrio de Luis XIV. » Bacallar, Comentarios de la Guerra de j£*/WftM.I,pag.33.

(i) Ce vétéran diplomate fut lui-même si frappé de ce que l'Espagne échappait à la ruine complète, qu'il attribue ce changement de maîtres à l'intervention directe de la divinité. « Sa seule puissance avait placé Philippe V sur le trône d'Espagne ; elle seule pouvoit l'y staintenir ; les hommes n'a voient pas conduit ce grand événement. > Mém. de Torcy, 1. 1, pag. 333. c Le trône où Dieu l'avoit placé. > Pag. 401. Voyez aussi t. II , pag. 3, 227. < The Spanish people reeeived him with unhesitating obédience to the deceased king's will, and rejoiced at the prospect of a ru le that would at least hâve the merit of being différent from tjiat under which they had so long withered. » Mem. of Peterborough. Lond., 4853, 1. 1, pag. 402. ilfuchos espanoles recibieron porsu soberano à Felipe V, cansadosde la dominacion de la casa de Austria. Esperaban de la mudanza de la dinastia la feiicidad y el buen gobierao. > Castro, Decadencia de Espaila. Cadiz, 1852, pag. 131. Et encore Millot, Mém. de NoaiUes, 1. 1, pag. 420, 426 ; t. II, pag. 9.

(2) 11 i committed the military defence of thèse provinces to the Marquis of Grana, the Anstrian ambassador at Madrid, from the want of any Spanish commander -whose courage or military endowments qualified him to repel such an enemy as the king of France. » Dunlop, Memoirs, t. II, pag. 232. Comparez sur l'absence de généraux espagnols, Mém. du maréchal de Grammont, édit. Paris, 1827, t. II, pag. 82. On peut voir l'opinion que Grana loi-même se formait du gouvernement espagnol par une conversation qn'il eut à Madrid en 1680 avec l'ambassadrice de France et qui se trouve conservée dans sa correspondance. lettres de madame la marquise de Villars. Amsterdam, 1759, pag. 118, 119.

(3) Voyez la lettre de Philippe V à Louis XIV, datée du 22 juin 1702, dans les Mém. de Nouilles. Paris. 1828, édit. Petitot, t. II, pag. 256, 257.

En 1 704, on vit, fait inouï, le duc de Berwick, un Anglais ! mener les Espagnols à l'ennemi, avec le titre de capitaine général de l'armée espagnole (1). Le roi d'Espagne, mécontent de lui, voulut le remplacer ; mais au lieu de nommer un Espagnol à sa place, il s'adressa à Louis XIV pour avoir un autre général, et ce poste important fut confié au maréchal Tessé, un Français (2). Un peu plus tard, Berwick fut rappelé à Madrid et reçut Tordre de se mettre à la tête des troupes espagnoles et de défendre Estramadure en Castille (5). Il le fit avec succès, et à la bataille d'Àlmansa qu'il livra en 1707, il battit l'ennemi, détruisit le parti du prétendant Charles (4)

(4) Voyez Bacallar, Comentarios de la Guerra de EspaHa, t. 1, pag. 437, 466, où il est appelé « el Daque de Bervich. » Voici ce qu'il dit lai-méme ; « J'arrivai à Madrid le 45 février (4701), où d'abord S. M. catholique me fit capitaine général de ses armées. ■ Mém. de Berwich. Paris, 4778, t. I, pag. 227, et voyei pag. xxv. Personne ne pourrait supposer ce fait d'après les observations de M. Lafnente dans son Hist. de Espafla. Madrid, 4857, t. XVIII, pag. 80.

(2) t Philippe n'était pas content de Berwick ou plutôt il témoigna ne le pas être, et il demanda un autre général à Louis XIV. On lui envoya le maréchal Tessé pour qui il avait montré du penchant. » Millot, Mém. de Noailles, t. II, pag. 334. Berwick attribue sa démission à l'influence de Grammont et de la reine d'Espagne. Mém. de Berwick, t. I, pag. 269-273. Ce qui est vrai, c'est que le nouveau général fut tout-puissant. En décembre 4705, la princesse des Ursins écrit de Madrid à madame de Maintenon : t M. le maréchal de Tessé, quand il est à Madrid, est consulté et décide sur tontes les affaires, autantpour le moins que M. l'ambassadeur, et lorsqu'il est à l'armée il est le maître absolu non seulement des troupes de France, mais encore de celles d'Espagne, commandant aux capitaines généraux, ses anciens , contre l'usage du pays. » Lettres inédites de madame de Maintenon et de madame la princesse des Ursins. Paris, 4826, t. III, pag. 259.

(3) En 4796, < le duc de Berwick, redemandé par Philippe V, arrive à Madrid le 44 mars, avec le titre de maréchal de France, pour défend re l'Est ramad are et la Castille, ayant rassemblé ce qu'il peut de troupes espagnoles, empêcha les ennemis d'entreprendre le siège de Badajoz. » Millot, M ém. de Noailles, t. Il, pag. 387. Philippe » pria le roi, son grand-père, d'en* voyer un général pour commander sur les frontières de Portugal. Ce fut donc sur moi que le choix tomba. » Mém. de Berwick, 1. 1, pag. 305.

(4) Dans un ouvrage publié récemment (Mem. de Peterborough. Lond., 4853, t. I, pag. 448,455,464,206,240; t. II, pag. 34, 93), on ne se contente pas d'appeler Charles le roi d'Espagne (ce qu'il n'a jamais été, car l'Espagne a toujours refusé de le reconnaître), mais en dépit de l'histoire on dit de lui Charles III, tandis que Philippe V n'est que c Philip of Anjou, t Si l'on admettait cela, il en résulterait que celui que les Espagnols appellent Charles III, aurait à changer son nom et deviendrait Charles IV, et Charles IV serait

et affermit le trône de Philippe (1). La guerre continua néanmoins; aussi Philippe écrivait-il en 1710 à Paris pour demander un autre général en désignant le duc de Vendôme comme celui qui lui serait tout particulièrement agréable (2). Cet habile commandant, aussitôt arrivé, ranima les conseils espagnols et défit complètement les alliés (3). Si bien que la guerre, qui assura l'indépendance de l'Espagne, dut son succès à l'habileté d'étrangers et à ce fait que les campagnes furent conçues et conduites non par les Espagnols eux-mêmes, mais par des généraux anglais et français.

Il en fut de même pour les finances. À la fin du dix-septième siècle, elles étaient dans un tel désordre, que Porto-

Charles V. II est vraiment ridicule que de simples biographes se permettent de créer ainsi des obstacles dans le vaste champ de l'histoire pour y faire place à leurs préférences et cherchent à en déranger les nomenclatures, parce qu'ils se sont pris de passion pour le héros dont ils écrivent la vie.

(1) « This victory established the throne of Philip. » Dunham,/ft*l. ofSpain, t. Y, pag. 436. t A victory which maybejustly saidtohavesavedSpaio.» Coxe, Bourbon Kings ofSpain, 1. 1, pag. 408. Ortiz lui-même reconnaît que si Berwiek avait été battu, le roi Philippe aurait été perdu : t Esta batalla de Aimansa, que las circunstancias hicieron ruidosa, comenzô à poner mejor la corona de Espana en la cabeza de Felipe V ; y se tuvo por indubitable que si la hubiera*perdido, tambien hubiera perdido la corona.» Ortiz, Compendio, t. VII, pag. 416. Voyez aussi Lafuente, Hist. de Espana, t. XVI II , pag. 485. « Berwiek, à quien, sin duda, debiô su salvacion la Espana. >

(2) c Sa réputation étoit grande et bien établie; le roi d'Espagne avoit été témoin de sa conduite en Lombardie; il demanda au roi un général si capable de commander ses armées. » Mém. de Torcy, 1. 1, pag. 386. Voyez aussi Hist. of Alberoni. Lond., 4719, pag. 45. « Le duc de Vendôme alloit enfin commander les troupes d'Espagne. » Mém. de Nouilles y t. III, pag. 12. A en croire Berwiek, l'offre lui fut faite d'abord. Mém. de Berwiek, t. II, pag. 106, 109. M. Lafuente, sans citer son autorité, dit (Hist. de Espana, t. XVIII, pag. 279) : c Luego que se perdio la batalla de Zaragoza escribiô Felipe al rey Cristianisimo, su abuelo, rogândole que, ya que no pudiera socorrerle con tropas, le enviira al menos al duque de Berwiek 6 al de Vendôme. » Mais, comme Berwiek doit avoir eu les moyens de connaître le fait mieux que personne, il doit avoir raison quand il dit qu'on s'adressa d'abord à lui »

(3) « Vendôme arrived at this moment to call into action the spirit of the monarch and the zeal of his subjects. » Coxe, Bourbon Kings ofSpain, t. U, pag. 41. t The arrivai of the Duke de Vendôme again changea the fate of Spain. > Memoirs of Peterborough , t. Il, pag. 130.

Carrero qui à l'avènement de Philippe Y était ministre de nom en Espagne, exprima le désir de les voir administrées par quelqu'un envoyé de Paris pour les rétablir (1). 11 sentait qu'il n'y avait en Espagne personne qui fût à la hauteur de cette tâche, et il était loin d'être le seul de cette opinion. En 1701, Louville écrivit à Torcy, que si un financier ne venait pas bientôt de France, il n'y aurait bientôt plus de finances à administrer (2). Le choix tomba sur Orry qui arriva à Madrid dans Tété de 1701 (3). Il trouva toutes choses dans le plus misérable état, et l'incapacité des Espagnols lui parut si évidente, qu'il se vit contraint de prendre non seulement la gestion des finances, mais aussi celle du département de la guerre. Pour sauver les apparences, Canalez fut ostensiblement ministre de la guerre en titre ; mais comme il était de la plus complète ignorance en tout ce qui concernait les affaires, il ne faisait que la besogne courante du département que dirigeait en réalité Orry lui-même (4).

(1) c Portocarrero, abrumado con las dificultades de la gobernacion , que excedian en mucho à sus escasas laces, no contente con haber indacido al rey à qne aumentàra sn consejo de gabinete con dos ministros màs, qne fneron el marqués de Mancera, présidente del de Aragon, y el duqoe de Mont alto, del de Italia, pidiô à Luis XIV le enviàra nna persona qne pudiera establecer nn plan de hacienda en Espana, y cor régir y reformar los abuses de la administracion. » Lafnente, Hist. de Espafia, t. XVIII, pag. 15. Le 22 jnin 1701, Louis XIV écrit an dnc dUarcourt : i Qu'enfin le cardinal Porto-Carrero m'a fait demander quelqu'un intelligent en matière de finances pour voir et connoître l'état de celles du roi d'Espagne, ponr examiner les moyens les plus propres de soulager ses sujets et de pourfoir aux plus pressans besoins du public; qu'il m'assure que toute l'Espagne le désire en général: toutes ces raisons m'ont déterminé à choisir le sieur Orry pour l'envoyer à Madrid.» Millot, JUém. de NoaiUes, t. II, pag. 44.

(2) t II faudra que l'homme que tous enverrez pour les finances (car vous aurex la bonté d'en envoyer un ou bien nous n'aurons plus de finances).* JUém. de Louville, 1. 1, pag. 149.

(3) Jbid., 1. 1, pag. 181.

(4) « Canalez, qu'on a substitué à Rivas pour le département de la guerre, n'a aucun talent pour cet emploi, selon l'instruction, et toute l'Espagne voit clairement qu'Orry ne le lui a procuré qu'afiu d'en exercer les fonctions sous le nom d'un Espagnol. » Millot, JUém. de NoaiUes, t. III, pag. 305. En l'anriee 1704. Voyez aussi sur le pouvoir d'Orry au département

Cette domination française continua sans interruption jusqu'au second mariage de Philippe Y, en 1714, et jusqu'à mort de Louis XIV, en 1715, deux événements qui affaiblirent considérablement son influence et la détruisirent même pendant quelque temps. Cependant l'autorité perdue par les Français ne fut pas transmise à des Espagnols, mais à d'autres étrangers. Entre 1714 et 1726 les deux hommes les plus puissants, les plus éminents en Espagne furent Âlberoni, un Italien, et Ripperda, un Hollandais. Ripperda fut congédié en 1726 (1) et après sa chute, les affaires d'Espagne furent confiées à Konigseg un Allemand, qui était ambassadeur d'Autriche à Madrid (2). Grimaldo même qui fut aux affaires avant et après le renvoi de Ripperda, était un disciple de l'école française, il était venu avec Orry (3). Tous ces

de la guerre, Mem. de Berwick, t. 1, pag. 226, 227,306, 316; t. II, pag. 166. Berwick détestait Orry ; il dit de toi (t.&lpag. 232) : t II se mêlait de tout etfaisait tout. » Mais il n'est pas douteux qu'il oe fût un homme des plus habiles, ot M. Lafuente (Utit. de Espanu. Madrid. 1857, t. XIX, pag. 253) avoue naïvement c es lo cierto que hizo abrir mucho les ojos de los espanoles en materia de administracion. » Comparez t. XVIII, pag. 369; Ment, du duc de Saint-Simon. Paris, 1842, t. VII, pag. 102, 195, et Bacallar, Comentarios de la Guerra de EspaHa, 1. 1, pag. 82, 83, 99, 168; t. II, pag. 95, 107. Bacallar le traite durement.

(1) Ripperda, Memoirs. Lond., 1740, 2* édit., pag. 117, 118, Saint-Simon (Mémoires, t. XXXVI» pag. 246) dit que Ripperda était c premier ministre aussi absolu que le fut jamais son prédécesseur Alberooi. Les pamphlétaires et les écrivains politiques du dernier siècle ont été injustes envers Alberooi. Ce ministre, malgré la témérité dangereuse de sa nature, fut l'un des meilleurs ministres qui gouverna l'Espagne. M. Lafuente, tout en reconnaissant ses torts, dit (Hist. de Espana, t. XIX, pag. 437, 43t) : «Negarle gran capacidad séria una gran injasticia. Tampoco puede disconocerse que réanimé y régénéré laEspana, leventàndota a un grado de esplendor y de grandeza eu que nunca se habia vuelto à vez desde los mejores tiempos de Felipe II. » Voyez aussi un bon résumé de ce qu'il fit pour l'Espagne dans Tapia, Hist. de la Civilizacion Espafiola. Madrid, 1840, t. IV, pag. 50, 51.

(2) « The all-powerfui Konigseg. » Goxe, Bourbon Rings of Spain, t. III, pag. 154. t The prince mover of the Spanish counsels. » Pag. 159. En 1727-28 : « Konigseg usurped the control over every opération of government. > Pag. 190, et voyez pag. 235. Le grand pouvoir dont il jouissait est aussi signalé dans Lafuente {Hist. de Espalla, t. XIX, pag. 71) : c El nombre de mas influjo y valimiento en la corte. »

(3) c Originally a clerk under Orri, he gained the favour of his employer, » etc. Coxe, Bourbon Kings ofSpain, t. III, pag. 39. Coxe eut communication d'une grande quantité de lettres écrites au dix-huitiéme siècle par des personnages qui se rattachaient à l'Espagne

faits oe furent pas te résultat d'accidents fortuits, ils ne te furent même pas des caprices de la cour : l'esprit national était mort en Espagne, et des étrangers, imbus des idées étrangères, pouvaient seuls se montrer à la hauteur des devoirs qui incombaient au gouvernement. Aux autorités que j'ai déjà cités sur ces faits, j'ajouterai encore deux autres témoignages. Noailles, très bon juge en ces matières, qui n'était nullement prévenu contre les Espagnols, affirme positivement que leur dévoùment au roi n'empêchait pas qu'ils ne fussent incapables de gouverner tant ils étaient ignorants dans Fart de la guerre ou de la politique (1). En 1711, Bonnac dit qu'on avait pris la résolution de ne pins mettre d'Espagnol à la tête des affaires parce que ceux qu'on avait employés jusque-là s'étaient montrés incapables ou infidèles^).

Le gouvernement d'Espagne, enlevé aux espagnols, commença à se relever. Les changements furent petits, mais la direction fut bonne, et si, comme nous le verrons plus tard, ils furent impuissants à opérer la régénération de l'Espagne, c'est que les causes générales dominantes ne purent être détruites. Cependant l'intention était bonne; et les premiers efforts tendirent à revendiquer les droits des laïques, et

et dont un grand nombre sont encore inédites. Ce livre est très estimable, et comme récit des événements politiques il est supérieur à tontce que les Espagnols ont produit, quoique l'auteur, ai-je besoin de le dire? soit bien inférieur à M. Lafaente comme écrivain et même comme artiste par la manière dont il groupe les faits.

(1) « Que les Espagnols depuis longtemps ignoroient la guerre et la politique ; qu'on devoit être sensible à leurs démonstrations d'attachement et de zèle, sans les croire suffisantes

pour soutenir un État • » l'incapacité des sujets pour le gouvernement. « Millot,

Mém. de Noailles, t. III, pag. 24, 25.

(2) c C'était un parti pris, comme l'observe Bonnac, de ne plus mettre le gouvernement entre leurs mains. On avoit trouvé parmi eux peu d'hommes capables des grands emplois : ceux à qui on les avoit confiés , malheureux ou infidèles, avoient inspiré de l'éloignement pour les autres. > Millot, Mém. de Noailles, t. III, pag. 81.

à diminuer l'autorité des ecclésiastiques. A peine les Français eurent-ils établi leur domination, qu'ils suggérèrent l'idée de pourvoir aux premiers besoins de l'État, en obligeant le clergé à abandonner une partie des richesses qu'il avait accumulées dans les églises (1). Louis XIY lui-même insista pour que le poste important de président de la Gastille ne fût pas confié à un ecclésiastique, parce que, dit-il, en Espagne les prêtres et les moines n'avaient déjà que trop de pouvoir (2). Orry, dont l'influence pendant plusieurs années fut immense, l'exerça dans le même sens. Il s'efforça de diminuer les immunités du clergé quant aux taxes et aussi quant à son exemption de toute juridiction laïque. Il s'opposa au privilège du sanctuaire ; il chercha à dépouiller l'Église du droit d'asile. Il alla jusqu'à attaquer l'inquisition et agit si puissamment sur l'esprit du roi, que Philippe fut sur le point de suspendre ce terrible tribunal et d'abolir l'office de grand inquisiteur (3). Il abandonna bientôt cette idée et il eut grand'raison ; car il n'est pas douteux que, si elle eût été mise à exécution, elle eût donné lieu à une révolution dans laquelle Philippe eût probablement perdu la couronne (4).

(4) En 4701 : t Les églises d'Espagne ont des richesses immenses en or et en argenterie qui augmentent tons les jonrs par le crédit des religieux, et cela rend l'espèce très rare dans le commerce. On propose d'obliger le clergé à Tendre une partie de cette argenterie. Ayant que de prendre ce parti, il en faùdroit bien examiner non seulement l'utilité, que l'on connoit , mais anssi les inconvéniens qu'un pareil ordre ponrroit produire. » Millot, Mém. de NoaiUeSj t. II, pag. 60.

(2) c II insistoit sur la nécessité de ne pas donner à un ecclésiastique ni à une créature du cardinal la présidence de Gastille, quand on rempliroit cette importante place; les prêtres et les moines n'avoient déjà que trop de pouvoir. » Millot, Mém. deNoailleSj t. II, pag. 77. Comparez pag. 74,72, une lettre de Lonville à Torçy datée du 5 août 4704.

(3) Coxe, Bourbon Kings of Spain, t. II, pag. 463-465; Mém. de Noailles, t. III, pag. 443.

(4) En 4744, Philippe V n'ayant pas eu le bénéfice d'une éducation espagnole, on jugea nécessaire de l'éclairer sur l'inquisition. On lui apprit donc que i la pureza de la religion Catôlica en estos reynos se debia à la vigilancia de la Inquisicion y sus ministros , todos

En pareil cas, la réaction se serait faite et l'Église en serait sortie plus forte que jamais. Cependant plusieurs choses se firent pour l'Espagne malgré les Espagnols eux-mêmes (i). En 4707, le clergé se vit forcé de céder comme contribua tion à l'État une petite part de ses énormes richesses, quoiqu'on voulût bien déguiser la taxe sous le titre d'emprunt (2). Dix ans plus tard, sous l'administration d'Albe»roni, on mit fin à cette hypocrisie, et le gouvernement ne se contenta pas de percevoir ce qu'on appelait alors « la taxe ecclésiastique, il fit mettre en prison ou exiler tous les prêtres qui refusaient de payer en se fondant sur les privilèges de leur ordre (3). C'était là une décision hardie à prendre en

justos, clémentes y circunspectos, no rigidos, violentos ni crueles, como por error ô malicia lus pintan oomnnmente los Franeeses. Y que la eonservacion de la monarquia depeadia eo gran parte de mantener ilibata la religion catôlica. » Ortiz, Compendio, t. VII, pag. 286. Bacallar (Gomentarios, t. II, pag. 423425) lait nn récit intéressant des attaques aux droits de l'Église, lesquels, dit-il (pag. 122), étaient « poco ajastados à la doctrina de los Santos Padres, à la Inmanidad de la Iglesia, y qne sonaban à heregia. ■ Il ajoute avec intention ( pag. 125) : « Los pneblos de Espana, qne son tan religlosos, y professan la mayor venera» cion à la Iglesia, creian qne esta se atrapellaba y huvo alguna interna inquietud no sin fomento de los adveivos al Rey, cuyo puro, y sincero corazon podia ser enga- Hado; pero no indncido à un eridente error contra los sagrados caoones,i etc. De pareils passages, tirés du dix-huitième siècle et venant du marquis de San Phelipe, ne sont pas de peu d'importance pour l'histoire espagnole.

(1) Dès le mois de mai 1702, Philippe V, dans une lettre à Louis XIV, se plaint de ce que les Espagnols lui font de l'opposition en toutes choses, c Je crois être obligé de tous dire que je m'aperçois de plus en plus du peu de xèle que les Espagnols ont pour mon service, dans les petites choses comme dans les grandes, et qu'ils s'opposent à tout ce que je désire. • Mil lot, Mém. de Noailles, t. II, pag. 136. Le dégoût qu'inspiraient aux Espagnols les réformes libérales préconisées par les Français alla en augmentant jusqu'en l'année 1709. « Se renovaron los antiguos odios entre las dos nationes,con tanto ardor, que deseaban las tropas Espanolas el haber de combatir con los Franeeses. ■ Bacallar, Comentarios, 1. 1, pag. 360.

(2) « L'opulence de l'Église devait évidemment fournir des secours à la patrie. Un emprunt de quatre millions, fait sur le clergé l'année précédente de 1707, avait cependant fort déplo au pape ou à ses ministres. » Millot, Mém. de Noailles, t. II» pag. 412.

(3) Il (Àlberoni) c continuée also the exaction of the ecclesiastical tax, in spite of the papal prohibitions, imprisoning or banishing the refractory priests who defended the privilèges of their order. • Coxe, Bourbon Kings ofSpain, t. U, pag. 288.

Espagne, et pas un Espagnol ne s'y fût hasardé. Mais Alberoni était étranger ; les traditions du pays ne lui étaient pas familières, et dans une autre circonstance mémorable il osa les braver. Le gouvernement de Madrid, agissant toujours dans un accord parfait avec l'opinion publique, s'était constamment refusé à traiter avec les infidèles : les infidèles, c'étaient tous les peuples dont les idées religieuses différaient des leurs. Il était arrivé que de semblables négociations n'avaient pu être évitées, mais on les avait entamées avec crainte et en tremblant que la foi immaculée des Espagnols ne se vît entachée par un trop grand contact avec les incroyants. Même en 1698, quand il fut évident pour tous que la monarchie était agonisante et que rien ne pouvait la sauver des étreintes de l'ennemi, le préjugé était si fort que les Espagnols refusèrent le secours que leur offraient les Hollandais parce que les Hollandais étaient des hérétiques. A cette époque la Hollande avait les relations les plus intimes avec l'Angleterre, qui avait intérêt à assurer l'indépendance de l'Espagne contre les machinations de la France. Le fait ne pouvait être mis en doute ; cependant les théologiens espagnols ayant été consultés sur cette proposition, déclarèrent qu'elle n'était pas admissible, parce qu'elle offrirait aux Hollandais des moyens pour propager leurs opinions religieuses, et qu'au point de vue religieux il valait mieux être vaincu par un ennemi catholique qu'être secouru par un ami protestant (1).

(1) Le 2 janvier 1698, Stanhope, ministre d'Angleterre à Madrid, écrit de cette capitale : i This coort is not at ail inclined to admit the offer of the Dutch troops to garrison their places in Flanders. They hâve consulted their theologians , who déclare against it as a matter of conscience, since it wonld give great opportunités to the spreadiog of heresy. They hâve not yet sent their answer ; but it is believed it will be in the négative, and that they will rather choose to lie at the mercy of the French, as being Catholics. > Manon, Spain under Charles II, pag. 98, 99.

Cependant si les Espagnols haïssaient les protestants, ils haïssaient plus encore les mahometans (1). Ils ne pouvaient oublier que les adeptes de cette croyance avaient autrefois conquis presque toute l'Espagne, et que pendant plusieurs siècles ils étaient restés .les maîtres des plus belles parties du pays. Ce souvenir fortifiait leur animosité religieuse et faisait d'eux les principaux soutiens de presque toutes les guerres contre les mahometans de la Turquie ou de l'Arabie (2). Mais Alberoni, comme étranger, était peu sensible à toutes ces considérations, et, à la grande stupéfaction de toute l'Espagne, se faisant une loi de la nécessité politique, il ne fit pas plus de cas des principes de l'Église que s'ils n'avaient jamais existé et il conclut une alliance avec les mahometans et leur fournit des armes et de l'argent (3). Il

(1) • Entre el catolicismo y las différentes seetas qne brotaron en las tmaginaciones 4e Cal vino y de Lutero podia mediar tolerancia, y aun transaction, si bien, corao dice un escritor politico , cnando se comienza à transigir sobre un prineipio, ese principio comienza à perdef sn imperio sobre las sociedades bnmanas. Pero entre el cristianismo de los Espanoles y el mahometismo de los Moriscos era imposible todo avenimiento. » Janer, Condition Social de los Moriscos. Madrid, 1857, pag . 113.

(2) Le marquis de San Phelipe, qui écrivit en 1725, dit : ■ Es ley fondamental de los Reyes Catholicos, nunca hacer la paz con los Mabometanos ; y esta guerra permanece desde 01 Rey Don Pelayo, por mas de siete siglos, sin bacer jamàs paces, ni tregaas coq ellos, como cada dia las hacen el Emperador, y otros Principes Calbolicos. » Bacallar, Comentarios de la Guerra de Espaiia, t. II, pag. 169. Dans Pour rage qui eat le plus d'influence et que produisit le règne de Philippe V, je trouve le passage instructif qui suit : « Aunque en los Puertos de las dilatadas Costas, que de Europa, Àsia y Àfrica bana el Mediterraneo, se bace comercio muy considérable, y util por diversas naciones, no podrà Espana tener gran parte en él, mientras se observare la maxima de hacer continua guerra â todos los Moros y Turcos, en cuyo dominio se hallan la mayor parte de aquellas Provincias; sin embargo de ser constante, que en esta guerra, aunque procedida de zelo chrisliano, es mayor el dafto que recibimos, que el que ocasionamos à los inficles (la manière dont l'esprit mercantile se montre ici est des plus curieuses) à lo menos de machos anos à esta parte, como lo he explicado en diversos capitulos. ■ Uztariz, Theorica y Practica de Comercio. Madrid, 1757, pag. 399. Cette édition est la troisième de ce livre qui, si l'on considère les circonstances dans lesquelles il fut écrit, est une œuvre remarquable.

(3) Comparez Coxe, Bourbon Kings ofSpain, 1719, pag. 119, 353, et Bacallar, Comentarios de la Guerra de Espaiia, t. II, pag. 168, 169. L'indignation que causa cette conduite peut facilement se comprendre, et Alberoni, se voyant en péril, profita du secret des

n'est que trop vrai qu'en agissant ainsi Alberoni se mit souvient en opposition avec le sentiment national et qu'il vécut pour se repentir de sa hardiesse. Mais il est vrai aussi que sa politique fut l'expression d'un grand mouvement séculier antithéologique qui se fit sentir dans toute l'Europe pendant le dix-huitième siècle. Ce mouvement eut son contrecoup sur le gouvernement espagnol, mais le peuple ne le sentit pas. C'est qu'à la tête du gouvernement, pendant un grand nombre d'années, s'étaient trouvés des étrangers ou bien des habitants du pays imbus de l'esprit étranger. Et c'est pourquoi aussi pendant la plus grande partie du dixhuitième siècle on voit les hommes politiques de l'Espagne former une classe à part, vivant, si je puis m'exprtmer ainsi, de ses seules ressources intellectuelles bien plus que les hommes politiques d'aucune autre nation à la même époque. Que ce fait indiquât un état maladif et prouvât que le progrès en -politique ne produit de bien réel qu'autant que le peuple le désire avant qu'il lui soit imposé, c'est ce qui sera admis par quiconque a compris les leçons que renferme l'histoire. Nous en verrons bientôt les résultats en Espagne. Mais il convient que je prouve encore par quelques exemples à quel point l'influence de l'Église avait abaissé l'esprit national et comment, en décourageant toute curiosité, en enchaînant toute liberté de la pensée, elle avait fini par réduire le pays à un tel état, que les facultés du peuple, rouillées par le dé-

Uêgdciations pour en nierune partie ou tout au moins pour nier les accusations formulées contre lui. Voyez sa lettre pleine d'indignation et cependant très prudente adressé** an pape dans Hxst. of Alberoni, 1719, pag. 124. Ortiz, qui éridemment n'avait pas cherché à se convaincre, est si mal informé, qu'il suppose que c'est là une malheureuse accusation contre Alberoni après sa chute. « Caïdo ya porentonces Alberoni de sa grandeza, expeiido ignominiosamente de Ëspana , y aun perseguido por el Rey en Italia, preso en Roma per ôrden del Papa, etc., no era dificil atribnirle culpas agenas ô no cometidas. > Note dans Ortix, Compendio, t. VU, pag. 321.

faut d'usage, étaient au dessous des services qu'on attendait d'elles, si bien que dans toutes les branches de la vie politique, de la philosophie spéculative et des arts industriels, on dut appeler des étrangers pour faire le travail que les Espagnols étaient devenus incapables de faire eux-mêmes.

L'ignorance dans laquelle la force de l'adversité avait fait tomber les Espagnols, et leur inactivité physique ou morale seraient incroyables si elles n'étaient attestées de toutes les façons et par un grand nombre de faits. Grammont, écrivant d'après sa connaissance personnelle de l'état de l'Espagne pendant la dernière moitié du dix-septième siècle, dit que non seulement les classes supérieures ne connaissent rien en fait de science ou de littérature, mais qu'elles ne savent presque rien des événements les plus ordinaires qui se sont passés dans leur propre pays. Les classes inférieures, ajoutet-il, sont également ignorantes et paresseuses; elles s'en rapportent aux étrangers pour faire la récolte de leur froment, de leurs foins et pour la construction de leurs maisons (\). Un autre observateur, qui a vécu dans la société

(1) • Leur paresse et l'ignorance non seulement df s arts et des sciences, mais quasi généralement de tout ce qui se passe hors de l'Espagne, et on peut dire même hors du lieu oà ils habitent, vont presque de pair et sont inconcevables. La pauvreté est grande parmi eux, ce qui provient de leur extrême paresse; car si nombre de nos Français n'aîloient faucher leurs foins, couper leurs blés et faire leurs briques, je crois qu'ils courroient fortune de se laisser mourir de faim et de se tenir sous des tentes pour ne se pas donner la peine de bâtir

des maisons. » « L'éducation de leurs enfans est semblable à celle qu'ils ont eue de

leurs pères, c'est à dire sans qu'ils apprennent ni sciences ni exercices, et je ne crois pas que parmi tous les grands que j'ay pratiqués il s'en trouvât un seul qui sût décliner son nom. » t Ils n'ont nulle curiosité de voir les pays étrangers, et encore moins de s'enquérir de ce qui s'y passe. • Mém. du maréchal te Grammont, t. II, pag. 77, 78, 82, 83, dans Collection des mémoires, par Petitot et Monmerqué,t. LVII. Voyez aussi Aarsensde Sommerdyck, Voyage d'Espagne. Paris, 1665, in-4% pag. 124. «La terre mesme n'y est pas toute cultivée par des gens du pays ; au temps du labourage, des semailles et de la récolte, i t leur v ient quantité de paysans du Béarn et d'autres endroits de France qui gagnent beaucoup d'argent pour mettre leurs bleds en terre et pour les recueillir. Les architectes et charpentiers y sont aussi pour la plupart eslrangers,qui se font payer au triple de ce qu'ils

de Madrid et qui la juge telle qu'elle existait eu l'année 1679, nous assure que des hommes occupant les positions les plus élevées, ne trouvaient pas nécessaire que leurs fils étudiassent, et queceux qui se destinaient à la carrière des armes ne pouvaient pas apprendre les mathématiques , car il n'y avait ni école où Ton pût les apprendre, ni maîtres pour les enseigner (1). Les livres étaient regardés comme tout à fait inutiles, à moins que ce ne fussent des livres de dévotion; personne n'en faisait collection, et jusqu'au dix-huitième siècle, Madrid ne posséda pas une seule bibliothèque publique (2). Cette même ignorance régnait dans les villes connues pour se dévouera renseignement. Salamanque était le siège de la plus ancienne et de la plus fameuse université d'Espagne, et c'est là, ou nulle part, qu'il faut chercher l'encouragement donné à la science (3). Eh bien, de Torres

gagneraient en leur pays. Dans Madrid on ne voit pas nn portenr d'eau qui ne soit estran^er, et la plupart des cordonniers et tailleurs le sont anssi. »

(1) «Mais anssi de quelle manière les élève-t-on? Ils n 'étudient point; on néglige de leur donner d'habiles précepteurs; dés qu'on les destine à l'épée, on ne se soucie pas qu'ils apprennent le latin ni l'histoire. On devroit au moins leur enseigner ce qui est de leur % mestier, les mathématiques, à faire des armes et à monter à cheval. Ils n'y pensent seulement pas. Il n'y a point ici d'académie ni de maîtres qui montrent ces sortes de choses. Les jeunes hommes passent le teins qu'ils derroient emploïer à s'instrnire dans une oisiveté pitoïable. • Lettre de Madrid, datée du 27 juin 1769, dans d'Aulnoy, Relation du voyage d'Espagne. Lyon, 1693, t. If, pag. 232, 233.

(2) « Madrid étant la capitale d'une monarchie aussi vaste, il n'y eut dans cette ville jusqu'à l'époque du régne de Philippe V aucune bibliothèque publique. » Sempere, de la Monarchie espagnole. Paris, 1826, t. II, pag. 79.

(3) L'université fut transférée de Palencia à Salamanque dans les premières années du treizième siècle. Forner, Oracion Apologética por la Espaila. Madrid, 1786, pag. 170. Elle était déià très prospère au commencement du quinzième siècle (Sempere, de la Momtrchie espagnole, 1. 1, pag. 65), et en 1535 on dit que c'était * a great university conteyning seven or eight thonsand students. » Voyez une lettre de John Mason, datée de Valladolid le 3 juillet 1535, dans Ellis, Original Letters. Lond., 1827, 2* série, t. II, pag. 56. Mais, comme tout ce qui valait quelque chose en Espagne, elle tomba au dix-septième siècle, et Monconys, qui l'examina en détail en 1688 et qui fait l'éloge de quelques-unes des dispositions encore en usage alors, ajoute : « Mais je suis aussi contraint de dire après tant de louanges, que les

qui cependant était Espagnol et qui fit son éducation à Salamanque, dans les premières années du dix-huitième siècle, déclare qu'il a suivi l'université pendant cinq ans, sans même se douter de l'existence des sciences mathématiques (1). Jusqu'en Tannée 1771 , cette même université se refusa publiquement à laisser enseigner les découvertes de Newton, donnant pour raisons que le système de Newton ne concordait pas avec la religion rêvé* lée, aussi bien que le système d'Aristote (2). Dans toute

écoliers qui étudient daoi cette université sont des vrais ignoras». » Les Voyage» de M. de Moncony8. Paris, 1695, 4* partie, t. V, pag. 22. Cette ignorance dont Blonconys non» donne plusieurs exemples très curieux n'empêche pas les écrivains espagnols de cette époque, et de bien longtemps encore après, de dire de l'université de Salamanca que c'est la plus grande institution de ce genre dans le monde entier. « La mayor del orbe, madré gloriosisima de todas las ciencias y de los mas véhémentes ingenios, que han ilustrado las edades.» Vida deCalderon de la Barca, pag. m,iv, réimprimée dans l'édition de Keil de Calderoo. Leipzig, 1827. Comparez Davila (Felipe Tercero, pag. 81) : iSalamanca madré de ciencias y letras. > Yanez (Mcmorias, pag. 228) : « Universidad insigne, y Officina de las bnenas Letras de Espana. • Baeallar (Comentarios, 1. 1, pag. 238) : t El emporîo de las ciencias. » Et Ximenez (Vida de Ribera, pag. 6) : Salamanea, cathedra uni versai de las Arles, y emporio de todas ciencias. ■

(1) « Says that after ne had been fi ve years in one of the schools of the University there, it vas by accident he learned the existence of mathematical sciences, t Ticknor, Hist. of

* Spanisn Literature, 1. 111, pag. 223. Un célèbre auteur espagnol se vante au dix-huitième siècle de l'ignorance de ses compatriotes dans les mathématiques, et trouve dans la négligence qu'ils mettent à s'instruire dans cette science la preuve de leur supériorité sur les autres peuples. • No so deie deslumbrar con los àsperos calcules é intrincadas demostraciones geometricas, con que, astuto ni entendimiento disimula el engano con los disfraces de la verdad. El uso de las matemàticas es la alquimia en la fcsica que da apariencias de oro à lo que no lo es. > Forner, Oracion Afohgética por la Espafta y su Mérito Literario. Madrid, 1786, pag. 38. Comparez sa notice méprisante (pag. 66) sur ees geos insignifiants qui « con titulo de filosofos han dado algun aumento à las matemàticas, > et sa comparaison (pag. 222) de Mercada avec Newton.

(2) « L'université de Salamanque, excitée par le conseil à réformer ses études en l'année 1771, lui répondit • qu'elle ne pouvait se séparer du péripatétisme, parce que tes systèmes de Newton, Gassendi et Descartes ne concordent pas autant avec les vérités révélées que ceux d'Aristote. îSempere, Monarchie espagnole, 1. 11, pag. 152. Cette réplique, dit M. Sempere (pag. 153) se trouve • dans la collection des ordonnances royales. > Dans les Letters from Spain by an Bnglish Oflicer. Lond», 1788, il est dit que dans toutes les universités espagnoles « Newton and modem phitosophy is still prohibited. Nothing can supplant Aristotle and the superstitions fatbers and doctors of the Chureh. »

l'Espagne on suivait le même programme d'études. Partout la science était méprisée, les recherches découragées. Feijoo qui, en dépit de sa superstition et d'une dose de servilité dont aucun Espagnol de cette époque ne pouvait se défendre, et<qui ebercha à éclairer ses compatriotes en matière de science, a laissé le souvenir de son opinion dans l'histoire, et il prétend que quiconque aura appris tout ce que Top enseignait de son temps sous le nom de philosophie, se trou* vera, pour récompense de tout son travail, plus ignorant quand il l'aura fini qu'en commençant (1). Et Ton ne peut douter qu'il ne fût dans le vrai. L'on ne peut douter qu'en Espagne plus un homme recevait l'enseignement donné, moins il savait. Car on lui apprenait que l'esprit de recherche était coupable, que l'intelligence doit être bridée, que la crédulité et l'obéissance sont les premiers attributs de l'homme. Le duc de Saint-Simon, ambassadeur de France à Madrid, en 1724 et 1722, résume ses observations en disant qu'en Espagne la science est un crime et l'ignorance une vertu (2), Cinquante ans plus tard, un homme d'une grande finesse d'esprit, frappé d'étonnement à la vue de l'état de l'esprit national, exprime son opinion daps une phrase aussi sentencieuse et presque aussi sévère. Cherchant une comparaison qui donne une idée de l'obscurantisme gé-

(1) On, comme il le dit loi-môme, ne savait que « very Utile more thao nothing. » « El que estndiô Logica, y Metaphysica, cou lo demàs que, debaxo del nombre de Philosofia, se ensena en las Escaelas, por bien que sepa todo, sabe muy poco mas que nada; pero suena mncho. Dicese, que es un gran Pbilosofo; y no es Philosofo grande, ni chico. » Feijoo, Theatro Critico Univwsal. Madrid, 1741, t. II, pag. 187, 5* édit.

(2) t La science est un crime, l'ignorance et la stupidité la première vertu. > Mém. dv> dm de Saint-Simon. Paris, 1840, t. XXXV, pag. 209. Ailleurs ( t. XXXVI, pag. 252) il dit : < Les jésuites savants partout et en tout genre de science, ce qui ne leur est pas même disputé par leurs ennemis, les jésuites, dis-je, sont ignorants en Espagne, mais d'une ignorance, à surprendre.»

néral, il dit avec emphase que l'éducation ordinaire d'un homme quelque peu comme il faut en Angleterre, constitue en Espagne ce qu'on appelle un savant (1).

Ceux qui savent ce qu'était l'éducation ordinaire d'un homme comme il faut en Angleterre il y a quatre-vingts ans, apprécieront la valeur de cette comparaison et comprendront à quel degré un pays devait être plongé dans l'ignorance, pour mériter qu'on lui jette pareille insulte au visage. On ne pouvait, en vérité, dans un tel état de choses, s'attendre à ce que les Espagnols fissent aucune de ces découvertes qui accélèrent la marche des nations ; ils ne voulaient même pas des découvertes des autres peuples et jetées par eux dans le droit commun. Un peuple qui se piquait par dessus tout d'être orthodoxe et royaliste, n'avait que faire de nouveautés pleines de dangers à leurs yeux, car c'étaient des innovations dans leurs opinions.

Les Espagnols désiraient marcher dans la voie de leurs ancêtres et ne pas voir la foi dans le passé brusquement troublée. Dans le monde inorganique, ils rejetaient dédaigneusement les magnifiques découvertes de Newton ; dans le monde organique, cent cinquante années après que Harvey l'avait démontrée, ils niaient encore la circulation du sang (2). Ces choses étaient nouvelles, il valait mieux

(1) tThe common éducation of an English gentleman would constitate a man oflearning hère; and, should he ùnderstand Greek, he would be quite a phenomenon. » Swinburne, TraveU through Spain in 1775 and 1776. Lond., 1787, t. II, pag. 212,213,2* édit.

(2) En 1787, Townsend , homme accompli qui voyageait en Espagne dans le bat unique d'étudier 1'é'at de la science et la condition économique du pays et qui, par des études préalables , se mit au niveau d'une pareille entreprise, dit : il hâve observed in gênerai, thaï the pbysicians with whom I bave had occasion to converse, are disciples of their favourite doctor Piquer, wbo denied or at Ieast doubted of the circulation of the blood. » Townsend, Journey through Spain. Lond., 1792* 2* édit., t. III, pag. 281. Cependant à cette époque les médecins espagnols commençaient à lire Hoffmann, Cullen et d'autres théoriciens hérétiques, dans les ouvrages desquels ils forent tout étonnés de voir que la circulation du

attendre, réfléchir, ne pas les accueillir avec trop de hâte! Par suite du même principe, quand dans l'année 1760, quelques hommes du gouvernement aux idées hardies proposèrent de faire nettoyer les rues de Madrid ; cette audace excita la colère générale. Ce ne fut pas seulement les gens du peuple qui exprimèrent hautement leur blâme, les gens qu'on qualifiait de bien élevés firent chorus avec eux. Le gouvernement en appela au corps médical, comme ayant la haute direction de la santé publique : le corps médical n'hésita pas à donner son opinion : il n'y avait pas lieu à enlever les immondices ; les déplacer, c'était faireune expérience dont il était impossible de calculer les conséquences. Leurs pères avaient bien vécu dans l'ordure, pourquoi n'y vivraient-ils pas, eux? Leurs pères étaient des hommes sages, qui savaient ce qu'ils faisaient. Les odeurs mêmes dont quelques personnes se plaignaient, étaient probablement très saines, car l'air étant vif et piquant, il était extrêmement probable que les mauvaises exhalaisons, en rendant l'atmosphère plus lourde, combattaient quelques-unes de ses propriétés malsaines. Donc les médecins de Madrid émirent l'opinion qu'il valait mieux laisser toutes choses comme leurs ancêtres les avaient laissées, et qu'on n'essayât, en aucune façon, de remuer les ordures qui étaient éparpillées de tous les côtés (1).

sang était un fait reconnu qui ne soulevait même plus nne question de doute. Mais le* étudiants devaient accepter de semblables faits de confiance: car, ajoute Townsend (pag. 283), • in their médical classes, they hâve no dissections. • Comparez Laborde, Spain. Lond., 1809, 1. 1, pag. 76; t. III, pag. 315, et Godoy, Memoirs. Lond., 4836, t. II, pag. 157. Godoy, en parlant des trois collèges de chirurgie de Madrid, de Barcelone et de Cadix, dit que jusque sous son administration, en 1793, ■ in the capital, even that of San Carlos had not a lecture room for practical instruction. » (1) Ce petit épisode est cité par Cabarrus dans son Elogio de Carlos III. Madrid, 1789,

in4% pag. xiv. • La salubridad del ayre , la limpieza y seguridad de las cal les. »

« Pero ? quien créera que este noble empeno produxo las mas vivas quejas : que se con-

Comment supposer, quand de semblables idées avaient cours sur la conservation de la santé (4), que Ton réussit dans le traitement appliqué aux maladies? La saignée et lea purgatifs étaient les seuls remèdes ordonnés par les médecins espagnols (2). Leur ignorance dans tout ce qui touchait

mortô el vulgo de todas clases; y que tuvo varias autondade* à sa fa?or la extrena doctrina de que los vapores mefiticos eran an correctivo saladable de la rigidez del climat • On trouvera d'amples détails dans l'histoire très détaillée d* Charles 111, récemment pubjièe pat M. Rio, dont je vais donner an oa deaz extraits : « Para la limpieza de las cal les poseia mayores 6 menores fondos el ayantamiento, y caando el Rey qniso potier la mano en este ramo de policf a, le preseataron dictamenes de médicos en que se defendia el absurde de se? elemento de salobridad la basura. > Rio, HUt. del Reinado de Carlos III. Madrid, 1856, t. IV, pag. 54. Voyez aussi 1. 1, pag. 267, 268, où l'on dit qne, quand le ministre Bsqailaehe persévéra dans ses efforts pour faire nettoyer les rues de Madrid , cent qui s'opposaient à cette mesure recherchèrent quelle était l'opinion de leurs pères à ce sujet. Ils trouvèrent « que le presentaron cierta originalisima consulta heeha por los medicos bajo el reiaado de uno de los Felipes de Austria, y reducida à demostrar que, siendo sumamente sutil el aire de la poblacion à causa de estar prôxima la sierra de Guadarrama, ocasionaria los mayores estragos si no se impregnara en los vapores de las inmundicias desparramadas por las ealles. » Nous savons par un autre témoignage que cette opinion était depuis longtemps celle des médecins de Madrid. Ce témoin, les Espagnols ne le connaissent point. Sir Richard Wynne,*qui visita cette capitale en 1623, décrit une coutume dégoûtante des habitants; il ajoute : « Being desirous to know why so beastly a custom is suffered, they say il's a thing prescribed by their physicians ; for they hold the air to be so piercing and subtle, that this kindof corrupting it with thèse ill vapoora keeps it in good temper. » The Aulobiograpkg and Correspondence ofSir Simonds D'Elues, éditée par J. 0. Halliwell. Lond., 1845, t. II, pag. 446.

(1) Trente ans plus tard on disait avec raison que < es menester deshacer lodo to oue h ha hecho, » et < confiar exclusivamente el precioso depôsito de la sanidad publica à las manos capaces de conservarlo y mejorarlo. t Carlos por el Conde de Cabarrus. Madrid, 1813, pag. 280. Ces lettres, quoique peu connues, renferment plusieurs faits intéressants écrits en 1792 et 1793. Voyez pag. 34 et le prologue, pag. i.

(2) On préférait la saignée. Voyez-en la preuve curieuse dansTownsend,/ourna^Arow0A Spain, en 1786 et 1787, t. Il, pag. 37-39. Townsend, qui s'entendait un peu en médecine, fut stupéfait de l'ignorance et de l'indifférence des médecins espagnols. cThe science and practice of médecine are at the lovrest ebb in Spain, but more especially in the Àsturias. i Comparez Sprengel, Hist. de la médecine. Paris, 1815, t. III, pag. 21, avee Winwood, Mêmeriais. Lond., 4725, in-fol., t. Il, pag. 219. La dernière citation renvoie à la « terrible purgtnj and ietting blood • auxquelles étaient exposés les Espagnols sous le règne de Philippe U|* Un autre auteur dit beaucoup plus tard que « la saignée leur est assez familière. Ils se la font faire hors du lit lorsque leurs forces le permettent, et ils en usent par précaution ; ils se font tirer du sang deux jours de suite du bras droit et du gauche, disant qu'il faut égaliser le sang. On peut juger par là si la circulation leur est connue. Voyages faits en Espagne, par M. M***. Amsterdam, 1700, pag. 112. Voyez encore Claire,

DE LA CIVILISATION EN ANGLETERRE. lit

aux fonctions les plus ordinaires du corps humain était des plus inconcevables et ne peut s'expliquer que par la supposition qu'en médecine, comme dans toutes les autres branches de la science, les Espagnols du dix-huitième siècle n'en savaient pas plus que leurs devanciers du seizième. Sous beaucoup de rapports ils en savaient moins peut-être, car leur mode de traitement était si violent que s'y soumettre pour quelque temps seulement c'était se condamner à une mort certaine (1). Leur propre roi, Philippe Y, n'osa jamais se mettre dans leurs mains, il préféra un médecin irlandais (2). Les Irlandais n'avaient pas grande réputation médicale/ mais tout était préférable à un docteur espagnol (3). Les arts ressortant de la science médicale et de la chirurgie étaient également arriérés. Les instruments étaient grossiers et les drogues mal préparées. La pharmacie était inconnue.

Letters coneeming the Spanish Nation. Lond., 1763, iu-4% pag. G5, et Spain by an American. Lond., 1831, t. II, pag. 321.

(1) En 1780, le pauvre Cumberiand fut aussi près qoe possible d'être tué en quelques jours par trois de leurs chirurgiens. Le plus dangereux de ces trois assaillants n'était cependant rien de moins que le« chief surgeon of the Guardes de corps, «qui, dit le malheureux patient, fut • sent to me by anthority. » Voyez Mem. of Richard Cumberland, written by himself. Lond., 1807, t. II, pag. 67, 68.

(2) Duclos dit de Philippe V : ■ Il étà*it fort attentif sur sa santé; son médecin , s'il eût été intrigant, aurait pu jouer un grand rôle. Hyghens, Irlandais qui occupait cette première place, fort éloigné de l'intrigue et de la cupidité, instruit dans son art, s'en occupait unique* ment. Après sa mort, la reine fît donner la place à Servi, son médecin particulier. » Duclos, Mémoires. Paris, 1791, 2* édit., t. II, pag. 200, 201. « Hyghens, premier médecin, était Irlandais. » Mém. du duc de Saint-Simon, édit. Paris, 1841, t. XXXVI, pag. 215.

(3) On ne pouvait fermer ses yeux à ce fait que les amis et les parents succombaient sous le traitement avec une telle rapidité, que la maladie était devenue synonyme de mort. Aussi, malgré l'antipathie que leur inspirait la nation française, ils avaient recours aux services de médecins français toutes les fois qu'ils le pouvaient. En 1707, la princesse des Urains écrit de Madrid à madame de Maintenon : i Les chirurgiens espagnols sont mésestimés même de ceux de leur nation. » Et dans une autre lettre : « Les Espagnols conviennent que les médecins français sont beaucoup plus savants que les leurs; ils s'en servent même très volontiers, mais ils sont persuadés que ceux de la faculté de Montpellier remportent sur les autres. ■ Lettres inédites de madame de Maintenon et de la princesse des Ursins, t. III, pag. 112; t. IV, pag. 90.

Les boutiques d'apothicaires des plus grandes villes tiraient leurs approvisionnements du dehors, et ce qu'on pouvait espérer de mieux dans les petites villes et dans les provinces éloignées de la capitale, c'est que les remèdes, tous de la plus mauvaise qualité, ne fussent au moins pas nuisibles. Au milieu du dix-huitième siècle, l'Espagne ne comptait pas un seul chimiste pratique. Gampomanes lui-même certifie que jusqu'en 1776 on ne put pas trouver dans tout le pays un seul homme capable de fabriquer les drogues les plus communes, telles que la magnésie, les sels de Glauber et les préparations de mercure et d'antimoine. Cet éminent homme d'État ajoute cependant qu'on est sur le point d'établir à Madrid un laboratoire de chimie, et quoique cette entreprise sans précédent dans le passé doive être regardée comme une nouveauté monstrueuse, il exprime la confiance qu'avec le temps elle aidera à combattre l'ignorance de ses compatriotes (1).

Tout ce qui pouvait être d'un usage pratique, tout ce qui secondait les efforts de la science venait de pays étrangers. Ensenada, le ministre bien connu de Ferdinand VI, fut

(1) Gampomanes (Apendice à la Education Popular. Madrid, 1776, t. III, pag. 74, 75), pariant d'an ouvrage sur la distillation, dit : ■ La tercera (parte) describe la preparacion de 108 producios quimicos sôlidos : esto es la preparacion de varias snstancias terreas , como argamasa, magnesia blanca, ojos de cangrejo, etc., la de varios sales, como sal de glanbero, amonîaco, cristal minerai, borax rftfenado, etc., y la del antimonio, mercurio, plomo, litargirio, etc., comunicando sobre todo io expresado varias noticias, que demuestran lo mucho que conducen a los progresos del arte, las observaciones del fisico reflexivo; unidas à la pràctica de un professor experimentado, este arte en todo su extension falta en Espana. Solo le tenemos para aguardientes, rosolis, y mistelas. La saludpublica es demasiado importante para depender de los estranos en casas esenciales; quando

no estimalase nuestra industria la manutencion de mucba familias. > « Gran parte

de estas cosas se introducen fnera, por no conocerse bien las operaciones quimicos. No son dificultosas en la execucion ; pero es necesario enseitarlas y conocer los instrumentas quesonaproposito. Un laboratorio quimico, que se va à establecer en Madrid, producira maestros para, las capitales del reyno. >

épouvanté de l'abrutissement de la nation dont il essaya, mais inutilement, de la relever. A la tête des affaires, au milieu du dix-huitième siècle, il reconnaît publiquement qu'il n'y a en Espagne aucun enseignement du droit public de la physique, de l'anatomie ou de la botanique. Ii dit encore qu'il n'existe point de bonnes canes d'Espagne et que personne ne sait comment en dresser une. Toutes leurs cartes viennent de France et de Hollande; elles sont, dit-il, très inexactes, mais comme les Espagnols sont incapables d'en faire, ils n'ont rien de mieux pour se guider. Il déclare qu'un pareil état est honteux car, continue-il, avec amertume, sans les Français ou les Hollandais aucun Espagnol ne pourrait avoir une idée de la position de sa ville natale, ni de la distance d'un endroit à un autre (4).

Le seul remède à tant de maux semblait être le secours fie l'étranger; et l'Espagne étant tombée sous la domination d'une dynastie étrangère, le secours était venu. Cervi établit

(1) «Sa ministro el célèbre Ensenada, que ténia grandes miras en todos los ramos de la administration pûblica, deseaba ardientemente mejorar la ensenanza, lamentândose del atraso en que esta se hallaba. « Es menester, decia hablando de las nniversidades, reglar ►ns câtedras, reformar las superfluas-y establecer las que f al tan con nue vas ordenanzas para asegurar el mejor método de estudios. No se que haya catedra alguna de derecho publico, de fisica esperimenlal, de analomia y botànica. No hay puntuales carias geograficas del reino y de sus provincias, ni quien las sepa grabar, ni tenemos otras que las imperfecta8 que vienen de Francia y Holanda. De esto proviene que igaoramos la verdadera situacion de los pueblos y sus distancias, que es una vergûenza. » Tapia, Civilizacion Espanola. Madrid, 1840, t. IV, pag. 268, 269. Voyez aussi Biografia de Ensenada, dans Navarrete, Coleccion de Opusculos. Madrid, 1848, t. II, pag. 21,22. « Le parecia vergonzoso que para conocer la situaciOD y distancias respeclivas de nueslros mismos pueblos y lugares, dependiésemos de los Franceses y Holandeses, quienes por sus mapas imperfeclas de la peninsula extraian de ella sumas considérables. » Quatre-vingt ans après que Ensenada s'est plaint en ces termes, un voyageur parcourant l'Espagne constate que « a décent map of any part, even of the country round the gâtes of tbe capital, cannot be fouDd. » Cook, Spain from 1829 to 1832. Lond., 1834, 1. 1, pag. 322. Comparez Notices of Geological Memoirs, pag. 1, à la fin de Quarterly Journal of the Geological Society. Lond., 1850, t. VI : « Even a good geographical map of the Peninsula does nol exist. >

les sociétés médicales de Madrid et de Séville ; Virgili fonda le collège de chirurgie à Cadix et Boroles mit tous ses efforts à propager chez les Espagnols l'étude de la minéralogie (1). On fit venir des professeurs de tous les pays; on s'adressa à Linné pour qu'il envoyât de la Suède quelqu'un qui pût donner une idée de la botanique aux étudiants en médecine (2). Plusieurs autres mesures de cette nature furent prises par le gouvernement dont les efforts infatigables mériteraient nos plus grands éloges si nous ne savions combien un gouvernement est impuissant à éclairer une nation et combien il est absolument essentiel que le désir de progresser vienne d'abord du peuple. Le progrès ne peut être réel s'il n'est spontané. Le mouvement pour être effectif doit venir du dedans non du dehors; il faut qu'il procède des casses générales agissant sur tout le pays et non de la seule volonté de quelques individus puissants. Pendant le dixhuitième siècle, tous les éléments de progrès furent prodigués aux Espagnols, mais les Espagnols ne voulaient point progresser (3). Ils étaient satisfaits d'eux-mêmes; ils ne doutaient point de la véracité de leurs opinions; ils étaient fiers du savoir dont ils avaient hérité, ils désiraient ne point le diminuer et ne point l'augmenter. Incapables de douter,

(1) H. Rio {Hist. del Reinado de Carlos 111, t. I,pag. 185) mentionne ce fait d'une façon très caractéristique : « Varios extranjeros disUaguidos hnllaron fralernidad entre {os Espailoles y correspondieron , hidalgamenle , al hospedaje : Cervi diô vida i las socledades médicas de Madrid 7 Serilla; Virgili al colegio de Girngia de Cadix ; qner trabajo *in descanso para que el jardin Botanico no fnera nn simple Ingar de recréa, sino principalmente de estadio ; Bowles comonicô grande impulse â la mineralogia, 1 etc.

(t) J'ai égaré les preuves à l'appui de ce fait, mais le lecteur peut compter sur son exactitude.

(3) Towosend (Journey through Spain in 1786 and 1787, t. II, pag. 275) dit : « Don Antonio Selano, professor of expérimental philosophy, merits attention for the clearoess and précision of his démonstrations ; bot nafortunately, although his lectures are deltrered gratis, such is the want of taste for science in Madrid, tbat nobody attends them. >

ils ne pouvaient avoir la volonté de chercher la vérité. Les vérités les plus nouvelles, les plus belles, transmises dans le flos magnifique langage, le plus compréhensible, ne produisaient aucun effet sur ces hommes dont l'esprit était endurci dans l'esclavage. Depuis le cinquième siècle, une succession tton interrompue d'événements, ramenant les mêmes coïncidences, avaient poussé le caractère national dans une direction particulière, et ni les hommes d'État, ni les rois, ni tes législateurs n'avaient pu quelque chose contre ce courant. Le dix-septième siècle avait cependant été pour tous le point culminant de l'échelle de progression. Dans ce siècle, fa nation espagnole tomba dans une léthargie dont elle n'est point revenue comme nation. Cette léthargie fut un sommeil de mort, non de repos. Ce fut un sommeil dans lequel, les facultés an lieu de reprendre des forces demeurèrent paralysées, et dans lequel aussi une torpeur froide universelle succéda à cette activité glorieuse, quoiqu'elle ne fût pas générale, qui avait acquis à l'Espagne un nom redoutable et lui assurait alors le respect de ses plus cruels ennemis.

Les beaux-arts mêmes dans lesquels l'Espagne excellait autrefois dégénéraient comme te reste, et, de l'aveu de leurs propres écrivains, au commencement du dix-huitième siècle ils étaient dans un état complet de décadence (1). Les arts qui assurent la sûreté d'un peuple étaient aussi tombés

(i) «La ignorancia reioante en los uilimos aflos del siglo XVII depravô en tal manera el ttuen gusto. que à principios del XVIII las artes se hallaban en la mas lastimosa decadentia. • Tapia, Civilizacion Espafiola. Madrid, 18*0, t. IV, pag. 346. Voyez aussi snr la décadence on plutôt sur la perte du goût, Velasquez, Origenes de la Pœsia Castellana. Mftlaga, 1754, in-4*. c Un siglo, corrompido , en 4ue las letras estaban abandonadas, y el buen gusto casi desterrado de toda la nation.* Pag. 70. « Al passo que la nation perdia el buen gusto , y las letras iban caminando a su total decadencia. » Pag. 107. » Los caminos por donde nvestros poetas en el siglo passado se apartaron del buen gusto en esta parte. Pag. 170.

que ceux qui contribuent aux plaisirs d'une nation. Il n'y avait pas un Espagnol qui sût construire un vaisseau, pas un qui sût le gréer quand il était construit, La conséquence naturelle de tous ces faits fut qu'à la fin du dix-septième, les quelques navires que possédait l'Espagne étaient si pourris que, dit un historien, c'est à peine s'ils pouvaient supporter le feu de leurs propres canons (1). En 1752, le gouvernement-ayant pris la détermination de rétablir la marine se trouva dans l'obligation d'envoyer en Angleterre pour avoir des charpentiers, et aussi des ouvriers pour faire les cordes et les voiles, car l'habileté des habitants du pays n'allait pas jusqu'à des industries si compliquées (2). C'est ainsi que les ministres de la couronne, dont le talent et l'énergie, relativement aux circonstances où les plaçait l'incapacité du peuple, étaient des plus remarquables, parvinrent à équiper une flotte supérieure à aucune de celles qu'avait vues l'Espagne depuis plus d'un siècle (3). Ils prirent aussi plusieurs autres mesures tendant à mettre la défense de la nation dans des conditions satisfaisantes, quoiqu'ils fussent obligés d'avoir recours à des étrangers. L'armée de terre et la marine étaient dans le plus complet désarroi; il fallut réorganiser ces deux services. La discipline de l'infanterie fut rétablie

(I) i Solo cnatro navios de linea y sois de poco porte dejaron los reyes de origen austriaco, y lodos tan podridos que apenas podian aguantar el fuego de sas propias baterias. * Rio, Uist. del Reinado de Carlos 111. Madrid, 1856, 1. 1, pag. 184.

• (2) c Se mandaron construir 12 navios à la vez , y se contrataron otros. Por medio de D. Jorge Juan se trajeron de Iuglaterra los mas habiles constructores y maestros para las f ibricas de jarcia, lona y otras. » Biografia de Ensenada, dans Na?arrete, CoUecciondé Opùsculos. Madrid, 1848, t. II, pag. 18. M. Rio, acceptant ces faits comme choses reçues, dit tranquillement : « 0. Jorge Juan fue à Londres para estudiar la construccion de navios. > JlisL del Reinado de Carlos 111. Madrid, 1856, t. IV, pag. 485.

(3) M. Lafuente dit que Eusenada était le sauveur el presque le créateur de la marine espagnole, c de la cual fué el rastaurador, y casi pudiera decirse el creador. > Lafuente, llist. de Espaila. Madrid, 1857, t. XIX, pag. 344.

par O'Reilly, Irlandais, à la surin tendance duquel furent confiées les écoles militaires d'Espagne (1). A Cadix, on fonda une grande école navale, mais à la tête de cette école fut placé le colonel Godia, officier français (2). L'artillerie était aussi devenue presque inutile; elle fut remontée par Maritz le Français, et Gonzala l'Italien rendit le même service aux arsenaux (3).

Les mines, qui sont une des plus grandes sources naturelles de la richesse de l'Espagne, avaient aussi souffert de l'ignorance et de l'apathie dans lesquelles la force des circonstances avait plongé le pays. Elles étaient ou complètement négligées, ou si elles étaient exploitées, c'était par des étrangers. Les célèbres mines de Cobalt, situées dans la vallée de Gistan, en Aragon, étaient entièrement aux mains des Allemands qui, durant la première moitié du dix-huitième siècle, en tirèrent d'immenses profits (4). De même les mines d'argent de Guadalcanal, les plus riches de l'Espagne furent entreprises par des étrangers et non par des

(1) c C'est par un Irlandais aussi, O'Reilly, que la discipline de l'infanterie esl réformée. » Bourgoing, Tableau de l'Espagne moderne, Paris, 1808, t. II, pag. 143. « Las Escuales militares del puerto de Santa Maria para la infanteria, que dirigio con tanto acierto el gênerai Ofarril bajo las ôrdones del con de O'Reilly. > Tapia, CivilizacionEspanolat. IV, pag. 128.

(2) c Vino à dirigir la academia de guardias marinas de Cadix. > Tapia, Civilizacion Espailola, t. IV, pag. 79. c Godin figuro como director del colegio de guardias marinas. » Rio, Hist. de Carlos III, 1. 1, pag. 186. Compares Biographie universelle. Paris, 1816, t. XVII, pag. 564.

(3) Voyez les remarques intéressantes dans Bourgoing, Tableau de l'Espagne moderne. Paris, 1808, t. II, pag. 96, 142. C'est donc avec toute raison que, quelques années plus tard, on reconnaît que a c'est à des étrangers que l'Espagne doit presque tous les plans, les réformes et les connaissance* dont elle a eu besoin. » Voyage en Espagne, par le marquis de Langh, 1785, t. II, pag. 159.

(4) «Como los del pais entendian poco de trabajar minas, tinieron de Alemania algunos

pràcticos para ensenarlos. c « Los Alemanes sacharon de dicba mina por largo

tiempo cosa de 500 à 600 quintales de cobalto al ano. » Bowles, Hist. Naturalde Espafia. Madrid, 1789, in-4% pag. 418, 419. Voyez aussi DU Ion, Spain. Dublin, 1781, pag. 227-229.

T IV. t

habitants du pays. Elles avaient été découvertes au seizième siècle, mais, comme tant d'autres choses importantes, elles avaient été oubliées pendant tout le dix-septième, et elles furent rouvertes par des aventuriers anglais; l'entreprise, les instruments, le capital et les mineurs mêmes, tout venait d'Angleterre (1). Une autre mine plus fameuse encore est celle d'Almaden dans la Manche qui donne du mercure de la plus fine qualité et à profusion. Ce métal, outre qu'il est indispensable dans plusieurs des arts les plus communs de la vie, avait une valeur particulière pour l'Espagne parce que, sans le mercure, For et l'argent du nouveau monde ne pouvaient être extraits de leur minerai. La nature a eu soin de préparer toutes les voies pour qu'il fût facile de le recueillir; le cinnabre y est d'une richesse extraordinaire. Il fut un temps où l'on tirait d'Almaden des quantités énormes de mercure; eh bien, malgré la demande qui allait toujours croissant des pays étrangers, la mine rendit moins pendant quelque temps. Le gouvernement espagnol s'inquiéta; il ne voulait pas qu'une source de richesses si importante fût tarie; il résolut de faire une enquête sur la manière dont la mine était exploitée ; et après avoir constaté qa'aucun Espagnol ne possédait les connaissances nécessaires pour une pareille enquête, les conseils de la couronne se virent obligés d'appeler des étrangers à leur aide. En 4752, un naturaliste irlandais, nommé Bowles, fut chargé de visiter Almaden et de rendre compte des causes de la di-

(1) t In 1728, a ne* adventurer undertook the work of opening the mines of Guadaleanâl.

This was Lady Mary Herbert , daaghter of tbe Marquis of P<rois. » c Lady Mary

departed from Madrid for Guadaleanâl, to which miners and eogines bad been sent front England at her expense, and at that of ber relation, M. Gage, who accompanied her, and of her father, the marquis. » Jacob , Historical Inquiry inlo the Production and Conêumption ofthe Precious Metals. Lond., 4831, t. ï, pag.278,279.

minution du rendement. II reconnut bientôt que les mineurs avaient contracté l'habitude de creuser les puits de la mine perpendiculairement, au lieu de suivre la direction de la veine (1). Un système aussi absurde expliquait suffisamment pourquoi elle ne rapportait plus rien, et Bowles expliqua que si l'on voulait les creuser obliquement, la mine redeviendrait sans doute productive. Le gouvernement tint compte de l'observation et donna des ordres en conséquence. Mais les mineurs tenaient trop à leurs vieilles habitudes pour s'y soumettre. Ils continuèrent de creuser les puits comme l'avaient fait leurs pères, parce que ce que leurs pères avaient fait devait être bien fait. Il fallut retirer la mine de leurs mains; mais l'Espagne ne pouvait fournir d'autres travailleurs et ou dut envoyer chercher des mineurs en Allemagne (2). A leur arrivée les choses changèrent de face; la mine, sous la haute direction d'un Irlandais, et creusée par des Allemands, fit de rapides progrès, et, malgré les désavantages contre lesquels des nouveaux venus ont toujours à lutter, la conséquence immédiate de ce changement Ait que le rendement du mercure fut doublé et que le prix 4e revient diminua en proportion (3).

(1) « Los mineros de Almaden nunca hicieron los socavones siguieodo la inclination de las betas, sino perpendiculares, y baxaban â ellos puestos en una especie de cubos atados desde arriba con cnerdas. De este mal metodo se origine todo al dèsôrden de la mina porque al paso que los operarios penetraban dentro de tierra , era forzosa que 8e apartasen de las betas y las perdiesen. «Bowles, Hist. Nat. de Espafla. Madrid, 1789, in-4% pag. 14

(2) « Fue mi proyecto bien recibido del ministerio, y habiendo hecfio venir minerçs Alemanes, le han exécuta do en gran parte con mncha habilidad. Los mineros Espanoles de Almaden son atrevidos y tienen robnstez, mana y penetrarion qnanta es menester, de soerte que con el Uempo serân excelentes mineros, puet no les falta otra cosa que la verdadera ciencia de la minas. » Bowles, Hist. natural de Espafia, pag. 46. La dernière partie de cette phrase indique le désir de faire accorder les intérêts de la vérité avec les exigences d*nn livre imprimé à l'imprimerie royale de Madrid et approuvé par les autorités espagnoles.

(3) • Encargado por el gobierno el laborioso extrangero Bowles de proponer los medios

Tant d'ignorance pesant sur tonte la nation et Rappliquant à toutes les choses de la vie est à peine concevable quand on considère les immenses avantages que les Espagnols avaient possédés jadis. Ce fait est plus frappant encore quand on le met en regard de l'habileté du gouvernement qui, pendant plus de quatre-vingts ans, ne cessa de travailler à améliorer la condition du pays. Dans les premières années du dix-huitième siècle, Ripperda établit une grande manufacture de laine à Ségovie, ville autrefois prospère et industrieuse. Mais les procédés de fabrication les plus ordinaires étaient oubliés, et il fut obligé d'appeler de Hollande des ouvriers fabricants pour enseigner aux Espagnols à tisser la laine, art dans lequel, en de meilleurs jours, nul ne les avait égalés (1). En 1757, Wall, qui était alors ministre, construisit sur une plus grande échelle une manufacture analogue à Guadalajara dans la nouvelle Castille. Mais quelque chose se dérangea dans la machine, et comme les Espagnols ne savaient rien, et tenaient fort peu à savoir quelque chose en quoi que ce fût, on fut obligé de faire venir d'Angleterre un ouvrier pour l'arranger (2). Enfin, les conseillers de Charles III, désespérant d'exciter le peuple au travail par les moyens ordinaires, s'avisèrent d'un expédient

r onvenieates para booeflciar coq mas acierto las famosas minas de axogue del Al m ad en descnbriô algonos nuevos procedimientos por medio de los cnales casi se dnplicaron loi productos de aqnellas, y bajô nna mitad el precio de los axogues. > Tapia, Civilizacion Esparwla, t. IV, pag. 117.

(1) Hem. of Ripperda. Lond., 1740, 2-édit., pag. 23, 62,91, 104. « A ship arrived ai Cadii with fifty manufacturera on board , whom tbe Baron de Ripperda bad drawn togeiber in

Holland. > « The new manufactures atSego?ia, which, thoogh at Ibis time wholly

managed by foreigners, be wished, in tbe next âge, mighl be carried on by the Spaniards t hemselves, and by tbem only. »

*(1) « Tbe minister, Wall, an irishman, conlrived to decoy over one Thomas Bevan, from Melksham, in Wiltshire, to set tbe macbinery and matters to rigbts. * Ford, Spain. Lond., 1847, pag. 5».

plus simple : ils invitèrent des milliers d'artisans à venir s'établir en Espagne, comptant que leur exemple et leur invasion inattendue réveillerait la nation de son engourdissement (1). Tout fut inutile; l'esprit du pays était mort ; rien ne pouvait le rappeler à la vie. Au nombre des essais qui furent tentés, il faut citer la création d'une banque nationale; c'était une idée que caressaient les politiques; ils attendaient un grand bien de cette institution qui étendrait le crédit et ferait des avances aux personnes engagées dans les affaires. Ce projet fut mis à exécution, mais il n'atteignit pas le but qu'on se proposait. Quand un peuple n'est pas entreprenant, rien ne peut faire qu'il le devienne. Une grande banque dans un pays comme l'Espagne, c'était une création exotique qui pouvait y vivre par artifice, mais que la nature du sol ne pouvait faire prospérer. Aussi fut-elle étrangère dans son origine et dans son achèvement, car ce fut le Hollandais Ripperda (2) qui la proposa et c'est au Français Cabarrus qu'elle dut son organisation définitive (3).

La même loi dominait toute chose. Dans la diplomatie, les hommes les plus capables n'étaient pas les Espagnols, c'étaient

(1) t Ademas de la invitacion que se hizo à millares de operarios extrangeros para venir à establecerse en Espana, » etc. Tapia, Civilizacion Espailola, t. IV, pag. 112, 113 En 1768, Harris, qui fit la route de Pampelone à Madrid, écrit : 1 1 did not observe a dozen men either at piough or any other kind of labour on the road. » Diaries and Correspondance of James Harris, earl of Malmesbury. Lond., 1844, 1. 1, pag. 38.

(2) « A national bank, a design onginally snggested by Ripperda. » Coxe, Bourbon Kings ofSpain, t. V, pag. 202.

(3) Boargoing, ignorant que la priorité avait été pour Ripperda, dit (Tableau de l'Espagne moderne, t. II, pag. 49) :t L'idée de la banque nationale fut donnée au gouvernement par un banquier français, M. Cabarrus. » Comparez Rio, Hist. del Reinado de Carlos III, t. IV, pag. 122, 123 : • Banco nacional de San Carlos; propusolo Cabarrus, apoyôlo Floridablanca, y sancionôlo el soberano por Real cedula de 2 de Junio de 1782. » Voilà qui sonne bien , mais la catastrophe inévitable suivit bientôt. « Charles IV, > dit le prince de la Paix, « had just ascended the throne; the bank of San Carlos was rapidly falling, and on the verge of bank ruptey. » Godoy, Memoirs. Lond , 1836, 1. 1, pag. 124.

des étrangers; et, pendant tout le dix-huitième siècle, nous voyons souvent se renouveler ce fait étrange, que l'Espagne est représentée par des ambassadeurs français, italiens et même irlandais (1). Rien n'était indigène; l'Espagne ne faisait rien par elle-même. Philippe Y, qui régna de 1700 à 1746 et fut investi d'un pouvoir immense, ne cessa de s'attacher aux idées de son pays natal : il fut Français jusqu'à son dernier jour. Durant les trente années qui suivirent sa mort, les trois noms les plus marquants dans la politique es* pagnole furent Wall, né en France de parents irlandais (2) ; Grimaldi, natif de Genève (5) et Esquilache, natif de Si-

(1) < A Londres, à Stockholm, à Paris, à Vienne et à Venise, le souverain est représenté par des étrangers. Le prince de Massarano, Italien, ambassadeur en Angleterre; le comte de Lacy, Irlandais, ministre à Stockholm ; le marquis de Grimaldi, ambassadeur en Franc* avant de parvenir au ministère; le marquis de Sqailaci, ambassadeur à Venise après sa retraite du ministère. Bourgoing, Tableau de l'Espagne, t. II, pag. 142, 143. Rajouterai que sous le règne de Philippe V, un Italien, le marquis de Beretti Landi, représentait l'Espagne en Suisse et qu'ensuite il la représenta à La Haye (Ripperda, Memoirs, 1740, pag. 37, 38), et qu'un peu avant ou même en 1779, Lancy remplit le même poste à Saint- Pétersbourg. Malmesbury, Diaries and Correspondance, 1844, 1. 1, pag. 261. De même aussi Rio (HisC. de Carlos III, 1. 1, pag. 288,289) dit des négociations importantes qui eurent lieu en 1761 entre l'Espagne, l'Angleterre et la France : c Yasf de las negociaciones en que Luis XV trataba de enredar à Carlos III quedaron absolutamente excinidos los Espanoles, como que por una parte las iban à seguir el dnque deChoiseul y el marques de Ossun , Franceses , y por otra el Irlandés D. Ricardo Wall , y el Genovés marques de Grimaldi. • Vers le même temps Clarke écrit dans ses Letters concerning the Spanish Nation. Lond., 1763, in-4% pag. 331 : • S pain bas, for many years past, been under the direction of foreign ministers. Whelher this hathbeen owiog topant of capacity in the natives, or disinclination in the sovereign,I will not take upon me to say; snch as it is, the native nobility lament it as a great calamity. ■

(2) Lord Stanhope, qui est en général bien informé sur les affaires d'Espagne, dit que Wall était • a native of Ireland. » Manon, Hist. of England. Lond., 1853, 3* édil., t. IV, pag. 182. Hais dans les Mém. de NoaiUes ( édit. Paris, 1829, t. IV, pag. 47 ) on le dit * Irlandais d'origine, né en France. » Voyez aussi Biografia deEnsenada, dans Navarrete, Opûsculos. Madrid, 1848, t. II, pag. 26 : t D. Ricardo Wall, Irlandés de origen, nacido en Francia. > Swinburn , qui le connaissait personnellement et qui a donné de lui quelques particularités, ne dit pas où il naquit. Swinburn, Travels through Spain. Lond., 1787, 2- édit., 1. 1, pag. 314-318.

(3) • A Genoese, and a créature of France, i Dunham, Hist . of Spain, t. V, pag. 170.

cile (1). Esquilache administra les finances pendant plusieurs années ; et après avoir possédé la confiance de Charles III à un degré bien rare pour un ministre, il ne fut remercié qu'en 1766, et pour céder aux mécontentements qu'avaient soulevés dans le peuple les innovations hardies de cet étranger (2). Wall,- horçme bien plus remarquable encore, fut, à défaut de bon diplomate espagnol, envoyé extraordinaire à Londres en 1747. Il y exerça une grande influence dans les affaires d'État, puis il fut placé à la tête des affaires en 1754 et fut tout- puissant jusqu'en 1763 (3). Quand cet éminent Irlandais abandonna sa position, Grimaldi, le Génois, lui succéda; il gouverna l'Espagne de 1763 à 1777, et pendant ce temps fut tout dévoué à la politique française (4). Son protecteur principal, Choiseul, l'avait pénétré de ses propres idées; c'est par ses conseils que Grimaldi se laissait surtout guider (5). Aussi Choiseul, qui était alors premier ministre en France, avait-il l'habitude de se vanter, non sans exagé-

(1) « Era Siciliano. • Rio, Hist. del Reinado de Carlos 111, t. 1, pag. 244.

(2) Le récit le plus complet de sa démission est donné par M. Rio dans le premier chapitre da second volume de son Hist. del Reinado de Carlos 111 j qu'il faut cependant comparer avec Coxe, Bourbon Kings ofSpain, t. IV, pag. 340-346. Coxe écrit Squilaci, mais j'adopte l'orthographe des écrivains espagnols qui écrivent Esquilache. Son influence sur le roi était si grande que, selon Coxe (t. IV, pag. 347), Charles III « publicly said that, « if he was reduced to a morsel of bread he would divide it with Squilaci. »

(3) Coxe, Kings of Spain, t. IV, pag. 15, 135; Rio, Hist. de Carlos III, 1. 1, pag. 141, 247, 400, 401 ; Navarrete, Biografia de Ensenada, pag. 26, 28.

(4) Il se démit de ses fonctions en 1776, mais il garda son poste jusqu'à l'arrivée de son successeur Florida Blanca en 1777, Rio, hist. de Carlos III, t. III, pag. 171, 174. Se repartant à sa nomination en 1763, M. Rio fait observer (t. I, pag. 402) : a De que Grimaldi creciera en fortuna se pudo congratular no Roma, sino Francia. • En 1770, Harris, le diplomate, alors en Espagne, écrit : « His doctrine is absolntely french ; guided in every thing by the French closet, » etc. Malmeshury, Diaries and Correspondance. Lond., 1844, 1. 1, pag. 56.

(5) i Guided in his opérations by the counsels of Choiseul. • Coxe , Bourbon Kings ùf Spain, t. IV, pag. 339. t The prosecution of the schemes which he had concerted with Choiseul. > Pag. 373. t His friend and patron. » Pag. 391, et t. V, pag. 6.

ration sans doute, mais aussi avec assez de vérité de ce que son influence était encore plus grande à Madrid qu'à Versailles (1).

Peut-être pourra-t-on contester ce fait, mais ce qui est certain, c'est qu'il n'y avait pas plus de quatre ans que Grimaldi était à la têle des affaires lorsque l'ascendant de la France se manifesta d'une façon bien remarquable. Choiseul qui haïssait les jésuites et venait de les faire expulser de France, voulut aussi les faire expulser d'Espagne (2). L'exécution de ce projet fut confié à Aranda, Espagnol de naissance, mais dont l'esprit avait été cultivé en France et qui avait puisé dans la société de Paris une haine des plus fortes contre toutes les formes du pouvoir ecclésiastique (3). Ce projet préparé secrètement futhabilementmené (4). En 1767,

(1) a Personne n'ignorait le crédit prodigieux que M. Choisenl avait sur le roi d'Espagne dont il se vantait lui-même, an point que je lai ai on! dire qu'il était plus sûr de sa prépondérance dans le cabinet de Madrid que dans celui de Versailles. » Mém. du baron de Besenval, écrits par lui-même. Paris, 1805, t. II, pag. 14, 15.

(2) M. Muriel (Gobierno del Rey Don Carlos III. Madrid, 1839, pag. 44, 45) dit de leur expulsion de l'Espagne : a Este acto de violencia hecho meramente por complacer al duque de Choisenl, ministro de Franciay protector del partido filosôfico.» Voyez aussi Crétineau- Joly ,Hist. de la compagnie de Jésus. Paris, 1845, t. V, pag. 291 ; Georgel, Mém. pour servir à l*hi8loire des événements depuis 1760. Paris, 1817, 1. 1, pag. 95.

(3) L'archidiacre Coxe, avec le ton que l'on prend volontiers dans sa profession, dit d' Aranda : a In France he had acqnired the grâces of polisbed society, and imbibed thaï freedom of sentiment which then began to be fashionable, and hassince been carried to such a dangerous excess. > Cox«, Bourbon Kings of Spain, t. IV, pag. 401 Son grand ennemi, le prince de la Paix, avec le désir de se montrer sévère, fait son éloge sans le vouloir et dit qu'il était a connected with tbe most distinguished literary Frenchmen of tbe middle of the last century , » et qu'il était a divested of religions préjudices , though swayed by philosophical enthusiasm. * Godoy, Memoirs. Lond., 1836, 1. 1, pag. 319. La prévention de quelques hommes a parfois un grand prix. Le prince ajoute qu'Aranda < conld only lay claim to the inferior merit of a sectarian attachaient. > II oublie qu'en Espagne toute personne éclairée doit nécessairement faire partie d'nne secte peu nombreuse.

(4) Cabarrus {Elogio de Carlos 111. Madrid, 1789, in-4% pag. rnv) dit avec malice : a El acierto de la execncion que correspondiô al pulso y prudencia con que se habia deliberado esta providencia importante, pasarà & la ultima posteridad. >

le gouvernement espagnol, sans vouloir entendre ce que les jésuites pouvaient dire pour leur défense et, à vrai dire, sans le moindre avertissement, leur signifia tout d'un coup leur expulsion. Ils furent chassés du pays où ils étaient nés, qu'ils chérissaient depuis si longtemps, avec une animosité telle que non seulement leurs richesses furent confisquées, et qu'ils furent réduits à là portion congrue, mais on les avertit que s'ils publiaient la moindre justification en leur faveur, le peu qu'on leur laissait leur serait retiré. En même temps on déclarait que quiconque prendrait la liberté d'écrire sur les jésuites, s'il était sujet espagnol, serait condamné à mort comme coupable de haute trahison (1).

Tant d'audace de la part du gouvernement (2) fit trembler l'inquisition elle-même. Ce tribunal, jadis tout-puissant, maintenant menacé et soupçonné par les autorités civiles, devint plus circonspect dans ses actes, et plus indulgent visà-vis des hérétiques. Au lieu d'extirper les infidèles par centaines et par milliers, il en fut réduit à de tels embarras que, de 1746 à 1759, il ne put brûler que dix personnes; et seu-

(1) Coxe, Bourbon Kings of Spain, t. IV, pag. 362. M. Rio, dans le second volome de ion Histoire de Char les 11 7 (Madrid, 1856) a fait nn récit très peu philosophique et guère pins exact de l'expulsion des jésuites qu'il ne considère qu'au point de rue espagnol, oubliant que ce fait était le résultat d'un mouvement européen à la tête duquel la France s'était placée. Il nie l'influence de Choiseui ( pag. 125), trouve à redire aux assertions parfaitement exactes de Coxe, et finit par attribuer ce grand événement à des causes n'existant que dans la péninsule. « De ser los jesuitas adversarios del regalismo emanô su ruina en Espana , cuando triunfaban las opiniones sostenidas con herôico teson desde mucho ànles por doctisimos jurisconsultes. » Pag. 519.

(2) Un des plus récents historiens des jésuites remarque avec indignation - « Depuis deux cent vingt ans les jésuites vivent et prêchent en Espagne. Ils sont comblés de bienfaits par des monarques dont ils étendent la souveraineté. Le clergé et les masses acceptent avec bonheur leur intervention. Tout à coup l'Ordre se voit déclaré coupable d'un crime de lèse-majesté, d'un attentat public que personne ne peut spécifier. La sentence prononce la peine sans énoncer le délit. » Crétineau-Joly, Hist. de la compagnie de Jésus. Paris, 1845, t. V, pag. «95.

leroeot quatre de 1759 à 1788 (1). Cette diminution extraordinaire pendant la dernière période fut due en partie à la grande influence d'Àranda, l'ami des encyclopédistes et d'autres sceptiques français. Cet homme remarquable fut président de la Castille jusqu'en 1773 (2), et ce fut lui qui défendit à l'inquisition de s'immiscer dans les tribunaux civils (5). Il forma aussi le projet d'abolir entièrement cette institution; mais son plan échoua parce que ses amis de Paris, auxquels il l'avait confié, le rendirent public prématurément (4). Néanmoins son influence fut si grande» qu'après l'année 1781 aucun hérétique ne fut condamné au bûcher; l'inquisition craignant trop le gouvernement pour rien faire qui pût compromettre l'existence de la sainte institution^).

(1) Dunham, Hist. ofSpain, t. V, pag. 285, dans laquelle les faits sont bien groupés. Ua «xcellent ouvrage (Hist. of the Inquisition) par Llorente n'est pas assez exact; mais c'est un livre honnête, ce qui est surprenant.

(2) Rio, Hist. de Carlos III, t. III, pag. 103-107, qui peut être comparée à la description de Coxe, qui tira ses renseignements d'un ami, d'Aranda. Coxe, Bourbon Kings ofSpain, t. IV, pag. 401-415. Une bonne biographie d'Aranda serait très intéressante. Celle qie donne Ta Biographie universelle est trop courte et mal écrite.

(3) Coxe, Bourbon Kings ofSpain, t. IV, pag. 407.

(4) « When at Paris, in 1786, 1 received the following anecdote from a person connectai with the encyclopedists. During his résidence in that capital , d'Aranda had frequently testified to the 1 itéra ti with whom he associated, his resolution to obtain the abolition of the Inquisition, should he ever be called to power. His appointment was, therefore, exultingly hailod by the party, particularly by d'Alembert; and he had scarcely begun his reforma before an article vas inserted in the Eocyclopaedia, then printing,in which this eventwas oonfldently anticipated , from the libéral principles of the minister. D'Aranda vas struclt on reading this article, and said : t This imprudent disclosure will taise such a ferment agaiost me, that my plans will be foiled. > He was not mistaken in his conjecture. > Coxe* Bourbon Kings ofSpain, t. IV, pag. 408.

(5) Même le cas en 1781 paraît avoir été pour sorcellerie plutôt que pour hérésie. « La dernière victime qui périt dans les flammes fut une béate; on la brûla à Séville, le 7 novembre 1781 , comme ayant fait un pacte et entretenu un commerce charnel avec le démon , et pour avoir été impénitente négative. Elle eût pu éviter la mort en s'avouant coupable du crime dont on l'accusait. » Llorente. Hist. de l'inquisition d'Espagne. Paris, 1818, t. IV, pag. 970. Vers cette époque la torture commence à être abandonnée en Espagne. Voyes une note intéressante dans Johnston , Institutes of the Civil Law of Spain. Lond., 18», pag. 363.

En 1777, Grimaldi, l'un des principaux partisans de la politique antithéologique introduite en Espagne par la France, cessa d'être ministre ; mais son successeur fut FIorida Blanca, qui était sa créature et auquel il légua sa politique en même temps que son autorité (1). Les affaires politiques continuèrent donc à progresser dans la même direction. Sous le nouveau ministre aussi bien que sous ses prédécesseurs, le gouvernement se montra aussi résolu à affaiblir l'autorité de l'Église et à revendiquer les droits des laïques. Il subordonna en toute chose les intérêts ecclésiastiques aux intérêts séculiers. Nous pourrions en donner de nombreux exemples; mais il y eh a un qui est trop important pour le passer sous silence. Nous avons vu qu'au commencement du dix-huitième siècle, Àlberoni, lorsqu'il était à la tête des affaires, fut accusé de ce qu'on considérait en Espagne comme un crime énorme : d'avoir fait alliance avec les mahométans; et il est évident que ce fut là une des causes de sa chute, car on pensait alors que nul avantage temporel ne pouvait justifier un traité d'union , ni même un traité de paix entre une nation chrétienne et une nation d'infidèles (2). Mais le gouvernement espagnol qui, grâce aux causes que j'ai exposées, était bien plus avancé que l'Espagne elle-même, devenait peu à peu plus audacieux et plus disposé à imposer au pays ses idées de progrès.

(i) ■ Menesteres decir que el marqués de Grimaldi cayô venciendo à sus enemigos, pues, Yéjos de legarles el poder, à que aspiraban con anhelo, trasmitiôlo à nna de sas màs légitimas hechuras ; que lai era y por tal se reconoçia el conde de Floridablanca. > Rio, Hist. lUd Reinado de Carlos ///, t. III, pag. t5i, 151

(S) En 1690, on disait que « since the expulsion of the Moors, > un roi d'Espagne n'avait jamais envoyé un ambassadeur à un prince mahométan. Voyez Manon , Spain under Charles II, pag 5. Cette année-là un ambassadeur fut envoyé au Maroc; mais ce fut seulement pour traiter du rachat des prisonniers, et certainement sans la moindre intention de conclure un traité de paix.

Mais l'esprit du peuple n'était pas encore capable de les comprendre. Il en résulta qu'en 1782 Florida Blanca conclut avec la Turquie un traité qui mit fin à la guerre religieuse. Cette mesure frappa d'étonnement les autres puissances européennes qui pouvaient à peine croire que les Espagnols fussent disposés à cesser les efforts qu'ils avaient faits si longtemps pour extirper les infidèles (2). xMais l'Europe était à peine remise de sa surprise, lorsque se passèrent d'autres événements du même genre et tout aussi foudroyants. En 1784, l'Espagne signa un traité de paix avec Tripoli, et en 1785 avec Alger (2). Ces traités étaient à peine ratifiés, qu'un autre fut conclu avec Tunis en 1786 (2). De sorte que le peuple espagnol, à sa grande surprise, se trouva en paix avec des nations qu'il avait abhorrées pendant plus de dix siècles, et que tout gouvernement chrétien devait, dans l'opinion de l'Église espagnole, combattre sans relâche et extirper, s'il le pouvait.

Laissant de côté pour un moment les conséquences éloignées et intellectuelles de ces transactions, on ne peut douter que leurs conséquences immédiates et matérielles n'aient été très salutaires, bien qu'elles ne produisissent aucun avan-

(i) • The other European courts, with surprise and regret, witnessed the conclusion of a treaty which terminated the political and religions rivalry so long sobsisting between Spain and the Porte.» Coxe, Bourbon Kings of Spain, t. V, pag. 152, 153. « Un« des maximes de la politique espagnole avait été celle de maintenir nne guerre perpétuelle contre les mahométans, même après la conquête de Grenade. Ni les pertes incalculables éprouvées par suite de ce système, ni l'exemple de la France et d'autres puissances catholiques qui ne se faisaient point scrupule d'être en paix avec les Turcs, n'avaient suffi pour détromper l'Espagne sur l'inconvenance d'une telle politique. Le génie éclairé de Charles III corrigea un préjugé aussi dangereux ; dicta la paix avec les empereurs de Turquie et d'autres potentats mahométans ; délivra ses sujets de la terrible piraterie des corsaires, et ouvrit à leur commerce de nouvelles voies pour spéculer avec de plus grands avantages.» Sempere, la Monarchie espagnole, t. II, pag. 160.

(î) Rio, Hist. del Reinado de Carlos 111, t. IV, pag. 1143.

(3) Idem, ibid., t. IV, pag. 16, 17.

tage durable, ainsi que nous le verrons présentement, parce qu'elles étaient arrêtées par l'opération défavorable de causes plus puissantes et plus générales. On doit pourtant reconnaître que les résultats directs furent extrêmement avantageux ; et ceux qui ne prennent qu'une vue étroite des choses humaines, auraient bien pu supposer que ces avantages seraient permanents. La ligne immense de côtes qui s'étend depuis les royaumes de Fez et du Maroc, jusqu'à l'extrémité de l'empire turc, ne pouvait plus vomir ces innombrables pirates qui jusqu'alors avaient balayé les mers, capturé les vaisseaux espagnols, et fait esclaves les sujets de l'Espagne. Autrefois, on payait annuellement des sommes immenses pour rançonner ces malheureux prisonniers (1); tous ces maux n'existaient plus maintenant. En outre, le commerce de l'Espagne prenait un grand essor ; de nouveaux marchés se trouvaient ouverts, et ses navires pouvaient se montrer sans danger dans les riches contrées du Levant. Ceci accrût ses richesses, qui furent également augmentées par une autre circonstance, qui fut le résultat de ces événements. En effet, les parties les plus fertiles de l'Espagne sont celles qui sont baignées par la Méditerranée, et pendant des siècles elles avaient été la proie des corsaires mahométans qui, dé-

(1) « Ha sido notable el numéro de eau ti vos, que los piratas de Berberia hao hecho sobre nuestras costas por très centurias. En el siglo pasado se solian calcnlar existentes à la vez en Argel, treinta mil personas espanolas. Su rescale à razon de mil pesos por cada persona â lo menosj ascendia & 30 millones de pesos. > Campomanes, Apendice à la Education Popular. Madrid, 1775, 1. 1, pag. 373. Relativement aux précautions qu'il fallait prendre pour défendre les côtes de l'Espagne contre les corsaires, voyez Uztariz, Theoricay Practica de Comercio. Madrid, 1757, in-fol., pag. 172, 173, 8226-226, et Lafuen te t HisL de Espafla. Madrid, 1855, t. XV, pag. 476. Vers le milieu du dix huitième siècle, il fallait avoir des troupes pour surveiller constamment les côtes de l'Espagne sur la Méditerranée, t in order to give the alarm upon the appearance of the enemy. Voyez il Tour UtroughSpain by Udal ap Rhys. Lond., 1760, 2* édit., pag. 170. Quant à la situation au dix-septième siècle, voyez Janer, Condition de los Moriscos. Madrid, 1857, pag. 63.

barquaot souvent au moment où l'on s'y attendait le moins, avaient fini par causer une telle terreur, que les habitants s'étaient peu à peu retirés dans l'intérieur, et avaient renoncé à cultiver le sol le plus fertile de leur pays. Mais, grâce aux traités qu'on venait de conclure, ces dangers n'existaient plus; le peuple revint occuper ses anciennes habitations; la terre Tut de nouveau cultivée; des villages s'élevèrent ; des fabriques Turent établies ; et la prospérité publique parut être posée sur des bases plus solides qu'à aucune autre époque, depuis que les mahométans avaient été chassés de la Grenade (1).

J'ai maintenant placé devant le lecteur les mesures les plus importantes prises par les hommes d'État capables et énergiques qui gouvernèrent l'Espagne pendant la plus grande partie du dix-huitième siècle. En considérant de quelle manière ces réformes furent accomplies, il ne faut pas oublier le caractère personnel de Charles III qui occupa le trône de 1759 à 1788 (2). C'était un homme d'une grande

(1) « De esta snerte quedaron los mares limpios de piratas desde los reinos de Fes y Marruecos hasta los ultimos dominios del emperador Turco , por el Meditwrâneo todo ; viôse à meoodo la bandera espaoola en Levante, y las mismas naciones mercantiles que la persignieron indirectement*, preferiaBla ahora, resnltando el aomento del comercio y de la Real marina, y la pericia de sus tripulaciones, y el mayor brillo de Espana y de sa augusto Soberano : termino hnbo la esclavitnd de tantos mil la rus de infelices con abandono de ans familias é indelebles perjnicios de la religion y el Estado, cesando tambiea la continua eitraccioo de énormes snmas para los rescates que, al pasoqae nos empobrecian, pasaban à enriquecer à nnestros contrarios, y à faciliter sns armamentos para ofendernos; y se etnpeiaban à cnltivar ràpidamente en las costas del Mediterràneo legnas de terrenos los mis fertiles del mnndo, desamparados y eriales hasta entônces por miedo à los piratas, y donde se formaban ya pneblos eoteros para dar salida à los fratos y las manufacturas. » Rio, Hist. del Reinado de Carlos III, t. IV, pag. 17, 18.

(3) M. Rio, dont la volumineuse histoire do règne de Charles III est, malgré de nombreuses omissions, une œuvre importante, a apprécié l'influence personnelle du roi plus justement que tout autre écrivain ; il a en accès à des documents inédits qui prouvent la grande énergie et l'activité de Charles. • Entre sus mas notables figuras ninguna aventaja i la de Carlos III ; y no por el lugar jer arquieo que ocupa, si no por el brillante papel que repre-

énergie, et quoique né eu Espagne, il ne partageait pas les sentiments de son peuple. Lorsqu'il devint roi, il avait été longtemps absent de son pays, et il avait contracté le goût de coutumes et surtout d'opinions complètement opposées à celtes qui étaient naturelles aux Espagnols (1). Comparé à ses sujets, it était certainement très éclairé. Ils adoraient la forme la plus complète, et par conséquent la plus nuisible, 4e la puissance spirituelle qui ait jamais existé en Europe. Charles entreprit de restreindre cette puissance. Sous ce rapport comme sous beaucoup d'autres, il alla bien plus loin <jue Ferdinand NI et que Philippe Y, quoique ces monarques eussent accompli, sous l'influence des idées françaises, ce qui n'étaitpas sans danger à leur époque (S). Le clergé, indigné de pareilles mesures, murmura et alla même jusqu'à la menace (3). Il déclara que Charles, en dépouillant l'Église, en lui enlevant ses privilèges, etf insultant ses ministres, ruinait l'Espagne à jamais (4). Mais le roi, dont le caractère

sonta, ora lome la iniciatira, ora el consejo» para efectaar las innumerables reformas qne le valieron inextinguible fama. Ya se que algunos tacban à este Mooarca de cortedad de feeés y de estrechez de miras ; y que algunos otros suponen que sus ministres le engaoaron 6 sorprendieron para dletar ciertas providencias. Cuarenia y ocho tomos de cartas semanales y escritas de su puno desde octubre de 1759 hasta marzo dé 1783 al marques de fanocci, existehtes en el arcWTO de Simancas, por mi leidas hoja tras hoja, sacando de ellas largos apuntes, sirven à maravilla para pintarle tal como era, y penetrar hasta sus màs recônditos pensamientos, y contradecir à los que le juzgan à bulto. ■ Rio , HUt. del neinado de Carlos III. Madrid, 1806, 1. 1, pag. mi, xxiii.

(1) « Although born and educated in Spain, Charles had quitted the country at too. earljr an âge to retain a partiaHty to ils customs, laws, manners, and language; while, trom his résidence abroad, and his intercourse with France, he had formed a natural prédilection for the French character and institutions. > Coxe, Bourbon Kings of Spain , t. IV, pag. 337.

■(8) Il « far surpassed his t*o predeeessors In his exertions to reform the morals, and tesftrara the poirer of the clergy. i Ibid., t. V, pag. 215.

(S) Ses mesures « atarmarou al clero en gênerai, que empesé à murmiirar con impaciencia, y aun algunos de sus indïviduos se propasaron à violentos actos. > Tapîa , Civilizacion £*pû«oJa,t.IV,pag.98.

(4) Une accusation populaire contre le gouvernement était «que se despojara à la Iglesia

était ferme et quelque peu obstiné, persévéra dans sa politique; et comme ses ministres étaient, ainsi que lui, des hommes d'une habileté reconnue, ils réussirent à mettre à exécution la plupart de leurs projets, en dépit de l'opposition qu'ils rencontrèrent. Malgré leurs erreurs et leur peu de clairvoyance, il est impossible de ne pas admirer l'honnêteté, le courage et le désintéressement qu'ils montrèrent en essayant de changer les destinées de la nation superstitieuse et à demi barbare sur laquelle ils régnaient. Mais il est évident que dans ce cas, comme dans tous les cas semblables, en attaquant les abus que le peuple s'acharnait à aimer, ils augmentèrent l'affection que ces abus inspiraient. C'est une tâche ingrate de vouloir changer les opinions par des lois. Non seulement on échoue, mais on cause une réaction qui laisse les opinions plus fortes que jamais. Il faut d'abord changer l'opinion, et alors on peut changer la loi. Du moment qu'on a convaincu le peuple que la superstition est nuisible, on peut prendre des mesures actives contre les classes qui excitent la superstition et qui vivent par elles. Mais quelque pernicieux que puisse être un intérêt, quelque dangereuse que puisse être une classe, qu'on prenne garde de les attaquer par la force, à moins que le progrès des lumières n'ait d'abord sapé leur base, et ébranlé leur influence sur l'esprit national. C'est là l'erreur qu'ont toujours commise les plus ardents réformateurs, qui, dans leur désir d'arriver à leur but, ont permis au mouvement politique de

de gos iomunidades. » Rio, Hist. del Reinado de Carlos III, t. II, pag. 54. Voyez aussi les pag. 201, 202, pour a ne lettre écrite en 1766 par i'évéque de Coenca an confesseur du roi, dans laquelle le prélat dit « que Espana corria â su ruina que ya no corria, sino que volaba, y que yaestaba perdida sin remedio humano,» et que la cause de ceci était la persécution de la pauvre Église, qui était » saqueada en sus bienes, ultrajada en sus ministros, y atropeilada en su inmunidad. »

devancer le mouvement intellectuel, et qui, en renversant ainsi l'ordre naturel, ne font qu'augmenter leurs souffrances ou celles de leurs descendants. Ils portent la main sur l'autel, et le feu en jaillit pour les consumer. Alors vient une nouvelle période de superstition et de despotisme, une nouvelle époque sombre à ajouter aux annales de l'humanité. Si cela arrive, c'est parce que les hommes ne veulent pas attendre le moment favorable et s'entêtent à vouloir précipiter la marche des choses. C'est ainsi qu'en France et en Allemagne les amis de la liberté ont donné ptus de force à la tyrannie; ce sont les ennemis de la superstition qui lui ont donné une nouvelle existence* On croit encore dans ces con* trées que le gouvernement peut régénérer la société; et par conséquent, aussitôt que les hommes qui oot des opinions libérales arrivent au pouvoir, ils en usent avec trop de prodigalité, croyant que c'est le meilleur moyen d'assurer la réussite de leurs projets. Cette illusion, quoique moins générale en Angleterre, y règne beaucoup trop ; mais comme dans ce pays l'opinion publique contrôle les hommes d'État, le peuple anglais échappe aux maux qui ont frappé les autres nations, parce qu'en Angleterre, le gouvernement ne peut faire des lois que la nation repousse. Cependant les habitudes du peuple espagnol étaient si serviles, et il avait si longtemps gémi sous le joug, que lorsque le gouvernement attaqua, au dix-huitième siècle, ses préjugés les plus chers, il osa rarement résister ; il n'avait d'ailleurs aucun moyen légal de faire entendre sa voix. Mais la violence de ses sentiments n'en était pas moins grande. La réaction se préparait en silence, et elle était manifeste avant la fin du siècle. Tant que Charles III vécut, elle fut tenue en échec, en partie par la crainte qu'inspirait son gouvernement actif et vigou-

reux, et en partie parce que plusieurs des réformes qu'il introduisit étaient si évidemment utiles, qu elles jetaient sur son règne un éclat que toutes les classes pouvaient apprécier. Outre l'immunité que sa politique assura contre les ravages incessants des pirates, il avait obtenu pour l'Espagne le traité de paix le plus honorable qui eût été signé pendant les deux derniers siècles par un gouvernement espagnol ; circonstances qui rappelaient au peuple les jours les plus glorieux du règne de Philippe II (1). Lorsque Charles monta sur le trône, l'Espagne était à peine une puissance de troisième ordre ; à sa mort, elle eut le droit de se considérer comme une puissance de premier ordre, puisqu'elle avait depuis quelques années traité sur un pied d'égatité avec la France, l'Angleterre et l'Autriche, et pris une part importante dans les conseils de l'Europe. Le caractère personnel de Charles avait grandement contribué à ce résultat; son honnêteté inspirait le respect, autant que son énergie inspirait la crainte (2). Comme homme, sa renommée était

(i) Goxe (Bourbon Kingt ofSpain, t. V, pag. 144) appelle la paix de 1783 « the most honourable and advantageous ever eoncluded by the crown of Spam sioce the peace of St. Qui d tin. »De même, M. Rio (Hist. del Reinado de Carlos ///, t. III, pag. 397) : iSiglos habian pasado para Espana de continuas y porfiadas contiendas, sio llegar nnnca, desde la famosa jornada de San Qniotin y al arborear el reinado de Felipe II, tan gloriosamente al reposo. ■

(2) Vers la fin de son règne, un observateur contemporain, qui était bien loin d'être prévenu en sa faveur, rend témoignage à ■ tbe honest and obstinate adhérence of his présent Catholic Majesty to ail his treaties, principles, and engagements. • Letters by an English Officer. Lond., 1788, t. II, pag. 329. Comparez Muriel (Gobierno del Rey Don Carlos ///» Madrid, 1839, pag. 34) : « Tan conocido Uegô à ser Carlos III en los reinos estranos por la rectitud de su caràcter, que en las desavenencias que ocurrian entre los gobieroos, todos conseil tian en tomarie por àrbitro, y se sometian a sus decisiooes, • et Cabarrus (Elogio de Carlos III. Madrid, 1789, io-4% pag. il) : « Esta probidad llega à ser el resorte politico de la Europa; todas las cortes penetradas de respeto à sus virtudes le buscan por àrbitro y mediador. » On trouvera aussi dans Rio (Hist. del Reinado de Carlos III, t. IV, pag. 41-43,253) la preuve du grand respect que les puissances- étrangères avaient pour Charles III.

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grande; comme souverain, aucun de ses contemporains né l'égalait, à l'exception dé Frédéric de Prusse, dont l'immense talent fut d'ailleurs terni par une ignoble rapacité et par un désir incessant de circonvenir ses voisins. Charles III n'avait pas ces défauts; mais il s'occupa sérieusement des défenses de l'Espagne ; il la plaça sur le pied de guerre, et la rendit plus formidable qu'elle ne l'avait été depuis le seizième siècle. Au lieu d'être exposée aux insultes de chaque petit potentat qui cherchait à triompher de sa faiblesse, la nation fut en mesure de résister, et même d'attaquer si cela devenait nécessaire. L'armée eut de meilleures troupes, une discipline plus régulière, et on s'occupa sérieusement de ses besoins et de son bien-être. La marine fut presque doublée quant au nombre des vaisseaux, et plus que doublée quant k son efficacité (1). Tout cela fut accompli sans imposer de nouvelles charges au peuple. En réalité, les ressources nationales se développèrent à un tel point, que de lourds impôts eussent été payés plus facilement sous le règne de Charles If I que des impôts plus légers sous le règne de ses prédécesseurs. On introduisit une régularité jusque-là inconnue dans la méthode de fixer et de percevoir les contributions publiques (2). On rendit plus faciles les lois de mainmorte, et on prit des mesures pour diminuer la rigidité des substitutions (3). On délivra l'industrie du pays d'un grand nombre d'entraves qui lui avaient été longtemps imposées, et les principes du libre commerce furent si bien admis, qu'en 4765 on abrogea les anciennes lois sur le blé; on en permit

(i) Ait sujet de l'augmentation de la marine, comparez Tapia, Civilizadon EspaftolQj t. IV, pag. 127, avec Muriel, Gobierno del Rey Carlos III, pag. 73, 82.

(2) Ces améliorations financières furent principalement dues à un Français nommé , Cabarrus. Voyez Rio, Hist. del Reinado de Carlos III, t. IV, pag. 122, 123.

(3) Rio, Ibid., t. IV, pag. 164-166, et Tapia, Civilizadon Espaflola, t. IV, pag. 96, 97.

l'exportation ainsi que le transit entre les différentes parties de l'Espagne sans aucune des précautions absurdes que les gouvernements antérieurs avaient jugé à propos d'inventer (1).

Ce fut aussi sous le règne de Charles III que les colonies américaines furent pour la première fois traitées d'après les maximes d'une politique sage et libérale. La conduite du gouvernement espagnol sous ce rapport offre un contraste tout en faveur de l'Espagne avec la politique que suivit à ta même époque envers nos grandes colonies l'homme incapable et borné qui occupait alors le trône d'Angleterre. Pendant que les mesures violentes de Georges III poussaient les colonies anglaises à la rébellion, Charles III s'occupait activement à concilier les colonies espagnoles. Pour y parvenir, et pour donner toute facilité au développement de leur prospérité, il fit tout ce qu'il était possible de faire avec les ressources qu'il avait à sa disposition. En 4764, il établit, et c'était vraiment une grande chose à cette époque, des communications directes et mensuelles avec l'Amérique, afin d'introduire plus facilement les réformes qu'il méditait, et de s'occuper plus sérieusement des réclamations des colonies (2). L'année suivante, le libre commerce fut ac-

cu ■ La proridencia mas acertada para el fomeoto de noestra agricaltora fne sin dada la real pragmàtica de 11 de jalio de 1766, por la caal se aboliô la Usa de los gtanos, y se jpermitiô el libre comercio de ellos. • Tapia, CiiHlizacion E&pafiota, t. IV, pag. 10$. Voyez aussi DUIod, Spain, pag. 69, et Townsend, Spain, t. II, pag. 230. La premier pas en faveur de cette grande réforme fat fait en 1751. Voyez redit de cette même année : « Ltbertase 4e derecûQS el trigo, cebada,centeno y mais que por mar se transportée de nnas provinelas à otras de estos dominios. > Ce document, qui est important ponr l'histoire de l'économie politique,est imprimé dans l'appendice à Y Education Popular, de Campomanes. Madrid, 1775, t. II, pag. 16, 17.

(2) < Pronto se establecieron los correos maritimos y comnniearon con regnlaridad y frecuencia no vistas hasta entônces la metrôpoli y las colonias. Por efecto del importante decreto de 34 de agosto de 1764, salia el primera de cada mes on paquebot de la Corana

cordé aux Antilles, dont les abondantes denrées pouvaient maintenant circuler librement, à l'avantage mutuel de la colonie, et de ses voisins (1). De nombreuses améliora** tîons furent introduites dans toutes les colonies, la tyran-* nie des gens en place fut arrêtée, et les charges imposées au peuple furent diminuées (2). Enfin, en 1778, les principes du commerce libre ayant réussi dans les Antilles, furent également appliqués au continent américain; les ports du Pérou et de la Nouvelle Espagne furent ouverts ; et ces mesures donnèrent une impulsion immense à la prospérité de ces magnifiques colonies que la nature avait faites riches et fertiles, mais que la folie de l'homme avait rendues pauvres (3).

11 en résulta une réaction si rapide sur la mère patrie, qu'à peine l'ancien système du monopole était-il renversé, que le commerce de l'Espagne progressa, et continua à pro~

cou toda la correspondencia de las Indias ; desembarcàbala en la Habana, y desde alli se distribua en balandras y otros bajetes a propôsito para puotear les vienios escases, à Veraeruz, Portobelo , Cartagena, islas de Barlovento y provincias de la Plata; y aquellos ligeros buques volvian à la Habana , de donde zarpaba mensualmente y en dia fijo otro paquebot para la Coruna. • Rio, Hisl. ciel Reénado de Carlos III, t. 1, pag. 438. Mais cette partie do projet, qui avait pour bot de rendre Coruoa la rivale de Cadiz, parait n'avoir pas réussi. Voyez une lettre écrite de Coruna en 1774, dans Dâlrymple, Travels through Spain. Lond.,1777, in-4% pag. 99,

(1) Voyez les édits dans Campomanes, Apendice. Madrid, 1775, t. II, pag. 37-47. Ils sont tous les deux datés du 16 octobre 1765.

(2) Alaman disait avec raison « que el gobierno de America llegô al colmo de su perfec- Cion en tiempo de Carlos III. » Rio, Hist. del Keinado de Carlos III y t. IV, pag. 141. Et Humboldt fait observer {Essai politique sur le royaume de la Nouvelle Espagne. Paris, 1811, in-4% 1. 1, pag. 102) que : t (Test le roi Charles III surtout qui, par des mesures aussi sages qu'énergiques, est devenu le bienfaiteur des indigènes; il a annulé les Encomiendas ; il a défendu les Repartimientos , par lesquels les corregidcrs se constituoient arbitrairement les créanciers et par conséquent les maîtres du travail des natifs, en les pourvoyant, à des prix exagérés, de chevaux, de mulets et de vêtemeng {ropa). »

(3) Cabarrus, Elogio de Carlos III. Madrid, 1789, pag. xlii, et la note de Canga dans fiartinez de la Mata, Dos Discursos. Madrid, 1794, pag. 31. Mais ces écrivains n'étaient pas assez versés en économie politique pour apprécier complètement cette mesure.

gresser jusqu'à ce que l'exportation et l'importation eussent atteint un chiffre t qui dépassait l'attente des auteurs de la réforme eux-mêmes. En effet, l'exportation des denrées étrangères fut triplée, celle des produits de la mère patrie fut quintuplée, et le chiffre des importations de l'Amérique se multiplia par neuf (1).

On révoqua un grand nombre d'impôts qui pesaient lourdement sur les basses classes; et comme leurs charges se trouvèrent ainsi considérablement allégées, on espéra que leur condition s'améliorerait rapidement (2). Pour leur donner encore de plus grands avantages, on fit certains changements dans la procédure, qui leur permirent de réclamer la justice des tribunaux publics, lorsqu'ils auraient à se plaindre de leurs supérieurs. Jusque-là, un homme pauyre n'avait pas la moindre chance de réussir contre un riche ; mais pendant le règne de Charles III, le gouvernement introduisit des ordonnances qui donnaient aux laboureurs et aux ouvriers la possibilité d'obtenir justice, lorsque leurs maîtres les frustraient de leurs gages, ou violaient les contrats qu'ils avaient faits avec eux (3).

Les classes ouvrières ne furent pas les seules à jouir de ces mesures libérales. Les ctasses littéraires et scientifiques furent également encouragées et protégées. En affaiblissant

(1) c Early in the reign of Charles, steps had been taken towards the adoption of more libéral principles in tbe commerce with America; but, in the year 1778, a complète and radical change was introdnced. The establishment of a free trade rapidly prodnced the most bénéficiai conséquences. The export of foreign goods vas tripled» of home-produce quiatupled ; and the retnrns from America angmented in the astonishing proportion of nine to one. The produce of the customs increased with equal rapidity. » Clarke, Examination of the Internai State ofSpain. Lond., 1818, pag. 72.

(2) Coxe, Bourbon Kings ofSpain, t. V, pag. 197, 317,318.

(3) Voyez ce que dit Florida Blanca dans Coxe, Bourbon Kings ofSpain, t. V, pag. 331 : « To facilitate to artisans and journeymen the scanty payment of their labours, in spite of ihe privilèges and interest of the powerful. »

le pouvoir de l'inquisition, Charles diminua considérablement une source de dangers à laquelle ces classes avaient été longtemps exposées. Le roi était d'ailleurs toujours prêt à les récompenser; il avait lui-même un esprit cultivé et il aimait à être regardé comme le patron des hommes éclairés (1). Peu après son accession au trône, il promulgua une loi qui exemptait du service militaire les imprimeurs, ainsi que toutes les personnes dont la profession avait trait à l'imprimerie, tels que les fondeurs de caractère, etc. (2). Il essaya de donner une nouvelle vie aux vieilles universités, et s'efforça de rétablir leur discipline et leur réputation (3). Il fonda des écoles, dota des collèges, récompensa les professeurs, et accorda des pensions. Sa munificence semblait inépuisable, et est suffisante à elle seule pour expliquer la vénération que les littérateurs espagnols ont pour sa mémoire. Ils ont toute raison de regretter de ne pas avoir vécu sous son règne, au lieu de vivre maintenant. Charles considérait que leurs intérêts étaient identiques avec les intérêts du savoir; et il estimait ces derniers à un si haut degré, qu'en 1771 il établit comme un principe gouvernemental que l'éducation était la plus importante de toutes les branches du service public (4).

(i) Rio, Hist. del Reinado de Carlos III, t. IV, pag. 317*318, et d'autres.

(2) i Desde mi felii advenimiento al trono > ( dijo el Rey en la ordenanza de reemplazos) • ha merecido mi Real proteccion el arte de la imprenta, y, para que pueda arraigarse sôlidamente m estos reinos, veogo en deelarar la extencion del sorteo y servicio militar, no solo à los impresores, sino tambieo à los fandidores que se empleen de continue» en este ejercicio, y à los abridores de punzooes y matrices. » Rio, Hist. del Reinado de Caries III» t. UI, pag. 213.

(3) Relatirement aux mesures prises pour réformer les universités entre 1768 et 1774 v voyez Rio, HisL del Reinado de Carlos III , t. III, pag. 185-210. Comparez t. IV, pag. «6-299.

(4) f La éducation de la juventnd por los maestros de primeras letras es uno y'aun el mas principal ramo de la policia y buen gobierno del Estado. • Real Provision de II de julio de 1171, publiée dans Rio, t. IU, pag. 181

Ce ne fut pas tout. Il n'y a aucune exagération à dire que sous le règne de Charles III la physionomie générale de l'Espagne changea plus que pendant les cent cinquante années qui s'étaient écoulées depuis l'expulsion définitive des mahométans. Lors de son avènement en 1759, la politique sage et pacifique de son prédécesseur, Ferdinand VI, avait mis ce prince à même non seulement de payer une grande partie des dettes de la couronne, mais aussi d'accumuler et de laisser derrière lui des sommes considérables (4). Charles en profita pour commencer les magnifiques travaux publics qui devaient, plus que tous les autres actes de son administration , frapper les sens, et rendre son règne populaire. Puis, lorsque les ressources placées à sa disposition devinrent plus grandes, par l'augmentation de la richesse publique plutôt que par l'imposition de nouvelles charges, il en consacra une grande partie à l'achèvement de ses projets. Il embellit tellement la ville de Madrid, que l'on disait quarante ans après sa mort que c'était à lui qu'elle devait toute sa magnificence. Les monuments et les jardins publics, les belles promenades autour de la ville, ses superbes portes, ses institutions, jusqu'aux routes qui conduisent aux environs, sont l'œuvre de Charles III, et les trophées remarquables qui attestent son génie et la somptuosité de ses goûts (2).

(1) M. Lafaente, qui a loué avec justice l'amour de Ferdinand VI pourja paix (Hist. de Espafla, t. 1, pag. 203; t. XIX, pag. 286, 378), ajoute (t. XIX, pag. 384) : « De modo que eon mon se admira, y es ei testimonio mas bonroso de la buena administracion eeonémica de este reinado, que ai morir este buen monarca dejâra, no diremos nosotros replelas y apuntaladas las arcas pttblicas, como hiperboiicamente suete decirse, pero si con el considérable sobrante de trescientos millones de reaies, despues de cubiertas todaa las ateneiooes del Estado : fenômeno que puede decirse se veia por primera toi en fispana, y resultado satisfactorio, que aun supuesta una buena administracion, solo pudo obtenerse à fat or de su prudente politica de neutralidad y de pas. »

(2) i But is to Cbarles UI tbat Madrid owes ail iU présent magnificence. Ubdef bis>ea?e,

Dans d'autres parties du pays, des routes furent ouvertes et des canaux creusés, afin d'augmenter le commerce en établissant des voies de communication à travers des régions jusqu'alors impraticables. A l'avènement de Charles III, la Sierra Morena tout entière n'était habitée que par les animaux féroces et les bandits qui s'y réfugiaient (1). Aucun voyageur ne pouvait s'y aventurer; et le commercé se trouvait ainsi exclu d'une région que la nature avait marquée comme l'une des plus grandes artères de l'Espagne, placée comme elle l'est entre les bassins du Guadiana et du Goadalquivir, et sur la route directe entre les ports de la Méditerranée et ceux de l'Atlantique. Le gouvernement actif de Charles III résolut de remédier au mal ; mais le peuple espagnol n'ayant pas l'énergie nécessaire pour accomplir ces projets, on persuada à six mille Hollandais et Flamands de venir s'établir, en 1767, dans la Sierra Morena. A teur arrivée, on leur distribua des terres; des routes furent ouvertes à travers tout le district, des villages furent construits, et ce

- Ibe royal palace vas finished, the noble gâtes of Alcalà and San Vincente were raised ; the .4Ustom»house, the post-office, the muséum, and royal prin'ing-office, were constructed; the academy of the three noble arts improved ; the cabinet of natnral history, the botaaic garde», the national bank of San Carlos, and many gratuitoos schools established ; while convenient roads leading from the city, and delightfal walks planled within and vrithoot tt,and adorned by statues and fonntains, combine to annoeoce the solicitnde of tbis patentai king. » Spain by an American. Lond., 1831, 1. 1, pag. 406. Voyei aussi pag. 297.

(4) Le passage suivant décrit sa situation en 1766 : « Por temor 6 por connivencia de los Tenteras, dentro de sns casas concertaban frecuentemente los ladrones sus robos,y los ejecutabaii à mansalva, ocultàndose en gaaridas de qne ahuyentaban à las fieras. Acaso à tiay largas dittaucias se descubrian entre contados caserios algunos pastores como los que alli hizo encontrar el ilustre manco de Lepanto al ingenioso hidalgo de la Mancha. Farte de la Sierra estuvo poblada en tiempo de Moros ; actualmente ya no babia mâs que tspesos matorrales hasta en torno de la ermita de Santa Elena, donde resonaron cànticos de gracias al Cielo por el magnifico triunfo de las Navas. > Rio* Hist. del Reinado de Carlos II], t. III, pag. 9. Relativement à la condition de la Sierra Morena un siècle plus «et, Toyei Boise!, Journal du voyage d'Espagne. Paris, 1669, in-4*, pag. 62, 296, qui rappelle « le lieu le plus dés? rt, et ou il n'y a que quelques venta* sans villages. >

qui était un désert impénétrable, devint tout à coup un territoire riant et fertile (1).

Presque toutes les routes de l'Espagne furent réparées ; certains fonds ayant été dès Tannée 4760 mis de côté dans ce but (2). On commença une grande quantité de nouveaux travaux; et on introduisit de si grandes améliorations, tout en employant la plus grande vigilance pour empêcher le péculat des employés du gouvernement, qu'au bout de quelques années la dépense pour l'entretien des voies publiques fut réduite de plus de moitié (3). Parmi les entreprises qui furent heureusement terminées, les plus importantes furent la route de Malaga à Antequera (4), et celle d'Aquilas à Lorca (5). Ces routes établirent la communication entre la Méditerranée et l'intérieur de l'Andalousie et de la Murcie. Pendant que ces voies étaient établies dans le sud et dans le sud-est de l'Espagne, d'autres s'ouvraient au nord et au nord-ouest. En 1769, on commença une route entre Bilbao et Osma (6); et bientôt après la route entre Galicia et Astorga

(i) Rio, Hi8t. del Reinado de Carlos III, t. III, pag. 9-li, 35. En 1771, « sin auxilio de la Real hacienda pudieron mantenerse al fin los colonos. > Pag. 42. Voyez aussi t. IV» pag. 114, 115. Ponr l'histoire de cette colonie, voyez lnglis, Spain. Lond., 1831, t. II, pag. 29-31.

(2) < En 1760 se destiné por primera vei an fondo especial para la constraccion de caminos. • Tapia, Civilizacion Espailola, t. IV, pag. 123.

(3) Dans le fait, M. Rio dit que la dépense fnt réduite des deux tiers et dans quelques endroits des trois quarts, t Antes se regulaba en un millon de reaies la constraccion de cada légua ; ahora solo ascendia à la tercera ô cuarta parte de esta suma. » Rio, Hist. del Reinado de Carlos III, t. IV, pag. 117.

(4) Une note dans Bowles {Hist. Natural de Espana. Madrid, 1789, in-4% pag. 158) appelle cette route « un camino alineado y sôlido. * Dans Cook (Spain. Lond., 1834, 1. 1, pag. 209 ) on l'appelle « a magnificent road. •

(5) « Para dar salida à los frutos, que regaban los pantanos de Lorca, ejecutose una bien trazada via al puerto de las Aguilas. » Rio, Hist. del Reinado de Carlos III, t. IV, pag. 115, 116. ,

(6) En 1769, Baretti écrivait : c The Biscayans are actually making a noble road, vhicn is to go from Bilbao to Osma. » Baretti, Journey through England, Portugal, Spain and France. Lond., 1770, t. IV, pag. 311. ,

fut terminée (1). Tous ces travaux furent exécutés avec tant d'habileté que les chemins de l'Espagne, autrefois les plus mauvais en Europe, se trouvèrent classés parmi les meilleurs. Dans le fait, un juge compétent et qui est loin d'être favorablement disposé pour l'Espagne, admet qu'à la mort de Charles (II il était impossible de trouver de meilleures routes dans aucun pays (2).

Dans l'intérieur, les rivières furent rendues navigables, et des canaux établis pour les réunir ensemble. L'Èbre coule au cœur même de l'Aragon et dans une partie de la Vieille Castille; il est navigable pour le commerce jusqu'à Logrono, et en redescendant jusqu'à Tudela. Mais entre Tudela et Saragosse, la navigation est interrompue par la grande rapidité de son courant et par les nombreux rochers qui se trouvent dans son lit. Il en résulte que la Navarre est privée de sa voie naturelle de communication avec la Méditerranée. Sous le règne de Charles Y, on essaya de remédier à cet inconvénient; mais le projet ne put réussir; il fut mis de côté et complètement oublié jusqu'à ce qu'il fût repris deux siècles plus tard par Charles III. Sous ses auspices, on projeta le grand canal d'Aragon et la magnifique idée de réunir la Méditerranée et l'Atlantique. Mais ce fut là un des cas nombreux dans lesquels le gouvernement espagnol était

(1) < Otras diferentes «arrêteras, constraidas de nuevo ô rehabilitadas, mnltiplicaron las comunicaeiones dorante los nueve primeras anos de estar à cargo de Floridablanca la snperintendencia gênerai de caminos, haciéndose de fàcil y cômodo transite* pontos escabrosos como el del Puerto de la Cadena y los que médian entre Astorga y Galicia, y Mâlaga y Anteqoera. » Rio, BUL del Reinado de Carlos III, t. IV, pag. 415.

(£) «The reigns of Ferdinand the Sixth and Charles the Third prodneed the most bénéficiai changes in this important branch of political economy. New roads were opened, whien were carefully levelled, and constrocted with solidity. There are at the présent time in Spain several soperb roads, snch as may vie with the fioest in Europe; indeed, they hâve been made with snperior jodgment, and npon a grander scale. > Laborde, Spain, édit. Lond., 1809, t. IV, pag. 427.

beaucoup trop en avance sur l'Espagne elle-même ; et on dut abandonner un projet pour lequel les ressources du pays étaient insuffisantes. Néanmoins ce qui fut réellement accompli avait une immense valeur. On construisit un canal jusqu'à Saragosse, et on put se servir de l'Ébre non seulement comme moyen de transport, mais aussi pour Frrrigationdusol. On procurait ainsi même aux extrémités occidentales de f Aragon un commerce faeile et avantageux. De plus on rendit plus productives les anciennes terres dont ht valeur augmenta, et on en livra de nouvelles à l'agriculture. Ceci profita également à d'autres parties de l'Espagne. La Castille par exemple avait toujours été dépendante de PÂragon pour ses approvisionnements en temps de disette, bien que FAragon ne pût, avec l'ancien système, produire plus qu'il ne fallait pour sa propre consommation. Mais grâce à ce grand canal, auquel vint se joindre à la même époque celui de Tausté (1), le sol de l'Aragon devint plus productif qu'il ne l'avait jamais été, et les plaines fertiles de l'Èbre produisirent d'une manière si abondante qu'elles purent fournir du blé et d'autres denrées alimentaires aux Castillans aussi bien qu'aux Aragonnais (2).

Le gouvernement de Charles 111 construisit encore an canal entre Amposta et Alfaques (3), qui arrosait l'extrémité

(i) Coie, Bourbon Kings ofSpain, t. V, pag . 887.

(2) Idem, f fttrf., t. V, pag. 198, 199, 286, 287? Toirasend, Spain, t. 1, pag. H%U5 ; Laborde, Sfain, t. II, pag. 271. Ce canal, qui devait ouvrir me fibre communication entre fe golfe de Gascogne et la Méditerranée, est à peine remarqué dans Bffacpherson, ifnnaJrof Commerce, t. IV, pag. 95, 96, un ouvrage fort savant, mais très imparfait en ce qui regarde l'Espagne. La valeur économique de celte grande entreprise et le succès qu'elle obtint sont beaucoup trop rabaissés dans Ford, Spain, pag. 587, un ouvrage qui, malgré les éloges qu'il a reçus, est fait avec négligence et qui induit en erreur les lecteurs qui ne peuvent le comparer à d'antres autorités compétentes. L'histoire de Chartes III de M. Rio contient à ce sujet des renseignements intéressants.

(3) Idem, ibid., t. V, pag. 288, 289, sur l'autorité de Florida Blanca lui-même.

méridionale de la Catalogne, et livra à l'agriculture un imnaeose district qui n'avait jamais été cultivé par suite du manque eomplet d'eau. Une autre entreprise plus grande encore, qui appartient à ce règne» fut une tentative, qui ne réusait qu'«n partie, d'établir par eau une voie de communication £ûtre la capitale et l'Atlantique, en creusant un canal entre Madrid et Tolède, d'où les marchandises eussent été transportées sur le Tage jusqu'à Lisbonne, ce qui eût ouvert entièrement le commerce de l'Ouest (1). Mais ce noble projet, comme beaucoup d'autres, fut arrêté par la mort de Charles III, qui mit fin à tous ces progrès. Une fois qu'il eut disparu, la nation retomba dans son inactivité; et il devint évident que ces grands travaux avaient pour base la politique, et non le vœu de la nation; en d'autres termes qu'ils étaient dus seulement à l'influence d'individus dont les plus grands efforts n'aboutissent jamais à rien, lorsqu'ils rencontrent l'opposition de ees causes générales qui ne sont quelquefois pas visibles, mais auxquelles tout obéît.

Raisonnant d'après les maximes ordinaires aux hommes d'État, Charles III avait bien le droit d'espérer que, grâce à ce qu'il avait accompli, les destinées de l'Espagne seraient à jamais changées. En effet tous cefe travaux, et beaucoup d'autres qu'il fit exécuter (2), ne furent pas payés, comme

(1) Goxe, £o%rban Kings çf Spain, t. V, pag. 499 ; Towneeurt, Spain, 4.1, pag. 80*.

(2) Voyez ce que dit Florida Blanca dans Goxe, Bourbon Kings of Spain, t. Y, pag. 289 : • In many other parts similar works hâve been promoted, for canals of irrigation, and for encouragipg agriculture and traîne. The canals of Manzanares and Guadarraroa are continued by means of the national bank, which has appropriated one-hatf of the profits denved

from the export of silver to this end. » « The town of Almuradiel, foraed in the

middle of the campo nuevo of Andalnsia, for the rugged pass of Despena Perros, is another example of agriculture for the neighbouring places; since, instead of voods and frightful déserts, we hâve seen in a few years public buildings, houses, plantations, and cultivated lands, produeing every species of grain and fruits, which border the road, and banish the

cela arrive trop souvent, par des impôts qui pesaient sur le peuple et entravaient son industrie. Il avait près de lui, l'aidant sans cesse de leurs conseils, des hommes qui avaient réellement à cœur le bien public, et qui n'eussent jamais été coupables d'une erreur aussi fatale. Sous son gouvernement, la richesse de la nation s'accrut d'une manière considérable, et le bien-être des basses classes, loin d'être diminué, augmenta d'une façon notable. Les impôts étaient distribués avec plus de justice. Certaines contributions que l'autorité executive du dix-septième siècle ne pouvait parvenir à arracher au peuple, étaient, sous Charles III, payées régulièrement, et, grâce au développement des ressources nationales, elles devinrent à la fois plus productives et moins onéreuses. Les finances publiques furent administrées avec une économie dont le règne précédent avait donné l'exemple, règne pendant lequel la politique prudente et pacifique de Ferdinand VI posa la base d'un grand nombre des améliorations que nous venons d'énumérer. Ferdinand légua à Charles III un trésor qu'il n'avait pas extorqué, mais économisé. Parmi les réformes qu'il introduisit, et que je n'ai pas voulu relater dans la crainte d'accumuler ces détails, il y en a une très importante et qui caractérise parfaitement sa politique. Avant son règne, l'Espagne avait été saignée, tous les ans, d'une somme considérable, par suite du droit que s'arrogeait le pape de présenter certains riches bénéfices et de recevoir une frac-

danger of robbers and banditti. Voyez aussi Muriel, Gobiemo del Rey Don Carlos IH, pag. 5 : « Habiendo sido el reinado de Carlos III una série continua de mejoras en todos ramos. » et cette remarquable description (pag. 15) : Agriculture, artes mecànicas, cornercio, ensenansa, milicia, navegacion, ciencias, letras,legisIacion, en una palabra, todo cuanto puede inflair en la prosperidad del Estado, todo llamô la atencion de los ministros, y en todo hicieron las mejoras que permitian las circunstancias. » Quant aux améliorations dans l'intérieur du pays, voyez le même excellent ouvrage, pag. 187-192.

tion de leurs revenus, probablement comme récompense de là peine qu'il se donnait. Le pape fut relevé de cette charge par Ferdinand VI, qui assura à la couronne d'Espagne le droit de conférer ces bénéfices, et conserva ainsi au pays les sommes énormes qui avaient jusqu'alors servi au luxe de la cour de Rome (1). C'était là une des mesures qui plaisaient à Charles III, parce qu'elle était en harmonie avec ses propres idées; aussi trouvons-nous que, sous son règne, elle fut non seulement mise à exécution, mais même étendue. En effet, s'apercevant qu'en dépit de ses efforts, les sentiments des Espagnols sur ces matières les poussaient à faire des offrandes à celui qu'ils vénéraient comme le chef de l'Église, le roi résolut d'exercer son contrôle même sur ces dons volontaires. Pour arriver à ce but, divers projets lui furent suggérés; et il se décida enfin pour une mesure qui paraissait devoir être efficace. On promulgua un ordre royal stipulant que personne ne pouvait envoyer de l'argent à Rome; mais que si quelque individu avait des paiements à faire dans cette ville, l'argent devait passer par les mains des ambassadeurs ou autres agents de la couronne d'Espagne (2).

Si nous passons maintenant en revue les transactions que j'ai énumérées et si nous les considérons dans leur en-

(1) An sujet de cette mesure, qui fut mise à exécution en 1754, voyez Tapia, Civilizacion Espaflola. Madrid, 1840, t. IV, pag. 81, 82. « Fne este tratado ntilisimo para la Espana, pnes por él se liberté del pago de énormes snmas que hasta entonces habian pasado à los estados pontificos. En el informe canônico-legal escrito à virtnd de real ôrden en 1746 por el fiscal de la câmara de Castilla Don Blas de Jover, se decia; qne segnn el testimonio del historiador Cabrera, en el espacîo de 30 anos el solo renglon de las coadjntorias y dispensas habia hecho pasar à Roma de la corona de Castilla millon y medio de dncados romanos. Y anade el mismo Jover qne à principios del siglo XVIII subia ann esta contribncion cada ano en todos los estados de la monarquia espanola à 500,000 escudos romanos, que era un tertio poco mas ô menos de lo que Roma percibia de toda la cristiandad. •

(2) Voyei l'appendice I à Coxe, Bourbon Kings ofSpain, t. V, pag. 334.

semble depuis l'avènement de Philippe V jusqu'à la mort de Charles III, c'est à dire une période de près de quatre-vingt dix ans, nous serons frappés d'étonnement par leur unité, par la régularité de leur marche, et par leur succès apparent. En les examinant seulement à un point de vue politique, il est douteux qu'un progrès aussi vaste et aussi constant se soit jamais vu dans aucun pays» n'importe à quelle époque. Pendant trois générations successives il n'y eut de la part du gouvernement ni pause, ni réaction, ni hésitation. Les améliorations et les réformes ne cessèrent de se succéder rapidement Le pouvoir de l'Église, qui a toujours été la plaie de l'Espagne , et auquel jusqu'alors aucun des hommes d'État les plus hardis n'avaient osé toucher, fut restreint en toutes choses par une série d'hommes politiques, depuis Orry jusqu'à Florida Blanea, dont les efforts lurent pendant près de trente ans assistés par le zèle de Charles III, le plus habile monarque qui ait occupé le trône depuis la mort de Philippe IL L'inquisition elle-même apprit à trembler, et fut forcée de relâcher ses victimes. Le bûcher des hérétiques fut éteint. La torture fut abandonnée. Les persécutions pour cause d'hérésie cessèrent. Au lieu de punir les hommes pour des crimes imaginaires, le gouvernement se montra disposé à «'occuper de leurs véritables intérêts, à alléger leurs fardeaux, à augmenter leur bien-être, et à mettre un frein à la tyrannie de ceux auxquels l'autorité était confiée. On essaya de réprimer la cupidité du -clergé et de l'empêcher d'accaparer à son gré la richesse nationale. Dans ce but, les lois de mainmorte furent modifiées, et diverses mesures adoptées pour mettre obstacle à la volonté des personnes disposées à gaspiller leur fortune en la léguant à des établissements ecclésiastiques. Les véritables

intérêts de la société furent en ceci, comme en toute autre chose, préférés aux intérêts fictifs. Pour la première fois depuis que l'Espagne avait possédé un gouvernement, le pouvoir se donna pour but de placer les classes séculières au dessus des classes spirituelles, de décourager l'attention exclusive qu'on avait jusqu'alors donnée à des questions complètement inconnues et qu'il est impossible de résoudre; et de substituer à ces spéculations stériles le goût des sciences et de la littérature. Gomme partie essentielle de ce plan, les jésuites furent chassés, le droit de sanctuaire fut enfreint, et toute la hiérarchie , depuis l'évêque le plus puissant jusqu'au moine le plus insignifiant, apprit à craindre la loi, à réprimer ses passions et à mettre un frein à l'insolence avec laquelle elle avait jusqu'alors traité toutes les classes de la société. De pareilles mesures eussent été des actes remarquables dans tous les pays; dans une contrée comme l'Espagne elles étaient merveilleuses. J'en ai donné une description abrégée et par conséquent imparfaite, mais elle est suffisante pour montrer avec quelle détermination le gouvernement travailla à diminuer la superstition, à arrêter le fanatisme, à stimuler l'intelligence, à encourager l'industrie, et à réveiller le peuple de son sommeil de mort. J'ai laissé de côté un grand nombre de mesures très importantes et qui toutes tendaient vers le même but, parce que je cherche à me renfermer dans les points saillants qui marquent le plus distinctement le mouvement général. Quiconque voudra étudier à fond l'histoire de l'Espagne pendant cette période, trouvera de nouvelles preuves de l'habileté et de la vigueur des hommes qui étaient à la tête des affaires, et qui consacrèrent toute leur énergie à régénérer le pays qu'ils gouvernaient. Mais ces études spét iv. 10

ciales demandent des hommes spéciaux; et je serai satisfait si je suis parvenu à embrasser la marche générale et les contours de l'ensemble.. Mon but sera rempli si j'ai établi la proposition générale, et si j'ai convaincu le lecteur de la netteté avec laquelle les hommes d'État de l'Espagne ont compris les maux sous lesquels leur patrie gémissait, et du zèle avec lequel ils se sont consacrés à guérir ces maux et à relever ta fortune d'une monarchie qui avait non seulement été Tune des principales de l'Europe, mais encore qui avait tenu le sceptre sur le territoire le plus magnifique et le plus étendu qui ait jamais été réuni sous une même autorité depuis la chute de l'empire romain.

Ceux qui croient qu'un gouvernement peut civiliser une nation, et que les législateurs sont la cause du progrès social, s'attendront naturellement à ce que l'Espagne recueillit les avantages permanents des maximes libérales qui furent alors, pour la première fois, mises à exécution. Mais le fait est que malgré sa sagesse, cette politique ne servit à rien, simplement parce qu'elle allait à rencontre de l'enchaînement tout entier des circonstances qui Pavaient précédé. Elle était en opposition avec les habitudes de l'esprit national, et elle fut introduite au milieu d'une société qui n'était pas encore assez mûre pour la comprendre. Aucune réforme ne peut avoir un résultat véritablement utile si elle n'est pas l'œuvre de l'opinion publique, si le peuple lui-même ne prend pas l'initiative. En Espagne, pendant le dix-huitième siècle, l'influence étrangère et les complications de la politique extérieure donnèrent des gouvernants éclairés à une nation qui ne l'était pas (1). Il en résulta que

(f) Il est important d'observer <jae les Cortés, le seul endroit où la ?oix du peuple avait

pendant on certain temps de grandes choses furent accomplies. On remédia aux abus, on redressa les griefs, on introduisit de nombreuses et importantes améliorations, et un esprit de telérance se manifesta, qui ne s'était jamais encore vu dans cette contrée superstitieuse et entièrement sous l'influence des prêtres. Mais l'esprit de l'Espagne n'était pas touché. La surface, on pourrait dire les symptômes des choses, étaient améliorées, mais les choses elles-mêmes n'étaient nullement changées. Sous cette surface, et bien loin de la portée de tout remède politique, agissaient les grandes causes générales, dont l'action existait depuis bien des siècles, et qui devaient certainement tôt ou tard forcer les hommes d'État à revenir sur feurs pas, à inaugurer une politique mieux adaptée aux traditions du pays et en harmonie avec les circonstances qui avaient donné naissance à ces traditions.

La réaction vint enfin. Charles III mourut en 1788 et eut pour successeur Charles IV, un roi de race vraiment espagnole, dévot, orthodoxe et ignorant (1). On vit alors combien les choses étaient incertaines, et le peu de confiance qu'on pouvait accorder à des réformes qui, au lieu d'être suggérées par le peuple, lui étaient imposées par les classes politiques. Charles IV, prince faible et méprisable (2), fut néanmoins

quelque chance de se faire entendre, ne s'assemblèrent que trois fois pendant tonte la durée du dix-hnitième siècle et seulement pour la forme. « Les cortès ne se réunirent que trois fois pendant le dix-huitième siècle, et plutôt encore comme des solennités formulaires pour la prestation du serment aux princes héritiers de la couronne que comme étant nécessaires pour de nouvelles lois et des contributions. » Sempere, Hist. des Cortès d'Espagne. Bordeaux, 1815, pag. 270.

(1) En combinant ces trois qualités, il a mérité et reçu la cordiale approbation de l'éréque actuel de Barcelone qui, dans son récent ouvrage sur l'Église espagnole, l'appelle • un monarca tan piadoso. t Observaciones sobre El Présente y El Parvenir de la Iglesia en EspaHa, par Domingo Costa y Borras. Barcelona, 1857, pag. 57.

(2)Alison lui-même qui, dan» son Hist. of Europe, donne généralement de grands

si bien soutenu daos ses idées générales, par les sentiments de la nation espagnole, qu'en moins de cinq ans il parvint à renverser complètement la politique libérale dont l'établissement avait demandé trois générations d'hommes d'État. En moins de cinq ans tout fut changé. L'Église reconquit son empire; on abolit toute liberté de discussion ; on ressuscita les anciens principes arbitraires dont on n'avait plus entendu parler depuis le dix-septième siècle; les prêtres reprirent toute leur importance; on intimida les hommes de lettres, on découragea la littérature; l'inquisition, se réveillant tout à coup, déploya une énergie qui fit trembler ses ennemis, et elle prouva que tous les efforts qu'on avait faits pour l'affaiblir n'avait pu réussir à altérer sa vigueur ou à intimider son ancienne intrépidité.

Les ministres de Charles III et les auteurs des grandes réformes qui avaient signalé son règne furent renvoyés pour être remplacés par d'autres conseillers qui convenaient mieux au nouvel état de choses. Charles IY aimait trop l'Église pour tolérer la présence d'hommes d'État éclairés. Aranda et Florida Blanca furent tous les deux destitués, et tous les deux mis en prison (1). Jovellanos fut banni de la cour, et Cabarrus fut emprisonné (2). Car ces hommes éminents eussent refusé de prêter les mains aux mesures que le gouvernement méditait. La politique qui avait été sui-

éloges aux hommes de sa trempe, le traite avec an certain mépris. «Charles IV was not destitute of good qualities, bat he was a veak, incapable prince. » Édinb., 1849, t. VIII, pag. 382.

(1) Sempere, Monarchie espagnole, i. II, pag. 167. Je n'ai pas besoin d'ajouter que la description donnée dans les mémoires de Godoy ne mérite pas la moindre confiance. Ceux qui connaissent l'histoire de l'Espagne verront bien qne ce livre a été écrit par Godoy dans le bat de relever sa propre réputation en diffamant le caractère des plus éminents de ses contemporains.

(2) Ticknor, Hist. ofSpanish Literature, t. III, pag. 277, 278.

vie avec tant de persévérance pendant près de quatre-vingtdix ans était snr le point d'être abandonnée, afin de ressusciter dans toute sa vigueur primitive l'ancien empire du dixseptième siècle, c'est à dire l'empire de l'ignorance, de la tyrannie et de la superstition.

Une fois encore les ténèbres régnèrent sur l'Espagne; une fois encore les ombres de la nuit couvrirent cette misérable contrée. Les formes les plus hideuses de l'oppression, dit un écrivain distingué, semblèrent s'abattre sur le pays avec une force nouvelle et sinistre (1). En même temps, et comme partie essentielle du nouveau système, on défendit toute investigation capable de stimuler l'esprit, et on envoya à toutes les universités un ordre qui interdisait l'étude de la philosophie morale ; le ministre qui expédia cet ordre faisait observer à bon droit, que le roi n'avait pas besoin de philosophes (2). Mais on n'avait rien à craindre; il était peu probable que l'Espagne produisît une chose aussi dangereuse. La nation n'osait pas, et ce qui est plus sérieux, ne voulait pas résister; elle céda, et laissa le roi libre de faire comme il l'entendait. En quelques années il réussit à neutraliser les réformes les plus précieuses que ses prédécesseurs avaient introduites. Ayant éloigné les conseillers capables qui avaient entouré son père, il confia les postes les plus élevés à des hommes dont l'esprit était aussi étroit que le sien ; il mit le pays à deux doigts de la banqueroute, et, ainsi que le remar-

(1) a In ail its worst forma, therefore, oppression, mil, poli lical, and religions, appeared to be settling down, wilh a new and portentons weight, on the whole conniry. » Ticknor, HUt. ofSpanish Literature, t. III, pag. 318.

(2) « Caballero, fearing the progress of ail learning, which might distnrb the peace of the Court, sent, not long since, a circnlar order to the nniversilies, forbidding the stndy of moral philosophy. i His Majesty, » it was said in the order, « was not in want of philosophe™, bot of good and obedient snbjects. » Doblado, Letters from Spain, pag. 358.

que un historien espagnol, il épuisa toutes les ressources de l'ÉUt (1).

Telle était la condition de l'Espagne vers la fin du dishuitième siècle. Elle fut bientôt envahie par la France* et cette malheureuse contrée eut à souffrir toutes les calamités et à passer par toutes les formes de l'avilissement. Il y a pourtant en ceci une différence. Les calamités peuvent être infligées par les autres ; mais un peuple ne peut être avili que par ses propres actes. Le spoliateur étranger fait du mal; il ne peut causer la honte. Il en est des nations comme des individus; nul ne peut être déshonoré s'il reste sincère. Dans le siècle où nous vivons, l'Espagne a été opprimée et pillée, et l'opprobre s'est attaché aux voleurs et non ï ceux qui étaient volés. Elle a été envahie par une soldatesque brutale et licencieuse; ses campagnes ont été désolées, ses villes mises à sac, ses villages brûlés. C'est à ceux qui ont commis ces crimes et non aux victimes que la honte appartient. Même au point de vue matériel ces pertes peuvent être réparées, si le peuple qui les subit est rompu à ces habitudes d'empire sur soi-même et de confiance en soi qui sont les sources de toute grandeur réelle. A l'aide de ces sentiments, toute perte peut être réparée, on peut remédier à tous les maux. Sans eux, le coup le plus léger peut être fatal. Ces sentiments sont inconnus en Espagne, et il semble impossible de les y établir. Dans cette contrée, le peuplé a été si longtemps accoutumé à obéir implicitement à la couronne et à l'Église, que la fidélité au roi et la superstition religieuse ont usurpé la place de ces émotions plus nobles

(i) « Le gouvernement de Charles IV avait épuisé tontes les ressources de l'État. > Sempere, fiist. des Cortès d'Espagne» pag. 323.

auxquelles une nation doit toute liberté, et en l'absence desquelles elle ne peut jamais arriver au sentiment vrai de l'indépendance.

Plus d'une fois, pendant le dix-neuvième siècle, s'est manifesté un esprit dont on aurait pu attendre de meilleures choses, g» 1812, en 1820 et en 1836, quelques réformateurs ardents et enthousiastes essayèrent de rendre au peuple espagnol la liberté en dotant l'Espagne d'une constitution. Ils réussirent un moment, et ce fut tout. Us pouvaient donner les formes du gouvernement constitutionnel ; mais ils ne pouvaient trouver les traditions et les habitudes qui donnent une action à ces formes. Us imitèrent la voix de la liberté; ils copièrent ses institutions; ils singèrent même ses gestes. Et puis quoi ? Au premier coup de la mauvaise fortune, leurs assemblées furent dissoutes, leurs lois abrogées. La réaction inévitable ne tarda pas à se présenter, Après chaque révolution, le pouvoir de gouvernement prit une nouvelle force, les principes du despotisme furent confirmés, et les libéraux espagnols apprirent à regretter le jour où ils s'étaient vainement efforcés de donner la liberté à leur malheureuse patrie (1).

(1) Ea Espagne la voix du peuple a toujours parlé contre le parti libéral, comme Font observé nn grand nombre d'écrivains qui n'en connaissent pas la raison. M. Walton (Révolutions ofSpain. Lond., 1837, 1. 1, pag. 322, 323) dit des cortès : « Public indignation hnrled them from their seats in 1814; and in 1823 they vere orerpowered, not by the arms of France, but by tue displeasure of their ovn countrymen, » etc. Voyez aussi pag. 290, et Quin, Memoir$ of Ferdinand the Seventh.Loné., 1824, pag. 121, où il dit que « in ail the towns through which the King passed, the multitude , excited by the friars and clergy, overturned the constitutional stone, and uttered the most atrocious insults against the Constitution, the Cortes, and the Libérais.» Comparez Sempere, HUt. des Cortès, pag. 335, et Bacon, Six Years in Biscay, pag. 40. Dans le fait, un très intelligent écrivain sur les affaires espagnoles en 1855 affirme avec beaucoup de vérité que l'Espagne est « un pays où les populations sont i coup sûr moins libérales que les gouvernemens. ». Annuaire d*s Deux Mondes, 1854, 1855. Paris, 1855, pag. 26$.

Ce qui rend cet insuccès plus digne de remarque , c'est que les Espagnols ont possédé à cette époque très reculée des privilèges municipaux et des franchises semblables à celles que nous avons en Angleterre et auxquels on a souvent attribué notre grandeur. Mais ces institutions, quoi qu'elles puissent conserver la liberté, ne peuvent jamais la créer. L'Espagne avait la forme de la liberté sans en avoir l'esprit; aussi cette forme disparut-elle bientôt, malgré tout ce qu'elle semblait promettre. En Angleterre, l'esprit avait précédé la forme, et par conséquent la forme est restée. C'est ainsi que les Espagnols ont pu se vanter de posséder des institutions libres un siècle avant les Anglais, mais sans pouvoir les conserver, par la simple raison qu'ils avaient les institutions et rien de plus. L'Angleterre n'eut une représentation populaire qu'en 1254 (1) ; mais en Castille elle exista en 1169 (2), et en Aragon dès 1133 (3). La première charte accordée à une cité anglaise ne date que du douzième siècle (4), tandis qu'en Espagne une charte fut conférée à la ville de Léon en l'an 1020 ; et dans le cours du onzième siècle l'affranchissement des villes y était aussi assuré qu'il était légalement possible de le faire (5). Le fait est néanmoins qu'en Espagne ces institutions, au lieu de résulter des besoins du peuple, durent leur origine à la politique de ceux qui le gouvernaient. Les citoyens ne les désiraient pas; on les leur accorda. En effet, pendant la guerre contre les mahométans, les rois chrétiens de l'Espagne, à mesure qu'ils

(i) Voy. t. II.

(2) Preseott, Hist. of Ferdinand andlsabella, t. 1, pag. xltht.

(3) Ibid., t.I,pag.xcYi.

(4) Hallam, Middle Ages. Lond., 1846, 5* édit., t. II, pag. 153-157, qu'il faut comparer avec Hallam, Supplemental Notes. Lond., 1848, pag. 323-327.

(5) Ibid. , t. 1, pag. 373 ; Preseott, Ferdinand and Isabella, 1. 1, pag. xlt, xlti.

avançaient vers le Sud, désirant naturellement engager leurs sujets à s'établir dans les villes frontières, où ils pouvaient affronter et repousser l'ennemi, accordèrent dans ce but des chartes aux cités et des privilèges aux habitants (i).

Lorsque les mahométàns se trouvèrent peu à peu refoulés depuis les Asturies jusqu'à Grenade, les frontières changèrent et les franchises s'étendirent aux nouvelles conquêtes, afin de récompenser ceux qui occupaient le poste le plus dangereux. Cependant les causes générales que j'ai indiquées préparaient la nation aux habitudes de fidélité et de superstition qui grandirent dans une proportion fatale à l'esprit de la liberté. Dans ces circonstances, les institutions ne servirent à rien. Elles ne purent prendre racine; elles avaient été établies par une combinaison politique, et une autre combinaison politique les détruisit. A la fin du quatorzième siècle, les Espagnols s'étaient si bien fixés sur le territoire dont ils venaient de faire la conquête qu'ils n'avaient plus à craindre d'en être chassés (2) ; et il était peu probable qu'ils pussent de longtemps conquérir de nouvelles provinces et expulser les mahométàns des forteresses de la Grenade. Par conséquent les circonstances qui avaient donné naissance aux privilèges municipaux

(1) « Ce fat alors que les successeurs de Pelage descendirent de leurs montagnes dans les plaines, de leurs forteresses perchées sur des rocs inaccessibles dans les Tilles populeuses, le long des flaires, dans de fertiles vallées et sur les côtes de la mer; ce fut alors que la Tille d'Astorgue revint du pouvoir des Arabes à celui des Asturiens et chassa toute la partie musulmane de ses habitants ; ce fat alors, enfin, que commencèrent en Espagne ces concessions de franchises municipales par lesquelles les rois et les seigneurs chrétiens cherchèrent à attirer des populations chrétiennes dans les lieux d'où ils avaient chassé les musulmans. » Fauriel, Hist. de la Gaule méridionale. Paris, 1836, t. III, pag. 215. Voyei aussi Sempere, Monarchie espagnole, t. II, pag. 256, 257.

(2) Au sujet de la confiance croissante des Espagnols vers le milieu du quatorzième siècle, voyei un intéressant passage dans Mariana, Hist. de Espaila, t. IV, pag. 172, 173.

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avaient changé ; et du moment que ee changement fut ap* parent, les privilèges commencèrent à disparaître. N'étant pas adaptés aux mœurs du peuple, ils devaient tomber à la première occasion (1). Leur déclin fut visible dès la fiq du quatorzième siècle; ils avaient presque entièrement dis* paru à la fin du quinzième siècle et ils avaient complètement cessé d'exister au commencement du seizième (2).

C'est ainsi que les causes générales finissent toujours par triompher de tous les obstacles. Dans la moyenne des choses elles sont irrésistibles. Leur action est souvent attaquée e»t est quelquefois arrêtée pour une courte période par les hommes politiques qui sont toujours prêts avec leurs remèdes empiriques. Mais lorsque l'esprit du siècle est antipathique à ces remèdes,, ils ne peuvent réussir que pour un

(4) Les députés des villes finirent en effet par renverser leurs propres libertés, comme le remarque fort bien un historien espagnol « 11 n'est pas étonnant que les monarques espagnols tâchassent d'affermir leur autorité autant que possible, et encore moins que leurs conseillers et leurs ministres coopérassent à leurs desseins. L'histoire de toutes les nations nous offre de nomhreux exemples de cette politique; mais ce qu'il y a de plus remarquable dans celle d'Espagne, c'est que les députés des villes, qui auraient dû être les plus zélés défenseurs de leurs droits, conspirèrent ouvertement contre le tiers? état, et tentèrent d'anéantir les restes de l'ancienne représentation nationale. ■ Se m père, Hist des Cortès oY Espagne, pag. 913. Il est fort étonnant que M. Sempere ne se soit jamais demandé pourquoi cela arrivait en Espagne et non ailleurs. Un écrivain plus récent, réfléchissant à la destruction de l'élément municipal par l'autorité royale, donne une solution qui comme bien d'autres solutions n'est que l'énoncé du même fait dans des termes différents : c Al fin la autoridad real logrô alcanzar un gran predominio en el gobierno municipal de los pnebio&tPorque los corregidores y alcaldes mayores Uegaron à eclipsar la influencia de los adelantados y alcaldes elegidos por los pueblos* » Antequera, Hist. de la LegisUf.don Espaftola. Madrid, 1849, pag. 287. Ceci ne fait que raconter de nouveau l'événement au lieu de l'expliquer.

(2) La destruction finale de la liberté populaire est attribuée par beaucoup d'écrivains à la bataille de Villalar en 1521, bien qu'il soit certain que si les royalistes l'avaient perdue, au lieu de la gagner, le résultat eût été le même. J'avais eu l'intention i une époque d'écrire l'histoire des éléments municipaux et représentatifs pendant le quinzième siècle, et les matériaux que je réunis alors m'ont donné la conviction que le sentiment de la liberté n'a jamais existé en Espagne, et que par conséquent les formes extérieures de la liberté devaient nécessairement disparaître tôt ou tard.

certain temps, au bout duquel la réaction surgit et fait payer cher les violences passées. Quiconque voudra se donner la peine de comparer l'histoire de la législation avec l'histoire de l'opinion, trouvera la preuve évidente de mes assertions dans les annales de touies les contrées civilisées. Le sort des cités espagnoles nous a déjà donné cette preuve; le sort de l'Église d'Espagne la confirmera de nouveau. Pendant plus de quatre-vingts ans après la mort de Charles II, les maîtres de l'Espagne s'efforcèrent d'affaiblir la puissance ecclésiastique; et le résultat de tous leurs efforts fut qu'un roi insignifiant et incapable comme Charles IV parvint avec la plus grande facilité à renverser rapidement tout ce qu'ils avaient fait. C'est parce que si, pendant le dix-huitième siècle, le clergé fut assailli par la loi, il était soutenu par l'opinion. Les opinions d'un peuple dépendent invariablement des grandes causes générales qui influencent la nation tout entière ; mais ses lois sont trop souvent l'œuvre de quelques individus puissants qui les font malgré la volonté nationale. Lorsque les législateurs meurent ou perdent leur charge, il est toujours possible que leurs successeurs aient des vues complètement différentes et renversent leur plan. Mais au milieu de ces fluctuations de la vie politique, les causes générales restent les mêmes, bien qu'elles soient souvent cachées et ne deviennent visibles que lorsque les hommes d'État les ramènent à la surface et les investissent en plein jour de l'autorité publique.

C'est ce que Charles IV fit en Espagne, et lorsqu'il prit des mesures en faveur de l'Église et contre la liberté d'investigation, il sanctionna purement et simplement les habitudes nationales que ses prédécesseurs avaient méconnues. L'empire que la hiérarchie de cette contrée possède sur l'opinion

publique a toujours été proverbiale; mais il est encore plus grand qu'on ne le suppose généralement. Nous avons déjà vu ce qu'était cet empire au dix-septième siècle; et au dixhuitième il n'y avait aucun signe de sa décadence, excepté parmi quelques hommes à l'esprit audacieux qui ne pouvaient rien accomplir tant que la voix du peuple était contre eux. Labat, qui voyageait en Espagne dans les premières années du règne de Philippe Y, nous apprend que lorsqu'un prêtre disait la messe, les seigneurs de la plus haute noblesse considéraient comme un honneur de l'aider à revêtir ses vêtements, qu'ils s'agenouillaient devant lui et lui baisaient les mains (1). On peut s'imaginer ce qu'était le sentiment général lorsque la plus orgueilleuse aristocratie de l'Europe s'abaissait à de pareilles pratiques. Labat affirme qu'un Espagnol n'était pas considéré comme véritablement orthodoxe s'il ne laissait au moins une portion de ses biens à l'Église, tant le respect pour la hiérarchie était devenu une partie essentielle du caractère national (2).

Un exemple plus curieux encore se manifesta à propos de l'expulsion des jésuites. Ce corps jadis utile, mais maintenant embarrassant, était au dix-huitième siècle ce qu'il est au dix-neuvième, c'est à dire l'ennemi acharné du pro-

(1) « Ceux qui servent la messe en Espagne, soit religieux on séculiers, ne manquent jamais d'aider le prêtre à s'habiller, et le font avec beaucoup de respect. Les plus grands seigneurs s'en font honneur, et, à mesure qu'ils présentent au prêtre quelque partie des ornemens, ils lui baisent la main. On se met à genoux pour donner à laver au prêtre pendant la messe, et, après qu'il a essuyé ses doigts, celui qui lui a donné l'eau, demeurant à genoux, lui présente le bassin retourné, sur lequel le prêtre met sa main pour la lui laisser baiser. Au retour à la sacristie, il ne manque pas d'aider le prêtre à se déshabiller, après quoi il se met à genoux pour recevoir sa bénédiction et baiser sa main. » Labat, Voyages en Espagne et en Italie. Paris, 1730, 1. 1, pag. 36.

(2) « Telle est la coutume du païs, on s'exposeroit à laisser douter de sa foi, et passer an moins pour maran ou chrétien nouveau, si on ne laissoit pas le tiers de ses biens mobiliers à l'Église. » Labat, Voyages en Espagne, 1. 1, pag. 968.

Digitizec^b^Vj

grès et de la tolérance. Le gouvernement de l'Espagne, voyant que les jésuites s'opposaient à tous ses projets de réforme, résolut de se débarrasser d'un obstacle qu'il rencontrait sans cesse sur son chemin. Les jésuites venaient d'être traités en France comme une plaie publique, et avaient été supprimés d'un seul coup sans aucune difficulté. Les conseillers de Charles III ne virent aucune raison pour ne pas imiter en Espagne une mesure aussi salutaire, et en 1767, suivant l'exemple qui leur avait été donné par les Français en 1764, ils abolirent ce grand appui de l'Église (1). Le gouvernement supposa que c'était là une mesure décisive qui affaiblirait la puissance ecclésiastique, d'autant plus que le roi lui avait donné sa cordiale approbation. L'année suivante, Charles III, ainsi que c'était sa coutume, parut sur le balcon du palais à l'occasion de la Saint-Charles, prêt à accorder toute demande que le peuple lui adresserait. Cette demande consistait généralement à prier le roi de destituer quelque ministre ou d'abolir quelque impôt. Mais cette fois les citoyens de Madrid, au lieu de penser aux choses de ce monde, pensèrent que des intérêts plus graves se trouvaient en danger, et à la surprise, à la terreur de la cour, ils demandèrent d'une voix unanime qu'on permit aux jésuites de revenir et de porter leur costume ordinaire, afin que l'Espagne pût se réjouir de la vue de ces saints hommes (2).

(1) L'opinion du pape était que Charles III avait par cette mesure mis son âme en danger. » Dans an bref adressé à Charles III il déclara « que les actes du roi contre les jésuites mettaient évidemment son salut en danger. > Crétineau-Joly, Hist. de Ut compagnie de Jésus. Paris, 18*5, t. V, pag. 302.

(2) Comme cette circonstance, qui est remarquée par Crétineau-Joly (Hist. de Ui compagnie de Jésus, t. V, pag. 311) et par d'autres écrivains (Dunham, Hist. ofSpain, t. V, pag. 180), n'a pas été représentée sous sa véritable couleur et a même été mise en doute par un auteur; je transcris ici le compte rendu de Coxe, qui avait des renseignements sur le règne de Charles III de témoins oculaires. « A remarkable and alarming proof of their

Que peut-on faire avec une pareille nation ? A quoi serrent les lois lorsque l'opinion publique se déclare aussi fortement contre elles? En présence de pareils obstacles, et en dépit de ses bonnes intentions, le gouvernement de Charles III se trouva impuissant. Dans le fait, il fut plus qu'impuissant. Il fit réellement du mal, car en excitant la sympathie populaire en faveur de l'Église, il donna une nouvelle force à ce qu'il voulait affaiblir. La nation espagnole continua à chérir de plus en plus cette Église cruelle et persécutrice, toute souillée qu'elle était des crimes les plus abominables. De toutes parts cette Église recevait des legs et des dons considérables, les Espagnols ne demandant pas mieux de se dépouiller et de dépouiller leur famille pour augmenter ses immenses richesses. Florida Blanca, ministre de la couronne en 1788, affirma que pendant les cinquante dernières années, les revenus de l'Église avaient augmenté avec une telle rapidité que leur valeur était plus que doublée (1).

influence vas given at Madrid, the year afler their expulsion. At the festival of St. Charles, when the monarch sho-wed himself to the people from the balcony of the palace, and iras accostomed to grant their gênerai reqnest; to the surprise and confusion of the tf noie Court, the Toice of the immense multitude, with one accord, demanded the return of the Jésuite, and the permission for them to vrear the habit of the secular clergy. This unexpected incident alarmed and mortified the King; and, after a vigilant inqairy,he thought proper to banish the Cardinal Arehbishop of Toledo, and bis Grand Vicar, as the secret instigators of this tumultuary pétition. > Coxe, Bourbon Kings ofSpain. Lond., 1815, 2* édit., t, IV, pag. 368, 369. Les remarques faites sur cette circonstance par M. Rio (Hïst. del Reinado de Carlos III. Madrid, 1856, t. II, pag. 197-199) ne font guère l'éloge de sa critique ou de sa candeur. Un critique ne met pas en doute la description d'un contemporain, lorsque cette description raconte ce qui est probable et ce qui n'a jamais été nié par ceux qui vivaient à cette époque. Loin de le nier, M. Muriel, le savant traducteur de l'ouvrage de Coxe en espagnol, lui a donné la sanction de son nom. Et il est certainement peu candide de la part de M. Rio d'imputer à Coxe l'erreur qui plaçait cette circonstance en 1767, et de prouver ensuite que, d'après ce qui était arrivé à l'archevêque de Tolède, elle ne pouvait avoir en lieu cette année-là, car Coxe affirme que c'était en 1768, « the year after their expulsion, » (1) Voyez ce que dit Florida B lança dans l'appendice I à Coxe, Bourbon Kings ofSpain, t. V, pag. 281 Un autre Espagnol, le prince de la Paix, dit qu'à l'accession de Charles IV» en 1788, « the cloisters -were encnmbered with an ever-increasing number of monks of ail

DE LA CIVILISATION EN ANGLETERRE. t6S

L'inquisition elle-même, l'institution la plus barbare que l'homme ait jamais inventée, fut soutenue par l'opinion publique contre les attaques de la couronne. Le gouvernement espagnol voulait la renverser, et fit tous ses efforts pour diminuer son pouvoir; mais le peuple espagnol la chérissait comme un bouclier contre les empiétements de l'hérésie (1). On vit un exemple de ce sentiment en 1778 : l'inquisition ayant condamné un hérétique, plusieurs des membres les ^lus influents de la noblesse se rendirent à l'exécution en qualité d'aides, heureux d'avoir l'occasion de montrer publiquement leur obéissance et leur docilité vis-à-vis de fÉglise (2).

oïders and of ail âges.,» Godoy, Memoirs, édit. Lond., 1836, 1. 1, pag. 126. Voyez aussi an sujet des établissements ecclésiastiques quelques remarques intéressantes dans les lettres de Cabarrus : a Con que horrible desproporcion superabundan los individuos estéril9s â los operarios utiles y preciosos, » Carias escritas por el Coude de Cabarrus. Madrid, 1813, pag. 133.

(1) Un écrivain célèbre du régne de Philippe V dit de l'inquisition : < Su exacta vigilancia comprehende ignalmente à Naturales y Estrangeros. » Uztariz, Theorica y Prao tica de Comercio. Madrid, 1757,3' édit., in- fol., pag. 27. Lorsqu'un homme comme Uztariz •pouvait écrire une pareille phrase, nous pouvons nous imaginer ce que pouvait le peuple qui était bien plus ignorant que lui et bien plus orthodoxe. M. Tapia, dans un passage remarquable et plus hardi qu'à l'ordinaire , admet franchement que ce fut la force de l'opinion publique qui empêcha Charles III d'abolir l'inquisition. « Estrano pareceria que babiéndose hecho tanto en aquel reinado para limitar el poder escesivo del clero, y acabar con àbsurdas preocupaoiones, no se suprimiese el monstruoso tribunal de la inquisition; pero es necesario tener présente quel el rey despues del motin de Madrid procedia con timidez en toda providencia que pudiese contrariar la opinion pùblica; y él creia que los ~Espanoles querian la inquisition , eomo se lo manifesté al ministro Roda y al coude de Aranda, anadiendo que en nada coartaba su autoridad. » Tapia, Civilizaeion EspaHola. Madrid, 1840, t. IV, pag. 98. L'inquisition nous semble un singulier objet pour mériter l'affection publique, mais cette affection existait positivement. « L'inquisition si révérée en Espagne. > Mèm. de Louville, 1. 1, pag. 36. Et Geddes {Tracts. Lond., 1730, 1. 1, pag. 400) nous dit que « the Inquisition is not orily established by ïaw, but by a wonderful fascination is se fixed in the hearts and affections of the people, that one tbat should offer the least affront to another, for having been an informer or witness in the Inquisition, would be torn in a thousand pièces. »

(9) « The&milrars of the Inquisition, Abrantes, Mora, and others, grandees of Spain , attended as servants, without bats or svords. » Coxe, Bourbon Rings of Spain, t. IV, pag. 418, 419.

Toutes ces choses étaient naturelles, elles étaient dans Tordre. Elles résultaient d'une longue série de causes dont j'ai essayé de suivre l'opération pendant le treizième siècle, depuis le commencement de la guerre arienne. Ces causes forcèrent les Espagnols à être superstitieux, et il était complètement inutile de chercher à changer leur nature par la législation. Le seul remède contre la superstition est la science. Elle seule peut détruire cette peste de l'esprit humain. Sans elle le lépreux ne peut être purifié, l'esclave ne peut être rendu à la liberté. C'est à la connaissance des lois et des rapports intimes des choses que l'Europe est redevable de sa civilisation, et c'est précisément cette connaissance qui a toujours manqué à l'Espagne. Jusqu'à ce qu'on ait suppléé à ce manque, jusqu'à ce que la science, avec son esprit hardi et investigateur, ait fermement posé son droit à examiner librement tous les sujets d'après sa propre méthode, il est certain que ni la littérature, ni les universités, ni les législateurs, ni les réformateurs d'aucun genre, ne pourront tirer le peuple de la misérable condition, des ténèbres épaisses dans lesquelles le cours des choses l'a nécessairement plongé.

Aucune grande amélioration politique, quelque plausible ou attrayante qu'elle puisse paraître, ne peut produire un bien durable , si elle n'est pas précédée par un changement dans l'opinion publique; et tout changement dans l'opinion publique doit être précédé par le progrès des connaissances. Ce sont là deux propositions dont la preuve se trouve dans l'histoire de tous les pays, mais qui sont particulièrement évidentes dans l'histoire de l'Espagne. Les Espagnols ne manquaient de rien excepté de la science. Ils ont eu d'immenses richesses, des territoires fertiles et

bien peuplés dans toutes les parties du globe. Leur contrée, baignée par l'Atlantique et la Méditerranée, et possédant des ports excellents, est admirablement située pour le commerce entre l'Europe et l'Amérique, commerce dont elle pourrait être la maîtresse dans les deux hémisphères (1). Ils eurent, à une époque très reculée, de vastes privilèges municipaux; ils eurent des parlements indépendants, le droit de choisir leurs magistrats et de gouverner leurs propres cités. Us ont eu des villes riches et florissantes, de nombreuses manufactures et d'habiles artisans dont les productions remarquables se vendaient facilement sur tous les marchés du monde. Ils avaient cultivé les beaux-arts avec un grand succès ; leurs nobles et exquises peintures, leurs magnifiques églises étaient justement rangées parmi les plus grandes merveilles de la main-d'œuvre de l'homme. Us parlent une langue sonore, belle et flexible, et leur littérature n'est pas indigne de leur langue. Leur sol produit des trésors de tout genre. Il déborde de vin et d'huile; il produit les fruits les plus délicieux avec une exubérance presque tropicale (2). Il contient les minéraux les plus précieux dans une profusion qui n'a de pareille dans aucune autre partie de l'Europe. Nulle part on ne trouve des marbres aussi rares, aussi magnifiques, et si rapprochés de la mer qu'ils peuvent

(i) Un éminent géographe moderne dit : < From the eitent of its coast-line, its numerons ports, its geographical position, and natural prodacts, Spain possesses greater commercial advantages than any other country of Europe. • Johnston, Dictionary of Physical, Statistical and Historical Geography. Lond., 1850, pag. 1213.

t(2) • No qaiero hablar de los frutos de Espana, no obstante que los produzca tan exquisitos de todas especies. Solo dire que sus naranjas du l ce s las traxeron de la China los Portugueses, y que de Portngal se ha difandido sa planta por lo restante de Europa. En fin, Espana es celebrada entre otras cosas por sas limones, por la fragancia de sus cidras, por sas limas dulces, por sus granadas, por sas azeytanas, que merecieron ser alabadas hasta del gran Ciceron, y sas almendras, sas higos, sas avas, etc. • Bowles, Hist. Natural de Espana. Madrid, 1789, in-4°, pag. 236.

facilement être chargés sur des navires et transportés dans les contrées qui en ont besoin (1). Quant aux métaux, c'est à peine s'il y en a un seul que l'Espagne ne possède pas en grandes quantités. Ses mines d'argent et de mercure sont bien connues. Elle abonde en cuivre (2) et en plomb (3). Le fer et la bouille, les deux articles les plus utiles de toutes les productions du règne inorganique (4), sont également abondants dans cette contrée favorisée. On dit que le fer existe dans toutes les parties de l'Espagne, et d'une qualité supérieure (5); on prétend que les mines de houilles des Asturies sont inépuisables (6). En un mot, la nature s'est mon-

(1) t The marbles of Spain are in greater variety and beauly than those of any country in Europe, and most valnable kinds of them are in situations of easy access and communication with the sea; bnt they hâve long been entirely neglected, the greater part being unknow, even to the more intelligent of the natives. » Cook, Spain. Lond., 1834, t. H, pag. 51. Dans le cabinet d'histoire naturelle à Madrid, « the spécimens of marbles are splendid,and show what treasnres yet remain buried in the Peninsnla. • Ford, Spam. Lond., 1847, pag. 413.

(2) « Hay infinitas mioas de cobre en Espana las qnales nnnca se han tocado. • Bowles, Hi&t. Natural de Espaila, Discnrso Preliminar, pag. 34.

(3) En 1832, Cook écrivait : « The lead-mines of the Sierra de Gador are in a state of repletion at présent from the enormous quaotity of the minerai, and thn facility of raising

it. » « Lead abonnds in other parts of the same chain, nearer to Almeria. » Cook,

Spain, t. II, pag. 75. t The most valnable of the ezisting Spanish mines are those of lead in Granada; and the supplies obtained from them dnring the last twenty years hâve been so large, that they hâve occasioned the abandonnant of several less productive mines in other conntries, and a considérable fall in the price of lead. * M'Culloch, Geographicaland Statistical Dictionary. Lond., 1849, t. Il, pag. 705.

(4) J'emploie le langage populaire en plaçant la houille dans le règne inorganique, malgré son tissu cellulaire et son origine végétale.

(5) < The most valnable of the whole minerai riches of Spain will be in ail probability, in a few years, the iron, -which is found every where, and of the best qnalities. » Cook, Spain, t. II, pag. 78. Voyez aussi Bowles, Hist. Natural de Espaila, pag. 56,67, 106, 273, 346, 415, et Ford, Spain, pag. 565, 618.

(6) < The quantity is inexhaustible, the quality excellent, the working of eitraordinary facility, and they possess an easy communication with the sea; yet they are praciically useless, and afford only a misérable existence to a i&m labourers and mules used in conveying the minerai to Gijon. • Cook, Spain, t. II, pag. 79,80. « In the immédiate neighbourhood of Oviedo are some of the largest coal-fields in Europe. » Ford, Spain, pag. 381.

Comparez pag. 392,606.

trée si prodigue, qu'on peut dire sans crainte d'exagération que l'Espagne possède dans son sein presque tous les produits naturels qui peuvent satisfaire les besoins ou la curiosité de l'homme (1).

Ce sont là des dons splendides ; c'est à l'historien de dire de quelle manière ils ont été employés. Le peuple qui les possède ne manque certainement pas de qualités naturelles. Il a eu sa bonne part d'hommes d'État éminents, de grands rois, de magistrats capables et de législateurs remarquables. Il a eu des gouvernements vigoureux et habiles, et son histoire est illustrée par un grand nombre de patriotes courageux et désintéressés qui ont tout sacrifié pour leur pays. La bravoure du peuple n'a jamais été mise en doute, et l'honneur pointilleux d'un gentilhomme espagnol est passé en proverbe dans le monde entier. Quant à la nation en général, les meilleurs observateurs déclarent que les Espagnols sont nobles, généreux, francs, intègres, amis sincères et -zélés, affectueux dans toutes les relations privées de la vie, charitables, et humains (2). Leur sincérité en matières reli-

(1) < La nacion espanola posée casi quantas producciones naturales puede apetecer la necesidad, ô curiosidad de los hombres. » Campomanes, Apendice à la Education Popular. Madrid, 1777, t. IV, pag. vi.

(2) « Ils sont fort charitables, tant à cause du mérite que Ton s'acquiert par les aumônes que par l'inclination naturelle qu'ils ont à donner, et la peine [effective qu'ils souffrent lorsqu'ils sont obligés, soit par leur pauvreté, soit par quelqu'autre raison, de refuser ce qu'on leur demande. Ils ont encore la bonne qualité de ne point abandonner leurs amis

pendant qu'ils sont malades. » « De manière que des personnes qui ne se voyent

point quatre fois en un an se voyent tous les jours deux ou trois fois dés qu'ils souffrent. • D'Aulnoy, Relation du voyage d'Espagne. Lyon, 4693, t. II, pag. 374. t They are grave, temperate, and sober ; firm and warm in their friendships, thongh cautions and slow in cootracting \hem. » A Tour through Spain by Udal ap Hhys. Lond., 1760, 2' édit., pag. 3.

« When they bave once professed it, none are more faithful friends. > « They hâve

great probity and integrity of principle. » Clarke, Letters conceming the Spanish Nation. Lond., 1763, in-4% pag. 334. * To express that ail I feel, on the recollection of their goodness, would appear like adulation; but I may venture at least to say, that simplicity, sincerity, generosity, a high sensé of dignity, and strong principle» of honour, are the most prominent

gieuses est incontestable (1). Us sont en outre éminemment sobres, et leur frugalité est bien connue (2). Et pourtant toutes ces grandes qualités ne leur ont servi à rien, et leur seront complètement inutiles tant qu'ils resteront ignorants. Il est impossible de dire ce qu'il adviendra de ce malheureux pays, et s'il entrera jamais dans la bonne voie (3). A moins

and 8trikiog fea tores of the Spanish character. > Townsend, Journey through Spain. Lond., 1792,2* édit., t. III, pag. 353. » The Spaniards, though naturally deep and artfdl politicians, bave still something so nobly frank and hoffest in their disposition. > Letters from Spain by an English Officer. Lond., 4788, t. II, pag. 471. « The Spaniards hâve fewer bad qualities than any other people that I hâve had the opportunity to know. » Croker, Travels through Spain. Lond., 4799, pag. 237, 238. « Spanish probity is proverbial, and it conspicuously shines in commercial relations. • Laborde, Spain. Lond., 4809, t. IV, pag. 423. « Certainly, if it be taken in the mass,no people are more hnmane than the Spaniards, or more compassionate and kind in their feelings to others. Tbey probably excel other nations, rather than fall belovr them, in this respect. > Cook, Spain. Lond., 1834, 1. 1, pag. 189. « The Spaniards are kind-hearted in ail the relations of life. » Hoskins , Spain. Lond., 1851, 1. 11, pag. 58. Je citerai enfin le témoignage de deux hommes, politiques de profession, bien connus des Espagnols, c They are brave, honest, and gênerons.» Diaries and the Correspondance of the Eart of Malrnesbury. Lond., 1844, t. I, pag. 48. Et lord Holland, suivant Moore, admet a that the Spaniards altogether are amoDgst the best people of Europe. > Moore, Memoirs, edited by Lord John Russell. Lond., 1853, t. III, pag. 253.

(1) C'est ce que prouve leur histoire de la manière la plus décisive, et, quant à leur condition actuelle, fauteur des Rmelations of Spain in 1845 (t. I, pag. 340) dit : «But religion is so deeply rooted in the national character, that the most fnrious political storms, which prostrate everything else, blow over this and leave it unscathed. It is only amongst the educated maie population that any lack of fervour is witnessed. >

(2) «The habituai tempérance of thèse people is really astonishing : I never saw a Spaniard drink a second glass of vrine. With the lower order of people, a pièce of bread with an apple, an onion, or pomegranate, is their usual repast. > Croker, TraveU in Spain. Lond., 1799, pag. 116. t They are tempera te, or rather abstemious, in their living to a great degree : borracho is the higbest term of reproach ; and it is rare to see a drunken man , except it be among the carriers or muleteers. » Dalrymple, Travels through Spain. Lond., 1777, in-4% pag. 174. c Drunkenness is a vice almost unkoown in Spain among people of a respectable class, and very uncommon even among the lowerorders. » Esménard, note dans Godoy, Memoirs. Lond., 1836, t. II, pag. 321.

(3) « This is the most wonderful country nnder the sun ; for hère , intellect melds no power. » Inglis, £pain. Lond., 1831, 1. 1, pag. 101. «Tandis que l'activité publique, en Espagne, se porte depuis quelques années dans la sphère des intérêts pratiques et matériels, il semble, au contraire, qu'il y ait une sorte de ralentissement dans la vie intellectuelle. • Annuaire des Deux Mondes pour 1850, pag. 410. t La vie intellectuelle n'est point, malheureusement , la sphère où se manifeste le plus d'activité en Espagne, t Ibid. pour

que l'Espagne n'entre dans cette voie, toutes les améliorations qu'on essaiera d'y faire pénétrer n'iront pas plus loin que la surface. La seule marche à suivre, c'est de diminuer la superstition du peuple ; et cela ne peut être effectué que par le progrès de la science physique, qui, en familiarisant le peuple avec les idées d'ordre et de régularité, empiètent graduellement sur les anciennes notions de perturbation, de prodige, et de miracle, et habituent l'esprit à trouver l'explication des vicissitudes humaines dans des considérations naturelles, au lieu de chercher cette explication dans des considérations purement surnaturelles.

C'est vers ce but que tout a tendu depuis près de trois siècles dans les contrées les plus avancées de l'Europe. Mais en Espagne, malheureusement, l'éducation a toujours été, et est encore aujourd'hui, entre les mains du clergé, qui s'oppose à tout progrès, parce qu'il sait bien que le progrès serait fatal à sa puissance (1). Aussi, le peuple restant dans

18564857, pag. 356. « It is singular, upon landing in the Peninsula, and making a short excursion for a new miles in any direction, to see reprodnced the manners of England five centuries bock, — to find yourself thrown into the midst of a society vhich is a close counterpart of that extinct semi-civilization of which no trace is to be fonnd in our history later than the close of the fonrteenth centnry and the reign of Richard the Second. » Révélation* ofSpain in 4845 by an English Résident, t. II, pag. l.

(1) « That the Spaniards, as a people, are ignorant, snpremely ignorant, it is impossible to dissemble; but this cornes from the control of éducation being altogether in the hands of the clergy, who exert themselves to maintain that ignorance to which they are indebted for their power. » Spain by an American, t. II, pag. 360. t The schools in Madrid are ail condncted by Jesnits; and the éducation received in thera, is snch as might be expected from their heads. » lnglis, Spain, 1. 1, pag. 156 « Private éducation hère, is almost entirely in the hands of the clergy. » Révélations of Spain in 1845, t. II, pag. 27. En Espagne, comme dans tont pays catholique ou protestant, le clergé, considéré comme corps, enseigne la foi à l'exclusion de la science, et, par une sorte d'instinct conservateur, décourage la hardiesse d'investigation , sans laquelle on peut acquérir beaucoup d'érudition , mais pas de vraies connaissances. Le clergé en Espagne est plus puissant que dans aucun autre pays ; c'est pourquoi il manifeste ses tendances hardiment et sans crainte. On peut en voir un exemple dans un récit récemment publié par l'évêque de Barcelone, dans lequel, après une

l'ignorance, et les causes de cette ignorance étant toujours les mêmes, le pays ne retire aucun avantage des gouvernements éclairés qu'il a pu avoir à de longs intervalles, ou des mesures libérales qui ont été parfois adoptées. Les réforma* teurs espagnols ont tous, avec de très rares exceptions, vivement attaqué l'Église, dont ils voyaient clairement que l'autorité devait diminuer. Mais ce qu'ils n'ont pas vu, c'est que pour être vraiment utile, cette diminution doit être le résultat de la pression exercée par l'opinion publique sur les hommes d'État. En Espagne, ce sont les hommes politiques qui prirent l'initiative, pendant que le peuple restait en arrière. Aussi, ce qui était fait à une époque a toujours été, en Espagne, défait à une autre. Lorsque les libéraux arrivèrent au pouvoir, ils supprimèrent l'inquisition ; mais Ferdinand VU la rétablit facilement, parce que, quoiqu'elle eut été détruite par les législateurs espagnols, son existence convenait aux mœurs et aux traditions de la nation espagnole (1). De nouveaux changement ayant lieu, cet odieux

Tiolente attaque contre les connaissances physiques et philosophiques, il termine ainsi : « No intento recriminar à ningan catôlico de los que se asocian al nnevo sistema de filosofar y de extender indefinidamente el imperio de esta ciencia, pero deseo que fijen toda su ateanion en los pnntos que no haré sino indicar. Primero,que las escaelas de Holanda, A le mania, Inglaterra y Francia desafectas al Calolicismo , han iniciado y promovido con el mayor empeno ciertas discnsiones filosôficas, presentândolas como an trianfo de la raxon sobre la Religion, de la filosoffa sobre la teologia, del matcrialismo sobre el espiritualismo. Segando, que sas màximas no son, en gran parte, mas qne reprodocciones ô naevas evoluciones de errores mil veces refntados y condenados por la sana filosofia y por la Iglesia; bajo cuyo eoncepio no tienen por que felicitarse en raxon de sa progreso, sino mas bien avergoniarse por sn retrocesc. ■ Costa y Borras, Iglesia en Espana. Barcelona, 1857, pag. 159.

(1) « Immediately after his arrivai in Madrid, Ferdinand re-established the Inquisition; and his decree for that purpose was hailed throughout ail Spain with illuminations, thanksgivings, and other rejoicings. » Quin , M emoirs of Ferdinand VII. Lond.,1834, pag. 189, 190. Un théologien éminent remarque : c La divina ProTidencia abreviô los dias de praeba, y la catolica Espana respiré cenida con los laureles del trianfo, recobrando luego à sa tan deseado monarca, el senor rey don Fernando VII. » Costa y Borras, Observaciones sobre la Iglesia en Espaila. Barcelona, 1857, pag. 91.

DE LA CIVILISATION EN ANGLETERRE. 17i

tribunal fut de nouveau aboli en 1820. Mais si la forme n'existe plus, l'esprit vit encore (1). Quoique le nom, le corps, l'apparence visible de l'inquisition aienl disparu, l'esprit qui l'avait engendrée est enchâssé dans le cœur du peuple, et, à la moindre provocation, il reprendrait une nouvelle vigueur, et réclamerait le rétablissement de cette institution qui est l'effet, bien plus que la cause, de la bigoterie intolérante de la nation espagnole.

C'est de cette manière que d'autres attaques qui furent faites contre l'Église, d'une manière plus systématique, depuis le commencement de ce siècle, réussirent d'abord, mais devaient être nécessairement déjouées peu après (2). Sous Joseph, en 1809, les ordres monastiques furent supprimés, et leurs biens confisqués (3). Mais l'Espagne gagna peu à cette mesure. La nation était du côté des moines (4) ; et leurs ordres furent rétablis aussitôt que la tempête fut passée. En

(1) < The spirît of the Inquisition is still alive; for no king, cortes, or constitution, ever permits in Spain any approach to any religions toleration. » Ford, Spain. Lond., 1847, pag. 60. < Les cortès anraient beau permettre l'exercice du culte protestant on juif, il n'est point certain que cela ne suscitât de périlleux conflits. » Annuaire des Deux Mondes ou histoire générale des divers Etats (1854-1855). Paris, 1855 t. V, pag. 272, un ouvrage remarquable écrit sur le plan de VAnnual Register, mais de beaucoup supérieur. Quant à la possibilité de rétablir l'inquisition, comparez deux passages intéressants dans Spainby an American, 1831, t. II, pag. 330, et Inglis, Spain, 1831, 1. 1, pag. 85. Depuis lors l'Église a reçn une force nouvelle par le succès de la guerre essentiellement religieuse que l'Espagne vient de faire aux Maures. Et, si quelque nouvelle catastrophe politique avait lieu en Espagne, le rétablissement de l'inquisition ne m'étonnerait nullement.

(2) Comparez Bacon, Six Years in Biscay. Lond., 1838, pag. 40, 41, 50, avec Quin, Memoirs of Ferdinand the Seventh, pag. 192, 193.

(3) Walton, Révolutions of Spain. Lond.,1837, t. H, pag. 343.

(4) Peu de temps avant la suppression des ordres monastiques, « le respect pour le froc en général est poussé si loin, qu'on lui attribue une vertu préservative même au delà de la vie, quelque peu régulière qu'elle ait été. Aussi n'y a-t-il rien de si commun que de voiries morts ensevelis en robe de moines et conduits ainsi à leur dernière demeure à visage découvert. » «De même que le froc accompagne les Espagnols au tombeau, de même il eu

saisit quelques-uns au sortir du berceau. Il n'est pas rare de rencontrer de petits moines de quatre à cinq ans polissonnant dans la rue. » Bourgoing, Tableau de l'Espagne. Paris, 1808, t. II, pag. 330, 331.

1836, il y eut un nouveau mouvement politique, et les libéraux étant à la tête des affaires, Mendizabal sécularisa tous les biens de l'Église, et dépouilla presque entièrement le clergé de ses richesses énormes et mal acquises (1). Il ne savait pas combien il est inutile d'attaquer une institution, si Ton ne peut commencer par diminuer son influence. Trop confiant dans le pouvoir de la législation, il ne pensa pas assez à la puissance de l'opinion. Le résultat le prouva clairement. La réaction commença au bout de quelques années. En 1845, on promulgua ce qu'on appela « la loi de dévolution, » qui fut le premier pas vers le rétablissement des biens du clergé (2). En 1851, sa position fut encore améliorée par le célèbre concordat, par lequel le droit d'acquérir lui Ait solennellement confirmé aussi bien que celui de posséder (3). La nation accepta de tout cœur ces mesures (4). Telle était pourtant la folie du parti libéral que, seulement

(1) La confiscation eut lien à différentes époques entre 1835 et 4841. Comparez Ford, Spain, pag. 48; Révélations of Spain by an English Résident, 1. 1, pag. 366; Costa y Borras, Iglesia en Espana, pag. 95; Annuaire des Deux Mondes pour 1850. Paris, 1851, pag. 369. J'ai cherché vainement une histoire détaillée de ces transactions.

(2) « Dès 1845 ane loi dite de dévolution, en attendant un règlement définitif, applique à la dotation dn clergé une portion des biens ecclésiastiques non vendus. » Annuaire des Deux Mondes, 1851-52. Paris, 1852, pag. 318.

(3) « Il y a ici un règlement solennel, sous la forme d'un traité, de toutes les affaires relatives à l'Église; c'est le concordat de 1851. Le concordat reconnaît à l'Église le droit d'acquérir et de posséder. » Ibid., 1854-55. Paris, 1855, pag. 273.

(4) L'année même où le concordat fut publié, M. Hoskins, le célèbre voyageur africain» homme d'une intelligence évidemment remarquable, publia, à son retour d'Espagne, ane description de ce pays. Son ouvrage est précieux, car il dépeint l'état de l'opinion publique avant le concordat , lorsque le clergé espagnol était encore sous le coup de mesures bien intentionnées, mais peu judicieuses du parti libéral. « We visited thèse churches on a Snnday, and were surprised lo find them ail crowded to ezcess. The incomes of the clergy are greatly reduced, but their fortunes are gradually reviving. » Hoskins, Spain. Lond., 1851, 1. 1, pag. 25. « The priests are slowly re-establishing their power in 'Spain. » T. II, pag.201. c The crovded churches , and , notvrithstanding the appropriation of their revenues, the absence of ail appearance of anything like poverty in the chapels and services, prove tnat the Spaniards are now as devout wrshippers, and as zealous friends of the Church,as they were in her palmy days. » T. II, pag. 281.

quatre années plus tard, lorsqu'il obtint pour un moment le pouvoir, il annula tous ces arrangements, et révoqua les concessions qui avaient été faites à l'Église, et que, malheureusement pour l'Espagne, l'opinion publique avait ratifiées (1). On pouvait facilement deviner quels seraient les résultats de cette politique. Le peuple courut aux armes en Aragon et dans d'autres parties de l'Espagne ; une insurrection carliste éclata, et le cri de : « La religion est en danger, » retentit à travers tout le pays (2). Il est impossible de servir une pareille nation. Les réformateurs furent naturellement renversés, et leur parti dispersé pendant l'automne de 1856. La réaction fit alors des progrès si rapides, qu'au printemps de 1857, la politique des deux années précédentes fut complètement changée. Ceux qui avaient rêvé la possibilité de régénérer leur pays, virent toutes leurs espérances anéanties. Le nouveau ministère prit des mesures plus en harmonie avec l'esprit national. Au mois de mai 1857, les cortès s'assemblèrent. Les représentants du peuple donnèrent leur sanction aux actes du gouvernement exécutif, et, grâce à leur autorité, les mesures les plus nuisibles du concordat de 1851 furent amplement confirmées, la vente des biens de l'Église fut défendue, et toutes les limites qui avaient été placées à la puissance ecclésiastique furent révoquées d'un seul coup (3).

(1) « La loi de désamortissement, promulguée le 1" mai 1855, ordonne, comme on sait, la mise en Tente de tons les biens de mainmorte et en particulier des biens qui restent encore i l'Eglise. • Annuaire des Deux Mondes, 1855-56, pag. 310. Voyez aussi Ibid., 1854-55, pag. 274, et, pour les mesures prises contre l'Église en 1855, Costa y Borras, Observaciones sobre la Jglesia en EspaHa. Barcelona, 1857, pag. 119, 286, 292, et relativement à la loi du 1" mai, voyez pag. 247.

(2) « Aussi le premier mot d'ordre de l'insurrection a été la défense de la religion. » Annuaire des Deux Mondes, 1854-55, pag. 275.

(3) Annuaire des Deux Mondes, 1856-57, pag. 315-317, 324-331, 336.

Le lecteur pourra maintenant comprendre la véritable nature de la civilisation espagnole. Il verra comment, sous les noms retentissants de fidélité et de religion, se cachent les poisons mortels auxquels ces noms ont toujours servi de manteau, mais qu'il est du devoir de l'historien d'exposer au grand jour. Un esprit aveugle de respect, prenant la forme d'une soumission honteuse vis-à-vis de la couronne et de l'Église, est le vice capital et essentiel du peuple espagnol. C'est son seul vice national, et il a suffi pour le ruiner complètement. C'est un vice dont toutes les nations ont cruellement souffert, et dont beaucoup souffrent encore. Mais nulle part en Europe ce principe n'a dominé aussi longtemps qu'en Espagne. Aussi, nulle part en Europe les conséquences n'ont été si évidentes et si fatales. L'idée de la liberté y est morte, si même on peut dire que la liberté y a jamais existé, dans la véritable signification du mot. Sans doute il y a eu, et il y aura encore, des explosions; mais ce sont des explosions de licence plutôt que de liberté. Dans les contrées les plus civilisées, la tendance générale est d'obéir même aux lois injustes, mais, tout en y obéissant, d'insister pour les faire abroger. C'est parce que nous sentons qu'il vaut mieux faire disparaître les griefs que leur résister. Tout en nous soumettant à l'injustice, nous attaquons le système qui produit cette injustice. Mais pour qu'une nation adopte ce système, il lui faut une certaine portée d'esprit qu'il était impossible d'atteindre dans les période signorantes de l'histoire européenne. Aussi trouvonsnous que si les troubles étaient fréquents au moyen âge, les rébellions étaient rares. Mais, depuis le seizième siècle, les insurrections locales, provoquées par les injustices flagrantes, diminuent et sont remplacées par des révolutions

qui s'attaquent directement à la source même de l'injustice. Il est évident que ce changement est avantageux ; d'abord parce qu'il est toujours utile de remonter de l'effet à la cause, et ensuite parce que, les révolutions étant moins fréquentes que les insurrections, la paix de la société serait moins souvent troublée, si le peuple se bornait entièrement au remède le plus violent. D'un autre côté, les insurrections ont généralement tort; les révolutions ont toujours raison. Une insurrection est trop souvent un effort insensé et passionné d'individus ignorants qui, furieux de quelque injustice du moment, ne s'arrêtent pas à en rechercher les causes éloignées et générales. Mais une révolution, lorsqu'elle est l'œuvre de la nation elle-même, est un spectacle magnifique et imposant, parce qu'au sentiment d'indignation produit par la présence de l'injustice, elle joint les qualités intellectuelles de prévoyance et de combinaison, et parce que, réunissant dans un seul acte quelques-unes des plus hautes qualités de notre nature, elle arrive à un double but: au châtiment de l'oppresseur, au soulagement de l'opprimé. Mais en Espagne, il n'y a jamais eu une véritable révolution; il n y a jamais eu une grande rébellion nationale. Le peuple y est souvent sans frein; mais il n'y est jamais libre. Nous retrouvons encore chez lui cette couleur caractéristique de la barbarie, qui fait que les hommes préfèrent la désobéissance occasionnelle à la liberté systématique. Il y a certains sentiments de notre nature que sa fidélité servile elle-même ne peut déraciner, et qui, de temps en temps, la poussent à résister à l'injustice. Ces instincts sont heureusement la propriété inaliénable de l'humanité, que nous ne pouvons perdre, et qui sont souvent notre dernière ressource contre les extravagances de la tyrannie. Et c'est là tout ce que

l'Espagne possède aujourd'hui. Les Espagnols résistent, non parce qu'ils sont Espagnols, mais parce qu'ils sont hommes. Mais, tout en résistant, ils révèrent. Ils se soulèvent contre un impôt vexatoire; mais ils se prosternent devant un système dont l'impôt est le moindre mal. Ils frappent le percepteur des contributions; mais ils tombent à genoux devant le prince méprisable qui emploie les services du percepteur. Ils insultent même le moine importun et ennuyeux, ou bien ils tournent quelquefois en ridicule le prêtre doucereux et arrogant; mais telle est leur infatuation, qu'ils risqueraient leur vie pour défendre cette Église cruelle qui leur a infligé des malheurs affreux, et à laquelle ils se cramponnent comme à ce qu'ils ont de plus cher au monde.

Nous trouvons liés à ces habitudes de l'esprit, et en réalité faisant partie de ces habitudes, un respect pour l'antiquité, et un attachement démesuré pour les anciennes opinions, pour les anciennes croyances, et pour les anciennes coutumes, qui nous rappellent les civilisations méridionales qui florissaient autrefois. Ces préjugés ont été à une certaine époque universels en Europe ; mais ils commencèrent à disparaître au seizième siècle, et sont aujourd'hui complètement dissipés, excepté en Espagne, où ils ont toujours été entretenus. Dans cette contrée, ils conservent leur force primitive, et produisent leurs résultats naturels. En encourageant l'idée que toutes les vérités les plus importantes à connaître sont déjà connues, ils répriment ces aspirations, et émoussent cette confiance généreuse dans l'avenir sans lesquelles rien de grand ne peut être accompli. Un peuple dont le regard est sans cesse fixé sur le passé, ne se remuera jamais pour pousser à la roue du progrès; c'est à peine s'il croira à la possibilité du progrès. Pour lui l'antiquité est

synonyme de sagesse» et toute amélioration est une innovation dangereuse. L'Europe a langui pendant des siècles dans cet état ; l'Espagne se traîne encore dans cette même condition sociale. Aussi les Espagnols sont- ils remarquables par une inertie , un manque d'élasticité , une absence complète d'espérance, qui les isolent, dans notre siècle remuant et entreprenant, du monde civilisé. Convaincus qu'il y a peu à faire, ils ne sont pas pressés de l'accomplir. Persuadés que les connaissances dont ils ont hérité sont bien plus grandes que celles qu'ils pourraient acquérir, ils ne désirent rien changer à leurs possessions intellectuelles, parce qu'ils croient que le moindre changement pourrait en diminuer la valeur. Satisfaits de ce qui a déjà été légué, ils sont en dehors de ce grand mouvement européen, qui, clairement visible pour la première fois au seizième siècle, a depuis cette époque constamment marché en avant, ébranlant les anciennes opinions, détruisant les vieilles folies, réformant et améliorant de tous côtés, influençant même des contrées aussi barbares que la Russie et la Turquie ; mais laissant l'Espagne intacte. Pendant que l'intelligence humaine a fait les progrès les plus prodigieux et les plus incroyables, pendant que les découvertes s'accumulent de toutes parts autour de nous avec une telle rapidité que les esprits les plus forts, éblouis par l'éclat de leur splendeur, ne peuvent les contempler dans leur ensemble, pendant que d'autres découvertes plus importantes encore, et plus éloignées de l'expérience ordinaire, sont évidemment sur le point d'être faites, et peuvent déjà être aperçues dans un lointain obscur par les penseurs les plus avancés ; pendant que le voile est rudement arraché, et que la nature, violée de tous côtés, est forcée de révéler ses secrets, son économie, sa structure, et ses lois,

à réaergie indomptable de l'homme; pendant que l'Europe résonne du bruit des grands exploits intellectuels, avec lesquels les gouvernements despotiques eux-mêmes semblent sympathiser afin de pouvoir les détourner de leur cours naturel, et s'en servir comme de nouveaux instruments pour opprimer plus encore les libertés du peuple; pendant que, au milieu de ce bruit étourdissant et de cette grande excita* tion, l'esprit public est agité et violemment ballotté, l'Espagne continue à dormir, paisible, insouciante, impassive, ne recevant aucune impression du reste du monde, et ne faisant aucune impression sur lui. Elle est là, à la pointe extrême du continent, masse énorme et inerte, dernier représentant des sentiments et des idées du moyen âge. Et ce qui est le plus triste symptôme, c'est qu'elle est satisfaite de sa condition. Elle est la nation la plus arriérée de l'Europe, et pourtant elle se croit la plus avancée. Elle est fière de tout ce qui devrait la faire rougir. Elle est fière de l'antiquité de ses opinions; fière de son orthodoxie; fière de la force de sa foi ; fière de sa crédulité puérile et incommensurable ; fière de sa répugnance à améliorer sa croyance ou ses coutumes ; fière de sa haine pour les hérétiques, fière de la vigilance constante avec laquelle elle a déjoué tous leurs efforts pour s'établir légalement sur son sol.

Toutes ces choses réunies produisent ce triste résultat auquel on donne le nom d'Espagne. L'histoire de ce seul mot est l'histoire de presque toutes les vicissitudes dont la race humaine est susceptible. Elle comprend les extrêmes de la force et de la faiblesse, de la richesse illimitée et de la pauvreté abjecte. C'est l'histoire du mélange de races, de langages et de sang différents. Elle renferme presque toutes les combinaisons politiques que peut inventer l'esprit de

l'homme; une infinité de lois, des constitutions de tous genres, depuis la plus stricte jusqu'à la plus libérale. Démocratie, monarchie, gouvernement par les prêtres, gouvernement par les municipalités, gouvernement par la noblesse, gouvernement par les chambres représentatives, gouvernement par les indigènes, gouvernement par les étrangers, tout a été essayé, et essayé en vain. Les moyens matériels ont été employés avec prodigalité, les arts, les inventions, les machines ont été introduits de l'étranger, des manufactures ont été établies, les communications ouvertes, des routes construites, des canaux creusés, des mines exploitées, des ports formés en un mot; il y a eu toute espèce de changement, excepté celui de l'opinion ; il y a eu en tout des améliorations, excepté dans les connaissances intellectuelles. Et il en résulte qu'en dépit des efforts des différents gouvernements, en dépit de l'influence des coutumes étrangères, et en dépit de ces améliorations physiques, qui touchent seulement la surface de la société sans y pénétrer, il n'y a aucun signe de progrès national ; les prêtres gagnent du terrain plutôt qu'ils n'en perdent; la plus légère attaque contre l'Église soulève le peuple; les moeurs déréglées du clergé, et les vices odieux qui ont, pendant notre siècle, souillé lé trône, ne peuvent rien pour affaiblir l'esprit de superstition et de fidélité que la force accumulée de tant de siècles a gravé dans l'esprit, et buriné dans le cœur de la nation espagnole.

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